Maurice Barrès (1862-1923) - Paul Bourget (1852-1935)  - Léon Bloy (1846-1917) - ...

Last update : 12/11/2016

La littérature française reste l'expression, au début du siècle, d'auteurs issus généralement de la bourgeoisie aisée, marqués par leur milieu, ayant une haute idée de la littérature centrée dans le réalisme et fermée à toute évolution stylistique. Entre ceux qui s'affirment comme les continuateurs du positivisme et ceux que va tenter le spiritualisme, c'est surtout l'affaire Dreyfus (1894-1906) qui s'avérera le point de cristallisation des divergences et des énergies : Zola, Anatole France, Péguy, Jaurès représentent les dreyfusards et une certaine idée de l'homme, le camp des antidreyfusards, Paul Bourget, Maurras, s'appuyant sur l'intérêt supérieur de la Nation. Le début du siècle s'ouvre en fait sur les premières convulsions d'un pays qui bouge tant au niveau social qu'au plan intellectuel et artistique. La séparation de l'Eglise et de l'Etat, en France, en 1905, est un signe fondateur de ce bouleversement en cours. En peinture, l'attitude est encore plus manifeste : un Jean-Paul Laurens (1838-1921), peintre officiel de la IIIe République, ignore totalement le présent, la réalité, et semble ne pas avoir pu oublier la défaite de 1870. L'Empire et l'Eglise en sont rendus responsables (cf les tableaux L'Excommunication de Robert le Pieux , L'interdit, 1875). 

(Zuloaga Ignacio - Barrès devant Tolède,1913 Musée d'Orsay Paris) 

 

Maurice Barrès (1862-1923)

Dès 1900, Barrès est célèbre pour son apologie de l'individualisme (Le Culte du Moi), sa théorisation du nationalisme (Les Déracinés) et son exaltation des traditions du terroir. Député boulangiste de Nancy (1889-1891) et guide intellectuel du mouvement nationaliste durant l'entre-deux-guerres - en 1921, les Dadas se réunirent à Paris pour tenter de juger Maurice Barrès accusé de "crime contre la sûreté de l’esprit" - , Barrès reste un esprit rempli de contradictions, individualiste raffiné prônant la discipline. Son oeuvre révèle en fait l'angoisse face à un monde en complète mutation, la nostalgie d'un ordonnancement du monde qui se désagrège et que l'on ne pense maintenir qu'en faisant appel à des notions telles que l'énergie, la tradition, l'ordre établi, pour ne pas périr, s'incarnant dans le nationalisme (Les Déracinés, 1897, La Colline inspirée, 1913) ou dans l'égotisme (Sous l'œil des Barbares, 1888, Un homme libre, 1889, Le Jardin de Bérénice, 1891). 

 

Le Culte du Moi regroupe trois « romans » de jeunesse de Maurice Barrès : "Sous l'œil des barbares" (1888), "Un homme libre" (1889), "Le Jardin de Bérénice" (1891).

Le personnage central, jeune homme sans nom (il n'en trouvera un, Philippe, que dans le troisième livre) doit libérer son Moi des autres – les "barbares" – qui l'empêchent d'être lui-même, et après quelques tentatives évoquées dans les deux premiers livres, comprend, dans le troisième et dernier opus, qu'il doit vivre en harmonie avec le monde et donc l'affronter dans toutes ses difficultés. Cette trilogie est réputée pour témoigner des angoisses et des aspirations de toute une génération qui a vécu dans l'espoir d'une reconstruction, nationale, après la chute du Second Empire et de Sedan.

 

Un Homme libre (1889)

A l'époque d'un Renan exprimant un ironique scepticisme ou d'un Taine trop versé dans des théories systématiques, Barrès veut assurer la culture de son âme, d'une âme qui ne doit pas rester simplement "un passage où se pressent les sentiments et les idées", mais au contraire de développer notre moi, un moi qu'il faut défendre chaque jour, et le Barrès d' "Un Homme libre" établit que "nous ne sommes jamais si heureux que dans l'exaltation", que "ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, c'est de l'analyser", et qu'il faut donc "sentir le plus possible en analysant le plus possible." Il nous faut donc défendre notre moi contre tout ce qui risque de l'affaiblir et de la contrarier, mais en prenant, écrira-t-il dans "Le Jardin de Bérénice", à "cette griserie de la solitude où risque de se déformer l'univers". Nous devons choisir des intercesseurs pour nous aider à poursuivre ce chemin : "Simon et moi, écrit-il dans la première partie d' "Un Homme libre", nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des barbares, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, c'est de s'entourer de hautes murailles. Mais, dans son jardin fermé, il introduit avec lui ceux qui guident des façons analogues de sentir et des intérêts communs." Une nouvelle étape spirituelle va conduire son individualisme vers sa terre ancestrale : "Je mesurai de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains", et de là le culte du moi va s'approfondissant - "la conscience lorraine englobée dans la conscience française -, en intégrant tous les les éléments qui semblent constituer son être et créer des "devoirs". Barrès enracine l'individu dans la terre où il est né. "Et puis, écrit-il, se fut la vie, car il fallut agir". L'année où, dans "Un Homme libre", Barrès affirme avec clarté les constantes de son "Culte du moi", - "une hygiène de l'âme", qui est ascèse par l'intensité de la réflexion et le choix volontaire des valeurs,  les affinités électives entre une âme et un paysage peuplé d'âmes, enfin, l'intuition d'une sorte d'enracinement dans la durée qui insère l'instant dans une immense perspective d'histoire, de culture et d'émotions, - il est élu député de Nancy, à vingt-sept ans, parmi les adeptes du boulangisme. Il ne sera pas réélu par la suite, il rapportera de Cordoue et de Tolède des images fascinantes (1892), et affrontera l'Affaire Dreyfus à partir de 1894...

"Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait guère m'intéresser. Mon orgueil, ma plénitude, c'est de les concevoir sous la forme d'éternité. Mon être m'enchante, quand je l'entrevois échelonné sur les siècles, se développant à travers une longue suite de corps. Mais dans mes jours de sécheresse si je crois qu'il naquit, il y a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente ans, je n'en ai que du dégoût. Oui, une partie de mon âme, toute celle qui n'est pas attachée au monde extérieur, a vécu de longs siècles avant de s'établir en moi. Autrement, serait-il possible qu'elle fût ornée comme je la vois ! Elle a si peu progressé depuis vingt-cinq ans que je peine à l'embellir! J'en conclus que, pour l'amener au degré où je la trouvai dès ma naissance, il a fallu une infinité de vies d'hommes. L'âme qui habite aujourd'hui en moi est faite des parcelles qui survécurent à des milliers de morts; et cette somme, grossie du meilleur de moi-même, me survivra en perdant mon souvenir.

Je ne suis qu'un instant d'un long développement de mon Être; de même la Venise de cette époque n'est qu'un instant de l'Âme vénitienne. Mon Être et l'Etre vénitien sont illimités (..). Cette émotion particulière qui est la partie essentielle de Venise, cette sensibilité qui forme l'atmosphère de cette ville et dont chacun des détails de cette race porte l'empreinte, seules la perçoivent pleinement les âmes marquées d'une sensibilité parente. Ce caractère mystérieux, que je nomme l'âme de tout groupe d'humanité et qui varie avec chacun d'eux, on l'obtient en éliminant mille traits mesquins, où s'embarrasse le vulgaire (..)

Ainsi durant quelques semaines, couché sur mon vaste lit des Fondamenta Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi; je fus soustrait aux Barbares. Même je ne les connaissais plus; ayant été au milieu d'eux l'esprit souffrant, puis à l'écart l'esprit militant, par ma méthode je devenais l'esprit triomphant.

Ici se réfugièrent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues. Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête sous un ciel pur et devant des chefs-d”œuvre élancés, elle console nos chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. ]'ai apporté à Venise tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu'au soir de mon abattement d'Haroué; je l'ai priée de les assimiler et de leur donner du style. Et tandis que je contemplais sa beauté, j'ai senti ma force qui, sans s'accroître d'éléments nouveaux, prenait une merveilleuse intensité..."

 

Les Déracinés (1897)

Louis Aragon dira de ce roman qu'il est le "premier roman politique moderne". A Nancy, sept lycéens suivent l'enseignement du professeur Bouteiller, qui les initie à Kant et leur inculque que la réalisation de toute ambition passe par le déracinement. Ils vont appliquer cet enseignement, gagner Paris et y fonder un journal, La Vraie République. Les difficultés qu'ils vont rencontrer va détruire leur amitié et les mener à leur perte. Ce tableau d'un Paris du dix-neuvième siècle montre un régime politique et social à bout de souffle, et dénonce la pesanteur de cette philosophie officielle qui s'imposait alors, le parlementarisme de la Troisième République teinté du positivisme comtiste.

 

"En octobre 1879, à la rentrée, la classe de philosophie du lycée de Nancy fut violemment émue. Le professeur, M. Paul Bouteiller, était nouveau,et son aspect, le son de sa voix, ses paroles dépassaient ce que chacun de ces enfants avait imaginé jamais de plus noble et de plus impérieux. Un bouillonnement étrange agitait leurs cerveaux, et une rumeur presque insurrectionnelle emplissait leur préau leur quartier, leur réfectoire et même leur dortoir : car, pour les mépriser, ils comparaient à ce grand homme ses collègues et l'administration.Ce bâtiment d'ordinaire si morne semblait une écurie où l'on a distribué de l'avoine. A des jeunes gens qui jusqu'alors remâchaient des rudiments quelconques, on venait de donner le plus vigoureux des stimulants : des idées de leur époque ! Non pas des idées qui aient été belles, neuves et éloquentes dans les collèges avant la Révolution,mais ces mêmes idées qui circulent dans notre société, dans nos coteries, dans la nie, et qui font des héros, des fous, des criminels, parmi nos contemporains.Et peut-être à l'usage perdront-elles leur puissance sur des âmes diverties par les années,mais en octobre 1879, voici seulement que naissent ces lents enfants de province : jusqu'alors, ils n'ont connu ni la vie ni la mort, mais un état où la rêverie sur le moi n'existe pas encore et qui est une mort animée, comme aux bras de la nourrice.
Pour bien comprendre ce qui se passa dans cette année scolaire 1879-1880, où sortirent de la vie végétative et se formèrent dans une crise quelques-unes des énergies de notre temps, il faut se représenter le lycée, réunion d'enfants favorable, comme tout groupement, aux épidémies morales, et soumise, en outre, à une action très définie qui marque jusqu'au cimetière la grande majorité des bacheliers.
Le lycéen reçoit de la collectivité où il figure un ensemble de défauts et de qualités, une conception particulière de l'homme idéal. Cet enfant qui plie sa vie selon la discipline et d'après les roulements du tambour, ne connaissant jamais une minute de solitude ni d'affection sans méfiance, ne songe même pas à tenir comme un élément, dans aucune des raisons qui le déterminent à agir, son contentement intime.Il se préoccupe uniquement de donner aux autres une opinion avantageuse de lui. C'est bon à un jeune garçon élevé à la campagne de sentir vers dix-sept ans la beauté de la nature et les délicatesses du sens moral ! Toujours pressés les uns contre les autres, inquiets sans trêve de sembler ridicules, les lycéens développent monstrueusement, à ce régime et sous le système pédagogique des places, une seule chose,leur vanité. Ils se préparent une capacité d'être humiliés et envieux qu'on ne rencontre dans aucun pays, en même temps qu'ils deviennent capables de tout supporter pour une distinction.La qualité qui fait compensation, c'est le sens de la camaraderie. On dit "chic type", dans leur argot,celui qui possède une supériorité, — qu'il versifie ou qu'il ait réussi au Concours général, — et qui, de plus, est bon camarade. Mais être bon camarade,c'est tout d'abord se refuser à la discipline. Il est difficile de ne point la haïr. Ceux mêmes qui l'appliquent en rougissent. Le proviseur, le censeur, fort impérieux et glorieux devant les petites classes,éprouvent du malaise en face des philosophes et des candidats aux Écoles du Gouvernement. Les pions, qui aux jours de sortie les croisent à la brasserie et dans l'escalier des filles, et qui pressentent déjà les distances de l'avenir, tendent à être, plutôt que des supérieurs, des camarades mécontents du rôle où leur fâcheuse destinée les contraint.
Sur toute la France, ces vastes lycées aux dehors de caserne et de couvent abritent une collectivité révoltée contre ses lois, une solidarité de serfs qui rusent et luttent, plutôt que d'hommes libres qui s'organisent conformément à une règle. Le sentiment de l'honneur n'y apparaît que pour se confondre avec le mépris de la discipline. — En outre,ces jeunes gens sont enfoncés dans une extraordinaire ignorance des réalités.

Quelle conception auraient-ils de l'humanité ? Ils perdent de vue leurs concitoyens et tout leur cousinage ; ils se déshabituent de trouver chez leurs père et mère cette infaillibilité ou même ce secours qui maintiendraient la puissance et l'agrément du lien filial. Les femmes ne sont pas à leurs yeux des êtres d'une vie complète, mais seulement un sexe..."

 

La Colline inspirée, 1913

Considéré comme le chef-d'œuvre d'un Maurice Barrès qui a alors atteint la notoriété, "La Colline inspirée" débute par ses fameuses considérations sur les "lieux  où souffle l'esprit", et en particulier sur l'un d'eux,  la colline de Sion-Vaudémont, haut-lieu de son pays d'origine, la Lorraine, et il y fait revivre la dramatique histoire des frères Baillard, trois prêtres qui s'étaient donné, au cours du XIXe, pour tâche "de relever la vieille Lorraine mystique et de ranimer les flammes qui brûlent sur ses sommets". L'œuvre est dominée par la figure de l'aîné, Léopold, qui, avec le zèle d'un fondateur d'ordre, rénove sur la colline le culte abandonné depuis la Révolution, en fait un lieu de pèlerinage,  s'allie à un illuminé, Vintras, et se croit favorisé d'un miracle en la personne d'une de ses religieuses, et Maurice Barrès suit, non sans émotion, le tragique effondrement du projet ...

"Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse. L'étroite prairie de Lourdes, entre un rocher et son gave rapide; la plage mélancolique d'où les Saintes-Maries nous orientent vers la Sainte-Baume; l'abrupt rocher de la Sainte-Victoire tout baigné d'horreur dantesque, quand on l'aborde par le vallon aux terres sanglantes ; l'héroïque Vézelay, en Bourgogne; le Puy de Dôme, les grottes des Eyzies, où l'on révère les premières traces de l'humanité; la lande de Carnac, qui parmi les bruyères et les ajoncs dresse ses pierres inexpliquées; la forêt de Brocéliande pleine de rumeur et de feux-follets, où Merlin par les jours d'orage gémit encore dans sa fontaine; Alise-Sainte-Reine et le mont Auxois, promontoire sous une pluie presque constante, autel où les Gaulois moururent aux pieds de leurs dieux; le mont Saint-Michel, qui surgit comme un miracle des sables mouvants; la noire forêt des Ardennes, tout inquiétude et mystère, d'où le génie tira, du milieu des bêtes et des fées, ses fictions les plus aériennes; Domremy enfin, qui porte encore sur sa colline son Bois Chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont, et près de l'église la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons soudain le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève ; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s'élance à de grandes affirmations.

Tout l'être s'émeut, depuis ses racines les plus profondes jusqu'à ses sommets les plus hauts. C'est le sentiment religieux qui nous envahit. Il ébranle toutes nos forces. Mais craignons qu'une discipline lui manque, car la superstition, la mystagogie, la sorcellerie apparaissent aussitôt, et des places désignées pour être des lieux de perfectionnement par la prière deviennent des lieux de sabbat. C'est ce qu'indique le profond Goethe, lorsque son Méphistophélès entraîne Faust sur la montagne du Hartz, sacrée par le génie germanique, pour y instaurer la liturgie sacrilège du Walpurgisnachtstraum.

D'où vient la puissance de ces lieux? La doivent-ils au souvenir de quelque grand fait historique, à la beauté d'un site exceptionnel, à l'émotion des foules qui du fond des âges y vinrent s'émouvoir? Leur vertu est plus mystérieuse. Elle précéda leur gloire et saurait y survivre. Que les chênes fatidiques soient coupés, la fontaine remplie de sable et les sentiers recouverts, ces solitudes ne sont pas déchues de pouvoir. La vapeur de leurs oracles s'exhale, même s'il n'est plus de prophétesse pour la respirer. Et n'en doutons pas, il est de par le monde infiniment de ces points spirituels qui ne sont pas encore révélés, pareils à ces âmes voilées dont nul n'a reconnu la grandeur. Combien de fois, au hasard d'une heureuse et profonde journée, n'avons-nous pas rencontré la lisière d'un bois, un sommet, une source, une simple prairie, qui nous commandaient de faire taire nos pensées et d'écouter plus profond que notre cœur l Silence ! les dieux sont ici.

