2020 - Coronavirus Outbreak - Covid-19 - SRAS-CoV-2  - Existential Risk
Martin Rees (1942), ...

 

Last update : 03/01/2020


Lorsque Armstrong, Collins et Aldrin ont posé le pied sur la Lune en 1969, la population mondiale était d'environ 3,5 milliards de personnes. On prévoit qu'en 2050, il y aura environ 9 milliards d'humains sur Terre. Le côté positif indéniable est que sans doute un nombre croissant d'êtres humains vont être en capacité de transformer notre planète et faire preuve d'une intense créativité  : "Nos vies, notre santé et l'environnement peuvent grandement bénéficier des futures avancées technologiques, mais ces avancées nous exposent à de nouvelles vulnérabilités de plus en plus interconnectées", prévient Martin John Rees, Baron Rees of Ludlow. Interconnexion est sans doute le terme magique qui structure en profondeur le monde dans lequel se déploie chacune de nos existences, l'interconnexion est l'élément fondamental de ces infrastructures que tisse la mondialisation à la surface de notre planète, mais aussi de ces superstructures qui déploient des logiques de pensée dans lesquelles nous nous incurvons pour communiquer et nous identifier : une interconnexion généralisée donc qui accélère et  amplifie démesurément tout évènement, toute rupture, tout incident, social, économique, financier ou biologique. Quant à l'augmentation de nos capacités et de notre créativité, rien n'est moins certain, nous vivons sans doute désormais dans un monde d'impulsions...

L'Histoire, toujours l'Histoire...
Les dirigeants de notre monde se concentrent trop souvent sur la mise en oeuvre de programmes d'action le plus souvent idéologiques, les mécanismes démocratiques plaçant aux manettes les plus ambitieux des prétendants au pouvoir, et se focalisent par la suite sur le court terme, les menaces locales, une stratégie bien connue qui permet de s'assurer une ré-élection triomphale, ou "bénéficient" de situations de crises qui leur offrent la possibilité d'acquérir  cette stature d'homme providentiel qui permet de perdurer au pouvoir, mais abime la démocratie. Les risques globaux et à long terme n'ont pas été  jusqu'à présent une source d'inspiration suffisante pour construire des mobilisations électorales. Construire un monde en harmonie avec notre planète Terre peut fournir un fond électoral mais ne peut être moteur dans un contexte d'offres mondialisées et technologisées au service de myriades de petits bonheurs égocentriques parcourant le monde sans autre souci que de faire survivre une brève image de soi...

Il faut sans doute attendre que chacun d'entre nous perçoive avec acuité les risques potentiellement catastrophiques liés  à l'environnement, à la pauvreté, aux inégalités, à la gouvernance des technologies et de l'intelligence artificielle, pour espérer une prise de conscience vitale pour la survie de notre espèce humaine.
Enfin en terme de méthode, il ne faut pas confondre un risque inconnu, quelque chose qui n'est jamais arrivé, avec quelque chose d'improbable, pour reprendre les propos de Martin John Rees. "Il est important que les gouvernements et la société comprennent que lorsqu'une menace de catastrophe mondiale est suffisamment grave, il vaut la peine de faire les investissements nécessaires pour en réduire le risque..." Notre apparente puissance technologique et assurance matérielle, du moins pour la partie occidentale de notre planète, n'ont fait qu'accroître notre vulnérabilité, tant individuelle que collective...
"The gap between what the world is and what it could be is greater than ever before" (L'écart entre ce que le monde est et ce qu'il pourrait être est plus grand que jamais), et les plus défavorisés, dans le monde interconnecté que nous constituons, sont parfaitement conscients de ce qu'on les dépossède...


Martin Rees (1942), astrophysicien britannique renommé, a emprunté les voies de la cosmologie pour aborder les grandes questions des relations entre science et philosophie et s'interroger sur la place de l'humanité dans l'univers.
"Black Holes in the Universe" (1995) a contextualisé son attrait des questions relatives à la gravité et aux trous noirs dans le récit astronomique. "Before the Beginning-Our Universe and Others " (1997) pose l'hypothèse, à partir d'une recension des connaissances astronomiques actuelles,  que l'univers connu est l'un d'une infinité d'autres univers différents. "New Perspectives in Astrophysical Cosmology" (2000) aborde, toujours à partir de notre compréhension de l'univers actuelle, les théories existantes encore non prouvées. Ses réflexions menées depuis plus d'une trentaine d'années l'amènent presque naturellement à son ouvrage le plus connu du grand public, "Our Final Century" (2003, Our Final Hour), qui, reprenant la tradition de nombre de scientifiques et de philosophes qui mettaient en garde contre les dangers d'un progrès scientifique incontrôlé, écrit avec une logique imparable que notre humanité n'a que 50 % de chances de survivre jusqu'en 2100. Et notre humanité ne sera pas anéantie par de quelconques extraterrestres agressifs, mais par le rythme incontrôlé des ces vagues successives de changements technologiques (biotechnologie, cybertechnologie, robotique, exploration spatiale, etc) qui menacent tout simplement  de dépasser nos capacité.  Rees participera ensuite au documentaire "What We Still Don't Know" (2007), qui examine, entre autres, la possibilité d'une vie intelligente ailleurs dans l'univers...

