Honoré de Balzac (1799-1850) - Charles Nodier (1780-1844) - Alfred de Vigny (1797-1863) - George Sand (1804-1876) - ...

Last update : 03/03/2017

Dans la première moitié du 19e siècle, Stendhal et Balzac ont pour ambition commune de faire de la littérature le reflet de la réalité : "un roman est un miroir qui se promène sur une grande route", pour reprendre une citation de Stendhal. Le mot même de Réalisme apparaît, en 1836, dans la Chronique de Paris, sous la plume de Gustave Planche, réalisme qu'il combattra dix ans plus tard en devenant un adversaire acharné de Courbet. Ce premier réalisme des années 1830 apparaît donc avec "l'histoire naturelle de la société" qu'installe dans la Littérature la Comédie humaine de Balzac. Un second réalisme s'imposera trente ans plus tard avec la génération suivante et Gustave Flaubert (L'Education sentimentale, 1869). Le naturalisme d'Emile Zola (Les Rougon-Macquart, 1871-1893) et l'oeuvre de Marcel Proust (A la Recherche du Temps perdu, 1913), assureront la continuité de cette nouvelle épopée romanesque qui s'empare du monde pour le reconstruire et y réfugier son existence, tant pour l'auteur que pour ses lecteurs. Pour lors, dans ce premier temps, le roman du XIXe siècle ne débute donc véritablement sa narration que dans une scène très spécifique qui lui permettra non seulement de camper l'ensemble du décor et des personnages, mais aussi la "tension romanesque", ce quasi champs de forces sociales dans lequel apparaît le personnage central : réception aristocratique, salon littéraire, dîner bourgeois, fête de famille, autant de possibilités de mettre en relief un milieu, les éventuels entrecroisements de conflits, la future intrigue principale que va emprunter le protagoniste principal...

 

In the first half of the 19th century, Stendhal and Balzac had the common ambition of making literature reflect reality:"a novel is a mirror that walks along a main road", to quote Stendhal. The very word Realism appears, in 1836, in the Chronique de Paris, under the pen of Gustave Planche, realism that he fought ten years later by becoming a fierce opponent of Courbet. This first realism of the 1830s thus appears with the "natural history of society" that the Human Comedy of Balzac sets up in literature. Thirty years later, with the next generation and Gustave Flaubert (L' Education sentiale, 1869), a second realism emerged. The naturalism of Emile Zola (Les Rougon-Macquart, 1871-1893) and the work of Marcel Proust (A la Recherche du Temps perdu, 1913), will ensure the continuity of this new Romanesque epic that seizes the world to rebuild it and take refuge in its existence, both for the author and his readers....

En la primera mitad del siglo XIX, Stendhal y Balzac tenían la ambición común de hacer que la literatura reflejara la realidad:"una novela es un espejo que camina por un camino principal", según Stendhal. La misma palabra realismo aparece, en 1836, en la Chronique de Paris, bajo la pluma de Gustave Planche, realismo que luchó diez años más tarde convirtiéndose en un feroz oponente de Courbet. Este primer realismo de los años 1830 aparece así con la "historia natural de la sociedad" que la Comedia Humana de Balzac establece en la literatura. Treinta años más tarde, con la siguiente generación y Gustave Flaubert (L' Education sentiale, 1869), surgió un segundo realismo. El naturalismo de Emile Zola (Les Rougon-Macquart, 1871-1893) y la obra de Marcel Proust (A la Recherche du Temps perdu, 1913), asegurarán la continuidad de esta nueva epopeya románica que se apodera del mundo para reconstruirlo y refugiarse en su existencia, tanto para el autor como para sus lectores....

 


Au temps de Balzac, c'est le romancier qui assume cette part de sociologie descriptive qui, de nos jours, a pris son autonomie comme discipline à part entière. A l'époque de la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe (1830-1848), le bourgeois est le grand consommateur des publications et des monographies telles que ces fameuses "Les Français peints par eux-mêmes", il est alors avide de se reconnaître, de se voir décrit, d'intégrer "physiologiquement" la trame et les intrigues que les romanciers construisent pour le satisfaire. L'illustrateur Henry Monnier (1799-1877) est le créateur du caricatural, et extraordinairement populaire, "Monsieur Prudhomme", ce personnage grassouillet, conformiste, solennel et imbécile, professeur d’écriture et expert assermenté auprès des tribunaux (Scènes populaires, 1830, Physiologie du bourgeois, 1841, Les Industriels: Métiers et professions en France, 1842, Les Bas-fonds de la société, 1862), qui, pour Balzac, s’impose comme "l’illustre type des bourgeois de Paris" et dont il tente de suivre les traces dans "Les Employés" (1838), "Les Petits Bourgeois" (1843)...

 

Honoré de Balzac (1799-1850) 

La vie de Balzac, dit-on, ne peut être séparée de son oeuvre : sa "Comédie humaine" qui couvre la période 1789-1850, débute en 1829 avec "Les Chouans" et comptera 87 ouvrages terminés en 1845 sur 91, et trois à quatre mille personnages. Né à Tours, fils de roturier qui rêve de noblesse, refusant d'être notaire par volonté d'être littérateur, il est dès 1823 initié aux milieux aristocratiques de la capitale par sa maîtresse de quinze ans son aînée, Laure de Berny, amour d'une dizaine d'années qui lui inspirera "Le Lys dans le vallée". Il connait alors bien des échecs financiers et littéraires, notamment d'éditeur, promène son personnage débonnaire et généreux dans les salons, et découvre ainsi l'un des thèmes récurrents de son oeuvre, à l'origine de toutes les passions dévastatrices et de toutes les intrigues, l'argent : "le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié", écrit-il dans Le Père Goriot. Enfin, une dernière thématique vient conforter la représentation qu'il se fait de l'existence : fondamentalement, on ne peut espérer une adéquation entre les aspirations individuelles et une réalité sociale par essence cruelle et implacable, les personnages vertueux n'y ont guère leur place; et, comme la Nature, pour les espèces animales, c'est bien le milieu social qui détermine de part en part l'individu, en lui affectant un type social (quasi zoologique) - financier, commerçant, médecin, politicien, bourgeois de province... -  et en parvenant à le grandir malgré ses intentions le plus souvent mesquines. Le personnage emblématique de Rastignac parvient, au contact de la réalité, à assumer son ambition dévorante comme moteur de toute son existence. 

Après bien des échecs, Balzac choisit la voie du journalisme, et publie nombre de croquis, nouvelles, articles de variété ou d'actualité. Il acquiert enfin un certain renom par ses récits fantastiques et philosophiques, dont le couronnement est, en 1831, "la Peau de chagrin". Il devient ainsi l'une des figures du nouveau et fébrile Paris,  mais ne semble pas plus heureux et jette son argent par les fenêtres, rêve de fortune politique et de coeur, mais se disperse et ne parvient pas à réaliser ses ambitions. En 1832, il "sent" qu'il porte un "monde" en lui, un monde qui n'est ni fiction ni roman, mais la vie sociale elle-même dans toute sa diversité et dans toute sa vérité, fut-elle impitoyable.

Dans son Avant-propos de la Comédie humaine (1842), Balzac observe en naturaliste la société des hommes, - "Il a donc existé, il existera donc de tout temps des Espèces Sociales comme il y a des Espèces Zoologiques. Si Buffon a fait un magnifique ouvrage en essayant de représenter dans un livre l’ensemble de la zoologie, n’y avait-il pas une œuvre de ce genre à faire pour la Société?" -, enrichissant le regard du Naturaliste des spécificités sociales de cet Homme qui "tend à représenter ses mœurs, sa pensée et sa vie dans tout ce qu’il approprie à ses besoins", et pour lequel "les habitudes, les vêtements, les paroles, les demeures d’un prince, d’un   banquier, d’un artiste, d’un bourgeois, d’un prêtre et d’un pauvre sont   entièrement   dissemblables et changent au gré des civilisation." 

A l'observation succède le récit : "comment   rendre intéressant le drame à trois ou quatre mille personnages que présente une Société? comment plaire à la fois au poète, au philosophe et aux masses qui veulent la poésie et la philosophie sous de saisissantes images?" Comment donner de l'authenticité à ces personnages si ce n'est en insufflant dans le drame, le dialogue, le portrait, le paysage, la description, le souffle de l'épopée, de l'Histoire présente. Pour Balzac, Walter Scott fournit cette dimension qui permet d'accorder "aux faits constants, quotidiens, secrets ou patents, aux actes de la vie individuelle, à leurs causes et à leurs principes autant d’importance que jusqu’alors les historiens en ont attaché   aux événements de la vie publique des nations. La bataille inconnue qui se livre dans une vallée de l’Indre entre  Mme de Mortsauf et la passion est peut-être aussi grande que la plus   illustre   des batailles connues (Le Lys dans la vallée). Dans celle-ci, la gloire d’un conquérant est en jeu; dans l’autre, il s’agit du ciel. Les infortunes des Birotteau, le prêtre et le parfumeur, sont pour moi celles de l’humanité."..

Et pour se faire, il est devenu écrivain à part entière, travaillant de nuit pour payer ses dettes du jour et réécrivant constamment jusqu'aux épreuves de ses romans pour atteindre la perfection. En 1833, avec "Eugénie Grandet", Balzac devient véritablement le romancier de la peinture réaliste des moeurs. La même année, avec "Le Père Goriot", puis en 1839, via une lettre à son éditeur, Balzac donne à l'ensemble de son oeuvre le titre de "Comédie Humaine", suggéré par "La Divine Comédie" de Dante, au cours de laquelle les personnages vont réapparaître directement ou indirectement, mais grandis à la taille d'un symbole.  "L'immensité d'un plan qui embrasse à la fois l'histoire et la critique de la Société, l'analyse de ses maux et la discussion de ses principes, m'autorise, je crois, à donner à mon ouvrage le titre sous lequel il paraît aujourd'hui, la "Comédie Humaine". "En 1845, il répartit ses ouvrages par représentations successives : les "Etudes de moeurs", qui se veulent "le miroir de la vie humaine, les vanités, les vices, les oppositions, les conflits des sexes dans le monde", et qui se subdivisent en six groupes: les "scènes de la vie privée", les "scènes de la vie de province", les "scènes de la vie parisienne", les "scènes de la vie politique", les "scènes de la vie militaire", les "scènes de la vie de campagne"; les Etudes philosophiques, dans lesquelles "le moyen social de tous les effets s'y trouve démontré", comme le spiritisme, la magie, la science du fantastique; enfin les Etudes analytiques, tel que "La Physiologie du Mariage". Si le style peut aujourd'hui paraître verbeux, outrancier, et l'intrigue surchargée de digressions, la société de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, à Paris et en Province, sont dépeintes avec toutes les passions qui les agitent alors, l'argent, la presse, la bureaucratie, mais aussi l'ambition, la cupidité la soif du plaisir, exprimées à travers des images et des formules d'une puissance inoubliable.

 

A 32 ans Balzac, célèbre dans toute l'Europe, s'éprend de la comtesse Hanska, dix années de passion épistolaire qui, lorsqu'elle est devenue enfin veuve en 1841, se traduit en 1850 par le mariage. Entre-temps, son inspiration s'est tarie, usé et épuisé il meurt à 51 ans. Reste une "Comédie humaine" forte de 91 ouvrages (sur les 135 prévus), de 2209 personnages et dont 515 réapparaissent dans plusieurs romans...

 

Les illustrateurs de Balzac - Honoré Victorin Daumier (1808-1879), qui travailla en 1830 au journal humoristique, La Caricature, fondé par Charles Philipon, et auquel collaboraient Achille Devéria, Auguste Raffet et Grandville, prend pour cible la bourgeoisie (soixante planches des "Mœurs conjugales", parues dans Le Charivari, de mai 1839 à octobre 1842; "Les Bons Bourgeois", quatre-vingt-deux planches, publiées entre mai 1846 et juin 1849), la corruption des magistrats et l'incompétence du gouvernement : sa caricature de Louis-Philippe Ier, "Les Poires" (1831), est restée célèbre. Dès la parution de l'édition Furne de "La Comédie humaine" en 1845, il participe à l'illustration des romans d'Honoré de Balzac (Le Père Goriot) et comme lui entend exprimer des typologies sociales, une véritable morphopsychologie humaine. L'illustrateur Henry Monnier (1799-1877) et Paul Gavarni (1824-1866),  collaborateur régulier du Charivari, quotidien satirique d'opposition républicaine, font partie des illustrateurs inspirés par Balzac, tout comme Ernest Meissonier (1815-1891), peintre académique historien..

 

Un soir de mai 1822, Laure de Berny, alors âgée de 45 ans, cède à Balzac qui donne des leçons particulières à sa fille : "elle a été une mère, une famille, un ami, un conseil ; elle a fait l’écrivain, elle a consolé le jeune homme, elle a créé le goût…", écrira-t-il à Mme Hanska, en juillet 1837. Elle mourra en 1836 alors que paraît le "Lys dans la vallée" et semble avoir inspiré le personnage de la belle et maternelle Mme de Morsauf ....

 

"Physiologie du mariage et Petites Misères de la vie conjugale" (1824-1829)

Ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur de la vie conjugale, oeuvre de jeunesse de Balzac publiée un an avant les premières Scènes de la Vie privée qui inauguraient la Comédie humaine. "Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l'aridité des landes et les ossements des ruines : la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l'appui de la croisée, au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville, et que dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont encore solides quoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur à l'attention des antiquaire et des artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons, sans admirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés en figures bizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir le rez-de-chaussée de la plupart d'entre elles. Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d'un logis terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont été tordus par l'action alternative de la pluie et du soleil..."

 

En 1829, Balzac devient un écrivain à la mode en plein âge de montée en puissance de la presse et de la revue (Girardin (la Mode, le Voleur), chez Ratier (la Silhouette), chez Philippon (la Caricature). "Les Chouans"  révèle une révolution désormais dominée par l'usurier et par le policier, une bourgeoisie qui impose sa domination en utilisant l'héroïsme et la naïveté des soldats, c'est aussi la publication des œuvres clés pour la future Comédie humaine, "La Physiologie du mariage", essai de description ironique et clinique d'une institution sacrée, qui fait scandale, puis dans les premiers mois de mars 1830, la "Vendetta", "Gobseck", "Une double famille" et "le Bal de Sceaux", ensemble de textes qu'il fit paraître sous le titre de "Scènes de la vie privée". À la veille de la révolution de Juillet, fréquentant le baron Gérard, de Latouche, Henri Monnier, les salons s'ouvrent à lui... 

 

 1829 – Les Chouans 

Le "Dernier Chouan" est le premier roman que Balzac signa de son nom et certaines des figures clés de la future Comédie humaine apparaissent : d'Orgemont, l'homme d'argent, l'usurier, l'acheteur de biens nationaux ; Corentin, le policier ; Hulot, le brave militaire républicain. Et pour les personnages féminins, Balzac, à la différence de Walter Scott, assemble tableau d'histoire et roman d'une passion, passion du marquis de Montauran et de la belle aventurière, Marie de Verneuil, au service de Fouché. L'action se déroule en 1799, alors que la Bretagne restée monarchique se soulève contre le gouvernement révolutionnaire..

