Somerset Maugham (1874-1965) - John Cowper Powys (1872-1963) - Ford Madox Ford (1873-1939) - Ambrose McEvoy (1878-1927)...
Last update: 12/26/2016

Somerset Maugham (1874-1965), John Cowper Powys (1872-1963), Ford Madox Ford (1873-1939) font partie de ces romanciers qui débutent à la fin de l'époque victorienne et vivent une progressive mutation du roman : le roman victorien semble dépassé, inadapté à ce qui se donne comme "modernité" dans ce "nouveau monde" qui sort de la première guerre mondiale. Il sera d'usage d'appliquer le terme de "modernisme" à cette période qui s'étend de 1915 à 1930 qui voit s'imposer en Angleterre James Joyce, Virginia Woolf, D.H. Lawrence. Le roman moderniste, a contrario du roman victorien, ne pense plus que le langage puisse rendre compte du monde dans sa réalité, que l'histoire et les personnages soient des éléments structurant d'un récit, l'intériorité, la multiplication des points de vue, l'hésitation, le doute, l'incohérence, la contradiction entre désormais dans la narration...

(Ambrose McEvoy - circa 1911 - The Ear-Ring - Tate Britain - London)

 

Somerset Maugham (1874-1965)
"“The writer cannot afford to wait for experience to come to him, he must go out in search of it.” Somerset Maugham est le maître de la désillusion, de la vanité des aspirations humaines et des pièges de l'amour : il déploie des intrigues et des personnages avec un cynisme qui lui est très particulier et une habileté technique que l'on a pu juger comme froide et par trop éloignée des passions de chair et de sang : il disait de lui-même manquer d'imagination "My lack of imagination obliged me to set down quite straightforwardly what I had seen with my own eyes and heard with my own ears.”

Né à Paris où son père était en poste à l'ambassade de Grande-Bretagne, Maugham eut une vie longue et mouvementée : élevé dans un monde cosmopolite et fortuné, mais orphelin à 10  ans, recueilli par un oncle pasteur anglican qui lui offre une éducation austère, il fait des études à Canterbury et à Heidelberg, découvre comme médecin la misère à Londres (St Thomas’s Hospital), s'installe en France (la fameuse villa mauresque de Cap Ferrat, en 1928), y aborde le théâtre. Après la Première Guerre mondiale, il sert dans l'Intelligence Service ("Ashenden, or the British Agent" (1928) fût réutilisé dans les manuels d'entraînement du MI6) et prend une certaine habitude de mener une double vie, Il épouse sa maîtresse Syrie Wellcome en 1917 (en divorce en 1928) et entame une liaison avec Gerald Haxton en 1915 (remplacé par Alan Searle en 1944).

Auteur de plus d'une soixantaine de romans, recueil de nouvelle et pièces de théâtre, on retrouve son expérience de "médecin malgré lui" dans "Liza of Lambeth" (1897), une autobiographie qui lui donne la notoriété (1915, "Of Human Bondage"), et des romans qui affirme sa réputation de romancier n'hésitant pas à s'en prendre aux institutions sociales et à une certaine arrogance de la haute société britannique, "The Moon and Six pence" (1919), "The Painted Veil" (1925), "Cakes and Ale" (1930), "The Razor's Edge" (1945), Catalina (1948). Outre son théâtre (Lady Frederick, 1907, son premier grand succès), ses Complete Short Stories remplissent trois volumes, nombre de ses oeuvres sont extrêmement connues par les films qui en ont été tirés : "Our Betters" (1933) de George Cukor, avec Constance Bennett,  "The Painted Veil" (1934), de Richard Boleslawski, avec Greta Garbo, "Of Human Bondage" (1934) de John Cromwell, avec Leslie Howard et Bette Davis,  "The Moon and Sixpence" (1942), d'Albert Lewin, avec George Sanders, Herbert Marshall...

 

"Cakes and Ale: or, the Skeleton in the Cupboard" (1930, "La Ronde de l'Amour")
Willie Ashenden, écrivain d'une cinquante d'années, est invité à déjeuner par un autre écrivain et critique, Alroy Kear, qui travaille sur la biographie d'un célèbre romancier, Driffield, vieille connaissance de Ashenden. Celui-ci est alors assailli de souvenirs, et tout particulièrement vis-à-vis de Rosie, la femme de Driffield et d'une grand liberté sexuelle, qui un jour le quitta. La biographie d'un homme de lettres renommé se transforme ainsi en un portrait d'un couple au destin reconstitué avec une émouvante finesse, au delà du cynisme apparent. Le roman fut reconnu par la critique littéraire.

 

"You see, she wasn't  a woman who ever inspired love. Only affection. it was absurd to be jealous over her. She was like a clear deep pool in a forest glade, into which it's heavenly to plunge, but it is neither less cool nor less crystalline because a tramp and a gipsy and a game-keeper have plunged into it before you."

"Voyez-vous, cette femme n'a jamais inspiré de l'amour. Seulement de l'attachement. C'était absurde d'être jaloux d'elle. Elle ressemblait à l'étang profond d'une clairière où il est délicieux de plonger, mais qui n'est ni moins frais, ni moins cristallin quand un vagabond, un bohémien, un garde-chasse s'y sont baignés avant vous."

 


"Of Human Bondage" (1915, "Servitude humaine")
Le plus célèbre des romans de Maugham puise dans sa propre biographie pour narrer l'histoire de la vie de Philip Carey depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte, tourmenté très tôt à cause de son pied bot, perdant progressivement sa foi religieuse et découvrant que l'existence est souvent sordide, sinon futile. Il finit par fuir à Londres pour poursuivre, sans véritable vocation, des études de médecine, et rencontre un amour dévastateur en la personne de Mildred, une serveuse sans scrupule, qui le méprise et le hait, mais dont il ne peut se passer.

 

"The Razor’s Edge" (1944, "Le Fil du rasoir")
Trois millions de ce roman seront vendus aux Etats-Unis dès son lancement - Profondément marqué d’avoir vu à la guerre un de ses camarades mourir devant lui, le jeune Larry Darrell ne peut se résoudre à suivre le chemin tout tracé qui s’ouvre devant lui : un mariage dans la bonne société avec Isabel qui l’aime plus que tout et une confortable carrière dans la finance. Il sent qu’il doit d’abord trouver quel sens donner à sa vie…

 

"Jamais je n’ai commencé un roman avec plus d’appré­hension. Et si j’appelle ce livre un roman, c’est parce que je ne sais vraiment quel autre nom lui donner. J’ai peu de choses à raconter, et mon récit ne se termine ni par une mort ni par un mariage. La mort met fin à tout, ce qui en fait la conclusion la plus complète de toute histoire; mais le mariage est aussi une fin très convenable, et les snobs de l’esprit on tort de railler ce que l’on a coutume d’appeler un dénouement heureux. Le commun des mortels suit un instinct très normal en considérant que de cette façon tout ce qui doit être dit est dit. Lorsqu’un homme et une femme, après toutes les vicissitudes que l’on peut se plaire à imaginer, se sont enfin unis, ils ont rempli leur fonction biologique et l’intérêt se porte sur la génération à venir. Mais je tiens mon lecteur en suspens. Ce livre est fait de mes souvenirs sur un homme avec qui le hasard de la destinée m’a mis en étroit contact, mais à de longs intervalles seulement, et je ne sais guère ce qu’il lui est arrivé entre-temps. Mon imagination pourrait sans doute combler les vides d’une manière assez plausible et donner ainsi plus de cohésion à mon récit; je n’en ai nulle envie.

