Friedrich von Schlegel (1772-1829) - August Wilhelm von Schlegel (1767-1845)  Ludwig Tieck (1773–1853) - Johann Paul Friedrich Richter dit Jean Paul (1763-1825) - Friedrich Hölderlin (1770-1843) - Friedrich, baron de La Motte-Fouqué (1777-1843) - Carl Julius von Leypold (1806-1874)
Last Update: 12/31/2016

German literature has the peculiarity of resisting the rationalism of the Enlightenment at a very early stage. Since 1770, it favours the exploration of the unconscious and an inescapable desire to blend into a mystical approach through the themes of dream, intuition and imagination.... La literatura alemana tiene la peculiaridad de resistir al racionalismo de la Ilustración en una etapa muy temprana. Desde 1770, favorece la exploración del inconsciente y el deseo ineludible de fundirse en un enfoque místico a través de los temas del sueño, la intuición y la imaginación...


La littérature allemande a cette spécificité d'avoir très tôt résisté au rationalisme des Lumières. Dès 1770, elle privilégie l'exploration de l'inconscient et un désir inéluctable de se fondre dans une approche mystique via les thèmes du rêve, de l'intuition, de l'imaginaire. A partir de 1780 et pendant près de trente ans, le "Classicisme de Weimar" s'impose dans la culture allemande et se construit principalement autour de trois dates et de trois figures,  - Johann Gottfried Herder qui s'installe à Weimar en 1776, le début de l'amitié de Schiller et Goethe en 1794, Schiller achève sa trilogie Wallenstein, le plus grand drame historique jamais écrit en langue allemande - "Un matin, écrit Jean-Paul Richter, me vint du ciel cette idée : je suis un moi, qui dès lors ne me quitta plus ; mon moi s'était vu lui-même pour la première fois, et pour toujours..." Après 1820, cette attitude allemande du romantisme semble sombrer dans une sorte de nihilisme diffus. 

(Carl Julius von Leypold (1806-1874) - Wanderer in the Storm (1835) - Metropolitan Museum of Art - New York)

 

Friedrich Schiller (1759-1805) est le grand inspirateur de toute la poésie romantique allemande : il entend non seulement dépasser tout conflit entre nature sensible et nature spirituelle, mais aussi cette si grande déception que fut la Révolution française en prônant une esthétique, la recherche de la beauté et de la pureté comme possibilité de reconstituer une trame morale et politique à notre existence.

Friedrich Schiller by Ludovike Simanowiz (1759-1827)

"Furcht, die schreckliche Begleitung
Der Tyrannei, wird schaundernd vor dir herziehn,
Und jede Straße, wo du gehst, veröden.
Laß mich der neun Freiheit genießen,
Laß mich ein Lind sein, sei es mit!
Und auf dem grünen Teppich der Wiesen
Prüfen den leichten, geflügelten Schritt..."

 

"La terreur, seule compagne de la tyrannie, marchera
en frissonnant devant vous , et rendra déserts les
chemins où vous passerez.
Laisse-moi donc jouir de ma liberté neuve
Laisse-moi être enfant, et sois-le avec moi,
Et sur le vert tapis de ces prairies, je veux
Sentir mon pied léger, sentir mon pied ailé."
(Friedrich Schiller, Maria Stuart)


L'année 1832 marque la mort de Johann Wolfgang von Goethe et l'achèvement de la seconde partie de son "Faust", la première partie ayant été publiée en 1808 : à cette date, Goethe n'a pratiquement plus aucune influence sur les nouvelles générations qui fondent le romantisme. C'est sur l'insistance de Friedrich von Schiller que Goethe a repris l'écriture de son Faust, et Schiller, son inséparable compagnon de Weimar meurt en 1808, une période s'achève. Le Faust de Goethe reprend les nombreuses légendes populaires qui circulent depuis le XVIe siècle et mettent en scène le fameux pacte par lequel l'homme vend son âme au diable. Le Faust I se déroule dans le petit monde du Dr Faust et de l'Allemagne du XVIe siècle, la seconde partie va se déployer à l'échelle de l'univers.

