William Blake (1757-1827) - William Wordsworth (1770-1850) - Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) - George Gordon Byron (1788-1824) - John Keats (1795-1821) - John Clare (1793-1864)  - Thomas de Quincey (1785-1859) ...
Last update 12/18/2016


La littérature anglaise exalte un romantisme qui semble vouloir exprimer l'émotion de l'être humain face au monde qu'il redécouvre, paysages, nocturnes, ruines, tombeaux, autant de thèmes que vont enrichir le destin emblématique de ces quelques constellations romantiques qui fondent la postérité du mouvement : Thomas Chatterton, se suicidant à 18 ans (1770), Shelley, mort noyé à 30 ans (1822), Keats, emporté par la tuberculose à 29 ans (1821), Byron, aristocrate scandaleux qui meurt à 36 ans en terre hellénique (1824)...

English literature exalts a romanticism that seems to express the emotion of the human being in front of the world he rediscovers, landscapes, nocturnes, ruins, tombs, so many themes that will enrich the emblematic destiny of these few romantic constellations that found the posterity of the movement: Thomas Chatterton, suicide at the age of 18 (1770), Shelley, drowned at the age of 30 (1822), Keats, killed by tuberculosis at the age of 29 (1821), Byron, a scandalous aristocrat who died at the age of 36 in Hellenic soil (1824)... La literatura inglesa exalta un romanticismo que parece expresar la emoción del ser humano frente al mundo que redescubre, paisajes, nocturnos, ruinas, tumbas, tantos temas que enriquecerán el destino emblemático de estas pocas constelaciones románticas que encontraron la posteridad del movimiento: Thomas Chatterton, suicidio a los 18 años (1770), Shelley, ahogado a los 30 (1822), Keats, muerto por tuberculosis a los 29 años (1821), Byron, un escandaloso aristócrata que murió a los 36 años en suelo helénico (1824)...

Ce romantisme remonte très loin dans l'histoire de la littérature anglaise, et l'on a fait d'Edward Young (1683-1765), ce fils d'un ecclésiastique du Hampshire déçu dans ses ambitions et anéanti par la mort de ses proches, le premier des pré-romantiques avec "The Complaint, or Night Thoughts on Life, Death and Immortality" (1742-1745) : les thèmes de la mélancolie religieuse, du destin, de la mort sans cesse menaçante et parfois désirée, y apparaissent sans doute pour la première fois. Sa fameuse "Elegy Written in a Country Churchyard" (1750) est un classique de la poésie dite "sépulcrale". Il théorise de plus dans ses "Conjectures on Original Composition" (1759) une liberté totale de l'inspiration et de la sensibilité dont la source ne peut être que l'intériorité. Mais Young ne franchit pas le seuil du Romantisme, on lui reproche un "verbiage pathétique" (Pope) : lui manque encore le formalisme de l'expression qui donne corps à la sensibilité et plus encore le sentiment profond de la nature au sein de laquelle il déploie, à vif, toute son existence. Comme si l'ornementation de la littérature religieuse ou les contraintes par trop formelles de la tradition ne lui permettaient pas d'appréhender à plein corps le monde environnant. Et ce qui est vrai de la poésie, l'est tout autant de la peinture. Il faut attendre, nous le savons, 1798 et la publication des "Lyrical Ballads" de W. Wordsworth et de S. T. Coleridge, puis les années 1820 et la publication des œuvres de Byron, de Shelley et de Keats pour que s'épanouisse dans toutes ses dimensions le romantisme proprement dit en terre anglaise. Entretemps, William Blake (1757-1827), artiste-peintre et poète, s'adonne corps et âme à ses fantasmagories issues du plus profond de l'âme humaine ...
(John Crome - Seascape - Norfolk Museums - Norwich)

Night the First
By Nature's law, what may be, may be now;
There's no prerogative in human hours:
In human hearts what bolder thought can rise,
Than man's presumption on tomorrow's dawn?
Where is tomorrow? In another world.
For numbers this is certain; the reverse
Is sure to none; and yet on this perhaps,
This peradventure, infamous for lies,
As on a rock of adamant we build
Our mountain hopes; spin out eternal schemes,
As we the fatal sisters would outspin,
And, big with life's futurities, expire...
Edward Young (1683-1765)



William Blake (1757-1827)
Le statut de William Blake, dans la poésie comme dans la peinture, est unique, mondialement reconnue avec une intensité proche de la mythologie et pourtant ce qu'il peut nous transmettre n'est pas directement accessible voire compréhensible. Via un symbolisme anthropomorphique souvent complexe, parfois déroutant, Blake traite des grands problèmes de l'existence tels qu'ils heurtent la sensibilité humaine à cette période charnière de fin XVIIIe et début XIXe siècle : le mal, le salut, la chute, le divin, la culpabilité, l'éternité. Et plus encore, l'interrogation qu'il pose à travers les quelques siècles qui nous séparent de lui, est celle de l'énergie créatrice, de cette potentialité d'imagination poétique dont tout être humain, certains plus d'autres, est la proie indubitable, qu'il sait exprimer, qu'il doit exprimer sans en connaître l'origine, et au fond la finalité. 

(Portrait de Blake - Thomas Phillips,1807)
Né à Londres, fils d'un simple bonnetier, mais  d'une très grande sensibilité et marqué par la Bible dès son plus jeune âge, Blake aura toute sa vie des visions mystiques et ses déceptions vis-à-vis d'une révolution française confisquée par l'ambition napoléonienne ne feront qu'alimenter son repliement sur un univers mythologique tout personnel. Il met au point en 1789 sa propre méthode de gravure, l'eau-forte en relief, avec laquelle il va s'efforcer de développer et de faire partager sa capacité visionnaire.

(Works - Tate - London)

Reclus à Londres, loin de la "belle société", réalisme et symbolisme se mêlent en Blake tant pour clamer son rejet de la religion établie au profit de l'émotion transcendante, son indignation et son émerveillement face à la condition humaine, le pouvoir rédempteur de l'imagination, dans ses livres enluminés et prophétiques comme dans ses oeuvres graphiques : "Songs of Innocence and of Experience" (1789-1794), "The Book of Thel" (1789-1790), "The Marriage of Heaven and Hell" (190-1793), "The Book of Urizen" (1794), "The Four Zoas" (1795), "Milton" (1804-1810), "The Everlasting Gospel", "Jerusalem, or The Emanation of the Giant Albion" (1804–1820).

 

"The Songs of Innocence and Experience" de William Blake explorent ce qu'il appelle les "deux états contraires de l'âme humaine" ("The Two Contrary States of the Human Soul"). Les Chants d'Innocence (1789) évoquent l'innocence enfantine, perçue tant par les yeux de l'enfant qu'observée par ceux de l'adulte, un sentiment d'harmonie mais d'une si grande fragilité. Les Chants d'Expérience (1794) complètent les Chants de 1789: plus sombres, urbains et non plus champêtres, ils expriment toutes les expériences qui accompagnent la perte de l'innocence et de l'enfance, la peur, l'agression, l'oppression, la corruption, au Dieu d'amour se substitue le Dieu cruel de l'Ancien Testament.

 

"The Tyger" (Songs of Experience) : quatorze questions, à déclamer pour en éprouver toute l'effrayante substance , et dont les réponses sont implicites pour confirmer tous nos préjugés sur la création divine et l'origine du Mal ...