Je veux me borner à relater ce que je sais pour l’avoir appris moi-même.

J’ai écrit, il y a plusieurs années, un roman intitulé L’Envoûté. J’avais entrepris de raconter l’histoire d’un peintre célèbre, Paul Gauguin; et, usant du privilège du romancier, j’avais imaginé certains épisodes destinés à illustrer le personnage de ma création tel que me le faisaient voir les rares données que je possédais concernant le fameux artiste français. Dans ce livre-ci, je n’ai rien essayé de semblable. Je n’ai rien inventé. Pour éviter d’embar­rasser des gens encore vivants, j’ai donné aux personnages de ce récit des noms de fantaisie, et j’ai pris d’autres précautions encore afin de m’assurer que nul ne puisse les reconnaître. L’homme de qui je vais parler n’est pas célèbre. Peut-être ne le sera-t-il jamais. Peut-être, parvenu au terme de son existence, ne laissera-t-il pas plus de traces de son passage sur terre qu’une pierre jetée dans une rivière n’en laisse à la surface de l’eau. Dans ce cas, si mon livre doit être jamais lu, ce sera seulement à cause de l’intérêt qu’il pourra représenter par lui-même. Mais il se peut aussi que le genre de vie choisi par mon héros, la force et la douceur particulières de son caractère aient une influence toujours croissante sur ses semblables, de sorte que, longtemps peut-être après sa mort, on reconnaîtra qu’à cette époque vivait un être vraiment exceptionnel. On saura, alors, clairement de qui il s’agit, et les curieux qui voudront se documenter au moins quelque peu sur sa jeunesse pourront trouver dans cet ouvrage certains détails intéressants. Dans ces limites ainsi admises, mon livre sera, je pense, une source utile d’information pour les biographes de mon ami.

Je ne prétends pas avoir reproduit textuellement les conversations que j’ai rapportées. Je n’ai jamais pris note de ce qui fut dit en telle ou telle autre circonstance; mais j’ai, quant à moi, bonne mémoire et, bien que j’aie relaté ces entretiens dans mon propre style, le sens en est, je crois, rendu fidèlement. J’ai dit, un peu plus haut, n’avoir rien inventé; mais une légère rectification me paraît nécessaire. Comme l’ont fait les historiens depuis le temps d’Hérodote, j’ai pris la liberté de prêter aux personnages de mon récit des propos que je n’ai pas entendus moi-même et qu’il m’eût d’ailleurs été impossible d’entendre. Mes raisons ont été celles des chroniqueurs : donner de la vie et de la vraisemblance à des scènes qui, rapportées tout simplement, n’eussent produit aucun effet. Je voudrais être lu, et je crois être en droit de faire tout ce que je peux pour donner de l’attrait à mon livre. Le lecteur intelligent découvrira facilement lui-même où j’ai eu recours à cet artifice, et il lui sera parfaitement loisible d’en faire abstraction.

Il est encore une autre raison à l’appréhension que j’éprouve en entreprenant ce récit : les principaux person­nages sont Américains. L’âme des êtres est très difficile à connaître, et je ne pense pas qu’il soit jamais possible de la pénétrer entièrement s’il ne s’agit de compatriotes. Car les humains ne sont pas seulement eux-mêmes; ils sont aussi le milieu où ils sont nés, le foyer dans la ville ou la ferme où ils ont appris à faire leurs premiers pas, les jeux qui ont amusé leur enfance, les contes de vieilles femmes qu’ils ont entendus, la nourriture qu’ils ont mangée, les écoles qu’ils ont fréquentées, les sports qu’ils ont pratiqués, les poètes qu’ils ont lus, le Dieu qu’ils ont adoré. Ce sont toutes ces choses qui les ont faits ce qu’ils sont, ces choses que l’on ne peut apprendre par ouï-dire et que l’on peut saisir seulement si on les a vécues soi-même. On ne peut les connaître qu’en s’identifiant avec elles. Seule l’obser­vation directe permet de comprendre la mentalité d’étrangers : c’est pourquoi il est difficile de donner de la vraisemblance à leur caractère à travers les pages d’un livre. Un psychologue aussi subtil et prudent qu'Henry James lui-même, bien qu’ayant vécu en Angleterre pendant quarante ans, n’a jamais réussi à créer un type d’Anglais totalement anglais. Pour ma part, je me suis toujours abstenu, sauf dans quelques courtes nouvelles, de dépeindre des personnages autres que mes propres compatriotes; et si, dans de petits contes, je me suis aventuré à me départir de cette règle, c’est que cette forme littéraire permet de décrire les caractères plus sommairement. Vous indiquez au lecteur les grands traits, et lui laissez le soin de compléter lui-même les détails. On peut se demander pourquoi, ayant fait de Paul Gauguin un Anglais, je ne pouvais agir de même pour les personnages de ce livre. La réponse est simple : je ne le pouvais pas. Ils n’auraient plus été ce qu’ils sont. Je ne prétends pas qu’ils soient des Américains tels que les Américains se voient eux-mêmes; ils sont des Américains vus par les yeux anglais.

En 1919, me rendant en Extrême-Orient, et passant par Chicago, je m’y arrêtai deux ou trois semaines pour des raisons qui n’ont rien à faire avec ce récit. Je venais de publier un roman à succès, et la vogue dont je jouissais alors me valut d’être interviewé dès mon arrivée. Le matin suivant, on m’appela au téléphone. Je répondis.

- C’est Elliott Templeton qui parle.

- Elliott ? Je vous croyais à Paris.

- Non, je suis en visite chez ma sœur. Nous aimerions vous avoir à déjeuner chez nous aujourd’hui.

- Avec joie.

Il me fixa l’heure et me donna l’adresse.

Je connaissais Elliott Templeton depuis quinze ans. Il avait, à cette époque, largement dépassé la cinquantaine ; c’était un homme grand, élégant, aux traits réguliers; ses épais cheveux foncés et ondulés grisonnaient tout juste assez pour souligner la distinction de son allure. Il était toujours admirablement habillé. Il achetait son linge chez Charvet, mais ses vêtements, ses chaussures et ses chapeaux venaient de Londres. Il avait un appartement à Paris sur la rive gauche, dans l’élégante rue Saint-Guillaume. Les gens qui ne l’aimaient pas prétendaient qu’il faisait des affaires, mais cette insinuation le remplissait d’indignation. Il avait du goût et de la culture; il ne se refusait pas à reconnaître que dans le passé, au début de son installation à Paris..."