"En considérant ces hommes étonnés de se voir ensemble, et ramassés comme au hasard, on eût dit la population d’un bourg chassée de ses foyers par un incendie. Mais l’époque et les lieux donnaient un tout autre intérêt à cette masse d’hommes. Un observateur initié aux secrets des discordes civiles qui agitaient alors la France aurait pu facilement reconnaître le petit nombre de citoyens sur la fidélité desquels la République devait compter dans cette troupe, presque entièrement composée de gens qui, quatre ans auparavant, avaient guerroyé contre elle. Un dernier trait assez saillant ne laissait aucun doute sur les opinions qui divisaient ce rassemblement. Les républicains seuls marchaient avec une sorte de gaieté. Quant aux autres individus de la troupe, s’ils offraient des différences sensibles dans leurs costumes, ils montraient sur leurs figures et dans leurs attitudes cette expression uniforme que donne le malheur. Bourgeois et paysans, tous gardaient l’empreinte d’une mélancolie profonde ; leur silence avait quelque chose de farouche, et ils semblaient courbés sous le joug d’une même pensée, terrible sans doute, mais soigneusement cachée, car leurs figures étaient impénétrables ; seulement, la lenteur peu ordinaire de leur marche pouvait trahir de secrets calculs. De temps en temps, quelques-uns d’entre eux, remarquables par des chapelets suspendus à leur cou, malgré le danger qu’ils couraient à conserver ce signe d’une religion plutôt supprimée que détruite, secouaient leurs cheveux et relevaient la tête avec défiance. Ils examinaient alors à la dérobée les bois, les sentiers et les rochers qui encaissaient la route, mais de l’air avec lequel un chien, mettant le nez au vent, essaie de subodorer le gibier ; puis, en n’entendant que le bruit monotone des pas de leurs silencieux compagnons, ils baissaient de nouveau leurs têtes et reprenaient leur contenance de désespoir, semblables à des criminels emmenés au bagne pour y vivre, pour y mourir..."

 

1830 – La maison du chat-qui-pelote

Balzac s'emploie à créer un nouveau genre, le roman de mœurs contemporaines, et l'on a pu voir, dans la première scène, dans laquelle le jeune peintre aristocrate contemple le magasin à son ouverture comme le mise en place de l'ensemble des personnages, des décors et ressorts de la Comédie humaine. "La Maison du chat-qui-pelote" est une vieille maison de commerce dans le Paris du Premier Empire sur laquelle règne Guillaume, riche marchand d'étoffe, père de deux filles, Virginie et Augustine. C'est en fait l'histoire d'un mariage raté entre un artiste aristocrate, Théodore de Sommervieux, et une jeune bourgeoise, Augustine, belle et sensible mais ne parvenant pas à s'intégrer dans la vie mondaine et parisienne de son mari. Le thème du mariage, omniprésent chez Balzac ("Mémoires de deux jeunes mariées", "Modeste Mignon", "Une double famille", "La paix du ménage"..) trouve ici une fin tragique avec la mort d'une Augustine désespérée de ne pouvoir survivre dans cette atmosphère mondaine qui structure toute l'existence de son époux..

"Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l’ancien Paris. Les murs menaçants de cette bicoque semblaient avoir été bariolés d’hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-il donner aux X et aux V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversales ou diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes parallèles ? Évidemment, au passage de toutes les voitures, chacune de ces solives s’agitait dans sa mortaise. Ce vénérable édifice était surmonté d’un toit triangulaire dont aucun modèle ne se verra bientôt plus à Paris. Cette couverture, tordue par les intempéries du climat parisien, s’avançait de trois pieds sur la rue, autant pour garantir des eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d’un grenier et sa lucarne sans appui. Ce dernier étage était construit en planches clouées l’une sur l’autre comme des ardoises, afin sans doute de ne pas charger cette frêle maison. 

Par une matinée pluvieuse, au mois de mars, un jeune homme, soigneusement enveloppé dans son manteau, se tenait sous l’auvent de la boutique qui se trouvait en face de ce vieux logis, et paraissait l’examiner avec un enthousiasme d’archéologue. À la vérité, ce débris de la bourgeoisie du seizième siècle pouvait offrir à l’observateur plus d’un problème à résoudre. Chaque étage avait sa singularité. Au premier, quatre fenêtres longues, étroites, rapprochées l’une de l’autre, avaient des carreaux de bois dans leur partie inférieure, afin de produire ce jour douteux, à la faveur duquel un habile marchand prête aux étoffes la couleur souhaitée par ses chalands. Le jeune homme semblait plein de dédain pour cette partie essentielle de la maison, ses yeux ne s’y étaient pas encore arrêtés. Les fenêtres du second étage, dont les jalousies relevées laissaient voir, au travers de grands carreaux en verre de Bohême, de petits rideaux de mousseline rousse, ne l’intéressaient pas davantage. Son attention se portait particulièrement au troisième, sur d’humbles croisées dont le bois travaillé grossièrement aurait mérité d’être placé au Conservatoire des arts et métiers pour y indiquer les premiers efforts de la menuiserie française. Ces croisées avaient de petites vitres d’une couleur si verte, que, sans son excellente vue, le jeune homme n’aurait pu apercevoir les rideaux de toile à carreaux bleus qui cachaient les mystères de cet appartement aux yeux des profanes. Parfois, cet observateur, ennuyé de sa contemplation sans résultat, ou du silence dans lequel la maison était ensevelie, ainsi que tout le quartier, abaissait ses regards vers les régions inférieures. Un sourire involontaire se dessinait alors sur ses lèvres, quand il revoyait la boutique où se rencontraient en effet des choses assez risibles. Une formidable pièce de bois, horizontalement appuyée sur quatre piliers qui paraissaient courbés par le poids de cette maison décrépite, avait été rechampie d’autant de couches de diverses peintures que la joue d’une vieille duchesse en a reçu de rouge. Au milieu de cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau représentant un chat qui pelotait. Cette toile causait la gaieté du jeune homme. Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres modernes n’inventerait pas de charge si comique..."

"...Pour arriver au bonheur conjugal, il faut gravir une montagne dont l’étroit plateau est bien près d’un revers aussi rapide que glissant, et l’amour du peintre le descendait. Il jugea sa femme incapable d’apprécier les considérations morales qui justifiaient, à ses propres yeux, la singularité de ses manières envers elle, et se crut fort innocent en lui cachant des pensées qu’elle ne comprenait pas et des écarts peu justifiables au tribunal d’une conscience bourgeoise. Augustine se renferma dans une douleur morne et silencieuse. Ces sentiments secrets mirent entre les deux époux un voile qui devait s’épaissir de jour en jour. Sans que son mari manquât d’égards envers elle, Augustine ne pouvait s’empêcher de trembler en le voyant réserver pour le monde les trésors d’esprit et de grâce qu’il venait jadis mettre à ses pieds. Bientôt, elle interpréta fatalement les discours spirituels qui se tiennent dans le monde sur l’inconstance des hommes. Elle ne se plaignit pas, mais son attitude équivalait à des reproches. Trois ans après son mariage, cette femme jeune et jolie Pour arriver au bonheur conjugal, il faut gravir une montagne dont l’étroit plateau est bien près d’un revers aussi rapide que glissant, et l’amour du peintre le descendait. Il jugea sa femme incapable d’apprécier les considérations morales qui justifiaient, à ses propres yeux, la singularité de ses manières envers elle, et se crut fort innocent en lui cachant des pensées qu’elle ne comprenait pas et des écarts peu justifiables au tribunal d’une conscience bourgeoise. Augustine se renferma dans une douleur morne et silencieuse. Ces sentiments secrets mirent entre les deux époux un voile qui devait s’épaissir de jour en jour. Sans que son mari manquât d’égards envers elle, Augustine ne pouvait s’empêcher de trembler en le voyant réserver pour le monde les trésors d’esprit et de grâce qu’il venait jadis mettre à ses pieds. Bientôt, elle interpréta fatalement les discours spirituels qui se tiennent dans le monde sur l’inconstance des hommes. Elle ne se plaignit pas, mais son attitude équivalait à des reproches. Trois ans après son mariage, cette femme jeune et jolie qui passait si brillante dans son brillant équipage, qui vivait dans une sphère de gloire et de richesse enviée de tant de gens insouciants et incapables d’apprécier justement les situations de la vie, fut en proie à de violents chagrins. Ses couleurs pâlirent. Elle réfléchit, elle compara ; puis, le malheur lui déroula les premiers textes de l’expérience. Elle résolut de rester courageusement dans le cercle de ses devoirs, en espérant que cette con-duite généreuse lui ferait recouvrer tôt ou tard l’amour de son mari ; mais il n’en fut pas ainsi. Quand Sommervieux, fatigué de travail, sortait de son atelier, Augustine ne cachait pas si promptement son ouvrage, que le peintre ne pût apercevoir sa femme raccommodant avec toute la minutie d’une bonne ménagère le linge de la maison et le sien. Elle fournissait, avec générosité, sans murmure, l’argent nécessaire aux prodigalités de son mari ; mais, dans le désir de conserver la fortune de son cher Théodore, elle se montrait économe soit pour elle, soit dans certains détails de l’administration domestique. Cette conduite est incompatible avec le laisser-aller des artistes qui, sur la fin de leur carrière, ont tant joui de la vie, qu’ils ne se demandent jamais la raison de leur ruine. Il est inutile de marquer chacune des dégradations de couleur par lesquelles la teinte brillante de leur lune de miel atteignit à une profonde obscurité. Un soir, la triste Augustine, qui depuis long-temps entendait son mari parler avec enthousiasme de madame la duchesse de Carigliano, reçut d’une amie quelques avis méchamment charitables sur la nature de l’attachement qu’avait conçu Sommervieux pour cette célèbre coquette qui donnait le ton à la cour impériale. À vingt et un ans, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, Augustine se vit trahie pour une femme de trente-six ans. En se sentant malheureuse au milieu du monde et de ses fêtes désertes pour elle, la pauvre petite ne comprit plus rien à l’admiration qu’elle y excitait, ni à l’envie qu’elle inspirait. Sa figure prit une nouvelle expression. La mélancolie versa dans ses traits la douceur de la résignation et la pâleur d’un amour dédaigné. Elle ne tarda pas à être courtisée par les hommes les plus séduisants ; mais elle resta solitaire et vertueuse..."

 

1830 - Gobseck

Cette histoire romanesque tire sa renommée pour le formidable portrait qu'il dessine du personnage principal, Gobseck, un implacable vieillard qui fait de l'usure un art totalement accompli. L'intrigue débute avec une vicomtesse de Grandlieu perturbée par les sentiments que sa fille Camille semble éprouver pour Ernest de Restaud, pauvre et fils d'une mère à la réputation discutable, la comtesse de Restaud, que l'on retrouvera fille du Père Goriot, et sous l'influence d'un aventurier, Maxime de Trailles. L'usurier Gobseck entre en jeu comme protagoniste sans scrupule de la succession des de Restaud...

"En entrant dans la chambre humide et sombre de l’usurier, elle jeta un regard de défiance sur Maxime. Elle était si belle que, malgré ses fautes, je la plaignis. Quelque terrible angoisse agitait son cœur, ses traits nobles et fiers avaient une expression convulsive, mal déguisée. Ce jeune homme était devenu pour elle un mauvais génie. J’admirai Gobseck, qui, quatre ans plus tôt, avait compris la destinée de ces deux êtres sur une première lettre de change. – Probablement, me dis-je, ce monstre à visage d’ange la gouverne par tous les ressorts possibles : la vanité, la jalousie, le plaisir, l’entraînement du monde. – Mais, s’écria la vicomtesse, les vertus mêmes de cette femme ont été pour lui des armes, il lui a fait verser des larmes de dévouement, il a su exalter en elle la générosité naturelle à notre sexe, et il a abusé de sa tendresse pour lui vendre bien cher de criminels plaisirs.  – Je vous l’avoue, dit Derville qui ne comprit pas les signes que lui fit madame de Grandlieu, je ne pleurai pas sur le sort de cette malheureuse créature, si brillante aux yeux du monde et si épouvantable pour qui lisait dans son cœur ; non, je frémissais d’horreur en contemplant son assassin, ce jeune homme dont le front était si pur, la bouche si fraîche, le sourire si gracieux, les dents si blanches, et qui ressemblait à un ange. Ils étaient en ce moment tous deux devant leur juge, qui les examinait comme un vieux dominicain du seizième siècle devait épier les tortures de deux Maures, au fond des souterrains du Saint-Office. – Monsieur, existe-t-il un moyen d’obtenir le prix des diamants que voici, mais en me réservant le droit de les racheter, dit-elle d’une voix tremblante en lui tendant un écrin. – Oui, madame, répondis-je en intervenant et me montrant. Elle me regarda, me reconnut, laissa échapper un frisson, et me lança ce coup d’œil qui signifie en tout pays : Taisez-vous ! – Ceci, dis-je en continuant, constitue un acte que nous appelons vente à réméré, convention qui consiste à céder et transporter une propriété mobilière ou immobilière pour un temps déterminé, à l’expiration duquel on peut rentrer dans l’objet en litige, moyennant une somme fixée.

Elle respira plus facilement. Le comte Maxime fronça le sourcil, il se doutait bien que l’usurier donnerait alors une plus faible somme des diamants, valeur sujette à des baisses. Gobseck, immobile, avait saisi sa loupe et contemplait silencieusement l’écrin. Vivrais-je cent ans, je n’oublierais pas le tableau que nous offrit sa figure. Ses joues pâles s’étaient colorées, ses yeux, où les scintillements des pierres semblaient se répéter, brillaient d’un feu surnaturel. Il se leva, alla au jour, tint les diamants près de sa bouche démeublée, comme s’il eût voulu les dévorer. Il marmottait de vagues paroles, en soulevant tour à tour les bracelets, les girandoles, les colliers, les diadèmes, qu’il présentait à la lumière pour en juger l’eau, la blancheur, la taille ; il les sortait de l’écrin, les y remettait, les y reprenait encore, les faisait jouer en leur demandant tous leurs feux, plus enfant que vieillard, ou plutôt enfant et vieillard tout ensemble.

– Beaux diamants ! Cela aurait valu trois cent mille francs avant la révolution. Quelle eau ! Voilà de vrais diamants d’Asie venus de Golconde ou de Visapour ! En connaissez-vous le prix ? Non, non, Gobseck est le seul à Paris qui sache les apprécier. Sous l’empire il aurait encore fallu plus de deux cent mille francs pour faire une parure semblable. Il fit un geste de dégoût et ajouta : – Maintenant le diamant perd tous les jours, le Brésil nous en accable depuis la paix, et jette sur les places des diamants moins blancs que ceux de l’Inde. Les femmes n’en portent plus qu’à la cour. Madame y va ? Tout en lançant ces terribles paroles, il examinait avec une joie indicible les pierres l’une après l’autre : – Sans tache, disait-il. Voici une tache. Voici une paille. Beau diamant. Son visage blême était si bien illuminé par les feux de ces pierreries, que je le comparais à ces vieux miroirs verdâtres qu’on trouve dans les auberges de province, qui acceptent les reflets lumineux sans les répéter et donnent la figure d’un homme tombant en apoplexie, au voyageur assez hardi pour s’y regarder.

– Eh ! bien ? dit le comte en frappant sur l’épaule de Gobseck. Le vieil enfant tressaillit. Il laissa ses hochets, les mit sur son bureau, s’assit et redevint usurier, dur, froid et poli comme une colonne de marbre : – Combien vous faut-il ? – Cent mille francs, pour trois ans, dit le comte. – Possible ! dit Gobseck en tirant d’une boîte d’acajou des balances inestimables pour leur justesse, son écrin à lui ! Il pesa les pierres en évaluant à vue de pays (et Dieu sait comme !) le poids des montures. Pendant cette opération, la figure de l’escompteur luttait entre la joie et la sévérité. La comtesse était plongée dans une stupeur dont je lui tenais compte, il me sembla qu’elle mesurait la profondeur du précipice où elle tombait..."

 

1831 – La Peau de chagrin 

Premier succès de Balzac. Le jeune marquis Raphaël de Valentin, ruiné au jeu, venant de perdre sa dernière pièce d'or, va se suicider, quand un antiquaire lui offre un morceau de cuir, la peau de chagrin, doté d'étranges pouvoirs, celui de réaliser tous ses désirs. Mais, à la suite de chaque réalisation, la surface de cette peau diminue et abrège d'autant la vie de son propriétaire. Sur une trame qui pouvait conduire uniquement à un conte fantastique, Balzac a bâti un roman philosophique dans lequel s'opposent la volonté humaine et la fatalité, et la simplicité certes de l'intrigue n'efface pas l'extraordinaire talent de conteur de Balzac.

" ― Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en saisissant la Peau de chagrin.  

― Jeune homme, prenez garde, s’écria le vieillard avec une incroyable vivacité.