Illustres ou inconnus, oubliés ou à naître, de tels lieux nous entraînent, nous font admettre insensiblement un ordre de faits supérieurs à ceux où tourne à l'ordinaire notre vie. Ils nous disposent à connaître un sens de l'existence plus secret que celui qui nous est familier, et, sans rien nous expliquer, ils nous communiquent une interprétation religieuse de notre destinée. Ces influences longuement soutenues produiraient d'elles-mêmes des vies rythmées et vigoureuses, franches et nobles comme des poèmes. Il semble que, chargées d'une mission spéciale, ces terres doivent intervenir, d'une manière irrégulière et selon les circonstances, pour former des êtres supérieurs et favoriser les hautes idées morales. C'est là que notre nature produit avec aisance sa meilleure poésie, la poésie des grandes croyances. Un rationalisme indigne de son nom veut ignorer ces endroits souverains. Comme si la raison pouvait mépriser aucun fait d'expérience! Seuls des yeux distraits ou trop faibles ne distinguent pas les feux de ces éternels buissons ardents. Pour l'âme, de tels espaces sont des puissances comme la beauté ou le génie. Elle ne peut les approcher sans les reconnaître. Il y a des lieux où souffle l'esprit..."

 

Loin, mais pas tout à fait, du doctrinaire, Maurice Barrès est de ceux qui contribua à rendre célèbre ce "déraciné" qu'était Domenikos Theotokopoulos, dit Le Greco, né en Crète, italianisé par Tintoret, puis fixé dans cette Espagne dont il a su rendre les paysages, les grandes figures et la mystique passionnée..

(Maurice Barrès, 1911, Greco ou le secret de Tolède).

"La Castille étonna, domina le Greco. Il arrive souvent qu'un étranger surpris par un milieu nouveau en saisit les nuances et saura le peindre mieux que ne feraient les indigènes de talent. Philippe de Champaigne vint des Flandres à Paris pour être le portraitiste de Port-Royal. Le Greco, débarqué d'Italie, s'est trouvé, en un rien de temps, le peintre le plus profond des âmes castillanes. C'est lui, c"est ce Crétois qui nous fait le mieux comprendre les contemporains de Cervantès et de Sainte Thérèse. Quelque première éducation byzantine, ou bien la nostalgie de son milieu oriental lui servirent-elles pour qu'il aimât cette population catholique et moresque? Nous sommes libres de l'imaginer comme un héritier de la vieille civilisation hellénique, ou d'admettre que, grandi au milieu des spectacles de l'Islam, il était prédestiné pour interpréter la part sémitique qu'il y a dans Tolède. Le certain, c'est qu'on le voit, dès son premier pas dans cette ville, se soumettre d'enthousiasme aux influences du lieu, s'envelopper de l'atmosphère, la simplifier et la dramatiser. Il traduit le paysage où il vient de tomber. Au milieu des collines grises et des tristes hidalgos, il abandonne les intonations chaudes, familières à l'opulente Venise et à la Rome des Papes, pour se plaire aux lumières pâles et froides. Est-ce lui-même qu'il a représenté dans cet artiste en train de peindre, que j'ai vu, il y a quelques années, au palais de San Telmo à Séville? Tout au moins, c'est sa propre palette qu'il lui a mise à la main. Elle ne se compose plus que de cinq couleurs: du blanc, du noir, du vermillon, de l'ocre jaune et de la laque de garance. Délaissant la série des teintes rousses et dorées, il adopte celle des bleus et du carmin. Il aime créer de violents contrastes en posant de grandes masses de couleurs, vives jusqu'à la crudité, cependant qu'il inonde ses œuvres de gris cendré. 

Ce singulier mélange d'harmonie et de déséquilibre, cette intensité froide et lumineuse lui servent à exprimer une certaine moralité. Que valent désormais pour cet étrange converti le pittoresque et le paganisme chers à la magnifique Venise! A Tolède on ignore la beauté aimée pour elle-même, comme l'aime l' Italie. Maintenant sa peinture présente les brusques alternatives saisissantes, un peu barbares, de cette âme espagnole tout entière résumée par le prosaïque Sancho et le visionnaire Don Quichotte. Le visionnaire toutefois domine. Greco allonge les corps divins ; il les voit pareils à des flammes que les ténèbres semblent grandir. Il enveloppe toutes ses visions d'une clarté stellaire. Ce n'est pas que ce lunatique perde le bénéfice de ses sérieuses études italiennes. Il se souvient d'elles pour les employer dans un esprit nouveau. Tel grand tableau du Tintoret, au musée du Prado, montre les teintes, les lignes, voire l'émaciement du Greco, mais celui-ci est moins encombré, d'une plus aiguë sobriété, j'oserai dire plus arabe.

Le voilà parti pour être un peintre de l'âme, et de l'âme la plus passionnée: l'espagnole du temps de Philippe II. Il laisse à d'autres de représenter les martyrs affreux, les gesticulations violentes, toutes ces inventions bizarres ou cruelles qui plaisaient à un peuple de mœurs dures, mais il gardera ce qui vit de fierté et de feu au fond de ces excès. Ils valent pour ramener toujours les esprits au point d'honneur et aux vénérations religieuses. Et, dans son œuvre, Greco manifestera ce qui est le propre de l'Espagne, la tendance à l'exaltation des sentiments."

 

LA PENSEE UNANIME DE PARIS

Maurice Barrès, 25 septembre 1914.

"Nul ne songe à reprendre les développements d'un Victor Hugo sur Paris, la ville sublime, centre du monde, sommet de la pensée, etc., etc. Nul n'en aurait le souffle, et d'ailleurs aujourd'hui le public répugne au clinquant, à la rhétorique pompeuse, à tout ce qui peut sentir l'artifice. On a faim et soif de vérité. Les ordres du jour du général Joffre, d'une simplicité solide, donnent le ton à la pensée française. Mais constatons que Paris, à cette heure, offre un modèle admirable de fermeté et de sincérité. Tout y est paisible, sérieux, tourné vers les soins les plus nobles. Chacun s'associe au sort du pays, fraternise sans bassesse avec son voisin, entretient au fond de son cœur une émotion violente et se garde d'en faire étalage. Il n'est pas un seul de nous qui, dans cette minute, ne préfère nos soldats et la France à soi-même. Quelle rare dignité, dans une tragédie où rien n'est théâtral ! Beaucoup de personnes ont pris, de bonne foi, les grandes foires mondiales, les expositions universelles pour le plus beau moment caractéristique de Paris. C'est aujourd'hui que, réduite en nombre, épurée par l'épreuve et par les départs, la grande ville témoigne sa vraie qualité morale. Et, pour ma part, jamais avec tant de piété qu'aux minutes où les Barbares s'approchaient, je n'ai senti mon attachement filial à notre cité, à ce dépôt d'esprit accumulé et unifié par les siècles.

Le soir, au jour tombant, je quitte le journal ; je regagne Neuilly, à pied le plus souvent. Les boulevards sont à demi éclairés et animés : les Champs- Elysées fort peu, et, passé les grilles de la Porte- Maillot, je trouve la plus noire solitude. Dans ce long parcours, chaque fois j'éprouve la même émotion de voir devenue si grave la figure brillante de la ville, Je sens une âme, un véritable être, sensible, intelligent, mobile sous les vicissitudes de la guerre. C'est un foyer où les lumières sont voilées et les voix baissées, où palpite un seul cœur. Tous, nous formons une famille qui veille tard dans la nuit et qui bien des fois jusqu'au jour, va s'éveiller attentive, angoissée, confiante que le matin nous donnera un bon «communiqué». Dans toutes les maisons, à tous les étages, on ne vit que pour les absents, pour leur demander de vaincre. Paris, le cœur battant et le visage calme, s'inquiète de ses fils, s'en enorgueillit et les remercie.

Mais eux! c'est la merveille éblouissante : ils sont gais! Jamais l'esprit de Paris n'a étincelé si vif et si haut. Seulement, c'est un feu d'artifice qui se tire hors des murs, sur l'Oise, sur l'Aisne, dans la Woëvre. Quelles lettres nos enfants nous envoient de l'armée! Un perpétuel éclat de rire. Les nobles garçons! Ils sont jeunes et braves; ils veulent nous empêcher de nous attendrir et de nous inquiéter. Et puis ils ont une santé d'âme, une qualité de sensibilité tout aristocratique, au sens profond du mot. Ils se possèdent avec aisance, ils ont, chose divine, de la mesure dans le moment même de la plus grande tension de leurs énergies. Écoutez ces quelques phrases que je tire d'une lettre écrite en Alsace, après la reprise de Mulhouse. Pas un mot sur les duretés de sa vie, rien qu'une petite anthologie de ses plaisirs! Il s'agit d'apporter au foyer familial des images heureuses. Ce fils explique à sa mère qu'il vient d'assister à une messe dans un village où l'église bombardée n'a plus de toit, où les Alsaciennes en costume avaient de charmants visages, et il résume la situation tout simplement : « Je fais un bien joli voyage. Je ne connaissais pas l'Alsace ; c'est un pays ravissant et qui vaut bien la peine que nous nous donnons pour lui. »

Voilà le vrai ton des héros, le ton faiseur de calme que nos soldats trouvent dans leurs âmes solides et élégantes. Une telle qualité du sentiment et de l'expression, un goût si parfait, un Allemand ne peut pas les comprendre. Il faut, pour sentir ainsi, appartenir à la communauté humaine qui a donné aux plus hauts concepts de force les nobles et divines formes que l'on voyait sur la basilique de Reims.

Voilà les fils de Paris, voilà nos garçons, capables de réagir d'une manière quasi surnaturelle au milieu de périls qui feraient frémir la nature primitive. Nous avons des enfants auprès desquels le peuple allemand est une bête malfaisante. Il faut en tirer une conclusion pratique. Il ne suffit pas que, grandi par le spectacle des armées de la France où il compte toute sa jeunesse, Paris se soit haussé à un degré supérieur de l'âme ; il faut que ce sentiment s'achève dans une pensée claire et utile.

Quelques-uns voudraient profiter d'un état d'esprit héroïque des êtres pour y déposer et faire germer leurs semences malfaisantes, leurs graines de chimères. Mais les vrais héros sont gens de bon sens. Les folies qu'on nous propose, que l'on jette aux quatre vents, tomberont sur notre nation comme sur un [rocher; elles y demeureront stériles. Une série de faits établissent l'infériorité morale de la nation allemande. Chacun comprend qu'il est impossible de tolérer des armes entre les mains de qui se place trop bas dans l'échelle de l'humanité. Ce serait une imprudence criminelle de laisser désormais se concerter les membres d'une race encore informe, toute méchante, et qui se vante de jeter à terre les autres nations. Les alliés imposeront à cette bête formidable des entraves jusqu'à ce que, domptée dans le brancard, elle se soumette aux lois de la civilisation. Les Allemands ont proclamé leur prétention de « rompre les os » de notre peuple, « afin qu'avant un siècle il ne puisse pas se relever. » A ces malfaiteurs, il faut mettre les menottes, pour que les petits-fils de nos fils bénéficient encore des immenses sacrifices d'aujourd'hui.

Après ce que nous avons vu de l'excellence de l'organisation allemande, il nous est impossible de rien en laisser subsister. Nous ne discuterons pas avec eux ; les alliés les auront à leur merci et referont la carte politique de l'Europe centrale. Qui parle d'amitié? C'est avec Londres, Bruxelles et Pétrograd que l'intérêt du salut public et tous les sentiments sacrés d'honneur et de fraternité des armes nous lient. La pensée unanime de Paris s'accorde avec la pensée de ces trois villes sœurs pour exiger un règlement de la question germanique et qui laisse enfin respirer l'univers."

 



Paul Bourget (1852-1935)

"J'ai vécu avec votre pensée et de votre pensée.." - Bourget est convaincu que son époque est livrée à la décomposition faute d'avoir conservé sa foi. Tous ses romans (L'Etape, 1902; L'Emigré, 1907; Le Démon de midi, 1914) font le récit des malheurs d'une génération qui a perdu ses valeurs. Bourget entre en littérature en exprimant, paradoxalement, son impuissance à écrire, les Baudelaire, les Renan ou les Taine l'ont empêché de vivre sa vie à lui en prônant "la même philosophie dégoûtée de l'universel néant". Ses "Essais de psychologie contemporaine" (1883-1899) trouvent de l'écho dans sa génération, et ses premiers romans comme "Cruelle Énigme" (1885) ou "Un crime d'amour" (1886) reflètent cet état d'esprit : "“Notre moi nous échappe presque à nous-mêmes, sans cesse envahi par les ténèbres de l’inconscience, sans cesse à la veille de sombrer d’un naufrage irréparable dans les flux et les reflux de la morne et silencieuse marée des phénomènes dont il est un flot” .

Mais son nihilisme désabusé évolue au cours du temps : militant à l'Action française, il se lance dans la critique de la démocratisation et de l'égalitarisme, puis se convertit au catholicisme et tente à sa manière une synthèse entre le positivisme et l'idéalisme. 

 

L'Irréparable (1884, modifié en 1901)

C'est une longue nouvelle plutôt qu'un roman proprement dit, cette "Étude de jeune fille" qui fut le début de Paul Bourget dans la littérature d'analyse sentimentale. Elle montra aussitôt quelles qualités d'observation, d'intuition et de pénétration pouvait déployer, - en étudiant les individualités évoluant autour de lui, - celui qui s'était révélé jusqu'alors surtout comme critique, en étudiant dans leurs œuvres les écrivains remarquables de son temps. Ce court roman suffit à mettre à part le jeune littérateur qui possédait une vision si aiguë et si originale de la vie elle-même, après avoir prouvé sa science critique et analytique à l'égard de ses contemporains, de ses maîtres, et à désigner en lui un futur rival de ces mêmes maîtres. Les premières pages du livre indiquent en même temps et le sujet du roman et la tournure d'esprit si particulière de l'écrivain, en plein mouvement Naturaliste, l'indice éclatant d'un talent neuf, personnel et différent...

LA MULTIPLICITE DU MOI.

... « 13 février 1883. — Bonne journée, de celles à marquer avec un caillou blanc, comme dit le poète ancien. Travail at home jusqu'à trois heures. Puis visite à M. H***. Conversation philosophique sur la complexité de la personne humaine. Le soir, chez M me V***. Appris le détail de l'histoire de Mlle Hurtrel. Transcription presque exacte de la même idée dans la vie réelle. Plaisir aigu d'intelligence à ces deux visions successives, l'une abstraite, l'autre concrète, d'un fait unique... » Feuilletant le memorandum de mes heures mortes, dans la solitude d'un hôtel gothique d'Oxford, j'y retrouve ces lignes mystérieuses et je me souviens du moindre détail de cet après-midi. J'entends encore la voix de M. R**. Je revois son beau regard errant de métaphysicien, le cabinet encombré de livres, et, par la fenêtre, les squelettes des arbres du Jardin des Plantes, dans le voisinage duquel habite le célèbre professeur. Autour de lui gisaient sur le tapis mal raccommodé les épreuves de son grand ouvrage : "De la dissociation des idées", où il a étudié les maladies de la volonté consécutives à celles de l'Intelligence. Trois gravures, accrochées à la partie de la muraille que les rayons noirs de la bibliothèque n'ont pas envahie, représentent Aristote, Léonard de Vinci et Spinoza... 

"Non, disait le savant, ses deux mains croisées sur sa poitrine, ses deux pieds allongés contre le feu et sa tête énorme secouée par un tic qui lui est habituel, - non, la personne humaine, la personne morale, celle dont nous disons moi, n'est pas plus simple que le corps lui-même. Par-dessous l'existence intellectuelle et sentimentale dont nous avons conscience, et dont nous en- dossons la responsabilité, probablement illusoire, tout un domaine s'étend, obscur et changeant, qui est celui de notre vie inconsciente. Il se cache en nous une créature que nous ne connaissons pas, et dont nous ne savons jamais si elle n'est pas précisément le contraire de la créature que nous croyons être. De là dérivent ces volte-face singulières de conduite qui ont fourni prétexte à tant de déclamations des moralistes... 

Nous dépensons notre activité à poursuivre un but dont nous imaginons que dépend notre bonheur, et, ce but atteint, nous nous apercevons que nous avons méconnu les véritables, les secrètes exigences de notre sensibilité. Que d'exemples de ces erreurs intimes fournirait l'histoire des conversions religieuses, si elle était étudiée par un psychologue!... Hé! Pourquoi remonter à ces témoignages de l'ordre mystique, lorsque l'expérience quotidienne nous permet d'observer sur place la qualité de notre être?... 

