Max Jacob (1876-1944) -  Jean Cocteau (1889-1963) -  Jean Giraudoux (1882-1944) - Raymond Radiguet (1903-1923) -  ...

Last Update: 11/11/2016 


La littérature comme jeu et façon de vivre, la vie et la littérature se contaminant l'un l'autre dans une même illustration de la pensée et de l'exercice de cette pensée dans l'existence"Pour Max Jacob (1876-1944), pour Jean Giraudoux (1882-1944) et pour Jean Cocteau (né en 1889), la littérature est essentiellement un Jeu, et une façon de vivre en se jouant, une fête, une fantaisie - sarcastique, désinvolte ou souriante, une activité tout artificielle, puisque les problèmes de la vie sont tenus à l'écart, mais aussi un engagement essentiel, puisqu'elle est à elle seule une façon de répondre totalement à la vie. 

L'importance de Max Jacob, par exemple, ne s'explique pas seulement par la qualité de son œuvre, mais par le personnage qu'il incarna; la contamination subtile de l'œuvre et de la vie emprunta les voies les plus diverses, mais fut maintenue jusqu'au bout, de la bohème un peu satanique au dépouillement religieux des dernières années : l'influence de Max Jacob sur les écrivains et les peintres qui le fréquentaient fut considérable. Écrivain étonnamment doué, il laisse une œuvre très neuve d'accent et de vision, très diverse puisqu'elle va du récit ("Le Terrain Bouchabaile", 1923) aux poèmes du "Laboratoire central" (1921), aux proses du "Cornet à Dés" (1917), aux prières des "Méditations religieuses" (1948). Une fantaisie étincelante, une cocasserie incomparable dissimulent un pouvoir étrangement corrosif; l'ingénuité rend un son grinçant; les Jeux les plus frivoles - coq-à-l'âne, calembour, contrepetterie - se donnent libre cours et l'on s'émerveilIe autant que l'on s'amuse, pour s'Inquiéter bientôt de l'écho sardonique d'un rire qui semblait fraîcheur et enjouement. Entre la grâce la plus exquise et la subtilité la plus desséchante, entre la sincérité et la parodie, l'œuvre se déchire - comme l'homme s'est déchiré.

li y a de cela aussi chez Jean Cocteau et la silhouette mondaine du grand couturier des lettres françaises semble parfois répondreà la bohème pittoresque de Max Jacob. Même contamination de l'œuvre et de la vie, même affectation ou, du moins, même équivoque sincérité, un jeu analogue avec les mots, les choses, les êtres et soi-même. Jeu mené par une

main très sûre et très prestigieuse, d'ailleurs, et assez envoûtant pour nous dérober le sentiment des conditions suspectes dans lesquelles il opère parfois : les strophes célèbres de "Plain-Chant", où les ruptures les plus modernes sont associées à la prosodie de Malherbe, où l'ingéniosité la plus experte a pour fin d'éveiller le sentiment le plus vrai, sont à la fois une étonnante réussite et un tour de prestidigitation assez inquiétant. Étroitement liée au moderne, à quelques-uns de ses aspects profonds et aussi à ses modes les plus éphémères et les plus irritantes, l'œuvre de Cocteau tente de lui soumettre le prestige des plus vieilles mythologies : mais la réussite elle-même est minée par l'impression d'artifice qu'elle suggère. Les mythes de Cocteau, son fantastique, son surréalisme donnent souvent le sentiment d'un bric-à-brac somptueux mais hétéroclite et clinquant. Cependant, des récits comme "Thomas l'Imposteur" (1923) et "Les Enfants terribles" (1929) prennent place parmi les expressions les plus pures et les plus saisissantes du désespoir moderne et, sous tant de bariolages d'Arlequin, Il y a parfois dans la poésie de Cocteau comme une nudité incomparable : "Le Discours du grand Sommeil", "L'Ange Heurtebise" nous introduisent par instants dans une sorte de silence soyeux, de vide cristallin où s'approche ce qu'ii ya de plus précieux et impalpable dans la poésie.