Tyger Tyger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye,
Could frame thy fearful symmetry?
In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?
And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?
What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp,
Dare its deadly terrors clasp!
When the stars threw down their spears
And water'd heaven with their tears:
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?
Tyger Tyger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

Tigre! Tigre! feu et flamme
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main ou quel oeil immortel,
Put façonner ta formidable symétrie?
Dans quels abîmes, quels cieux lointains
Brûla le feu de tes prunelles?
Quelle aile osa y aspirer?
Quelle main osa saisir ce feu?
Quelle épaule, quel savoir-faire
tordirent les fibres de ton coeur?
Et quand ce coeur se mit à battre,
quelle terrible main? Quels terribles pieds ?
Quel fut le marteau ? Quelle la chaîne ?
Dans quel brasier fut ton cerveau ?
Sur quelle enclume ? Et quelle terrible étreinte
Osa enclore ses mortelles terreurs ?
Quand les étoiles jetèrent leurs lances
Et baignèrent le ciel de leurs larmes,
A-t-il souri à la vue de son oeuvre ?
Celui qui fit l’Agneau, est-ce lui qui te fit ?
Tigre ! Tigre ! feu et flamme
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel oeil immortel
Osèrent façonner ta formidable symétrie ?


"London" (Songs of Experience), symbole de ce nouveau monde urbain, creuset de toutes les forces sociales où règnent corruption et pauvreté, où les rêves de l'enfance sont très tôt étouffés...

I wander thro' each charter'd street,
Near where the charter'd Thames does flow.
And mark in every face I meet
Marks of weakness, marks of woe.
In every cry of every Man,
In every Infants cry of fear,
In every voice: in every ban,
The mind-forg'd manacles I hear
How the Chimney-sweepers cry
Every blackning Church appalls,
And the hapless Soldiers sigh
Runs in blood down Palace walls
But most thro' midnight streets I hear
How the youthful Harlots curse
Blasts the new-born Infants tear
And blights with plagues the Marriage hearse

J'erre au fil des rues affrétées
Près des flots de la Tamise tant exploités,
Et remarque en toute visage rencontré
Des marques d'impuissance, des marques de douleur.
Dans chaque cri de chaque homme,
Dans chaque cri de terreur des enfants,
Dans chaque voix, dans chaque malédiction,
J’entends les chaînes forgées par l’esprit.
Comment le cri du ramoneur
Fait trembler les sombres églises
Et le soupir du malheureux soldat
Ruisselle du sang qui court sur les murs du palais
Mais surtout, à minuit, dans les rues j’entends
Comment de la jeune putain les jurons
Etouffent les pleurs du nouveau né
Et ravagent la couche funèbre du mariage



William Wordsworth (1770-1850)
Né dans le Cumbria (Cockermouth), dans un environnement familial déjà livré à la poésie, Wordsworth entretient très tôt une grande intimité avec la Nature (le fameux Lake District où séviront les "Lake Poets"), objet de toutes ses préoccupations les plus affectives, fait ses études à Cambridge, découvre Rousseau, gagne la France révolutionnaire, fait la connaissance d'Annette Vallon, dont il aura une fille, et en revient fortement marqué par les dérives radicales de la Terreur. En 1795, il rencontre Coleridge et de leur amitié naissent "The Lyrical Ballads" (1798), le premier véritable manifeste du romantisme anglais.

La mort de sa mère, après celle de son père en 1783, a dispersé sa famille, et c'est à Grasmere qu'il s'installe en 1799 avec sa soeur Dorothy, après avoir parcouru l'Allemagne, comme tant d'artistes britanniques, avec cette même Dorothy et Coleridge (1798). En 1802, il épouse Mary Hutchinson et occupe un emploi de "préposé au timbre" de Westmoreland tout en continuant d'écrire : "The Prelude", "Tintern Abbey", "Ode, Intimations of Immortality", "The Excursion", "The Daffodils"...

(William Shuter, Portrait of William Wordsworth, 1798)


I Wandered Lonely As A Cloud by William Wordsworth

I wandered lonely as a cloud
That floats on high o'er vales and hills,
When all at once I saw a crowd,
A host, of golden daffodils;
Beside the lake, beneath the trees,
Fluttering and dancing in the breeze.
Continuous as the stars that shine
And twinkle on the milky way,
They stretched in never-ending line
Along the margin of a bay:
Ten thousand saw I at a glance,
Tossing their heads in sprightly dance.
The waves beside them danced, but they
Out-did the sparkling leaves in glee;
A poet could not be but gay,
In such a jocund company!
I gazed—and gazed—but little thought
What wealth the show to me had brought:
For oft, when on my couch I lie
In vacant or in pensive mood,
They flash upon that inward eye
Which is the bliss of solitude;
And then my heart with pleasure fills,
And dances with the daffodils.

LES NARCISSES

J'errais comme un nuage solitaire
Qui flotte au loin sur les monts et les prés,
Quand tout à coup je vis luire sur terre
Un bataillon de narcisses dorés.
Au bord d'un lac où la vague se brise
Ils frissonnaient et dansaient à la brise.
Gomme l'oeil voit se fondre dans les cieux

Les astres d'or, fleurs de la Voie lactée,

Les fleurs du lac en ligne illimitée

Brillaient au bord des flots capricieux.

Et je voyais, courbant leurs tiges lisses,

Danser au vent des milliers de narcisses.
Les flots joyeux, moins joyeux que les fleurs,

Les flots dansaient avec un air de fête.

Je regardais : pouvais-je, moi poète,

Rester morose avec ces gais danseurs?

Et j'emportai dans mon âme ravie,

Sans le savoir, un trésor pour la vie.
Triste ou sentant la tristesse venir,

Combien de fois, l'esprit rêveur ou sombre,

J'ai vu depuis danser les fleurs sans nombre

Avec les yeux charmés du souvenir!

Aussitôt plein de nouvelles délices

Mon coeur joyeux danse avec les narcisses.


 

Wordsworth mène une vie des plus simples, loin d'incarner la posture de l'héroïsme romantique, tout en persévérant à cultiver dans son imagination cette propension à rassembler et assagir tous les tumultes de ses émotions: "ses tempes étaient marquées par une tension austère et lassée de la pensée, et ses yeux par une flamme (comme s'il voyait dans les objets quelque chose de plus que leur apparence extérieure) ; il avait un front haut, tendu et étroit, un nez aquilin, des joues creusées par la force de la volonté et des sensations.." (William Hazlitt). Son génie de la rétrospection (Charles Du Bos) ne sera reconnu que très tardivement mais reste encore et toujours un sujet bien peu exploré : il est en effet de ceux qui ont toujours mis en évidence l'adaptabilité et l'évolutivité constante de notre personnalité et la notion de "la création de soi par soi", au plus près d'une union quasi mystique avec la Nature. Mais pour l'entendre, il fallut attendre que le monde se détourne enfin quelque peu de Byron ..

(Portrait of William Wordsworth - Benjamin Robert Haydon - National Portrait Gallery - London)

 

"The Prelude or, Growth of a Poet's Mind, An Autobiographical Poem"

(William Wordsworth ,1798)
William Wordsworth travailla toute sa vie à l'écriture du "Prélude", œuvre autobiographique de huit mille vers, œuvre maîtresse du romantisme anglais qui ne fut publié qu'à sa mort, en 1850. Dans un langage simple, Wordsworth parle à l'imaginaire et aux émotions du lecteur, évoque tant ses expériences formatrices que le rôle crucial, quasi charnel, joué par la nature dans le développement de son imagination. Prélude tient à la fois du journal intime et du récit de cette émergence de la conscience de soi qui permet en retour de se livrer à la composition de son oeuvre : le thème toujours de la production de soi par soi dont l'écriture est le reflet. La Critique, encouragée par Wordsworth, a souvent rattaché "Prélude" au "Paradis perdu" de Milton, comme la première "épopée de l'intériorité". C'est qu'en effet cette exploration du moi est indissociable de la "quête de son passé", c'est bien par les interactions du passé et du présent que jaillit la reviviscence des émotions et des sentiments.