― J’avais résolu ma vie par l’étude et par la pensée ; mais elles ne m’ont même pas nourri, répliqua l’inconnu. Je ne veux être la dupe ni d’une prédication digne de Swedenborg, ni de votre amulette oriental, ni des charitables efforts que vous faites, monsieur, pour me retenir dans un monde où mon existence est désormais impossible. Voyons ! ajouta-t-il en serrant le talisman d’une main convulsive et regardant le vieillard. Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné ! Que mes convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu’à la folie ! Que les vins se succèdent toujours plus incisifs, plus pétillants, et soient de force à nous enivrer pour trois jours ! Que la nuit soit parée de femmes ardentes ! Je veux que la Débauche en délire et rugissante nous emporte dans son char à quatre chevaux, par-delà les bornes du monde, pour nous verser sur des plages inconnues : que les âmes montent dans les cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si alors elles s’élèvent ou s’abaissent ; peu m’importe ! Donc je commande à ce pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie. Oui, j’ai besoin d’embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte pour en mourir. Aussi souhaité-je et des priapées antiques après boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples baisers, des baisers sans fin dont le bruit passe sur Paris comme un craquement d’incendie, y réveille les époux et leur inspire une ardeur cuisante qui rajeunisse même les septuagénaires !

Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l’enfer, et l’interdit si despotiquement qu’il se tut.

― Croyez-vous, dit le marchand, que mes planchers vont s’ouvrir tout à coup pour donner passage à des tables somptueusement servies et à des convives de l’autre monde ? Non, non, jeune étourdi. Vous avez signé le pacte : tout est dit. Maintenant vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie..."

 

En mai 1832 que paraît le deuxième tome des "Scènes de la vie privée" dont se détachent deux romans, le "Colonel Chabert" et le "Curé de Tours", ses premiers grands drames de la vie privée. Par ailleurs, Balzac fit paraître à cette époque (en 1832, 1833 et 1837) le premier recueil des "Contes drolatiques", des histoires savoureuses et érotiques écrites dans un style qui pastiche la langue du XVIe siècle. C'est en 1832 que Balzac annonce "Eugénie Grandet" à une mystérieuse correspondante dont il venait de recevoir un message admiratif signé "l'Etrangère", la fameuse comtesse Eve Hanska..

 

1832 - Le Colonel Chabert

Un jour, à Paris, peu d'année avant la chute de l'Empire, un jeune avocat, Maître Derville, reçoit la visite d'un vieillard. qui n'est autre que le colonel Chabert,  passé pour mort il y a quelques années auparavant, à la bataille d'Eylau au cours de laquelle il avait acquis une certaine célébrité. Le vieillard raconte comment, se réveillant dans un fossé entre des cadavres, avec une horrible blessure au crâne, et recueilli par une famille de paysans, il demeura des mois durant entre la vie et la mort. Une fois guéri, il résolut de regagner la France et de récupérer son nom et sa propriété. Mais lorsqu’après de longs détours, il parvient à Paris en 1817, sa femme,  Rose Chapotel, a utilisé ses terres et sa fortune pour entrer dans l'aristocratie, se remarier et porter le nom de comtesse Ferraud, le comte Ferraud, avec son secrétaire et avocat Delbecq, étant eux-mêmes des escrocs notoires. Elle refuse de le reconnaître, le traite d’imposteur. L’avocat Derville va donc accompagner Chabert et tenter de le réhabiliter. En vain, l'avocat échouera dans sa tentative, et Chabert terminera ses jours à moitié fou.

"Huit jours après les deux visites que Derville avait faites, et par une belle matinée du mois de juin, les époux, désunis par un hasard presque surnaturel, partirent des deux points les plus opposés de Paris, pour venir se rencontrer dans l’étude de leur avoué commun. Les avances qui furent largement faites par Derville au colonel Chabert lui avaient permis d’être vêtu selon son rang. Le défunt arriva donc voituré dans un cabriolet fort propre. Il avait la tête couverte d’une perruque appropriée à sa physionomie, il était habillé de drap bleu, avait du linge blanc, et portait sous son gilet le sautoir ronge des grands-officiers de la Légion d’honneur. En reprenant les habitudes de l’aisance, il avait retrouvé son ancienne élégance martiale. Il se tenait droit. Sa figure, grave et mystérieuse, où se peignaient le bonheur et toutes ses espérances, paraissait être rajeunie et plus grasse, pour emprunter à la peinture une de ses expressions les plus pittoresques. Il ne ressemblait pas plus au Chabert en vieux carrick, qu’un gros sou ne ressemble à une pièce de quarante francs nouvellement frappée. À le voir, les passants eussent facilement reconnu en lui l’un de ces beaux débris de notre ancienne armée, un de ces hommes héroïques sur lesquels se reflète notre gloire nationale, et qui la représentent, comme un éclat de glace illuminé par le soleil semble en réfléchir tous les rayons. Ces vieux soldats sont tout ensemble des tableaux et des livres.

Quand le comte descendit de sa voiture pour monter chez Derville, il sauta légèrement comme aurait pu faire un jeune homme. À peine son cabriolet avait-il retourné, qu’un joli coupé tout armorié arriva. Mme la comtesse Ferraud en sortit dans une toilette simple, mais habilement calculée pour montrer la jeunesse de sa taille. Elle avait une jolie capote doublée de rose qui encadrait parfaitement sa figure, en dissimulant les contours, et la ravivait. Si les clients s’étaient rajeunis, l’étude était restée semblable à elle-même, et offrait alors le tableau par la description duquel cette histoire a commencé. Simonnin déjeunait, l’épaule appuyée sur la fenêtre, qui alors était ouverte ; et il regardait le bleu du ciel par l’ouverture de cette cour entourée de quatre corps de logis noirs.

– Ah ! s’écria le petit clerc, qui veut parier un spectacle que le colonel Chabert est général et cordon rouge ?

– Le patron est un fameux sorcier, dit Godeschal.

– Il n’y a donc pas de tour à lui jouer, cette fois ? demanda Desroches.

– C’est sa femme qui s’en charge, la comtesse Ferraud ! dit Boucard..."

 

1833 - L'illustre Gaudissart

Le personnage de Félix Gaudissart est la caricature d'un personnage associé à la monarchie de Juillet, un commis-voyageur encore jeune mais presque chauve, le visage épanoui, jamais à court de bons mots, optimiste invétéré, suractif et matérialiste frénétique, capable de vendre n'importe quoi à n'importe qui : il sait tout, connaît tout, même s'il ne comprend pas tout. Le voici après la Révolution de 1830 en charge de parcourir la province pour recueillir des abonnements pour Le Globe, saint-simonien, Le Mouvement, républicain : c'est dans la très traditionaliste Touraine que le miracle se produit, un notable méfiant et rusé, Vernier, l'introduit auprès d'un personnage prétendument influent, Margaritis, qui n'est en fait qu'un fou, et auprès duquel non seulement il ne réussit pas à vendre le moindre abonnement mais se retrouve propriétaire de barriques de vin que ledit fou ne possède pas. 

"– Je vous écoute, répondit Margaritis en prenant le maintien d’un homme qui pose pour son portrait chez un peintre.

– Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa montre à laquelle il ne cessa d’imprimer par distraction un mouvement rotatoire et périodique dont s’occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être à le faire tenir tranquille, monsieur, si vous n’étiez pas un homme supérieur... (Ici le fou s’inclina.) Je me contenterais de vous chiffrer matériellement les avantages de l’affaire, dont les motifs psychologiques valent la peine de vous être exposés. Écoutez ! De toutes les richesses sociales, le temps n’est-il pas la plus précieuse ; et, l’économiser, n’est-ce pas s’enrichir ? Or, y a-t-il rien qui consomme plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j’appelle le pot au feu, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question ? Y a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à offrir à ceux auxquels vous demandez de l’argent, quand, momentanément pauvre, vous êtes riche d’espérance ?

– De l’argent, nous y sommes, dit Margaritis.

– Eh ! bien, monsieur, je suis envoyé dans les Départements par une compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou en activité productive, les hommes d’avenir. Or, nous avons eu l’idée de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs talents, en leur escomptant quoi ?... le temps dito, et d’en assurer la valeur à leurs héritiers. Il ne s’agit plus là d’économiser le temps, mais de lui donner un prix, de le chiffrer, d’en représenter pécuniairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet espace intellectuel, en représentant les qualités morales dont vous êtes doué et qui sont, monsieur, des forces vives, comme une chute d’eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante chevaux. Ah ! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre de choses, mouvement dû à l’activité de notre époque, essentiellement progressive, ainsi que je vous le prouverai, quand nous en viendrons aux idées d’une plus logique coordination des intérêts sociaux. Je vais m’expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique des idées. Au lieu d’être un propriétaire vivant de vos rentes, vous êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète...

– Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse.

– Eh ! bien, soit, puisque vous comprenez bien ma métaphore, vous êtes peintre, vous avez un bel avenir, un riche avenir. Mais je vais plus loin...

En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart d’un air inquiet pour voir s’il voulait sortir, et ne se rassura qu’en l’apercevant toujours assis.

– Vous n’êtes même rien du tout, dit Gaudissart en continuant, mais vous vous sentez...

– Je me sens, dit le fou.

– Vous vous dites : Moi, je serai ministre. Eh ! bien, vous peintre, vous artiste, homme de lettres, vous ministre futur, vous chiffrez vos espérances, vous les taxez, vous vous tarifez je suppose à cent mille écus...

– Vous m’apportez donc cent mille écus ? dit le fou. 

– Oui, monsieur, vous allez voir..."

 

En 1833, Honoré de Balzac noue une intrigue secrète avec Maria du Fresnay, jeune femme de 24 ans, "la plus naïve créature qui soit tombée comme une fleur du ciel ; qui vient chez moi, en cachette, n'exige ni correspondance ni soins et qui dit : « Aime-moi un an! Je t'aimerai toute ma vie",  dont le mariage avec un homme de plus de vingt ans qu'elle est un échec :  Balzac lui dédiera plus tard le roman Eugénie Grandet qu'il était en train d'écrire et dont l'héroïne semble inspirée de la jeune femme, et une fille naîtra de leurs relations. 

 

1833 – Eugénie Grandet  

"Eugénie Grandet" est le premier des grands livres de Balzac, les portraits d'Eugénie et de son père sont parmi les plus représentatifs du génie de l'auteur. "Eugénie Grandet, fille d'un tonnelier de Saumur, vieil avare obsédé au point de la spolier de son héritage maternel. Ce roman qui est placé dans la Comédie humaine parmi les Scènes de la vue de province est caractéristique de la technique et des thèmes de Balzac. Adoptant une attitude didactique, Balzac commence par présenter la ville de Saumur, puis nous conduit devant la maison de M.Grandet, qui sera le théâtre de l'action. Le premier personnage présenté est le propriétaire des lieux. En des pages qui sont un remarquable document d'histoire sociale, il donne la biographie de cet ancien maître tonnelier. Il vit chichement, dirigeant lui-même son unique servante, la grande Nanon, et tyrannisant sa femme et sa fille Eugénie. Son plaisir est de tenir à sa dévotion M. des Grassins, son banquier, et Maître Cruchot, son notaire, qui briguent la main d'Eugénie, l'un pour son fils, l'autre pour son neveu."

"Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la maison à monsieur Grandet, cette maison pâle, froide, silencieuse, située en haut de la ville, et abritée par les ruines des remparts. Les deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient été, comme la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière au littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine de deux cents ans. Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du climat y avaient bizarrement pratiqués donnaient au cintre et aux jambages de la baie l’apparence des pierres vermiculées de l’architecture française et quelque ressemblance avec le porche d’une geôle. Au dessus du cintre régnait un long bas-relief de pierre dure sculptée, représentant les quatre Saisons, figures déjà rongées et toutes noires. Ce bas-relief était surmonté d’une plinthe saillante, sur laquelle s’élevaient plusieurs de ces végétations dues au hasard, des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et un petit cerisier assez haut déjà.

La porte, en chêne massif, brune, desséchée, fendue de toutes parts, frêle en apparence, était solidement maintenue par le système de ses boulons qui figuraient des dessins symétriques. Une grille carrée, petite, mais à barreaux serrés et rouges de rouille, occupait le milieu de la porte bâtarde et servait, pour ainsi dire, de motif à un marteau qui s’y rattachait par un anneau, et frappait sur la tête grimaçante d’un maître-clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de ceux que nos ancêtres nommaient Jacquemart, ressemblait à un gros point d’admiration ; en l’examinant avec attention, un antiquaire y aurait retrouvé quelques indices de la figure essentiellement bouffonne qu’il représentait jadis, et qu’un long usage avait effacée. Par la petite grille, destinée à reconnaître les amis, au temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond d’une voûte obscure et verdâtre, quelques marches dégradées par lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des murs épais, humides, pleins de suintements et de touffes d’arbustes malingres. Ces murs étaient ceux du rempart sur lequel s’élevaient les jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussée de la maison, la pièce la plus considérable était une salle dont l’entrée se trouvait sous la voûte de la porte cochère. Peu de personnes connaissent l’importance d’une salle dans les petites villes de l’Anjou, de la Touraine et du Berry. La salle est à la fois l’antichambre, le salon, le cabinet, le boudoir, la salle à manger ; elle est le théâtre de la vie domestique, le foyer commun ; là, le coiffeur du quartier venait couper deux fois l’an les cheveux de monsieur Grandet ; là entraient les fermiers, le curé, le sous-préfet, le garçon meunier.

Cette pièce, dont les deux croisées donnaient sur la rue, était planchéiée ; des panneaux gris, à moulures antiques, la boisaient de haut en bas ; son plafond se composait de poutres apparentes également peintes en gris, dont les entre-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux cartel de cuivre incrusté d’arabesques en écaille ornait le manteau de la cheminée en pierre blanche, mal sculpté, sur lequel était une glace verdâtre dont les côtés, coupés en biseau pour en montrer l’épaisseur, reflétaient un filet de lumière le long d’un trumeau gothique en acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient chacun des coins de la cheminée étaient à deux fins, en enlevant les roses qui leur servaient de bobèches, et dont la maîtresse-branche s’adaptait au piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce piédestal formait un chandelier pour les petits jours. Les sièges de forme antique étaient garnis en tapisseries représentant les fables de La Fontaine ; mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les couleurs passées et les figures criblées de reprises se voyaient difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des encoignures, espèces de buffets terminés par de crasseuses étagères. Une vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier, était placée dans le tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus de cette table, il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé par des rubans de bois doré, où les mouches avaient si licencieusement folâtré que la dorure en était un problème. Sur la paroi opposée à la cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenter l’aïeul de madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertellière, en lieutenant des gardes françaises, et défunt madame Gentillet en bergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés par des cordons de soie à glands d’église. Cette luxueuse décoration, si peu en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait été comprise dans l’achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en tapisserie et les encoignures en bois de rose.

Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds étaient montés sur des patins, afin d’élever madame Grandet à une hauteur qui lui permit de voir les passants. Une travailleuse en bois de merisier déteint remplissait l’embrasure, et le petit fauteuil d’Eugénie Grandet était placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille s’étaient paisiblement écoulées à cette place, dans un travail constant, à compter du mois d’avril jusqu’au mois de novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur station d’hiver à la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait qu’on allumât du feu dans la salle, et il le faisait éteindre au trente et un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à ceux de l’automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur réservait en usant d’adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées ou les soirées les plus fraîches des mois d’avril et d’octobre. La mère et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d’ouvrière, que, si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était forcée de prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père pour avoir de la lumière. Depuis long-temps l’avare distribuait la chandelle à sa fille et à la Grande Nanon, de même qu’il distribuait dès le matin le pain et les denrées nécessaires à la consommation journalière..."

 

L'action s'engage un soir de 1819 quand arrive de Paris, à l'improviste, le cousin d'Eugénie, Charles Grandet, un jeune homme à la mode, qui éblouit par son élégance la pieuse et modeste provinciale."..

"Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de vingt-deux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec les bons provinciaux que déjà ses manières aristocratiques révoltaient passablement, et que tous étudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez voisins de l’enfance pour se laisser aller à des enfantillages Aussi, peut-être, sur cent d’entre eux, s’en rencontrerait-il bien quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son père lui avait dit d’aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Peut-être monsieur Grandet de Paris pensait-il à Eugénie. Charles, qui tombait en province pour la première fois, eut la pensée d’y paraître avec la supériorité d’un jeune homme à la mode, de désespérer l’arrondissement par son luxe, d’y faire époque, et d’y importer les inventions de la vie parisienne. Enfin, pour tout expliquer d’un mot, il voulait passer à Saumur plus de temps qu’à Paris à se brosser les ongles, et y affecter l’excessive recherche de mise que parfois un jeune homme élégant abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce.

Charles emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le plus joli couteau, la plus jolie gaîne de Paris. Il emporta sa collection de gilets les plus ingénieux : il y en avait de gris, de blancs, de noirs, de couleur scarabée, à reflets d’or, de pailletés, de chinés, de doubles, à châle ou droits de col, à col renversé, de boutonnés jusqu’en haut, à boutons d’or. Il emporta toutes les variétés de cols et de cravates en faveur à cette époque. Il emporta deux habits de Buisson, et son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette d’or, présent de sa mère. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissante petite écritoire donnée par la plus aimable des femmes, pour lui du moins, par une grande dame qu’il nommait Annette, et qui voyageait maritalement, ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupçons auxquels besoin était de sacrifier momentanément son bonheur ; puis force joli papier pour lui écrire une lettre par quinzaine. Ce fut, enfin, une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu’il était possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un duel, jusqu’aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer la vie. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement, il était venu dans le coupé de la diligence retenu pour seul, assez content de ne pas gâter une délicieuse voiture de voyage commandée pour aller au-devant de son Annette, la grande dame que… etc. , et qu’il devait rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comptait rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser à courre dans les forêts de son oncle, y vivre enfin de la vie de château ; il ne savait pas le trouver à Saumur où il ne s’était informé de lui que pour demander le chemin de Froidfond ; mais, en le sachant en ville, il crut l’y voir dans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement chez son oncle, soit à Saumur, soit à Froidfond, il avait fait la toilette de voyage la plus coquette, la plus simplement recherchée, la plus adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumait les perfections spéciales d’une chose ou d’un homme. A Tours, un coiffeur venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains ; il y avait changé de linge, et mis une cravate de satin noir combinée avec un col rond de manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Une redingote de voyage à demi boutonnée lui pinçait la taille.."

 

".. Eugénie appartenait bien à ce type d’enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires ; mais si elle ressemblait à Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies par cette suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête énorme, le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels sa chaste vie, en s’y portant tout entière, imprimait une lumière jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et rose, avaient été grossis par une petite vérole assez clémente pour n’y point laisser de traces, mais qui avait détruit le velouté de la peau, néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une marque rouge. Son nez était un peu trop fort, mais il s’harmonisait avec une bouche d’un rouge de minium, dont les lèvres à mille raies étaient pleines d’amour et de bonté. Le col avait une rondeur parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rêver ; il manquait sans doute un peu de la grâce due à la toilette ; mais, pour les connaisseurs, la non flexibilité de cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n’avait donc rien du joli qui plaît aux masses ; mais elle était belle de cette beauté si facile à reconnaître, et dont s’éprennent seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges que donne parfois la nature, mais qu’une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir ; ce peintre, amoureux d’un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage d’Eugénie la noblesse innée qui s’ignore ; il eût vu sous un front calme un monde d’amour ; et, dans la coupe des yeux, dans l’habitude des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les contours de sa tête que l’expression du plaisir n’avait jamais ni altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d’horizon si doucement tranchées dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie calme, colorée, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait l’âme, communiquait le charme de la conscience qui s’y reflétait, et commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant, sans savoir encore ce qu’était l’amour :

– Je suis trop laide, il ne fera pas attention à moi.

Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l’escalier, et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison..."

 

En 1834, "La Duchesse de Langeais", qui  met en scène Antoinette de Langeais, aristocrate parisienne séductrice d'un général de Montriveau auquel elle se refuse par ailleurs, est l'occasion pour Balzac de peindre ces femmes du faubourg Saint-Germain, issues de la noblesse et s'estimant d'une supériorité inégalable :  

"Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées et mortes pendant une soirée. Quand elle arrivait dans un salon, les regards se concentraient sur elle, elle moissonnait des mots flatteurs, quelques expressions passionnées qu’elle encourageait du geste, du regard, et qui ne pouvaient jamais aller plus loin que l’épiderme. Son ton, ses manières, tout en elle faisait autorité. Elle vivait dans une sorte de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui l’étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et se dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue chez elle, elle rougissait souvent de ce dont elle avait ri, de telle histoire scandaleuse dont les détails l’aidaient à discuter les théories de l’amour qu’elle ne connaissait pas, et les subtiles distinctions de la passion moderne, que de complaisantes hypocrites lui commentaient ; car les femmes, sachant se tout dire entre elles, en perdent plus que n’en corrompent les hommes. Il y eut un moment où elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont l’esprit pût être universellement reconnu. Que prouve un mari ? Que, jeune fille, une femme était ou richement dotée, ou bien élevée, avait une mère adroite, ou satisfaisait aux ambitions de l’homme ; mais un amant est le constant programme de ses perfections personnelles. Madame de Langeais apprit, jeune encore, qu’une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans être complice de l’amour, sans l’approuver, sans le contenter autrement que par les plus maigres redevances de l’amour, et plus d’une Sainte-n’y-touche lui révéla les moyens de jouer ces dangereuses comédies. La duchesse eut donc sa cour, et le nombre de ceux qui l’adoraient ou la courtisaient fut une garantie de sa vertu. Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu’à la fin de la fête, du bal, de la soirée ; puis, le rideau tombé, elle se retrouvait seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le lendemain pour d’autres émotions également superficielles..."

On sait que derrière ce portrait s'exprime toute la frustration d'un Balzac repoussé par la belle Henriette de Castries (1796-1861), après avoir sans succès tenté de séduire Zulma Carraud (1796-1889), la muse de son adolescence ..

 

1834 – Le Père Goriot 

L'anecdote est connue, c'est un soir de 1833, alors qu'il commençait l'écriture de "Le Père Goriot", que Balzac se précipita chez sa soeur, Laure de Surville, pour lui faire part de son idée géniale qui lui permettait de tisser les lignes de la Comédie humaine, le retour des personnages. C'est à partir de ce roman, écrit en trois jours et trois nuits, que Balzac va utiliser systématiquement ce procédé et reprendre jusqu'à ses oeuvres antérieures. La pension Vauquer devient le carrefour où plusieurs destins vont se croiser, et le roman lui-même apparaît démultiplié par ses différents personnages. Au départ, un brave homme, qui s'est dépouillé pour ses filles et qui va mourir comme un chien. Mais c'est l'apprentissage d'Eugène de Rastignac qui s'impose très rapidement et constitue l'intrigue majeure..

Selon Balzac, le caractère des hommes est fortement marqué par le cadre de leur existence, aussi débute-t-il son roman par une longue description de la pension de Mme Vauquer, la pension de famille où se passe l'essentiel de l'intrigue. L'énumération minutieuse des éléments d'un mobilier vétuste, médiocre et prétentieux est significative de sa manière : 

"Naturellement destiné à l’exploitation de la pension bourgeoise, le rez-de-chaussée se compose d’une première pièce éclairée par les deux croisées de la rue, et où l’on entre par une porte-fenêtre. Ce salon communique à une salle à manger qui est séparée de la cuisine par la cage d’un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et frottés. Rien n’est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffe de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne, décorée de ce cabaret en porcelaine blanche ornée de filets d’or effacés à demi, que l’on rencontre partout aujourd’hui. Cette pièce, assez mal planchéiée, est lambrissée à hauteur d’appui. Le surplus des parois est tendu d’un papier verni représentant les principales scènes de Télémaque, et dont les classiques personnages sont coloriés. Le panneau d’entre les croisées grillagées offre aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils d’Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires, qui se croient supérieurs à leur position en se moquant du dîner auquel la misère les condamne. La cheminée en pierre, dont le foyer toujours propre atteste qu’il ne s’y fait de feu que dans les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins de fleurs artificielles, vieillies et encagées, qui accompagnent une pendule en marbre bleuâtre du plus mauvais goût. Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu’il faudrait appeler l’odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d’une salle où l’on a dîné ; elle pue le service, l’office, l’hospice. Peut-être pourrait-elle se décrire si l’on inventait un procédé pour évaluer les quantités élémentaires et nauséabondes qu’y jettent les atmosphères catarrhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eh ! bien, malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger, qui lui est contiguë, vous trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l’être un boudoir..."

Le Père Goriot n'a qu'une passion, l'amour qu'il porte à ses filles, et, pour leur assurer le luxe, il accepte de vivre dans la misère. Abandonné par elles, il meurt avec le nom de de ses "anges" sur ses lèvres. 

"Vers la fin de la troisième année, le père Goriot réduisit encore ses dépenses, en montant au troisième étage et en se mettant à quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac, congédia son perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le père Goriot parut pour la première fois sans être poudré, son hôtesse laissa échapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux, ils étaient d’un gris sale et verdâtre. Sa physionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus désolée de toutes celles qui garnissaient la table. Il n’y eut alors plus aucun doute. Le père Goriot était un vieux libertin dont les yeux n’avaient été préservés de la maligne influence des remèdes nécessités par ses maladies que par l’habileté d’un médecin. La couleur dégoûtante de ses cheveux provenait de ses excès et des drogues qu’il avait prises pour les continuer. L’état physique et moral du bonhomme donnait raison à ces radotages. Quand son trousseau fut usé, il acheta du calicot à quatorze sous l’aune pour remplacer son beau linge. Ses diamants, sa tabatière d’or, sa chaîne, ses bijoux, disparurent un à un. Il avait quitté l’habit bleu-barbeau, tout son costume cossu, pour porter, été comme hiver, une redingote de drap marron grossier, un gilet en poil de chèvre, et un pantalon gris en cuir de laine. Il devint progressivement maigre ; ses mollets tombèrent ; sa figure, bouffie par le contentement d’un bonheur bourgeois, se rida démesurément ; son front se plissa, sa mâchoire se dessina. Durant la quatrième année de son établissement rue Neuve-Sainte-Geneviève, il ne se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris-de-fer, ils avaient pâli, ne larmoyaient plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait horreur, aux autres, il faisait pitié. De jeunes étudiants en Médecine, ayant remarqué l’abaissement de sa lèvre inférieure et mesuré le sommet de son angle facial, le déclarèrent atteint de crétinisme, après l’avoir longtemps houspillé sans en rien tirer. Un soir, après le dîner, madame Vauquer lui ayant dit en manière de raillerie : « Eh ! bien, elles ne viennent donc plus vous voir, vos filles ? » en mettant en doute sa paternité, le père Goriot tressaillit comme si son hôtesse l’eût piqué avec un fer. 

– Elles viennent quelquefois, répondit-il d’une voix émue. 

– Ah ! ah ! vous les voyez encore quelquefois ! s’écrièrent les étudiants. Bravo, père Goriot ! 

Mais le vieillard n’entendit pas les plaisanteries dont sa réponse fut le sujet : il était retombé dans un état méditatif que ceux qui l’observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement sénile dû à son défaut d’intelligence..."

Parmi les nombreux personnages qui peuplent ce récit, la figure inquiétante de Vautrin est décrite avec un souci du détail et de la psychologie qui nous laisse entrevoir le rôle qu'il va jouer par la suite au sein de l'intrigue : 

"Entre ces deux personnages (Victoine Taillefer et Eugène de Rastignac) et les autres, Vautrin, l’homme de quarante ans, à favoris peints, servait de transition. Il était un de ces gens dont le peuple dit : Voilà un fameux gaillard ! Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d’un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point. Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l’avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant : Ça me connaît. Il connaissait tout d’ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l’étranger, les affaires, les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu’un se plaignait par trop, il lui offrait aussitôt ses services. Il avait prêté plusieurs fois de l’argent à madame Vauquer et à quelques pensionnaires ; mais ses obligés seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de résolution. À la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d’une position équivoque. Comme un juge sévère, son oeil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments. Ses moeurs consistaient à sortir après le déjeuner, à revenir pour dîner, à décamper pour toute la soirée, et à rentrer vers minuit, à l’aide d’un passe-partout que lui avait confié madame Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi était-il au mieux avec la veuve qu’il appelait maman en la saisissant par la taille, flatterie peu comprise ! La bonne femme croyait la chose encore facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour presser cette pesante circonférence. Un trait de son caractère était de payer généreusement quinze francs par mois pour le gloria qu’il prenait au dessert. Des gens moins superficiels que ne l’étaient ces jeunes gens emportés par les tourbillons de la vie parisienne, ou ces vieillards indifférents à ce qui ne les touchait pas directement, ne se seraient pas arrêtés à l’impression douteuse que leur causait Vautrin. Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l’entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu’il eut jeté son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté comme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait percer l’épouvantable profondeur de son caractère. Souvent une boutade digne de Juvénal, et par laquelle il semblait se complaire à bafouer les lois, à fouetter la haute société, à la convaincre d’inconséquence avec elle-même, devait faire supposer qu’il gardait rancune à l’état social, et qu’il y avait au fond de sa vie un mystère soigneusement enfoui..."

 

Eugène de Rastignac est un personnage que l'on retrouve dans nombre d'oeuvres d'Honoré de Balzac (La Peau de chagrin, Le Bal de Sceaux, les Illusions perdues, Le Cabinet des Antiques..), un jeune ambitieux originaire d'Angoulême et qui s'installe à Paris pour étudier le droit : "Eugène de Rastignac, ainsi se nommait-il, était un de ces jeunes gens façonnés au travail par le malheur, qui comprennent dès le jeune âge les espérances que leurs parents placent en eux, et qui se préparent une belle destinée en calculant déjà la portée de leurs études, et, les adaptant par avance au mouvement futur de la société, pour être les premiers à la pressurer. Sans ses observations curieuses et l’adresse avec laquelle il sut se produire dans les salons de Paris, ce récit n’eût pas été coloré des tons vrais qu’il devra sans doute à son esprit sagace et à son désir de pénétrer les mystères d’une situation épouvantable aussi soigneusement cachée..". A 22 ans, c'est dans le Père Goriot, à la mort de ce dernier, qu'il prononce la fameuse interjection emblématique de tout arrivisme :  "À nous deux maintenant !", que Balzac complètera par un ironique « Et pour premier acte de défi que Rastignac portait à la société, il alla dîner chez la baronne de Nucingen", sa maîtresse...

"À six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l’argent de l’étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l’un d’eux, s’adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène se fouilla, il n’avait plus rien, et fut forcé d’emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d’horrible tristesse. Le jour tombait, il n’y avait plus qu’un crépuscule qui agaçait les nerfs ; il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d’un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras et contempla les nuages. Christophe le quitta. Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s’attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : – À nous deux maintenant ! Il revint à pied rue d’Artois, et alla dîner chez madame de Nucingen."

 

En septembre 1833, Honoré de Balzac rencontre enfin au bord du lac de Neuchâtel la mystérieuse "Étrangère", qui lui avait révélé anonymement son prénom, Evelyne, et dont il était tombé, par lettre, éperdument amoureux en 1832 : brune et potelée, portant une robe couleur pensée, l’œil voluptueux, Ewelina Hańska avait vingt-neuf ans. Née à à Pohrebyszcze, près de Kiev, de noble souche polonaise, Éveline Hanska avait épousé un riche propriétaire terrien,  Vinceslas Hanski, de vingt ans son aîné, et vivait retirée dans son domaine de Wierzchownia, en Ukraine, et trompait son ennui en lisant des romans français. C'est lors d'une deuxième rencontre, à Genève, que le 26 janvier 1834, Balzac et Mme Hanska deviennent amants...

