Chateaubriand (1768-1848) - Madame de Stael (1766-1817) - Benjamin Constant (1767-1830) - Etienne de Senancour (1770-1846) - Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) - Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson (1767-1824) - Delphine de Custine (1770-1826) - Juliette Récamier (1777-1849)...

Last update 12/18/2016


Chateaubriand, living legend of the first generation of French romantics, experienced in its flesh the disappearance of the Ancient Regime, the birth and fall of the Empire, the Restoration.... Chateaubriand, leyenda viviente de la primera generación de románticos franceses, experimentó en carne propia la desaparición del Antiguo Régimen, el nacimiento y caída del Imperio, la Restauración.....

 

François-René de Chateaubriand (1768-1848)
Chateaubriand, légende vivante de la première génération romantique française, a éprouvé dans sa chair la disparition de l'Ancien Régime, la naissance et la chute de l'Empire, la Restauration. Une génération, disciple assidu des Lumières et de leur combat contre l'intolérance et le despotisme, passionnément admirative d'un Rousseau, de cette possible vertu de l'homme selon la nature, qu'enflamme la Révolution et que bouleversent très rapidement ses excès, ne parvient pas au final à surmonter l'écroulement d'une civilisation monarchique à laquelle rien d'aussi comparable ne semble pouvoir succéder. L'existence ne vaut plus que par la fiction romanesque qu'elle engendre pour persévérer à vivre. Chateaubriand met son existence en écriture, ne parvenant pas à la réaliser dans une Histoire qui lui semble par trop dramatique ou dans laquelle il ne parvient guère à trouver le rôle qu'il se sentait prêt à jouer. Son génie est de cristalliser en son oeuvre bien des tendances et des attitudes diffuses : il participe ainsi à ce fameux climat général de retour passionné et lyrique à la vie intérieure qui marque romans et poésies du début du XIXe siècle.

 

« Cette vie, qui m'avait d'abord enchanté, ne tarda pas à me devenir insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirais. Je ne le savais pas, mais je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever, dans un exil champêtre, une carrière à peine commencée, et dans laquelle j'avais déjà dévoré des siècles. J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins : je partis précipitamment pour m'ensevelir dans une chaumière, comme j'étais parti autrefois pour faire le tour du monde.
On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée ; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre : hélas ! je cherche seulement un bien inconnu, dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur ? Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.
La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente : quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ; je l'embrassais dans les vents ; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve : tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers: Toutefois cet état de calme et de trouble, d'indigence et de richesse, n'était pas sans quelques charmes. Un jour je m'étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes, à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. O faiblesse des mortels ! O enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais ! Voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre ! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule." (René)

Arraché à sa condition sociale, pour ne pas dire humaine, par la Révolution, déshérité, exclu du monde, - je me retrouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais été sur une terre étrangère" - Chateaubriand se reconstruit un moi dans l'errance, les passions, les paysages de Mère Nature, mais un moi qui ne semble plus pouvoir se détacher d'une incertitude foncière que rien ne peut plus combler, quand bien même pourrait-il s'abandonner pleinement à la poésie de l'Univers ou de la Religion : "on habite avec un coeur plein un monde vide; et sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout".

 

"Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j'éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre.
L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie : une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher du hameau, s'élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur ; mais une voix du ciel semblait me dire : " Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande."
Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentait ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.
La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j'aurais la puissance de créer des mondes." (René)

Dernier enfant d'une vieille famille bretonne et catholique, Chateaubriand naît à Saint-Malo, passe une adolescence rêveuse et exaltée dans le château familial de Combourg et assiste à Paris aux premiers bouleversements de la Révolution. Débute pour lui une première période d'exclusion d'un monde dans lequel il entendait s'engager sans mesure, l'émigration lui arrache son passé d'aristocrate, gagne l'Amérique en 1791 pendant quelques mois (Dans "Voyage en Amérique" (1826), Chateaubriand raconte être arrivé à Philadelphie le 10 juillet 1791, être passé à New York, Boston et Lexington, rencontré George Washington à Philadelphie, remonté l’Hudson River jusqu’à Albany, puis jusqu’au chutes du Niagara, à la rencontre du bon sauvage et de la solitude des forêts d’Amérique du Nord), revient à Saint-Malo, épouse Céleste Buisson de la Vigne par intérêt, doit fuir en 1792 en Allemagne, puis en Angleterre, et passe ainsi sept années d'exil et de misère.

Bonaparte premier consul encourage les nobles émigrés à rentrer en France. De retour, Chateaubriand collabore au Mercure de France et y publie notamment un article sur le dernier ouvrage de Madame de Staël (1766-1817), De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800). Profondément affecté par la mort de sa mère, Chateaubriand se tourne de nouveau avec ferveur vers le christianisme et fait paraître, à partir de ses notes et descriptions rapportés de son séjour en Amérique un premier extrait d'une œuvre monumentale, "les Natchez" (publiée intégralement en 1826): "Atala", ou "les Amours de deux sauvages dans le désert" (1801). L'oeuvre connait un grand retentissement dans toute l'Europe. Avec "le Génie du christianisme", ou "les Beautés de la religion chrétienne" (1802), Chateaubriand poursuit son apologie esthétique de la religion, sa prose poétique culminant avec "René", qui accompagne sa publication et fascina toute une génération. Rançon de son succès, Chateaubriand est nommé par Bonaparte secrétaire d'ambassade à Rome (1803), le temps étant à la réconciliation religieuse, et rencontre l'amour de sa vie, Juliette Récamier, vision fugitive entraperçue en 1801 chez Mme de Staël ("Une robe blanche sur un sofa de soie bleue").  Le Romantisme français puise ici son style, ses thèmes, son écriture.

 

Essai sur les révolutions (François-René de Chateaubriand, 1793-1797)
Si l'ouvrage semble touffus, le "moi" qui s'y exprime rejette toute idée de progrès tel que pensée par le XVIIIe siècle et dénonce cet esprit de système qui précipita dans l'horreur tout un peuple: "Au même instant, mille guillotines sanglantes s'élèvent à la fois dans toutes les cités et dans tous les villages de la France. Au bruit du canon et des tambours, le citoyen est réveillé en sursaut au milieu de la nuit et reçoit l'ordre de partir pour l'armée. Frappé comme de la foudre, il ne sait s'il veille ; il hésite, il regarde autour de lui, il aperçoit les têtes pâles et les troncs hideux des malheureux qui n'avaient peut-être refusé de marcher à la première sommation, que pour dire un dernier adieu à leur famille !"

"Ce chapitre n'est pas écrit pour tous les lecteurs ; plusieurs peuvent le passer sans interrompre le fil de cet ouvrage : il est adressé à la classe des malheureux ; j'ai tâché de l'écrire dans leur langue, qu'il y a longtemps que j'étudie [...].
Un infortuné parmi les enfants de la prospérité ressemble à un gueux qui se promène en guenilles au milieu d'une société brillante : chacun le regarde et le fuit. Il doit donc éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour ; le plus souvent même il ne sortira que la nuit. Lorsque la brume commence à confondre les objets, notre infortuné s'aventure hors de sa retraite, et, traversant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire, où il puisse errer en liberté. Un jour il va s'asseoir au sommet d'une colline qui domine la ville et commande une vaste contrée ; il contemple les feux qui brillent dans l'étendue du paysage obscur, sous tous ces toits habités. Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes : lui qui eut aussi des fêtes et des amis ! Il ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il se dit : " Là, j'ai des frères ".
Une autre fois, par un clair de lune, il se place en embuscade, sur un grand chemin, pour jouir encore à la dérobée de la vue des hommes, sans être distingué d'eux ; de peur qu'en apercevant un malheureux, ils ne s'écrient, comme les gardes du docteur anglais, dans la Chaumière Indienne : Un Paria ! un Paria ! Mais le but favori de ses courses sera peut-être un bois de sapins, planté à quelque deux milles de la ville. Là, il a trouvé une société paisible, qui, comme lui, cherche le silence et l'obscurité. Ces Sylvains solitaires veulent bien le souffrir dans leur république, à laquelle il paie un léger tribut ; tâchant ainsi de reconnaître, autant qu'il est en lui, l'hospitalité qu'on lui a donnée.
Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société, la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur l'ordre muet de la création, et nous y trouvons une sorte de plaisir que nous n'aurions jamais soupçonnée. La vie est douce avec la nature. Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude, et j'ai résolu d'y mourir, sans me rembarquer sur la mer du monde. J'en contemple encore quelquefois les tempêtes, comme un homme jeté seul sur une île déserte, qui se plaît, par une secrète mélancolie, à voir les flots se briser au loin sur les côtes où il fit naufrage. Après la perte de nos amis, si nous ne succombons à la douleur, le cœur se replie sur lui-même ; il forme le projet de se détacher de tout autre sentiment, et de vivre uniquement avec ses souvenirs. S'il devient moins propre à la société, sa sensibilité se développe aussi davantage. Le malheur nous est utile, sans lui les facultés aimantes de notre âme resteraient inactives : il la rend un instrument tout harmonie, dont, au moindre souffle, il sort des murmures inexprimables. Que celui que le chagrin mine s'enfonce dans les forêts ; qu'il erre sous leur voûte mobile ; qu'il gravisse la colline, d'où l'on découvre, d'un côté de riches campagnes, de l'autre le soleil levant sur des mers étincelantes, dont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu ; sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle : non qu'il oublie ceux qu'il aima, car alors ses maux seraient préférables, mais leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux : il gardera sa douceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui aiment la nature : ils la trouveront, et trouveront seulement elle, au jour de l'adversité. "
 (Chateaubriand, Essai sur les révolutions)

 

"Atala", ou "les Amours de deux sauvages dans le désert"

(François-René de Chateaubriand, 1801)
Court roman poétique s'inspirant des récits de Cook, de Bougainville, des romans de Rousseau et de Bernadin de Saint-Pierre, dans le cadre exotique de la Louisiane. René est accueilli par le vieil indien Chactas qui lui conte le récit de son amour de jeunesse pour Atala, une jeune indienne convertie au christianisme. Chactas et Atala fuient et cherchent un prêtre pour les unir, mais la jeune vierge chrétienne choisit de se donner la mort plutôt que de succomber à son désir. L'amour-passion débouche inéluctablement sur le sacrifice et la mort.