"Our birth is but a sleep and a forgetting :
The Soul that rises with us, our life's Star,
 Hath had elsewhere its setting,
And cometh from afar
Not in entire forgetfulness,
And not in utter nakedness,
But trailing clouds of glory do we oome
From God, who is our home :
Heaven lies about us in our infancy
I Shades of the prison-house begin to close
Upon the growing Boy,

But He beholds the light, and vvhence it flows,
He sees it in his joy;

The Youth, who daily farther from the east
Must travel, still is Nature's Priest,
And by the vision splendid
Is on his way attended ;

At length the Man perceives it die away,

And fade into the light of common day...

Notre naissance n'est que sommeil et qu'oubli.
Cette âme qui se lève en nous comme une étoile
Avait d'abord brillé dans un azur sans voile
Près duquel notre ciel est brumeux et pâli.
C'est avec l'obscure mémoire
De son éclat oriental,
C'est traînant après soi des nuages de gloire
Qu'elle nous vient du Dieu natal.
Le ciel nous environne à notre heure première ;
Pour l'Enfant grandissant l'ombre de la prison
Se projette sur la lumière,
Mais il s'ébat si près du divin horizon
Qu'il reflète dans sa prunelle
La source de flamme éternelle.
Le Jeune homme qui doit s'écarter du levant
Et chaque jour marcher vers l'ombre plus avant
Sent pâlir la céleste voûte,
Mais la splendide vision
Illumine de loin sa route ;
Enfin l'Homme la voit, jusqu'au dernier rayon,
Dans la terne lueur du jour s'effacer toute...


"Lyrical Ballads"

(William Wordsworth , Samuel Taylor Coleridge, Ballades lyriques, 1798, 1800)
Wordsworth écrivit la plupart des poèmes de l'édition de 1798, Coleridge, privilégiant une inspiration plus "surnaturelle", y intégrant l'une de ses œuvres les plus célèbres, "The Rime of the Ancient Mariner" (le Dit du vieux marin): cette ballade, qui eut une immense résonance dans la littérature, met en scène un vieux marin, seul rescapé d'un naufrage, exilé de la communauté humaine pour le meurtre d'un albatros, source de la malédiction qui provoqua la mort de l'équipage. La mer devient un tombeau et du fond de son absolue solitude, dans une vision hallucinée, le vieux marin s'accroche une dernière fois à un jeune interlocuteur qu'il croise et retient à la porte d'une Noce, au seuil du monde des hommes : "I fear thee, ancient Mariner ! / I fear thy skinny hand !  / And thou art long, and lank, and brown, / As is the ribbed sea-sand. / I fear thee and thy glittering eye, / And thy skinny hand, so brown. / - Fear not, fear not, thou Wedding-Guest ! / This body dropt not down..."

Débute l'évocation d'un voyage surnaturel et terrifiant ("this soul hath been alone on a wide wide sea") au cours duquel interviennent deux personnages surnaturels, la Mort et la Vie-dans-la-Mort qui jouent aux dés le sort de l'équipage; et cette évocation a le don de plonger le vieux marin dans cette source de tourments, mais aussi de vie et de création qu'est l'esprit humain, et donc de connaître des rémissions passagères à son inéluctable déchéance : "Sur ce, le marin à l'œil brillant et à la barbe blanchie par l'âge partit. Le garçon de noce s'éloigna à son tour de la porte du marié. Il s'en alla comme un homme étourdi et qui a perdu le sens. Le lendemain, il se leva plus triste, mais plus sage... "

 

"..The fair breeze blew, the white foam flew,
The furrow followed free :
We were the first that ever burst
Into that silent sea.
Down dropt the breeze, the sails dropt down,
'Twas sad as sad could be ;
And we did speak only to break
The silence of the sea !
AU in a hot and copper sky,
The bloody Sun, at noon,
Right up above the mast did stand,
No bigger than the Moon.
Day after day, day after day,
We stuck, nor breath nor motion ;
As idle as a painted ship
Upon a painted océan.
Water, water, every where,
And ail the boards did shrink ;
Water, water, every where,
Nor any drop to drink.
The very deep did rot : O Christ !
That ever this should be !
Yea, slimy things did crawl with legs
Upon the slimy sea.
About, about, in réel and rout
The death-fires danced at night ;
The water, like a witch's oils,
Burnt green, and blue and white.
And some in dreams assured were
Of the spirit that plagued us so :
Nine fathom deep he had followed us
From the land of mist and snow.
And every tongue, through utter drought,
Was withered at the root ;
We could not speak, no more than if
We had been choked with soot.
Ah ! well a-day ! what evil looks
Had I from old and young !
Instead of the cross, the Albatross
About my neck was hung..."

"Le bon vent soufflait, la blanche écume volait,
et le navire formait un long sillage derrière
lui. Nous étions les premiers qui eussent
navigué dans cette mer silencieuse.
Soudain la brise tomba, les voiles tombèrent
avec elle. Alors notre état fut aussi triste que
possible. Nous ne parlions que pour rompre le
silence de la mer.
Dans un ciel chaud et tout d'airain, le soleil
apparaissait comme ensanglanté, et planait, à
l'heure de midi, juste au-dessus des mâts, pas
plus grand que la lune.
Durant bien des jours nous demeurâmes là,
sans brise ni mouvement, tels qu'un vaisseau
peint sur une mer peinte.
L'eau, l'eau était partout, et toutes les planches
du bord se resserraient. L'eau, l'eau était
partout, et nous n'avions pas une goutte d'eau
à boire.
La mer se putréfia, ô Christ ! qui jamais
l'aurait cru ? Des choses visqueuses
serpentaient sur une mer visqueuse.
Autour de nous, en cercle et en troupe,
dansaient à la nuit, des feux de mort. L'eau,
comme une huile de sorcière, était verte,
bleue et blanche.
Quelques-uns de nous eurent, en songe,
connaissance certaine de l'esprit qui nous
tourmentait ainsi.

A neuf brasses au-dessous de la mer, il nous avait suivis depuis la région de brouillard et de neige.
Chacune de nos langues, dévorée d'une soif
extrême, était séchée jusqu'à la racine.

Nous ne pouvions parler non plus que si l'on nous
eût bouché le gosier avec de la suie.
Ah !... hélas ! quels méchants regards me
lançaient jeunes et vieux ! A la place de la
croix, l'albatros était pendu à mon cou..."



"Tintern Abbey", dans le comté gallois de Monmouthshire, sur la rive de la Wye, non loin du Gloucestershire, est un lieu emblématique du romantisme anglais : il inspira le fameux poème du même nom de William Wordsworth, et bien des peintres comme  J. M. W. Turner, en 1798 et 1828..

Five years have past; five summers, with the length    
Of five long winters! and again I hear    
These waters, rolling from their mountain-springs    
With a sweet inland murmur.*—Once again    
Do I behold these steep and lofty cliffs,    
Which on a wild secluded scene impress    
Thoughts of more deep seclusion; and connect    
The landscape with the quiet of the sky.    
The day is come when I again repose    
Here, under this dark sycamore, and view    
These plots of cottage-ground, these orchard-tufts,    
Which, at this season, with their unripe fruits,    
Among the woods and copses lose themselves,    
Nor, with their green and simple hue, disturb    
The wild green landscape. Once again I see    
These hedge-rows, hardly hedge-rows, little lines    
Of sportive wood run wild; these pastoral farms,    
Green to the very door; and wreathes of smoke    
Sent up, in silence, from among the trees,    
With some uncertain notice, as might seem,    
Of vagrant dwellers in the houseless woods,    
Or of some hermit's cave, where by his fire    
The hermit sits alone.