 

"Ashenden: Or the British Agent" (1928, "Mr Ashenden, agent secret")
"Somerset Maugham a démontré, avant Ian Fleming et John Le Carré, que la littérature et l'espionnage pouvaient faire excellent ménage. Avec ce volume de nouvelles, on entre de plain-pied dans la biographie du grand écrivain britannique. Car Mr Ashenden n'est autre que l'auteur lui-même. « Ce recueil s'inspire de mon expérience d'agent secret pendant la guerre (celle de 1914 - 1918), a-t-il écrit, mais remaniée au service de la fiction." (Editions Robert Laffont).

 

"The Three Fat Women of Antibes" (1933, "Les Trois Grosses Dames d'Antibes")
"Les Trois Grosses Dames d'Antibes est le premier de quatre recueils à paraître dans la collection « Pavillons poche » qui rassemblent les nouvelles de Somerset Maugham. On y découvre l'univers de l'auteur : l'Empire britannique, cet ailleurs colonial que l'auteur chérit et qui le fait rêver ; l'Espagne, un autre ailleurs parfois idéalisé ; et la France, ou il a passé son enfance. Abordant dans un anticonformisme avoué ses thèmes de prédilection littéralement amoraux, ces courts récits mettent notamment en scène des fils de bonne famille qui se mettent à jouer et fréquenter des femmes, un repris de justice qui part dans le Pacifique, devient bigame et goûte enfin au bonheur... Autant de personnages dépeints avec ironie et tendresse. Les nouvelles, parfois cruelles, dénoncent avec un esprit décapant le monde étriqué de la bourgeoisie et de ses préoccupations, et l'univers désuet de l'aristocratie. Souvent drôle, plein de fantaisie et empreint d'une certaine nostalgie, ce volume est celui d'un monde en train de disparaître, celui de la jeunesse de l'auteur." (Editions Robert Laffont)

 

"The Casuarina Tree" (1926, "Le Sortilège malais")
Recueil de six nouvelles : "Before the Party", "P. and O.", "The Outstation", "The Force of Circumstance", "The Yellow Streak", "The Letter".

 

 

 


John Cowper Powys (1872-1963)
"Endure or escape". Miller et Dreiser firent de Powys l'une des figures les plus fortes de la littérature contemporaine, parce qu'il entendait ré-enchanter un monde alors submergé par un discours matérialiste et rationnel, dissoudre son identité sociale dans la contemplation sensuelle des paysages du Dorset et des montagnes du Pays de Galles : et retrouver ainsi une sorte de conscience proto-humaine de l'existence ("Moi Ichtyosaure") dans laquelle le détail le plus sordide ou insolite rejoint la rêverie cosmique, l'humain le non-humain. Comment parvenir à vivre dans une matérialité qui n'est perçue que comme contrainte ou hostilité, si ce n'est en développant une expérience des sens et en absorbant par la contemplation toute l'essence du réel, nous affranchir ainsi des normes collectives et du poids de l'identité de notre humaine existence.

 

Né à Shirley (Derbyshire) d'un pasteur anglican, qui le marque fortement par son rigide manichéisme, et d'une mère masochiste et rêveuse, descendante des poètes Cowper et Donne, l'étrange personnalité névrotique de John Cowper vit une jeunesse exaltée dans un paysage du Dorset qui permet de donner libre cours à son imagination sans borne. Après des études de théologie à Cambridge et un mariage dont le bonheur fut médiocre, John Cowper quitte son Dorset natal pour un volontaire exil en Amérique (1905-1930), dont il sillonne presque tous les États comme conférencier : sa culture encyclopédique, ses improvisations, sa capacité à endosser les personnalités des écrivains qu'il présente, lui confèrent un succès considérable. Il publie quatre romans, inspirés de Thomas Hardy et de George Eliot, quatre recueils de poèmes, des essais critiques et philosophiques et obtient la consécration en 1929 avec "Wolf Solent", première étape du cycle des romans du Wessex :  "A Glastonbury Romance" (1932), "Weymouth Sands" (1934), "Maiden Castle" (1936). La fin de sa vie s'écoula au pays de Galles, la culture celte devenant la principale source de son inspiration et d'une philosophie centrée sur la contemplation de la Nature et sur le pouvoir de l'imagination (Autobiography, 1934; Owen Glendower: An Historical Novel, 1941). Il mourut à Blaenau, Merioneth (North Wales).

 

1925 - "Givre et sang" (Ducdame)

Givre et Sang est sans doute le roman le plus sombre de Powys, écrit sous le signe de la nuit, et celui avec lequel il achève, après "Bois et Pierre" et "Rodmoor", sa formation de romancier, il avait 53 ans, et ne faisait qu'aborder des années d'inspiration , phénomène rare en littérature, puisque vont paraître successivement "Wolf Solent", "Les Enchantements de Glastonbury", "Les Sables de la mer" et "Camp retranché", une dizaine d'années, 1925-1935, son chef d'oeuvr, "Porius", étant publié alors qu'il a près de quatre-vingt ans. Le titre, "Ducdame", est emprunté à "Comme il vous plaira", de Shakespeare, "Qu'est-ce que ce duc-dame", invocation grecque destinée à appeler les fous à faire le cercle.. Le pilier principal de l'oeuvre est représenté par les Ashover, famille de vieux propriétaires terriens qui sont les châtelains de la petite ville du Dorset, où se passe l`histoire. Comme les Andersen de "Bois et Pierre", les deux frères Ashover sont de caractères opposés mais complémentaires. Lexie, le plus jeune, dont le profil évoque celui de l`empereur Claude, est atteint d'une maladie incurable. Rook Ashover est quant à lui héros sombre et inquiétant (Rook ou "corbeau"), partagé, dans ce qui n'est au fond qu'une forme obsessionnelle de son puritanisme, entre trois femmes, Lady Ann, sa cousine, de la race dominante des Amazones, Netta Page, sa maîtresse, jeune fille de la ville qui fait partie des héroïnes tendres et douces de Powys, et Nell, la femme du pasteur William Hastings, pasteur solitaire. excentrique et demi-fou qui exultera de sa découverte, le dynamisme de l`univers est bipolaire, il existe une "immense énergie antivitale" qui tend aveuglément à détruire la vie. 

Mais en fait Rook est surtout lié par un attachement dévorant à son frère Lexie, dont la vie est pour le moins menacée. Toute l'intrigue du livre va reposer sur le fait que Rook répugne aux liens du mariage et refuse l'idée même de paternité, refus qu'il partage avec Hastings - auteur, par ailleurs, d'un ouvrage sur la Destruction - et qui constitue, entre ces deux personnages, comme le reflet de leur fascination devant la mort. Car le vrai sujet de "Givre et Sang" est dans cet affrontement des forces de vie et de mort, même si, en fin de compte, sous la poussée des habitants du manoir, Rook épouse sa cousine Ann, mariage auquel il ne consentira que parce qu'il renchérit sur les liens du sang. La disparition de Netta, qui a décidé de fuir, l'attente de l'enfant de Lady Ann, la rivalité amoureuse des deux frères auprès de Nell, la présence angoissante de deux nains qui se révèleront être des bàtards, Ashover et surtout I'attrait dévastateur qu'exerce le paysage sur le comportement de Rook, tout cela va conduire peu à peu au déferlement d'une folie meurtrière. A l'arrière-plan de ces deux mondes de l'esprit et des sens, se devine un autre univers, hanté par la clarté de la lune (le givre), la voix des morts (le sang) et I'hérédité maudite des Ashover...