2003, Martin Rees, "Our Final Century" (Our Final Hour)
Notre planète est vieille de 45 millions de siècles, mais c'est le premier siècle au cours duquel une espèce peut déterminer son avenir et y mettre fin. Nous aurons de la chance si nous évitons l'effondrement, bien qu'il soit très peu probable que nous soyons conduits à l'extinction, ce n'est pas impossible. Il est plus probable que le changement climatique rendra le monde inhabitable. Mais d'autres menaces subsistent. L'énergie nucléaire était la menace la plus redoutée au XXe siècle, mais sait-on que les nouvelles technologies que nous concevons et diffusons largement sont sans doute beaucoup plus dangereuses car plus difficiles à contrôler. Toutes posent, de près ou de loin, la question de nos libertés individuelles, d'une manière directe ou insidieusement. Par exemple, les menaces technologiques sont le plus souvent d'ordre collectif, attaque biologique ou cyberattaque à l'échelle d'une organisation ou d'un pays, et les combattre passera toujours par une atteinte au droit privé pour un temps plus ou moins long...

"SCIENCE IS ADVANCING FASTER THAN EVER, and on a broader front: bio-, cyber- and nanotechnology all offer exhilarating prospects; so does the exploration of space. But there is a dark side: new science can have unintended consequences; it empowers individuals to perpetrate acts of megaterror; even innocent errors could be catastrophic. The "downside" from twenty-first century technology could be graver and more intractable than the threat of nuclear devastation that we have faced for decades. And human-induced pressures on the global environment may engender higher risks than the age-old hazards of earthquakes, eruptions, and asteroid impacts. This This book, though short, ranges widely. Separate chapters can be read almost independently: they deal with the arms race, novel technologies, environmental crises, the scope and limits of scientific invention, and prospects for life beyond the Earth. I've benefited from discussions with many specialists; some of them will, however, find my cursory presentation differently slanted from their personal assessment. But these are controversial themes, as indeed are all "scenarios" for the long-term future..."

 

2018, Martin Rees, "On the Future : Prospects for Humanity"
Dans "On the Future : Prospects for Humanity" (2018), Rees avertit que parmi les risques de vivre désormais dans un monde aussi global, transparaît notre grande vulnérabilité aux pandémies, des pandémies qui peuvent ainsi se propager très rapidement. Il faut donc imaginer  davantage de mécanismes de planification au niveau international, celle assurée par exemple par l'OMS, indispensable pour ses alertes, ne semble pas suffisante lorsqu'il s'agit de concevoir et de proposer des moyens de contrôles renforcés. Nous avons les moyens scientifiques d'agir, mais c'est bien la dimension politique qui fait défaut, une dimension politique à court terme pensée par des idéologues technocrates et des nationalistes populistes. "This book offers some hopes, fears, and conjectures about what lies ahead. Surviving this century, and sustaining the longer- term future of our ever more  vulnerable world, depends on accelerating some technologies, but responsibly restraining others. The challenges to governance are huge and daunting..."
Aujourd'hui, peut-être plus qu'hier, ce sont les avancées technologiques qui changent la vie, plus que les idées. Et il est de plus en plus difficile d'anticiper ce qui va arriver. La théorie du chaos et de l'effet papillon ont soulevé bien des problèmes. Malgré, ou à cause,  de notre puissance de calcul actuelle et du contrôle accru que nous avons sur ce qui se passe dans le monde, ce monde est devenu en fait de plus en plus imprévisible. Toujours et encore cette accroissement de vulnérabilité..."Les humains sont désormais si nombreux et ont une empreinte collective si lourde que, pour la première fois, ils ont la capacité de tout transformer, voire de tout dévaster.."

"We are dedicated to the study and mitigation of risks that could lead to human extinction or civilisational collapse" - Martin Rees a fondé, avec Huw Price, philosophe australien tenant du "réalisme indirect",  et Jaan Tallinn, concepteur estonien renommé d'application, le Centre for the Study of Existential Risk  (CSER) à l'Université de Cambridge où ils étudient essentiellement les menaces qui pourraient mettre fin à l'humanité, avec une vision qui ne se présente comme apocalyptique ou simplement pessimiste, mais comme une conséquence logique de notre « empreinte » collective de plus en plus grande sur la Terre, et de technologies dont la puissance peut aboutir, volontairement ou non, à des catastrophes mondiales : ainsi des outils d'édition du génome comme le CRISPR-Cas9, une enzyme spécialisée pour couper l'ADN avec deux zones de coupe actives, peut être utilisée en génie génétique pour modifier facilement et rapidement le génome des cellules animales et végétales, pourrait générer des pandémies artificielles redoutables...