(Carl Christian Vogel von Vogelstein - David d'Angers sculptant le portrait de Ludwig Tieck.)

 

Novalis (1772-1801)
Novalis ne vécut pas trente ans et son oeuvre conçue sur à peine six années, restée inachevée, livre une intuition, "le chemin mystérieux mène vers l'intérieur", nous possédons un irrésistible besoin de "merveilleux" que nous partageons avec le monde que nous habitons. L'expression d' "idéalisme magique" naît d'une interprétation très particulière de l'idéalisme de Fichte : il y a certes la logique, qui est l'art de penser, mais il y a aussi un art de plus grande ampleur, l'art de réaliser nos rêves, cet art intuitif qui nous permet de penser l'univers comme un immense organisme au sein duquel le poète entend battre la pulsion divine. Ce monde fantastique, cette puissance imaginative - la célèbre "Blaue Blume" - nous révèle la vaste harmonie du monde et des hommes, aujourd'hui détruite par les forces de la discorde, et que la poésie seule peut régénérer : "le monde devient rêve, le rêve devient monde"..

Né à Wiederstedt, près de Halle, John Friedrich von Hardenberg est élevé dans un milieu piétiste (les Frères Moraves), fait des études de droit à Iéna puis Leipzig où il rencontre Friedrich Schlegel. En 1795, la disparition de Sophie von Kühn, jeune fille de treize ans qu'il aime passionnément, semble renforcer une exaltation quasi mystique : ce juriste (rapidement abandonné), géologue, minéralogiste et ingénieur des Mines (Freiberg) prend le pseudonyme de Novalis et ses intuitions poétiques vont se nourrir de l'idéalisme de Fichte, des écrits théosophiques de Franz von Baader (1765-1841), de la "Naturphilosophie" du minéralogiste Abraham Gottlob Werner (1749-1817), son maître d'étude. Le Wilhelm Meister de Goethe, qui circule alors largement, apparaît trop prosaïque, loin de cette quête poétique qui entend déchiffrer le sens suprême de notre existence qui se donne dans l'expérience sensible ou la contemplation intérieure.

En 1798, Novalis publie un ensemble de fragments poétiques, "Blüthenstaub", dans la revue des frères August Wilhelm et Friedrich Schlegel, l'Athenaeum, compose " Glauben und Liebe oder der König und die Königin" et un récit, "Die Lehrlinge zu Sais", esquisse de la "Naturphilosophie" d'un Werner ou d'un Schelling qui tentent alors d'englober dans une même interprétation de l'univers les mondes matériels et sprituels. Novalis est en effet lui aussi en quête d'une synthèse absolue entre connaissance et perception de la Nature et spéculations philosophiques et religieuses et écrit sur ce thème nombre de fragments littéraires : "Das Allgemeine Brouillon". Suivent les "Geistliche Lieder", "Die Christenheit oder Europa" (1799), et débute l'écriture de "Heinrich von Ofterdingen". Il meurt à 29 ans, frappé par la tuberculose et alors qu'il allait épouser Julie von Charpentier, ultime réincarnation de Sophie de Kühn ..