 

"... En s'approchant des sapins au sommet de la colline, Rook se surprit à rassembler les fils enchevêtrés de sa conscience en un pauvre écheveau. Un sentiment de culpabilité s'empara de lui et se mêla à son impuissance en face de ces événements précipités. Il évoqua tristement le temps où il avait hérité d'Ashover, l'époque ou toute sa sensibilité s'était fixée sur Lexie, et les longues conversations délicieuses, libres de toute responsabilité, qu'ils avaient eues sous les haies fleuries et embaumées, dans les champs de blé brûlants et près des berges de la rivière.

Il se souvint d'une certaine soirée de juin où, aux côtes de son frère, il avait vu s'enfoncer lentement dans les profondeurs d'un étang une grande salamandre au ventre orangé, tandis que montaient des champs le bourdonnement des lourdes faucheuses ainsi que l'odeur du trèfle fraîchement coupé, et que voltigeaient des libellules aux ailes indolentes; il avait alors répondu au bonheur parfait de Lexie par le désir malencontreux qu' "il arrive quelque chose de neuf et d'étrange".

Un an à peine après ce vœu funeste, il rencontrait Netta, et alors, que de soucis son impatience avait attirés sur eux tous ! Il essaya de cerner la faiblesse, ou plutôt le vice de sa nature, qui l'avait fourvoyé dans cette impasse. Si seulement il avait été capable d'une passion simple et unique, tout eût été si différent! C'était ce maudit détachement de son esprit, mêlé a cette sensualité froide et singulière, qui avait donné à son influence sur ses amis ce caractère maléfique. Si seulement il avait su se garder de l'amour des femmes! Sans doute sa nature était-elle semblable à celle des moines du Moyen Age pour qui tout contact féminin était néfaste, à cause, précisément, de ce manque étrange de sensibilité normale.

Parvenu à la Crête du Héron, immobile sous un des sapins, les yeux fixés sur les fraîches pousses vertes, humides et luisantes d'un plant d'arums sauvages, Rook fit un effort  pathétique et désespéré pour se représenter la perspective de sa vie. 

Il constata que tous ses rapports humains étaient empreints d'une froideur perverse de saurien : avec Netta, c'était une perversité mitigée de pitié, avec Ann une perversité teintée de camaraderie, avec Nell une perversité imbue de romanesque. Inconsciemment frappé par la forme bizarre de ces arums insolites, il se surprit à identifier sa propre ambiguïté au contour de leurs feuilles, et la nature de Lexie, tellement plus franche et plus saine, à l'épée pourpre dressée sans vergogne au milieu des pétales; et devant cette excroissance impudique issue de l'immense univers indifférent, il se prit à songer qu'il aurait mieux fait de cristalliser tous ses sentiments sur Lexie seul, et de satisfaire sa nature de satyre, si elle devenait par trop exigeante, par des rencontres éphémères dans les rues de la ville. Il comprit à quel point toutes ses relations avec les autres êtres, Ann, ou Netta, ou Nell, étaient en réalité superficielles, extérieures à sa secrète illusion vitale, extérieures au lien profond, subconscient, qui l'attachait à Lexie.

Et tandis qu'il laissait ses pensées descendre dangereusement cette pente, il fut soudain submergé par une peur morbide et angoissée de la vie, peur d'autant plus lourde et poignante qu'il avait pris des responsabilités vis-à-vis de trois femmes. Et dans cet air embaumé du printemps, il fut tenté de hurler comme une bête prise au piège. Pourquoi, ô pourquoi s`était-il laissé empêtrer de la sorte? Soudain, comme une marée amère des profondeurs, comme l'eau salée de la mer se mêlerait à l'eau douce d'une rivière, vint l'accabler le poids de ces diverses existences humaines qu'il avait marquées de façon si désastreuse. Leur vie devait leur sembler aussi importante qu'à ses yeux sa propre vie, et pourtant il avait cru pouvoir, dans son égoïsme aveugle, en disposer comme d'objets insensibles et inanimés. Il méritait assurément le fer qui le pénétrait à présent jusqu'à l'os! Avec une froide lucidité, il examina les étapes du scepticisme philosophique, du désenchantement spirituel qui l'avait peu à peu détaché du travail, de l'ambition et de tout projet. Il se rendit compte que c'était son refus de prendre au sérieux les problèmes essentiels de la vie qui avait attiré sur lui tant de catastrophes.

Lexie, qui avait un sens bien plus grand du réel, ne se serait jamais laissé prendre ainsi, parce qu'il considérait la vie comme une œuvre d'art et se conduisait en conséquence, avec sagacité et prudence, malgré son humour scandaleux.

Avec un soupir venu du fond de son âme, l'infortuné Rook s'éloigna du plant d'arums où il s'était comme enlisé, et descendit la pente de Battlefield en courant gauchement, comme au temps où Lexie se moquait de lui et le narguait, lorsqu'ils étaient enfants.

C'était comme si une vrille s'enfonçait en lui, dont la pointe aiguë grinçait sur le parchemin de son âme, ainsi que la mine d'un crayon sur une ardoise. Et il est probable que rien de ce qu'Ann, Netta ou Nell avaient eu ou auraient jamais à supporter par sa faute n'approchait de ce qui le poursuivait tandis qu'il descendait cette colline - une misère froide et cruelle comme un dogue meurtrier.

Arrivé au manoir, il entra par la porte de la cuisine, comme c'était son habitude et, avant lui, celle de son père...."

(traduction D.de Margerie, F.X.Jaujard, Seuil)

 

Alliance vécue ici de façon inégalable, entre une approche sensuelle des éléments et la tentation exaspérée du néant. Rook se sait condamné, se laisse envahir par l`idée de la mort, retrouve le dernier jour de septembre, Netta, de retour de Londres mais qui ne lui oppose qu'absolue indifférence alors qu'il lui avoue son manque total d`amour pour Ann:  "Que n'était-il possible d'avoir des relations amoureuses avec les arbres, avec les éléments, comme en ont les personnages de la mythologie!". 

Et c'est par une nuit de pluie torrentielle qui impose à la conscience de Rook l`image d'une noyade dans "ces vastes éléments inhumains ", que les tensions devenues intolérables se résolvent enfin.

Rook erre dans la forêt, noire de nuit, son élément naturel, et y trouve la mort. William Hastings, le pasteur a trouvé l'instant propice de sa froide vengeance, s'enfuit dans la nuit, se saisit d'un lourd rateau à bout de fer, toute une jalousie rentrée, bouillonnante ...