Bien qu'ii n'ait écrit d'autres poèmes que ceux qu'ii a introduits dans ses romans (les quelques chansons d' "Elpenor" et de "Suzanne et le Pacifique"), Giraudoux est constamment un poète. Des analogies qu'ii est seul à percevoir nous imposent un monde imprévu, précieux, scintillant. Épithètes, images, métaphores volent inlassablement à l'appel du chef d'orchestre prestigieux, l'entourant de leur foule domestique et bariolée comme les oiseaux de son ile, Suzanne. Et pour avoir exprimé cet univers poétique dans les genres accessibles du roman et du théâtre, pour avoir compensé le modernisme de la vision et du langage par la culture d'un brillant élève de Rhétorique supérieure, pour avoir adouci par une sorte d'urbanité et d'aménité rassurante la pointe d'une subtilité si souvent agressive, et discipliné la jungle d'une imagination très imprévue et très prolixe par le mécanisme voyant de quelques grandes conventions de style, nul n'a plus efficacement contribué à faire entrer dans le domaine public les hardiesses d'une sensibilité et d'une écriture nouvelles...."

(de l'incomparable Gaëtan Picon, Panorama de la nouvelle littérature française, 1960, Gallimard) & (Portrait de Max Jacob, Pierre De Belay, 1933, musée des Beaux-Arts de Quimper) 


Max Jacob (1876-1944)

Fils d'un antiquaire juif, Max Jacob naquit à Quimper puis vécut à Paris, où il fréquentera Apollinaire, devint l'ami de Picasso et exerça toutes sortes de métiers : il fut tour à tour employé de commerce, balayeur, mais aussi peintre de talent et critique d'art. En 1909, le Christ lui apparaît : cette vision le fait passer par les émotions les plus intenses et entraîne sa conversion (1914). 

De 1921 à 1928, il se retire à Saint-Benoit-sur-Loire. Il est arrêté par les nazis et interné au camp de Drancy, où il meurt en 1944. 

Son oeuvre est marquée par une surprenante dualité, fantaisie et mysticisme : "Oeuvres burlesques et Mystiques de Frère Matorel" (1912), "Le Cornet à dés" (poèmes en prose, 1917), "La Défense de Tartuffe" (1919), le "Laboratoire central" (1921), "Les Pénitents en maillots roses" (1925). Max Jacob révèle parfois une angoisse si profonde que l'on peut penser que son humour proche de la mystification est un moyen de défense contre l'incompréhension du monde.

 

"Sous les caps du passé, océan sans rivage

Je contemple un amour emporté par les vents

Les troupeaux fugitifs en la nuit de mon âge

Disparaissent. Mes yeux sont les lampes du temps.

Terres mémoriales, mes îles fortunées!

Seigneurial délice, majestueux repos!

Les rapides chevaux de mes vertes années

N'ont pas lassé mon coeur du bruit de leurs sabots.

J'ai tissé, j'ai tissé de vents et de paroles

Un voile au long col gris tenu par les péchés

De mon dernier portail il cache l'Acropole

Et courbe vers le sol un casque empanaché.

As-tu faim de la terre? Rêves-tu de royaumes?

Changerais-tu de peau, de pays, de couleur?"


Jean Cocteau (1889-1963) 

Acteur de tous les avant-gardes artistiques, on a reproché à Cocteau sa facilité. Derrière l’univers féerique, ses personnages sont en quête d’eux-mêmes.