   Though absent long,    
These forms of beauty have not been to me,    
As is a landscape to a blind man's eye:    
But oft, in lonely rooms, and mid the din    
Of towns and cities, I have owed to them,    
In hours of weariness, sensations sweet,    
Felt in the blood, and felt along the heart,    
And passing even into my purer mind    
With tranquil restoration:—feelings too    
Of unremembered pleasure; such, perhaps,    
As may have had no trivial influence    
On that best portion of a good man's life;    
His little, nameless, unremembered acts    
Of kindness and of love. Nor less, I trust,    
To them I may have owed another gift,    
Of aspect more sublime; that blessed mood,    
In which the burthen of the mystery,    
In which the heavy and the weary weight    
Of all this unintelligible world    
Is lighten'd:—that serene and blessed mood,    
In which the affections gently lead us on,    
Until, the breath of this corporeal frame,    
And even the motion of our human blood    
Almost suspended, we are laid asleep    
In body, and become a living soul:    
While with an eye made quiet by the power    
Of harmony, and the deep power of joy,    
We see into the life of things.



Samuel Taylor Coleridge (1772-1834)
Né dans le Devonshire rural, treizième et dernier enfant d'un pasteur anglican, marqué par l'absence maternelle, puis la disparition brutale de son père, il s'enthousiasme pour la Révolution française, dont il intériorise l'échec. Son projet de communauté utopique (la "Pantisocraty") ayant avorté, il s'engage dans les dragons, est renvoyé pour folie, épouse sans l'aimer la belle-sœur du poète Southey. Il tente une percée théâtrale (la Chute de Robespierre, 1794), puis journalistique (le Guetteur, 1796) et découvre son "vrai frère" en Wordsworth. Tous deux pansent par la poésie leurs blessures et leur rencontre en 1795 marque la naissance du romantisme anglais : "This Lime-Tree Bower My Prison", "Frost at Midnight" , "The Nightingale" (1797). "Christabel", et "Kubla Khan", prétendue transcription d'un rêve sous l'effet de l'opium, où s'accumulent toutes les métaphores romantiques de la création, ne seront publiés qu'en 1816.

Les liens de Wordsworth et de Coleridge se distendent par la suite, la réflexion littéraire et philosophique l'emporte désormais sur la création poétique. Platonicien, lecteur de Kant et de Fichte, Coleridge prêche une raison organique, unifiante, qui ne soit plus l'intellect desséché des Lumières mais une sorte de vision inspirée et révélatrice du fond des choses : Biographia Literaria (1817), Aides à la réflexion (1825), Constitution de l'Église et de l'État (1830), les Lettres (posthume, 1956-1968) et les Carnets (1957).
(Portrait de Samuel Taylor Coleridge, Peter Van Dyke, 1795)

Kubla Khan; or, A Vision in a Dream: A Fragment "(1797-1816), hallucination attribuée à l'opium....

In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree :
Where Alph, the sacred river, ran
Through caverns measureless to man
Down to a sunless sea.
So twice five miles of fertile ground
With walls and towers were girgled round :
And here were gardens bright with sinuous rills,
Where blossomed many an incensebearing tree,
And here were forest ancient as the hills,
Enfolding sunny spots of greenery.
But oh ! that deep romantic chasm wich slanted
Down the green hill athwart a cedarn cover !
A savage place ! as holy and enchanted
As e'er beneath a waning moon was haunted
By woman wailing for her demon-lover !
And from this chasm, with ceaseless turmoil seething,
As if this earth in fast thick pants were breathing,
A mighty fountain momently was forced,
Amid whose swift half-intermitted burst
Huge fragments vaulted like rebounding hail,
Or chaffy grain beneath the thresher's flail :
And 'mid these dancing rocks at once and ever
It flung up momently the sacred river,
Five miles meandering with a mazy motion
Through wood and dale the sacred river ran,
Then reached the caverns measureless to man,
And sank in tumult to a lifeless ocean :
And 'mid this tumult Kubla heard from far
Ancestral voices prophesying war !
The shadow of the dome of pleasure
Floated midway on the waves ;
Where was heard the mingled measure
From the fountain and the caves.
It was a miracle of rare device,
A sunny pleasure-dome with caves of ice !
A damsel with a dulcimer
In a vision once I saw :
It was an Abyssinian maid,
And on her dulcimer she played,
Singing of Mout Abora.
Could I revive within me
Her symphony and song,
To such a deep delight 'twould win me,
That with music loud and long,
I would build that dome in air,
That sunny dome ! those caves of ice !
And all who heard should see them there,
And all should cry, Beware ! Beware !
His flashing eyes, his floating hair !
Weave a circle round him thrice,
And close your eyes with holy dread,
For he on honey-dew hath fed,
And drunk the milk of Paradise.

En Xanadou, lui, Koubla Khan,
S'édifia un fastueux palais :
A l'endroit où l'Alphée, la rivière sacrée, se lançait,
Par des abîmes insondables à l'homme,
Vers une mer sans soleil.
Deux fois cinq miles de terres fertiles
Furent ainsi enclos de tours et de murailles :
Et c'étaient des jardins irisés de capricieux ruisseaux,
Où s'épanouissait l'arbre porteur d'encens ;
Et s'étaient des forêts aussi âgées que les collines,
Qui encerclaient dans la verdure les taches du soleil.
Voyez ! ce romantique et profond gouffre, ouvert
Au flanc de la verte colline, sous l'ombrage des cèdres
Lieu d'un charme sauvage ! et plus enchanté
Qui jamais sous la lune déclinante fût hanté
Par femme lamentant pour le démon qu'elle aime !
Et de ce gouffre, avec un bouillonnant tumulte,
Comme si la terre haletait lourdement,
Une puissante fontaine par instant jaillissait :
Et, parmi la ruée du flot intermittent,
D'énormes blocs sautaient comme la grêle bondissante
Ou comme le grain sec sous le fléau à blé :
Et, parmi l'éternel fracas des rocs dansants,
Par instant jaillissait la rivière sacrée.
Décrivant sur cinq miles de fantastiques méandres
A travers bois et vallon la rivière sacrée se lançait,
Puis gagnait les abîme insondables à l'homme,
Et se précipitait en tumulte vers l'océan sans vie :
Et, parmi ce tumulte, Koubla entendit au loin
Des voix ancestrales prophétisant la guerre !
L'ombre du palais de plaisance
Flottait à mi-chemin sur les vagues ;
Là où l'on entendait les rumeurs confondues
De la fontaine et des abîme.
C'était un miracle d'un rare dessein,
Ce palais de plaisance ensoleillé sur l'abîme glacé !
La Demoiselle au Tympanon
Dans une vision m'apparut :
C'était une fille d'Abyssinie,
Et sur mon Tympanon elle jouait,
En chantant le mont Abora.
Si je pouvais revivre en moi
Sa symphonie et sa chanson,
Je serais ravi en des délices si profondes,
Qu'avec musique grave et longue,
Je bâtirais ce palais dans l'air :
Ce palais de soleil ! ces abîmes de glace !
Et tous ceux qui entendraient les verraient là,
Et tous crieraient : Arrière ! arrière !
Ses yeux étincelants, ses cheveux flottants !
Tissez un cercle autour de lui trois fois ;
Fermez vos yeux frappés d'une terreur sacrée :
Il s'est nourri de miellée ;
Il a bu le lait de Paradis.


... et "The Pains of Sleep" (1803) tente d'évoquer les tourments de l'addiction ....

Ere on my bed my limbs I lay,
It hath not been my use to pray
With moving lips or bended knees;
But silently, by slow degrees,
My spirit I to Love compose,
In humble trust mine eye-lids close,
With reverential resignation
No wish conceived, no thought exprest,
Only a sense of supplication;
A sense o'er all my soul imprest
That I am weak, yet not unblest,
Since in me, round me, every where
Eternal strength and Wisdom are.