"Rook s'avançait à pas rapide vers le milieu du pont. Il ne voyait ni la palissade blanche à son côté, ni la rivière gonflée qui coulait à ses pieds, ni ligne imprécise de la route devant lui, et moins encore la silhouette accroupie. Ce qu'il vit fut le visage de Lexie à sa fenêtre. Ce qu'il vit fut l'expression de feinte consternation qu'il lui connaissait bien. Il entendit la voix de son frère l'interroger: Tout va-t-il bien pour l'enfant ? Et pour Ann? Pourquoi donc es-tu si bouleversé, Rook ?  - Alors, avant même qu'il ait eu le temps de faire autre chose que ce bond mental par lequel l'esprit peut passer d'une réalité à l'autre, Hastings l'avait assailli. D'un coup terrible de son arme insolite, le pasteur frappa Rook à la tête, et le bras que Rock avait instinctivement levé pour se protéger ne heurta que le manche du râteau. Assommé par le coup, sans connaissance, Rook tomba lourdement en arrière contre un des balustres en bois du parapet. Sa charpente osseuse et massive fut trop lourde pour cette planche pourrie par les intempéries, qui céda dans un craquement sinistre, et inconscient, il fut précipité dans la rivière. Le visage renversé dans le courant rapide, il flottait à présent, privé de toute force, de toute résistance, et ne fut bientôt plus que la dépouille, la forme, l'image d'un homme. Le corps dériva entre les berges de la Frome, et les herbes balayèrent son visage, sourd aux éclaboussures et aux murmures des eaux noires et gonflées de pluie.

Le cadavre avait disparu dans les ténèbres - et même en plein jour, personne n'aurait sans doute pu l'apercevoir - lorsque William Hastings, ayant jeté son arme, émergea de la torpeur où il avait sombré après avoir frappé son coup meurtrier. Il s'occupa un moment, l'esprit vide et figé, à détacher, pour les jeter a l'eau, les morceaux de bois déchiquetés qui restaient suspendus au-dessus de la rivière. Puis, d'un pas lent et fatigué, il reprit le chemin par où il était venu. Abattu, terrasse par l'orage de la passion et par la tension physique qu'il avait éprouvée en cette journée, il ne put continuer longtemps sa marche. Bien avant d'atteindre le portail de la maison de l'Octroi, il se laissa tomber au bord de la route, tassé sur lui-même, fiévreux, hagard, et il perdit rapidement toute lucidité..."

 En novembre. l'enfant d'Ann a un mois, Lexie recouvre lentement son vieil humour et Netta se recueille sur la tombe de Rook. Le roman s'achève par une scène singulière, l'arrivée d'un manège où se retrouvent Lexie et Nell ...

 

"Wolf Solent" (1929)
Wolf Solent, contraint de quitte son emploi de professeur pour s'être lancé dans une critique délirante du positivisme moderne, revient vers sa région natale, le Dorset, s'y établit et accepte de rédiger  une chronique des histoires salaces de la région pour un certain M.Urquhart. Mais Wolf non seulement est assailli par ses souvenirs, notamment d'un père paillard et infidèle, mais rencontre deux femmes, Gerda Torp, une beauté locale et rustique qu'il épouse, et Christie Malakite, avec qui elle entretient une liaison spirituelle. Le roman entre alors dans une nouvelle dimension qui oppose continuellement réalité et illusion, intériorité et normes sociales : Wolf ne parvient à accepter le pire, une femme qui le trompe publiquement, à évoluer dans un monde social qui se révèle rapidement hostile, en se portant avec une immense joie intérieure vers l'inhumain des éléments naturels et le pouvoir sans fin de son imagination, "a sinking onto his soul".

 

"Wolf himself, if pressed to describe his life-illusion, would have used some simple earthly metaphor. He would have said that his magnetic impulses ressembled the expanding of great vegetables leaves over a still pool - leaves nourished by hushed noons, by liquid, transparent nights, by all the movements of the elements - but making some inexplicable difference, merely by their spontaneous expansion, to the great hidden struggle always going on in Nature between the good and the evil forces."

"Si l'on avait pressé Wolf de décrire ce qu'il appelait son "illusion vitale", il aurait usé d'une métaphore terrestre. Il aurait expliqué que ses impulsions magnétiques étaient comme ces grandes feuilles vertes qui s'étalent à la surface immobiles des mares - nourries de furtifs soleils de midi et de nuits douces et transparentes, nourries des tous les mouvements des éléments - ces feuilles dont la croissance spontanée suffit, inexplicablement, à modifier l'équilibre entre les forces du Bien et du Mal s'affranchissant silencieusement au sein de la Nature."

 


"A Glastonbury Romance" (1932, Les Enchantements de Glastonbury)
Henry Miller, en lisant "A Glastonbury Romance", écrivit à Lawrence Durrell: "my head began bursting as I read. No, I said to myself, it is impossible that any man can put all this - so much - down on paper. It is super-human."
Roman-fleuve de John Cowper Powys, qui compte quatre volumes : dans le premier volume, "Le testament", "la vision panoramique qu'il inaugure baigne à la fois dans l'atmosphère contemporaine de la ville de Glastonbury et dans celle mythique de la geste du roi Arthur. Jamais Powys n'a été aussi loin dans sa peinture de la pitié, des obsessions secrètes, des amours homosexuelles, des souvenirs-écrans de l'enfance, des désirs insatisfaits, de l'horreur et de la fascination mêlées à la violence." 

 

 

The Will

At the striking of noon on a certain fifth of march, there occurred within a causal radius of Brandon railway-station and yet beyond the deepest pools of emptiness between the utter- most stellar systems one of those infinitesimal ripples in the creative silence of the First Cause which always occur when an exceptional stir of heightened consciousness agitates any living organism in this astronomical universe. Something passed at that moment, a wave, a motion, a vibration, too tenuous to be called magnetic, too subliminal to be called spiritual, between the soul of a particular human being who was emerging from a third-class carriage of the twelve-nineteen train from London and the divine- diabolic soul of the First Cause of all life.

1 - Le testament 

"Ce 5 mars pendant que sonnait midi, des ondes infimes prirent naissance dans le rayon immédiat de la gare pour bientôt se répandre - sous, le silence créateur de la Cause Première, ainsi qu'il advient chaque fois que la conscience tend au paroxysme chez un habitant de notre univers - à travers les abîmes déployés entre les plus distantes des

galaxies. Dans cet instant, une vibration impondérable - trop ténue pour qu'on pût la dire magnétique, trop sublime pour qu'on pût la dire spirituelle - passa entre l'âme d'un certain voyageur du train de Londres, émergé d'un compartiment de troisième à l'arrêt de Brandon, et l'âme de la Cause Première, diabolique et divine, de laquelle toute vie procède.