 

"Atala me fit un manteau avec la seconde écorce du frêne, car j'étais presque nu. Elle me broda des mocassins de peau de rat musqué, avec du poil de porc-épic. Je prenais soin à mon tour de sa parure. Tantôt je lui mettais sur la tête une couronne de ces mauves bleues que nous trouvions sur notre route, dans des cimetières indiens abandonnés ; tantôt je lui faisais des colliers avec des graines rouges d'azalea ; et puis je me prenais à sourire en contemplant sa merveilleuse beauté. Quand nous rencontrions un fleuve, nous le passions sur un radeau ou à la nage. Atala appuyait une de ses mains sur mon épaule ; et, comme deux cygnes voyageurs, nous traversions ces ondes solitaires.
Souvent, dans les grandes chaleurs du jour, nous cherchions un abri sous les mousses des cèdres. Presque tous les arbres de la Floride, en particulier le cèdre et le chêne-vert, sont couverts d'une mousse blanche qui descend de leurs rameaux jusqu'à terre. Quand la nuit, au clair de la lune, vous apercevez, sur la nudité d'une savane, une yeuse isolée revêtue de cette draperie, vous croiriez voir un fantôme traînant après lui ses longs voiles. La scène n'est pas moins pittoresque au grand jour ; car une foule de papillons, de mouches brillantes, de colibris, de perruches vertes, de geais d'azur, vient s'accrocher à ces mousses, qui produisent alors l'effet d'une tapisserie en laine blanche, où l'ouvrier européen aurait brodé des insectes et des oiseaux éclatants.
C'était dans ces riantes hôtelleries, préparées par le Grand Esprit, que nous nous reposions à l'ombre. Lorsque les vents descendaient du ciel pour balancer ce grand cèdre, que le château aérien bâti sur ses branches allait flottant avec les oiseaux et les voyageurs endormis sous ses abris, que mille soupirs sortaient des corridors et des voûtes du mobile édifice, jamais les merveilles de l'ancien monde n'ont approché de ce monument du désert..."

"...Chaque soir nous allumions un grand feu, et nous bâtissions la hutte du voyage avec une écorce élevée sur quatre piquets. Si j'avais tué une dinde sauvage, un ramier, un faisan des bois, nous le suspendions, devant le chêne embrasé, au bout d'une gaule plantée en terre, et nous abandonnions au vent le soin de tourner la proie du chasseur. Nous mangions des mousses appelées tripes de roches, des écorces sucrées de bouleau, et des pommes de mai, qui ont le goût de la pêche et de la framboise. Le noyer noir, l'érable, le sumac, fournissaient le vin à notre table. Quelquefois, j'allais chercher, parmi les roseaux, une plante dont la fleur, allongée en cornet, contenait un verre de la plus pure rosée. Nous bénissions la Providence, qui, sur la faible tige d'une fleur, avait placé cette source limpide au milieu des marais corrompus, comme elle a mis l'espérance au fond des cœurs ulcérés par le chagrin, comme elle a fait jaillir la vertu du sein des misères de la vie.
Hélas ! je découvris bientôt que je m'étais trompé sur le calme apparent d'Atala. A mesure que nous avancions, elle devenait triste. Souvent elle tressaillait sans cause, et tournait précipitamment la tête. Je la surprenais attachant sur moi un regard passionné, qu'elle reportait vers le ciel avec une profonde mélancolie. Ce qui m'effrayait surtout était un secret, une pensée cachée au fond de son âme, que j'entrevoyais dans ses yeux. Toujours m'attirant et me repoussant, ranimant et détruisant mes espérances, quand je croyais avoir fait un peu de chemin dans son cœur, je me retrouvais au même point. »

 

René, ou les Effets des passions (François-René de Chateaubriand, 1802)
Poursuivant l'histoire d'Atala, René explique à son tour à Chactas ce sentiment de mélancolie incurable qui l'accable. Incapable de vivre ou d'aimer, de donner un sens à sa vie, René semble en fait habiter, sans en être véritablement conscient, par le sentiment d'avoir inspiré une passion incestueuse à sa soeur Amélie. Si celle-ci trouve quiétude en se retirant dans un couvent, René connaîtra une longue errance dans les solitudes du Nouveau Monde, jusqu'à sa mort.  La beauté lyrique de l'écriture de Chateaubriand rencontra un formidable écho chez ses contemporains.

"Chaque automne je revenais au château paternel, situé au milieu des forêts, près d'un lac, dans une province reculée. Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contentement qu'auprès de ma soeur Amélie. Une douce conformité d'humeur et de goûts m'unissait étroitement à cette soeur ; elle était un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. O illusion de l'enfance
et de la patrie, ne perdez−vous jamais vos douceurs !
Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sous nos pas ; tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc−en−ciel sur les collines pluvieuses ; quelquefois aussi nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la nature. Jeune, je cultivais les Muses ; il n'y a rien de plus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un coeur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonies. Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine : qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des moeurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance ! Oh ! quel coeur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son coeur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère ! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale : religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir.
Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu de tristesse au fond du coeur : nous tenions cela de Dieu ou de notre mère. Cependant mon père fut atteint d'une maladie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Il expira dans mes bras. J'appris à connaître la mort sur les lèvres de celui qui m'avait donné la vie. Cette impression fut grande ; elle dure encore. C'est la première fois que l'immortalité de l'âme s'est présentée clairement à mes yeux. Je ne pus croire que ce corps inanimé était en moi l'auteur de la pensée ; je sentis qu'elle devait venir d'une autre source, et, dans une sainte douleur, qui approchait de la joie, j'espérai me joindre un jour à l'esprit de mon père. Un autre phénomène me confirma dans cette haute idée. Les traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne serait−il pas l'indice de notre immortalité ? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait−elle pas gravé sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers ? Pourquoi n'y aurait−il pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité ?
Amélie, accablée de douleur, était retirée au fond d'une tour, d'où elle entendit retentir, sous les voûtes du château gothique, le chant des prêtres du convoi et les sons de la cloche funèbre. J'accompagnai mon père à son dernier asile ; la terre se referma sur sa dépouille ; l'éternité et l'oubli le pressèrent de tout leur poids : le soir même l'indifférent passait sur sa tombe ; hors pour sa fille et pour son fils, c'était déjà comme s'il n'avait jamais été...."

"... Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au−dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moi−même qu'un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : " Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur demande. "
Levez−vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon coeur.
La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon coeur, que j'aurais la puissance de créer des mondes. Ah ! si j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais ! O Dieu ! si tu m'avais donné une femme selon mes désirs ; si, comme à notre premier père, tu m'eusses amené par la main une Eve tirée de moi−même... Beauté céleste ! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans mes bras, j'aurais prié l'Eternel de te donner le reste de ma vie.
Hélas ! j'étais seul, seul sur la terre ! Une langueur secrète s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon coeur ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui. Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon coeur, qui n'était nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la vie.
Prêtre du Très−Haut, qui m'entendez, pardonnez à un malheureux que le ciel avait presque privé de la raison. J'étais plein de religion, et je raisonnais en impie ; mon coeur aimait Dieu, et mon esprit le méconnaissait ; ma conduite, mes discours, mes sentiments, mes pensées, n'étaient que contradiction, ténèbres, mensonges. Mais l'homme sait−il bien toujours ce qu'il veut, est−il toujours sûr de ce qu'il pense ..."