"Extreme Risks and the Global Environment" - L'environnement dans lequel notre humanité tente de survivre au long de quelques siècles est devenu, depuis, l'objet d'études, de mises en garde, de recommandations qui pénètrent progressivement, mais lentement, les sphères politiques qui mènent, démocratiquement ou non, ce monde. Il existe en effet "un consensus croissant sur le fait que nous vivons dans une nouvelle ère géologique, l'Anthropocène", une époque "caractérisée par l'impact profond et visible de l'activité humaine et de la technologie" sur les processus naturels. Le risque est avéré :  un effondrement soudain et catastrophique des différents écosystèmes qui peuplent notre planète ou un changement climatique catastrophique, sont possibles avec des conséquences désastreuses pour l'ensemble de nos sociétés humaines. Mais nous sommes ici dans un temps plus long, avec des spécificités régionales, des rivalités idéologiques, des enjeux égocentriques...

 

"Global Catastrophic Biological Risks" - Les pandémies, qui sont aussi vieilles que l'humanité, portent non plus tant sur l'environnement, sans pouvoir en être totalement dissocié, que sur notre vie elle-même, notre existence biologique. Ici le temps est celui de la durée de chaque être humain, ni plus ni moins : mais nous sommes partie prenante d'un monde désormais interconnecté, et nous sommes ainsi plus vulnérables que jamais. "L'augmentation des capacités et la diffusion de la biotechnologie posent de nouveaux risques, allant du rejet accidentel à l'utilisation abusive intentionnelle". Une pandémie naturelle pourrait tuer des centaines de millions de personnes, avec une vitesse et une intensité inégalée, une pandémie artificielle en tuer sans doute beaucoup plus et aboutir à l'effondrement de la civilisation... 

Si l'on recense les principales épidémies qui frappèrent notre humanité, on peut aisément comprendre que nous entrons peut-être dans un cycle qui va s'accélérant et s'intensifier...

- Entre 166 et 189, la peste antonine, en fait sans doute plus proche de la variole que de la peste, frappa l’Empire romain à la fin de la dynastie antonine, provoquant, estime-t-on, près de 10 millions de morts.

- La peste de Justinien, du nom de l’empereur qui régnait à cette époque, la première occurrence historique de la peste bubonique, aurait débuté en Égypte en 541 pour rejoindre ensuite le pourtour méditerranéen et tua environ 25 millions de personnes à travers le monde et particulièrement autour du bassin méditerranéen.

- Vers 1340, la peste noire (une peste bubonique), provoquée par la piqûre d’une puce infectée,  a débuté aux abords de la mer Noire et s’est rapidement étendue en Europe et dans certaines régions d’Asie, faisant 75 millions de morts, tuant entre 30 et 50 % de la population européenne de 1347 à 1352.

- La grande peste de Londres, apportée par des bateaux en provenance des Pays-Bas, est une peste bubonique qui tua 20 % de la population de Londres durant l’hiver 1664-1665, soit près de 100 000 personnes.  Le grand incendie de Londres aida à éradiquer définitivement la maladie.

L’épidémie de peste qui frappa l'Italie de 1629-1631, notamment les villes de la Lombardie et de la Vénétie, aurait coûté la vie à un million de personnes, soit 25 % de la population. Une peste bubonique  transmise par des soldats allemands et français associés aux mouvements de troupes suscités par la guerre de Trente Ans (1618-1648). Bien des artistes italiens furent alors frappés par ce drame. Cesare Nebbia (1536-1614) avait auparavant représenté la terrible peste de San Carlo qui s'abattit sur le territoire milanais en 1576-1577, dans une célèbre fresque peinte en 1604 dans la salle principale du palais de l'Almo Collegio Borromeo à Pavie (San Carlo Borromeo soccorre un appestato), et Alessandro Manzoni l'évoquera au chapitre XXXI de son roman "I Promessi Sposi". L'une des œuvres les plus célèbres de Giambattista Tiepolo (1696-1770), "Santa Tecla libera Este dalla pestilenza", exécutée en 1758, célébre la fin de l'épidémie qui a frappé Venise et les territoires environnants durant deux années 1630-31. Le grand retable est encore conservé aujourd'hui dans la cathédrale de la ville de Padoue, à 16 kilomètres de la petite ville de Vò Euganeo, qui a été lors du deuil de la première victime du Covid-19 en Italie. La peste atteignit Florence en octobre 1630, à une époque où Galilée inventait l'expérimentation scientifique et le peintre Bartolomeo Bimbi, mort de la peste mais c'est Gaetano Zumbo (1656-1701) qui dressa avec une impitoyable exactitude ses figures anatomiques céroplastiques tant évocatrices de la propagation de l'épidémie ("La Corrusione", La Putréfaction). Quant aux peintres Guido Reni, Guercino, Simone Cantarini, ils ont survécu à la peste qui a frappé Bologne entre 1629 et 1633, et Mattia Preti, Micco Spadaro et Luca Giordano, à Naples...