Nous tenons ici la formule de presque tous les drames secrets du mariage. La jeune fille se croit douée d'un certain caractère; elle organise à l'avance sa félicité d'après ce caractère. Elle se marie ou elle se laisse marier. Puis, cinq fois sur six, dans l'année qui suit, parfois dans la semaine, parfois dans les vingt-quatre heures, elle découvre qu'elle s'est trompée sur sa propre personne. Elle s'imaginait qu'elle aimerait son mari, elle le hait; qu'elle le haïrait, elle l'adore; - et ainsi du reste. Elle s'est réveillée comme d'un songe et transformée. Ou plutôt non, aucune magie n'a opéré sur elle. Tout simplement elle a découvert un moi mystérieux jusqu'alors, qui pensait et qui sentait en elle, - à son insu... 

Ah! mon cher enfant, quelle artiste en mystification que cette nature, si plaisamment qualifiée de bonne par l'ironique Montaigne!... » Quelques heures plus tard, - il n'y a que Paris pour fournira de pareils contrastes, - je regardais Mme V*** s'accouder sur les innombrables petits coussins brodés qui s'amoncellent dans le coin de son divan familier. Tout en blanc et si fine, elle jouait, en me parlant, avec un éventai] garni de plumes d'autruches blanches et frisées, et ses pieds, chaussés de bas de soie et de mules de couleur noire, faisaient une charmante opposition à la blancheur vaporeuse du reste de sa toilette. 

Avec sa voix musicale elle mo racontait la tragique aventure d'une de ses amies de jeunesse, bien cruellement punie de la faute de n'avoir pas vu clair dans son cœur, - commentaire mondain et mélancolique de la doctrine de mon Maître en psychologie sur la multiplicité du moi. C'est le détail de cette aventure que je m'amuse à transcrire, d'après mes notes d'alors, en complétant ces notes par quelques inductions personnelles, - mais à peine, - et sans dramatiser une histoire dont les grands événements furent des pensées : «Nous sommes faits, a dit Shakespeare, de la môme étoffe que nos rêves... »

 

Puis voici le portrait de l'héroïne qui, placée dans un milieu mondain et cosmopolite, a échappé au danger d'y voir s'effacer complètement son âme et sa physionomie, mais va courir à ce péril extrême d'où naîtra pour elle l'Irréparable...

 

NOÉMIE HURTREL.

Noémie Hurtrel avait échappé à cet effacement, mais pour devenir une créature d'exception, - ce qu'il est si dangereux d'être, surtout lorsque la grande fort une, en vous exemptant des menues attaches, vous permet de pousser jusqu'au bout l'originalité de votre personne. Toute différence trop marquée avec ceux qui vivent auprès de nous n'a-t-elle pas pour résultat certain de nous en faire des ennemis naturels?... Le premier effet de celle existence de voyages et de luxe effréné avait élé d'atrophier dans cette âme la puissance de l'attachement aux choses réelles. Elle s'était trouvée si comblée que rien ne lui était devenu précieux. Et puis, elle

n'avait pas grandi, comme il faut peut-être grandir pour que le cœur se développe tout entier, parmi les mêmes objets el les mêmes êtres, que nous aimons alors, pour peu que nous soyons capables d'aimer, parce que nos moindres souvenirs se rattachent à eux, et qu'une partie de nous y demeure unie nécessairement.

Les appartements somptueux, les décors des villes, les lignes des paysages, les figures des personnes avaient défilé devant ses yeux calmes d'enfant trop riche, à la manière d'une figuration d'opéra. Aucune impression directe et concrète n'avait donc été assez forte pour s'opposer en elle au développement de la faculté d'imaginer, et cette faculté avait surtout grandi par l'influence des livres. Comme elle connaissait très bien plusieurs langues et plusieurs pays, les occasions de connaître plusieurs littératures s'étaient offertes à elle, et elle les avait saisies avec l'avidité de lecture propre à la jeunesse, lorsqu'il n'y a pas un complet rapport entre les aliments d'émotion fournis par l'expérience quotidienne et les appétits de la sensibilité grandissante. 

Noémie s'était donc habituée peu à peu à substituer les excitations de la vie rêvée aux excitations de la vie vécue. C'est ainsi qu'elle avait tour à tour été l'héroïne de tous les romans qui tombaient dans ses mains spirituelles et à demi masculines. Et quels romans! Accoudée sur l'oreiller de son lit de jeune fille et ses beaux cheveux blonds tressés en une grosse natte, elle avait feuilleté tour à tour les œuvres de Balzac et de Spielhagen, "Monsieur de Camors" et "Cometh up as flower" confusément, sans jamais se placer au point de vue impersonnel qui seul établit la perspective des œuvres de celle sorte et permet de s'affranchir de leur ivresse en les comprenant. 

Elle avait agi de même avec les poètes, et, comme elle avait eu tout un printemps pour gouvernante la fille d'un professeur de Bonn, avec quelques philosophes. Elle avait souligné, de la pointe du crayon d'or qu'elle portait à l'extrémité d'une chaîne qui faisait bracelet autour de son poignet, un certain nombre de phrases de Schopenhauer et de Darwin, d'Herbert Spencer et de Hartmann. Il lui était arrivé d'aller chez sa couturière avec une Éthique dans sa voiture, et d'ouvrir au retour du bal l'Autobiographie de Stuart Mill, sans trop se douter qu'elle faisait là une action prodigieusement excentrique, tant l'habitude d'une vie arbitraire et improvisée l'emprisonnait dans l'étrangeté de sis caprices. Grâce à cette improvisation et à cette incohérence, il s'était accompli en elle un phénomène plus commun qu'on ne pense chez les personnes que les hasards de l'éducation conduisent trop toi à un éveil cérébral qui n'est pas proportionné à l'éveil sentimental. Elle cessa peu à peu de distinguer entre la créature qu'elle était réellement et la créature qu'elle s'imaginait ou qu'elle voulait être. Ajoutez à cela qu'elle avait fréquenté beaucoup d'hommes de plaisir. Ils affluaient chez la comtesse et dans toutes ses installations, attirés, un peu par la grâce de son accueil, un peu par ses facilités de maîtresse de maison. C'est à l'école de ces hommes, qui s'amusaient de son parler d'enfant spirituelle, que Noémie avait achevé de se former ses idées sur elle-même. Quand elle parut chez la princesse Wierschownia, ces idées étaient définitives. Elle se considérait comme blasée et croyait tout connaître du monde .....

Si elle s'était intéressée jusqu'à la passion aux sentiments de ses lectures, c'est qu'elle était tendre et romanesque au plus haut point. Elle se croyait misanthrope, parce qu'elle avait pris l'habitude, par affectation de supériorité, de toujours mêler une ironie moqueuse à ses jugements sur les caractères et sur les actions, et il n'y avait pas de plus généreuse nature, ni de plus étrangère à l'utile et déshonorante habitude de la défiance. Elle s'était persuadée qu'elle aimait le luxe et les succès de vanité, bien qu'avec le sang paternel elle eût hérité ce profond pouvoir de bonheur ou de malheur solitaire qui est le propre de la race anglaise. Mais c'était la vie, cette vie qui nous révèle à tous ce que nous aurions pu être, alors qu'il n'est plus temps de le redevenir, qui devait lui apprendre combien elle se trompait sur son propre coeur, et non pas celle société de femmes à demi hostiles et d'hommes à demi méprisants, qu'elle côtoyait sans la voir, dans la grâce de sa beauté blonde,  - toute pareille à une somnambule que la sécurité de son ignorance fait marcher, légère et droite, sur le bord d'un abîme..."

Une physionomie de Cannes, où s'est réfugiée Noémie Hurtrel, désabusée et souffrante ...

"Les journées qui suivirent l'installation dans cet asile d'hiver furent pour Noémie d'une douceur toute physique, et par suite irrésistible, qui la reposa, comme malgré elle, des semaines qu'elle venait de subir. Toutes les villes possèdent une sorte d'atmosphère morale qui flotte autour d'elles et qu'on respire sans bien en pouvoir analyser les éléments, de même qu'elles possèdent leur atmosphère matérielle où se combinent tant d'influences soit bienfaisantes, soit dangereuses. Cannes est une ville de malades et de malades anglais, c'est-à-dire qui veulent autour de leur agonie ou de leur convalescence cette solitude du home qui fait le premier besoin de tout Anglais. C'est pour correspondre à ce désir que les villas s'espacent le long de la côte, depuis la vieille cité qui masse sur la colline ses maisons serrées d'une physionomie presque italienne, jusqu'à la pointe de la Croisette, où les grands pins ondoient au bord de la mer bleue, en face des îles... La plupart d e ces villas sont entourées de jardins qui masquent au promeneur la vue de leur intimité. A de certaines heures, comme au moment où la fraîcheur du coucher du soleil rend l'air meurtrier pour les poitrines délicates, les passants se font rares dans les rues encore toutes claires. Et nul bruit n'arrive aux demeures closes, sinon, lorsqu'elles sont voisines de la mer, ce roulement des flots dont même la monotonie inarticulée semble destinée à endormir mieux celui qui va s'assoupir pour toujours.

A d'autres heures, c'est dans cette ville, silencieuse parfois comme le tombeau, des réveils heureux comme une espérance. Par les beaux matins, le ciel revêt les molles transparences d'un horizon italien ou grec. La ligne des montagnes neigeuses qui ferment le golfe se dessine toute blanche sur cet azur. Dans les creux des collines plus basses qui dévalent vers la nier en pente gracieuse, il semble que de la lumière violette traîne, emprisonnée. Sur une mer couleur de saphir, des voiles éblouissantes passent. Une douceur de vivre flotte dans l'air, qui nuance de rose des joues d'ordinaire trop pâles, et c'est une illusion de printemps qu'un nuage va dissiper. Mais justement, ces passages de caressante lumière et de frissonnante mélancolie, ce silence et cette solitude, relie gaieté du soleil et celle froideur de l'ombre, avec, leurs alternances soudaines, foui la poésie originale de ce coin de monde, - une oasis d'éternelle verdure si profondément apaisante pour un cœur qui saigne; et Mlle Hurtrel ressentait, sans le savoir, cet apaisement, au fond du petit salon qu'elle s'était approprié, asile que garnissait une moisson de fleurs aux parfums enveloppants : narcisses blancs et jaunes, roses blondes et roses, mimosas dorés, pâles violettes de Parme et sombres violettes russes. Elle commençait à connaître ce qui est le seul bienfait des douleurs à lancinations périodiques : elle apprenait à savourer, comme une jouissance, les insensibilités de l'intervalle des crises, ces anéantissements de l'âme épuisée qui n'a plus assez de force vitale pour suffire à des attaques nouvelles de son mal.

Connue ces dames étaient arrivées très tard dans la saison, elles n'avaient pu louer qu'une villa d'assez médiocre apparence, qui se trouve tout â fait la dernière sur la pointe de la Croisette, au delà de cette romanesque el mystérieuse villa des Dunes, laquelle avait, cette année-là, pour hôtesse, une malade impériale. Mais cette villa solitaire de la comtesse Hurtrel et de sa fille portait au fronton de son entrée un nom délicieux, qui avait, dès le premier jour, enchanté Noémie. 

Dans ce pays béni de la Provence, qui est véritablement un jardin d'hiver aux portes de l'Italie, la prodigalité des belles fleurs séduit d'abord les malades, et. il en résulte, ou bien qu'ils choisissent eux-mêmes pour désigner leur dernier gîte l'emblème de ces dernières fleurs qu'ils respireront, ou encore que les spéculateurs de terrains, devenus idylliques par calcul, se conforment à ce goût en parant, eux aussi, du souvenir de ces charmantes fleurs les maisons qu'ils veulent louer. Aussi toutes les demeures de Cannes s'appellent-elles, qui la villa des Lis, qui des Mimosas, qui des Bruyères, qui des Anthémys, qui des Roses, et qui des Muguets. Celle où la comtesse habitait avait nom villa des Cytises, à cause de l'abondance, dans le jardin, de ces frêles arbustes que le peuple a si joliment baptisés : des pluies d'or. Et malgré la distance, comme Noémie, grâce à ses forces revenues, paraissait moins sombre, et que Mme Hurtrel avait retrouvé beaucoup de ses amis, le salon de cette villa au nom sauvage fut bientôt peuplé de visiteurs. Le five o'clock tea de la comtesse devint une occasion de rendez-vous pour beaucoup d'oisifs de cette plage, qui faisaient, eux aussi, partie de la vaste table d'hôte européenne : véritables grands seigneurs en quête de distractions, demi-aventuriers de la haute vie en quête de hasards, diplomates en disponibilité, vieillards millionnaires qui finissaient de mourir au soleil. Tous ces visiteurs se rencontraient aux Cytises deux ou trois fois par semaine à la fin des après-midi, et la comtesse causait avec chacun d'eux de petites nouvelles de l'aristocratie d'élégance de tous les pays, et Noémie offrait les tasses de thé, souriante et sans trop d'efforts. Les retours de la crise se faisaient moins fréquents, un rien de couleur reparaissait sur la pâleur blonde de son visage, et, comme l'hiver fut, cette année- là, d'une douceur exceptionnelle, peut-être la convalescence de cette âme serait-elle achevée par la convalescence complète de ce corps délicat, si un des habitués de la villa n'avait présenté à ces dames un jeune noble anglais d'une singularité d'aspect et d'esprit tout à fait exceptionnelle, lequel, au bout de quelques visites, exerça sur la pensée delà jeune fille une influence extraordinaire...."

 

Le Disciple (1889)

La publication de ce roman provoqua des polémiques où s'affrontèrent les défenseurs de la liberté intellectuelle, avec à leur tête Anatole France ("Il ne saurait y avoir pour la pensée une pire domination que celle des moeurs"), et les partisans de la tradition représentés par Brunetière ("Toutes les fois qu’une doctrine aboutira, par voie de conséquence logique, à mettre en question les principes sur lesquels repose la société, elle sera fausse, n’en faites pas de doute"). Bourget dénonce dans ce roman d'éducation la responsabilité du maître à penser, s’en prend à la science moderne qui s’est substituée à la religion sans fournir de morale : en 1885, le philosophe Adrien Sixte reçoit la visite d’un jeune homme de vingt ans, Robert Greslou, qui lui a soumis un manuscrit d’une impressionnante qualité. Puis Robert Greslou part en Auvergne occuper un poste de précepteur chez le marquis de Jussat-Randon. Deux ans plus tard, la fille du marquis meurt empoisonnée. Greslou est accusé du meurtre et Sixte est convoqué chez le juge qui se demande dans quelle mesure l’influence du philosophe a pu détruire le sens moral de son disciple. 

 

"Mes hérédités.

« Aussi loin que je remonte en arrière dans mon passé, je constate que ma faculté dominante, celle qui s'est trouvée présente à travers toutes les crises de ma vie, petites ou grandes, comme elle se retrouve présente aujourd'hui, a été la faculté, j'entends le pouvoir et le besoin du dédoublement. Il y a toujours eu en moi deux personnes distinctes : une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible curiosité. A l'heure actuelle et tout en sachant que je suis là en prison, accusé d'un crime capital, perdu d'honneur et aussi accablé de tristesse, que c'est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le 5 septembre 1865..., et non pas un autre, - je pense à cette situation comme à un spectacle auquel je demeure étranger. 

Même est-il juste de dire je? Non, évidemment. Car mon véritable moi n'est, à proprement parler, ni celui qui souffre ni celui qui regarde. Il est composé des deux, et j'ai eu de cette dualité une perception très nette, bien «pie je ne fusse pas capable alors de comprendre cette disposition psychologique exagérée jusqu'à l'anomalie, dès mon enfance, - cette enfance que je veux évoquer d'abord en essayant de tout abolir de l'heure présente et avec l'impartialité d'un historien désintéressé.

« Mes premiers souvenirs me représentent cette ville de Clermont-Ferrand, et dans cette ville une maison qui donnait sur une promenade aujourd'hui bien changée par la récente construction de l'école d'artillerie : le cours Sablon. La maison était bâtie, comme toutes celles de la ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne aux rues tortueuses une physionomie de cité du moyen âge. Mon père, que j'ai perdu tout jeune, était d'origine lorraine. Il occupait à Clermont la place d'ingénieur des ponts et chaussées. C'était un homme chétif, de santé faible, avec un visage à la barbe rare, empreint d'une sérénité mélancolique et qui m'attendrit quand j'y songe, après des années. Je le revois dans son cabinet de travail, par les fenêtres duquel s'apercevait la plaine immense de la Limagne avec la gracieuse éminence du puy de Crouël tout auprès, et au loin la ligne sombre des montagnes du Forez. La gare était voisine de notre maison, et le sifflement des trains arrivait sans cesse jusqu'à ce cabinet paisible. J'étais sur le tapis, au coin du feu, à jouer sans bruit, et cet appel strident produisait dès lors sur mes nerfs une étrange impression de mystère, d'éloignement, d'une fuite de l'heure et de la vie. Mon père traçait à la craie sur un tableau noir des signes énigmatiques, figures de géométrie ou formules d'algèbre, avec cette netteté dans la ligne des courbes ou les lettres des polynômes qui révélait l'habituelle méthode de son être intime D'autres fois, il écrivait, debout, à une table d'architecte qu'il préférait à son bureau, - table composée simplement d'une large planche en bois blanc placée sur deux tréteaux. Les grands livres de mathématiques rangés avec minutie dans la bibliothèque, les figures froides des savants dont les portraits gravés en taille-douce et sous verre étaient les seuls objets d'art dont se décorassent les murs, la pend le qui représentait un globe du monde, deux cartes astronomiques pendues au-dessus du bureau, et. sur ce bureau, la règle à calculs avec ses chiffres et son coulant de cuivre, les équerres, les compas, la règle plate en forme de T, j'évoque à mon gré les moindres détails où tout n'était que pensée, et ces images m'aident à comprendre comment dès ma lointaine enfance le rêve d'une existence purement idéale et contemplative s'élabora en moi, favorisé sans doute par l'hérédité. 