 

1834 - La Recherche de l'absolu

Evoquant avec minutie la vie d'une grande famille bourgeoise des Flandres, à Douai, Balzac relate le destin d'un génie, Balthazar Claës, écartelé entre ses recherches scientifiques et la ruine de sa famille qu'il entraîne progressivement, envoûté par le sentiment de découvrir enfin le principe de la matière. Qui mieux que Balzac peut décrire, dans le contexte de sa propre inspiration littéraire, cette dépossession absolue du génie par lui-même, ce dévouement mystique à une idée menée jusqu'à la mort. La figure de Joséphine Van Claës, sa femme et mère de ses quatre enfants, luttant désespérement pour éviter la destruction de son foyer est particulièrement émouvant.

"Son ennui perçait parfois jusque dans la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de terre. Quand il avait atteint la soirée, il éprouvait un contentement visible ; le sommeil le débarrassait sans doute d’une importune pensée ; puis, le lendemain, il se levait mélancolique en apercevant une journée à traverser, et semblait mesurer le temps qu’il avait à consumer, comme un voyageur lassé contemple un désert à franchir. Si madame Claës connaissait la cause de cette langueur, elle s’efforça d’ignorer combien les ravages en étaient étendus. Pleine de courage contre les souffrances de l’esprit, elle était sans force contre les générosités du coeur. Elle n’osait questionner Balthazar quand il écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean avec l’air d’un homme occupé par une arrière-pensée ; mais elle frémissait en lui voyant secouer sa mélancolie et tâcher, par un sentiment généreux, de paraître gai pour n’attrister personne. Les coquetteries du père avec ses deux filles, ou ses jeux avec Jean, mouillaient de pleurs les yeux de Joséphine qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un héroïsme dont le prix est bien connu des femmes, et qui leur brise le coeur ; madame Claës avait alors envie de dire :  - Tue-moi, et fais ce que tu voudras ! Insensiblement, les yeux de Balthazar perdirent leur feu vif, et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fut frappé de lourdeur. Ces symptômes devenus plus graves vers la fin du mois d’avril effrayèrent madame Claës, pour qui ce spectacle était intolérable, et qui s’était déjà fait mille reproches en admirant la foi flamande avec laquelle son mari tenait sa parole. Un jour, que Balthazar lui sembla plus affaissé qu’il ne l’avait jamais été, elle n’hésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.

- Mon ami, lui dit-elle, je te délie de tes serments. Balthazar la regarda d’un air étonné.  - Tu penses à tes expériences ? reprit-elle. Il répondit par un geste d’une effrayante vivacité. Loin de lui adresser quelque remontrance, madame Claës, qui avait à loisir sondé l’abîme dans lequel ils allaient rouler tous deux, lui prit la main et la lui serra en souriant : - Merci, ami, je suis sûre de mon pouvoir, lui dit-elle, tu m’as sacrifié plus que ta vie. À moi maintenant les sacrifices ! Quoique j’aie déjà vendu quelques-uns de mes diamants, il en reste encore assez, en y joignant ceux de mon frère, pour te procurer l’argent nécessaire à tes travaux. Je destinais ces parures à nos deux filles, mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de plus étincelantes ? d’ailleurs, ne leur rendras-tu pas un jour leurs diamants plus beaux ?

La joie qui soudainement éclaira le visage de son mari, mit le comble au désespoir de Joséphine ; elle vit avec douleur que la passion de cet homme était plus forte que lui. Claës avait confiance en son oeuvre pour marcher sans trembler dans une voie qui, pour sa femme, était un abîme...."

 

1835 - La Femme de trente ans 

Plusieurs fois remanié, l'oeuvre présente différents moments de la vie d'une femme, Julie, âme délicate grandie à l'ombre de son vieux gentilhomme de père : en 1813, éprise d'un officier, Victor, comte d'Aiglemont, pourtant d'une vulgarité évidente, Julie l'épouse et doit affronter très rapidement une répulsion qui tourne à la tragédie, celle de la mort d'un jeune noble anglais dont elle s'éprendra platoniquement. A trente ans, en pleine possession de sa beauté, chacun des deux époux semble mis en place les éléments d'une vie parallèle : elle tombe amoureuse de Charles de Vandenesse, dont elle a un fils, s'enchaînent alors maints épisodes qui vont s'acharner sur le destin plus que chaotique de l'héroïne..

"La marquise, laissée à elle-même, put donc rester parfaitement silencieuse au milieu du silence qu’elle avait établi autour d’elle, et n’eut aucune occasion de quitter la chambre tendue de tapisseries où mourut sa grand’mère, et où elle était venue pour y mourir doucement, sans témoins, sans importunités, sans subir les fausses démonstrations des égoïsmes fardés d’affection qui, dans les villes, donnent aux mourants une double agonie. Cette femme avait vingt six ans. À cet âge, une âme encore pleine de poétiques illusions aime à savourer la mort, quand elle lui semble bienfaisante. Mais la mort a de la coquetterie pour les jeunes gens ; pour eux, elle s’avance et se retire, se montre et se cache ; sa lenteur les désenchante d’elle, et l’incertitude que leur cause son lendemain finit par les rejeter dans le monde où ils rencontreront la douleur, qui, plus impitoyable que ne l’est la mort, les frappera sans se laisser attendre. 

Or, cette femme qui se refusait à vivre allait éprouver l’amertume de ces retardements au fond de sa solitude, et y faire, dans une agonie morale que la mort ne terminerait pas, un terrible apprentissage d’égoïsme qui devait lui déflorer le cœur et le façonner au monde. Ce cruel et triste enseignement est toujours le fruit de nos premières douleurs. La marquise souffrait véritablement pour la première et pour la seule fois de sa vie peut-être. En effet, ne serait-ce pas une erreur de croire que les sentiments se reproduisent ? Une fois éclos, n’existent-ils pas toujours au fond du cœur ? Ils s’y apaisent et s’y réveillent au gré des accidents de la vie ; mais ils y restent, et leur séjour modifie nécessairement l’âme. Ainsi, tout sentiment n’aurait qu’un grand jour, le jour plus ou moins long de sa première tempête. Ainsi, la douleur, le plus constant de nos sentiments, ne serait vive qu’à sa première irruption ; et ses autres atteintes iraient en s’affaiblissant, soit par notre accoutumance à ses crises, soit par une loi de notre nature qui, pour se maintenir vivante, oppose à cette force destructive une force égale mais inerte, prise dans les calculs de l’égoïsme. Mais, entre toutes les souffrances, à laquelle appartiendra ce nom de douleur ? La perte des parents est un chagrin auquel la nature a préparé les hommes ; le mal physique est passager, n’embrasse pas l’âme ; et s’il persiste, ce n’est plus un mal, c’est la mort. Qu’une jeune femme perde un nouveau-né, l’amour conjugal lui a bientôt donné un successeur. Cette affliction est passagère aussi. Enfin, ces peines et beaucoup d’autres semblables sont, en quelque sorte, des coups, des blessures ; mais aucune n’affecte la vitalité dans son essence, et il faut qu’elles se succèdent étrangement pour tuer le sentiment qui nous porte à chercher le bonheur. La grande, la vraie douleur serait donc un mal assez meurtrier pour étreindre à la fois le passé, le présent et l’avenir, ne laisser aucune partie de la vie dans son intégrité, dénaturer à jamais la pensée, s’inscrire inaltérablement sur les lèvres et sur le front, briser ou détendre les ressorts du plaisir, en mettant dans l’âme un principe de dégoût pour toute chose de ce monde. Encore, pour être immense, pour ainsi peser sur l’âme et sur le corps, ce mal devrait arriver en un moment de la vie où toutes les forces de l’âme et du corps sont jeunes, et foudroyer un cœur bien vivant. Le mal fait alors une large plaie ; grande est la souffrance ; et nul être ne peut sortir de cette maladie sans quelque poétique changement : ou il prend la route du ciel, ou, s’il demeure ici-bas, il rentre dans le monde pour mentir au monde, pour y jouer un rôle ; il connaît dès lors la coulisse où l’on se retire pour calculer, pleurer, plaisanter.

Après cette crise solennelle, il n’existe plus de mystères dans la vie sociale qui dès lors est irrévocablement jugée. Chez les jeunes femmes qui ont l’âge de la marquise, cette première, cette plus poignante de toutes les douleurs, est toujours causée par le même fait. La femme et surtout la jeune femme, aussi grande par l’âme qu’elle l’est par la beauté, ne manque jamais à mettre sa vie là où la nature, le sentiment et la société la poussent à la jeter tout entière. Si cette vie vient à lui faillir et si elle reste sur terre, elle y expérimente les plus cruelles souffrances, par la raison qui rend le premier amour le plus beau de tous les sentiments. Pourquoi ce malheur n’a-t-il jamais eu ni peintre ni poète ? Mais peut-il se peindre, peut-il se chanter ? Non, la nature des douleurs qu’il engendre se refuse à l’analyse et aux couleurs de l’art. D’ailleurs, ces souffrances ne sont jamais confiées : pour en consoler une femme, il faut savoir les deviner ; car, toujours amèrement embrassées et religieusement ressenties, elles demeurent dans l’âme comme une avalanche qui, en tombant dans une vallée, y dégrade tout avant de s’y faire une place..."

 

1835 – Le Lys dans la vallée 

"Le Lys dans la vallée", roman à succès, est particulier dans l'oeuvre de Balzac, et pour sa poésie et ses paysages, et pour son héroïne, Mme de Mortsauf, parée de toutes les séductions de l'esprit et de la chair. L'intrigue est celle d'une éducation sentimentale, celle de Félix de Vandenesse. Le jeune homme, dans sa jeunesse, est épris de Mme de Mortsauf, mais cette dernière le repousse par fidélité à son mari et à ses principes: elle expirera en regrettant de n'avoir pas vraiment vécu cette passion partagée. Parmi les personnages emblématiques, Félix de Vandenesse est apparu comme l'un des personnages les plus autobiographiques de Balzac; on retrouve dans Mme de Mortsauf le visage maternel tant aimé de Laure de Berny qui poussera l'écrivain dans le "monde", et Lady Dudley incarne le personnage de l'amante enflammée et destructrice qui tente par tous les moyens de déniaiser le jeune Félix de Vandenesse: Lady Dudley est semble-t-il inspirée de la comtesse Frances-Sarah Guidoboni-Visconti (1804-1883), que Balzac rencontre en 1835, alors qu'il mène déjà plusieurs liaisons de front, avec Laure de Berny, et quelques brefs moments avec Caroline Marbouty (1804-1890), connue comme écrivain sous le pseudonyme de Claire Brunne. Et nous verrons par la suite un Félix de Vandenesse qui n'a pu vivre et réaliser un grand amour, devenir, dans "Une Fille d'Eve", un mari fin connaisseur de la "nature humaine" et de l' "éternel féminin"...

Félix de Vandenesse, sevré d'affection, encore adolescent à vingt-et-un ans, sentimentalement et physiquement, rencontre dans un bal, à Tours, en 1814, une belle inconnue, de sept ans son aînée, épouse d'un mari âgé, aigri par les souffrances de l'émigration..

"Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. À cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. ― Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ? À cette pensée je m’appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le temps qui s’est écoulé depuis le dernier jour où j’en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation. Quand je m’assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L’amour infini, sans autre aliment qu’un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour, par les bois de chênes qui s’avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps, si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l’automne ; au printemps, l’amour y bat des ailes à plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s’y repose sur des touffes dorées qui communiquent à l’âme leurs paisibles douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine ? je ne l’aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert ; je l’aime comme un artiste aime l’art ; je l’aime moins que je ne vous aime, mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d’un convolvulus, flétrie si l’on y touche..."

 

"... Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité. Dans un âge où les sens ont tant d’empire sur nos déterminations, chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l’image de la sainte qui souffrait son lent martyre à Clochegourde rayonna si fortement que je pus résister aux séductions. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l’attention de lady Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion. Ce qu’elle désirait, comme le désirent beaucoup d’Anglaises, était l’éclat, l’extraordinaire. Elle voulait du poivre, du piment pour la pâture du coeur, de même que les Anglais veulent des condiments enflammés pour réveiller leur goût. L’atonie que mettent dans l’existence de ces femmes une perfection constante dans les choses, une régularité méthodique dans les habitudes, les conduit à l’adoration du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley se passionnait. Cette lutte, dont elle se faisait gloire, excita la curiosité de quelques salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui lui faisait une obligation du triomphe. Ah ! j’eusse été sauvé, si quelque ami m’avait répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de Mortsauf et sur moi.  – Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle !

Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie, qu’un homme a moins de ressources pour résister à une femme que vous n’en avez pour échapper à nos poursuites. Nos moeurs interdisent à notre sexe les brutalités de la répression qui, chez vous, sont des amorces pour un amant, et que d’ailleurs les convenances vous imposent ; à nous, au contraire, je ne sais quelle jurisprudence de fatuité masculine ridiculise notre réserve ; nous vous laissons le monopole de la modestie pour que vous ayez le privilège des faveurs ; mais intervertissez les rôles, l’homme succombe sous la moquerie. Quoique gardé par ma passion, je n’étais pas à l’âge où l’on reste insensible aux triples séductions de l’orgueil, du dévouement et de la beauté. Quand lady Arabelle mettait à mes pieds, au milieu d’un bal dont elle était la reine, les hommages qu’elle y recueillait, et qu’elle épiait mon regard pour savoir si sa toilette était de mon goût, et qu’elle frissonnait de volupté lorsqu’elle me plaisait, j’étais ému de son émotion. Elle se tenait d’ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir, il m’était difficile de refuser certaines invitations parties du cercle diplomatique ; sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette adresse que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle se faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de moi ; puis elle me parlait à l’oreille.  – « Si j’étais aimée comme l’est madame de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout. »

Elle me soumettait en riant les conditions les plus humbles, elle me promettait une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de souffrir seulement qu’elle m’aimât. Elle me disait un jour ces mots qui satisfaisaient toutes les capitulations d’une conscience timorée et les effrénés désirs du jeune homme : « – Votre amie toujours, et votre maîtresse quand vous le voudrez ! » Enfin elle médita de faire servir à ma perte la loyauté même de mon caractère, elle gagna mon valet de chambre, et après une soirée où elle s’était montrée si belle qu’elle était sûre d’avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi...."

 

1837 – Grandeur et décadence de César Birotteau  

Peinture incisive de la bourgeoisie commerçante parisienne sous la Restauration, inspirée sans doute d'un fait divers, un certain Bully, inventeur du vinaigre de toilette, vit sa boutique saccagée en 1830 : le parfumeur César Birotteau a gagné de l'argent en transformant son commerce familial en une entreprise industrielle dont les ventes sont fondées sur la publicité. Au lieu de consacrer le produit de ses gains à l'achat d'une propriété, comme le voudrait sa femme, il se lance dans la spéculation immobilière et la fuite d'un notaire véreux va le condamner à la faillite. Balzac ne ménage pas le réalisme, - le lecteur est initié aux mystères de la comptabilité -, les ridicules de ce bourgeois parvenu, mais lui prête aussi une dignité exemplaire dans le malheur.