René, comme Chateaubriand, semble ainsi marqué par une fatalité à laquelle il ne peut, ne sait peut-être comment, échapper : 
« Combien vous aurez pitié de moi ! Que mes éternelles inquiétudes vous paraîtront misérables ! Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la vie, que penserez-vous d'un jeune homme sans force et sans vertu, qui trouve en lui-même son tourment, et ne peut guère se plaindre que des maux qu'il se fait à lui-même ? Hélas, ne le condamnez pas ; il a été trop puni !
J'ai coûté la vie à ma mère en venant au monde ; j'ai été tiré de son sein avec le fer. J'avais un frère que mon père bénit, parce qu'il voyait en lui son fils aîné.
Pour moi, livré de bonne heure à des mains étrangères, je fus élevé loin du toit paternel.
Mon humeur était impétueuse, mon caractère inégal. Tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons ; puis, les abandonnant tout à coup, j'allais m'asseoir à l'écart, pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.
Chaque automne, je revenais au château paternel, situé au milieu des forêts, près d'un lac, dans une province reculée.
Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contentement qu'auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d'humeur et de goûts m'unissait étroitement à cette sœur ; elle était un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. O illusions de l'enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vos douceurs ?
Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles séchées, que nous traînions tristement sous nos pas ; tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses ; quelquefois aussi nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la nature.
Jeune, je cultivais les Muses ; il n'y a rien de plus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonies.
Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu, dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance. Oh ! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère ! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale : religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir.
Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu de tristesse au fond du cœur : nous tenions cela de Dieu ou de notre mère.
Cependant mon père fut atteint d'une maladie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Il expira dans mes bras. J'appris à connaître la mort sur les lèvres de celui qui m'avait donné la vie. Cette impression fut grande ; elle dure encore. C'est la première fois que l'immortalité de l'âme s'est présentée clairement à mes yeux. Je ne pus croire que ce corps inanimé était en moi l'auteur de la pensée : je sentis qu'elle me devait venir d'une autre source ; et dans une sainte douleur qui approchait de la joie, j'espérai me rejoindre un jour à l'esprit de mon père. »

 

Le Génie du Christianisme (François-René de Chateaubriand, 1802)
La prose de Chateaubriand expose les principes et les rites de la religion et mobilise tous les domaines de la culture pour exalter avec puissance un christianisme source d'inspiration pour l'âme, de création pour l'artiste et d'évocation pour le contemplateur de la Nature  : la beauté des paysages et des oeuvres humaines rejoint ici la vérité de la religion, au détriment du paganisme et de la Révolution. L'oeuvre eut une influence considérable sur le regain de spiritualité qui traversa la France du XIXe siècle.

 

"Il reste à parler d'un état de l'âme qui, ce nous semble, n'a pas encore été bien observé : c'est celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés, jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus les peuples avancent en civilisation, plus cet état du vague des passions augmente ; car il arrive alors une chose fort triste : le grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude de livres qui traitent de l'homme et de ses sentiments rendent habile sans expérience. On est détrompé sans avoir joui ; il reste encore des désirs, et l'on n'a plus d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse ; l'existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un coeur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout.
L'amertume que cet état de l'âme répand sur la vie est incroyable ; le coeur se retourne et se replie en cent manières, pour employer des forces qu'il sent lui être inutiles. Les anciens ont peu connu cette inquiétude secrète, cette aigreur des passions étouffées qui fermentent toutes ensemble : une grande existence politique, les jeux du gymnase et du Champ-de-Mars, les affaires du Forum et de la place publique, remplissaient leurs moments et ne laissaient aucune place aux ennuis du coeur.
D'une autre part, ils n'étaient pas enclins aux exagérations, aux espérances, aux craintes sans objets, à la mobilité des idées et des sentiments, à la perpétuelle inconstance, qui n'est qu'un dégoût constant ; dispositions que nous acquérons dans la société des femmes. Les femmes, indépendamment de la passion directe qu'elles font naître chez les peuples modernes, influent encore sur les autres sentiments. Elles ont dans leur existence un certain abandon qu'elles font passer dans le nôtre ; elles rendent notre caractère d'homme moins décidé, et nos passions, amollies par le mélange des leurs, prennent à la fois quelque chose d'incertain et de tendre.
Enfin, les Grecs et les Romains, n'étendant guère leurs regards au delà de la vie et ne soupçonnant point des plaisirs plus parfaits que ceux de ce monde, n'étaient point portés comme nous aux méditations et aux désirs par le caractère de leur culte. Formée pour nos misères et pour nos besoins, la religion chrétienne nous offre sans cesse le double tableau des chagrins de la terre et des joies célestes, et par ce moyen elle fait dans le coeur une source de maux présents et d'espérances lointaines, d'où découlent d'inépuisables rêveries. Le chrétien se regarde toujours comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes et qui ne se repose qu'au tombeau. Le monde n'est point l'objet de ses voeux, car il sait que l'homme vit peu de jours, et que cet objet lui échapperait vite..."

Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent en eux ce dégoût des choses de la vie. L'invasion des barbares y mit le comble, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse et peut-être même une teinte de misanthropie qui ne s'est jamais bien effacée. De toutes parts s'élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de la vie que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Mais de nos jours, quand les monastères ou la vertu qui y conduit ont manqué à ces âmes ardentes, elles se sont trouvées étrangères au milieu des hommes. Dégoûtées par leur siècle, effrayées par leur religion, elles sont restées dans le monde sans se livrer au monde : alors elles sont devenues la proie de mille chimères ; alors on a vu naître cette coupable mélancolie qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un coeur solitaire..."

Pour Chateaubriand, les merveilles de la nature constituent une preuve de l'existence de Dieu :
« Bientôt la nuit sortit de l'orient, et la solitude sembla faire silence pour admirer la pompe céleste.
La lune monta peu à peu au zénith du ciel ; tantôt elle reposait sur un groupe de nues, qui ressemblait à la cime des hautes montagnes couronnées de neiges ; tantôt elle s'enveloppait dans ces mêmes nues, qui se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume. Quelquefois un voile uniforme s'étendait sur la voûte azurée ; mais soudain, une bouffée de vent déchirant ce réseau, on voyait se former dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres ; une rivière qui coulait devant nos huttes, tantôt se perdait dans les bois, tantôt reparaissait brillante des constellations de la nuit qu'elle répétait dans son sein. De l'autre côté de cette rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, au milieu de nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais, dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan de forêts ; elle aime, à la clarté des étoiles, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, à tomber avec la masse des ondes et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute cette nature sublime. "

L'exécution du duc d'Enghien (1804) éloigne rapidement Chateaubriand de l'emprise napoléonienne pour progressivement apparaître, non parfois sans ambiguïté, comme un défenseur de la restauration monarchique. Débute véritablement pour Chateaubriand un nouvel épisode, celui de la foi : il s'embarqua avec sa famille pour l'Orient en 1806 et visite la Grèce, la Turquie, Jérusalem. Au cours de ce voyage, il rédige les éléments de ce qui constitueront les décors de son épopée chrétienne, "les Martyrs ou le triomphe de la religion chrétienne", publiée en 1809. En 1811, paraît l' "Itinéraire de Paris à Jérusalem". Rentré en France, Chateaubriand s'enferme, autant que dure l'Empire,dans un silence désapprobateur vis-à-vis de Napoléon. Il traverse la Restauration en la soutenant (De Bonaparte et des Bourbons, La Monarchie selon la Charte), passe du royalisme au libéralisme sous Charles X, défend la liberté de la presse et l'indépendance de la Grèce,  proteste enfin contre les Ordonnances de juillet (1830) qui achève le cycle de la Restauration. Il se retire désenchanté et refusant de servir Louis-Philippe pour rédiger, dans sa maison de la Vallée-aux-Loups, près de Sceaux, ses si fameuses "Mémoires d'Outre-tombe"...

(Portrait de Chateaubriand par Anne-Louis Girodet, musée d’Histoire de la Ville et du Pays Malouin, Saint-Malo)

 

Les Martyrs (François-René de Chateaubriand, 1809)
Dans ce roman historique, Chateaubriand entend montrer que le christianisme se prête mieux que le paganisme au jeu des passions dans l'épopée. Eudore, officier chrétien de l'armée romaine, raconte ses voyages et ses amours, avant de périr dans l'arène en compagnie de son épouse Cymodocée, une jeune Grecque convertie par lui. C'est le parcours initiatique d'un jeune homme qui, de l'indifférence religieuse, s'élève en martyr.

 

« Lorsque l'Empereur parut, les spectateurs se levèrent, et lui donnèrent le salut accoutumé. Eudore s'incline respectueusement devant César. Cymodocée s'avance sous le balcon pour demander à l'Empereur la grâce d'Eudore, et s'offrir elle-même en sacrifice. La foule tira Galérius de l'embarras de se montrer miséricordieux ou cruel : depuis longtemps elle attend le combat ; la soif du sang avait redoublé à la vue des victimes. On crie de toutes parts : " Les bêtes ! Qu'on lâche les bêtes ! Les impies aux bêtes !"
Eudore veut parler au peuple en faveur de Cymodocée ; mille voix étouffent sa voix : " Qu'on donne le signal ! Les bêtes ! Les chrétiens aux bêtes !"
Le son de la trompette se fait entendre : c'est l'annonce de l'apparition des bêtes féroces. Le chef des rétiaires traverse l'arène, et vient ouvrir la loge d'un tigre connu par sa férocité.
Alors s'élève entre Eudore et Cymodocée une contestation à jamais mémorable : chacun des deux époux voulait mourir le dernier.
- Eudore, disait Cymodocée, si vous n'étiez pas blessé, je vous demanderais à combattre la première ; mais à présent, j'ai plus de force que vous et je puis vous voir mourir.
- Cymodocée, répondit Eudore, il y a plus longtemps que vous que je suis chrétien; je pourrai mieux supporter la douleur, laissez-moi quitter la terre le dernier...
La trompette sonne pour la seconde fois.
On entend gémir la porte de fer de la caverne du tigre : le gladiateur qui l'avait ouverte s'enfuit effrayé. Eudore place Cymodocée derrière lui. On le voyait debout, uniquement attentif à la prière, les bras étendus en forme de croix et les yeux levés vers le ciel.
La trompette sonne pour la troisième fois.
Les chaînes du tigre tombent, et l'animal furieux s'élance en rugissant dans l'arène : un mouvement involontaire fait tressaillir les spectateurs. Cymodocée, saisie d'effroi, s'écrie : " Ah ! sauvez-moi !"
Et elle se jette dans les bras d'Eudore, qui se retourne vers elle. Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et, enfonçant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthénès, il déchire avec ses dents les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête d'Eudore. A l'instant la chaleur abandonne les membres de la vierge victorieuse ; ses paupières se ferment; elle demeure suspendue aux bras de son époux, ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée. Les saintes martyres Eulalie, Félicité, Perpétue, descendent pour chercher leur compagne : le tigre avait rompu le cou d'ivoire de la fille d'Homère. L'ange de la mort coupe en souriant le fil des jours de Cymodocée. Elle exhale son dernier soupir sans effort et sans douleur ; elle rend au ciel un souffle divin, qui semblait tenir à peine à ce corps formé par les Grâces ; elle tombe comme une fleur que la faux du villageois vient d'abattre sur le gazon. Eudore la suit un moment après dans les éternelles demeures : on eût cru voir un de ces sacrifices de paix, où les enfants d'Aaron offraient au Dieu d'Israël une colombe et un jeune taureau.
Les époux martyrs avaient à peine reçu la palme, que l'on aperçut au milieu des airs une croix de lumière, semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin ; la foudre gronda sur le Vatican, colline alors déserte mais souvent visitée par un esprit inconnu ; l'amphithéâtre fut ébranlé jusque dans ses fondements, toutes les statues des idoles tombèrent, et l'on entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disait : " Les dieux s'en vont !" »