Mes réflexions postérieures m'ont fait reconnaître dans plusieurs traits de mon caractère le résultat, transmis sous forme instinctive, de l'existence en études abstraites menée par mon père. J'ai constamment éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour l'action, si faible fût-elle, au point que de faire une simple visite me causait autrefois un battement de cœur, que les plus légers exercices physiques m'étaient intolérables, que d'entrer en lutte ouverte avec une autre personne, même pour discuter mes idées les plus chères, m'apparaît, encore aujourd'hui, chose presque impossible. Cette horreur d'agir s'explique par l'excès du travail cérébral qui, trop poussé, isole l'homme au milieu des réalités. Il les supporte mal, parce qu'il n'est pas habituellement en contact avec elles. Je le sens bien, cette difficulté d'adaptation au fait me vient de ce pauvre prie; de lui aussi cette faculté de généraliser, qui est la puissance, mais en même temps la manie de ma pensée; et c'est son œuvre encore qu'une prédominance morbide du système nerveux qui a rendu ma volonté si folle à de certaines heures. 

Mon père, qui devait mourir très jeune, n'avait jamais été robuste. Il avait dû, à l'âge de la croissance, subir cette épreuve de la préparation à l'École polytechnique, meurtrière aux meilleures santés. Avec ses épaules étroites, avec ses membres appauvris par les longues séances de méditations sédentaires, ce savant aux mains transparentes semblait avoir dans les veines, au lieu des rouges globules d'un sang généreux, un peu de la poussière de cette craie qu'il a tant maniée. Il ne m'a pas légué des muscles capables de contre-balancer l'excitabilité de mes nerfs, en sorte que je lui dois, avec cette faculté d'abstraction qui me rend la moindre activité difficile, une espèce d'effrénée intempérance du désir. Chaque fois que j'ai souhaité ardemment, il m'a été impossible de réprimer cette convoitise. 

C'est une hypothèse qui m'est souvent venue lorsque je m'analysais moi-même, que les natures abstraites sont plus incapables que les autres de résister à la passion, lorsque cette passion s'éveille, peut-être parce que le rapport quotidien entre L'action et la pensée est brisé en elles. Les fanatiques en seraient la preuve la plus éclatante. J'ai vu ainsi mon père, d'habitude extrêmement patient et doux, s'emporter en des colères d'une violence folle qui le faisaient presque s'évanouir. Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers lui le descendant d'un grand- père peu équilibré, sorte d'homme de génie primitif, demi-paysan parvenu à force d'inventions mécaniques à une demi-fortune d'ingénieur civil, puis ruiné par des procès. De ce côté-là de ma race, il y a toujours eu un élément dangereux, quelque chose de déchaîné par instants, à côté d'une intellectualité constante. 

J'ai considéré jadis comme un état supérieur cette double nature : laideur possible de la passion jointe à cette énergie continue de pensée abstraite. J'ai eu pour rêve d'être à la fois fiévreux et lucide, le sujet et l'objet, comme disent les Allemands, de mon analyse, le sujet qui s'étudie lui-même et trouve dans celte étude un moyen d'exaltation à la fois et de développement scientifique. Hélas! Où cette chimère m'a-t-elle mené? Mais ce n'est pas l'heure de parler des effets, nous n'en sommes encore qu'aux causes.

« Parmi les circonstances qui agirent sur moi durant mon enfance, je crois que voici une des plus importantes : chaque dimanche matin, et aussitôt que je pus lire, ma mère commença de m'emmener avec elle à la messe. Cette messe se célébrait à huit heures dans l'église des Capucins, assez nouvellement bâtie sur un boulevard planté de platanes, qui monte du cours Sablon à la place du Taureau, en longeant le jardin des Plantes. A la porte de cette église se tenait assise,  devant une boutique volante, une marchande de gâteaux, appelée la mère Girard, que je connaissais bien, pour lui acheter au printemps de petits bâtons auxquels quatre on cinq cerises pendaient, attachées par du fil blanc. C'était les premiers de ces fruits que je mangeasse dans la saison. Cette friandise aigre et fraîche fut une des sensualités de ces jours d'enfance, et c'aurait pu devenir, pour quelqu'un qui m'eût observé, l'occasion de signaler en moi cette frénésie du désir dont je vous parlais. J'avais presque la fièvre quand je m'acheminais vers cette boutique. Ce n'était pas la seule raison qui me fît préférer cette église des Capucins. avec son architecture très simple, aux cryptes souterraines de Notre-Dame-du-Port et aux voûtes de la cathédrale soutenues par de si élégantes colonnes à faisceaux. Chez les Capucins, le chœur était fermé. Durant les offices, d'invisibles bouches chantaient, derrière les grilles, dos cantiques qui remuaient étrangement mon imagination d'enfant. Ils me semblaient venir de si loin, comme d'un abîme ou d'un tombeau. Je regardais ma mère prier à côté de moi avec l'ardeur contenue qui se manifeste dans ses moindres actions, et je songeais que mon père n'était pas là, qu'il n'entrait jamais à l'église. Ma tête d'enfant se tourmentait de cette absence au point que j'avais un jour demandé :

- « Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe avec nous? »

" Avec mes veux inquisiteurs d'enfant, je n'avais pas eu de peine à démêler l'embarras où ma question jetait ma mère. Elle s'en lira pourtant avec une réponse analogue à des centaines d'autres que m'ont faites depuis ses lèvres de femme essentiellement éprise de principes fixes el d'obéissance :

- « Il va à une autre messe, à son heure; et puis, je t'ai déjà dit que les enfants ne doivent jamais demander pourquoi leurs parents font telle ou telle chose... »

« Toute la différence d'âme qui nous a séparés, ma mère et moi, tenait déjà dans cette phrase qu'elle prononçait par un froid matin d'hiver, en revenant sous les arbres du cours Sablon. Je vois encore sa pèlerine, ses mains dans son manchon de vison doublé de soie brune d'où sortait à moitié son livre, et la sincérité de son visage même dans son pieux mensonge, et tandis qu'elle disait : "il ne faut jamais demander pourquoi...", je vois ses yeux qui, tant de fois depuis lors, m'ont regardé d'un regard qui ne me comprenait pas, et, dès cette époque, elle ne soupçonnait en rien ma nature d'enfant méditatif pour lequel penser c'était déjà se demander toujours et à propos de toutes choses : Pourquoi?... Oui, pourquoi ma mère m'avait-elle trompé? Car je savais que mon père n'allait à aucune espèce d'office. Et pourquoi n'y allait-il pas?... Tandis que le graves et tristes accents des moines cachés entonnaient les répons de la messe, je me perdais dans celle question. 

Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette supériorité, que mon père comptait parmi les premiers de la ville. Que de fois, à la promenade, étions-nous, lui et moi, arrêtés par quelque ami, qui, tapotant ma joue, me disait : « Hé bien, nous deviendrons un grand savant, comme le père?... » Quand ma mère prenait son avis, c'était pour l'écouter avec la soumission d'un instinctif respect. Elle trouvait donc naturel qu'il n'accomplit pas certaines actions qui, pour nous, étaient obligatoires. Nous n'avions pas les mêmes devoirs, lui et nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors dans mon cerveau d'enfant avec cette netteté, mais elle y déposait le germe de ce qui allait être plus tard une des convictions de ma jeunesse, à savoir que les mêmes règles ne gouvernent pas les hommes très intelligents et les autres. Ce fut là, dans cette petite église, et docilement penché sur mon paroissien, que le grand principe de ma vie a pris naissance : - ne pas considérer comme une loi, pour nous autres qui pensons, ce qui est et doit être une loi pour ceux qui ne pensent pas; - de même que j'ai reçu de mes conversations avec mon père, à ce même âge, durant nos promenades, le premier germe de ma vue scientifique du monde.

« La campagne autour de Clermont est merveilleuse, et quoique je sois, au rebours du poète, un homme pour qui le monde extérieur existe très peu, j'ai gardé à jamais au fond de ma mémoire l'image des horizons qui ont entouré ces promenades. Tandis que la ville d'un côté regarde vers la plaine de la Limagne, elle s'adosse de l'autre aux derniers contreforts de la chaîne des Dômes. L'échancrure des cratères éteints, la boursouflure des éruptions calmées, les coulées de lave refroidie donnent aux lignes de ces montagnes volcaniques une ressemblance avec les paysages que le télescope découvre dans ce cadavre de planète qui est la lune. C'est donc, là-bas, un sauvage et grandiose souvenir des plus terribles convulsions du globe, et, ici, la plus jolie rusticité de chemins pierreux entre des vignes, de ruisseaux murmurant sous des saules et parmi des châtaigniers. 

Les grands bonheurs de mon enfance ont consisté dans d'interminables vagabondages avec mon père dans tous les sentiers qui vont ainsi du puy de Crouël à Gergovie, de Royat à Durtol, de Beaumont à Gravenoire. Rien qu'à écrire ces noms, ma mémoire rajeunit mon cœur. Me revoici le petit garçon qu'un portrait conservé me montre avec ses longs cheveux, avec ses jambes serrées dans des guêtres de drap, qui chemine en tenant la main de son père. D'où lui venait ce goût des champs, à lui, le savant mathématicien, l'homme de cabinet et de réflexion abstraite? J'y ai souvent songé depuis, et je crois avoir découvert à son occasion une loi peu connue du développement des esprits : nos goûts de jeunesse persistent même quand nous nous sommes développés dans un sens contraire à eux, et nous continuons de les pratiquer, en les justifiant par des raisons intellectuelles qui les excluraient. 

- Je m'explique. Mon père aimait la campagne naturellement parce qu'il avait été élevé dans un village, que tout petit il avait passé des journées entières au bord des ruisseaux, parmi les insectes et les fleurs. Au lieu de s'abandonner à ces goûts d'une manière simple, il y mélangeait ses préoccupations actuelles de savant. Il ne se serait point pardonné d'aller dans la montagne sans y étudier la formation du terrain; de regarder une fleur sans en déterminer les caractères et sans en découvrir le nom; de ramasser un insecte sans se rappeler sa famille et ses mœurs. Grâce à la rigueur de sa méthode en tout travail, il était arrivé ainsi à une connaissance très complète de la contrée ; et, quand nous marchions ensemble, cette connaissance faisait la matière unique de notre entretien. Le paysage des montagnes lui devenait un prétexte pour m'expliquer les révolutions de la terre. Il passait de là, sans efforts, avec une clarté de parole qui me rendait de telles idées perceptibles, à l'hypothèse de Laplace sur la nébuleuse, el j'apercevais distinctement en imagination les protubérances planétaires s'échappant du noyau enflammé, de ce torride soleil en rotation. Le ciel de la nuit, par les beaux mois d'été, devenait une espèce de carte qu'il déchiffrait pour mes yeux de dix ans, et où je distinguais l'Étoile polaire, les sept étoiles du Chariot, Véga de la Lyre, Sirius, tous ces univers inaccessibles et formidables dont la science connaît le volume, la position et jusqu'aux métaux. Il en était de même des fleurs qu'il me dressait à ranger dans un herbier, des cailloux que je cassais sous sa direction avec un petit marteau en fer, des insectes que je nourrissais ou que je piquais, suivant les cas. Bien avant que l'on ne pratiquât dans les collèges les leçons de choses, mon père appliquait à mon éducation première sa grande maxime : « Ne rien rencontrer que l'on ne s'en rende compte scientifiquement », conciliant ainsi la paysannerie de ses premières impressions avec la précision acquise dans ses études mathématiques. J'attribue à cet enseignement le précoce esprit d'analyse qui se développa en moi dès cette première adolescence, et qui se serait sans doute tourné vers les études positives, si mon père avait vécu. Mais il ne devait pas achever cette éducation entreprise d'après un plan raisonné dont j'ai retrouvé la trace dans ses papiers. Justement au cours d'une de ses promenades, et durant une des plus chaudes journées dans l'été de ma dixième année, nous fûmes surpris, lui et moi, par un orage qui nous mouilla l'un et l'autre jusqu'aux os. Pendant le temps que nous mimes à revenir avec nos vêtements ainsi trempés, mon père eut-il froid? Le soir il se plaignit d un frisson. Deux jours après, une fluxion de poitrine se déclarait, et la semaine suivante il était mort...."

 

Paul Bourget, en prêtant à son personnage, Robert Greslou, une faculté de dédoublement - "Il y a toujours eu en moi deux personnes distinctes, une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible curiosité -, révèle le déterminisme, peut-être trop rigoureux, sans doute trop parfait, de ses analyses psychologiques ...

 

"Le travail par lequel une émotion s'élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que le raisonnement simple aurait prévu. N 'eût-il pas été naturel, par exemple, que l'antipathie admirative soulevée en moi par la rencontre du comte André aboutît soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration définitive? Dans le premier cas, j'eusse dû me rejeter davantage vers la Science, et, dans l'autre, souhaiter une moralité plus active, une virilité plus pratique dans mes actes? Oui, j 'eusse dû. Mais le naturel de chacun, c'est sa nature. La mienne voulait que, par une métamorphose dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l'antipathie admirative pour le comte devînt chez moi un principe de critique à mon propre égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la vie, que cette théorie réveillât ma disposition native aux curiosités passionnelles, que le tout se fondît en une nostalgie des expériences sentimentales et que, juste à ce moment, une jeune fille se rencontrât dans mon intimité, dont la seule présence aurait suffi pour provoquer le désir de lui plaire chez tout jeune homme de mon âge. Mais j 'étais trop intellectuel pour que ce désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé ma tête. Du moins, si j'ai subi le charme de grâce et de délicatesse qui émanait de cette enfant de vingt ans, je l'ai subi en croyant que je raisonnais. Il y a des heures où je me demande s'il en a été ainsi, où toute mon histoire m'apparaît comme plus simple, où je me dis : "j'ai tout bonnement été amoureux de Charlotte, parce qu'elle était jolie, fine, tendre, et que j'étais jeune ; puis je me suis donné des prétextes de cerveau parce que j'étais un orgueilleux d'idées qui ne voulait pas avoir aimé comme un autre." Quel soulagement quand je parviens à me parler de la sorte! Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me faire horreur, comme cela m'arrive lorsque je me rappelle ce que j'ai pensé alors, cette froide résolution caressée dans mon esprit, consignée dans mes cahiers, vérifiée, hélas ! dans les événements, la résolution de séduire cette enfant sans l'aimer, par pure curiosité de psychologue, pour le plaisir d'agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d'y contempler à même et directement ce mécanisme des passions jusque-là étudié dans les livres, pour la vanité d'enrichir mon intelligence d'une expérience nouvelle. Mais oui, c'est bien ce que j'ai voulu, et je ne pouvais pas ne pas le vouloir, dressé comme j'étais par ces hérédités, par cette éducation que je vous ai dites, transplanté dans le milieu nouveau où me jetait le hasard, et mordu, comme je le fus, par ce féroce esprit de rivalité envers cet insolent jeune homme, mon contraire.

Et pourtant, qu'elle était digne de rencontrer un autre que moi, qu'une froide et meurtrière machine à calcul mental, cette fille si pure et si vraie! Rien que d'y songer me fend soudain le cœur et me déchire, moi qui me voudrais sec et précis comme un diagnostic de médecin [...]. Je ne me lassais pas, des ce début de notre connaissance, de constater le contraste entre l'animal de combat qu'était le comte et cette créature de grâce et de douceur qui descendait les escaliers de pierre du château d'un pas si léger, posé à peine, et dont le sourire était si accueillant à la fois et si timide ! ]'oserai tout dire, puisque encore une fois je n'écris pas ceci pour me peindre en beau, mais pour me montrer. Je n'affirmerais pas que le désir de me faire aimer par cette adorable enfant, dans l'atmosphère de laquelle je commençais de tant me plaire, n'ait pas eu aussi pour cause ce contraste entre elle et son frère. Peut-être l'âme de cette jeune fille, que je voyais toute pleine de ce frère si différent, devint-elle comme un champ de bataille pour la secrète, pour l'obscure antipathie que deux semaines de séjour commun transformèrent aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il, dans mon désir de séduction, la cruelle volupté d'humilier ce soldat, ce gentilhomme, ce croyant, en l'outrageant dans ce qu'il avait au monde de plus précieux. Je sais que c'est horrible, mon cher maître, ce que je dis là, mais je ne serais pas digne d'être votre élève, si je ne vous donnais ce document aussi sur l'arrière-fond de mon cœur. Et après tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de sensations, qu'un phénomène nécessaire, comme les autres, comme la grâce romanesque de Charlotte, comme l'énergie simple de son frère et comme mes complications à moi, - si obscures à moi-même !..." 