But yester-night I prayed aloud
In anguish and in agony,
Up-starting from the fiendish crowd
Of shapes and thoughts that tortured me:
A lurid light, a trampling throng,
Sense of intolerable wrong,
And whom I scorned, those only strong!
Thirst of revenge, the powerless will
Still baffled, and yet burning still!
Desire with loathing strangely mixed
On wild or hateful objects fixed.
Fantastic passions! maddening brawl!
And shame and terror over all!



Thomas de Quincey (1785-1859)
Né à Manchester, issu d'une famille de marchands, Thomas de Quincey fut un enfant petit et fragile, qui perdit son père dès 1793, et surtout sa soeur Elizabeth en 1792. Adolescent il découvre la poésie de Wordsworth et fut un temps un de ses proches à Grasmere (Lake District). Dandy jeté dans la pauvreté et parcourant sans fin le Londres le plus obscur, il soulage ses douleurs faciales en s'adonnant en 1809 à l'opium : sa réputation débute en 1821 lorsqu'il publie dans le London Magazine ses "Confessions of An English Opium Eater", que traduisit librement Baudelaire dans "les Paradis artificiels" : la fiole de laudanum deviendra pour lui "une vieille et terrible amie".

On a fait de ces Confessions une lecture ironisant sur les oeuvres écrites par cette première génération romantique anglaise : alors que Wordsworth et Coleridge célèbrent l'imagination qui seule permet de transcender le réel, de Quincey attribue à l'opium ces envolées vers la transcendance; là où Wordsworth revendique une écriture simple pour des hommes simples, de Quincey égare le lecteur dans les références grecques ou latines, souvent métaphoriques; enfin, à la nature tant chantée par Wordsworth, de Quincey substitue les labyrinthes populeux  de Londres et de ses prostituées. Poursuivi toute sa vie par les créanciers, ce grand érudit fut un esprit original et imaginatif qui, pour survive, écrivit des articles et ouvrages des plus fantaisistes et digressifs : "Confessions of An English Opium Eater" (1822), "The English Mail Coach" (1849), "Of Murder condidered as one of the fine arts" (1828), "Suspiria de Profundis" (1845), "Klosterheim, or the Masque" (1832), "Coleridge and Opium Eating", "On Wordsworth's Poetry".
(Thomas de Quincey by Sir John Watson-Gordon - National Portrait Gallery, London)

 

Confessions of An English Opium Eater

(Confessions d’un mangeur d’opium anglais, Thomas de Quincey, 1822)
"L'auteur, qui a entrepris d'intéresser vigoureusement l'attention avec un sujet en apparence aussi monotone que celui d'une ivresse [...] veut créer pour sa personne une sympathie dont profitera tout l'ouvrage. Enfin, et ceci est très important, le récit de certains accidents, vulgaires peut-être en eux-mêmes, mais graves et sérieux en raison de la sensibilité de celui qui les a supportés, devient, pour ainsi dire, la clef des sensations et des visions extraordinaires qui assiègeront plus tard son cerveau. [...] Les événements racontés dans Les Confessions [...] ressusciteront comme ces rêves qui ne sont que des souvenirs déformés et transfigurés des obsessions d'une journée laborieuse." Charles Baudelaire, Editions Gallimard.

Deux grands chapitres traitent de l'opiomanie,les "Plaisirs", puis les "Souffrances" de l'opium. Il décrit en détail sa première expérience et escamote quelque peu les visions terrifiantes du second chapitre : "Je l'absorbai ; et en une heure, juste ciel ! quelle révolution ! quelle résurrection de mon être intérieur surgissant du fond du gouffre ! quelle apocalypse de l'univers qui m'habitait ! La disparition de mes douleurs n'était plus qu'une bagatelle à mes yeux ; cet effet négatif se trouvait englouti dans l'immensité des effets positifs qui s'ouvraient devant moi, dans l'abîme de félicité divine ainsi soudainement révélé." (But I took it - and in an hour - oh, heavens! what a revulsion! what an upheaving, from its lowest depths, of inner spirit! what an apocalypse of the world within me! That my pains had vanished was now a trifle in my eyes: this negative effect wasswallowed up in the immensity of those positive effects which had opened before me—in the abyss of divine enjoyment thus suddenly revealed)

 

Of Murder condidered as one of the fine arts

(De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, Thomas de Quincey, 1828)
«Le Roman noir anglais avait déjà plus d'un demi-siècle quand De Quincey s'avisa d'y ajouter l'Essai noir. Il imagina de considérer le meurtre sous un angle esthétique, inventant une société d'amateurs qui appréciaient la qualité esthétique des assassinats commis depuis Caïn jusqu'à Burke et Hare, qui attiraient les vagabonds chez eux pour les étouffer sous des oreillers et les vendre comme sujets anatomiques ; et jusqu'à Williams qui, tout dernièrement, avait terrifié Londres en anéantissant deux familles entières. Cette récapitulation meurtrière s'effectuait selon des variations drolatiques, sur un mode ironique et léger.» (Pierre Leyris. Editions Gallimard)


George Gordon Byron (1788-1824)
Byron est l'archétype des héros romantiques, provocateur et excentrique, hautain et ténébreux, séducteur à scandales, que sa fascination pour l'Orient et sa défense de la liberté grecque illuminent de toutes les audaces (1809), et que les deux premiers chants de "Childe Harold's Pilgrimage" (1812) rendent célèbre dans toute l'Europe : "I awoke one morning and found myself famous". Suivent : The Giaour (1813),The Bride of Abydos (1813),The Corsair (1814), Lara, A Tale (1814).  
S'il se forge ainsi une destinée hors du commun sur le théâtre européen, dans un contexte où l'aristocratie ne parvient plus que difficilement à trouver sa place, Byron porte une lourde hérédité qui ajoute à cette impression de fatalité qu'exalte son personnage : une enfance marquée par le suicide de son père et par la violence affective de sa mère, l'humiliation d'un pied bot congénital, le bien lourd héritage du titre de Lord, puis la gloire littéraire qui lui ouvre les salons de la haute société anglaise. Pourtant, écrit-il, "une perversion précoce de l'esprit et des moeurs mène à la satiété des plaisirs passés et à la déception dans les nouveaux" : "les beautés de la nature et le stimulant du voyage sont sans effets sur une âme ainsi consitutée." Mais sa destinée ne peut échapper au scandale, sa liaison en 1812 avec la belle et séductrice Lady Caroline Lamb (1785-1828), qu'il quitte rapidement pour épouser la prude Anne Isabella Milbanke lui vaut de figurer en bonne place dans l'un premier livre à scandales du temps, "Glenarvon" (1816). Pire encore,  son divorce le couvre d'infamies et c'est poursuivi pour inceste avec sa demi-soeur, Augusta Byron Leigh, qu'il doit s'exiler définitivement : gagnant la Suisse puis l'Italie avec le couple Shelley (1816), il persiste dans ses amours sulfureux et s'entiche de la jeunesse comtesse Guiccioli, et publie, comme pour se disculper à la face du monde, ses premiers chants de "Don Juan". En 1823, il s'emploie à venir en aide aux insurgés grecs mais meurt d'une attaque de fièvre en 1824.
(Richard Westall - 1813 - George Gordon Byron - National Portrait Gallery - London)

 

"Childe Harold's Pilgrimage"

(Le Pèlerinage du chevalier Harold, George Gordon Byron, 1812)

Long poème de 4400 vers et quatre chants contant impressions, réflexions et quêtes d'un jeune voyageur parcourant une Europe lasse des guerres et des révolutions.