De l'âme du grand soleil embrasé, dont les rayons foudroyaient à l'oblique la face du voyageur occupé à bien assujettir une valise noire dans sa main droite et un bâton de coudrier dans sa main gauche, de subtiles ondes d'une extrême puissance irradiaient aussi; mais entre celles-ci et les sentiments éprouvés par l'homme, seulement la relation la plus ténue et la plus impalpable. Ces ondes s'apparentaient davantage à l'état d'âme de certaines tribus, humaines vivant au cœur de l'Afrique, ou encore à celui de quelques rares sages à travers le monde, philosophes assez doués d'imagination pour reconnaître la personnalité consciente de l'astre ardent, dans son rayonnement magnétique partout dispensateur de la vie. Or si l'astre du jour par toute son immensité propulsait, irrésistibles, ses pensées de feu géantes, et s'il rugissait de formidables vagues qui se chevauchaient et s'amoncelaient, et s'estompaient puis gagnaient du terrain, très turbulente aura d'activité psychique, et l'expression même de l'énergie concentrée dans la chimie d'un corps de colosse - pourtant le système nerveux du microscopique bipède en était moins affecté que par la bise qui lui soufflait au visage.

Pardessus boutonné jusqu'au cou et doigts crispés sur sa canne et sur sa valise, le voyageur gagnait la sortie, et ce qu'il éprouvait, de façon consciente et floue, s'apparentait bien davantage à l'ample registre des émois rêveurs de la vie conçue suivant l'âme de la terre.

Mystérieusement au fait de chaque et de toute conscience, humaine et infra-humaine, par elle mise au monde, la terre aurait fort bien pu inspirer et d'une vibrante manière celui-ci de ses enfants, qui tendit à midi vingt son billet au chef de gare, puis s'engagea sur l'étroite route poussiéreuse qui mène à la lande de Brandon. Mais que la terre se fût désintéressée du sort du voyageur s'explique bien facilement puisque celui-ci ne sollicita pas son intercession ; au lieu de prier la terre, il s'en remettait habituellement à l'âme de sa mère défunte. Exigeants et jaloux sont tous les dieux, et tout culte partagé leur inspire une aversion profonde.

Avant de s'éloigner du quai, John Crow avait jeté un coup d'œil furtif et soupçonneux sur le groupe des autres voyageurs groupés autour des bagages qu'on venait de tirer du fourgon. Dans l'état d'esprit confus qui était le sien, il avait cru que tous ces gens sans exception s'étaient habillés pour des obsèques. Lui-même avait mis une cravate noire et portait, cousu sur la manche, un crêpe de deuil bien visible.

Heureusement, se dit-il, en marchant vent debout le long de la route, que j'ai pu acheter précipitamment une cravate noire chez M. Teste. Ça ne me serait jamais venu à l'esprit si Lisette n'avait pas fini par m'y obliger.

A trente-cinq ans, John Crow était un être frêle et d'un physique mal défini. Orphelin à vingt ans et laissé sans ressources, il avait de ce jour-là connu à Paris une existence précaire et plus ou moins sordide. Cette vie irrégulière avait marqué d'une empreinte forte les traits d'un visage amaigri et farouche. Ce visage faisait incertainement penser soit à la faiblesse du clochard congénital promis à la déchéance en chute libre, et dans ce cas on remarquait surtout la bouche qui avait l'air de s'affaisser ; soit à un Don Quichotte, à un détraqué de l'idéalisme, les hautes pommettes bien en évidence. L'attention se portait également sur un aspect contradictoire et assez inquiétant de la physionomie. Au-dessous des yeux et du renfoncement accusé des orbites, les joues étaient agitées d'un tremblement spasmodique; cette particularité allait de pair avec une contraction furtive des paupières, où se révélait quelque chose d'oblique, presque d'un renard. Or ces traits étranges formaient un contraste déconcertant avec l'expression du regard. Celle-ci faisait penser bel et bien à des sirènes sans âme humaine, telles les créations marines de Scopas.

A cold blue sky and a biting east wind were John Crow’s companions now as he took the bare grass-edged road towards Bran- don Heath. The raw physical discomfort produced by this wind, and the gathering together of his bodily forces to contend, with it, soon brought down by several pegs the emotional excitement in which he had left the train. That magnetic ripple in the divine- diabolic soul of the creative energy beyond space and time which had corresponded to, if not directly caused, his agitated state, sank back in reciprocal quiescence; and the physical tenseness and strain which he now experienced were answered in the far-off First Cause by an indrawn passivity as if some portion of that fount of life fell under the constriction of freezing. 

The soundless roaring of the great solar furnace up there in the vast ether became, too, at that moment worse than merely indifferent to the motions of this infinitesimal creature advancing into the bracken- grown expanses of the historic Heath, like a black ant into a flowerpot.

Avançant vers la lande de Brandon sur la route dénudée entre ses bordures herbeuses, John Crow avait pour compagnons le ciel bleu et froid, et le mordant vent d'est. Eprouvé physiquement par ce vent désagréable, il rassemblait ses forces contre lui, et par le fait même son état de surexcitation à la descente du train s'était beaucoup atténué. L'âme diabolique et divine de l'énergie créatrice avait émis ce magnétisme des ondes où, par-delà espace et temps, sa propre fébrilité anxieuse s'était reflétée, si même elle n'en avait pas été la conséquence directe; et maintenant les ondes se retiraient, dans une quiétude qui l'atteignait semblablement. 

A la tension physique qui était devenue sienne répondait, dans le lointain tréfonds de la Cause Première, une passivité en retrait, comme si quelque élément de la fontaine de vie s'était pétrifié de froid. Là-haut, c'était l'inaudible rugissement du grand brasier solaire cloué fixe dans l'infini de l'espace; et le brasier tout à coup fut pire qu'indifférent aux actes de la créature minuscule. Celle-ci progressait parmi les fougères de la lande illustre, comme une fourmi noire dans un pot de fleurs.


La démarche du voyageur était lasse, et bientôt il ralentit l'allure, quoique lui fût apparu, fraîchement repeint, le poteau indicateur : «Vers Northwold» . L'astre tout à son rugissement et à son tournoiement, pris au lacs de confluence, entre les maelströms de gaz ardents figure maîtresse de la tornade créatrice, demeurait à cet instant sur le quant à soi. C'est que l'âme du soleil assimilait John Crow, non seulement à ces êtres qui négligent d'invoquer les divins pouvoirs, mais encore à ces êtres qui dans leur impiété rationnelle et maligne catégoriquement dénient toute espèce de conscience à l'astre sublime. Néanmoins, entre toutes les autres grandes divinités qui entouraient le voyageur, la terre demeurait la plus envieuse, et la plus hostile. John Crow se rendait dans la maison de sa défunte mère sous l'empire d'une misanthropie âpre et sans partage, et cela, l'âme de la terre devait obscurément l'éprouver.

Aussi, elle qui prodiguait ses vibrations aux bourgeons vert-jaune des haies d'aubépine, aux tendres fleurs blanches des épines noires, aux crosses timides des fougères et aux teintes nacrées des célidoines, à John Crow déniait l'exquis bien-être et le bien premier, qu'elle répandait alentour. Que la pensée de sa mère l'ait rendu triste à ce point, c'était un fait étrange, qu'il n'était pas à même d'analyser. Comment aurait-il pu savoir que, si nourries pourtant de connaissance multiple - mousses humides et vertes, sèches écailles des lichens, odeur exaltante et douce des ajoncs épineux, racines fragiles des crocus aux fleurs lilas, gonflement opiniâtre des calices laineux des fleurs de coucou, vies embryonnaires des œufs des fauvettes sous la miraculeuse protection d'une coquille bleue - les pensées de la terre-mère céderaient aux émois et affres d'une jalousie morose, et indéfinissable et insatiable, envers une mère humaine ? 

