Edgar Allan Poe (1809-1849) - Herman Melville (1819–1891) - Nathaniel Hawthorne (1804-1864) - Francis William Edmonds (1806-1863) - William Sidney Mount (1807-1868) - ...

Last update : 05/05/2018

Alors que se construit la démocratie américaine, Tocqueville plus que tout autre a su exprimer cette sourde angoisse, cette insécurité psychique qui s'emparait de la littérature américaine dès ses premières intuitions, c'est l'envers du rêve, la solitude, les images de la mort et de l'obscurité dans la vie, prix du matérialisme conquérant, ici c'est la personnalité du héros qui va créer, le temps d'une histoire, les éléments d'une aventure hors du commun. «Les États-Unis, écrit Baudelaire, ne furent pour Poe qu'une vaste prison qu'il parcourait avec l'agitation d'un être fait pour respirer dans un monde plus normal que cette grande barbarie éclairée au gaz ; sa vie intérieure, spirituelle de poète et même d'ivrogne n'était qu'un effort pour échapper à cette atmosphère antipathique.»... De 1790 à 1865, les Etats-Unis jettent les bases de leur puissance future, politiquement avec les "Founding Fathers" (Benjamin Franklin, Thomas Paine, Thomas Jefferson) et auteurs d'une Constitution qui donne aux institutions cohérence et viabilité puis, à l'émancipation politique de la toute jeune nation, succède une expansion territoriale et démographique extraordinaire, de 1789 à 1865, le territoire des Etats-Unis passe de 2 millions et demi à 8 millions de km2, de 4 millions d'Américains en 1790 à plus de 31 millions en 1860, les structures économiques et voies de communication connaissent un développement inégalé, est considérable, essor de la culture du coton dans le Sud, développement rapide du Middle West, etc.

Reste l'émancipation culturelle, car il reste surprenant que face au dynamisme politique et économique de cette si jeune Nation, la culture reste encore de longues décennies sous l'emprise des modèles britanniques. On connaît le fameux discours de 1837, "The Amercan Scholar", dans lequel Ralph Waldo Emerson déplore l'esprit d”imitation qui maintient ses compatriotes dans une dépendance quasi coloniale ("We have listened too long to the courtly muses of Europe."

C'est sur la côte Est que naissent les tous premiers grands auteurs proprement américains, Herman Melville (1819-1891, Moby Dick,1851), Washington Irving (1783-1859, The Legend of Sleepy Hollow, 1820), James Fenimore Cooper (1789-1851), incarnation de l'individualisme et de l'esprit de la Frontière dont Natty Bumppo est le héros (Bas-de-Cuir, 1841), Walt Whitman (1819-1892, Leaves of Grass, 1855), Nathaniel Hawthorne (1804-1864, The Scarlet Letter, 1850), Ralph Waldo Emerson (1803-1882, Nature, 1836), Henry David Thoreau (1817-1862, Walden, 1854), Edgar Allan Poe (1809-1849, Tales of the Grotesque and Arabesque, 1840), des auteurs qui ont  par ailleurs séjournés en Europe, parfois longuement. Le monde de l'édition se concentre alors autour de New York, Philadelphie et Boston, mais l'intérêt du public (planteurs de Virginie, armateurs bostoniens) se porte vers Walter Scott et Charles Dickens (que l'on pense à sa tournée triomphale en 1842 à New York et à Boston). Washington Irving et James Fenimore Cooper gagnent une certaine réputation à partir de 1820, Poe sort quelque peu de l'obscurité vers 1840, Whitman ose en 1855 "chanter" l'Amérique avec "Leaves of Grass", - "Centre of equal daughters, equal sons, All, all alike endear’d, grown, ungrown, young or old, Strong, ample, fair, enduring, capable, rich, Perennial with the Earth, with Freedom, Law and Love, A grand, sane, towering, seated Mother, Chair’d in the adamant of Time..."-. Emerson et de Thoreau quant à eux s'engageront en marge de tout genre littéraire connu vers le transcendantalisme... et Melville marque une nouvelle aventure littéraire... Enfin, la clôture de la Frontière en 1890 fixera les limites de l'espace physique américain et une nouvelle et décisive étape de la littérature américaine...


Poe et Melville incarnent tous deux un pan entier de cette si singulière imagination de la littérature américaine. La singularité de ces deux écrivains n'est effectivement pas tant de livrer un être humain "normal" à un monde qui serait inquiétant, mais au contraire de jeter un individu terriblement inquiétant dans un monde des plus normal...

Poe and Melville both embody a whole section of this singular imagination of American literature. The singularity of these two writers is indeed not so much to deliver a "normal" human being to a world that would be disturbing, but on the contrary to throw a terribly disturbing individual into a most normal world...

Poe y Melville encarnan una sección entera de esta imaginación singular de la literatura americana. La singularidad de estos dos escritores no es tanto entregar a un ser humano "normal" a un mundo que sería perturbador, sino, por el contrario, arrojar a un individuo terriblemente perturbador a un mundo más normal....


Edgar Allan Poe (1809-1849) 

Il est notoire que la critique américaine a souvent réagi avec perplexité à l'enthousiasme du public français pour un écrivain traduit très tôt par Baudelaire et Mallarmé (ils partagent tous trois le sentiment que l'étrange est un ingrédient essentiel de la beauté en littérature), prototype de l'écrivain maudit, mythomane et rongé par l'alcool, mais aussi et surtout celui qui entre dans la littérature américaine comme poète ("The Raven", 1845), établit les règles du roman noir (detective stories) par sa logique et sa précision (The Murders in the Rue Morgue, 1841) et fait du récit d'horreur un genre littéraire à part entière (la Chute de la Maison Usher, 1840). Mais le monde "gothique" anglais qui l'inspire est avant tout affaire de névrose, d'intériorité malade : livrant ses personnages à l'emprise de forces mystérieuses ou sur les chemins inexplorés de l'au-delà, Poe utilise avec une réelle efficacité, logique, détaillée, tant l'angoisse de la mort imminente  ("The Pit and the Pendulum") que des descriptions de décompositions et de cadavres. Henry Miller, Jack Kerouac, William S Burroughs, Hunter S Thompson doivent tous un petit quelque chose à Edgar Allan Poe...