Childe Harold bask'd him in the noontide sun,
Disporting there like any other fly,
Nor deem'd before his little day was done                 
One blast might chill him into misery.
But long ere scarce a third of his pass'd by.
Worse than adversity the Childe befell;
He felt the fulness of satiety:
Then loathed he in his native land to dwell,
Which seem'd to him more lone than Eremite's sad cell.
For he through Sin's long labyrinth had run,
Nor made atonement when he did amiss,
Had sigh'd to many though he loved but one,
And that loved one, alas! could ne'er be his.                 
Ah, happy she! to 'scape from him whose kiss
Had been pollution unto aught so chaste;
Who soon had left her charms for vulgar bliss,
And spoil'd her goodly lands to gild his waste,
Nor calm domestic peace had ever deign'd to taste.

Childe-Harold s'inondait du soleil de la vie, Comme font, en jouant, les insectes dans l'air, Sans penser qu'avant peu, sa jeunesse flétrie Tromperait ses désirs, ainsi qu'un fruit amer. A l'enfant chose advint, à l'adversité pire. Il sentit tout le poids de la satiété; Pris d'un mal inquiet, d'un morose délire , Son pays fut bientôt, pour lui, comme eût été La cellule où l'ermite est lui-même attristé.
Parcourant des péchés le labyrinthe infâme, Et connaissant ses torts il ne s'amendait pas ; Soupirant pour plusieurs, il n'aimait qu'une femme, Qui ne pouvait jamais à lui s'unir, hélas ! Heureuse d'échapper aux impures caresses De celui dont l'amour eût souillé sa candeur, Et qui l'eût pu quitter pour d'indignes tendresses, Quand, de sa riche terre, il eût cueilli la fleur : Car la paix domestique était peu dans son coeur.



"Don Juan" (George Gordon Byron, 1819-1824)
Long poème inachevé de dix-sept chants et considéré comme son chef-d'œuvre, Byron campe, dans la satire d'un monde réduit à l'hypocrisie et les faux-semblants, - "society is now one polished horde, Fromed of two mighty tribes, the Bores and Bored" - un don juan qui tente de conserver un semblant de dignité dans cette Europe du XVIIIe qu'il parcourt, de Séville à Londres, et victime ingénue des femmes qu'il rencontre, séjournant dans un harem en Turquie ou amant de la Grande Catherine à Saint-Pétersbourg.

No more—no more—Oh! never more on me
The freshness of the heart can fall like dew,
Which out of all the lovely things we see
Extracts emotions beautiful and new,
Hived in our bosoms like the bag o’ the bee.
Think’st thou the honey with those objects grew?
Alas! ’t was not in them, but in thy power
To double even the sweetness of a flower.

No more—no more—Oh! never more, my heart,
Canst thou be my sole world, my universe!
Once all in all, but now a thing apart,
Thou canst not be my blessing or my curse:
The illusion’s gone for ever, and thou art
Insensible, I trust, but none the worse,
And in thy stead I’ve got a deal of judgment,
Though Heaven knows how it ever found a lodgment

My days of love are over; me no more
The charms of maid, wife, and still less of widow,
Can make the fool of which they made before,—
In short, I must not lead the life I did do;
The credulous hope of mutual minds is o’er,
The copious use of claret is forbid too,
So for a good old-gentlemanly vice,
I think I must take up with avarice

Jamais, — jamais, — non jamais à l’avenir ne descendra plus dans mon cœur cette rosée de jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue de tous les objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles ; semblable à la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermées. Penses-tu que ce miel naissait de ces objets ? non, ils n’étaient pas en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu’au parfum des fleurs.

 

Jamais, — jamais à l’avenir, ô mon cœur, tu ne seras mon seul monde, mon univers ! Autrefois je n’existais que par toi, aujourd’hui tu formes un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis ou mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais ce n’est pas un malheur ; j’ai pris à ta place une dose de jugement, quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.

 

Mes jours de tendresse sont passés ; jamais les charmes d’une vierge, d’une épouse et moins encore d’une veuve ne me feront délirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de vie. Je n’ai plus l’espoir d’une mutuelle sympathie ; l’usage fréquent du vin m’est défendu ; ainsi, me résignant à quelque vice de vieille tête, je suis d’avis de me jeter dans l’avarice.



Le Don Juan de Byron a réglé son problème avec Dieu et n'a plus à conquérir les femmes - ce sont elles qui l'assaillent -, reste simplement pour lui à jouer de toutes les facettes de son moi : reste aussi que ce Don Juan n'est pas Byron, et que celui-ci ne cesse de s'immiscer dans l'intrigue pour la tourner en dérision ou tenter de dialoguer plus en profondeur avec le lecteur : "l'illusion m'a fui pour toujours"...

(Thomas Phillips - circa 1835 - George Gordon Byron - National Portrait Gallery - London)

 

Ambition was my idol, which was broken
Before the shrines of Sorrow, and of Pleasure;
And the two last have left me many a token
O’er which reflection may be made at leisure:
Now, like Friar Bacon’s Brazen Head, I’ve spoken,
“Time is, Time was, Time’s past:”—a chymic treasure
Is glittering Youth, which I have spent betimes—
My heart in passion, and my head on rhymes.

What is the end of fame? ’t is but to fill
A certain portion of uncertain paper:
Some liken it to climbing up a hill,
Whose summit, like all hills, is lost in vapor;
For this men write, speak, preach, and heroes kill,
And bards burn what they call their “midnight taper,”
To have, when the original is dust,
A name, a wretched picture and worse bust

L’ambition était mon idole, mais elle fut brisée sur l’autel de la douleur et du plaisir ; ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd’hui, comme la tête de bronze de frère Bacon, je m’écrie : « Le temps est, le temps fut, le temps n’est plus. » La brillante jeunesse est un trésor chimique que j’ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon cœur de passions, et ma tête de rimes.

À quoi se réduit la gloire ? à tenir une certaine place sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l’action de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, s’évanouit en vapeur. C’est pour elle que les hommes écrivent, parlent, déclament ; que les héros massacrent, que les poètes consument ce qu’ils appellent leur « lampe nocturne. » C’est afin d’obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire encore.


Aristocrate, séductrice, aimée d'un George IV connu par ailleurs pour sa vie assez dissolue, "Portrait de Caroline Lamb (1785-1828) " (1805, Thomas Lawrence) - L'épouse de Byron, Anne Isabella Milbanke (1792-1860), et mère de la fameuse Ada, comtesse de Lovelace, figure dans le tableau bien connu de Benjamin Robert Haydon, "The Anti-Slavery Society Convention" (1840), à droite - La comtesse Teresa Guiccioli (1800–1873)  rencontrée à Venise en 1819...