La tête légèrement penchée sur le col haut boutonné de sa redingote, John Crow se ressouvenait de différents moments de ses nuits récentes, passées en compagnie de la jeune Lisette et du vieux Pierre. Et alors même qu'il affrontait le vent d'est glacial, ces moments lui revenaient à l'esprit, tout imprégnés des odeurs subtiles d'une rue du Quartier latin. Il revoyait la camelote bien entretenue qui constituait tout l'intérieur de Lisette, et la photographie de lui-même, prise à la foire de Saint-Cloud, dont Lisette avait garni le dessus de cheminée. ll revoyait les dérisoires rideaux de mousseline retenus par un gros noeud de satin vert, et la grande glace fêlée, avec des amours baroques sculptés dans les coins (un angle dédoré laissait transparaître les cicatrices du bois mis à nu, noirâtre comme après un commencement d'incendie). Il revoyait ces choses sur l'horizon gris et lointain, là où on lui avait si souvent dit de distinguer, par-delà des lieues et des lieues de plaines marécageuses, les puissantes tours de la cathédrale d'Ely. Il revoyait ces choses alors qu'il avait sous les yeux les aubépines rabougries que le lichen blanchissait. Il les revoyait devant les crosses nouveau-nées des fougères, raidies de sève jaune, protégées du vent par le feuillage desséché de l'année précédente, et tapies innombrables comme autant de serpents tachetés, plus forts de savoir prendre la vie à la gorge. Il les revoyait devant les troncs rouges et tordus des pins sylvestres massés. ci et là, devant les prestes queues blanches de lapins de garenne qui détalaient, devant les ailes déployées des émouchets solitaires.

Et inlassablement il se redisait, "Philip aura tout l'argent de grand-mère, bien entendu. Bien entendu, c'est à Philip que tout l'argent de grand-mère reviendra".

Quand il fut parvenu à l'endroit où la lande de Brandon semble se rassembler en elle-même et acquérir sa personnalité entière, enfin que de tout son haut et sur le mode inquisiteur elle a l'air de dire, Et qui donc es-tu, étranger du diable ? En réponse à cette exclamation furibonde John Crow grommela d'abord, histoire de relever le gant, puis il rétorqua, afin de faire connaître à ces lieux qu'il n'était pas le commun chemineau : "j'obtiendrai de Philip qu'il me fasse une situation à Glastonbury". Il avait fait route maintenant depuis près d'une heure, et il était allé bon pas ; car la morsure de l'air froid attisait en lui, eût-on dit, une énergie inspirée et maligne, et il avançait en défiant le vent et le soleil, et l'hostilité de la terre. Il commençait de s'apercevoir que le paysage de la lande se muait peu à peu en un paysage de campagne peuplé de fermes, quand il entendit venir derrière lui une voiture rapide...."

 

Dans le second volume, " John Cowper Powys analyse avec une hardiesse toute moderne les nuances du désir. Chacun des personnages incarne un aspect ou une virtualité de la personnalité de l'auteur. On retrouve John Crow : il est partagé entre son amour pour sa cousine et sa passion pour Tom Barter et ses visions, entre autres celle qu'il a de l'épée du roi Arthur, autant d'étapes dans l'itinéraire spirituel de l'auteur."

Dans le troisième tome, "John Cowper Powys jette un coup d'œil plus général sur Glastonbury qui devient le creuset de la mythologie propre et l'apparente à un monde archaïque où revivent les légendes celtes, en particulier le Graal. Au contact de la force étrange qui en émane les sentiments se concentrent, les passions s'exacerbent et créent la légende de Glastonbury".

Enfin, dans le dernier volume, "les situations et les passions évoquées dans Le Testament, La Crucifixion et Le Miracle, éclatent avec les grandes marées d'équinoxe de mars. Chacun des habitants de Glastonbury parvient alors à l'apogée de son destin. John Geard, qui est la projection magnifiée de Powys tel qu'il s'est toujours rêvé, meurt en apothéose dans la scène finale du déluge au moment où lui apparaît Cybèle, la déesse virile couronnée de tours, symbole de cette constante de l'œuvre : l'androgyne." (Editions Gallimard)

 

"Weymouth Sands" (1934, "Les Sables de la mer")
"Sous un nom imaginaire, Weymouth est le théâtre où John Cowper Powys met en scène une passionnante troupe de « pantins planétaires » : professeur de latin louvoyant autour des écueils de l'érotisme, prophète persécuté nimbé d'étranges lueurs mystico-grotesques, homme d'affaires qui puise sa raison d'être dans les profondeurs de son coffre-fort, homme de la mer uni aux éléments par sa puissante vitalité, vierges folles, vierges sages, bien d'autres premiers rôles et nombre de figurants. Qu'on nous les montre sous un jour tragique ou cocasse, en proie à leurs rêves ou à leurs idées fixes, amarrés au quotidien ou entraînés vers un tournant entre tous marquant de leur vie, ces hommes et ces femmes se révèlent dans leur vérité la plus secrète. Aux fils de leurs jours s'entrecroisent les thèmes typiques de l’oeuvre de John Cowper Powys : hantises de déviations sexuelles et mentales, extatiques communications entre l'animé et l'inanimé, le tout traversé de visions, de rumeurs et de souffles qui donnent à l'ensemble une prodigieuse ampleur cosmique orchestrée par le rythme inlassable, antédiluvien de la mer." (Le Livre de Poche, LGF)

 

"As he tossed from side to side in that windless, starlit silence, with the sea-airs from the unruffled West Bay flowing in through their open window, there came moments when his hold on objective reality grew
faint, and when a strange exultation seized him, made up of his love's lost maidenhead and his passionate possession of her, made up of the wild mixing of their blood ; and in the tide of this exultation he felt as if blood and death and the blow with which he would rid the world of the Dog, were all part of some mystical transaction, beautiful, terrible, miraculous, that he had only to carry to its appointed end, to redeem all. It must have been about three o'clock when this final exultation came upon him. For a long time he had been answering to something in that feverish half-sleep, to something which held out a clue, a solution. Once he had disturbed the girl by a start and a jerk and a convulsed groan.

 


"Blood . . . blood," he had heard her repeat; but she had sunk again into unconsciousness; and he took it for granted that she had no notion of what he was suffering in his mind.
But this "something" in his half-sleep which had been the clue to everything — what was it? It had seemed to him a complete solution, turning everything to peace, to satisfaction . . . but what was it? When he recalled it now, in this cold, clear, deadly lucidity into which he had roused himself, it seemed to him as though it had been the Clipping Stone! But how could the Clipping Stone be a clue to anything — least of all to what he was going to do to the Dog?  The Jobber began to suffer. A cold, grey, not-to-be-pushed-off wedge of desolate misery seemed to come in now through that window opposite him. He felt as if in the act of possessing Perdita he had lost his main-spring. All was done, all was over. To sink down upon blood and ashes and let what must be be — that was all that remained..."