"Durant les nuits d’hiver, le bruit ne cesse dans la rue Saint-Honoré que pendant un instant ; les maraîchers y continuent, en allant à la Halle, le mouvement qu’ont fait les voitures qui reviennent du spectacle ou du bal. Au milieu de ce point d’orgue qui, dans la grande symphonie du tapage parisien, se rencontre vers une heure du matin, la femme de monsieur César Birotteau, marchand parfumeur établi près de la place Vendôme, fut réveillée en sursaut par un épouvantable rêve. La parfumeuse s’était vue double, elle s’était apparu à elle-même en haillons, tournant d’une main sèche et ridée le bec de canne de sa propre boutique, où elle se trouvait à la fois et sur le seuil de la porte et sur son fauteuil dans le comptoir ; elle se demandait l’aumône, elle s’entendait parler à la porte et au comptoir. Elle voulut saisir son mari et posa la main sur une place froide. Sa peur devint alors tellement intense qu’elle ne put remuer son cou qui se pétrifia : les parois de son gosier se collèrent, la voix lui manqua ; elle resta clouée sur son séant, les yeux agrandis et fixes, les cheveux douloureusement affectés, les oreilles pleines de sons étranges, le coeur contracté mais palpitant, enfin tout à la fois en sueur et glacée au milieu d’une alcôve dont les deux battants étaient ouverts. La peur est un sentiment morbifique à demi, qui presse si violemment la machine humaine que les facultés y sont soudainement portées soit au plus haut degré de leur puissance, soit au dernier de la désorganisation. La Physiologie a été pendant long-temps surprise de ce phénomène qui renverse ses systèmes et bouleverse ses conjectures, quoiqu’il soit tout "simplement un foudroiement opéré à l’intérieur, mais, comme tous les accidents électriques bizarre, et capricieux dans ses modes. Cette explication deviendra vulgaire le jour où les savants auront reconnu le rôle immense que joue l’électricité dans la pensée humaine. Madame Birotteau subit alors quelques-unes des souffrances en quelque sorte lumineuses que procurent ces terribles décharges de la volonté répandue ou concentrée par un mécanisme inconnu. Ainsi pendant un laps de temps, fort court en l’appréciant à la mesure de nos montres, mais incommensurable au compte de ses rapides impressions, cette pauvre femme eut le monstrueux pouvoir d’émettre plus d’idées, de faire surgir plus de souvenirs que dans l’état ordinaire de ses facultés elle n’en aurait conçu pendant toute une journée. La poignante histoire de ce monologue peut se résumer en quelques mots absurdes, contradictoires et dénués de sens comme il le fut. 

— Il n’existe aucune raison qui puisse faire sortir Birotteau de mon lit ! Il a mangé tant de veau que peut-être est-il indisposé ? Mais s’il était malade il m’aurait éveillée. Depuis dix-neuf ans que nous couchons ensemble dans ce lit, dans cette même maison, jamais il ne lui est arrivé de quitter sa place sans me le dire, pauvre mouton ! Il n’a découché que pour passer la nuit au corps-de-garde. S’est-il couché ce soir avec moi ? Mais oui, mon Dieu, suis-je bête ! 

Elle jeta les yeux sur le lit, et vit le bonnet de nuit de son mari qui conservait la forme presque conique de la tête. 

— Il est donc mort ! Se serait-il tué ? reprit-elle. Depuis deux ans qu’ils l’ont nommé adjoint au maire, il est tout je ne sais comment. Le mettre dans les fonctions publiques, n’est-ce pas, foi d’honnête femme, à faire pitié ? Ses affaires vont bien, il m’a donné un châle. Elles vont mal peut-être ? Bah ! je le saurais. Sait-on jamais ce qu’un homme a dans son sac ? ni une femme non plus ? ça n’est pas un mal. Mais n’avons-nous pas vendu pour cinq mille francs aujourd’hui ? .."

 

1839 - Béatrix ou les Amours forcés

Part des "Scènes de la vie privée", le roman est une oeuvre à clés qui met en scène un duo scandaleux, sous les traits de la marquise Beatrix de Rochefide et de son amant, le musicien, Gennaro Conti, Marie d'Agoult et Franz Liszt, tandis que George Sand, amie de Balzac, est représentée via le personnage de Félicité des Touches, femme écrivain et musicienne idéalisée et célèbre sous le pseudonyme de Camille Maupin. Félicité tente de venger la trahison de Conti qu'elle avait jadis aimé, et pousse le jeune et idéaliste Calyste du Guénic dans les bras de la belle marquise : mais le plan tourne court et Félicité entraîne à Paris un Calyste abattu et l'aide à surmonter son échec en favorisant son union avec Sabine de Grandlieu.. Le roman vaut pour ses fameux portraits féminins. 

"..Son esprit supérieur se refusait à l’abdication par laquelle la femme mariée commence la vie ; elle sentait vivement le prix de l’indépendance et n’éprouvait que du dégoût pour les soins de la maternité. Il est nécessaire de donner ces détails pour justifier les anomalies qui distinguent Camille Maupin. Elle n’a connu ni père ni mère, et fut sa maîtresse dès l’enfance, son tuteur fut un vieil archéologue, le hasard l’a jetée dans le domaine de la science et de l’imagination, dans le monde littéraire, au lieu de la maintenir dans le cercle tracé par l’éducation futile donnée aux femmes, par les enseignements maternels sur la toilette, sur la décence hypocrite, sur les grâces chasseresses du sexe. Aussi, longtemps avant qu’elle ne devînt célèbre, voyait-on du premier coup d’oeil qu’elle n’avait jamais joué à la poupée. Vers la fin de l’année 1817, Félicité des Touches aperçut non pas des flétrissures, mais un commencement de fatigue dans sa personne. Elle comprit que sa beauté allait s’altérer par le fait de son célibat obstiné, mais elle voulait demeurer belle, car alors elle tenait à sa beauté. La science lui notifia l’arrêt porté par la nature sur ses créations, lesquelles dépérissent autant par la méconnaissance que par l’abus de ses lois. Le visage macéré de sa tante lui apparut et la fit frémir. Placée entre le mariage et la passion, elle voulut rester libre ; mais elle ne fut plus indifférente aux hommages qui l’entouraient. Elle était, au moment où cette histoire commence, presque semblable à elle-même en 1817. Dix-huit ans avaient passé sur elle en la respectant. À quarante ans, elle pouvait dire n’en avoir que vingt-cinq. Aussi la peindre en 1836, est-ce la représenter comme elle était en 1817. Les femmes qui savent dans quelles conditions de tempérament et de beauté doit être une femme pour résister aux outrages du temps, comprendront comment et pourquoi Félicité des Touches jouissait d’un si grand privilège en étudiant un portrait pour lequel sont réservés les tons les plus brillants de la palette et la plus riche bordure..."

 

1841 – Ursule Mirouet 

Malgré quelques longueurs, rarement Balzac ira aussi loin dans sa haine pour la bourgeoisie provinciale. Appartenant aux Scènes de la vie de province, la première partie d'Ursule Mirouet, "Les héritiers alarmés", nous présente quatre familles bourgeoises de la bonne société de Nemour, apparentées les unes aux autres et qui, sous la Restauration. dominent la petite ville. Minoret-Levrault, maître de poste, est un colosse stupide, dominé par sa femme, l'inquiétante Zélie; le couple vit pour son fils, Désiré, jeune dandy qui fait ses études de droit. Le docteur Minoret, disciple des Encyclopédistes et athée convaincu, achève dans la retraite sa brillante carrière d'ex-médecin de l'Empereur. Le docteur n'a pas d'enfant et ses neveux, dont Minoret-Levrault, espère avoir à partager son héritage. Mais Minoret amène chez lui une orpheline, Ursule Mirouet, sa nièce, qu'il va élever comme sa fille avec l'aide de ses vieux amis. le curé Chaperon, le juge de paix Bongrand. et le vieil officier de Jordy. Minoret est par suite ébranlé par le récit d'une voyante - Balzac glisse ici une étrange séance d'occultisme -, et se convertit, ému par la souffrance d'Ursule, devenue jeune fille, et qui ne supporte pas l'athéisme de son oncle. Cet événement imprévu va semer le trouble parmi les héritiers. Minoret est encore plus troublé  lorsqu'il se rend compte qu'Ursule est amoureuse d'un jeune voisin. Savinien de Portenduère. Le docteur vient en aide à Savinien, est prêt à consentir à cette union, mais la mère de celui-ci, la fière Madame de Portenduère, rejette cette proposition : son fils n'épousera pas une orpheline. Cette première partie, assez longue, n'est en fait que le prélude du drame qui s'ouvre avec la mort du docteur : "La succession Minoret" qui voit le maître de poste Minoret-Levrault, encore dissimulé près de la chambre mortuaire, s'emparer du magot destiné à Ursule, puis, désormais riche à souhait, tenter tout ce qui lui est possible pour détruire la jeune fille. La machination se retournera contre lui et Ursule parviendra enfin à épouser Savinien de Portenduère. 

 

"Quoique l’opinion publique de la petite ville eût reconnu la parfaite innocence d’Ursule, Ursule se rétablissait lentement. Dans cet état de prostration corporelle qui laissait l’âme et l’esprit libres, elle devint le théâtre de phénomènes dont les effets furent d’ailleurs terribles et de nature à occuper la science, si la science avait été mise dans une pareille confidence. Dix jours après la visite de madame de Portenduère, Ursule subit un rêve qui présenta les caractères d’une vision surnaturelle autant par les faits moraux que par les circonstances pour ainsi dire physiques. Feu Minoret, son parrain, lui apparut et lui fit signe de venir avec lui ; elle s’habilla, le suivit au milieu des ténèbres jusque dans la maison de la rue des Bourgeois où elle retrouva les moindres choses comme elles étaient le jour de la mort de son parrain. Le vieillard portait les vêtements qu’il avait sur lui la veille de sa mort, sa figure était pâle, ses mouvements ne rendaient aucun son ; néanmoins Ursule entendit parfaitement sa voix, quoique faible et comme répétée par un écho lointain. Le docteur amena sa pupille jusque dans le cabinet du pavillon chinois où il lui fit soulever le marbre du petit meuble de Boulle, comme elle l’avait soulevé le jour de sa mort ; mais au lieu de n’y rien trouver, elle vit la lettre que son parrain lui recommandait d’aller y prendre ; elle la décacheta, la lut ainsi que le testament en faveur de Savinien.

– Les caractères de l’écriture, dit-elle au curé, brillaient comme s’ils eussent été tracés avec les rayons du soleil, ils me brûlaient les yeux. Quand elle regarda son oncle pour le remercier, elle aperçut sur ses lèvres décolorées un sourire bienveillant. Puis, de sa voix faible et néanmoins claire, le spectre lui montra Minoret écoutant la confidence dans le corridor, allant dévisser la serrure et prenant le paquet de papiers. Puis, de sa main droite, il saisit sa pupille et la contraignit à marcher du pas des morts afin de suivre Minoret jusqu’à la Poste. Ursule traversa la ville, entra à la Poste, dans l’ancienne chambre de Zélie, où le spectre lui fit voir le spoliateur décachetant les lettres, les lisant et les brûlant. – Il n’a pu, dit Ursule, allumer que la troisième allumette pour brûler les papiers, et il en a enterré les vestiges dans les cendres. Après, mon parrain m’a ramenée à notre maison et j’ai vu monsieur Minoret-Levrault se glissant dans la bibliothèque, où il a pris, dans le troisième volume des Pandectes, les trois inscriptions de chacune douze mille livres de rentes, ainsi que l’argent des arrérages en billets de banque. – Il est, m’a dit alors mon parrain, l’auteur des tourments qui t’ont mise à la porte du tombeau ; mais Dieu veut que tu sois heureuse. Tu ne mourras point encore, tu épouseras Savinien ! Si tu m’aimes, si tu aimes Savinien, tu redemanderas ta fortune à mon neveu. Jure-le moi ?.."

 

1842 - La Rabouilleuse 

Connu sous le titre "Un Ménage de garçon", dans le cadre du cycle dit "des Célibataires", "La Rabouilleuse" est écrit par un Balzac qui domine son sujet de prédilection, la psychologie sociale. "Rabouiller", dans le patois du Berry, c'est agiter l'eau d'une rivière pour faciliter la pêche des écrevisses : ici, tous les membres d'une famille bourgeoise tente de récupérer la fortune d'un oncle de province, Jean-Jacques Rouget, vieux célibataire fort riche d'Issoudun, tombé sous le charme de sa jeune maîtresse, la "rabouilleuse", la belle Flore Brazier. Devenue la servante-maîtresse de Rouget, Flore pense hériter de sa fortune, si ce n'est que surgit en la personne de Philippe Brideau, neveu de Rouget et ex-lieutenant colonel de l'armée impériale, un sérieux concurrent : Brideau incarne cette génération qui s'est illustrer sur les champs de bataille et ne parvint pas à s'adapter aux nouvelles conditions de vie qui lui fut faite dans la France des Bourbons. Et c'est par fatalité, que le personnage se révèle monstrueusement sans scrupules..

"De douze à quatorze ans, la charmante Rabouilleuse connut un bonheur sans mélange. Bien mise et beaucoup mieux nippée que la plus riche fille d’Issoudun, elle portait une montre d’or et des bijoux que le docteur lui donna pour encourager ses études ; car elle eut un maître chargé de lui apprendre à lire, à écrire et à compter. Mais la vie presque animale des paysans avait mis en Flore de telles répugnances pour le vase amer de la science que le docteur en resta là de cette éducation. Ses desseins à l’égard de cette enfant, qu’il décrassait, instruisait et formait avec des soins d’autant plus touchants qu’on le croyait incapable de tendresse, furent diversement interprétés par la caqueteuse bourgeoisie de la ville, dont les disettes accréditaient, comme à propos de la naissance de Max et d’Agathe, de fatales erreurs. Il n’est pas facile au public des petites villes de démêler la vérité dans les mille conjectures, au milieu des commentaires contradictoires, et à travers toutes les suppositions auxquelles un fait y donne lieu. La Province, comme autrefois les politiques de la petite Provence aux Tuileries, veut tout expliquer, et finit par tout savoir. Mais chacun tient à la face qu’il affectionne dans l’événement ; il y voit le vrai, le démontre et tient sa version pour la seule bonne. La vérité, malgré la vie à jour et l’espionnage des petites villes, est donc souvent obscurcie, et veut, pour être reconnue, ou le temps après lequel la vérité devient indifférente, ou l’impartialité que l’historien et l’homme supérieur prennent en se plaçant à un point de vue élevé. – Que voulez-vous que ce vieux singe fasse à son âge d’une petite fille de quinze ans ? disait-on deux ans après l’arrivée de la Rabouilleuse.  – Vous avez raison, répondait-on, il y a long-temps qu’ils sont passés, ses jours de fête…  – Mon cher, le docteur est révolté de la stupidité de son fils, et il persiste dans sa haine contre sa fille Agathe ; dans cet embarras, peut-être n’a-t-il vécu si sagement depuis deux ans que pour épouser cette petite, s’il peut avoir d’elle un beau garçon agile et découplé, bien vivant comme Max, faisait observer une tête forte.  – Laissez-nous donc tranquilles, est-ce qu’après avoir mené la vie que Lousteau et Rouget ont faite de 1770 à 1787, on peut avoir des enfants à soixante-douze ans ? Tenez, ce vieux scélérat a lu l’ancien Testament, ne fût-ce que comme médecin, et il y a vu comment le roi David réchauffait sa vieillesse… Voilà tout, bourgeois ! ...."

 

1843 – Les Illusions perdues 

"Illusions perdues", un des plus volumineux romans de Balzac, paraît en trois parties de 1837 à 1843 (Deux poètes, Un grand homme de province à Paris, Eve et David), et  raconte l'échec d'un jeune poète provincial "monté" à Paris, Lucien Chardon, qui se fera appeler de Rubempré, du nom de sa mère. A Angoulême, théâtre du premier récit, David Séchard, imprimeur intelligent, mais analphabète et ivrogne, et son ami, Lucien Chardon, lettré et très entreprenant, se consolent comme ils peuvent de leur misère et rêve d'un brillant avenir. David épouse la soeur de Lucien, Eve Chardon, et recherche avec ardeur un nouveau procédé de fabrication de papier. Lucien gagne Paris avec une jeune femme de la noblesse, Anaïs de Bargeton, qui se détachera très rapidement de lui. Poète, il entend se faire éditer, mais la faune des éditeurs, journalistes et gens de lettres parisiens lui réserve de cruelles désillusions : le libraire Dauriat lui rend son manuscrit avec des paroles d'encouragement, mais s'aperçoit très rapidement qu'il n'a même pas lu ses sonnets. Lucien n'a pas assez d`énergie pour rester honnête dans un pareil milieu, et il est trop ambitieux pour se contenter d'une vie médiocre. Il va donc glisser sur la pente fatale qui le conduira à la fois à la misère et au déshonneur. Balzac va mettre en scène un très grand de personnages et de multiples intrigues constellées de formules lapidaires et de considérations approfondies sur les dessous de cette société parisienne. Lucien abandonne la littérature pour la politique, affronte la mort d'une amie à laquelle il s'était attaché, Coralie, et ruiné, songe à retourner à Angoulême et demander de l'aide à David Séchard, dont la situation n'est pas plus brillante. Il est sur le point de se tuer lorsqu'il rencontre un soi-disant prêtre espagnol, Carlos Herrera, qui n`est autre que Jacques Collin dit Trompe-la-mort, alias Vautrin, de nouveau évadé du bagne. Plus malléable que Rastignac, Lucien de Rubempré se prêtera à toutes les machinations de Vautrin et ce thème constituera le sujet d`un nouveau roman, "Splendeurs et Misères des Courtisanes" (1838-1847).  