- La troisième pandémie de choléra (1852-1860), qui naquit dans les plaines du Gange, puis s’est répandu dans toute l’Inde, pour atteindre la Russie et le reste de l'Europe est provoqué plus d’un million de morts, et le reste de l’Europe. L’OMS estime que plusieurs millions de personnes contractent le choléra annuellement. L’Afrique est aujourd'hui la principale victime de la septième pandémie connue de choléra, qui a débuté l’Indonésie en 1961.

- Il fallut attendre 1943 et la découverte par Waksman de la streptomycine pour qu'intervienne la première guérison par antibiotique d'un malade gravement atteint de tuberculose, l'une des dix causes principales de la mortalité dans le monde. Cette maladie, qui fut la cible majeure des courants hygiénistes qui se sont multipliés au début du XXe siècle, connut une recrudescence mortelle lors de la Grande Guerre..

- La dernière grande pandémie de grippe, la "grippe espagnole", un virus qui provoquait une surinfection bactérienne et aboutissait au décès une dizaine de jours après les premiers symptômes. La mort n'était pas tant causée par le virus de la grippe lui-même, mais par la réaction immunologique de l'organisme au virus : les personnes dont le système immunitaire était le plus fort étaient plus susceptibles de mourir que celles dont le système immunitaire était plus faible. Le  virus a infecté environ 500 millions de personnes, soit un tiers de la population mondiale, et entrainé de 50 à 100 millions de décès, dont 550 000 à 675 000 aux États-Unis (0,66 % de la population américaine avec des taux de mortalité élevés chez les jeunes, de 18-44 ans), 18,5 millions de morts en Inde (6 % de la population), 4 à 9,5 millions de morts en Chine (0,8 à 2 % de la population), ,3 millions de morts en Europe occidentale (0,5 % de la population). La Première Guerre mondiale avait elle-même tué environ 10 millions de civils et 9 millions de soldats, et la Seconde Guerre mondiale tua 420.000 américains...
Dans toute l'histoire, seule la peste noire qui s'est produite en Europe entre 1348 et 1351 aurait tué plus de personnes (environ 60 millions) au cours d'une période similaire.  La maladie serait née de la combinaison d’une souche humaine (H1), provenant de la grippe saisonnière H1N8, en circulation entre 1900 et 1917, et de gènes aviaires de type N1. Cette pandémie s'est produite aux Etats-Unis en trois vagues, mars 1918 et été 1918, puis automne 1918 et printemps 1919. Ce n'est pas la première vague qui fut la plus virulente, mais la seconde qui intervint à l'automne suivant, à la suite d'une probable mutation. Il semble que la grippe espagnole soit apparue d'abord au Kansas où elle a contaminé de jeunes soldats américains, qui étaient réunis trois mois dans des camps de formation militaire, à raison de 50 000 à 70 000 individus, avant de traverser le pays, le long de l'axe allant du Massachusetts à la Virginie, puis au-delà, épargnant certaines régions, pour prendre la mer pour l'Europe. L'épidémie s'est répandu par le biais des mouvements de troupes alliées, d'abord en Grande-Bretagne, atteignant son apogée durant le mois de juin 1918 : mais les gouvernements censurent toute information sur cette maladie, le moral des populations en temps de guerre oblige, et c'est en mai 1918 que la presse espagnole en décrit pour la première fois les effets...
Chose surprenante, malgré la gravité de la pandémie, le souvenir de la grippe de 1918 fut très rapidement effacé des mémoires (contrairement à la polio et à la variole, aucune personne célèbre de l'époque n'est morte de la grippe, ce qui forge malheureusement une Opinion). Ainsi, si l'épidémie fut plus individuelle que sociale, la société dans son ensemble s'est rapidement remise de cette grippe, pourtant aux effets dramatique. Et, à partir des années 1950, le développement des antibiotiques et des vaccins a laissé penser que nous étions invulnérables....