Né à Maison-Laffitte, Jean Cocteau prit place dans une famille bourgeoise, entouré de son père, rentier, de sa mère et de leur deux autres enfants. Il passa son enfance au grès des réceptions musicales que donna son grand-père. Ce dernier, d'une grande culture artistique, n'avait de cesse d'initier le petit cancre de la famille à la musique. Cette période probatoire influencera considérablement sa perception créatrice tout au long de sa vie. Elle s'affirmera notamment dans la formation, par Cocteau lui-même, du Groupe des Six (Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Georges Auric, Louis Durey, Darius Milhaud et Francis Poulenc). Mais son père Georges Cocteau se suicide dans son lit . Jean n'a alors que 9 ans, la mort, le suicide et le sang vont à tout jamais préfigurer ses oeuvres (''Le Sang d'un Poète'', ''L'Aigle à Deux Têtes'', ''Le Testament d'Orphée''...). Le tragique restera l'une des préoccupations majeures du poète, une exorcisation jamais comblée. Sa mère élèvera donc seule cet être difficile qui refuse de grandir, trouvant dans les états pathologique un moyen de se faire choyer. Aidée par une gouvernante allemande, Cocteau découvrit, très tôt, le monde du spectacle et de l'illusion. En 1908, Cocteau, alors âgé de 19 ans, fera la connaissance du tragédien Edouard de Max. Ce dernier, fasciné par l'écriture de Jean, décida d'organiser une lecture de ses poèmes au Théâtre Fémina, sur les Champs-Elysées. Dorénavant Jean Cocteau ne voudra fréquenter que les grands : Catulle Mendès, Marcel Proust, la Comtesse de Noailles, les Rostand... Il se promènera dans les rues de Paris, affichant un style très provoquant. Cocteau est devenu un dandy...

 

Cocteau se tourne vers les dadaïstes, avec lesquels il organise des spectacles de choc (Parade, 1917 ; le Bœuf sur le toit, 1920 ; les Mariés de la tour Eiffel, 1924). Mais il devient suspect pour être de toutes les avant-gardes, l'instabilité le brûle. Du feu d'artifice de la prime jeunesse (Plain-Chant, 1923) aux interrogations de la maturité (Allégorie, 1941 ; la Crucifixion, 1946 ; Clair-Obscur, 1955 ; Requiem, 1962), c'est une même «difficulté d'être». Comme il le dit, s'il saute sans cesse d'une branche à l'autre, c'est toujours dans le même arbre. Il publie des romans (le Potomak, 1919), dont la poésie n'est jamais exclue. Le Grand Écart (1923), Thomas l'Imposteur (1923) et les Enfants terribles (1929) lui assurent la notoriété.

Le théâtre (la Machine infernale, 1932 ; les Parents terribles, 1938 ; la Machine à écrire, 1941 ; l'Aigle à deux têtes, 1946) et le cinéma (le Sang d'un poète, 1930 ; l'Éternel Retour, 1944 ; la Belle et la Bête, 1946 ; Orphée, 1949 ; le Testament d'Orphée, 1959) lui vaudront la gloire. 

 

1929 – "Les Enfants terribles" 

Les Enfants terribles inspirés certainement par les souvenirs de son adolescence à Maisons-Laffitte où Cocteau est né, montrent comment s’entrecroisent les thèmes favoris du poète romancier, toujours partagé entre la provocation des situations, la tension paroxystique du drame psychologique et un formalisme classique. Roman de l’adolescence, plus précisément de l’âge ingrat, Les Enfants terribles mettent en scène trois personnages de garçons, Gérard, Paul et Dargelos, figure de chef de bande, liés les uns aux autres, comme dans l’Andromaque de Racine, par un amour circulaire (Gérard aime Paul qui aime Dargelos), et deux figures de « filles » : Élizabeth, la sœur de Paul, et Agathe, une amie d’Élisabeth. Le récit s’ouvre sur la scène, célèbre par sa violente charge poétique, qui, dans la cour du collège, voit Paul recevoir en plein cœur une boule de neige lancée par Dargelos : « Un coup le frappe en pleine poitrine. Un coup sombre. Un coup de poing de marbre. Un coup de poing de statue. Sa tête se vide. Il devine Dargelos sur une espèce d’estrade, le bras retombé, stupide, dans un éclairage surnaturel. »

On retrouve dans Les Enfants terribles les thèmes de prédilection de Cocteau : homosexualité, mensonge, drogue, inceste, qui servent à créer un univers interdit aux adultes, marqué par la transgression et la révolte, porté par une exigence d’absolu et de pureté empruntée aux grands mythes de la tragédie grecque.