 

Robert Greslou entreprendra donc de séduire Charlotte en appliquant les principes "scientifiques" de Sixte dans sa Théorie des Passions. Il apitoie ainsi la jeune fille par une feinte mélancolie, il la rend jalouse, il choisit les lectures qui doivent l'émouvoir. Mais, au moment où il comprend qu'il est aimé, elle s'enfuit à Paris pour échapper à la tentation et accepte pour fiancé un ami de son frère. Greslou découvre alors qu'il s'est pris à son propre piège et qu'il est désespérément amoureux à son tour...

 

Paul Bourget tente, au limite de cette objectivité d'analyse qu'il privilégie, de suivre pas à pas la logique du cheminement de la pensée de son personnage, Robert Greslou, jusqu'à l'idée du suicide...

 

"Je ne me rappelle pas une réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique, d'intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une lancination continue, et, - grandissant, grandissant toujours, le rêve d'en finir, un projet de suicide... Commencé où, quand, à propos de quelle souffrance particulière ? Je ne peux pas le dire... Vous le voyez bien, que j'ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes subtilités s'étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi ancien dans le martyre.

Cette idée de la mort sortie des profondeurs intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis possédé comme d'une soif et d'une faim physiques, vous y reconnaîtriez, mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l'Amour, si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans l'homme en même temps que l'instinct du sexe. Cela s'annonça d'abord par une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer jamais. Car, je vous le répète, l'angoisse des yeux de Charlotte, quand ces yeux rencontraient les miens, la défendait plus que n'auraient fait toutes les paroles. D'ailleurs, nous n'étions jamais seuls, sinon parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un paralytique de remuer ses pieds. Un effort sur-humain n'y suffirait pas. On éprouve combien l'émotion, à un certain degré d'intensité, devient incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l'on voudrait s'en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler, s'abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s'abolit. Cela continua par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une empreinte qui ne pût s'effacer, par un désir insensé de lui donner une preuve d'amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la tendresse de son futur mari, ni l'opulence du décor social où elle allait vivre. "Si je meurs du désespoir d'être séparé d'elle pour toujours, il faudra bien qu'elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple précepteur, du petit provincial capable de cette énergie dans ses sentiments !..." Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là. Vous voyez, je dis : "Il me semble." Car, en vérité, je ne me suis pas compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une autosuggestion, comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c'est comme un somnambule que j'ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l'influence de cette résolution, je n'espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je n'ai été, comme à celui-là, le spectateur, j'allais dire désintéressé, de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne pensante. - Mais j'ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de Boismont consacré au suicide. - J'éprouvais à ces préparatifs une sensation indéfinissable de rêve éveillé, d'automatisme lucide. J'attribue ces phénomènes étranges à un désordre nerveux voisin de la folie et causé par les ravages de l'idée fixe. Ce fut seulement le matin du jour choisi pour exécuter mon projet que je pensai à une dernière tentative auprès de Charlotte. Je m'étais mis à ma table pour lui écrire une lettre d'adieu. Je la vis lisant cette lettre et cette question se posa soudain à moi : "Que fera-t-elle?" Était-il possible qu'elle ne fût pas remuée par cette annonce de mon suicide possible? N'allait-elle pas se précipiter pour l'empêcher? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle me trouverait mort... A moins que je n'attendisse, pour me tuer, l'effet de cette dernière épreuve ?... - Là, je suis bien sûr d'y voir clair en moi. ]e sais que cette espérance naquit exactement ainsi et précisément à ce point de mon projet.

"Hé bien ! me dis-je, essayons."J'arrêtai que si, à minuit, elle n'était pas venue chez moi, je boirais le poison. J'en avais étudié les effets. Je le savais quasi foudroyant, et j'espérais souffrir très peu de temps. Il est étrange que toute cette journée se soit passée pour moi dans une sérénité singulière. Je dois noter cela encore. J'étais comme allégé d'un poids, comme réellement détaché de moi-même, et mon anxiété ne commença que vers dix heures, quand, m'étant retiré le premier, j'eus placé la lettre sur la table dans la chambre de la jeune fille. A dix heures et demie, j'entendis par ma porte entr'ouverte le marquis, la marquise et elle qui montaient. Ils s'arrêtèrent pour causer une dernière minute dans les couloirs, puis ce furent les bonsoirs habituels et l'entrée de chacun dans sa chambre... Onze heures. Onze heures un quart. Rien encore. Je regardais ma montre posée devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour M. de Jussat, pour ma mère et pour vous, mon cher maître. Mon cœur battait à me rompre la poitrine, mais la volonté était ferme et froide. J'avais annoncé à Mlle de Jussat qu'elle ne me reverrait pas le lendemain. J'étais sûr de ne pas manquer à ma parole si... Je n'osais creuser ce que ce si enveloppait d'espérance. Je regardais marcher l'aiguille des secondes et je faisais un calcul machinal, une multiplication exacte : "A soixante secondes par minute, je dois voir l'aiguille tourner encore tant de fois, car à minuit je me tuerai...". Un bruit de pas dans l'escalier, et que je perçus tout furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me fit interrompre mon calcul. Ces pas s'approchaient. Ils s'arrêtèrent devant ma porte. Brusquement cette porte s'ouvrit. Charlotte était devant moi..."

 

Paul Bourget, "Un Coeur de femme" (1890)

En ce livre d'une si pénétrante intensité d'observation, Paul Bourget a tenté d'étudier une troublante et singulière question de dualisme dans "un cœur de femme". Mais sa conclusion, après cet essai, vaut d'être citée, car elle semble contenir, en quelques lignes, l'aveu de l'insurmontable difficulté qu'il y a, même pour l'esprit le plus délié et le plus perspicace, à pénétrer, flambeau au poing, dans les ténèbres d'un pareil labyrinthe : "... Et les deux amis retombèrent dans le silence de la rêverie, tandis que les étoiles continuaient de briller larges et claires, la mer de frémir, calme, bleue et lourde, et la Dalila d'avancer sur cette mer et sous ce ciel, - moins mystérieux et moins changeant, moins dangereux et moins magnifique aussi que ne peut l'être, à travers les tempêtes et les apaisements, les passions et les sacrifices, les contrastes et les souffrances, cette chose si impossible à jamais comprendre tout à fait : - un cœur de femme."

 

Le premier chapitre met en scène les deux amies mêlées à ce drame intime et parisien, drame dont la cause première sera un de ces petits événements auxquels une femme du monde est constamment exposée dans la capitale...

 

UN ACCIDENT DE VOITURE.

"Par une bleue et claire après-midi du mois de mars 1881 et vers les trois heures de relevée, une des vingt "plus jolies femmes" du Paris d'alors,  - comme disent les journaux, - Mme la comtesse de Caudale, fut la victime d'un accident aussi désagréable qu'il peut être dangereux et qu'il est vulgaire. Comme son cocher tournait l'angle de l'avenue d'Antin pour gagner la descente des Champs-Elysées, le cheval du coupé prit peur, fit un écart et s'abattit en heurtant la voilure contre le trottoir si maladroitement que le brancard de gauche cassa net. La comtesse en fut quitte pour une forte secousse et quelques secondes d'un subit saisissement nerveux. Mais toutes les combinaisons de sa journée se trouvaient bousculées du coup; or la liste en était longue, à juger par l'ardoise blanche encadrée de cuir el placée sur le devant de la voiture avec la petite pendule et le portefeuille aux cartes de visite. Aussi le joli visage de la jeune femme, 

ce mince visage aux traits délicats, au profil ténu, aux frais yeux bleus et qu'éclairait une si chaude nuance de cheveux blonds, exprimait-il une contrariété voisine de la colère, tandis qu'elle descendait de son coupé au milieu d'une foule déjà compacte. La curiosité générale dont elle se vit l'objet acheva de la mettre en méchante humeur, et ce fut avec une voix très dure, elle si juste d'ordinaire, si indulgente même pour ses gens, qu'elle dit au valet de pied :

-  « François, aussitôt que le cheval sera debout, vous laisserez ce maladroit d'Aimé se débrouiller tout seul. Vous irez au cercle de la rue Royale. Il me faut une voiture avant une demi-heure chez Mme de Tillières. »

Et elle s'achemina, de son pied chaussé de bottines presque trop fines pour la moindre marche, vers la rue Matignon, où habitait l'amie dont elle venait de jeter le nom au pauvre François. Ce dernier, un grand garçon tout penaud dans sa longue redingote claire de livrée, pâle encore de l'effroi que lui avait causé la chute du cheval, n'avait pas fini de répondre : - « Oui, madame la comtesse, » que déjà son camarade, dégringolé du siège et rouge, lui, d'humiliation, le gourmandait sur sa gaucherie à l'aider. Mais Mme de Caudale avait fendu la masse des curieux. Elle ne songeait plus qu'au bouleversement de son après-midi.

— « Le maladroit! » se répétait-elle, « il faut que cela m'arrive le jour où je suis le plus pressée... Pourvu encore que Juliette soit chez elle?... Si elle n'est pas là, tant pis, j'attendrai chez sa mère... Je voudrais pourtant bien la trouver... Il y a une semaine tantôt que nous ne nous sommes vues. A Paris, on n'a le temps de rien... »

Tout en se tenant ce discours intérieur, elle allait, portant haut sa petite tête coiffée d'une délicieuse capote de couleur mauve, sa souple taille dessinée dans un long manteau gris presque ajusté avec une bordure de plumes de même nuance. Elle allait, regardée par les passants, de ce regard où une femme peut lire, dans sa jeunesse le triomphe, dans sa vieillesse la défaite de sa beauté. Quand la promeneuse a cet air « grande dame » qu'avait Gabrielle de Candale et qui, même aujourd'hui, ne s'imite pas, c'est toute une comédie de la part de celui qui croise cette femme. Il la croise, et vous diriez qu'il ne l'a pas vue. Mais attendez qu'elle soit à deux pas et observez le geste rapide par lequel il se retourne, une fois, deux fois, trois fois, pour la suivre des yeux. Que les physiologistes expliquent ce mystère! Elle n'a pas eu besoin, elle, de se retourner, pour être sûre de l'effet produit, et, que les moralistes expliquent cet autre mystère, elle est toujours flattée de cet effet, le passant fût-il bossu, bancroche ou manchot, et quand bien même elle porterait, comme Mme de Candale, un des grands noms historiques de France ! Certes, celle-là n'avait pas dans son monde la réputation d'être une coquette. Elle venait d'échapper à un vrai danger. Elle devrait se passer de son coupé neuf pendant quelque temps peut-être, — un coupé anglais, très profond, avec des fenêtres étroites, commandé à Londres sur ses indications spéciales, et dont elle jouissait depuis deux mois à peine. C'était sans doute un cheval perdu, l'un des meilleurs de l'écurie. Autant de motifs pour arriver maussade à la maison de la rue Matignon. Et pourtant, lorsqu'elle pesa, de sa main gantée, sur le lourd battant de la vieille porte cochère, la charmante Sainte, comme l'appelait justement l'amie à qui elle venait demander asile, ne montrait plus entre ses sourcils dorés la même barré d'irritation. Elle avait goûté, durant ces cinq minutes de marche, le plaisir de se sentir très jolie, au coup d'oeil lancé par quelques admirateurs anonymes, et les Saintes le savourent avec d'autant plus de friandise, ce plaisir si féminin, qu'elles se permettent moins d'être femmes. Celle-ci avait même son expression à demi mutine des jours de gaieté, tandis qu'elle traversait la cour et qu'elle gagnait là-bas au fond, à gauche, un petit escalier à perron abrité dans une cage de verre. Mais ce pouvait être la joie de savoir, par la réponse du concierge, que Mme de Tillières n'était pas sortie. Trouver tout de suite une confidente à qui l'on raconte les péripéties d'un accident, d'ailleurs inoffensif, c'est de quoi se réjouir presque de l'accident, et, tout en poussant le bouton du timbre, la comtesse souriait à cette pensée :

— « Je suis sûre que mon amie aura encore plus peur que moi... »

Quoique neuf années à peine aient passé sur les événements dont cette visite inattendue fut le prologue, combien de personnes à Paris, et même dans la société de Mme de Caudale, se rappellent la charmante el mystérieuse femme que cette dernière appelait ainsi « mon amie » tout court, lorsqu'elle s'en parlait à elle-même, dans le silence de son cœur, et à voix haute, lorsqu'elle en parlait aux autres? 

Aussi ne sera-t-il pas inutile, pour l'intelligence de cette aventure, d'esquisser au moins en quelques lignes le portrait de cette disparue qui, dès ce temps-là, était un peu une inconnue, même pour les amis de son amie. Mais quoi ! Mme de Tillières était une de ces mondaines à côté du monde, réservées et modestes jusqu'à l'effarement, qui déploient à passer inaperçues aidant de diplomatie que leurs rivales à éblouir el à régner. D'ailleurs, n'y avait-il pas comme un symbole de ce caractère et une preuve de ce goût pour une demi- retraite dans le simple choix de cette habitation, sur l'étroit perron de laquelle se dessinai! à cette minute l'aristocratique silhouette de Gabrielle ? Une atmosphère de solitude flottait autour de cette maison, séparée du corps principal de bâtiments par une cour tl enveloppée de jardins du côté qui regarde la rue du Cirque. Mais cette rue Matignon tout entière, avec le long mur qui la borde d'une part, avec les vieilles demeures qui n'ont pas changé depuis le dernier siècle, évitée comme elle est des voitures de maîtres, qui préfèrent aller des Champs-Elysées au faubourg Saint-Honoré par l'avenue d'Antin, n'offre-t-elle pas, à de certaines heures, un paradoxe de tranquillité provinciale dans ce quartier si moderne et si vivant? Même le petit escalier isolé dans sa guérite de verre avait sa physionomie originale. Ses cinq marches tendues d'un tapis aux couleurs passées se terminaient par une porte, vitrée, elle aussi, dans sa partie supérieure, afin de donner de la lumière à une antichambre, et garnie à l'intérieur par des rideaux rouges. Ce n'était ni le pavillon vulgaire, puisque la maison comptait quatre étages, ni l'hôtel proprement dit, puisque Mme de Tillières et sa mère, Mme de Nançay, habitaient seulement le rez-de-chaussée et le premier ; et c'était pourtant un logis bien à elles, car elles avaient fait installer un escalier interne qui réunissait leurs appartements et leur épargnait l'escalier commun dont l'entrée à droite faisait pendant à la petite cage de Verre. Sans exagérer la signification de ces riens, de même que l'étalage du luxe suppose toujours quelque vanité, la préférence donnée à une demeure un peu mélancolique, dans une rue un peu séparée, révèle plutôt, un certain quant à soi, et comme une peur des succès de société. Et puis, si Mme de Tillières ne s'était pas étudiée de toutes façons à défendre son intimité, aurait-elle résolu l'invraisemblable problème de rester veuve à vingt ans et de passer les dix années qui suivirent ce veuvage, à Paris, libre, riche et délicieuse, sans presque faire répéter son nom?

S'il est donc naturel que les indifférents aient déjà oublié cette femme très peu semblable aux élégantes de cette fin de siècle, en revanche, ses quelques amis - oh! pas nombreux - s'intéressaient dès lors à elle avec un fanatisme que le temps n'a pas diminué. Aux curieux qui s'étonnaient qu'une aussi jolie personne consumât ses jeunes années dans cette socle de pénombre, ces amis répondaient invariablement cette phrase: « Elle a tant souffert ! » et chacun la prononçait sur un ton qui indiquait des confidences trop délicates, trop sincères pour être redites. La tragédie qui avait rendu Juliette veuve justifiait cette explication de son caractère. Le marquis Roger de Tillières, son mari, un des plus brillants capitaines de l'état-major, avait été tué en juillet 1870, à côté du général Douay, et par une des premières balles tirées dans cette déplorable campagne. Cette nouvelle, annoncée sans ménagements à la marquise, alors enceinte de sept mois, avait provoqué une crise affreuse, et elle s'était réveillée mère, avant le terme, d'un enfant qui n'avait pas vécu trois semaines. C'était, n'est-ce pas, de quoi demeurer à jamais brisée. Mais si terribles ou si étranges qu'ils soient, les événements de notre vie ne créent rien en nous. Tout au plus exaltent-ils ou dépriment-ils nos facultés innées. Même heureuse et comblée, Mme de Tillières eût toujours été cette créature d'effacement, de demi-teinte, d'étroit foyer, presque de réclusion. Quand ce goût de se tenir à l'écart n'est pas joué, il suppose une délicatesse un peu souffrante du cœur chez des femmes aussi bien nées que Juliette, aussi belles, aussi riches, - elle et sa mère possédaient plus de cent vingt mille francs de rente, - et par conséquent aussi vile emportées dans le tourbillon. Ces femmes-là ont dû sentir, dès leurs premiers pas, ce que la grande vie mondaine comporte de banalités, de mensonges et aussi de brutalités voilées. Un instinct a été froissé en elles, tout de suite, qui les a fait se replier. Elles réfléchissent, elles s'affinent, et elles deviennent par réaction de véritables artistes en intimité. Ce leur est un besoin que toutes choses dans leur existence, depuis leur ameublement et leur toilette jusqu'à leurs amitiés et leurs amours, soient distinguées, rares, spéciales, individuelles. Elles s'efforcent de se soustraire à la mode ou de ne s'y soumettre qu'en l'interprétant. ..."