- La grippe asiatique, pandémie de grippe A (H2N2) qui a duré de 1956 à 1958, s’est répandue, à partir de la province du Guizhou en Chine, un peu partout dans le monde causant de 1 à 4 millions de décès selon l’OMS, les États-Unis étant l’un des pays les plus touchés avec 69 800 de morts. Sa souche a ensuite évolué en H3N2 antigénique, entraînant une autre pandémie de 1968 à 1969, la grippe de Hong Kong (the Hong Kong flu), tuant environ 1 million de personnes, plus de 100 000 morts aux États-Unis. A cette époque, la mobilité de masse n'avait pas connu l'expansion du début du XXIe siècle..
- Si la variole a été totalement éradiquée en 1977 grâce à la mise au point d’un vaccin et la campagne massive de vaccination organisée par l’OM, elle a auparavant touché plus de 100 000 personnes et fit 20 000 morts en Inde, au milieu des années 1970.

- Les premiers signes de l’épidémie du VIH/Sida, ou virus de l’immunodéficience humaine, une infection qui atteint le système immunitaire, sont apparus à la fin des années 1970, en Amérique du Nord, pour se répandre dans le monde entier. Ce fut l'agression virale la plus symbolique des temps modernes, ses premières associations avec l'homosexualité ajoutant à la marginalisation des victimes et des traitements. Fin 2018, selon l'Organisation mondiale de la santé, 32 millions de personnes étaient mortes du V.I.H. depuis sa création à la fin des années 1960, et 37,9 millions de personnes vivaient avec la maladie grâce aux progrès des traitements et des soins. Il n’existe à ce jour aucun moyen de guérir de cette infection, mais l'infection est devenue une maladie chronique gérable par des traitements à base de médicaments antirétroviraux peuvent permettre aux personnes atteintes de mener une vie dite normale. 

Les pandémies du XXe , la grippe aviaire, la grippe porcine, le virus H1N1, à l’origine de la pandémie de grippe en 2009-2010, ou l’épidémie de maladie à virus Ebola ont fait voler en éclats plusieurs idées éronnées sur la vulnérabilité du monde face aux menaces liées aux nouveaux agents pathogènes et maladies à tendance épidémique et montre que ce risque ne cesse et ne cessera de progresser :


- Le virus Ebola, qui décima l'Afrique de l'Ouest en 2013-2015, a montré une virulence rarement atteinte, une létalité élevée et mis en évidence les risques pandémiques lié au trafic aérien, bien que n'ayant été qualifiée que d'épidémie, même si elle a traversé les frontières entre la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone (11 300 personnes décès). Le virus a symbolisé toutes les angoisses que l'humanité pouvait éprouver vis-à-vis des menaces biologiques : pour la première fois, le Conseil de sécurité des Nations Unies a ainsi adopté une résolution affirmant que cette flambée épidémique constituait une menace pour la paix et la sécurité du monde. Mais le virus Ebola n'a pas pour autant bouleversé la vie des Occidentaux...

 

- Le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) a montré en 2003 que les agents pathogènes, qui semblaient ne toucher que l'Afrique les régions les plus peuplées de l’Asie du Sud-Est, ne deviendraient jamais un problème dans les pays riches jouissant de niveaux de vie élevés et de systèmes de santé bien développés. Le SRAS a fait près de 800 morts sur les 8 000 cas signalés, principalement en Chine continentale, à Hong Kong, à Taïwan et à Singapour...

- La pandémie de grippe H1N1 2009 (Swine flu), la première du XXIe siècle, qui contient des gènes de plusieurs virus connus d'origines porcine, aviaire et humaine, a montré en 2009-2010, avec quelle rapidité un nouveau virus peut se propager aux quatre coins du globe : cette grippe entraîna la première année entre 151 700 et 575 400 morts, touchant la population jeune et se diffusant durant l’été dans l’hémisphère Nord, a contrario d'une grippe saisonnière qui provoque en moyenne entre 250 000 et 500 000 morts par an. C'est sans doute à partir de 2009-2010 qu'avec ces premières épidémies de coronavirus, les pays asiatiques ont commencé à prendre conscience de la nécessité de se préparer, et le monde entier à s'interroger...

- Le coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV), apparu en 2012, dans la péninsule arabique (858 morts sur 2 494 infections signalées, 35% des patients infectés par ce coronavirus sont morts), a montré que, tant les jungles exotiques et les forêts d’Afrique, que les villes surpeuplées d’Asie n'étaient pas les deux seuls foyers d’agents pathogènes humains. L'épidémie s'est ensuite reproduite en Corée du Sud trois ans plus tard....