 

Jean Cocteau, homme de tous les genres et de tous les arts, nous enseigne que la poésie ne doit rien ignorer de ce qui nous entoure, de ce qui nous concerne, de ce qui nous angoisse ou nous submerge...

Plain-Chant, Je n'aime pas dormir..

 

Je n'aime pas dormir quand ta figure  habite

La nuit, contre mon cou;

Car je pense à la mort, laquelle vient si vite

Nous endormir beaucoup.

Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!

Est-il une autre peur?

Un jour, ne plus entendre auprès de mon oreille

Ton haleine et ton coeur.

Quoi, ce timide oiseau, replié par le songe

Déserterait son nid,

Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge

Par quatre pieds fini.

 

 

Puisse durer toujours une si grande joie

Qui cesse le matin,

Et dont l'ange chargé de construire ma voie, 

Allège mon destin.

Léger, je suis léger sous cette tête lourde

Qui semble de mon bloc,

Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,

Malgré le chant du coq.

Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,

Où règne une autre loi,

Plongeant dans le sommeil des racines profondes

Loin de moi, près de toi.

 


Jean Cocteau écrits en 1916-1918 (publiés en 1924), la substance de ses poèmes "Discours du grand sommeil", simple, directe, "Je n'entre pas en toi /Je ne sors pas de toi. / Je somnole intérieur", il y parle de la guerre, de son horreur froide...

"J’ai une grande nouvelle triste à t’annoncer : je suis mort. Je peux te parler ce matin, parce que tu somnoles, que tu es malade, que tu as la fièvre. Chez nous, la vitesse est beaucoup plus importante que chez vous. Je ne parle pas de la vitesse qui se déplace d’un point à un autre, mais de la vitesse qui ne bouge pas, de la vitesse elle-même. Une hélice est encore visible, elle miroite ; si on y met la main, elle coupe. Nous, on ne nous voit pas, on ne nous entend pas on peut nous traverser sans se faire mal. Notre vitesse est si forte qu’elle nous situe à un point de silence et de monotonie. Je te rencontre parce que je n’ai pas toute ma vitesse et que la fièvre te donne une vitesse immobile rare chez les vivants. Je te parle, je te touche. C’est bon, le relief ! Je garde encore un souvenir de mon relief. J’étais une eau qui avait la forme d’une bouteille et qui jugeait tout d’après cette forme. Chacun de nous est une bouteille qui imprime une forme différente à la même eau. Maintenant, retourné au lac, je collabore à sa transparence. Je suis Nous. Vous êtes Je.

Les vivants et les morts sont près et loin les uns des autres comme le côté pile et le côté face d’un sou, les quatre images d’un jeu de cubes. Un même ruban de clichés déroule nos actes. Mais vous, un mur coupe le rayon et vous délivre. On vous voit bouger dans vos paysages. Notre rayon à nous traverse les murs. Rien ne l’arrête. Nous vivons épanouis dans le vide.

Je me promenais dans les lignes. C’était le petit jour. Ils ont dû m’apercevoir par une malchance, un intervalle, une mauvaise plantation du décor. J’ai dû me trouver à découvert stupide comme le rouge-gorge qui continue à faire sa toilette sur une branche pendant qu’un gamin épaule sa carabine. J’arrangeais ma cravate, je me disais qu’il allait falloir répondre à des lettres. Tout à coup, je me suis senti seul au monde, avec une nausée que j’avais déjà eue dans un manège de la foire du Trône. L’axe des courbes vous y décapite, vous laisse le corps sans âme, la tête à l’envers et loin, loin un petit groupe resté sur la terre au fond d’atroces miroirs déformants.