 

Itinéraire de Paris à Jérusalem (François-René de Chateaubriand, 1811)
L'Itinéraire de Paris à Jérusalem est constitué de notes et d'impressions de voyage effectué de juillet 1806 à juin 1807, aux sources de la civilisation moderne, s'emportant avec lyrisme sur la grandeur passée et méditant avec mélancolie sur l'état présent : la Grèce; l'Anatolie et Constantinople;  Rhodes, Jaffa, Béethléem et la Mer Morte; Jérusalem; l'Egypte; Tunis. Il inspira de nombreux écrivains (Lamartine, Nerval, Flaubert) et défendit dans une nouvelle édition la cause de la Grèce.

 

Athènes - "Il faut maintenant se figurer tout cet espace tantôt nu et couvert d'une bruyère jaune, tantôt coupé par des bouquets d'oliviers, par des carrés d'orge, par des sillons de vignes ; il faut se représenter des fûts de colonne et des bouts de ruines anciennes et modernes sortant du milieu de ces cultures ; des murs blanchis et des clôtures de jardins traversant les champs : il faut répandre dans la campagne des Albanaises qui tirent de l'eau ou qui lavent à des puits les robes des Turcs ; des paysans qui vont et viennent, conduisant des ânes ou portant sur leur dos des provisions à la ville ; il faut supposer toutes ces montagnes dont les noms sont si beaux, toutes ces ruines si célèbres, toutes ces îles, toutes ces mers non moins fameuses éclairées d'une lumière éclatante. J'ai vu, du haut de l'Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette ; les corneilles, qui nichent autour de la citadelle mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles : Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief ; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière : et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant comme un rocher de pourpre et de feu .
Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l'ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchus les douleurs d'Œdipe, de Philoctète et d'Hécube ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthène. Mais, hélas ! aucun son ne frappait notre oreille. A peine quelques cris échappés à une populace esclave sortaient par intervalles de ces murs qui retentirent si longtemps de la voix d'un peuple libre. Je me disais, pour me consoler, ce qu'il faut se dire sans cesse : " Tout passe, tout finit dans ce monde ". Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j'étais assis ? Ce soleil qui peut-être éclairait les derniers soupirs de la pauvre fille de Mégare, avait vu mourir la brillante Aspasie. Ce tableau de l'Attique, ce spectacle que je contemplais, avait été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans. Je passerai à mon tour : d'autres hommes aussi fugitifs que moi viendront faire les mêmes réflexions sur les mêmes ruines. Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu : laissons-le donc disposer de l'une comme de l'autre. "

 

Vie de Rancé (François-René de Chateaubriand, 1844)
Chateaubriand "retrace en quatre livres la jeunesse mondaine, la maturité austère et la vieillesse d'un religieux du XVIIIème siècle qui bouleversé par la mort d'une femme aimée s'est converti à 37 ans puis retiré à La Trappe, et qui par son apostolat, sut restaurer dans son monastère la plus stricte observance de la règle. Chateaubriand retrouve, à chaque étape de cette existence, une image de sa propre vie : mêmes rêves d'aventures, même expérience de la douleur, mêmes remords, même désir de conversion. La pensée de la mort hante l'ouvrage comme elle hante Chateaubriand vieillissant". La nostalgie du temps passé fait parfois surgir un univers fantastique que les réalistes se réapproprieront : "la vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel."

 

Mémoires d'Outre-tombe (François-René de Chateaubriand, 1848)
Le 21 octobre 1848, les Mémoires d’outre-tombe commencent à paraître dans la Presse en feuilleton, et ce jusqu’en juillet 1850. Considérés comme le chef-d'œuvre de Chateaubriand, les Mémoires d'outre-tombe constituent une entreprise d'exception, à la croisée de l'autobiographie et des mémoires, centrée sur un thème récurrent, la fuite du temps. Elles relatent en quatre parties les différents épisodes de la vie de l'auteur : "Ma jeunesse, ma carrière de soldat et de voyageur", "Ma carrière littéraire", "Ma carrière politique", "Quatrième et dernière carrière, synthèse des trois précédentes". Les pages consacrées aux souvenirs de l'enfance et de l'adolescence sont connues pour leur lyrisme, tandis que sa vie d'homme et sa carrière politique et diplomatique sont restituées sous l'angle d'une orgueilleuse épopée : "Je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme."

 

(A mi-chemin de Rennes et de Saint-Malo, en France)
"Le calme morne du château de Combourg était augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de l'est, et son cabinet dans la petite tour de l'ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère régnait au-dessus de la grand' salle, entre les deux petites tours : il était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de chambre de mon père et le domestique gisaient dans des caveaux voûtés, et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest.
Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été : il venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un peu de café à cinq heures ; il travaillait ensuite dans son cabinet jusqu'à midi. Ma mère et ma sœur déjeunaient chacune dans leur chambre, à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour me lever, ni pour déjeuner ; j'étais censé étudier jusqu'à midi : la plupart du temps je ne faisais rien.
A onze heures et demie, on sonnait le dîner que l'on servait à midi. La grand'salle était à la fois salle à manger et salon : on dînait et l'on soupait à l'une de ses extrémités du côté de l'est ; après les repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ier jusqu'à celui de Louis XIV ; parmi ces portraits, on distinguait ceux de Condé et de Turenne : un tableau représentant Hector tué par Achille sous les murs de Troie était suspendu au-dessus de la cheminée.
Le dîner fait, on restait ensemble jusqu'à deux heures. Alors, si l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon : si l'automne et l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle, où elle passait quelques heures en prière. Cette chapelle était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal, au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une Sainte Famille de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle : c'est tout ce qui me reste de Combourg.
Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa chambre ; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.
A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures, on rentrait et l'on se couchait.

Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres ; puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait, en passant : " De quoi parliez-vous ? " Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent.
Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. II tirait sa montre, la montait, prenait un flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l'embrassions, en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui.
Le talisman était brisé : ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher. »

 

En proie au vague des passions, Chateaubriand adolescent se crée une compagne idéale, la  Sylphide, qu'il pare de tous les attraits de la beauté : "L'ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude firent qu'au lieu de me jeter au dehors, je me repliai sur moi-même ; faute d'objet réel, j'évoquai par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus."

 

« Ce délire dura deux années entières pendant lesquelles les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je parlais peu, je ne parlai plus ; j'étudiais encore, je jetai là les livres ; mon goût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes d'une passion violente ; mes yeux se creusaient ; je maigrissais ; je ne dormais plus ; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de délices.
Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques ; j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes : j'aurais voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je suivais en pensée l'astre du jour ; je lui donnais ma beauté à conduire afin qu'il la présentât radieuse avec lui aux hommages de l'univers. Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la pointe des herbes, l'alouette de bruyère qui se posait sur un caillou, me rappelaient à la réalité : je reprenais le chemin du manoir, le cœur serré, le visage abattu.
Les jours d'orage en été, je montais au haut de la grosse tour de l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme : comme Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appelais la foudre ; j'espérais qu'elle m'apporterait Armide.
Le ciel était-il serein ? je traversais le grand Mail, autour duquel étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules. J'avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules : là, isolé entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les fauvettes ; ma nymphe était à mes côtés. J'associais également son image à la beauté de ces nuits de printemps toutes remplies de la fraîcheur de la rosée, des soupirs du rossignol et du murmure des brises.
D'autres fois, je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses plantes rivulaires ; j'écoutais les bruits qui sortent des lieux infréquentés : je prêtais l'oreille à chaque arbre ; je croyais entendre la clarté de la lune chanter dans les bois : je voulais redire ces plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres. Je ne sais comment je retrouvais encore ma déesse dans les accents d'une voix, dans les frémissements d'une harpe, dans les sons veloutés ou limpides d'un cor ou d'un harmonica. »

« ... La nuit descendait ; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eau, sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait ; le lac battait ses bords ; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des bois ; j'échouais mon bateau au rivage et retournais au château. Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation. Je montais avec ma magicienne sur les nuages : roulé dans ses cheveux et dans ses voiles, j'allais, au gré des tempêtes, agiter la cime des forêts, ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les mers. Plongeant dans l'espace, descendant du trône de Dieu aux portes de l'abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du danger à celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient que les soupirs de la volupté ; le murmure de la pluie m'invitait au sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse, et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, Eve innocente, Eve tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie était un mélange de mystères et de passions : je la plaçais sur un autel et je l'adorais. L'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore mon amour. Marchait-elle ? Je me prosternais pour être foulé sous ses pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais à son sourire ; je tremblais au son de sa voix ; je frémissais de désir, si je touchais ce qu'elle avait touché. L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang. Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre ; quel désert ne m'eût suffi avec elle ! ...»


Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842)
La grande portraitiste, élève de Joseph Vernet et Jean-Baptiste Greuze, peintre officiel de la reine Marie-Antoinette (1774), du fameux "Le Peintre Hubert Robert" (1788, musée du Louvre) et de la "tendresse maternelle" (1786), Élisabeth Vigée Le Brun cherche par la suite sa place, à l'écart du bruit du monde, dans une France emportée par la Révolution, l'Empire et la Restauration : résidant à Saint-Pétersbourg (1795), elle retrouve sa citoyenneté française en 1800, fait une longue escale à Berlin, tente à 48 ans, en 1803, à Londres, de relancer sa carrière dans un contexte où les portraitistes sont désormais fort nombreux : François Gérard (1770-1837), Jean- Baptiste Isabey (1767-1855), Horace Vernet (1789-1863), Thomas Lawrence (1769-1830), Firmin Massot (1766-1849)...
En Suisse, Élisabeth Vigée Le Brun s'adonne aux paysages et rencontre Madame de Staël en 180. De retour en France, elle obtient des commandes de la famille impériale (Caroline Murat, reine de Naples avec sa fille Laetitia, 1807) et vit enfin apaisée la Restauration, pour s'éteindre progressivement. Il lui fut reproché sa mièvrerie mais ses nombreux autoportraits ( 1782, Self-portrait in a Straw Hat, National Gallery, London) et son style révèlent sans doute paradoxalement à quel point cette femme peintre semble s'être gardée de représenter toute passion, comme luttant pour ne jamais évoquer tout ce qui se passait en elle, "la douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour" dans un monde où elle avait perdu tout un monde sur l'échafaud ...

 

Juliette Récamier (1777-1849)
Juliette Récamier, qui épousa son père sous la Terreur - celui-ci souhaitait ainsi lui transmettre sa fortune s'il ne pouvait échapper à la guillotine, en réchappa et devint Régent de la Banque de France en 1800 -, traverse le Directoire, l'Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet, assiste Chateaubriand à ses derniers moments (1848) et meurt, en 1849 victime de l'épidémie de choléra. Elle est cette femme incontournable, à l'égal de Joséphine de Beauharnais et de Madame Tallien, associée par l'Histoire à Chateaubriand, qu'elle rencontre en 1817 et qui fut l'un de ses rares amants. Vestale du néoclassicisme peinte par David en 1800 et François Gérard en 1805, se dévoilant sans se dénuder, elle réunit autour d'elle un aéropage d'admirateurs et d'esprits brillants et libéraux (Victor Cousin, Saint-Marc Girardin, Edgar Quinet, Tocqueville, Lamartine, Sainte-Beuve, Balzac..), exaspérant Napoléon et soutenant Germaine de Staël. "En approchant de ma fin, écrit Chateaubriand dans ses Mémoires, il me semble que tout ce que j'ai aimé, je l'ai aimé dans Mme Récamier, et qu'elle était la source cachée de mes affections. Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes songes, comme ceux de mes réalités, se sont pétris, mêlés, confondus pour faire un composé de charmes et de douces souffrances, dont elle est devenue la forme visible. Elle règle mes sentiments, de même que l'autorité du ciel a mis le bonheur, l'ordre et la paix dans mes devoirs. Je l'ai suivie, la voyageuse, par le sentier qu'elle a foulé à peine ; je la devancerai bientôt dans une autre patrie. En se promenant au milieu de ces Mémoires, dans les détours de la Basilique que je me hâte d'achever, elle pourra rencontrer la chapelle qu'ici je lui dédie : il lui plaira peut-être de s'y reposer : j'y ai placé son image...."

Chateaubriand, amant passionné, rencontra tout au long de sa vie des femmes au destin mouvementé, témoins à leur insu d'une période - de la Révolution aux Cents Jours - particulièrement troublée. En 1800, Pauline de Beaumont (1768-1803), fille de l'un des derniers conseillers de Louis XVI, écrit à son ami Joubert ; "Le style de Chateaubriand me fait éprouver une espèce de frémissement d’amour ; il joue du clavecin sur toutes mes fibres". Quant à Chateaubriand grisé par ces louanges, il s’écrie : "je devins à la mode, la tête me tourna ; j’en fus enivré. J’ai aimé la gloire comme une femme, comme un premier amour". Chateaubriand, qui travaille alors au Génie du Christianisme, l'aime passionnément alors que la tuberculose l'emportera quelques quatre ans plus tard : "Son visage était amaigri et pâle. Ses yeux coupés en amande auraient peut-être jeté trop d’éclat si une suavité extraordinaire n’eût éteint à demi ses regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s’adoucit en traversant le cristal de l’eau. Son caractère avait une sorte de raideur et d’impatience qui tenait à la force de ses sentiments et au mal intérieur qui l’éprouvait."  Il la délaissera pour Delphine de Custine (1770-1826), - à qui Madame de Staël dédiera son roman "Delphine" - mais assistera à ses derniers instants. La mort de Lucile, la soeur de Chateaubriand tant vénérée, survint un an après celle de Pauline ... (Mémoires d'Outre-Tombe)

En 1802, Chateaubriand préface "Mémoires et pensées" et fait éditer en 1804 "Valérie" de Juliane von Krüdener (1764-1824) :  femme de lettres allemande de la Baltique, sujette de l'Empire russe et d’expression française, Madame de Krudener, tant admirée par Sainte-Beuve ("petite, blanche, blonde, de ces cheveux d'un blond cendré qui ne vont qu'à Valérie, avec des yeux d'un bleu sombre, un parler plein de douceur et de chant, comme c'est le charme des femmes livoniennes") fait partie de ces femmes du début du XIXe siècle au destin romantique, si singulier dans un monde alors dénué de tout repère : proche de Germaine de Staël, elle verse rapidement dans le piétisme et le mysticisme, devient une quasi prophétesse connue pour son influence spirituelle sur la reine Louise de Prusse, la reine Hortense ou la princesse Stéphanie de Beauharnais, jusqu'au tsar Alexandre. Ecrivains et magnétiseurs se côtoient dans son salon littéraire sous la Restauration, regagne la Russie en 1818 pour retomber dans l'anonymat (Portrait en 1786, avec son fils Paul, par Angelica Kauffmann).

 

En 1805, Nathalie de Laborde (1774-1835) rencontre Chateaubriand avec qui elle aura une liaison passionnée et orageuse jusqu'en 1812. Emprisonnée sous la Terreur alors que son mari avait émigré, elle perdit sur l'échafaud son père et une grande partie de sa belle-famille, et, libérée en 1794, perdit définitivement la raison sous les Cent-Jours, période mouvementée qui ranima l'angoisse vécue sous la Révolution (Augustin Pajou, Portrait de Nathalie de Laborde, 1789).
En 1817, alors qu'il est mis dans l'obligation de vendre sa propriété de La Vallée-aux-Loups, Chateaubriand renoue avec Juliette Récamier, et en 1822 entame la dernière étape de sa carrière politique : Berlin (1821), Londres (1822), ministre des Affaires Etrangères (il apporta en 1823 une contribution efficace à l'expédition d'Espagne qui devait aider le roi Ferdinand VII à affirmer son autorité absolue, mais fut "renvoyé comme un laquais"). C'est en Italie, en 1823, qu'il entame une relation passionnée avec Cordélia Cordelia Greffulhe, de Castellane (1796-1847), relation qui blessera profondément Juliette Récamier (Vernet)..
En 1829, Chateaubriand rencontre Hortense Allart de Méritens (1801-1879), femme de lettres et de libres passions, partagées notamment avec George Sand qui préfacera sa "scandaleuse" autobiographie "Les enchantements de Mme Prudence de Samman l'Esbaix".

 


Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson (1767-1824)
Girodet (1767-1824) est avec Jean-Germain Drouais (1763-1788), François Gérard (1770-1837), François-Xavier Fabre (1766-1837) et Antoine-Jean Gros (1771-1885), de cette première génération que David forme avant que n'éclate la Révolution. "Le Sommeil d'Endymion" (1791, Louvre, Paris) marque les esprits en 1793 et annonce le Romantisme, suivent une série d'oeuvre qui jusqu'à la Restauration marque sa singularité : le satirique portrait de Mademoiselle Lange en "Danaé" (scandale du Salon de 1799, Minneapolis, Inst. of Arts), "Ossian" (château de Malmaison, 1800), le "Déluge" (1806, Louvre) , "Les Funérailles d'Atala" (1806 et 1808, Louvre),  le célèbre "Chateaubriand" (1809, musée de Saint-Malo), "La Révolte du Caire" (1810),  "Pygmalion et Galatée" (1819). Plus littéraire, Girodet n'attribue plus à la peinture, comme le faisait David, une fonction morale ou politique. Comme en 1791 avec "Endymion", il réitère au Salon de 1808, avec "Atala" un identique goût de l'innovation. Admiré de Chateaubriand, il le fut tout autant de Baudelaire ..