 

"Tandis qu'il s'agitait ainsi dans le silence de cette nuit calme qu'éclairaient les étoiles, qu'éventaient de douces brises marines exhalées par la Plage de Galets et pénétrant par la fenêtre ouverte, son sens de la réalité objective par instants s'affaiblissait. Skald était saisi par les transports étranges d'une joie triomphante faite des souvenirs de la nuit, de la virginité ravie de sa bien-aimée, de la passion qu'il avait mise à la faire sienne, de la mêlée fougueuse de leur chair. Et à mesure que grandissait cette exaltation il avait le sentiment que le sang, la mort, le coup par lequel il allait débarrasser le monde du Bouledogue étaient les éléments d'une transaction mystique terrible, magnifique, miraculeuse, qu'il n'avait qu'à mener à bien pour que tout fût racheté. Il devait être environ trois heures quand cette sensation de victoire le souleva pour la dernière fois. Dans son demi-sommeil fiévreux, depuis longtemps, quelque chose en lui répondait à un appel, à une voix qui proposait un éclaircissement, une solution. Une fois il avait par un sursaut, un gémissement convulsif, dérangé Perdita et l'avait entendue répéter :
« Du sang... du sang... » puis elle était retombée dans son inconscience. Il prit pour allant de soi qu'elle ignorait ce qu'il endurait. Mais qu'était-ce donc qui, dans ce demi-sommeil, venait de lui apporter la clef de tout, lui avait paru contenir la solution parfaite, le moyen de tout dénouer dans la paix et le contentement? Qu'était-ce donc? Dans l'état de lucidité implacable où il s'éveillait à présent il lui semblait que c'était la Pierre de l'Étau ! Mais comment? La Pierre ne pouvait rien arranger ! Et moins encore en ce cas qu'en tout autre !
Elle n'avait aucun rapport avec l'affaire qu'il allait régler ! Aucun rapport avec le Bouledogue ! Skald commença à souffrir. Grise, glaçante, déchirante, impossible à repousser, une détresse semblait enfoncer son tranchant par la fenêtre qui lui faisait face. Il avait l'impression qu'en prenant Perdita il avait perdu son mobile essentiel. Tout était fini. S'enfoncer dans le sang et la cendre, laisser ce qui devait arriver arriver — rien d'autre ne restait à faire..."

 


"Maiden Castle" (1936, "Camp retranché")
"Dans Camp retranché (1936), des personnages plutôt complexes s'entrecroisent. Ils portent le lourd fardeau des obsessions de l'auteur: hantise du joug paternel, déviations sexuelles et mentales, sensations érotico-mystiques. Dorchester devient une ville enchantée..." (Editions Grasset)

 

 

"Autobiography" (1934)
"John Cowper Powys naît dans un presbytère de l'ère victorienne où le pasteur, son père, tel un démiurge nimbé de légendes druidiques, le marque de son empreinte en lui ouvrant, non les voies du Seigneur, mais l'univers du fétichisme. Sa mère figure seulement sous le voile d'une dédicace et il ne fera que d'hermétiques allusions à ses sœurs et à sa femme dans ce «récit de son aventure humaine». Enfant, il est tourmenté par la peur et le sadisme, mais exalté par le sentiment d'être magicien et les enchantements des sables de la mer. Jeune homme, il entre en extatiques communications avec «l'inanimé», mais il hante Brighton et ses casinos, comme il courra ensuite les «burlesques» américains, harcelé par son vice érotico-mystique de «moine satyre». C'est un «rat de bibliothèque», mais c'est aussi un «acteur-né», qui, durant vingt ans, exercera aux États-Unis un don magnétique de «conférencier ambulant». C'est un obsédé qui oscillera souvent sur les bords de la démence mais qui, à soixante ans (et ici se devine une présence féminine aussi précieuse que discrète), a dompté ses démons : devenu démiurge à son tour, il anime les personnages de son Autobiographie et de ses grands romans du souffle protéen de son génie." (Editions Gallimard)


Ambrose McEvoy (1878-1927)
"La Reprise" - Aberdeen Art Gallery and Museums (1912) - "Sir James Taggart" - Aberdeen Art Gallery and Museums (1917) - "Mrs Claude Johnson" - Tate Britain - London (1926) - "Mrs Lydia Russell" - The Potteries Museum & Art Gallery - Stoke-on-Trent - "The Artist's Mother" - Walker Art Gallery -  "Mrs Cecil Baring (1876–1922)" - Walker Art Gallery...


Ford Madox Ford (1873-1939)
Né à Merton, dans le Surrey, élevé dans un milieu artistique - fils d'un critique musical et petit-fils du peintre préraphaélite Ford Madox Brown (1821-1893), Ford Hermann Hueffer, dit Ford Madox Ford, écrit sa première nouvelle, "The Shifting of Fire" (1892) à dix-huit ans. La critique littéraire a retenu sa collaboration avec Joseph Conrad (The Inheritors, 1901) et son chef d'oeuvre moderniste "The Good Soldier" (1915). Ford part au front sous la Première Guerre mondiale, où il est gazé et devient partiellemnt sourd : il s'installe en France et publie les quatres volumes de "Parade's End" (1928), long roman sur la guerre.

 

"The Good Soldier : A Tale of Passion" (1915)
 Controversé, le roman met en scène comme narrateur un riche Américain désoeuvré, John Dowell, dont la perception de la réalité va évoluer au fur et à mesure qu'il découvre de nouveaux éléments du passé ou acquiert une meilleure compréhension d'évènements antérieurs. C'est ainsi que Dowell décrit l'amitié profonde qui le lie à Edward Ashburnham, le "bon soldat", puis prend conscience de la liaision que sa femme, Florence, entretient avec ce dernier, ce qui lui fait reprendre de bout en bout l'histoire de cette amitié et la réinterpréter...

 

"I don't know. And there is nothing to guide us. And if everything is so nebulous about a matter so elementary as the morals of sex, what is there to guide us in the more subtle morality of all other personal contacts, associations, and activities ? Or are we meant to act on impulse alone ? It is all a darkness."

 

"Je ne sais pas. Et il n'y a rien qui puisse nous guider. Et si quelque chose d'aussi élémentaire que la morale sexuelle reste à ce point nébuleux, qu'en sera-t-il des aspects moraux plus subtils encore de nos autres contacts, relations et activités personnels? Ou bien sommes-nous censés obéir à nos impulsions? Tout cela n'est que ténèbres."


"Parade's End" (1928, "Finies les parades")
C'est l'un des classiques sur la Première guerre mondiale : il retrace avec simplicité et exhaustivité l'engagement dans la guerre d'un brillant statisticien, fils d'une famille aisée, Christopher Tietjen, l'érosion de son mariage avec la sordide Sylvia, les préoccupations et activités des civils, et le perte de toutes ses références.