"Heinrich von Ofterdingen" (Henri d'Ofterdingen, roman inachevé, 1802, posthume)
"Foncièrement et par nature, Henri était né pour être poète. Tous les hasards semblaient converger et s'unir pour sa formation, et rien encore n'était venu contrarier le vif éveil de sa vie intérieure. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait n'était que pour, semblait-il, lui ôter un nouveau verrou au-dedans de lui-même, lui ouvrir une fenêtre nouvelle. Il voyait devant lui s'étaler le monde dans toute l'étendue et la diversité de ses modalités entremêlées et sans cesse changeantes. Mais c'était un monde encore muet, et son âme, la parole, n'y était toujours pas éveillée. Or, déjà s'approchait un poète qui tenait par la main une adorable jeune fille, afin que, par les sons de la langue maternelle et la caresse exquise et douce d'une tendre bouche, s'ouvrissent les lèvres stupides et qu'en mélodies infinies se développât le simple accord." (Gallimard)
Roman initiatique, mais inachevé, écrit au seuil de la mort, par lequel le ménestrel Henri, auteur présumé des Nibelungen, tente d'atteindre la connaissance suprême de la vie au travers d'une série de rêves prophétiques et de rencontres déterminantes. Deux parties, "L'Attente", "L'Accomplissement". Dans la première partie, le héros débute sa quête poétique par une première vision, celle d'une fleur bleue, (la célèbre "Blaue Blume"), introduction symbolique à une représentation des destinées individuelles. Cette quête se poursuit en cheminant dans le monde et en s'abandonnant à cette approche que Novalis privilégie à toute autre, l'intuition mystique, celle qui permet, seule, de saisir les principes agissant en ce monde, au-delà des apparences. Il s'agit surtout de faire coïncider dans une même vision significative tous les siècles et tous les mondes. La transfiguration du poète se nourrit des contes et légendes, de la rencontre du le poète-mage Kingsohr et de sa fille Mathilde (incarnation de la Fleur bleue, qui meurt comme Sophie, se réincarne Cyane, comme Julie). La deuxième partie va révéler le secret de la "romantisation du monde" et la découverte du poète caché en tout individu. Le cercle de l’existence est ainsi parcouru, le poète a pu recueillir les images de toutes choses en ce monde : il ne lui reste plus qu'à "rentrer en son âme comme on rentre dans sa patrie"...

"Wenn nicht mehr Zahlen und Figuren
Sind Schlüssel aller Kreaturen
Wenn die, so singen oder küssen,
Mehr als die Tiefgelehrten wissen,
Wenn sich die Welt ins freye Leben
Und in die Welt wird zurück begeben,
Wenn dann sich wieder Licht und Schatten
Zu ächter Klarheit werden gatten,
Und man in Mährchen und Gedichten
Erkennt die wahren Weltgeschichten,
Dann fliegt vor Einem geheimen Wort
Das ganze verkehrte Wesen fort."

 

"Quand ce ne seront plus des nombres, des figures,
Qui donneront la clé de toutes créatures;
Quand ceux qui chantent ou qui s'aiment acquerront
Un savoir plus profond que celui des plus doctes;
Quand le monde reviendra vers la vie libre
Et rentrera dans l'univers intérieur;
Lorsque enfin ombre et lumière se marieront
Pour donner à nouveau la clarté véritable,
Et que dans les poèmes et les contes légendaires
On aura reconnu les vraies cosmogonies,
Alors il suffira d'un mot mystérieux
Pour mettre en fuite ces créations contre-nature."


Geistliche Lieder (Cantiques)
Composés vers 1799, certains de ces cantiques ont été intégrés dans la "liturgie" luthérienne : "Wenn alle untreu werden, Wenn ich ihn nur hab", "Unter tausend frohen Stunden".

Wenn alle untreu werden,
So bleib ich dir doch treu;
Daß Dankbarkeit auf Erden
Nicht ausgestorben sei.
Für mich umfing dich Leiden,
Vergingst für mich in Schmerz;
Drum geb ich dir mit Freuden
Auf ewig dieses Herz.

Oft muß ich bitter weinen,
Daß du gestorben bist,
Und mancher von den Deinen
Dich lebenslang vergißt.
Von Liebe nur durchdrungen
Hast du so viel getan,
Und doch bist du verklungen,
Und keiner denkt daran.


Hymnen an die Nacht (Hymnes à la nuit, 1800)
Ce cycle de 6 Hymnes, écrits en vers libres, simples, concis, fut inspiré par cette célèbre "vision", faite d'angoisse et d'extase, que Novalis eut le 13 mai 1797 au crépuscule, sur la tombe, située à Grüningen. de son premier et grand amour, la très jeune Sophie von Kühn. Il s'agit de l'un des plus grands textes lyriques du premier romantisme allemand, mêlant avec originalité, dit-on, ses nombreuses lectures, dont Shakespeare, Schiller, et le poète Edward Young (1681-1765), célèbre pour ses "The Complaint, or Night-Thoughts on Life, Death and Immortality". Le Premier Hymne introduit à la possible médiation entre cet Ici-bas plongé dans une lumière splendide mais fallacieuse, et cet Au-delà dans lequel toute contradiction s'abolit dans la nuit, sujet du Deuxième Hymne. Les Hymnes suivants embrassent toute l'histoire de l'humanité jusqu'au dernier poème, "Sehnsucht nach dem Tode" (Nostalgie de la mort), qui célèbre une mort-délivrance et nous permet d'atteindre cette "nuit éternelle" qui constitue l'authenticité de notre existence.