L'existence d'Edgar Alla Poe reste marquée par sa brièveté et la tragédie. Fils d'acteurs itinérants (Poe a grandi dans la misère et la splendeur des accessoires de théâtre), orphelin à l'âge de deux ans, recueilli par Frances Allan, femme d'un riche négociant écossais installé à Richmond, période d'études qui se solde par un échec, il est en 1826, alors âgé de dix-sept ans, déjà poète et livré à lui-même : renvoyé de West Point en 1831, le voici réfugié à Baltimore, chez sa tante, dont il épouse en 1836 la fille, sa cousine, Virginia Clemm, âgée de treize ans et qui mourra de tuberculose en 1847. Ses trois volumes de poèmes, - sensiblement influencés par John Keats, Percy Bysshe Shelley et Samuel Taylor Coleridge -,  publiés de 1827 à 1831 ne rencontre aucun succès (Al Aaraaf, Tamerlane, and Minor Poems, 1829), Poe écrit alors pour diverses revues des contes (MS. Found in a Bottle, 1833) et des articles littéraires ("The Philosophy of Composition", 1846), souvent féroces et particulièrement critiques ("The Literati of New York City", 1846), mais acquiert rapidement une réputation d'alcoolique voire de toxicomane, réputation qui sera fatale à sa carrière littéraire.

C'est à New York en 1838 qu'il publie un long récit en prose, "The Narrative of Arthur Gordon Pym", combinant, comme souvent dans ses contes, faits réels et imagination débridée. Son style et sa métaphysique souvent sombre inspirèrent le Moby Dick de Herman Melville. En 1839, devenu coéditeur du Burton's Gentleman's Magazine à Philadelphie, il écrit "The Fall of the House of Usher", puis "Tales of the Grotesque and Arabesque" (1840), "The Murders in the Rue Morgue" (1841), le premier roman policier. En 1843, "The Gold Bug" gagne un prix et en 1844 écrit "The Balloon Hoax" pour le Sun. C'est dans le New York Mirror du 29 janvier 1845 que paraît son poème le plus célèbre, "The Raven", qui lui donna immédiatement une renommée nationale. Durant cette période, la poétesse Frances Sargent Osgood (1811-1850) poursuit Poe de ses assiduités romantiques (A Valentine, 1846). L'épouse de Poe, Virginia, meurt en janvier 1847, et l'année suivante, Poe courtise Sarah Helen Whitman,  Annie Richmond et Sarah Anna Lewis. En 1848, il publie la conférence "Eureka", une "explication" transcendante de l'univers, chef-d'oeuvre ou non-sens. En 1849, il rencontre Elmira Royster, et vit avec elle. Les circonstances de la mort d'Edgar Poe, en octobre 1849, n'ont jamais été élucidée, crise de delirium tremens, diabète, maladie cardiaque, épilepsie, tuberculose, ou crime crapuleux, il s'est s'embarqué sur un ferry à Richmond (Virginie) pour gagner Baltimore (Maryland), a consulté un médecin se sentant fiévreux, s'est retrouvé dans une taverne, et de là fut admis à l'hôpital en plein délire... Il a été enterré dans le cimetière presbytérien de Westminster à Baltimore.

 

- Tales, by Edgar A. Poe (1845) 

The Gold-Bug, The Black Cat, Mesmeric Revelation, Lionizing, The Fall of the House of Usher,  A Descent into Maelström, The Colloquy of Monos and Una, The Conversation of Eiros and Charmion, The Murders in the Rue Morgue, The Mystery of Marie Roget, The Purloined Letter, The Man in the Crowd...   

- "Histoires Extraordinaires" (1856)

Recueil de nouvelles traduites et réunies sous ce titre par Charles Baudelaire en 1856, comprenant : Double assassinat dans la rue Morgue (1841), La Lettre volée (1845), Le Scarabée d'or (1843), Le Canard au ballon (1844), Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall (1839), Manuscrit trouvé dans une bouteille (1833), Une descente dans le Maelstrom (1841), La Vérité sur le cas de M. Valdemar (1845), Révélation magnétique (1844), Souvenirs de M. Auguste Bedloe (1844), Morella (1835), Ligeia (1838), Metzengerstein (1832)

 - "Nouvelles histoires extraordinaires" (1857)

Recueil de nouvelles traduites et réunies sous ce titre par Charles Baudelaire en 1857, comprenant : Le démon de la perversité - Le chat noir - William Wilson - L'homme des foules - Le coeur révélateur - Bérénice - La chute de la maison usher - Le puits et le pendule - Hop-frog - La barrique d'Amontillado - Le masque de la mort rouge - Le roi peste - Le diable dans le beffroi - Lionnerie - Quatre bêtes en une - Petite discussion avec une momie - Puissance de la parole - Colloque entre monos et una - Conversation d'Eiros avec Charmion - Ombre - Silence - L'île de la fée - Le portrait ovale

- "Histoires grotesques et sérieuses" (1864)

Recueil de nouvelles traduites et réunies sous ce titre par Charles Baudelaire en 1864, comprenant :  Le mystère de Marie Roget pour faire suite à Double assassinat dans la rue Morgue - Le joueur d'échecs de Maelzel - Éléonora - Un événement à Jérusalem - L'ange du bizarre - Le système du docteur Goudron et du docteur Plume - Le domaine d'Arnheim - Le cottage Landor pour faire pendant au domaine d'Arnheim - Philosophie de l'ameublement - La genèse d'un poème 

- Tales of Mystery and Imagination, published in London in 1935, contains short stories by American author Edgar Allen Poe (1809–1849) with illustrations by Arthur Rackham (1867–1939)...