Je n’étais ni debout, ni couché, ni assis, plutôt répandu, mais capable de distinguer, ailleurs, contre les sacs, mon corps comme un costume ôté la veille. Surtout que j’avais souvent remarqué à Paris, dans ma chambre, au petit jour, cet air fusillé d’une chemise.

J’avais cet air- là de vieux costume, de chemise par terre , de lapin mort, sans l’avoir, puisque ce n’était pas moi, comme la chambre à laquelle on pense et la même chambre dans laquelle on se trouve. .Alors, j’eus conscience d’être la fausse chambre et d’avoir franchi par mégarde une limite autour de laquelle les vivants, sans lâcher prise, arrangent leurs jeux dangereux.

Avais-je lâché prise ? Je me sentais sorti de la ronde, débarqué en somme, et seul survivant du naufrage. Où étaient les autres ? Je te parle de tout ça, mais sur le moment, je ne pouvais les situer, ni toi, ni moi, ni personne.

Une des premières surprises de l’aventure consiste à se sentir déplié. La vie ne vous montre qu’une petite surface d’une feuille pliée un grand nombre de fois sur elle- même. Les actes les plus factices, les plus capricieux, les plus fous des vivants s’inscrivent sur cette surface infime. Intérieurement, mathématiquement, la symétrie s’organise. La mort seule déplie la feuille et son décor nous procure une beauté, un ennui mortels

Constater cela me suppose sorti du système. Il est donc anormal que je constate. Je ne constaterai plus dans quelques temps Ce temps représentera-t-il chez vous  une seconde ou plusieurs siècles ? Bientôt, je ne comprendrai plus ce que je suis, je ne me souviendrai plus de ce que j’étais, je ne viendrai plus parmi vous. Ah, solitude ! Nageur noyé, déjà je fonds ! Déjà, je suis écume ! Tu sais, j’ai peine à trouver des mots qui répondent aux choses que j ‘éprouve. Aucune puissance ne m’a défendu cet essai d’éclaircir les mystères, mais je me sens déjà un drôle de coupable car je suis déjà l’organisation que je dénonce. Et je ris moi-même, comme les affiliés se voyant trahis par un novice mal au courant de leurs secrets tellement j’ai de peine à expliquer ma pénombre.

Mais, du reste, ce que je te raconte n’est-il pas un simple reflet de ce que tu penses ? Je ne dis pas cela pour construire autour de toi un piège en glaces. Je m’exprime encore trop humainement pour ne pas me méfier de moi.

Ce qui m’étonne, c’est que je parle comme tes livres, que je sache si bien ce qu’ils contiennent. J’étais de ceux qui doutent. Tu ne me grondais pas. Tu ne m’expliquais pas. Tu me traitais comme un enfant, comme une femme. J’étais naïvement ton ennemi. Je te demande pardon. C’est pour te demander pardon que j’ai fait l’étrange effort d’apparaître. La poésie ressemble à la mort. Je connais son oeil bleu. Il donne la nausée. Cette nausée d’architecte toujours taquinant le vide, voilà le propre du poète. Le vrai poète est comme nous, invisible aux vivants. Seul ce privilège le distingue des autres. Il ne rêvasse , à nous pas ; il compte. Mais il avance sur un sable mouvant et, quelquefois, sa jambe enfonce jusqu’à nous.

Maintenant, je dénombre tes mécanismes. Je comprends ta pudeur que je confondais avec ma nuit.

Avec le public, j’ai souvent pris pour des ébauches tes pages discrètes comme les blocs de quartz où l’eau solide pense une forme dont un angle seul apparaît.