 

Sehnsucht nach dem Tode

Hinunter in der Erde Schoß,
Weg aus des Lichtes Reichen,
Der Schmerzen Wut und wilder Stoß
Ist froher Abfahrt Zeichen.
Wir kommen in dem engen Kahn
Geschwind am Himmelsufer an.

Gelobt sei uns die ewge Nacht,
Gelobt der ewge Schlummer.
Wohl hat der Tag uns warm gemacht,
Und welk der lange Kummer.
Die Lust der Fremde ging uns aus,
Zum Vater wollen wir nach Haus.

Was sollen wir auf dieser Welt
Mit unsrer Lieb' und Treue.
Das Alte wird hintangestellt,
Was soll uns dann das Neue.
O! einsam steht und tiefbetrübt,
Wer heiß und fromm die Vorzeit liebt.

Die Vorzeit wo die Sinne licht
In hohen Flammen brannten,
Des Vaters Hand und Angesicht
Die Menschen noch erkannten.
Und hohen Sinns, einfältiglich
Noch mancher seinem Urbild glich.

Die Vorzeit, wo noch blütenreich
Uralte Stämme prangten,
Und Kinder für das Himmelreich
nach Qual und Tod verlangten.
Und wenn auch Lust und Leben sprach,
Doch manches Herz für Liebe brach.



Ludwig Tieck (1773–1853)
Pour Nodier, Sainte-Beuve, Balzac, ou Musset, Ludwig Tieck est le principal représentant de l'école romantique allemande. Pourtant, tant sa production que sa vie ne l'impose pas comme une figure majeure de la créativité romantique, si ce n'est, comme on l'a dit, le "goût romantique". Tieck introduit dans la littérature allemande les premiers éléments d'une "poétisation" de la réalité par le biais du voyage d'initiation ou de formation (Wanderlust), à petites touches, avec distanciation: la "forêt" devient ainsi, par exemple, un thème romantique...

A la mort de Frédéric II de Prusse en 1786, accède au trône un Frédéric-Guillaume II de Prusse soumis à d'obscurs illumistes, tel que Johann Christoph von Wöllner (1732 - 1800), qui n'est pas sans conséquence sur le climat de l'époque qui règne dans la société prussienne. C'est dans ce contexte que Johann Ludwig Tieck semble avoir développé une certaine distanciation vis-à-vis des modes et luttes d'influence. Né à Berlin, Ludwig Tieck entreprend des études de littérature à Halle et Göttingen, puis Erlangen, où il retrouve Wilhelm Heinrich Wackenrode, mort très jeune à 26 ans, en 1798, et connu pour son goût quelque peu excessif pour le Moyen Âge et le Renaissance, goût partagé par certains romantiques allemands et que stigmatisera  Heinrich Heine. En 1793, Tieck se passionne donc pour Dürer et la Renaissance allemande et l'on retrouve trace de cette premier enthousiasme dans "Franz Sternbalds Wanderungen ". En 1798, il publie "Prinz Zerbino, oder die Reise nach dem guten Geschmack" et "Franz Sternbalds Wanderungen". "Fantasien über die Kunst" (1799) encourage à une fusion de tous les arts, musique, peinture, et poésie. De 1799 à 1800, Tieck séjourne à Iéna et rencontre les frères Schlegel et Novalis, puis à Weimar, Schiller et Goethe. Cette homme de très grande culture, traducteur de Shakespeare, Cervantès ou Calderon, s'est plu à adapter des contes et des parodies de comédies ("Barbe-Bleue" (1797), Ritter Blaubart; "Le Monde à l'envers" (1798), Die verkehrte Welt, 1798; "Le Chat botté" (1797), Der gestiefelte Kater) ou à donner libre court à des pièces médiévales adaptées au goût romantique (L'Empereur Octavien (1804), Kaiser Octavianus).