Jean Béraud (1849-1936), La sortie des ouvrières de la maison Paquin, rue de la Paix, 1906, Rue de Richelieu sous la pluie, Le boulevard Saint-Denis à Paris…

Jean Béraud (1849-1936), Un café dit L'Absinthe, 1909, Place De L'Europe, Un vendeur de jouets…


Léon Bloy (1846-1917)

Le catholique Léon Bloy fustige la médiocrité contemporaine et les compromissions de l'Eglise dans une rhétorique prophétique illuminée par la grâce religieuse. Son style ne s'apparente ni au symbolisme, ni au naturalisme, sa fougue verbale fut régalement égalée dans la littérature française

Né à Périgueux d'un père franc-maçon voltairien et d'une mère une catholique dévote, Bloy rencontre, à Paris, en 1867, son futur maître et ami, Jules Barbey d’Aurevilly : il se  convertit au catholicisme en 1869, rencontre Paul Bourget, François Coppée, Joris-Karl Huysmans et Jean Richepin, se plonge dans les œuvres de Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Ernest Hello et Blanc de Saint-Bonnet, qui l'orientèrent en religion vers un catholicisme ardent, en politique vers l'option monarchiste, en lettres vers le pamphlet. À trente-huit ans, Bloy écrivit son premier livre, "Le Révélateur du Globe", mais son génie d’écrivain ne se manifesta vraiment qu’avec "Le Désespéré", roman en partie autobiographique, qui passa presque inaperçu lors de sa parution en 1886. Après plusieurs histoires tumultueuses et tragiques avec les femmes, Bloy se maria en 1890 avec Jeanne Molbech, fille du poète danois Christian Molbech. C'est véritablement, dit-on, avec la parution du "Salut par les Juifs" en 1892 que le style de Bloy se révéla dans toute sa splendeur. 

 

1886 – Le Désespéré 

Le roman parut avec grande difficulté, bien des hommes de lettres reconnaissant dans cette oeuvre une féroce peinture de leur milieu, identifiables sous des pseudonymes transparents, tels que Daudet, Bourget, Maupassant. Bloy sort d'une expérience matériellement misérable mais de grande exaltation mystique partagée avec Anne-Marie Roulé, qu'il a recueillie, aimée, convertie et qui perdra la raison. Les visions de sa compagne l'avaient persuadé qu'il était appelé à jouer un rôle de témoin privilégié dans les évènements d'une imminente Fin des Temps. C'est Anne-Marie qui sert de modèle dans le roman au personnage de Véronique, tandis que Léon Bloy se peint sous les traits du "désespéré" Caïn Marchenoir. S'il raconte l'histoire de son âme douloureuse, de sa conversion et de son séjour à la Grande Chartreuse, les digressions sont nombreuses, Bloy y livre ses tourments personnels , ses angoisses, ses illuminations spirituelles, autant de thèmes qui ne pouvaient trouvaient lecteurs en pleine période naturaliste....

 

MARCHENOIR A LA GRANDE CHARTREUSE

"Le désespéré passait une partie de ses nuits à la chapelle, dans la tribune des étrangers. L'office de nuit des Chartreux, qu'il suivait avec intelligence, calmait un peu ses élancements. Cet office célèbre, que peu de visiteurs ont le courage d'écouter jusqu'à la fin et qui dure quelquefois plus de trois heures, ne lui paraissait jamais assez long.

Il lui semblait alors reprendre le fil d'une sorte de vie supérieure que son horrible existence actuelle aurait interrompue pour un temps indéterminé. Autrement, pourquoi et comment ces tressaillements intérieurs, ces ravissements, ces envols de l'âme, ces pleurs brûlants, toutes les fois qu'un éclair de beauté arrivait sur lui de n'importe quel point de l'espace idéal ou de l'espace sensible. Il fallait bien, après tout, qu'il y eût quelque chose de vrai dans l'éternelle rengaine platonique d'un exil  terrestre. Cette idée lui revenait, sans cesse, d'une prison atroce dans laquelle on l'eût enfermé pour quelque crime inconnu, et le ridicule littéraire d'une image aussi éculée n'en surmontait pas l'obsession. Il laissait flotter cette rêverie sur les vagues de louanges qui montaient du chœur vers lui, comme une marée de résignation. Il s'efforçait d'unir son âme triste à l'âme joyeuse de ces hymnologues perpétuels.

La contemplation est la fin dernière de l'âme humaine, mais elle est très-spécialement et, par excellence, la fin de la vie solitaire. Ce mot de contemplation, avili comme tant d'autres choses en ce siècle, n'a plus guère de sens en dehors du cloître. Qui donc, si ce n'est un moine, a lu ou voudrait lire, aujourd'hui, le profond traité De la Contemplation de Denys le Chartreux sur- nommé le Docteur extatique ?

Ce mot, qui a une parenté des plus étroites avec le nom de Dieu, a éprouvé cette destinée bizarre de tomber dans la bouche de panthéistes tels que Victor Hugo, par exemple, - et cela fait un drôle de spectacle pour la pensée d'assister à l'agenouillement d'un poète devant une pincée d'excréments que son lyrisme insensé lui fait un commandement d'adorer et de servir pour obtenir, par ce moyen, la vie éternelle I

A une distance infinie des contemplateurs corpusculaires semblables à celui qui vient d'être nommé, et qui ont une notion de Dieu adéquate à la sensation de quelque myriapode fantastique sur la pulpe mollasse de leur cerveau, il existe donc dans l'Eglise des contemplatifs par état; ce sont les religieux qui font profession de tendre, d'une manière plus exclusive et par des moyens plus spéciaux, à la contemplation, ce qui ne veut pas dire que, dans ces communautés, tous soient élevés à la contemplation. Ils peuvent l'être tous, comme il peut se faire qu'aucun ne le soit. Mais tous y tendent avec ferveur et députent vers cet unique objet leur vie tout entière.

Marchenoir se disait que ces gens-là font la plus grande chose du monde, et que la loi du silence, chez les religieux voués à la vie contemplative, est surabondamment justifiée par cette vocation inouïe de plénipotentiaires pour toute la spiritualité de la terre.

« A une certaine hauteur, - dit Ernest Hello, à propos de Rusbrock l'Admirable, dont il est le traducteur, - le contemplateur ne peut plus dire ce qu'il voit, non parce que son objet fait défaut à la parole, mais parce que la parole fait défaut à son objet, et le silence du contemplateur devient l'ombre substantielle des choses qu'il ne dit pas... Leur parole, ajoute ce grand écrivain, est un voyage qu'ils font par charité chez les autres hommes. Mais le silence est leur patrie. »

Aux temps de la Réforme, un grand nombre de chartreuses furent saccagées ou supprimées et beaucoup de religieux souffrirent le martyre, tel que les calvinistes et autres artistes en tortures savaient l'administrer dans ce siècle renaissant, d'une si prodigieuse poussée esthétique.

- Pourquoi gardes-tu le silence au milieu des tourments, pourquoi ne pas nous répondre? disaient les soldats du farouche Chareyre qui, depuis quelques jours, faisaient endurer d'atroces douleurs au vénérable père Dom Laurent, vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy.

— Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre, répondit le martyr.

Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce contemplateur dont le silence était la patrie et qui n'avait pas même besoin de se souvenir de l'obéissance!

La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires et les cœurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions basses, en même temps qu'elle dilate les âmes amoureuses de l'éternelle beauté. C'est pendant la nuit que les cieux peuvent raconter la gloire de Dieu, et c'est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent la plus étonnante de ses œuvres. "Deus dedit carmina in nocte". Ces paroles de Job n'affirment-elles pas, à leur manière, la mystérieuse symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint Livre, si noire et si belle, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant quelques interprètes.

Mais ce n'est pas seulement pour louer ou pour contempler que les Chartreux veillent et chantent. C'est aussi pour intercéder et pour satisfaire, en vue de l'immense Coulpe du genre humain et en participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé. « Jésus-Christ, disait Pascal, sera en agonie jusqu'à la fin du monde; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. »

Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait à la mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa tribune lointaine et glacée, pendant qu'il écoutait chanter ces hommes de prière éperdus d'amour et demandant grâce pour l'univers. Il pensait qu'au même instant, sur tous les points de ce globe saturé du Sang du Christ, on égorgeait ou opprimait d'innombrables êtres faits à la ressemblance du Dieu Très-Haut ; que les crimes de la chair et les crimes de la pensée, épouvantables par leur énormité et par leur nombre, faisaient, à la même minute, une ronde de dix mille lieues autour de ce foyer de supplications, sous la même coupole constellée de cette longue nuit d'hiver...

L'Esprit-Saint raconte que les sept enfants Machabées « s'exhortaient l'un l'autre avec leur mère à mourir fortement, en disant : Le Seigneur considérera la vérité et il sera consolé en nous, selon que Moïse le déclare dans son cantique par cette protestation : Et il sera consolé dans ses serviteurs. »

Ces chartreux morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles veillent et chantent, avec l'Eglise pour consoler, eux aussi, le Seigneur Dieu. Le Seigneur Dieu est triste jusqu'à la mort, parce que ses amis l'ont abandonné, et parce qu'il est nécessaire qu'il meure lui-même et ranime le cœur glacé de ces infidèles. Lui, le Maître, de la Colère et le Maître du Pardon, la Résurrection de tous les vivants et le Frère aîné de tous les morts, lui qu'lsaïe appelle l'Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la paix, — il agonise, au milieu de la nuit, dans un jardin planté d'oliviers qui n'ont plus que faire, maintenant, de pousser leurs fruits, puisque la Lampe des mondes va s'éteindre !

La détresse de ce Dieu sans consolation est une chose si terrible, que les Anges qui s'appellent les colonnes des cieux, tomberaient en grappes innombrables sur la terre, si le traître tardait un peu plus longtemps à venir. La Force des martyrs est un des noms de cet Agonisant divin et, — s'il n'y a plus d'hommes qui commandent à leur propre chair et qui crucifient leur volonté, — où donc est son règne, de quel siècle sera-t-il le Père, de quelle paix sera-t-il le Prince et comment le Consolateur pourrait-il venir? Tous ces noms redoutables, toute cette majesté qui remplissait les prophètes et leurs prophéties ? tout se précipite à la fois sur lui pour l'écraser. La Tristesse et la Peur humaines, amoureusement en- lacées, font leur entrée dans le domaine de Dieu et l'antique menace de la Sueur s'accomplit enfin sur le visage du nouvel Adam, dès le début de ce festin de tortures, où il commence par s'enivrer du meilleur vin, suivant le précepte de l'intendant des noces de Cana.

L'ange venu du ciel peut, sans doute, le « réconforter », mais il n'appartient qu'à ses serviteurs de la terre de le consoler. C'est pour cela que les solitaires enfants de saint Bruno ne veulent rien savoir, sinon Jésus en agonie, et que leur vie est une perpétuelle oraison avec l'Eglise universelle. La consolation du Seigneur est à ce prix et la Force des martyrs défaillirait peut-être tout à fait, sans l'héroïsme de ces Vigilants infatigables!

Marchenoir essayait de prier avec eux et de recueillir sa pauvre âme. Le surnaturel victorieux déferlait en plein dans son triste cœur, aux battants ouverts. Les yeux de sa foi lui faisaient présentes les terribles choses que les théologiens et les narrateurs mystiques ont expliquées ou racontées, quand ils ont parlé des rapports de l'âme religieuse avec Dieu dans l'oraison.

Un ancien Père du désert, nommé Marcelle, s'étant levé une nuit pour chanter les psaumes à son ordinaire, entendit un bruit comme celui d'une trompette qui sonnait la charge et, ne comprenant pas d'où pouvait venir ce bruit dans un lieu si solitaire, où il n'y avait point de gens de guerre, le diable lui apparut et lui dit que cette trompette était le signal qui avertissait les démons de se préparer au combat contre les serviteurs de Dieu ; que, s'il ne voulait pas s'exposer au danger, il allât se recoucher, sinon qu'il s'attendît à soutenir un choc très-rude.

Marchenoir croyait entendre le bruit immense de cette charge. Il voyait chaque religieux comme une tour de guerre défendue par les anges contre tous les démons, que la prière des serviteurs de Dieu est en train de déposséder. En renonçant généreusement à la vie mondaine, chacun d'eux emporte au fond du monastère un immense équipage d'intérêts surnaturels dont il devient, en effet, par sa vocation, le comptable devant Dieu et l'intendant contre les exacteurs sans justice. Intérêts d'édification pour le prochain, intérêts de gloire pour Dieu, intérêts de confusion pour l'Ennemi des hommes. Cela sur une échelle qui n'est pas moins vaste que la Rédemption elle-même, qui porte de l'origine à la fin des temps !

Notre liberté est solidaire de l'équilibre du monde et c'est là ce qu'il faut comprendre pour ne pas s'étonner du profond mystère de la Réversibilité, qui est le nom philosophique du grand dogme de la Communion des Saints. Tout homme qui produit, un acte libre projette sa personnalité dans l'infini. S'il donne de mauvais cœur un sou à un pauvre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les soleils, traverse le firmament et compromet l'univers. S'il produit un acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de cœurs qu'il ne connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin que cet homme soit pur, comme un voyageur mourant de soif a besoin du verre d'eau de l'Evangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu'à latin des siècles ; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les tempêtes, rachète les captifs, convertit les infidèles et protège le genre humain.

Toute la philosophie chrétienne est dans l'importance inexprimable de l'acte libre et dans la notion d'une enveloppante et indestructible solidarité. Si Dieu, dans une éternelle seconde de sa puissance, voulait faire ce qu'il n'a jamais fait, anéantir un seul homme, il est probable que la création s'en irait en poussière.

Mais ce que Dieu ne peut pas faire, dans la rigoureuse plénitude de sa justice, étant volontairement lié par sa propre miséricorde, de faibles hommes, en vertu de leur liberté et dans la mesure d'une équitable satisfaction, le peuvent accomplir pour leurs frères. Mourir au monde, mourir à soi, mourir, pour ainsi parler, au Dieu terrible, en s'anéantissant devant lui dans l'effrayante irradiation solaire de sa justice. — voilà ce que peuvent faire des chrétiens, quand la vieille machine de terre craque dans les cieux épouvantés et n'a presque plus la force de supporter les pécheurs. Alors, ce que le souffle de miséricorde balaie comme une poussière, c'est l'horrible création qui n'est pas de Dieu, mais de l'homme seul, c'est sa trahison énorme, c'est le mauvais fruit de sa liberté, c'est tout un arc-en-ciel de couleurs infernales sur le gouffre éclatant de la Beauté divine ! ..."

 

L'IMPRECATEUR

"... Le père hésita un moment. Tout ce qui peut être inspiré par la plus ardente charité sacerdotale, il l'avait déjà dit à ce désolé. Il avait tout tenté pour solidifier un peu d'espérance dans ce vase brisé, d'où se répandait le cordial, aussitôt qu'on l'avait versé. Il ne pouvait pas accuser son pénitent d'être indocile ou de s'acclamer lui-même. Le soupçon d'orgueil, - d'une si commode ressource pour les confesseurs et directeurs sans clairvoyance ou sans zèle ! - il l'avait écarté, dès le premier jour, avec défiance, estimant plus apostolique de pénétrer dans les cœurs que de les sceller, du premier coup, implacablement, sous des formules de séminaire.

Le Non-Amour est un des noms du Père de l'Orgueil et, certes, il n'en avait pas connu beaucoup, dans sa vie, des êtres qui aimassent autant que le pauvre Marchenoir ! Il se sentait en présence d'une exceptionnelle infortune, et les larmes lui vinrent à la pensée qu'il avait devant lui un homme allant à la mort et que rien ne pouvait sauver, un témoin pour l'Amour et pour la Justice, — holocauste lamentable d'une société frappée de folie qui pense que le Génie la souille et que l'aristocratie d'une seule âme est un danger pour le chenil de ses pasteurs.