 

"MS. Found in a Bottle" (1833, Manuscrit trouvé dans une bouteille)

Nouvelle d'Edgar Allan Poe primée et publiée dans l'hebdomadaire "Baltimore Saturday Visiter", l'une des premières nouvelles de Poe qui sera reprise dans les deux volumes Tales of the Grotesque et Arabesque (1840). Le narrateur de l'histoire, dont le journal intime révèle d'abord qu'il est un rationaliste convaincu, commence à accepter le surnaturel lorsqu'un ouragan le jette de son bateau en train de couler sur un gigantesque navire noir dont les marins parlent une langue inconnue et qui, plus surprenant encore, ne semblent pas le voir. On retrouve ici une atmosphère qui rappelle celle du poème "The Rime of the Ancient Mariner", Samuel Taylor Coleridge, un voyage vers l'inconnu qui est aussi épreuve de soi-même, l'horreur est ici palpable avec la perte progressive du sentiment de réalité emporté dans un tourbillon qui absorbe toute toute notre illusoire rationalité...

"One evening, leaning over the taffrail, I observed a very singular, isolated cloud, to the N. W. It was remarkable, as well for its color, as from its being the first we had seen since our departure from Batavia. I watched it attentively until sunset, when it spread all at once to the eastward and westward, girting in the horizon with a narrow strip of vapor, and looking like a long line of low beach. My notice was soon afterwards attracted by the dusky-red appearance of the moon, and the peculiar character of the sea. The latter was undergoing a rapid change, and the water seemed more than usually transparent. Although I could distinctly see the bottom, yet, heaving the lead, I found the ship in fifteen fathoms. The air now became intolerably hot, and was loaded with spiral exhalations similar to those arising from heated iron. As night came on, every breath of wind died away, and a more entire calm it is impossible to conceive. The flame of a candle burned upon the poop without the least perceptible motion, and a long hair, held between the finger and thumb, hung without the possibility of detecting a vibration. However, as the captain said he could perceive no indication of danger, and as we were drifting in bodily to shore, he ordered the sails to be furled, and the anchor let go. No watch was set, and the crew, consisting principally of Malays, stretched themselves deliberately upon deck. I went below — not without a full presentiment of evil. Indeed every appearance warranted me in apprehending a Simoom. I told the captain my fears — but he paid no attention to what I said, and left me without deigning to give a reply. My uneasiness, however, prevented me from sleeping, and about midnight I went upon deck. As I placed my foot upon the upper step of the companion-ladder, I was startled with a loud, humming noise, like that occasioned by the rapid revolution of a mill-wheel, and before I could ascertain its meaning, I found the ship quivering to its centre. In the next instant, a wilderness of foam hurled us upon our beam-ends, and, rushing over us fore and aft, swept the entire decks from stem to stern. 

The extreme fury of the blast proved in a great measure the salvation of the ship. Although completely water-logged, yet, as all her masts had gone by the board, she rose, after a minute, heavily from the sea, and, staggering awhile beneath the immense pressure of the tempest, finally righted. 

By what miracle I escaped destruction, it is impossible to say. Stunned by the shock of the water, I found myself, upon recovery, jammed in between the stern-post and rudder. With great difficulty I gained my feet, and looking dizzily around, was, at first, struck with the idea of our being among breakers, so terrific beyond the wildest imagination was the whirlpool of mountainous and foaming ocean within which we were engulfed. After a while, I heard the voice of an old Swede, who had shipped with us at the moment of our leaving port. I hallooed to him with all my strength, and presently he came reeling aft. We soon discovered that we were the sole survivors of the accident. ..."

 

 "Un soir, comme j’étais appuyé sur le bastingage de la dunette, j’observai un très singulier nuage, isolé, vers le nordouest. Il était remarquable autant par sa couleur que parce qu’il était le premier que nous eussions vu depuis notre départ de Batavia. Je le surveillai attentivement jusqu’au coucher du soleil ; alors, il se répandit tout d’un coup de l’est à l’ouest, cernant l’horizon d’une ceinture précise de vapeur, et apparaissant comme une longue ligne de côte très basse. Mon attention fut bientôt après attirée par l’aspect rouge et brun de la lune et le caractère particulier de la mer. Cette dernière subissait un changement rapide, et l’eau semblait plus transparente que d’habitude. Je pouvais distinctement voir le fond, et cependant, en jetant la sonde, je trouvai que nous étions sur quinze brasses. L’air était devenu intolérablement chaud et se chargeait d’exhalaisons spirales semblables à celles qui s’élèvent du fer chauffé. Avec la nuit, toute la brise tomba, et nous fûmes pris par un calme plus complet qu’il n’est possible de le concevoir. La flamme d’une bougie brûlait à l’arrière sans le mouvement le moins sensible, et un long cheveu tenu entre l’index et le pouce tombait droit et sans la moindre oscillation. Néanmoins, comme le capitaine disait qu’il n’apercevait aucun symptôme de danger, et comme nous dérivions vers la terre par le travers, il commanda de carguer les voiles et de filer l’ancre. On ne mit point de vigie de quart, et l’équipage, qui se composait principalement de Malais, se coucha délibérément sur le pont. Je descendis dans la chambre, – non sans le parfait pressentiment d’un malheur. En réalité, tous ces symptômes me donnaient à craindre un simoun. Je parlai de mes craintes au capitaine ; mais il ne fit pas attention à ce que je lui disais, et me quitta sans daigner me faire une réponse. Mon malaise, toutefois, m’empêcha de dormir, et, vers minuit, je montai sur le pont. Comme je mettais le pied sur la dernière marche du capot d’échelle, je fus effrayé par un profond bourdonnement semblable à celui que produit l’évolution rapide d’une roue de moulin, et, avant que j’eusse pu en vérifier la cause, je sentis que le navire tremblait dans son centre. Presque aussitôt, un coup de mer nous jeta sur le côté, et, courant par-dessus nous, balaya tout le pont de l’avant à l’arrière. 