Mais le cercle romantique se disloque, et Tieck vit avec difficulté la période 1804-1814. Après un long voyage en Italie (1804-1806), en Angleterre, et en France (1817), Tieck cherche des protections. En 1819, il s'installe à Dresde avec sa femme et la comtesse Henriette von Finkenstein, qui organise un des salons littéraires les plus courus de la Saxe, voire de l'Allemagne. Tieck termine son parcours en publiant des "Novellen" qui peignent cette société de bourgeois et d'aristocrates libéraux qui mènent une vie des plus feutrée, et un roman historique considéré comme son chef d'oeuvre, "Vittoria Accorombona" (1840).

Franz Sternbalds Wanderungen (Les Pérégrinations de Franz Sternbald, 1798)
Le Wilhelm Meister de Goethe essaime mais dans une orientation différente, ici s'affirme le goût romantique du voyage : "Les Pérégrinations de Franz Sternbald", ou "Une histoire du temps de la Renaissance allemande", constituent un "Künstlerroman", en l'occurrence le récit des voyages d'un jeune peintre qui décide de parfaire ses connaissances artistiques en parcourt les Pays-Bas et l'Italie. Le roman est parsemé de poèmes évoquant les différents états d'âme du héros découvrant une palette de styles artistiques, de la Renaissance allemande, de sa religiosité nordique à la sensualité italienne.

"So ist die Seele des Künstlers oft von wunderlichen Träumereien befangen, denn jeder Gegenstand der Natur, jede bewegte Blume, jede ziehende Wolke ist ihm eine Erinnerung oder ein Wink in die Zukunft."

"Nur ein Künstler kann die Welt und ihre Freuden auf die  wahre und edelste Art genießen, er hat das große Geheimnis erfunden, alles in Gold zu verwandeln"

"Ainsi, l'âme de l'artiste est souvent prisonnière de rêveries singulières, car chaque objet de la nature, chaque fleur bercée par le vent, chaque nuage qui passe lui semble être un souvenir ou un signe dirigé vers l'avenir."

"Seul un artiste peut savourer le monde et ses joies de la manière la plus vraie et la plus noble qui soit : il est l'auteur du grand secret qui permet de tout transformer en or."



Friedrich Hölderlin (1770-1843)
Intermédiaire entre le Classicisme Weimar et le Romantisme, l'essentiel de la création poétique de Hölderlin s'étend de 1798 à 1804 : ce n'est que durant ces cinq années que le poète parvient à construire une oeuvre qui prolonge par son langage cette volonté, portée à l'origine par Friedrich Klopstock (1724-1803), de doter la langue allemande d'une perfection, d'une simplicité, d'une transparence toutes classiques, à l'égal du grec, et seul langage à même d'exprimer cette invisible présence du divin dans la nature, patrie de l'être, perdue, mythique. Et pour Hölderlin, semble-t-il, "exprimer" signifie "faire revenir", tenter de ré-intégrer en ce monde, par le langage et au-delà, cette proximité avec le divin qui illumine cinq années de son existence, lui qui était "né pour un jour limpide...".

On sait que la poésie de Hölderlin fascina Martin Heidegger (1889-1976) - "la Poésie est l'établissement de l'Étant par les moyens du monde" - et qu'elle alimenta sous le National-socialisme la symbolique de l'éveil et de la singularité de la nation allemande : pourtant, le héros dans Hypérion quitte sa maison et sa patrie, abandonnant à la barbarie un monde qui n'est déjà plus le sien...
Friedrich Hölderlin, Pastell von Franz Karl Hiemer, 1792

Né à Lauffen, dans le Wurtemberg, le souabe Frédéric Hoelderlin perdit de bonne heure son père et, élevé par une mère qui se remarie, semble avoir reproché à celle-ci son manque d'attention affectueuse. On l'oblige à entrer à dix-huit ans au séminaire de Tübingen, que fréquentent alors Hegel (1770-1831) et Schelling (1775-1854). Mais ce qui l'enflamme, c'est la poésie, la Grèce antique, les discussions avec Schiller, les cours de Fichte, loin de la médiocrité d'un siècle qui n'est que violence et angoisse. Il abandonne le séminaire et tente de survivre en assurant des préceptorats successifs. C'est Schiller qui lui obtient en 1793 sa première place de précepteur, à Waltershausen, chez la baronne Charlotte von Kalb, une femme passionnée de poésie. En 1796, Hölderlin découvre l'amour et le rôle messianique du poète.