 


John Keats (1795-1821)
Né près de Londres, de famille modeste, Keats perd ses parents à 14 ans : ils sont emportés par une tuberculose  qui viendra à bout très rapidement de lui-même et de nombre de ses proches. Il débute en 1811 un apprentissage de praticien-chirurgien sous la pression de son tuteur, mais se tourne très rapidement vers la littérature, lit et relit Shakespeare, entre autres, et publie en 1818  sa première oeuvre importante, "Endymion",  qui sera violemment prise à partie par les critiques conservateurs. C'est qu'en effet, Keats est le poète romantique qui, pour échapper à un monde de désillusion et de souffrance, ne théorise pas mais se laisse emporter corps et âme par l'expérience, se voue totalement à une poétique de la Beauté, un culte du style et de la forme qu'alimente un paganisme pris autant dans la mythologie que dans l'Antiquité ou les pré-romantiques de son temps. Et se donnant tel quel, Keats échappe à toute convenance ou morale : "Beauty is truth, truth is beauty, - that is all Ye know on earth and all ye need to know" ("Beauté est vérité et vérité beauté. Voilà tout ce que l'on sait sur terre et tout ce qu'il faut savoir"). En 1819, il se prend d'une passion maladive pour une jeune fille de dix-huit ans, Fanny Brawn, et publie l'année suivante ses plus célèbres recueils avant de mourir de tuberculose à 25 ans.
(John Keats by William Hilton - National Portrait Gallery, London)

 

Ode to a Nightingale

    My heart aches, and a drowsy numbness pains
    My sense, as though of hemlock I had drunk,
    Or emptied some dull opiate to the drains
    One minute past, and Lethe-wards had sunk:
    'Tis not through envy of thy happy lot,
    But being too happy in thine happiness,
    That thou, light-wingèd Dryad of the trees,
    In some melodious plot
    Of beechen green, and shadows numberless,
    Singest of summer in full-throated ease.
    O for a draught of vintage! that hath been
    Cool'd a long age in the deep-delvèd earth,
    Tasting of Flora and the country-green,
    Dance, and Provençal song, and sunburnt mirth!
    O for a beaker full of the warm South!
    Full of the true, the blushful Hippocrene,
    With beaded bubbles winking at the brim,
    And purple-stainèd mouth;
    That I might drink, and leave the world unseen,
    And with thee fade away into the forest dim
    Fade far away, dissolve, and quite forget
    What thou among the leaves hast never known,
    The weariness, the fever, and the fret
    Here, where men sit and hear each other groan;
    Where palsy shakes a few, sad, last grey hairs,
    Where youth grows pale, and spectre-thin, and dies;
    Where but to think is to be full of sorrow
    And leaden-eyed despairs;
    Where beauty cannot keep her lustrous eyes,
    Or new Love pine at them beyond to-morrow.

 

 

Mon cœur souffre, une torpeur accablante s’empare
De mes sens comme si j’avais bu de la ciguë,
Ou vidé une coupe de puissant narcotique
À l’instant même et m’étais plongé dans le Léthé :
Ce n’est pas par envie de ton heureux destin,
Mais parce que je suis enivré de ton bonheur,
Toi, qui, Dryade ailée des arbres.
Dans quelque mélodieux entrelacs
De hêtres verts et d’ombrages infinis
Chantes à plein gosier le calme de l’été.
Oh ! qui me donnera une gorgée d’un vin
Longtemps refroidi dans la terre profonde,
D’un vin qui sente Flora et la campagne verte,
La danse, les chansons provençales et la joie ensoleillée !
Oh ! qui me donnera une coupe pleine du chaud Midi,
Pleine du véritable, du rougissant Hippocrène,
Avec, sur le bord, des bulles d’écume bouillonnante,
Que, la bouche teinte de pourpre,
Je puisse m’abreuver et, fermant les yeux sur le monde,
M’égarer avec toi dans l’obscurité de la forêt
Disparaître dans l’espace, me dissoudre, oublier
Ce qu’au milieu des bois tu n’as jamais connu,
Le dégoût, la fièvre et l’agitation,
Parmi les hommes qui s’écoulent gémir les uns les autres ;
Où le tremblement secoue les vieux aux rares cheveux gris,
Où la jeunesse devient blême, puis spectrale, et meurt ;
Où rien que de penser remplit de tristesse
Et sur les paupières pèse d’un poids de plomb,
Où la Beauté ne peut conserver un jour ses yeux lumineux,
Sans qu’un nouvel Amour le lendemain en ternisse l’éclat !


Dans "Isabella or the Pot of Basil", inspiré de Boccace, appréciée des peintres pré-raphaélites, "The Eve of St Agnes", inspiré de Shakespeare, ou "Lamia", inspiré de Coleridge, Keats remet en question son idéalisme de la Beauté en montrant les rapports parfois cruels entre vérité, rêve, illusion et amour. "Hyperion" (1820) conte, à l'instar de Milton, la guerre des Titans contre les dieux. Enfin, ses "Odes" (1819-1820) constituent des sommets reconnus de son art par lesquels il s'interroge sur nos possibilités purement humaines d'appréhender ou de dialoguer avec la "Beauté", sans omettre cette proximité avec la mort qui donne paradoxalement un parfum d'éternité à ces quelques moments d'esthétique pure :  "Ode To A Nightingale" (l'impossible fusion de notre humaine condition avec la beauté), "Ode to Psyche" (la construction en nous-même d'un temple dédié à la beauté), "Ode to a grecian Urn" (du mutisme de la Beauté), "To Autumn" (la plénitude d'une saison loin de toute désespérance), "Ode on Melancholy" (l'acceptation de la mélancolie)...

 

"Endymion" (John Keats, 1818)
Il s'agit d'un poème narratif en quatre parties, inspiré de la légende d'Endymion, berger aimé des déesses : craignant les atteintes de la vieillesse et de la mort, Endymion obtient de Zeus la singulière faveur d'un sommeil éternel, mais aperçoit en rêve la Beauté idéale. Après bien des péripéties, il reconnaît en Diane cette apparition et s'unit à elle dans la vie éternelle. Un thème identique sera repris dans "Hyperion" et dans "Lamia". Les premiers vers sont devenus célèbres : "A thing of beauty is a joy for ever..." ("Un objet de beauté est joie pour l'Éternité").

A THING of beauty is a joy for ever:
Its loveliness increases; it will never
Pass into nothingness; but still will keep
A bower quiet for us, and a sleep
Full of sweet dreams, and health, and quiet breathing.
Therefore, on every morrow, are we wreathing
A flowery band to bind us to the earth,
Spite of despondence, of the inhuman dearth
Of noble natures, of the gloomy days,
Of all the unhealthy and o’er-darkened ways
Made for our searching: yes, in spite of all,
Some shape of beauty moves away the pall
From our dark spirits. Such the sun, the moon,
Trees old and young, sprouting a shady boon
For simple sheep; and such are daffodils
With the green world they live in; and clear rills
That for themselves a cooling covert make
’Gainst the hot season; the mid forest brake,
Rich with a sprinkling of fair musk-rose blooms:
And such too is the grandeur of the dooms
We have imagined for the mighty dead;
All lovely tales that we have heard or read:
An endless fountain of immortal drink,
Pouring unto us from the heaven’s brink.

Nor do we merely feel these essences
For one short hour; no, even as the trees
That whisper round a temple become soon
Dear as the temple’s self, so does the moon,
The passion poesy, glories infinite,
Haunt us till they become a cheering light
Unto our souls, and bound to us so fast,
That, whether there be shine, or gloom o’ercast,
They alway must be with us, or we die.

L'objet de beauté est une joie éternelle ;
Son charme ne fait que croître ; jamais
Il ne passera dans le néant; mais il gardera toujours
Pour nous une paisible charmille, et un sommeil
Empli de doux rêves, et de bonne santé et respiration paisible.
Aussi, chaque matin, tressons-nous
Une guirlande de fleurs qui nous enchaîne sur la terre,
En dépit du découragement, de l'inhumaine disette
De nobles créatures, des jours tristes,
De toutes les routes pestilentielles et enténébrées
S’ouvrant à nos recherches : oui, en dépit de tout,
Une forme quelconque de beauté rejette le crêpe
Loin de nos esprits assombris. Tels le soleil, la lune,
Les arbres vieux et jeunes, qui prodiguent leur ombre bienfaisante
Pour une simple brebis ; tels les narcisses
Dans leur séjour verdoyant ; et les clairs ruisseaux
Que défendent les buissons rafraîchissants
Contre la saison chaude ; la fougère au cœur de la forêt,
Richement tachetée comme de belles roses mousses :
Telle aussi la grandeur des jugements
Que nous avons portés sur nos morts illustres ;
Tous les contes délicieux que nous avons lus ou entendus :
Fontaine inépuisable nous dispensant un immortel
Breuvage dont la source est au ciel.
Et nous n’éprouvons pas simplement ces sensations
Pour une heure rapide ; non, de même que les arbres
Bruissant autour d’un temple deviennent bientôt
Aussi vénérés que le temple lui-même, de même fait la lune,
La passion pour la poésie, gloires infinies, qui
Nous hantent jusqu’à ce qu’elles deviennent une lueur consolatrice
S’insinuant dans nos âmes, et se liant si intimement à nous,
Que, brillantes ou sombres,
Toujours elles devront demeurer en nous, sinon nous mourrons.