Le SRAS-COV-2 (Covid-19) est un nouveau coronavirus détecté le jeudi 16 janvier 2020 chez deux patients à Wuhan (Chine); il va se propager dans le monde entier en à peine deux mois et placer plus de deux milliards de personnes en quarantaine. Ce virus, dont l'évolution reste totalement incontrôlée, a infecté près de deux millions de personnes et a fait au moins 120 000 victimes. Les personnes atteintes de Covid-19 souffrent de problèmes respiratoires, de toux et de fièvre, entre autres. Dans le pire des cas, l'infection provoque une pneumonie, et dans le meilleur des cas, elle peut même ne pas donner de symptômes. Grâce aux échantillons de patients et aux progrès de la recherche scientifique, l'Institut national des allergies et des maladies infectieuses (NIAID) aux États-Unis fournit des images détaillées des virus les plus infectieux du siècle dernier qui s'accrochent aux cellules humaines...

Ainsi, "bien que nos connaissances scientifiques se soient améliorées, nous sommes plus densément peuplés, interconnectés et empêtrés dans des réservoirs zoonotiques qu'auparavant. Nous avons besoin d'une meilleure surveillance, de meilleurs systèmes de santé (inter)nationaux, ainsi que d'un meilleur développement et de meilleurs stocks de vaccins et de contre-mesures médicales" (Centre for the Study of Existential Risk)….


Kang Hao Cheong,  Michael C. Jones, Introducing the 21st Century's New Four Horsemen of the Coronapocalypse, BioEssays, John Wiley & Sons, First published: 30 March 2020
"As the world struggles through the COVID-19 pandemic, we should also be asking which systemslevel measures will be needed to prevent this or even worse disasters from happening in the future." (Alors que le monde lutte contre la pandémie COVID-19, nous devrions également nous demander quelles mesures au niveau des systèmes seront nécessaires pour empêcher que cette catastrophe ou des catastrophes encore plus graves ne se produisent à l'avenir). Kang Hao Cheong  et Michael C. Jones (Singapore University of Technology and Design, SUTD) soutiennent que cette pandémie n'est qu'une des nombreuses catastrophes mondiales à venir générées par un même "système dynamique sous-jacent" (underlying dynamical system). Notre monde, notre civilisation, sont ainsi potentiellement précipités vers une dynamique d'autodestruction globale, peut-être de plus en plus menaçante, qui est alimentée par quatre facteurs ou conditions systémiques. Ces facteurs sont aisément identifiables en terme de pathologies critiques dissimulées dans le système mondial dynamique du commerce, de la gouvernance et de la santé publique. Quatre facteurs qui permettent de comprendre pourquoi cette pandémie fut inévitable.


Pour espérer construire ce fameux monde post-COVID-19, durable et prospère, il nous faut en toute urgence agir sur ces facteurs, et agir collectivement. Une bonne compréhension de ce scénario de risque pourrait nous permettre un revirement mondial massif fondé sur le principe de précaution et informé par des principes biologiques. Les auteurs nous rappellent ce qu'est le principe de précaution : face à des situations dont l'issue possible est la ruine totale et irréversible, la prise de décision politique doit donner rigoureusement la priorité à la prévention proactive de la désagrégation, même si la probabilité de cette désagrégation ne peut être mesurée avec précision. "We consider COVID-19 to be a tragic gift, a lens through which we can see the underlying fragility and intolerable volatility of our current pathological relationship with the natural world.."


Premier élément : le COVID-19 est fondé sur la mondialisation, une mondialisation qui pendant plusieurs décennies a littéralement préparer le champ de bataille" dans lequel l'humanité se trouve maintenant. Et si le Covid-19 n'est pas la cause immédiate de la catastrophe mondiale, il en reste le révélateur. "La pandémie a rapidement mis en évidence un manque colossal de préparation au niveau mondial. L'opinion est déjà largement répandue selon laquelle le monde sera radicalement et définitivement changé par cette calamité, mais personne ne sait de quelle manière" (The pandemic has rapidly exposed a colossal lack of global preparation. The view is already widespread that the world will be drastically and permanently changed by this calamity, but no one is sure in what manner). 

Les deux auteurs identifient donc quatre facteurs au travers d'une métaphore, celle des "4 Cavaliers" de cette "coronapocalypse" du 21e siècle (the "4 Horsemen" of this 21st century "coronapocalypse"). Mais contrairement aux quatre Cavaliers dits "traditionnels" que sont la maladie, la guerre, la peste et la mort, ces nouveaux "Cavaliers" ne sont pas décrits comme des agents ou des effets destructeurs mais comme des facteurs dynamiques qui, agissant ensemble, peuvent nous mener à l'extinction de l'humanité. Ces quatre facteurs sont 1) la Surpopulation (Overpopulation), 2) la Mondialisation (Globalization ), 3) l'Hyperconnectivité (Hyperconnectivity), et 4) une centralisation extrême doublée par un nombre particulièrement réduit et fragile de chaînes d'approvisionnement (Extreme centralization and reduced numbers of fragile supply chains)...