De 1796 à 1798, Hölderlin rencontre en Suzanne Gontard, née Borkenstein, l'épouse du banquier de Francfort, l'âme soeur tant attendue, celle qu'il immortalisera sous le nom de Diotima, dans Hypérion : ils ont tous deux 26 ans. A la même époque, il écrit, son roman, "Hypérion" (1799), un drame, "La Mort d'Empédocle" (1799),  cet "ennemi mortel de toute existence bornée" qui se jeta dans le cratère de l'Etna , puis ses Odes, Elégies, et Hymnes, mais ne publie que peu : il se sent déjà incompris, peu soutenu,  non reconnu... Pour vivre, Hölderlin poursuit son activité de précepteur, au gré des demandes, en Suisse, traverse la France pour Bordeaux (le consul de Hambourg). Mais le doute semble s'accroître quant à ses propres capacités.

Et en juillet 1802 se produit une cassure mentale définitive : non seulement Suzanne Gontard meurt mais plus encore le poète n'est déjà plus, intellectuellement, de ce monde. Hölderlin regagne l'Allemagne, y écrit ses derniers poèmes. En 1806, il fait un séjour d'un an dans un asile, en vain. Il s'égare et erre de plus en plus, devient incompréhensible, sa mère le place chez un menuisier de Tubingue, Zimmer, qui le soutient durant sa longue agonie, jusqu’en 1843, 36 ans sans plus écrire...

"Hypérion" (1797-99), oder Der Eremit in Griechenland
 Hypérion ou L'Ermite de Grèce précédé de Fragment Thalia
Hölderlin travailla à cette oeuvre dès 1794, au moment même où, indépendammennt l'un de l'autre, John Keats écrivait le sien (1820) : Keats tentait alors d'arracher au classicisme grec tout ce qui pouvait alimenter un romantisme qui préférait aux dieux mythologiques les titans et hommes demi-dieux. L'Hyperion de Hölderlin est un roman épistolaire, le roman lyrique et tragique, emblématique, qui témoigne par excellence de la fascination des romantiques allemands pour la culture grecque antique. Hypérion, le héros principal, qui porte le nom du dieu de la lumière, est un jeune Grec né en 1750 à l’âme antique, qui souffre de voir son pays asservi par les Turcs et rêve de fraternité et d'harmonie. Hypérion et ses compatriotes parviennent à triompher de ces barbares et regagner le Péloponnèse, mais au prix de la mort de Diotima, la femme aimée qui partageait son enthousiasme, et des exactions de ses compagnons que se livrent au massacre et au pillage. L'idéal ne peut vivre sur cette terre, et Hypérion se retire dans la solitude.

 

Odes, Elégies, Hymnes, Poésie-Gallimard, 1993
«La présente édition reproduit les Odes, les Élégies et les Hymnes tels qu'ils figurent dans la Bibliothèque de la Pléiade, les seules modifications concernant les traductions d'André du Bouchet, pour lesquelles nous avons tenu compte des retouches apportées dans l'édition du Mercure de France ; d'autre part, pour les hymnes L'Unique et Mnémosyne, nous avons substitué les traductions d'André du Bouchet à celles de la Pléiade. On sait que Hölderlin, qui publia plusieurs poèmes en revue, n'a pas connu avant les années de la folie leur édition en volume. Notre recueil se limite à la période des grands poèmes (1800-1806), pour laquelle nous avons, à la suite de la Pléiade – et en nous conformant au choix de celle-ci au sein des Odes, des Élégies et des Hymnes –, repris le classement par genre de l'édition de Stuttgart.»  (Editions Gallimard)