Madame de Staël (1766-1817)
Si le mouvement romantique n'est pas né en France, les guerres napoléoniennes, l'émigration de l'élite royaliste, l'instauration de l'Empire dans les pays allemands, en Italie, en Espagne, la cristallisation d'une quasi conscience européenne avec le Congrès de Vienne (1815), vont en favoriser l'expression. Fille de Jacques Necker,  contrôleur général des finances de Louis XVI, Germaine de Staël-Holstein, dite Mme de Staël, est la grande facilitatrice de ce courant dans la littérature française :  protestante, voltairienne, agnostique (au grand regret de Chateaubriand), elle ressent en ce début de siècle la nécessité de reprendre le cours de cette  "marche lente et continuelle de l'esprit humain" qui non seulement est le reflet des influences réciproques de la littérature, de la religion, des moeurs, du climat, mais plus encore nous impose de sortir du classicisme ou des formalismes de toute nature pour nous ouvrir à ces différents mondes qui s'offrent alors, inconnus : l'histoire des nations en construction, les légendes, la mythologie, les rêves, l'imaginaire, les sentiments. Le roman s'ouvre ainsi délibérément à l'analyse morale et psychologique.

En 1796, Germaine de Staël soutient l'idée que le bonheur des nations est lié à la liberté et au bon gouvernement ("De l'influence des passions sur le bonheur des individus"). En 1801, elle examine avec Montesquieu l’évolution de la littérature et de la pensée à travers les différents types de sociétés, de gouvernements, de religions ("De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales") : alors que le premier consul Bonaparte soutient le siècle de Louis XIV, emblématique de remise en ordre et d’autorité, contre un XVIIIe siècle fomenteur de désordres révolutionnaires, Germaine de Staël défend les Lumières, la perfectibilité, la liberté. Suivent deux romans, "Delphine" (1802) et "Corinne ou l'Italie" (1807) qui connaissent un certain succès, non sans arrière-pensées : y retrouver traces de la fameuse liaison de Mme de Staël et de Benjamin Constant. C'est aussi, et alors peu perçu, l'expression d'une femme qui ressent profondément que depuis la déflagration de 1789, "tout marche vers le déclin dans la destinée des femmes, excepté la pensée" (Lettres sur Rousseau, préface de 1814).
En octobre 1803, Bonaparte la suspecte de comploter dans son salon et lui impose de quitter Paris. Elle gagne l'Allemagne, rencontre Goethe, Schiller et Schlegel, puis sa propriété de Coppet (Suisse) où elle réunit bien des esprits cosmopolites et libéraux, noyau de résistance à l'Empire : Charles Victor de Bonstetten (1745-1832), Benjamin Constant, Madame de Krudener (1764-1824), August Wilhelm Schlegel (1767-1845) et Jean de Sismondi (1773-1842), entre autres.

(Madame de Staël, portrait par Gérard, Château de Versailles)

 

En 1805, Germaine de Staël arrive en Italie, Chateaubriand n’y est plus depuis un an, et découvre Naples, les vestiges d’Herculanum et de Pompéi et la forte colonie française de Rome. Son ouvrage le plus retentissant, "De l'Allemagne" (1810), est frappé d'interdit par la police impériale : elle y fait connaître les grandes pages de la littérature allemande, y définit le concept de "romantisme" comme négation du classicisme ("Rien dans la vie ne doit être stationnaire, et l'art est pétrifié quand il ne change plus"), et plus encore permet aux "romantismes"  de prendre conscience d'eux-mêmes. Mais, isolée, abandonnée de Constant, Germaine de Staël lit Fénelon, écrit des "Réflexions sur le suicide", débute ses "Dix années d'exil" et finit par se réfugier à Londres où elle peut enfin faire paraître en 1813 "De l'Allemagne" en français. Elle regagne la France à la Restauration. Ses "Considérations sur la Révolution" seront publiées après sa mort en 1818.

(Madame de Staël en Corinne (1807), Firmin Massot, Collection du château de Coppet, Suisse)

 

Delphine (Germaine de Staël, 1802)
Roman épistolaire d'une femme - pour Germaine de Staël, La Révolution a fait régresser la condition féminine -  qui met en scène une passion scandaleuse ("les convenances de la société sont en opposition à la véritable volonté du cœur") autant que fatale ("les caractères de Léonce et Delphine ne se conviennent pas"), souligne les vertus du divorce et prône la religion naturelle. Dans un enchaînement inéluctable, une jeune femme intelligente et droite perd toutes ses illusions sur les autres et sur elle-même, et assiste au naufrage de l’amour qu’elle porte à un homme enfermé lui-même dans les préjugés de sa caste. 

"... Non, Léonce, ma chère Louise, ne convient pas à votre Delphine; ah! combien les sentimens de votre généreux frère, mon noble protecteur, répondoient mieux à mon coeur! il me répétoit souvent qu'une âme bien née n'avoit qu'un seul principe à observer dans le monde, faire toujours du bien aux autres et jamais de mal. Qu'importe à celle qui croit à la protection de l'Être suprême et vit en sa présence, à celle qui possède un caractère élevé, et jouit en elle-même du sentiment de la vertu, que lui importe, me disoit M.d'Albémar, les discours des hommes? elle obtient leur estime tôt ou tard, car c'est de la vérité que l'opinion publique relève en dernier ressort; mais il faut savoir mépriser toutes les agitations passagères que la calomnie, la sottise et l'envie excitent contre les êtres distingués. Il ajoutoit, j'en conviens, que cette indépendance, cette philosophie de principes convenoit peut-être mieux encore à un homme qu'à une femme; mais il croyoit aussi que les femmes, étant bien plus exposées que les hommes à se voir mal jugées, il falloit d'avarice fortifier leur âme contre ce malheur. La crainte de l'opinion rend tant de femmes dissimulées, que pour ne point exposer la sincérité de mon caractère, M. d'Albémar travailloit de tout son pouvoir à m'affranchir de ce joug. Il y a réussi; je ne redoute rien sur la terre que le reproche juste de mon coeur, ou le reproche injuste de mes amis: mais que l'opinion publique me recherche ou m'abandonne, elle ne pourra jamais rien sur ces jouissances de l'âme et de la pensée, qui m'occupent et m'absorbent tout entière. Je porte en moi-même un espoir consolateur, qui se renouvellera toujours, tant que je pourrai regarder le ciel, et sentir mon coeur battre pour la véritable gloire et la parfaite bonté..."

Corinne ou l'Italie (Germaine de Staël, 1807)
Trois personnages, trois destinées au travers desquelles s'expriment un homme, artisan de son propre malheur, et deux femmes, l'une soumise mais mal aimée, et l'autre, Corinne, artiste renommée incarnant l'Italie mais sacrifiée et anéantie. Au-delà d'un style parfois emphatique ou abusant de lyrisme, le prototype du personnage romantique s'y expose désormais, celui d'un "esprit supérieur" qui éprouve les pires difficultés à retrouver ici-bas situations et individualités dont il s'est forgé une image idéale.

".. Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau; il pensa qu'il était peut-être attendu. Quel enchantement que cette première lueur d'intelligence avec ce qu'on aime! Avant que le souvenir entre en partage avec l'espérance, avant que les paroles aient exprimé les sentiments, avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on éprouve, il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne sais quel mystère d'imagination, plus passager que le bonheur même, mais plus céleste encore que lui.
Oswald, en entrant dans la chambre de Corinne, se sentit plus timide que jamais. Il vit qu'elle était seule, et il en éprouva presque de la peine ; il aurait voulu l'observer longtemps au milieu du monde; il aurait souhaité d'être assuré, de quelque manière, de sa préférence, avant de se trouver tout à coup engagé dans un entretien qui pouvait refroidir
Corinne à son égard, si, comme il en était certain, il se montrait embarrassé et froid par embarras.Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald, ou qu'une disposition semblable produisît en elle le désir d'animer la conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta de demander à lord Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments de Rome.
- Non, répondit Oswald. - Qu'avez-vous donc fait hier, reprit Corinne en souriant?
- J'ai passé la journée chez moi, dit Oswald : depuis que je suis à Rome, je n'ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul.
Corinne voulut lui parler de sa conduite à Ancone, elle commença par ces mots :
- Hier j'ai appris...., puis elle s'arrêta, et dit : - Je vous parlerai de cela quand il viendra du monde.
Lord Nelvil avait une dignité dans les manières qui intimidait Corinne ; et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant sa noble conduite, de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle en aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément touché de la réserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle trahissait, sans y penser, les motifs de cette réserve; mais plus il était troublé, moins il pouvait exprimer ce qu'il éprouvait.
Il se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre ; puis il sentit que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement ; et, plus déconcerté que jamais, il revint à sa place sans rien dire. Corinne avait en conversation plus d'assurance qu'Oswald..."

De l’Allemagne (Germaine de Staël, 1810)
C'est l'ouvrage qui exerça une influence considérable en faisant connaître en France la pensée et la littérature allemandes (notamment Goethe, Schiller, mais aussi l'idéalisme de Kant) et en appelant la littérature française à se renouveler, à sortir des limites trop strictes d'un classicisme que s'efforcera de maintenir, par ailleurs, l'empire napoléonien. Il ne s'agit pas tant d'imiter servilement l'Allemagne, mais de puiser, comme elle, dans la nature, la mémoire collective nationale et les richesses de la sensibilité ("la véritable force d'un pays, c'est son caractère naturel").

« Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne, pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme. Si l'on n'admet pas que le paganisme et le christianisme, le Nord et le Midi, l'Antiquité et le Moyen Age, la chevalerie et les institutions grecques et romaines, se sont partagé l'empire de la littérature, l'on ne parviendra jamais à juger sous un point de vue philosophique le goût antique et le goût moderne.
On prend parfois le mot classique comme synonyme de perfection. Je m'en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte également aux deux ères du monde : celle qui a précédé l'établissement du christianisme, et celle qui l'a suivi.[...]
La littérature des Anciens est chez les modernes une littérature transplantée : la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore. Les écrivains imitateurs des anciens se sont soumis aux règles du goût les plus sévères; car, ne pouvant consulter ni leur propre nature, ni leurs propres souvenirs, il a fallu qu'ils se conformassent aux lois d'après lesquelles les chefs-d'œuvre des anciens peuvent être adaptés à notre goût, bien que toutes les circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces chefs-d'œuvre soient changées. Mais ces poésies d'après l'antique, quelque parfaites qu'elles soient, sont rarement populaires, parce qu'elles ne tiennent, dans le temps actuel, à rien de national. [...].
Nos poètes français sont admirés par tout ce qu'il y a d'esprits cultivés chez nous et dans le reste de l'Europe; mais ils sont tout à fait inconnus aux gens du peuple et aux bourgeois même des villes, parce que les arts en France ne sont pas, comme ailleurs, natifs, du pays même où leurs beautés se développent. [...].
La littérature romantique est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau : elle exprime notre religion; elle rappelle notre histoire; son origine est ancienne, mais non antique.
La poésie classique doit passer par les souvenirs du paganisme pour arriver jusqu'à nous : la poésie des Germains est l'ère chrétienne des beaux-arts : elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir : le génie qui l'inspire s'adresse immédiatement à notre cœur, et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus puissant et le plus terrible de tous." (De l'Allemagne, IIème partie, ch. XI).

 

Benjamin Constant (1767-1830)
Mme de Staël a dressé un portrait bien connu de Benjamin Constant dans "Corinne" (1807) sous les traits de son personnage, Oswald, portrait jugé représentatif de cette toute première génération romantique : derrière cet esprit caustique et distant qui sait briller dans les salons et ce personnage de séducteur qui brise le destin de femmes remarquables, le héros romantique fait preuve d'une véritable inaptitude au bonheur et d'un désintérêt profond pour toutes choses.
"À vingt-cinq ans, il était découragé de la vie ; son esprit jugeait tout d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur. Personne ne se montrait plus que lui complaisant et dévoué pour ses amis, quand il pouvait leur rendre service ; mais rien ne lui causait un sentiment de plaisir, pas même le bien qu'il faisait : il sacrifiait sans cesse et facilement ses goûts à ceux d'autrui ; mais on ne pouvait expliquer par la générosité seule cette abnégation absolue de tout égoïsme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de tristesse qui ne lui permettait plus de s'intéresser à son propre sort. Les indifférents jouissaient de ce caractère, et le trouvaient plein de grâces et de charmes ; mais quand on l'aimait, on sentait qu'il s'occupait du bonheur des autres comme un homme qui n'en espérait pas lui-même, et l'on était presque affligé de ce bonheur qu'il donnait sans qu'on pût le lui rendre."

 

Né à Lausanne, européen par culture et dandy invétéré qui courut de femmes en femmes, de duels en duels, étudiant en Angleterre et en Allemagne, exilé pendant l'Empire, Benjamin Henri Constant de Rebecque, dit Benjamin Constant, vit dans le dédoublement permanent,  s'occupant de lui-même en se désintéressant de lui-même, a-t-on dit : ses deux grands romans, "Adolphe" et "Cécile", emprunte à sa liaison orageuse avec Madame de Staël, de 1794 à 1808, mais aussi à ses innombrables conquêtes telles que Charlotte de Mahrenholz, née Hardenberg (1769-1845), Madame de Staël, Julie Talma (1756-1815), Anna-Suzanne O’Dwyer, devenue Lindsay (1764-1820)...

Romancier explorant les subtilités de l’analyse psychologique, dépeignant "ce mélange d’égoïsme et de sensibilité qui se combinait en lui pour son malheur et celui des autres", d'un pessimisme foncier, il est pourtant connu comme homme d'Etat, tour à tour jacobin, républicain, partisan du coup d'État du 18 Brumaire lorsqu'il est membre du Tribunat, puis anti bonapartiste, figure incontournable du libéralisme sous la Restauration après s'être rapproché des Bourbons. "Peut-être ai-je le malheur, écrit-il à Mme de Charrière dès 1791, de sentir trop ce que tant d'écrivains ont répété, en agissant comme s'ils n'en croyaient rien, que toutes nos poursuites, tous nos efforts, tout ce que nous tentons, faisons, changeons, ne sont que des jeux de quelques moments et ne peuvent mener qu'à un anéantissement très prochain, que par conséquent nous n'avons pas plus de motif pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de whist, que le temps indépendant de nous va d'un pas égal et nous entraîne également, soit que nous dormions ou veillions, agissions ou nous tenions dans une inaction totale. Cette vérité triviale et toujours oubliée est toujours présente à mon esprit, et me rend presque insensible à tout."

On date de 1807-1808 le tournant qui voit Constant abandonner son esprit de détachement, se tourner vers un certain quiétisme et rejoindre un Chateaubriand ou un Senancour, voire au-delà lorsqu'il écrit que l'homme "se trouve seul sur une terre qui doit l'engloutir. Sur cette terre les générations se suivent, passagères, fortuites, isolées ; elles paraissent, elles souffrent, elles meurent ; nul lien n'existe entre elles. Aucune voix ne se prolonge des races qui ne sont plus aux races vivantes, et la voix des races vivantes doit s'abîmer bientôt dans le même silence éternel. Que fera l'homme sans souvenir, sans espoir, entre le passé qui l'abandonne et l'avenir fermé devant lui ?" (De la religion considérée dans sa source, ses formes et son développement, 1824-1830). La solution serait-elle "durant cette vie d'un jour, durant cette apparition bizarre, sans passé comme sans avenir, et tellement courte qu'elle paraît à peine réelle, c'était de profiter de chaque moment" (De l'esprit de conquête et d'usurpation, 1814)?

Dans les années 1810-1812, Constant débute la rédaction du récit de sa vie (Le "Cahier rouge") et semble tourner définitivement une page de sa vie et de ses tourments. Son célèbre discours de 1819,  "De la Liberté des Anciens comparée à celle des Modernes", devient l'un des textes canoniques de la tradition libérale.

Adolphe, anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu (Benjamin Constant, 1816)
Récit cruel et pessimiste, "Adolphe" est reconnu, au même titre que "Les souffrances du jeune Werther" (1774) de Goethe, comme un chef-d’œuvre des romantismes et répond quelque part à sa manière au "René" de Chateaubriand. L'ouvrage ne s'imposera toutefois qu'après 1880.

"... J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la maison l'avait autrement décidé : je fus placé à peu près vis-à-vis d'elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on lui adressait la parole, elle répondait avec douceur ; mais elle retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était malade. « Je n'ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit-elle, et même à présent je suis fort ébranlée ».
J'aspirais à produire dans l'esprit d'Ellénore une impression agréable ; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée. J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intéresser ; nos voisins s'y mêlèrent : j'étais inspiré par sa présence ; je parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire : j'en ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher d'en être touchée. Sa tristesse et sa distraction se dissipèrent : elle ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que je lui devais ; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs étaient d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés.
« Vous voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que vous disposez de toute mon existence ; que vous ai-je fait pour que vous trouviez du plaisir à la tourmenter ? »

Adolphe va séduire par désoeuvrement Elléonore. Pris au jeu, ne sachant ni rompre ni vraiment aimer, il a l'impression de perdre sa vie. Elléonore, convaincue qu'elle est abusée et trahie, se laisse mourir sans que son amant ne sache la sauver. Il se retrouve libre mais à jamais désemparé.

 

".. C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir.
« Il fait bien froid, lui dis-je. – N'importe, je voudrais me promener avec vous». Elle prit mon bras ; nous marchâmes longtemps sans rien dire ; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi presque tout entière.
« Arrêtons-nous un instant. – Non, me répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par vous ». Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein ; mais les arbres étaient sans feuilles ; aucun souffle n'agitait l'air, aucun oiseau ne le traversait : tout était immobile, et le seul bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se brisait sous nos pas. « Comme tout est calme, me dit Ellénore ; comme la nature se résigne ! Le coeur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner ? »
Elle s'assit sur une pierre ; tout à coup elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots prononces à voix basse. Je m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin : « Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites rien ; je ne suis pas en état de vous entendre. »
À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir..."


Etienne de Senancour (1770-1846)
Etienne Pivert de Sénancour fut un homme solitaire, retiré à Senlis,  vivant de ses lectures et de quelques petits travaux de librairie ou de préceptorat. Parmi ses nombreux livres et essais, tous publiés dans une indifférence absolue, tels que "Aldomen ou le Bonheur dans l'obscurité" (1795), "Rêveries sur la nature primitive de l'homme" (1799-1833), "Oberman" s'imposa en 1804 comme le bréviaire de toute la génération romantique de 1830 (Balzac, Michelet..) avec le concours de Sainte-Beuve et de George Sand qui préfacèrent l'ouvrage en 1833. A 60 ans donc, ses oeuvres sont rééditées et il publie un dernier roman, "Isabelle" (1833).