Surpopulation? Hyperconnectivité? Approvisionnement? "L'explosion de la population mondiale et l'urbanisation massive en centaines de mégapoles tentaculaires, ainsi que les systèmes de transport rapide massifs, ont produit des canaux d'hyperconnectivité qui transmettent facilement la propagation mondiale exponentielle des catastrophes. Les mégalopoles sont soutenues par des chaînes d'approvisionnement massives et continues avec des excédents de courte durée ou presque inexistants ; pour cette raison, toutes les mégalopoles devraient être considérées comme des pièges mortels attendant de se fermer, quelle que soit leur "prospérité" apparente..."

Le Covid-19, évènement déclencheur d'un écocide généralisé?  Nous empruntons le chemin inéluctable d' "une catastrophe écocidaire sur le fond de la vie quotidienne que la plupart des gens ne remarquent même pas (an ecocidal catastrophe on the background of daily life that most people do not even notice). Le réchauffement climatique (global warming), l'élévation du niveau des mers (rising sea levels), la pollution des océans (oceanic pollution), la déforestation (deforestation), la perte de la couche arable (topsoil loss) et de nombreuses autres détériorations à l'échelle macroéconomique s'enchevêtrent dans la volatilité mondiale croissante" : "We believe humanity, as a swarm intelligence, must clearly perceive that our current business model is one of unacceptable misery now and assured suicide later, even if there is no way to prove it empirically."


La théorie biologique et la science de la complexité sont en mesure de jouer un rôle important pour désamorcer la dynamique de véritable bombe à retardement, nous devons changer nos comportements par rapport au monde biologique environnant. Mais si la biologie de garde bien de définir la notion de vie, les succès indéniables de la biologie moderne nous ont laissé nous reposer sur un modèle dangereusement simplifié de ce qu'est le 'monde naturel" : "Un modèle dangereusement simplifié de l'état vivant sous-tend notre relation maligne et pathologique actuelle avec la biosphère" (A dangerously simplified model of the living state underlies our current malignantly pathological relationship with the biosphere). L’homme construit des chaines épidémiologiques en raison de son ignorance. Nous devons intégrer stochasticité, bruit et complexité....

"Soit nous apprenons à modeler nos institutions et nos comportements collectifs pour qu'ils s'alignent sur la multidimensionnalité et la complexité stupéfiante de la réalité biologique, soit l'espèce humaine périra probablement juste au moment où elle semblait invincible, à plein régime" (We will either learn to shape our institutions and collective behaviors to align with the multidimensionality and staggering complexity of biological reality, or the human species will likely perish just when it seemed we were invincible, at full throttle)...


Peter Forster, Lucy Forster, Colin Renfrew, Michael Forster, "Phylogenetic network analysis of SARS-CoV-2 genomes" (first published April 8, 2020, Proceedings of the National Academy of Sciences)
Pendant que la géopolitique s'adonne à l'un de ces jeux planétaires favoris, la recherche des responsabilités et la dénonciation idéologique, les scientifiques du monde entier s'efforcent de comprendre, de contenir et de guérir le Covid-19. C'est ainsi que les travaux relatifs à l'origine de la pandémie prennent une tournure singulière révélant le poids de la mondialisation dans les plus infimes déséquilibres de notre planète.
L'origine de l'épidémie de coronavirus pourrait se situer en dehors de Wuhan, en Chine, et la maladie respiratoire mortelle pourrait avoir commencé dès septembre, des mois avant qu'on ne pense qu'elle ait commencé à infecter les humains. Selon une équipe de scientifiques dirigée par l’université de Cambridge, dont généticien Peter Forster, membre de l'Institut McDonald de recherche archéologique de Cambridge (Did early humans go north or south?, 2005), le virus pourrait être apparu au moins dès le mois de septembre 2019, non pas à Wuhan dans le centre du pays, mais plus au sud...
Pour la première fois, des techniques de réseau génétique (Phylogenetic network analysis) déjà connues pour cartographier les mouvements de populations humaines préhistoriques à travers l'évolution de l’ADN, ont ainsi était utilisée pour cartographier la propagation du nouveau coronavirus, de Wuhan jusqu’en Europe avec ses principales mutations. L'équipe a utilisé des données provenant de génomes de virus prélevés dans le monde entier entre le 24 décembre 2019 et le 4 mars 2020. La recherche a révélé trois "variantes" distinctes de COVID-19, consistant en des groupes de lignées étroitement liées, une souche initiale et deux mutations, on ne sait à dire dire si ces mutations ont entraîné des changements de fonction...