 

A l'Opéra. "- Il est facile de voir que vous venez d’Angoulême, répondit la marquise assez ironiquement sans quitter sa lorgnette. 

Lucien ne comprit pas, il était tout entier à l’aspect des loges où il devinait les jugements qui s’y portaient sur madame de Bargeton et la curiosité dont il était l’objet. De son côté, Louise était singulièrement mortifiée du peu d’estime que la marquise faisait de la beauté de Lucien. — Il n’est donc pas si beau que je le croyais ! se disait-elle. De là, à le trouver moins spirituel, il n’y avait qu’un pas. La toile était baissée. Châtelet, qui était venu faire une visite à la duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinait celle de madame d’Espard, y salua madame de Bargeton qui répondit par une inclination de tête. Une femme du monde voit tout, et la marquise remarqua la tenue supérieure de du Châtelet. En ce moment quatre personnes entrèrent successivement dans la loge de la marquise, quatre célébrités parisiennes. Le premier était monsieur de Marsay, homme fameux par les passions qu’il inspirait, remarquable surtout par une beauté de jeune fille, beauté molle, efféminée, mais corrigée par un regard fixe, calme, fauve et rigide comme celui d’un tigre : on l’aimait, et il effrayait. Lucien était aussi beau ; mais chez lui le regard était si doux, son œil bleu était si limpide, qu’il ne paraissait pas susceptible d’avoir cette force et cette puissance à laquelle s’attachent tant les femmes. D’ailleurs rien ne faisait encore valoir le poète, tandis que de Marsay avait un entrain d’esprit, une certitude de plaire, une toilette appropriée à sa nature qui écrasait autour de lui tous ses rivaux. Jugez de ce que pouvait être dans ce voisinage Lucien, gourmé, gommé, roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait conquis le droit de dire des impertinences par l’esprit qu’il leur donnait et par la grâce des manières dont il les accompagnait. L’accueil de la marquise indiqua soudain à madame de Bargeton la puissance de ce personnage. Le second était l’un des deux Vandenesse, celui qui avait causé l’éclat de lady Dudley, un jeune homme doux et spirituel, modeste, et qui réussissait par des qualités tout opposées à celles qui faisaient la gloire de de Marsay. Le troisième était le général Montriveau, l’auteur de la perte de la duchesse de Langeais. Le quatrième était monsieur de Canalis, un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n’en était encore qu’à l’aube de sa gloire, et qui se contentait d’être un gentilhomme aimable et spirituel : il essayait de se faire pardonner son génie. Mais on devinait dans ses formes un peu sèches, dans sa réserve, une énorme ambition qui devait plus tard faire tort à la poésie et le lancer au milieu des orages politiques. Sa beauté froide et compassée, mais pleine de dignité, rappelait Canning. En voyant ces quatre figures si remarquables, madame de Bargeton s’expliqua le peu d’attention de la marquise pour Lucien. Puis quand la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins, si délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus de profondeur que ce qu’Anaïs entendait durant un mois eu province ; quand surtout le grand poète fit entendre une parole vibrante où se retrouvait le positif de cette époque, mais doré de poésie, Louise comprit ce que du Châtelet lui avait dit la veille : Lucien ne fut plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec une si cruelle indifférence, il était si bien là comme un étranger qui ne savait pas la langue, que la marquise en eut pitié..."

 

Le 6 février 1844, Balzac écrit à Eve Hanska: "En somme, voici le jeu que je joue. Quatre hommes auront eu une vie immense: Napoléon, Cuvier, O'Connel et je veux être le quatrième. Le premier a vécu la vie de l'Europe; il s'est inoculé des armées! Le second a épousé le globe! Le troisième s'est incarné un peuple! Moi, j'aurai porté une société tout entière dans ma tête." Toute la société de la Révolution, de l'Empire, de la Restauration et de la monarchie de Juillet est représentée dans la Comédie humaine à travers la déclinaison de toutes les classes sociales: l'armée, les affaires, le monde, la finance, le faubourg Saint-Germain, la paysannerie, les petites gens, Paris, la province, le bagne, etc. Et Balzac a promu dans ses romans trois "types d'humanité" qui résumaient pour lui la vie moderne: le jeune homme (Rastignac, Félix de Vandenesse, Raphaël de Valentin, Lucien de Rubempré, de Marsay), la femme (Delphine de Nucingen, Foedora, Anastasie de Restaud, Camille Maupin) et le héros sauvage (Vautrin). La Révolution et l'Empire ont rendu possibles toutes les ascensions comme toutes les déchéances, et c'est bien l'argent qui mène le monde..

 

Malgré sa balourdise, et s'il connut de longues périodes de chasteté, favorables au travail, Balzac fut aimé et son oeuvre recèle une impressionnante galerie de portraits féminins, toutes investies d’un pouvoir de séduction sans appel. Nous rencontrerons ainsi la digne et aristocratique Mme de Beauséant, la femme abandonnée que l’amour d’un jeune homme réconcilie avec les fêtes inégalées de la chair (Le Père Goriot), la diaphane et très libre Diane de Maufrigneuse qui croque les fortunes et collectionne les amants (Les Secrets de la princesse de Cadignan, 1839), l’incandescente et insatiable Louise de Chaulieu (Mémoires de deux jeunes mariées, 1823), l’irréprochable et néanmoins fautive Clémence Desmarets dite Mme Jules (Ferragus, 1834), la provinciale et décidée Dinah de la Baudraye que transforme la découverte du plaisir (La Muse du département, 1843); l’honnête et malheureuse Honorine, que le comte Octave, son mari,  abandonna, et qui se tourne vers un amant qui lui donne passion, volupté, et qui, à nouveau abandonnée, refuse de reprendre le chemin du foyer conjugal et vit en recluse dans une maison de la rue Saint-Maur en fabriquant des fleurs artificielles (Honorine, 1843); l’experte et sensuelle Lady Dudley qui pratique en France l’art d’aimer des Anglaises (Le lys dans la vallée), Foedora, la femme sans cœur, bouche rouge et corps de marbre froid (La Peau de Chagrin), deux actrices, Coralie à la jeunesse sacrifiée, Florine qui saura se préserver, la pragmatique Suzanne, la Madame du Val-Noble, qui comprend que ses charmes ne pourront être appréciés qu’à Paris (La Vieille Fille, 1836), Ida Gruget, grisette espiègle et impertinente, qui se tue par amour pour un ancien bagnard vieilli (Ferragus, 1834), Paquita Valdès, la magnétique et voluptueuse fille aux yeux d’or capable de satisfaire autant les femmes que les hommes (La Fille aux yeux d’or, 1835), Valérie Marneffe, si magnifiquement perverse et corrompue et dont le rôle semble être de perdre les mâles qui croisent son regard (La Cousine Bette)...

 

Au début de l’année 1842, le décès du comte Hanski ouvre toutes les perspectives possibles entre Balzac et Mme Hanska. En juillet 1843, Balzac fait viser son passeport à l'ambassade de Russie (on connaît le portrait flatteur qu'en fait le secrétaire d’ambassade, "un petit homme gros, gras, figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, allure de bonnetier, mine de cabaretier.."), gagne Saint-Pétersbourg :  après huit années de séparation, épouser Mme Hanska devient ainsi son idée fixe. Mi-avril 1845, après avoir changé vingt fois de projets, Mme Hanska invite à nouveau Balzac, pour la rejoindre à Dresde, avec sa fille Anna : le couple quitte rapidement Dresde pour Paris et séjournent rue de La Tour, où Balzac a loué sous le nom d’emprunt de Madame de Breugnol, une maison (devenue Musée Balzac, située 47 rue Raynouard, où il vécut de 1840 à 1847, et y écrivit "La Rabouilleuse", "Splendeurs et misères des courtisanes", "La Cousine Bette" et "Le Cousin Pons"). L’argent de la succession Hanski permettant bien des choses, d’août 1845 à septembre 1846, les voici de nouveau voyageant à travers l'Europe, de Baden à Naples, puis Rome: de là, Balzac regagne Paris pour sérieusement liquider ses dettes et commencer à chercher une maison digne de l’aristocratique comtesse Rzewuska...

 

1846 – La Cousine Bette 

Avant-dernier roman de Balzac, paru en feuilleton en 1846, "La Cousine Bette" forme avec "Le Cousin Pons" le diptyque des "Parents pauvres". Composées simultanément, toutes deux "Études de mœurs" et "Scènes de la vie parisienne", elles mettent au premier plan un célibataire, déshérité par la nature, n’ayant jamais été aimé, vivant en marge de parents éloignés qui le dédaignent mais sur la destinée desquels il exercera une influence décisive. Mais là où "Le Cousin Pons" décrit le complot qui écrase un vieux garçon, "La Cousine Bette", un de ses plus longs romans écrit en seulement deux mois, raconte la vengeance d’une vieille fille, Lisbeth Fisher, contre sa famille. En outre, si Pons demeure un personnage central, Bette se voit peu à peu reléguée au second plan, éclipsée par l’acharnement de ceux qu’elle veut punir à être leurs propres bourreaux. Les deux premières victimes de Lisbeth sont le baron Hulot d'Evry, qui a épousé sa belle cousine, Adeline, et le comte Wzenceslas Steinbock, époux de la fille du baron, Hortense Hulot. Elle les jette tous deux dans les bras de Mme Marneffe, authentique courtisane, qui détruit la paix des deux familles. Tous les membres de ces deux familles ignorent les basses intrigues de la cousine Bette, considérée jusqu'à la fin, comme leur ange tutélaire. Le contexte social est celui de la chute de l'Empire, des ambitions les plus déréglées - la vertueuse Mme Hulot s'offre en vain au gros Crevel pour tenter d'être courtisane. Le personnage balzacien central est bien Lisbeth, la parente pauvre qui tisse sa toile démonique et sait discerner dans les profondeurs des âmes la sauvagerie latente qui s'empare de toute la société bourgeoise. Bien des interprétations ont inspiré ce roman au centre duquel dominent les thèmes du vice et de la vertu, et l'influence de l'argent sur toute époque et, au bout du compte, le personnage de Valérie Marneffe, fille adultérine du Comte de Montcornet, épouse d'un employé au ministère de la guerre en 1836 et maîtresse de quatre amants, le Baron Hulot d'Ervy, Célestin Crevel, le brésilien Henri Montès de Montéjanos, et le Comte Wenceslas Steinbock, pour mourir empoisonnée..

 

".. La baronne embrassa sa cousine Bette avec l’enthousiasme d’une femme qui se voit vengée. La famille tout entière gardait un silence profond autour de ce père, assez spirituel pour savoir ce que dénotait ce silence. Une formidable colère passa sur son front et sur son visage en signes évidents ; toutes les veines grossirent, les yeux s’injectèrent de sang, le teint se marbra. Adeline se jeta vivement à genoux devant lui, lui prit les mains : ― Mon ami, mon ami, grâce !

― Je vous suis odieux ! dit le baron en laissant échapper le cri de sa conscience. Nous sommes tous dans le secret de nos torts. Nous supposons presque toujours à nos

victimes les sentiments haineux que la vengeance doit leur inspirer : et, malgré les efforts de l’hypocrisie, notre langage ou notre figure avoue au milieu d’une torture imprévue, comme avouait jadis le criminel entre les mains du bourreau.

― Nos enfants, dit-il pour revenir sur son aveu, finissent par devenir nos ennemis.

― Mon père... dit Victorin.

― Vous interrompez votre père !... reprit d’une voix foudroyante le baron en regardant son fils.

― Mon père, écoutez, dit Victorin d’une voix ferme et nette, la voix d’un député puritain. Je connais trop le respect que je vous dois pour en manquer jamais, et vous aurez certainement toujours en moi le fils le plus soumis et le plus obéissant.

Tous ceux qui assistent aux séances des Chambres reconnaîtront les habitudes de la lutte parlementaire dans ces phrases filandreuses avec lesquelles on calme les irritations en gagnant du temps.

― Nous sommes loin d’être vos ennemis, dit Victorin ; je me suis brouillé avec mon beau-père, monsieur Crevel, pour avoir retiré les soixante mille francs de lettres de change de Vauvinet, et certes, cet argent est dans les mains de madame Marneffe. Oh ! je ne vous blâme point, mon père, ajouta-t-il à un geste du baron ; mais je veux seulement joindre ma voix à celle de la cousine Lisbeth, et vous faire observer que si mon dévouement pour vous est aveugle, mon père, et sans bornes, mon bon père, malheureusement nos ressources pécuniaires sont bornées.

― De l’argent ! dit en tombant sur une chaise le passionné vieillard écrasé par ce raisonnement. Et c’est mon fils ! On vous le rendra, monsieur, votre argent, dit-il en se levant.

Il marcha vers la porte.

― Hector !

Ce cri fit retourner le baron, et il montra soudain un visage inondé de larmes à sa femme, qui l’entoura de ses bras avec la force du désespoir.

― Ne t’en va pas ainsi... ne nous quitte pas en colère. Je ne t’ai rien dit, moi !...

À ce cri sublime les enfants se jetèrent aux genoux de leur père.

― Nous vous aimons tous, dit Hortense. 

Lisbeth, immobile comme une statue, observait ce groupe avec un sourire superbe sur les lèvres. En ce moment, le maréchal Hulot entra dans l’antichambre et sa voix se fit entendre. La famille comprit l’importance du secret, et la scène changea subitement d’aspect. Les deux enfants se relevèrent, et chacun essaya de cacher son émotion.."

 

1847 – Splendeurs et misères des courtisanes

Incorporé dans les Scènes de la vie parisienne, "Splendeurs et misères des courtisanes", qui prit sans doute huit ans d'élaboration, est considéré comme l'un des chefs d'oeuvre de Balzac, malgré la complexité d'une intrigue qui met en scène avec minutie et habileté, - très peu de longueurs et de digressions -, toutes les couches de la société qu'il pratique. C'est dans cette oeuvre que l'on rencontre les personnages, multiples, les plus achevés de Balzac, autour de la figure dominante de Vautrin, qui a cette capacité, capitale pour l'auteur, de se dresser contre tous et entraîner les relais complices dans son destin. La première partie, "Comment aiment les filles", nous plonge dans le Paris de 1824, un bal masqué à l'Opéra, avec un Lucien de Rubempré qui s'est relevé de ses ennuis, s'affiche avec l'une des courtisanes les plus recherchées de Paris, Esther, dite "La Torpille", - "La Torpille est la seule fille de joie en qui s’est rencontrée l’étoffe d’une belle courtisane ; l’instruction ne l’avait pas gâtée, elle ne sait ni lire ni écrire : elle nous aurait compris. Nous aurions doté notre époque d’une de ces magnifiques figures aspasiennes sans lesquelles il n’y a pas de grand siècle. Voyez comme la Dubarry va bien au dix-huitième siècle, Ninon de Lenclos au dix-septième, Marion de Lorme au seizième, Impéria au quinzième, Flora à la république romaine" - et apparaît entièrement soumis à cet étrange prêtre, Carlos Herrera, rencontré dans "Les Illusions perdues"...

Pour épouser Clotilde de Grandlieu, Lucien doit racheter la terre de Rubempré pour une somme énorme devenir ainsi marquis de Rubempré : Carlos Herrera espère soutirer au baron de Nucingen cette somme, mais, entre temps, Lucien a séduit la comtesse de Sérisy, Diane de Maufrigneuse, la coqueluche du Tout-Paris. Quant au baron de Nucingen, il est littéralement malade d'amour pour une Esther prête au sacrifice pour Lucien...