L’extrême furie du coup de vent fit, en grande partie, le salut du navire. Quoiqu’il fût absolument engagé dans l’eau, comme ses mâts s’en étaient allés par-dessus bord, il se releva lentement une minute après, et, vacillant quelques instants sous l’immense pression de la tempête, finalement il se redressa. 

Par quel miracle échappai-je à la mort, il m’est impossible de le dire. Étourdi par le choc de l’eau, je me trouvai pris, quand je revins à moi, entre l’étambot et le gouvernail. Ce fut à grand-peine que je me remis sur mes pieds, et, regardant vertigineusement autour de moi, je fus d’abord frappé de l’idée que nous étions sur des brisants, tant était effrayant, au delà de toute imagination, le tourbillon de cette mer énorme et écumante dans laquelle nous étions engouffrés. Au bout de quelques instants, j’entendis la voix d’un vieux Suédois qui s’était embarqué avec nous au moment où nous quittions le port. Je le hélai de toute ma force, et il vint en chancelant me rejoindre à l’arrière. Nous reconnûmes bientôt que nous étions les seuls survivants du sinistre."


"Ligeia" (1838)

"I cannot, for my soul, remember how, when, or even precisely where, I first became acquainted with the lady Ligei" - Un narrateur anonyme débute son histoire en prétendant ne pas se souvenir des circonstances dans lesquelles il a rencontré sa bien-aimée, lady Ligeia, femme d'une beauté étrange et d'un langage hors du commun, se déplaçant comme une ombre, dotée d'une chevelure aussi noire que son regard. Il lui semble l'avoir rencontrée pour la première fois en Allemagne (allusion à la tradition romantique germanique, étroitement liée au gothique, mêlant sensualité et surnaturel), elle l'a guidé, pendant les premières années de leur mariage, dans le monde chaotique de ses études métaphysiques, mais au fil du temps est  tombée mystérieusement malade. Le jour de sa mort, elle suppliera le narrateur de lire un poème qu'elle a composé sur la tragédie naturelle de la vie, et c'est dévasté par cette mort que le narrateur s'installe en Angleterre dans une abbaye. Le voici qui épouse un peu plus tard la belle Lady Rowena Trevanion de Tremaine aux yeux bleus, leur chambre nuptiale est alors un chef-d'oeuvre gothique. Mais le narrateur se rend compte que Rowena ne l'aime pas, souffre de son enfermement dans ce décor étrange et gothique et, tout comme Ligeia, tombe mystérieusement malade. C'est alors que progressivement Ligeia semble revenir dans le corps de Rowena, et le narrateur, obsédé par son amour perdu, semble plonger à jamais dans l'irrationnel, l'amour vécu serait-il en capacité de redonner vie à un cadavre...

"An hour thus elapsed when (could it be possible?) I was a second time aware of some vague sound issuing from the region of the bed. I listened — in extremity of horror. The sound came again — it was a sigh. Rushing to the corpse, I saw — distinctly saw — a tremor upon the lips. In a minute afterward they relaxed, disclosing a bright line of the pearly teeth. Amazement now struggled in my bosom with the profound awe which had hitherto reigned there alone. I felt that my vision grew dim, that my reason wandered; and it was only by a violent effort that I at length succeeded in nerving myself to the task which duty thus once more had pointed out. There was now a partial glow upon the forehead and upon the cheek and throat; a perceptible warmth pervaded the whole frame; there was even a slight pulsation at the heart. 

The lady lived; and with redoubled ardor I betook myself to the task of restoration. I chafed and bathed the temples and the hands, and used every exertion which experience, and no little medical reading, could suggest. But in vain. Suddenly, the color fled, the pulsation ceased, the lips resumed the expression of the dead, and, in an instant afterward, the whole body took upon itself the icy chilliness, the livid hue, the intense rigidity, the sunken outline, and all the loathsome peculiarities of that which has been, for many days, a tenant of the tomb. 

And again I sunk into visions of Ligeia — and again, (what marvel that I shudder while I write?) again there reached my ears a low sob from the region of the ebony bed. But why shall I minutely detail the unspeakable horrors of that night? Why shall I pause to relate how, time after time, until near the period of the gray dawn, this hideous drama of revivication [[revivification]] was repeated; how each terrific relapse was only into a sterner and apparently more irredeemable death; how each agony wore the aspect of a struggle with some invisible foe; and how each struggle was succeeded by I know not what of wild change in the personal appearance of the corpse? Let me hurry to a conclusion. 

The greater part of the fearful night had worn away, and she who had been dead, once again stirred — and now more vigorously than hitherto, although arousing from a dissolution more appalling in its utter hopelessness than any. I had long ceased to struggle or to move, and remained sitting rigidly upon the ottoman, a helpless prey to a whirl of violent emotions, of which extreme awe was perhaps the least terrible, the least consuming. The corpse, I repeat, stirred, and now more vigorously than before. The hues of life flushed up with unwonted energy into the countenance — the limbs relaxed — and, save that the eyelids were yet pressed heavily together, and that the bandages and draperies of the grave still imparted their charnel character to the figure, I might have dreamed that Rowena had indeed shaken off, utterly, the fetters of Death. But if this idea was not, even then, altogether adopted, I could at least doubt no longer, when, arising from the bed, tottering, with feeble steps, with closed eyes, and with the manner of one bewildered in a dream, the thing that was enshrouded advanced boldly [[bodily]] and palpably into the middle of the apartment. .."