1) le type ou strain "A": le plus proche de celui découvert chez les chauves-souris, présent à Wuhan, mais, étonnamment, non prédominant dans la ville, que l'on retrouve aux Etats-Unis et en Australie. Une technique d'horloge moléculaire, qui se fonde sur les variations de la séquence ADN et qui permet aux paléontologues de dévoiler l’histoire de l’évolution sur des millions d’années, situe ce passage à l'humain entre le 18 septembre et le 7 décembre 2019. Ce virus du groupe A se retrouve chez les Américains qui ont voyagé de la Chine à la côte ouest des États-Unis entre janvier et début mars. Avant le 24 mars, la plupart des cas américains étaient de type A.

2) le type ou strain "B" : le principal type de virus de Wuhan, répandu chez les patients de toute l'Asie de l'Est mais qui ne s'est pas diffusé au-delà sans que l'on en comprenne la raison. Le virus se serait déjà ramifié en deux sous-types au moment où il a été isolé chez le premier patient à Wuhan le 23 décembre. En examinant les données antérieures au 17 janvier, qui représente la première date à laquelle les gens ont commencé à voyager pour le Nouvel An chinois, Forster a constaté que sur 44 échantillons de Wuhan, 42 étaient B et seulement 2 étaient A. Il y avait plus de souches A dans la province de Guangdong, dans le sud de la Chine.

3) le type ou strain "C" : le principal type européen, trouvé chez les premiers patients de France, d'Italie, de Suède et d'Angleterre, absent de l'échantillon de Chine continentale de l'étude, mais tracé à Singapour, à Hong Kong et en Corée du Sud. Le premier cas en Italie fin janvier provient d'une propagation précoce en Allemagne. Une autre voie d’infection italienne est  liée au groupe de Singapour, qui est absent de l’échantillon du continent chinois de l’étude, mais est visible à Singapour, à Hong Kong et en Corée du Sud.
(drawing: metro.co.uk - The Sun)


IBPS (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services) est un groupe international d'experts, multidisciplinaire, sur la biodiversité. Sous l'égide de l'Organisation des Nations unies, il entend jouer, depuis 2012, un rôle d'intermédiaire entre l'expertise scientifique et les gouvernements sur les questions traitant de la biodiversité et des services écosystémiques, sur le modèle désormais célèbre du GIEC, le groupe des experts sur le climat. En mai 2019, l'IBPS avait lancé une première alarme particulièrement dramatique, "la nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l'histoire humaine - et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier" (“The health of ecosystems on which we and all other species depend is deteriorating more rapidly than ever. We are eroding the very foundations of our economies, livelihoods, food security, health and quality of life worldwide.”). Le rapport estimait qu’environ 1 million d'espèces animales et végétales sont aujourd'hui menacées d'extinction, notamment au cours des prochaines décennies. Les principaux facteurs indirects d'une telle tendance comprennent l’augmentation de la population et de la consommation par habitant, l'innovation technologique, les questions de gouvernance et de responsabilité. Mais le facteur qui s'impose est celui d'une interconnectivité mondiale qui ne cesse de progresser , le fameux "telecoupling" qui fait référence aux interactions socio-économiques et environnementales entre des systèmes humains et naturels couplés à distance, et qui est devenu plus étendu et plus intensif à l'ère de la mondialisation. Ainsi, par exemple, l'extraction des ressources et leur production ont lieu dans une partie du monde, mais servent  à satisfaire les besoins de consommateurs éloignés, qui vivent dans d'autres régions. 

"There is a single species that is responsible for the COVID-19 pandemic - us" - Le 27 avril, l'IPBS déclare, à propos de la pandémie du Covid-19 : comme pour les crises du climat et de la biodiversité, les récentes pandémies sont une conséquence directe de l'activité humaine - en particulier de nos systèmes financiers et économiques mondiaux, fondés sur un paradigme limité qui valorise la croissance économique à tout prix. On estime que jusqu'à 1,7 million de virus non identifiés du type connu pour infecter les humains existent encore chez les mammifères et les oiseaux aquatiques. L'un d'entre eux pourrait être la prochaine "maladie X", potentiellement encore plus perturbatrice et mortelle que la COVID-19. Les futures pandémies risquent d'être plus fréquentes, de se propager plus rapidement, d'avoir un impact économique plus important et de tuer plus de personnes si nous ne sommes pas extrêmement prudents quant aux conséquences possibles des choix que nous faisons aujourd'hui.... Comment faire face? Renforcer et appliquer des réglementations environnementales, reconnaître les interconnexions complexes entre la santé des personnes, des animaux, des plantes et de notre environnement commun, financer correctement les systèmes de santé et encourager les changements de comportement en première ligne du risque de pandémie...