"― Vendre Esther ! s’écria Lucien dont le premier mouvement était toujours excellent.

― Tu oublies donc notre position ? s’écria l’abbé.

Lucien baissa la tête.

― Plus d’argent, reprit le faux prêtre, et soixante mille francs de dettes à payer ! Si tu veux épouser Clotilde de Grandlieu, tu dois acheter une terre d’un million pour assurer le douaire de ce laideron. Eh ! bien, Esther est un gibier après lequel je vais faire courir ce loup-cervier de manière à le dégraisser d’un million. Ça me regarde...

― Esther ne voudra jamais...

― Ça me regarde.

― Elle en mourra.

― Ça regarde les Pompes Funèbres.

D’ailleurs, après ?... s’écria ce sauvage personnage en arrêtant les élégies de Lucien par la manière dont il se posa. ― Combien y a-t-il de généraux morts à la fleur de l’âge pour l’empereur Napoléon ? demanda-t-il à Lucien après un moment de silence. On trouve toujours des femmes ! En 1821, pour toi, Coralie n’avait pas sa pareille ; Esther ne s’en est pas moins rencontrée. Après cette fille viendra... sais-tu qui ?... la femme inconnue ! Voilà, de toutes les femmes, la plus belle, et tu la chercheras dans la capitale où le gendre du duc de Grandlieu sera ministre et représentera le roi de France... Et puis, dis donc, monsieur l’enfant, Esther en mourra-t-elle ? Enfin, le mari de mademoiselle de Grandlieu peut-il conserver Esther ? D’ailleurs, laisse-moi faire, tu n’as pas l’ennui de penser à tout : ça me regarde. Seulement tu te passeras d’Esther pour une semaine ou deux, et tu n’en iras pas moins rue Taitbout. Allons, va roucouler auprès de ta Grandlieu. Tu retrouveras Esther un peu triste, mais dis-lui d’obéir. Il s’agit de notre livrée de vertu, de nos casques d’honnêteté, du paravent derrière lequel les grands cachent toutes leurs infamies... Il s’agit de mon beau moi, de toi qui ne dois jamais être soupçonné. Le hasard nous a mieux servis que ma pensée, qui, depuis deux mois, travaillait dans le vide. En jetant ces terribles phrases une à une, comme des coups de pistolet, le faux abbé s’habillait et se disposait à sortir.

― Ta joie est visible, s’écria Lucien, tu n’as jamais aimé la pauvre Esther, et tu vois arriver avec délices le moment de t’en débarrasser...

― Tu ne t’es jamais lassé de l’aimer, n’est-ce pas ?... Eh ! bien, je ne me suis jamais lassé de l’exécrer. Mais n’ai-je pas agi toujours comme si j’étais attaché sincèrement à cette fille, moi qui, par Asie, tenais sa vie entre mes mains ! Quelques mauvais champignons dans un ragoût, et tout eût été dit... Mademoiselle Esther vit, cependant !... elle est heureuse parce que tu l’aimes ! Ne fais pas l’enfant. Voici quatre ans que nous attendons un hasard pour ou contre nous, eh ! bien, il faut déployer plus que du talent pour éplucher le légume que nous jette aujourd’hui le sort : il y a dans ce coup de roulette du bon et du mauvais, comme dans tout. Sais-tu à quoi je pensais au moment où tu es entré ?

― Non...

― À me rendre, ici comme à Barcelone, héritier d’une vieille dévote, à l’aide d’Asie... 

― Un crime ?...

― Il ne me restait plus que cette ressource pour assurer ton bonheur. Les créanciers se remuent. Une fois poursuivi par des huissiers et chassé de l’hôtel de Grandlieu, que serais-tu devenu ? L’échéance du diable serait arrivée. 

Le faux prêtre peignit par un geste le suicide d’un homme qui se jette à l’eau, puis il arrêta sur Lucien un de ces regards fixes et pénétrants qui font entrer la volonté des gens forts dans l’âme des gens faibles. Ce regard fascinateur, qui eut pour effet de détendre toute résistance, annonçait entre Lucien et le faux abbé, non seulement des secrets de vie et de mort, mais encore des sentiments aussi supérieurs aux sentiments ordinaires que cet homme l’était à la bassesse de sa position. Contraint à vivre en dehors du monde où la loi lui interdisait à jamais de rentrer, épuisé par le vice et par de furieuses, par de terribles résistances, mais doué d’une force d’âme qui le rongeait, ce personnage ignoble et grand, obscur et célèbre, dévoré surtout d’une fièvre de vie, revivait dans le corps élégant de Lucien dont l’âme était devenue la sienne. Il se faisait représenter dans la vie sociale par ce poète, auquel il donnait sa consistance et sa volonté de fer. Pour lui, Lucien était plus qu’un fils, plus qu’une femme aimée, plus qu’une famille, plus que sa vie, il était sa vengeance ; aussi, comme les âmes fortes tiennent plus à un sentiment qu’à l’existence, se l’était-il attaché par des liens indissolubles. Après avoir acheté la vie de Lucien au moment où ce poète au désespoir faisait un pas vers le suicide, il lui avait proposé l’un de ces pactes infernaux qui ne se voient que dans les romans, mais dont la possibilité terrible a souvent été démontrée aux Assises par de célèbres drames judiciaires. En prodiguant à Lucien toutes les joies de la vie parisienne, en lui prouvant qu’il pouvait se créer encore un bel avenir, il en avait fait sa chose. Aucun sacrifice ne coûtait d’ailleurs à cet homme étrange, dès qu’il s’agissait de son second lui-même. Au milieu de sa force, il était si faible contre les fantaisies de sa créature qu’il avait fini par lui confier ses secrets. Peut-être fut-ce un lien de plus entre eux que cette complicité purement morale ? Depuis le jour où la Torpille fut enlevée, Lucien savait sur quelle horrible base reposait son bonheur. Cette soutane de prêtre espagnol cachait Jacques Collin, une des célébrités du bagne, et qui, dix ans auparavant, vivait sous le nom bourgeois de Vautrin dans la Maison Vauquer, où Rastignac et Bianchon se trouvèrent en pension...."

 

La seconde partie, "A combien l'amour revient aux vieillards" est consacrée à l'obscure intrigue menée par ce faux prêtre pour détacher Esther de Lucien, enrichir celui-ci et conspirer à s'emparer d'un pouvoir occulte en pleine Restauration. La troisième partie, "Où mènent les mauvais chemins", relate l'instruction de cette sombre affaire par le juge Camusot, et nous entrons alors dans le milieu des tribunaux. Soupçonné d'assassinat, Vautrin est arrêté, ainsi que Lucien : ce dernier s'effondre très rapidement : 

"La Police et la Justice savent tout ce quelles veulent savoir, dit le juge, songez bien à ceci. Maintenant, reprit-il en pensant à la qualité de père que s`était donnée Jacques Collin, connaissez-vous qui est ce prétendu Carlos Herrera?

- Oui, monsieur, mais je l'ai su trop tard...

- Comment trop tard ? Expliquez-vous!

- Ce n'est pas un prêtre, ce n'est pas un Espagnol, c'est...

- Un forçat évadé, dit vivement le juge.

- Oui, répondit Lucien. Quand le fatal secret me fut révélé, j'étais son obligé, j'avais cru me lier avec un respectable ecclésiastique...

- Jacques Collin... dit le juge en commençant une phrase.

- Oui, Jacques Collin, répéta Lucien, c'est son nom.

- Bien. Jacques Collin, reprit monsieur Camusot, vient d'être reconnu tout à l'heure par une personne, et s'il nie encore son identité, c'est, je crois, dans votre intérêt. Mais je vous demandais si vous saviez qui est cet homme dans le but de révéler une autre imposture de Jacques Collin.

Lucien eut aussitôt comme un fer rouge dans les entrailles en entendant cette terrifiante observation.

- Ignorez-vous, dit le juge en continuant, qu'il prétend être votre père pour justifier l'extraordinaire affection dont vous êtes l'objet ?

- Lui! mon pèrel... oh! monsieur !... il a dit cela !...

Et il fondit en larmes.

- Greffier, donnez lecture au prévenu de la partie de l'interrogatoire du prétendu Carlos Herrera dans laquelle il s`est dit le père de Lucien de Rubempré.

Le poète écouta cette lecture dans un silence et dans une contenance qui fit peine à voir. 

- Je suis perdu! s'écria-t-il.

- On ne se perd pas dans la voie de l”honneur et de la vérité, dit le juge.

- Mais vous traduirez Jacques Collin en Cour d'assises? demanda Lucien.

- Certainement, répondit Camusot qui voulut continuer à faire causer Lucien. Achevez votre pensée.

Mais, malgré les efforts et les remontrances du juge, Lucien ne répondit plus. La réflexion était venue trop tard, comme chez tous les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence entre le poète et l'homme d'action : l'un se livre au sentiment pour le reproduire en images vives, il ne juge qu`après; tandis que l'autre sent et juge à la fois. Lucien resta morne, pâle, il se voyait au fond du précipice où l'avait fait rouler le juge d”instruction à la bonhomie de qui, lui le poète, il s'était laissé prendre. Il venait de trahir non pas son bienfaiteur, mais son complice qui, lui, avait défendu leur position avec un courage de lion, avec une habileté tout d'une pièce. Là où Jacques Collin avait tout sauvé par son audace, Lucien, l'homme d'esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son défaut de réflexion. Ce mensonge infâme et qui l'indignait servait de paravent à une plus infâme vérité. Confondu par la subtilité du juge, épouvanté par sa cruelle adresse, par la rapidité des coups qu”il lui avait portés en se servant des fautes d”une vie mise à jour comme de crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l'animal que le billot de l`abattoir a manqué. Libre et innocent à son entrée dans ce cabinet, en un instant il se trouvait criminel par ses propres aveux..."

Lucien de Rubempré se pendra dans sa cellule tandis que Vautrin, qui détient des documents compromettants, défie la société et la justice et devient adjoint au chef de la sûreté.

 

1857 – Le Cousin Pons  

Dernier roman achevé et publié par Balzac, "Le Cousin Pons" paraît en feuilleton de mars à mai 1847. Une première ébauche en a été rédigée un an plus tôt, alors que l’auteur vient de traverser une période difficile où, pour la première fois dans sa vie d’écrivain, il a connu la panne d’inspiration. Miné physiquement par les atteintes de la maladie et moralement par les volte-face de Mme Hanska, le grand amour de sa vie, qui hésite à répondre à sa demande en mariage, il termine des récits laissés en suspens et note quelques idées de romans futurs. En perte de vitesse auprès des critiques et du public, il a conscience qu’un sursaut est nécessaire. En juin 1846, il semble retrouver le goût d’écrire :  "C’est pour moi un de ces chefs-d’œuvre d’une excessive simplicité qui contiennent le cœur humain." Très vite achevé, ce récit, conçu comme une simple nouvelle, est d'abord interrompu, laissant Balzac se consacrer à "La Cousine Bette", puis repris en l’agrandissant à la dimension d’un roman qui va dérouler toute la bassesse dont est capable le genre humain. Pons est un brave homme qui dépense ses maigres revenus à collectionner des objets d'art dans le plus grand mépris de son entourage. Et lorsque l'on se rend compte que sa  ridicule collection est d'une valeur inestimable, se met à place la plus sinistre des comédies familiales pour empêcher le trésor de sortir de la maison.

"Vers trois heures de l’après-midi, dans le mois d’octobre de l’année 1844, un homme âgé d’une soixantaine d’années, mais à qui tout le monde eût donné plus que cet âge, allait le long du boulevard des Italiens, le nez à la piste, les lèvres papelardes, comme un négociant qui vient de conclure une excellente affaire, ou comme un garçon content de lui-même au sortir d’un boudoir. C’est à Paris la plus grande expression connue de la satisfaction personnelle chez l’homme. En apercevant de loin ce vieillard, les personnes qui sont là tous les jours assises sur des chaises, livrées au plaisir d’analyser les passants, laissaient toutes poindre dans leurs physionomies ce sourire

particulier aux gens de Paris, et qui dit tant de choses ironiques, moqueuses ou compatissantes, mais qui, pour animer le visage du Parisien, blasé sur tous les spectacles possibles, exigent de hautes curiosités vivantes. Un mot fera comprendre et la valeur archéologique de ce bonhomme et la raison du sourire qui se répétait comme un écho dans tous les yeux. On demandait à Hyacinthe, un acteur célèbre par ses saillies, où il faisait faire les chapeaux à la vue desquels la salle pouffe de rire : « ― Je ne les fais point faire, je les garde ? » répondit-il. Eh bien ! il se rencontre dans le million d’acteurs qui composent la grande troupe de Paris, des Hyacinthes sans le savoir qui gardent sur eux tous les ridicules d’un temps, et qui vous apparaissent comme la personnification de toute une époque pour vous arracher une bouffée de gaieté quand vous vous promenez en dévorant quelque chagrin amer causé par la trahison d’un ex-ami.

En conservant dans quelques détails de sa mise une fidélité quand même aux modes de l’an 1806, ce passant rappelait l’Empire sans être par trop caricature. Pour les observateurs, cette finesse rend ces sortes d’évocations extrêmement précieuses. Mais cet ensemble de petites choses voulait l’attention analytique dont sont doués les connaisseurs en flânerie ; et, pour exciter le rire à distance, le passant devait offrir une de ces énormités à crever les yeux, comme on dit, et que les acteurs recherchent pour assurer le succès de leurs entrées. Ce vieillard, sec et maigre, portait un spencer couleur noisette sur un habit verdâtre à boutons de métal blanc !... Un homme en spencer, en 1844, c’est, voyez-vous, comme si Napoléon eût daigné ressusciter pour deux heures. Le spencer fut inventé, comme son nom l’indique, par un lord sans doute vain de sa jolie taille. Avant la paix d’Amiens, cet Anglais avait résolu le problème de couvrir le buste sans assommer le corps par le poids de cet affreux carrick qui finit aujourd’hui sur le dos des vieux cochers de fiacre ; mais comme les fines tailles sont en minorité, la mode du spencer pour homme n’eut en France qu’un succès passager..."

 

Les quatre dernières années de Balzac s'avèrent particulièrement pénible. Balzac est en concubinage avec Louise Breugnot depuis 1840 : servante, maîtresse, mais surtout prête-nom et femme d'affaires, quoique sans instruction, qui lui permet de faire face à ses créanciers, il doit non seulement s'en séparer, solder ses dettes, mais régler l'affaire d'un chantage portant sur des lettres intimes envoyées par Madame Hanska à Balzac. Ensuite, il achète, dans le quartier du faubourg du Roule, sur l’ancien domaine du financier Beaujon, un hôtel particulier qui s'avère rapidement exorbitant. Enfin, en décembre 1846, Mme Hanska fait une fausse couche à Dresde, le coup est d'autant plus terrible pour Balzac qu'elle ne lui demande de ne venir la chercher qu’en février 1847. A partir de cette date, Balzac n'échafaudera plus de romans. Il part en Ukraine en septembre 1847 et séjourne à Wierzchownia jusqu'en février 1848, date à laquelle il regagne Paris, épuisé. Il lui faudra attendre le 14 mars 1850 pour que Mme Hanska, après bien des hésitations, accepte finalement de l’épouser, renonçant à toutes ses terres en faveur de sa fille. Heureux mais considérablement affaibli, par petites étapes, Balzac et Mme Hanska arrivent rue Fortunée le 21 mai, lendemain du cinquante et unième anniversaire de l’écrivain. Début juillet, l’un de ses médecins dit à Hugo ("Choses vues") qu’il ne restait plus à Balzac que six semaines à vivre. Le corps terriblement enflé par un œdème généralisé, et trop tardivement soulagé par des ponctions, l’écrivain ne survécut quelques jours à une péritonite que pour succomber à la gangrène pour s'éteindre le 18 août 1850, après dix-huit années de création intense...