- Vous demandez la paix au moment même où vous partez en guerre, dit-il enfin. Soit. Vous vous croyez appelé à protester solitairement, au nom de la justice, contre toute la société contemporaine, avec la certitude préliminaire d'être absolument vaincu et quelles que puissent être pour vous les conséquences, - au mépris de votre sécurité et des jugements de vos semblables, dans un désintéressement complet de tout ce qui détermine, ordinairement, les actions humaines. Vous vous croyez sans liberté pour choisir une autre route de la mort... C'est Dieu qui le sait. Il est plus facile de vous condamner que de vous comprendre. Tout ce qu'on peut, c'est de lever, pour vous, les bras au ciel. Mais votre corsaire est trop chargé... Vous n'êtes pas seul, vous avez pris une âme à votre compte. Qu'allez-vous en faire ? Avez-vous calculé l'effroyable obstacle d'une passion plus forte que vous et distinctement lisible, pour moi, dans les moindres mouvements de votre physionomie? Et s'il vous est donné d'en triompher, n'hésiterez-vous pas encore à traîner cette pauvre créature dans les inégales querelles, où je prévois trop que vous allez immédiatement vous engager ?...

Marchenoir, devenu très-pâle, avait paru chanceler et s'était assis, avec une si poignante expression de douleur, que le père Athanase en fut bouleversé. Il y eut un silence pénible de quelques instants, au bout des- quels le malheureux homme commença d'une voix assez basse pour que le Père fût obligé de tendre l'oreille. 

-  Que voulez-vous que je vous réponde ? Il en sera ce que Dieu voudra, et j'espère bénir sa volonté sainte à l'heure de ma dernière agonie. Si j'étais riche, je pourrais arranger mon existence de telle sorte que les dangers qui vous épouvantent pour moi disparussent presque entièrement. J'écrirais mes livres à genoux, dans quelque lieu solitaire où je n'entendrais même pas les clameurs ou les malédictions du monde. Il n'en est pas ainsi et j'ignore où l'infâme combat pour la vie va ni 'entraîner.

Vous parlez de cette passion... C'est vrai que je suis à peu près sans force pour y résister. Depuis des années, je suis chaste comme le « désir des collines », — avec une pléthore du cœur. Vous êtes praticien des âmes, vous savez combien cette circonstance aggrave le péril. Mais la noble fille inventera quelque chose pour me sauver d'elle,... je ne sais quoi,... pourtant, je suis assuré qu'elle y parviendra. Quant aux querelles, j'en aurai probablement, et de toutes sortes, je dois m'y attendre.

Mais cela n'est rien, dit-il d'une voix plus ferme, en se dressant tout à coup. Si je profane les puants ciboires qui sont les vases sacrés de la religion démocratique, je dois bien compter qu'on les retournera sur ma tête, et les rares esprits qui se réjouiront de mon audace ne s'armeront assurément pas pour me défendre. Je combattrai seul, je succomberai seul, et ma belle sainte priera pour le repos de mon âme, voilà tout... Peut-être aussi, ne succomberai-je pas. Les téméraires ont été, quelquefois, les victorieux.

Je quitte votre maison dans une ignorance absolue de ce que je vais faire, mais avec la plus inflexible résolution de ne pas laisser la vérité sans témoignage. Il est écrit que les affamés et les mourants de soif de justice seront saturés. Je puis donc espérer une ébriété sans mesure. Jamais, je ne pourrai m'accommoder ni me consoler de ce que je vois. Je ne prétends point réformer un monde indéformable, ni faire avorter Babylone. Je suis de ceux qui clament dans le désert et qui dévorent les racines du buisson de feu, quand les corbeaux oublient de leur porter leur nourriture. Qu'on m'écoute ou qu'on ne m'écoute pas, qu'on m'applaudisse ou qu'on m'insulte, aussi longtemps qu'on ne me tuera pas, je serai le cosignataire de la Vengeance et le domestique très-obéissant d'une étrangère Fureur qui me commandera de parler. Il n'est pas en mon pouvoir de résigner cet office, et c'est avec la plus amère désolation que je le déclare. Je souffre une violence infinie, et les colères qui sortent de moi ne sont que des échos, singulièrement affaiblis, d'une Imprécation supérieure que j'ai l'étonnante disgrâce de répercuter!

C'est pour cela, sans doute, que la misère me fut départie avec tant de munificence. La richesse aurait fait de moi une de ces charognes ambulantes et dûment calées, que les hommes du monde flairent avec sympathie dans leurs salons et dont se pourlèche la friande vanité des femmes. J'aurais fait bombance du Pauvre, comme les autres et, peut-être, en exhalant, à la façon de Paul Bourget, quelques gémissantes phrases sur la pitié. Heureusement, une Providence aux mains d'épines a veillé sur moi et m'a préservé de devenir un charmant garçon, en me déchiquetant de ses caresses...

Maintenant, qu'elle s'accomplisse, mon épouvantable destinée ! Le mépris, le ridicule, la calomnie, l'exécration universelle, tout m'est égal... On pourra me faire crever de faim, on ne m'empêchera pas d'aboyer sous les étrivières de l'indignation !

Fils obéissant de l'Eglise, je suis, néanmoins, en communion d'impatience avec tous les révoltés, tous les déçus, tous les inexaucés, tous les damnés de ce monde. Quand je me souviens de cette multitude, une main me saisit par les cheveux et m'emporte au delà des relatives exigences d'un ordre social, dans l'absolu d'une vision d'injustice à faire sangloter jusqu'à l'orgueil des philosophies...

... Toutes les grandes âmes, chrétiennes ou non, implorent un dénouement La surdité des riches et la faim du pauvre, voilà les seuls trésors qui n'aient pas été dilapidés!... Ah! cette parole d'honneur de Dieu, cette sacrée promesse de « ne pas nous laisser orphelins » et de revenir, cet avènement de l'Esprit rénovateur dont nous n'avons reçu que les prémices, je l'appelle de toutes les voix violentes qui sont en moi, je le convoite avec des concupiscences de feu ; j'en suis affamé, assoiffé, je ne peux plus attendre et mon cœur se brise, à la fin, quelque dur qu'on le suppose, quand l'évidence de la détresse universelle a trop éclaté, par- dessus ma propre détresse !... O mon Dieu Sauveur, ayez pitié de moi!..."

 

LE RETOUR

"Le voyage du retour parut interminable à Marchenoir. On était en plein février, et le train de nuit qu'il avait choisi dans le dessein d'arriver le matin à Paris, lui faisait l'effet de rouler dans une contrée polaire, en harmonie avec la désolation de son âme. Une lune, à son dernier quartier, pendait funèbrement sur de plats paysages, où sa méchante clarté trouvait le moyen de naturaliser des fantômes. Ce restant de face froide, grignotée par les belettes et les chats-huants, eût suffi pour sevrer d'illusions lunaires une imagination grisée du lait de brebis des vieilles élégies romantiques. De petits effluves glacials circulaient à l'entour de l'astre ébréché, dans les rainures capitonnées des nuages, et venaient s'enfoncer en aiguilles dans les oreilles et le long des reins des voyageurs, qui tâchaient en vain de calfeutrer leurs muqueuses. Ces chers tapis de délectation étaient abominablement pénétrés et devenaient des éponges, dans tous les compartiments de ce train omnibus, qui n'en finissait pas de ramper d'une station dénuée de génie à une gare sans originalité.

De quart d'heure en quart d'heure, des voix mugissantes ou lamentables proféraient indistinctement des noms de lieux qui faisaient pâlir tous les courages. Alors, dans le conflit des tampons et le hennissement prolongé des freins, éclatait une bourrasque de portières claquant brusquement, de cris de détresse, de hurlements de victoire, comme si ce convoi podagre eût été assailli par un parti de cannibales. De la grisaille nocturne émergeaient d'hybrides mammifères qui s'engouffraient dans les voitures, en vociférant des pronostics ou d'irréfutables constatations, et redescendaient, une heure après, sans que nulle conjecture, même bienveillante, eut pu être capable de justifier suffisamment leur apparition.

Marchenoir, installé dans un coin et demeuré presque seul vers la fin de la nuit, par un bonheur inespéré dont il rendit grâces à Dieu, allongea ses jambes sur la banquette implacable des troisièmes classes, mit son sac sous sa tète et essaya de dormir. Il avait froid aux os et froid au cœur. La lampe du wagon vacillait tristement dans son hublot et lui versait à cru sa morne clarté. A l'autre extrémité de cette cellule ou de ce cabanon roulant, un pauvre être, ayant dû appartenir à l'espèce humaine, un jeune idiot presque chauve, agitait sans relâche, avec des gloussements de bonheur, une espèce de boîte à lait dans laquelle on entendait grelotter des noisettes ou de petits cailloux, pendant qu'une très- vieille femme, qui ne grelottait pas moins, s'efforçait, I en pleurant, de tempérer son allégresse, aussitôt qu'elle ; menaçait de devenir trop aiguë.

Le malheureux artiste ferma les yeux pour ne plus voir ce groupe, qui lui paraissait un raccourci de toute misère et qui le poignait d'une tristesse horrible. Mais il mourait de froid et le sommeil n'obéissait pas. Les choses du passé revinrent sur lui, plus lugubres que jamais. Cet affreux innocent lui représenta l'enfant qu'il avait perdu, et il se vit lui-même, par une monstrueuse association d'images et de souvenirs, dans cette aïeule, dont le vieux visage ruisselant lui rappelait tant de larmes, sans lesquelles il y avait fameusement longtemps qu'il serait mort. Le beau malheur, en vérité. Ses réflexions devinrent si atroces qu'il laissa échapper un gémissement, à l'instant répercuté en éclat de jubilation par l'idiot que sa gardienne eut quelque peine à calmer.

Alors, Marchenoir se jeta au souvenir de sa Véronique comme à un autel de refuge. Il voulut s'hypnotiser sur cette pensée. Il commanda à la chère figure de lui apparaître et de le fortifier. Mais il la vit si douloureuse et si pâle, que le secours qu'il en attendait ne fut, en réalité, qu'une mutation de son angoisse.

Les faits imperceptibles de leur vie commune, immenses pour lui seul, et qui avaient été son pressentiment du ciel; les causeries très-pures de leurs veillées, quand il versait dans cette âme simple le meilleur de son esprit ; les longues prières qu'on faisait ensemble, devant une image éclairée d'un naïf lampion de sanctuaire, et qui se prolongeaient encore pour elle, bien longtemps après que, retiré dans sa chambre, il s'était endormi saturé de joie; enfin, les singuliers pèlerinages dans des églises ignorées de la banlieue : toute cette fleur charmante de son vrai printemps lui semblait, cette nuit-là, décolorée, sans parfum, livide et meurtrie, ayant l'air de flotter sur une vasque de ténèbres...

Il se rappelait, surtout, un voyage à Saint-Denis, l'octobre dernier, par une journée délicieuse. Après une assez longue station devant les reliques de l'apôtre, dont Marchenoir avait raconté l'histoire, on était descendu dans la crypte aux tombeaux vides des princes de France. La majesté leur avait paru sonner fort creux dans cette cave éventée des meilleurs crus de la Mort, et les épitaphes de ces absents juges depuis des siècles, dont les chiens de la Révolution avaient mangé la poussière, ils les avaient lues sans émotion comme le texte inanimé de quelque registre du néant. L'émotion était venue, pourtant, comme un aigle, et les avait griffés, tous deux, ces étranges rêveurs, jusqu'au fond des entrailles.

Au centre de l'hémicycle obituaire, sous le chœur même de la basilique, une espèce de cachot noir et brutalement maçonné se laisse explorer à son intérieur, par d'étroites barbacanes d'où s'exhale un relent de catacombe. Ils aperçurent, dans cet antre éclairé par de sordides luminaires, une rangée de vingt ou trente cercueils, alignés sur des tréteaux, lamés d'argent, guillochés des vers, maquillés de moisissures, éventrés pour la plupart. C'est tout ce qui reste de la sépulture des Rois Très-Chrétiens.

Ce tableau avait été pour Marchenoir d'une suggestion infinie, et, maintenant, il le retrouvait, avec précision, dans la lucide réminiscence d'un demi-sommeil où s'engourdissait sa douleur. Sa très-douce amie était à côté de lui, toute vibrante de son trouble, et il expliquait de façon souveraine la transmutation des mobiliers royaux dont cet exemple était sous leurs yeux. La rouge clarté des lampes luttait en tremblant contre la buée d'abîme qui s'élevait en noires volutes des cassures béantes des bières. Tout ce qu'on voulut appeler l'honneur de la France et du nom chrétien gisait là, sous cette arche fétide. Les sarcophages, il est vrai, avaient été vidés de leurs trésors, que les fossés et les égouts s'étaient battus pour avoir, et il n'eût certes pas été possible de trouver, dans leurs fentes, de quoi ravitailler une famille de scolopendres, pour un seul jour, - mais les caisses de chêne ou de cèdre, pénétrées et onctueuses des liquides potentats qui les habitèrent, n'appartenaient plus à aucune essence ligneuse et pouvaient très-bien prétendre, à leur tour, en qualité de royale pourriture, à la vénération des peuples.

On aurait même pu les hisser, avec des grappins respectueux, sur le trône du Roi Soleil, où ils eussent fait tout autant que lui, pour la gloire de Dieu et la protection des pauvres.

A force de regarder dans ce tissu de ténèbres éraillé d'impure lumière, Marchenoir finit par ne plus rien discerner avec certitude. Une lampe infecte en face de lui paraissait devenir énorme et s'abaisser, comme pour une onction, vers les cercueils. Il y avait, en bas, un remuement effroyable de formes noires défoncées, pendant qu'une rafale glaçante soufflait en haut, et Véronique se débattait au milieu d'une émeute de spectres, avec des cris stridents, sans qu'il pût comprendre com- ment cela se faisait, ni la secourir, ni même l'appeler...

Un effort suprême le réveilla. L'idiot, en proie à-une violente crise, ayant abaissé la glace de la portière, vociférait avec rage, et la malheureuse vieille, en détresse, implorait du secours. Le songeur avait eu beaucoup d'affaires avec les idiots et il savait comment on les dompte, Il s'approcha donc, prit les deux mains du pauvre être dans une de ses fortes mains et, de l'autre, lui tenant la tête, le contraignit à le regarder. Il n'eut pas même un mot à prononcer, il avait le genre d'yeux qu'il fallait et il eût fait un gardien exquis pour des aliénés. L'exacerbé se détendit comme une loque et s'endormit presque aussitôt sur l'épaule de sa compagne.

Lui-même, hélas ! aurait eu fièrement besoin qu'on le détendit et qu'on l'apaisât. Il lui fallut quelques minutes pour se remettre complètement de l'agitation de son cauchemar. Par bonheur, l'aube naissait et il était sûr d'arriver avant une heure..."

 

LES YEUX DE VÉRONIQUE

"... I1 y avait surtout les yeux, des yeux immenses, illimités, dont personne n'avait jamais pu faire le tour. Bleus, sans doute, comme il convenait, mais d'un bleu occulte, extra-terrestre, que la convoitise, au télescope d'écaillés, avait absurdement réputés gris clair. Or, c'était toute une palette de ciels inconnus, même en Occident, et jusque sous les pattes glacées de l'Ourse polaire où, du moins, ne sévit pas l'ignoble intensité d'azur perruquier des ciels d'Orient.

Suivant les divers états de son âme, les yeux de l'incroyable fille, partant, quelquefois, d'une sorte de bleu consterné d'iris lactescent, éclataient, une minute, du cobalt pur des illusions généreuses, s'injectaient passionnément d'écarlate, de rouge de cuivre, de points d'or, passaient ensuite au réséda de l'espérance, pour s'atténuer aussitôt dans une résignation de gris lavande, et s'éteindre enfin, tout de bon, dans l'ardoise de la sécurité.

Mais, le plus touchant, c'était, aux heures de l'extase sans frémissement, de l'inagitation absolue familière aux contemplatifs, un crépuscule de lune diamanté de pleurs, inexprimable et divin, qui se levait tout à coup, au fond de ces yeux étrangers, et dont nulle chimie de peinturier n'eût été capable de fixer la plus lointaine impression. Un double gouffre pâle et translucide, une insurrection de clartés dans les profondeurs, par-dessous les ondes, moirées d'oubli, d'un recueillement inaccessible!...

Un aliéniste, un profanateur de sépultures, une brute humaine quelconque qui, prenant de force, à deux mains, la tête de Véronique, en de certains instants, aurait ainsi voulu la contraindre à le regarder, eût été stupéfait, jusqu'à l'effroi, de l'inattention infinie de ce paysage simultané de ciel et de mer qu'il aurait découvert en place de regard, et il en eût emporté l'obsession dans son âme épaisse. - Ce sont, disait Marchenoir, les yeux d'une aveugle qui tâtonnerait dans le Paradis...