Et tes givres, tes décalcomanies, ce mot de l’énigme écrit à l’encre sur une feuille pliée vite en deux que tu ouvre ne contenant plus qu’un catafalque. Et, dis-moi, lorsque les naufragés du Ville de St Nazaire racontent qu’ils virent tous, la nuit en pleine mer, un Casino avec des marches, des lampions, des massifs de lauriers roses ; la mer, la brume et la faim, ne firent-ils pas oeuvre de poète ? Voilà qui ne relève pas de cette hallucination individuelle que te reprochent tant les aveugles. Mais ces gens de la felouque étaient accordés par la souffrance Je ne souffrais pas avant de mourir. Maintenant, ma souffrance est celle d’un homme qui rêve qu’il souffre. Ce rêve est généralement provoqué par quelque douleur.

Tout cela s’apparente au tour dont je viens d’être victime .On dirait que c’est un vieux mort qui te parle. Il est si tôt que la relève ne m’a même pas encore trouvé. Je suis aussi auprès de ma mère. Je te vois dans ton lit et je me vois dans la pause d’un homme myope qui cherche son lorgnon sous un meuble. Je commence à me dissoudre. Pour que tu comprennes, il faudrait multiplier à l’infini le mensonge que fait une boulette qu’on roule avec le bout de ses doigts croisés l’un sur l’autre.

Je voudrais qu’on me dise depuis combien de temps je suis mort."

(Extrait du "Discours du Grand Sommeil ", Oeuvres complètes de Jean Cocteau aux éditions Marguerat)


Raymond Radiguet (1903-1923)

"Raymond Radiguet est l'aîné d'une fratrie de six enfants dont le père est un caricaturiste apprécié. A quinze ans, il a déjà lu et apprécie Mme de Lafayette, Proust, Rimbaud, Mallarmé ou Lautréamont, et choisit d'abandonner ses études pour s'essayer dans le journalisme. Introduit par André Salmon, Raymond Radiguet s'impose aisément dans le Tout-Paris artistique du moment et rencontre Jean Cocteau, avec lequel il partagera désormais grande part de son temps. En 1919, alors qu'il collabore aux revues de Tristan Tzara et d'André Breton, il écrit avec Cocteau 'Paul et Virginie' et publie 'Les Joues en feu'. Puis, toujours encouragé par Cocteau, il écrit 'Le Diable au corps'. Ce roman qui paraît en 1923 chez Bernard Grasset, connaît immédiatement l'immense succès que l'on sait. Fortement impressionné, Radiguet ordonne un peu plus sérieusement sa vie de bohème et travaille à la rédaction du 'Bal du comte d'Orgel' , mais il est soudainement frappé par une fièvre typhoïde et meurt le 12 décembre 1923, à vingt ans. Préfacé par Cocteau, 'Le Bal du comte d'Orgel' paraît durant l'été 1924."

 

"Le Diable au corps"

En mars 1923 paraît "Le Diable au corps", qui faillit s'appeler La Tête la première. Radiguet avait noté dans ses brouillons: «Un amour restitue ses dix-huit ans à un quinquagénaire ; une déception quadruple l'âge du jouvenceau.» C'est le récit autobiographique de l'amour adultère entre le lycéen François et Marthe, dont le fiancé croupit dans les tranchées, et plus largement encore c'est la peinture d'une jeunesse tôt mûrie, entraînée plus vite et plus loin que ses aînés dans les « grandes vacances » de la guerre.

 

"Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis quelque temps déjà, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office. Il pleuvait. Tant mieux ! La pluie couvrirait le bruit. Apercevant que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en route. Déjà la précaution des bottines était impossible ; à cause de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je m'y suspendais, l'une d'elles tomba.

Mon angoisse décupla le bruit de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais le panier avec mes dents ; je tombai dans une flaque. Une longue minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf !

Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain. La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J...

J'hésitai longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite. Je cachai tout de même mes victuailles. La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai encore mes bottines avant de prendre l'escalier.