Préface de George Sand  - "... A voir la mélancolie profonde de leur démarche, on croirait qu'Obermann et René vont suivre la même voie et s'enfoncer dans les mêmes solitudes pour y vivre calmes et repliés sur eux-mêmes. Il n'en sera pas ainsi. Une immense différence établit l'individualité complète de ces deux solennelles figures. René signifie le génie sans volonté ; Obermann signifie l'élévation morale sans génie, la sensibilité maladive monstrueusement isolée en l'absence d'une volonté avide d'action. René dit : Si je pouvais vouloir, je pourrais faire; Obermann dit : A quoi bon vouloir? je ne pourrais pas.
En voyant passer René si triste, mais si beau, si découragé, mais si puissant encore, la foule a dû s'arrêter, frappée de surprise et do respect. Cette noble misère, cette volontaire indolence, cette inappétence affectée plutôt que sentie, cette plainte éloquente et magnifique du génie qui s'irrite et se débat dans ses langes, ont pu exciter le sentiment d'une présomptueuse fraternité chez une génération inquiète et jeune. Toutes les existences manquées , toutes les supériorités avortées se sont redressées fièrement, parce qu'elles se sont crues représentées dans cette poétique création. L'incertitude, la fermentation do René en face de la vie qui commence , ont presque consolé de leur impuissance les hommes déjà brisés sur le seuil. Ils ont oublié que René n'avait fait qu'hésiter à vivre, mais que des cendres de l'ami de Chactas, enterré aux rives du Meschacébé, était né l'orateur et le poëte qui a grandi parmi nous.
Atteint, mais non pas saignant de son mal, Obermann marchait par des chemins plus sombres vers des lieux plus arides. Son voyage fut moins long, moins effrayant en apparence ; mais René revint de l'exil, et la trace d'Obermann fut effacée et perdue.
Il est impossible de comparer Obermann à des types de souffrance tels que Faust, Manfred , Childe-Harold , Conrad et Lara. Ces variétés de douleur signifient, dans Goethe, le vertige de l'ambition intellectuelle ; et dans Byron, successivement , d'abord un vertige pareil (Manfred) ; puis la satiété de la débauche (Childe-Harold) ; puis le dégoût de la vie sociale et le besoin de l'activité matérielle (Conrad); puis, enfin, la tristesse du remords dans une grande âme qui a pu espérer un instant trouver dans le crime un développement sublime de la force, et qui, rentrée en elle-même, se demande si elle ne s'est pas misérablement trompée (Lara).
Obermann, au contraire, c'est la rêverie dans l'impuissance , la perpétuité du désir ébauché. Une pareille donnée psychologique ne peut être confondue avec aucune autre. C'est une douleur très-spéciale, peu éclatante, assez difficile à observer, mais curieuse, et qui ne pouvait être poétisée que par un homme en qui le souvenir vivant de ses épreuves personnelles nourrissait le feu de l'inspiration. C'est un chant triste et incessant sur lui-même, sur sa grandeur invisible , irrévélable, sur sa perpétuelle oisiveté. C'est une mâle poitrine avec de faibles bras ; c'est une âme ascétique avec un doute rongeur qui trahit sa faiblesse, au lieu de marquer son audace. C'est un philosophe à qui la force a manqué de peu pour devenir un saint. Werther est le captif qui doit mourir étouffé dans sa cage; René, l'aigle blessé qui reprendra son vol ; Obermann est cet oiseau des récifs à qui la nature a refusé des ailes, et qui exhale sa plainte calme et mélancolique sur les grèves d'où partent les navires et où reviennent les débris.
Chez Obermann, la sensibilité seule est active, l'intelligence est paresseuse ou insuffisante. S'il cherche la vérité, il la cherche mal, il la trouve péniblement, il la possède a travers un voile. C'est un rêveur patient qui se laisse souvent distraire par des influences puériles, mais que la conscience de son mal ramène à des larmes vraies, profondes, saisissantes. C'est un ergoteur voltairien qu'un poétique sentiment de la nature rappelle à la tranquille majesté de l'élégie. Si les beautés descriptives et lyriques de son poème sont souvent troublées par l'intervention de la discussion philosophique ou de l'ironie mondaine, la gravité naturelle à son caractère, le recueillement auguste de ses pensées les plus habituelles lui inspirent bientôt des hymnes nouveaux , dont rien n'égale la beauté austère et la sauvage grandeur. .."

Oberman (Senancour, 1804)
Travail d'introspection d'un jeune homme de 20 ans qui évoque au long d'une centaine de lettres neuf ans de sa vie, le roman offre la méditation non pas d'un coeur en proie à quelques peines ou déceptions, mais d'une âme soumise sans concession au tourments de la pensée elle-même, au désordre de l'ennui: "dès longtemps, la vie me fatigue et elle me fatigue tous les jours davantage." Il ne tente pas de lutter contre ce poids d'illusions sans bornes qui font sur lui, mais tout au contraire se laisse envahir par une nouvelle sensibilité exacerbée qui lui ouvre la beauté des paysages qui l'environne, le fracas des torrents, les "accents d'une langue primitive" : et retrouve ainsi dans la solitude de cette expérience comme les échos d'une harmonie perdue,  comme une substance "altérable mais indestructible" à laquelle l'homme semble appartenir par essence.

 

".. Je vous ai dit pourquoi je n'ai pas fait ce qu'on voulait; il faut vous dire pourquoi je n'ai pas fait autre chose. J'examinais si je rejetterais absolument le parti que l'on voulait me faire prendre; cela m'a conduit à examiner quel autre je prendrais, et à quelle détermination je m'arrêterais. Il fallait choisir, il fallait commencer, pour la vie peut-être, ce que tant de gens , qui n'ont en eux aucune autre chose, appellent un état. Je n'en trouvai point qui ne fût étranger à ma nature , ou contraire à ma pensée. J'interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui m'entourait; je demandai aux hommes s'ils sentaient comme moi ; je demandai aux choses si elles étaient selon mes penchants, et je vis qu'il n'y avait d'accord ni entre moi et la société, ni entre mes besoins et les choses qu'elle a faites. Je m'arrêtai avec effroi, sentant que j'allais livrer ma vie à des ennuis intolérables, à des dégoûts sans terme comme sans objet. J'offris successivement à mon coeur ce que les hommes cherchent dans les divers états qu'ils embrassent. Je voulus même embellir, par le prestige de l'imagination , ces objets multipliés qu'ils proposent à leurs passions, et la fin chimérique à laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas. Pourquoi la terre est-elle ainsi désenchantée à mes yeux? Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide.
Dans ce jour, le premier où je sentis le néant qui m'environne, dans ce jour qui a changé ma vie , si les pages de ma destinée se fussent trouvées entre mes mains pour être déroulées ou fermées à jamais, avec quelle indifférence j'eusse abandonné la vaine succession de ces heures si longues et si fugitives, que tant d'amertumes flétrissent, et que nulle véritable joie ne consolera! Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune : les longs ennuis de mes premiers ans ont apparemment détruit la séduction. Les dehors fleuris ne m'en imposent pas : mes yeux demi-fermés ne sont jamais éblouis; trop fixes, ils ne sont point surpris.
Ce jour d'irrésolution fut du moins un jour de lumière : il me fit reconnaître en moi ce que je n'y voyais pas distinctement. Dans la plus grande anxiété où j'eusse jamais été, j'ai joui pour la première fois de la conscience de mon être. Poursuivi jusque dans le triste repos de mon apathie habituelle, forcé d'être quelque chose , je fus enfin moi-même ; et dans ces agitations jusque alors inconnues je trouvai une énergie, d'abord contrainte et pénible , mais dont la plénitude fut une sorte de repos que je n'avais pas encore éprouvé. Celle situation douce et inattendue amena la réflexion qui me détermina. Je crus voir la raison do ce qu'on observe tous les jours, que les différences positives du sort ne sont pas les causes principales du bonheur ou du malheur des hommes.
Je me dis : La vie réelle de l'homme est en lui-même ; celle qu'il reçoit du dehors n'est qu'accidentelle et subordonnée. Les choses agissent sur lui bien plus encore selon la situation où elles le trouvent que selon leur propre nature. Dans le cours d'une vie entière, perpétuellement modifié par elles, il peut devenir leur ouvrage; mais, dans cette succession toujours mobile, lui seul subsiste, quoique altéré, tandis que les objets extérieurs relatifs à lui changent entièrement ; il en résulte que chacune de leurs impressions sur lui dépend bien plus, pour son bonheur ou son malheur, de l'état où elle le trouve, que de la sensation qu'elle lui apporte et du changement présent qu'elle fait en lui. Ainsi, dans chaque moment particulier de sa vie, ce qui importe surtout à l'homme , c'est d'être ce qu'il doit être. Les dispositions favorables des choses viendront ensuite; c'est une utilité du second ordre pour chacuu des moments présents. Mais la suite de ces impulsions devenant, par leur ensemble, le vrai principe des mobiles intérieurs de l'homme, si chacune de ces impressions est. à peu près indifférente , leur totalité fait pourtant notre destinée. Tout nous importerait-il également dans ce cercle de rapports et de résultats mutuels ? L'homme dont la liberté absolue est si incertaine, et la liberté apparente si limitée, serait-il contraint à un choix perpétuel qui demanderait une volonté constante, toujours libre et puissante ? Tandis qu'il ne peut diriger que si peu d'événements, et qu'il ne saurait régler la plupart de ses affections, lui importe-t-il, pour la paix de sa vie, de tout prévoir, de tout conduire , de tout déterminer dans une sollicitude qui, même avec des succès non interrompus, ferait encore le tourment de cette même vie? .."