Il avait fallu ces yeux inouïs, faits comme des lacs, et qui paraissaient s'agrandir chaque jour, pour excuser l'absence paradoxale, à peu près complète, du front, admirablement évasé du côté des tempes, mais inondé, presque jusqu'aux sourcils, par le débordement de la chevelure. Autrefois, du temps de la Ventouse, cette toison sublime, qui aurait pu, semblait-il, défrayer cinquante couchers de soleil, surplombait immédiatement les yeux de sa lourde masse, et c'était à rendre fou furieux de voir le conflit de ces éléments. Un incendie sur le Pacifique!.."

 

LES RAISONS DE MARCHENOIR

" - Je vois très-certainement, reprit alors Marchenoir, le mal horrible de ce monde exproprié de la foi chrétienne, et je ne me connais pas d'autres pensées, quels que puissent être les mots qui me servent à exprimer celle-ci, que je porte comme un couteau dans la gaine de ma poitrine. C'est une passion si vraie, si poignante, que je finirai pas devenir incapable de fixer mon attention sur n'importe quel autre objet. Mais cet incident me remet dans l'esprit que je ne vous ai pas encore complètement répondu, Véronique. Je vous ai fait remarquer la révoltante coalition des chrétiens et de leurs adversaires, toutes les fois qu'il s'agit de combattre l'ennemi commun, c'est-à-dire un homme tel que moi, téméraire à force d'amour et véridique sans peur. Puis, j'ai parlé de Louis Veuillot et de l'infortune de l'Eglise. Choses connexes. Laissons tout cela.

On vous a dit, n'est-ce pas ? que mes violences écrites offensaient la charité. Je n'ai qu'un mot à répondre à votre théologien. C'est que la Justice et la Miséricorde sont identiques et consubstantielles dans leur absolu. Voilà ce que ne veulent entendre ni les sentimentaux ni les fanatiques. Une doctrine qui propose l'Amour de Dieu pour fin suprême a surtout besoin d'être virile, sous peine de sanctionner toutes les illusions de l'amour- propre ou de 'amour charnel. Il est trop facile d'émasculer les âmes en ne leur enseignant que le précepte de chérir ses frères, au mépris de tous les autres préceptes qu'on leur cacherait. On obtient, de la sorte, une religion mollasse et poisseuse, plus redoutable par ses effets que le nihilisme même.

Or, l'Evangile a des menaces et des conclusions terribles. Jésus, en vingt endroits, lance l'anathème, non sur des choses, mais sur des hommes qu'il désigne avec une effrayante précision. Il n'en donne pas moins sa vie pour tous, mais après nous avoir laissé la consigne de parler « sur les toits », comme il a parlé lui-même. C'est l'unique modèle, et les chrétiens n'ont pas mieux à faire que de pratiquer ses exemples. Que penseriez-vous de la charité d'un homme qui laisserait empoisonner ses frères, par peur de ruiner, en les avertissant, la considération de l'empoisonneur? Moi, je dis qu'à ce point de vue, la charité consiste à vociférer et que le véritable amour doit être implacable. Mais cela suppose une virilité, si défunte aujourd'hui, qu'on ne peut même plus prononcer son nom sans attenter à la pudeur!...

Je n'ai pas qualité pour juger, dit-on, ni pour punir. Dois-je inférer de c'e bas sophisme, dont je connais la perfidie, que je n'ai pas même qualité pour voir, et qu'il m'est interdit de lever le bras sur cet incendiaire qui, plein de confiance en ma fraternelle inertie, va, sous mes yeux, allumer la mine qui détruira toute une cité ? Si les chrétiens n'avaient pas tant écouté les leçons de leurs ennemis mortels, ils sauraient que rien n'est plus juste que la miséricorde, parce que rien n'est plus miséricordieux que la justice, et leurs pensées s'ajusteraient à ces notions élémentaires.

Le Christ a déclaré « Bienheureux» ceux qui sont affamés et assoiffés de justice, et le monde qui veut s'amuser, mais qui déteste la Béatitude, a rejeté cette affirmation. Qui donc parlera pour les muets, pour les opprimés et les faibles, si ceux-là se taisent qui furent investis de la Parole? L'écrivain qui n'a pas en vue la Justice, est un détrousseur de pauvres aussi cruel que le mauvais riche. Ils dilapident l'un et l'autre leur dépôt et sont comptables, au même titre, des désertions de l'espérance. Je ne veux pas de cette couronne de charbons ardents sur ma tête, et, depuis longtemps déjà, j'ai pris mon parti..."

 

1897 - La Femme pauvre, épisode contemporain 

Le roman comprend une part importante d'éléments non seulement autobiographiques mais aussi de chronique contemporaine. Des deux personnages principaux, Marchenoir incarne un Bloy sombre et désespéré, et Clotilde s'inspire de Berthe Dumont, la maîtresse de Bloy qui mourut en 1885. L'oeuvre s'avère plus poétique et visionnaire que romanesque, et propose une idée mystique de la femme, peu commune à l'époque. 

"... La porte s’ouvrit enfin et Clotilde parut. Ce fut comme l’entrée d’avril dans la cale d’un ponton.

Clotilde Maréchal, « la fille à Isidore », comme on disait dans Grenelle, appartenait à la catégorie de ces êtres touchants et tristes dont la vue ranime la constance des suppliciés.

Elle était plutôt jolie que belle, mais sa haute taille, légère-ment voûtée aux épaules par le poids des mauvais jours, lui donnait un assez grand air. C’était la seule chose qu’elle tînt de sa mère, dont elle était le repoussoir angélique, et qui contras-tait avec elle en disparates infinies.

Ses magnifiques cheveux du noir le plus éclatant, ses vastes yeux de gitane captive, « d’où semblaient couler des ténèbres », mais où flottait l’escadre vaincue des Résignations, la pâleur douloureuse de son visage enfantin dont les lignes, modifiées par de très savantes angoisses ; étaient devenues presque sévères, enfin la souplesse voluptueuse de ses attitudes et de sa démarche lui avaient valu la réputation de posséder ce que les bourgeois de Paris appellent entre eux une tournure espagnole.

Pauvre Espagnole, singulièrement timide ! À cause de son sourire, on ne pouvait la regarder sans avoir envie de pleurer. Toutes les nostalgies de la tendresse – comme des oiselles désolées que le bûcheron décourage, – voltigeaient autour de ses lèvres sans malice qu’on aurait pu croire vermillonnées au pinceau, tellement le sang de son coeur s’y précipitait pour le baiser.

Ce navrant et divin sourire, qui demandait grâce et qui bonnement voulait plaire, ne pouvait être oublié, quand on l’avait obtenu par la plus banale prévenance.

En 1879, elle avait environ trente ans, déjà trente ans de misères, de piétinement, de désespoir ! Les roses meurtries de son adolescence de galère avaient été cruellement effeuillées par les ouragans, dans la vasque noire du mélancolique jardin de ses rêves, mais, quand même, tout un orient de jeunesse était encore déployé sur elle, comme l’irradiation lumineuse de son âme que rien n’avait pu vieillir.

On sentait si bien qu’un peu de bonheur l’aurait rendue ravissante et qu’à défaut de joie terrestre, l’humble créature aurait pu s’embraser peut-être, ainsi que la torche amoureuse de l’Évangile, en voyant passer le Christ aux pieds nus !

Mais le Sauveur, cloué depuis dix-neuf siècles, ne descend guère de sa Croix, tout exprès pour les pauvres filles, et l’expérience personnelle de l’infortunée Clotilde était peu capable de la fortifier dans l’espoir des consolations humaines.

Quand elle entra, la vue de Chapuis la fit reculer instinctivement. Ses jolies lèvres frémirent et elle parut sur le point de prendre la fuite. Cet homme était, en effet, le seul être qu’elle crût avoir le droit de haïr, ayant souffert par lui d’une épouvantable façon...."

 

1892-1895 – Le Mendiant ingrat  

C'est le premier volume du Journal de Léon Bloy qui couvre une période d'une misère indescriptible et au gré de laquelle il va pourtant écrire et se développer spirituellement. On considère qu'il n'y a que peu d'oeuvre autobiographique aussi déchirante que ce Mendiant ingrat.

 

1894, Juin

6. — Le mot de saint Paul : Videmus nunc per speculum in aenigmate serait la lucarne pour plonger dans le vrai Gouffre qui est l'âme humaine. L'épouvantable immensité des abîmes du ciel est une illusion, un reflet extérieur de nos propres abîmes aperçus « dans un miroir ». Il s'agit de retourner notre œil en dedans et de pratiquer une astronomie sublime dans l'infini de nos cœurs: pour lesquels Dieu a voulu mourir.

Aucun homme ne peut voir que ce qui est en lui. Si nous voyons la Voie lactée, c'est qu'elle existe véritablement dans notre âme.

8. — Essayé de relire l'Eve future de Villiers. Trop de science humaine et trop peu de science divine. C'est la même impression que pour Edgar Poe. Ces poètes ne priaient pas et leur mépris, éloquent parfois, n'est que l'amertume de leur impatience terrestre. Ils sont pleins de terre comme les idoles.

30. — Second poème des Vendanges : 

Le Cortège de la Fiancée

La Femme qui trouble malicieusement l'âme d'un vidangeur, et qui ne se livre pas, aussitôt après, à ce vidangeur, sera jugée par un tribunal de prostituées et d'homicides. Telle est la loi, vérifiée par dix-neuf siècles de christianisme.

— Tu nous fais crever de désir et de désespoir, ô Jardin suspendu de la Volupté que soutiennent toutes les colonnes sociales.

Tu es haute et folle comme la mer et tu cribles de tourments les malheureux qui « reçurent leur âme en vain ».

Horrible Vierge aux entrailles inaccessibles, Verseuse de poison, Echansonne de la mort, Brute sublime !... les petites étoiles qui roulent dans le fond du ciel nous sont plus proches que toi, beaucoup plus proches, et c'est effrayant de penser à la multitude morose des cochons noirs qui te font cortège et qui auraient pu demeurer des hommes, si tu avais eu le cœur assez grand pour devenir, tout de bon, une gourgandine !

Or, tu es une vierge sage qui ne laisse pas éteindre sa lampe et tu es toujours prête aux délectations et transports de l'Epoux qui vient sans être attendu. Tu n'as souillé ni ta robe, — à peu près absente, il est vrai — ni ta chair très-pure, et cela t'est bien égal, n'est-ce pas? si tous ces morts qui sont derrière toi, si ces pauvres morts sans de profundis tendent leurs ombres de mains pour te supplier.

Tu crois si bien, Gueuse atroce, que le firmament t'adore, que la mécanique des deux fonctionne pour toi et que tu ne dois rien à la Vermine.

Mais, prends garde, ils sont patients, les petits convives de la pourriture des jolies femmes; ils sont tout à fait patients et tout à fait immortels — et ils ont rongé la tête des Dieux !

Puis, encore une fois, nous sommes troublés, nous autres, les humains fragiles, nous sommes troublés d'une manière épouvantable, et ce trouble est parmi les choses que Jésus porta dans son Agonie.

Cette amertume sans nom de concupiscence déçue est la lie même du Galice qu'il lui fallut boire. Car c'est la plus hideuse des tortures. C'est le supplice qu'il est impossible de magnifier, celui de tous qui efface le mieux la Forme de l'Homme, parce que c'est le seul qu'il ne peut choisir.

Des êtres faits à l'Image du Dieu qui souffre, et dont les âmes eussent pu être comme des torrents vers un Pacifique de lumière, ont perdu, à cause de toi, Idole imbécile, cette Ressemblance d'origine qui les configurait à la Raison éternelle.

Roulant dix mille marches, ils sont devenus plus bêtes que toi, pour t'accompagner sur leurs quatre pieds jusqu'à cette eau noire, — là-bas, sous cette guenille de la lune.

Ceux-là sont les vivants, les prétendus vivants de la terre.

Mais tu es toute pleine de morts.

Qui les comptera, depuis tant de siècles? N'es-tu pas, dès toujours, le lieu commun de la plus banale misère des enfants des hommes?

Tondeuse du faible Samson, Exterminatrice des innocents, Prophétesse des tourmenteurs ;

Vierge putride, Vierge inclémente, Vierge infidèle;

Miroir d'injustice et Trône de folie;

Vase de matière, Vase de honte, Vase de blasphème ;

Tubéreuse des asphyxies, Tour de la faim, Donjon des pleurs et des grincements ;

Porte des lieux souterrains ;

Etoile funèbre ;

Agonie des agonisants et Consolatrice de ceux qui ne sont pas affligés ;

Notre-Dame de Recouvrance pour tous ceux qui ne seront jamais chrétiens;

Regina Tenebrarum et locorum Tristitiae ;

 

C'est toi qui promènes invisiblement, par toute la terre, la Tête coupée du Précurseur dont te paya l'érotomanie du vieux tétrarque ! ..."

 

LEON BLOY, EXEGESE DES LIEUX COMMUNS

(Paris, Société du Mercure de France, 1902).

"De quoi s'agit-il, sinon d'arracher la langue aux imbéciles, aux redoutables et définitifs idiots de ce siècle, comme saint Jérôme réduisit au silence les Pélagiens ou Lucifériens de son temps?

Obtenir enfin le mutisme du Bourgeois, quel rêve!

L'entreprise, je le sais bien, doit paraître fort insensée. Cependant je ne désespère pas de la démontrer d'une exécution facile et même agréable.

Le vrai Bourgeois, c'est-à-dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l'homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit; l'authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très-petit nombre de formules.

Le répertoire des locutions patrimoniales qui lui suffisent est extrêmement exigu et ne va guère au delà de quelques centaines. Ah! si on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé !

Quand un employé d'administration ou un fabricant de tissus fait observer, par exemple : « qu'on ne se refait pas ; qu'on ne peut pas tout avoir; que les affaires sont les affaires; que la médecine est un sacerdoce; que Paris ne s'est pas bâti en un jour; que les enfants ne demandent pas à venir au monde; etc., etc., etc. », qu'arriverait-il si on lui prouvait instantanément que l'un ou l'autre de ces clichés centenaires correspond à quelque Réalité divine, a le pouvoir de faire osciller les mondes et de déchaîner des catastrophes sans merci?

Quelle ne serait pas la terreur du patron de brasserie ou du quincaillier, de quelles affres le pharmacien et le conducteur des ponts et chaussées ne deviendraient-ils pas la proie, si, tout à coup, il leur était évident qu'ils expriment, sans le savoir, des choses absolument excessives; que telle parole qu'ils viennent de proférer, après des centaines de millions d'autres acéphales, est réellement dérobée à la Toute-Puissance créatrice et que, si une certaine heure était arrivée, cette parole pourrait très-bien faire jaillir un monde?

ll semble, d'ailleurs, qu'un instinct profond les en avertisse. Qui n'a remarqué la prudence cauteleuse, la discrétion solennelle, le morituri sumus de ces braves gens, lorsqu'ils énoncent les sentences moisies qui leur furent léguées par les siècles et qu'ils transmettront à leurs enfants ?

Quand la sage-femme prononce que « l'argent ne fait pas le bonheur » et que le marchand de tripes lui répond avec astuce que, « néanmoins, il y contribue » ; ces deux augures ont le pressentiment infaillible d'échanger ainsi des secrets précieux, de se dévoiler l'un à l'autre des arcanes de vie éternelle, et leurs attitudes correspondent à l'importance inexprimable de ce négoce. 

Il est trop facile de dire ce que paraît être un lieu commun. Mais ce qu'il est, en réalité, qui pourra le dire?

Pourquoi, autrement, me serais-je recommandé à saint Jérôme? Ce grand personnage ne fut pas seulement le consignataire pour toujours de la Parole qui ne change pas, des Lieux Communs pleins de foudres de la Très-Sainte Trinité. Il en fut surtout l'interprète, le commentateur inspiré.

Avec une autorité beaucoup plus qu'humaine, il enseigna que Dieu a toujours parlé de Lui-même exclusivement, sous les formes symboliques, paraboliques ou similitudinaires de la Révélation par l'Ecriture, et qu'il a toujours dit la même chose de mille manières.

J'espère que ce docteur sublime daignera favoriser de son assistance un pamphlétaire de bonne volonté qui serait si heureux de mécontenter, une fois de plus, la populace de Ninive, éternellement « incapable de distinguer sa droite de sa gauche », — et de la mécontenter à un tel point que des colères inconnues se déchaînassent.

Ce résultat serait obtenu, sans doute, si la céleste douceur ne m'était pas refusée d'établir, en l'irréfutable argumentation d'une dialectique de bronze, que les plus insanes bourgeois sont, à leur insu, d'effrayants prophètes, qu'ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles, et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de leur Sottise. .... "