"...Une heure s’écoula ainsi, quand – était-ce, grand Dieu ! possible ? – j’eus de nouveau la perception d’un bruit vague qui partait de la région du lit. J’écoutai, au comble de l’horreur. Le son se fit entendre de nouveau, c’était un soupir. Je me précipitai vers le corps, je vis, – je vis distinctement un tremblement sur les lèvres. Une minute après, elles se relâchaient, découvrant une ligne brillante de dents de nacre. La stupéfaction lutta alors dans mon esprit avec la profonde terreur qui jusque-là l’avait dominé. Je sentis que ma vue s’obscurcissait, que ma raison s’enfuyait : et ce ne fut que par un violent effort que je trouvai à la longue le courage de me roidir à la tâche que le devoir m’imposait de nouveau. Il y avait maintenant une carnation imparfaite sur le front, la joue et la gorge ; une chaleur sensible pénétrait tout le corps ; et même une légère pulsation remuait imperceptiblement la région du coeur.  

Ma femme vivait ; et, avec un redoublement d’ardeur, je me mis en devoir de la ressusciter. Je frictionnai et je bassinai les tempes et les mains, et j’usai de tous les procédés que l’expérience et de nombreuses lectures médicales pouvaient me suggérer. Mais ce fut en vain. Soudainement, la couleur disparut, la pulsation cessa, l’expression de mort revint aux lèvres, et, un instant après, tout le corps reprenait sa froideur de glace, son ton livide, sa rigidité complète, son contour amorti, et toute la hideuse caractéristique de ce qui a habité la tombe pendant plusieurs jours.  

Et puis je retombai dans mes rêves de Ligeia, – et de nouveau – s’étonnera-t-on que je frissonne en écrivant ces lignes ? – de nouveau un sanglot étouffé vint à mon oreille de la région du lit d’ébène. Mais à quoi bon détailler minutieusement les ineffables horreurs de cette nuit ? Raconterai-je combien de fois, coup sur coup, presque jusqu’au petit jour, se répéta ce hideux drame de ressuscitation ; que chaque effrayante rechute se changeait en une mort plus rigide et plus irrémédiable ; que chaque nouvelle agonie ressemblait à une lutte contre quelque invisible adversaire, et que chaque lutte était suivie de je ne sais quelle étrange altération dans la physionomie du corps ? Je me hâte d’en finir. 

 

La plus grande partie de la terrible nuit était passée, et celle qui était morte remua de nouveau, – et cette fois-ci, plus énergiquement que jamais quoique se réveillant d’une mort plus effrayante et plus irréparable. J’avais depuis longtemps cessé tout effort et tout mouvement et je restais cloué sur l’ottomane, désespérément englouti dans un tourbillon d’émotions violentes, dont la moins terrible peut-être, la moins dévorante, était un suprême effroi. Le corps, je le répète, remuait, et, maintenant plus activement qu’il n’avait fait jusque-là. Les couleurs de la vie montaient à la face avec une énergie singulière, – les membres se relâchaient, – et, sauf que les paupières restaient toujours lourdement fermées, et que les bandeaux et les draperies funèbres communiquaient encore à la figure leur caractère sépulcral, j’aurais rêvé que Rowena avait entièrement secoué les chaînes de la Mort. Mais si, dès lors, je n’acceptai pas entièrement cette idée, je ne pus pas douter plus longtemps, quand, se levant du lit, – et vacillant, – d’un pas faible, – les yeux fermés, – à la manière d’une personne égarée dans un rêve, – l’être qui était enveloppé du suaire s’avança audacieusement et palpablement dans le milieu de la chambre. .."

 


“The Fall of the House of Usher” (1839)

"A striking similitude between the brother and the sister now first arrested my attention..." - C'est l'un des récits les plus célèbres et les plus terrrifiants d'Edgar Allan Poe, publié en 1839 dans le Gentleman's Magazine de Burton puis repris dans "Tales" (1845). "The Fall of the House of Usher" est raconté par un narrateur qui a été invité à rendre visite à son ami d'enfance Roderick Usher, un appel à l'aide en réalité : Roderick et Madeline Usher, sa soeur jumelle, sont les derniers de leur lignée reclus dans une étrange et sombre demeure, et c'est avec les yeux et la perception du narrateur que vont s'enchaîner des faits tant réels qu'inexplicables et déroutants. Par “a dull, dark, and soundless day”, nous approchons d'une demeure qui semble avoir absorbé toute l'atmosphère maléfique des arbres en décomposition et des étangs sombres qui l'entourent, et Roderick lui-même en proie à une peur impossible à maîtriser...

"DURING the whole of a dull, dark, and soundless day in the autumn of the year, when the clouds hung oppressively low in the heavens, had been passing alone, on horseback, through a singularly dreary tract of country; and at length found myself, as the shades of the evening drew on, within view of the melancholy House of Usher. I know not how it was --but, with the first glimpse of the building, a sense of insufferable gloom pervaded my spirit. I say insufferable; for the feeling was unrelieved by any of that half-pleasurable, because poetic, sentiment, with which the mind usually receives even the sternest natural images of the desolate or terrible. I looked upon the scene before me --upon the mere house, and the simple landscape features of the domain --upon the bleak walls --upon the vacant eye-like windows --upon a few rank sedges --and upon a few white trunks of decayed trees --with an utter depression of soul which I can compare to no earthly sensation more properly than to the after-dream of the reveller upon opium --the bitter lapse into everyday life-the hideous dropping off of the reveller upon opium --the bitter lapse into everyday life --the hideous dropping off of the veil. There was an iciness, a sinking, a sickening of the heart --an unredeemed dreariness of thought which no goading of the imagination could torture into aught of the sublime. What was it --I paused to think --what was it that so unnerved me in the contemplation of the House of Usher? It was a mystery all insoluble; nor could I grapple with the shadowy fancies that crowded upon me as I pondered. I was forced to fall back upon the unsatisfactory conclusion, that while, beyond doubt, there are combinations of very simple natural objects which have the power of thus affecting us, still the analysis of this power lies among considerations beyond our depth. It was possible, I reflected, that a mere different arrangement of the particulars of the scene, of the details of the picture, would be sufficient to modify, or perhaps to annihilate its capacity for sorrowful impression; and, acting upon this idea, I reined my horse to the precipitous brink of a black and lurid tarn that lay in unruffled lustre by the dwelling, and gazed down --but with a shudder even more thrilling than before --upon the remodelled and inverted images of the gray sedge, and the ghastly tree-stems, and the vacant and eye-like windows. .."