Marthe était si nerveuse ! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant dans sa chambre. Je tremblai ; je ne trouvai pas le trou de la serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller personne. Je butai dans l'antichambre contre le porteparapluies. Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme ! J'ouvris. Je murmurai :

– Marthe ?

Elle répondit :

– Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours plus tôt ?

Elle me prenait pour Jacques ! Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait donc venir dans huit jours ! J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de dire : « C'est moi », et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai dans le cou.

– Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc.

Alors, elle se retourna et poussa un cri. D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre la peine de s'expliquer ma présence nocturne :

– Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal ! Déshabille toi vite.

Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit :

– Veux-tu que je t'aide ?

Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel. Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda : c'était fou de rester nu ; il fallait me frictionner à l'eau de Cologne. Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit. « Il devait être de ma taille. » Un costume de Jacques ! Et je pensais à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru.

J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre. Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement :

– Non. Je veux te voir t'endormir.

À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis de force. Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers moments d'amour. Elle fut donc plus heureuse que moi.

Mais la minute où nous nous désenlaçâmes, et ses yeux admirables, valaient bien mon malaise. Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans les tableaux religieux. Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres. C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe appartînt à son mari plus qu'elle ne voulait le prétendre. Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour davantage.

En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme : la jalousie. J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps..."

 

Raymond Radiguet décrit dans son roman "Le bal du comte d'Orgel" les fastueuses soirées de Misia Godebska (1872-1950), l'une des femmes les plus courtisées de la Belle Époque. 

Née à Saint-Pétersbourg dans une famille d'artistes, d'un père sculpteur d'origine polonaise et d'une mère musicienne, Misia fut modèle de Renoir, Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard et Vallotton, élève du compositeur Gabriel Fauré, amie de Stravinsky, de Ravel, intime de Mallarmé, inspiratrice de Proust et de Cocteau. Elle incarne tour à tour, l'idéal de la Parisienne élégante, lectrice de La Revue blanche, devenue Madame Thadée Natanson en 1893, puis soutient avec ferveur les milieux artistiques d'avant-garde et les ballets de Serge de Diaghilev, après son remariage en 1908 avec le peintre d'origine catalane José Maria Sert. Ses dîners et ses soupers après spectacles sont courus du Tout-Paris et sa vie sentimentale a forgé sa légende au même titre que sa vie sociale. Plus tard, elle ne parviendra pas à surmonter l'abandon de Sert pour la jeune Roussadana Mdivani et mourra dans la solitude dépendante à la morphine.

 


"Auprès du grand public, Giraudoux fut comme l'ambassadeur du nouveau langage; il a acclimaté (en la désamorçant quelque peu) l'irrationalité de la métaphore poétique, à laquelle la narration recourt constamment. Des Provinciales à Électre, de Suzanne et le Pacifique (son chef-d'œuvre sans doute) à La Guerre de Troie n'aura pas lieu, son œuvre, qu'elle soit romanesque ou théâtrale, datée des années 20 ou des années 30, est l'une des plus caractéristiques d'un moment. Elle évoque un monde accueillant, luxueux, férial, qui ressemble à un spectacle de gala réglé avec minutie, un monde où chaque chose est à sa place, colle à sa définitíon et, parfaitement justifiée, brille ainsi de son plus pur éclat. Bien loin de transporter dans l'œuvre les problèmes de la vie, comme la génération qui suivra, elle fait de la vie tout entière une sorte de féerie littéraire : et l'on peut dire de Giraudoux, plus justement encore qu'ii ne le dit de son héros Racine, qu'ii n'est pas en lui un seul sentiment qui ne soit un sentiment littéraire. Aussi, nous voyons bien que la littérature actuelle - celle que nous éprouvons comme nôtre - commence après Cocteau et après Giraudoux comme elle commence après Roger Martin du Gard et François Mauriac...." (Gaëtant Picon)