 

La ballade de "La Belle Dame Sans Merci" est certes inspirée par sa passion désespérée pour Fanny Brawne (1800-1865), écrite dans le ton des anciennes ballades,

mais c'est son extrême perfection formelle qui fit sa renommée...

La Belle Dame Sans Merci

O WHAT can ail thee, knight-at-arms,
Alone and palely loitering?
The sedge has wither'd from the lake,
And no birds sing.
O what can ail thee, knight-at-arms!
So haggard and so woe-begone?
The squirrel's granary is full,
And the harvest's done.
I see a lily on thy brow
With anguish moist and fever dew,
And on thy cheeks a fading rose
Fast withereth too.
I met a lady in the meads,
Full beautiful - a faery's child,
Her hair was long, her foot was light,
And her eyes were wild.
I made a garland for her head,
And bracelets too, and fragrant zone;
She look'd at me as she did love,
And made sweet moan.
I set her on my pacing steed,
And nothing else saw all day long,
For sidelong would she bend, and sing
A faery's song.
She found me roots of relish sweet,
And honey wild, and manna dew,
And sure in language strange she said -
"I love thee true."

La Belle Dame sans merci

Ah! qu'est-ce qui peut te faire souffrir, pauvre être,
Errant solitaire et pâle ?
Les joncs sont flétris au bord du lac
Nul oiseau ne chante.
Ah! qu'est-ce qui peut te faire souffrir, pauvre être,
Si farouche et si malheureux ?
Le grenier de l'écureuil est plein,
Et la moisson est rentrée.
Je vois un lys sur ton front
Moins d'angoisse et de fiévreuse rosée,
Et sur ta joue une rose qui s'effeuille
Commence aussi à se flétrir.
J'ai rencontré une dame dans les prés,
Très belle, la fille d'une fée.
Ses cheveux étaient longs, ses pieds légers,
Et ses yeux sauvages.
Je fis une guirlande pour sa tête,
Et des bracelets, et une ceinture parfumée.
Elle me regardait comme si elle m'aimait
Et poussait une douce plainte..
Je l'assis sur mon coursier paisible
Et ne vis rien d'autre tout le jour;
Car elle se penchait de côté et chantait
Une chanson de fée.
Elle trouva pour moi des racines d'un goût exquis,
Du miel sauvage, et une rosée douce comme la manne,
Et sûrement en un langage étrange elle me dit :
- « Je t'aime de fidèle amour».


 

Frank Bernard Dicksee (1853-1928) - "La belle dame sans merci"
 Bristol Museum and Art Gallery

She took me to her elfin grot,
And there she wept, and sigh'd fill sore,
And there I shut her wild wild eyes
With kisses four. And there she lulled me asleep,
And there I dream'd - Ah! woe betide!
The latest dream I ever dream'd
On the cold hill's side.
I saw pale kings and princes too,
Pale warriors, death-pale were they all;
They cried - "La Belle Dame sans Merci
Hath thee in thrall!"
I saw their starved lips in the gloam,
With horrid warning gaped wide,
And I awoke and found me here,
On the cold hill's side.
And this is why I sojourn here,
Alone and palely loitering,
Though the sedge is wither'd from the lake,
And no birds sing.

Elle m'entraîna dans sa grotte d'elfe;
Là, me contemplant, elle poussa un profond soupir,
Là je fermai ses yeux égarés et tristes
Et l'embrassai pour l"endormir
Là nous sommeillâmes sur la mousse
Et là je rêvai, hélas! hélas!
Le dernier rêve que j'ai jamais rêvé
Sur le flanc de la froide colline.
Je vis des rois pâles et des princes aussi,
De pâles guerriers; tous étaient pâles comme la mort.
Et criaient: - La Belle Dame sans Mercy
Te tient en servage.
Je vis, dans les ténèbres, leurs lèvres affamées
Grandes ouvertes pour faire peur et m'avertir;
Et je m'éveillai et me trouvai ici
.Sur le flanc de la froide colline.
Et voilà pourquoi je demeure ici,
Errant solitaire et pâle,
Bien que les joncs soient flétris au bord du lac
Et que nul oiseau ne chante.



John Clare (1793-1864)

William Hilton the Younger - National Portrait Gallery 1820

Surnommé "The Northamptonshire Peasant Poet", John Clare passe une enfance de paysan misérable dans le Soke of Peterborough et dès douze ans exerce de multiples métiers. Etranger dans sa propre communauté ("I live here among the ignorant like a lost man in fact like one whom the rest seemes careless of having anything to do with"), il s'adonne pourtant à la lecture et versifie : Clare publie en 1820 son premier recueil, "Poems Descriptive of Rural Life and Scenery", qui lui apporte notoriété et lui ouvre bien les portes des milieux littéraires et des protections. Il publie par suite "The Village Minstrel" (1821), "The Shepherd's Calendar" (1827), "The Rural Muse" (1835) mais reste hanté par un amour malheureux de jeunesse, Mary Joyce, fille d'un riche fermier. Après une brève accalmie, Clare se marie, devient père, affronte la transformation de la campagne anglaise (Enclosure Act , dépeuplement) et retombe dans une misère qui le conduit au bord de la folie en 1840. Il meurt dans un asile d'aliénés le 20 mai 1864. 

I Am!  (By John Clare)

I am—yet what I am none cares or knows;
My friends forsake me like a memory lost:
I am the self-consumer of my woes—
They rise and vanish in oblivious host,
Like shadows in love’s frenzied stifled throes
And yet I am, and live—like vapours tossed
Into the nothingness of scorn and noise,
Into the living sea of waking dreams,
Where there is neither sense of life or joys,
But the vast shipwreck of my life’s esteems;
Even the dearest that I loved the best
Are strange—nay, rather, stranger than the rest.
I long for scenes where man hath never trod
A place where woman never smiled or wept
There to abide with my Creator, God,
And sleep as I in childhood sweetly slept,
Untroubling and untroubled where I lie
The grass below—above the vaulted sky.

 

 

« Je suis – mais qui je suis, nul ne sait ou s’en soucie ;
Mes amis me délaissent tel un souvenir vieux :
De mes propres souffrances je me rassasie-
Elles enflent et meurent dans un essaim oublieux
Comme les ombres de nos affres amoureuses-
Et pourtant je suis et je vis –ballotté, vaporeux,
Dans le vaste néant du mépris et du bruit,
Dans l’océan vivant des rêves éveillés
Sans le moindre bonheur et sans la moindre vie,
Seul le grand naufrage de mes vies estimées ;
Et même les êtres que j’aime, les êtres chers,
Me sont devenus étrangers –et je les perds.
Je rêve de lieux ou nul homme n’a marché,
Où nulle femme encore n’a souri ni pleuré,
Ainsi là avec Dieu, toujours, y demeurer,
Et rêver tel qu’enfant doucement j’ai rêvé,
Serein et calme, couché dans un songe éternel,
L’herbe en dessous –par-dessus, l’arche du ciel. »