"Pendant toute la journée d’automne, journée fuligineuse, sombre et muette, où les nuages pesaient lourd et bas dans le ciel, j’avais traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la mélancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit, — mais, au premier coup d’œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment d’insupportable tristesse pénétra mon âme. Je dis insupportable, car cette tristesse n’était nullement tempérée par une parcelle de ce sentiment dont l’essence poétique fait presque une volupté, et dont l’âme est généralement saisie en face des images naturelles les plus sombres de la désolation et de la terreur. Je regardais le tableau placé devant moi, et, rien qu’à voir la maison et la perspective caractéristique de ce domaine, — les murs qui avaient froid, — les fenêtres semblables à des yeux distraits, — quelques bouquets de joncs vigoureux, — quelques troncs d’arbres blancs et dépéris, — j’éprouvais cet entier affaissement d’âme, qui, parmi les sensations terrestres, ne peut se mieux comparer qu’à l’arrière-rêverie du mangeur d’opium, — à son navrant retour à la vie journalière, — à l’horrible et lente retraite du voile. C’était une glace au cœur, un abattement, un malaise, — une irrémédiable tristesse de pensée qu’aucun aiguillon de l’imagination ne pouvait raviver ni pousser au grand. Qu’était donc, — je m’arrêtai pour y penser, — qu’était donc ce je ne sais quoi qui m’énervait ainsi en contemplant la Maison Usher ? C’était un mystère tout à fait insoluble, et je ne pouvais pas lutter contre les pensées ténébreuses qui s’amoncelaient sur moi pendant que j’y réfléchissais. Je fus forcé de me rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu’il existe des combinaisons d’objets naturels très simples qui ont la puissance de nous affecter de cette sorte, et que l’analyse de cette puissance gît dans des considérations où nous perdrions pied. Il était possible, pensais-je, qu’une simple différence dans l’arrangement des matériaux de la décoration, des détails du tableau, suffit pour modifier, pour annihiler peut-être cette puissance d’impression douloureuse ; et, agissant d’après cette idée, je conduisis mon cheval vers le bord escarpé d’un noir et lugubre étang, qui, miroir immobile, s’étalait devant le bâtiment ; et je regardai — mais avec un frisson plus pénétrant encore que la première fois — les images répercutées et renversées des joncs grisâtres, des troncs d’arbres sinistres, et des fenêtres semblables à des yeux sans pensée..."

 


Sa soeur,  Madeline vient de mourir, une mort étrange, un enterrement singulier au cours duquel le narrateur découvre les ressemblances entre les deux frère et soeur, et si Roderick entend l'enterrer provisoirement sous la demeure, au fond est-elle réellement morte... les interrogations, d'imperceptibles faits et gestes, le spectre de Madeline ne tardent pas à hanter les esprits : Roderick succombera à la peur et le narrateur, perdu et piégé dans les méandres d'une force occulte et surhumaine, tentera de fuir une demeure qui ne tarde pas à s'effondrer totalement...

"... It was, especially, upon retiring to bed late in the night of the seventh or eighth day after the placing of the lady Madeline within the donjon, that I experienced the full power of such feelings. Sleep came not near my couch --while the hours waned and waned away. I struggled to reason off the nervousness which had dominion over me. I endeavoured to believe that much, if not all of what I felt, was due to the bewildering influence of the gloomy furniture of the room --of the dark and tattered draperies, which, tortured into motion by the breath of a rising tempest, swayed fitfully to and fro upon the walls, and rustled uneasily about the decorations of the bed. But my efforts were fruitless. An irrepressible tremour gradually pervaded my frame; and, at length, there sat upon my very heart an incubus of utterly causeless alarm. Shaking this off with a gasp and a struggle, I uplifted myself upon the pillows, and, peering earnestly within the intense darkness of the chamber, hearkened --I know not why, except that an instinctive spirit prompted me --to certain low and indefinite sounds which came, through the pauses of the storm, at long intervals, I knew not whence. Overpowered by an intense sentiment of horror, unaccountable yet unendurable, I threw on my clothes with haste (for I felt that I should sleep no more during the night), and endeavoured to arouse myself from the pitiable condition into which I had fallen, by pacing rapidly to and fro through the apartment.

I had taken but few turns in this manner, when a light step on an adjoining staircase arrested my attention. I presently recognised it as that of Usher. In an instant afterward he rapped, with a gentle touch, at my door, and entered, bearing a lamp. His countenance was, as usual, cadaverously wan --but, moreover, there was a species of mad hilarity in his eyes --an evidently restrained hysteria in his whole demeanour. His air appalled me --but anything was preferable to the solitude which I had so long endured, and I even welcomed his presence as a relief.

"And you have not seen it?" he said abruptly, after having stared about him for some moments in silence --"you have not then seen it? --but, stay! you shall." Thus speaking, and having carefully shaded his lamp, he hurried to one of the casements, and threw it freely open to the storm.

The impetuous fury of the entering gust nearly lifted us from our feet. It was, indeed, a tempestuous yet sternly beautiful night, and one wildly singular in its terror and its beauty. A whirlwind had apparently collected its force in our vicinity; for there were frequent and violent alterations in the direction of the wind; and the exceeding density of the clouds (which hung so low as to press upon the turrets of the house) did not prevent our perceiving the life-like velocity with which they flew careering from all points against each other, without passing away into the distance. I say that even their exceeding density did not prevent our perceiving this --yet we had no glimpse of the moon or stars --nor was there any flashing forth of the lightning. But the under surfaces of the huge masses of agitated vapour, as well as all terrestrial objects immediately around us, were glowing in the unnatural light of a faintly luminous and distinctly visible gaseous exhalation which hung about and enshrouded the mansion..."

 

"...Ce fut particulièrement une nuit, — la septième ou la huitième depuis que nous avions déposé lady Madeline dans le caveau, — fort tard, avant de me mettre au lit, que j’éprouvai toute la puissance de ses sensations. Le sommeil ne voulait pas approcher de ma couche ; — les heures, une à une, tombaient, tombaient toujours. Je m’efforçai de raisonner l’agitation nerveuse qui me dominait. J’essayai de me persuader que je devais ce que j’éprouvais, en partie, sinon absolument, à l’influence prestigieuse du mélancolique ameublement de la chambre, — des sombres draperies déchirées, qui, tourmentées par le souffle d’un orage naissant, vacillaient çà et là sur les murs, comme par accès, et bruissaient douloureusement autour des ornements du lit.

Mais mes efforts furent vains. Une insurmontable terreur pénétra graduellement tout mon être ; et à la longue une angoisse sans motif, un vrai cauchemar, vint s’asseoir sur mon cœur. Je respirai violemment, je fis un effort, je parvins à le secouer ; et, me soulevant sur les oreillers et plongeant ardemment mon regard dans l’épaisse obscurité de la chambre, je prêtai l’oreille — je ne saurais dire pourquoi, si ce n’est que j’y fus poussé par une force instinctive, — à certains sons bas et vagues qui partaient je ne sais d’où, et qui m’arrivaient à de longs intervalles, à travers les accalmies de la tempête. Dominé par une sensation intense d’horreur, inexplicable et intolérable, je mis mes habits à la hâte, — car je sentais que je ne pourrais pas dormir de la nuit, — et je m’efforçai, en marchant çà et là à grands pas dans la chambre, de sortir de l’état déplorable dans lequel j’étais tombé.

J’avais à peine fait ainsi quelques tours, quand un pas léger sur un escalier voisin arrêta mon attention. Je reconnus bientôt que c’était le pas d’Usher. Une seconde après, il frappa doucement à ma porte, et entra, une lampe à la main. Sa physionomie était, comme d’habitude, d’une pâleur cadavéreuse, — mais il y avait en outre dans ses yeux je ne sais quelle hilarité insensée, — et dans toutes ses manières une espèce d’hystérie évidemment contenue. Son air m’épouvanta ; — mais tout était préférable à la solitude que j’avais endurée si longtemps, et j’accueillis sa présence comme un soulagement.

« Et vous n’avez pas vu cela ? — dit-il brusquement, après quelques minutes de silence et après avoir promené autour de lui un regard fixe, — vous n’avez donc pas vu cela ? — Mais attendez ! Vous le verrez ! »

Tout en parlant ainsi, et ayant soigneusement abrité sa lampe, il se précipita vers une des fenêtres, et l’ouvrit toute grande à la tempête.

L’impétueuse furie de la rafale nous enleva presque du sol. C’était vraiment une nuit d’orage affreusement belle, une nuit unique et étrange dans son horreur et sa beauté. Un tourbillon s’était probablement concentré dans notre voisinage ; car il y avait des changements fréquents et violents dans la direction du vent, et l’excessive densité des nuages, maintenant descendus si bas qu’ils pesaient presque sur les tourelles du château, ne nous empêchait pas d’apprécier la vélocité vivante avec laquelle ils accouraient l’un contre l’autre de tous les points de l’horizon, au lieu de se perdre dans l’espace. Leur excessive densité ne nous empêchait pas de voir ce phénomène ; pourtant nous n’apercevions pas un brin de lune ni d’étoiles, et aucun éclair ne projetait sa lueur. Mais les surfaces inférieures de ces vastes masses de vapeurs cahotées, aussi bien que tous les objets terrestres situés dans notre étroit horizon, réfléchissaient la clarté surnaturelle d’une exhalaison gazeuse qui pesait sur la maison et l’enveloppait dans un linceul presque lumineux et distinctement visible..."

 


"The Man of the Crowd" (1840)

"Not long ago, about the closing in of an evening in autumn, I sat at the large bow- window of the D-- Coffee-House in London. For some months I had been ill in health, but was now convalescent, and, with returning strength, found myself in one of those happy moods which are so precisely the converse of ennui-moods of the keenest appetency, when the film from the mental vision departs- achlus os prin epeen- and the intellect, electrified, surpasses as greatly its everyday condition, as does the vivid yet candid reason of Leibnitz, the mad and flimsy rhetoric of Gorgias. Merely to breathe was enjoyment; and I derived positive pleasure even from many of the legitimate sources of pain. I felt a calm but inquisitive interest in every thing. With a cigar in my mouth and a newspaper in my lap, I had been amusing myself for the greater part of the afternoon, now in poring over advertisements, now in observing the promiscuous company in the room, and now in peering through the smoky panes into the street..." - "L'Homme des foules" fut publiée pour la première fois en décembre 1840 dans les revues littéraires Burton's Gentleman's Magazine et Atkinson's Casket. Le narrateur de l'histoire est assis dans un café de Londres, observant la foule qui se presse dans la rue et tente de classer les passants dans différentes catégories sociales suivant leur physionomie et leur vêtements, et s'arrête, fasciné à la vue d'un vieil homme qu'il ne parvient pas à catégoriser et qu'il décide de suivre : après l'avoir suivi toute la nuit et la journée du lendemain dans différents quartiers de Londres, le narrateur, épuisé, cesse ses investigations pour conclure ce vieil homme est un «homme des foules» qui «refuse d'être seul»...

"As the night deepened, so deepened to me the interest of the scene; for not only did the general character of the crowd materially alter (its gentler features retiring in the gradual withdrawal of the more orderly portion of the people, and its harsher ones coming out into bolder relief, as the late hour brought forth every species of infamy from its den), but the rays of the gas-lamps, feeble at first in their struggle with the dying day, had now at length gained ascendancy, and threw over every thing a fitful and garish lustre. All was dark yet splendid- as that ebony to which has been likened the style of Tertullian. The wild effects of the light enchained me to an examination of individual faces; and although the rapidity with which the world of light flitted before the window prevented me from casting more than a glance upon each visage, still it seemed that, in my then peculiar mental state, I could frequently read, even in that brief interval of a glance, the history of long years. With my brow to the glass, I was thus occupied in scrutinizing the mob, when suddenly there came into view a countenance (that of a decrepid old man, some sixty-five or seventy years of age)- a countenance which at once arrested and absorbed my whole attention, on account of the absolute idiosyncrasy of its expression. Any thing even remotely resembling that expression I had never seen before. I well remember that my first thought, upon beholding it, was that Retszch, had he viewed it, would have greatly preferred it to his own pictural incarnations of the fiend. As I endeavored, during the brief minute of my original survey, to form some analysis of the meaning conveyed, there arose confusedly and paradoxically within my mind, the ideas of vast mental power, of caution, of penuriousness, of avarice, of coolness, of malice, of blood-thirstiness, of triumph, of merriment, of excessive terror, of intense- of supreme despair. I felt singularly aroused, startled, fascinated. "How wild a history," I said to myself, "is written within that bosom!" Then came a craving desire to keep the man in view- to know more of him. Hurriedly putting on all overcoat, and seizing my hat and cane, I made my way into the street, and pushed through the crowd in the direction which I had seen him take; for he had already disappeared. With some little difficulty I at length came within sight of him, approached, and followed him closely, yet cautiously, so as not to attract his attention..."

"À mesure que la nuit devenait plus profonde, l’intérêt de la scène s’approfondissait aussi pour moi ; car non-seulement le caractère général de la foule était altéré (ses traits les plus nobles s’effaçant avec la retraite graduelle de la partie la plus sage de la population, et les plus grossiers venant plus vigoureusement en relief, à mesure que l’heure plus avancée tirait chaque espèce d’infamie de sa tanière), mais les rayons des becs de gaz, faibles d’abord quand ils luttaient avec le jour mourant, avaient maintenant pris le dessus et jetaient sur toutes choses une lumière étincelante et agitée. Tout était noir, mais éclatant – comme cette ébène à laquelle on a comparé le style de Tertullien. Les étranges effets de la lumière me forcèrent à examiner les figures des individus ; et, bien que la rapidité avec laquelle ce monde de lumière fuyait devant la fenêtre m’empêchât de jeter plus d’un coup d’œil sur chaque visage, il me semblait toutefois que, grâce à ma singulière disposition morale, je pouvais souvent lire dans ce bref intervalle d’un coup d’œil l’histoire de longues années. Le front collé à la vitre, j’étais ainsi occupé à examiner la foule, quand soudainement apparut une physionomie (celle d’un vieux homme décrépit de soixante-cinq à soixante-dix ans), – une physionomie qui tout d’abord arrêta et absorba toute mon attention, en raison de l’absolue idiosyncrasie de son expression. Jusqu’alors je n’avais jamais rien vu qui ressemblât à cette expression, même à un degré très-éloigné. Je me rappelle bien que ma première pensée, en le voyant, fut que Retzch, s’il l’avait contemplé, l’aurait grandement préféré aux figures dans lesquelles il a essayé d’incarner le démon. Comme je tâchais, durant le court instant de mon premier coup d’œil, de former une analyse quelconque du sentiment général qui m’était communiqué, je sentis s’élever confusément et paradoxalement dans mon esprit les idées de vaste intelligence, de circonspection, de lésinerie, de cupidité, de sang-froid, de méchanceté, de soif sanguinaire, de triomphe, d’allégresse, d’excessive terreur, d’intense et suprême désespoir. Je me sentis singulièrement éveillé, saisi, fasciné. – Quelle étrange histoire, me dis-je à moi-même, est écrite dans cette poitrine ! – Il me vint alors un désir ardent de ne pas perdre l’homme de vue, – d’en savoir plus long sur lui. Je mis précipitamment mon paletot, je saisis mon chapeau et ma canne, je me jetai dans la rue, et me poussai à travers la foule dans la direction que je lui avais vu prendre ; car il avait déjà disparu. Avec un peu de difficulté je parvins enfin à le découvrir, je m’approchai de lui et le suivis de très-près, mais avec de grandes précautions, de manière à ne pas attirer son attention..."

 


"The Murders in the Rue Morgue" (1841, Double assassinat dans la rue Morgue) 

"The mental features discoursed of as the analytical, are, in themselves, but little susceptible of analysis. We appreciate them only in their effects. We know of them, among other things, that they are always to their possessor, when inordinately possessed, a source of the liveliest enjoyment. As the strong man exults in his physical ability, delighting in such exercises as call his muscles into action, so glories the analyst in that moral activity which disentangles. He derives pleasure from even the most trivial occupations bringing his talent into play. He is fond of enigmas, of conundrums, of hieroglyphics; exhibiting in his solutions of each a degree of acumen which appears to the ordinary apprehension præternatural. His results, brought about by the very soul and essence of method, have, in truth, the whole air of intuition..." - "The Murders in the Rue Morgue" introduit un nouveau genre de nouvelle fiction dans la littérature américaine, le roman policier. Poe était passionné par les jeux d'esprit, les énigmes et les cryptographes, et les soumettait régulièrement dans les pages du Southern Literary Messenger à ses nombreux lecteurs. L'amateur Dupin devient ainsi la doublure de Poe, qui construit et résout un cryptographe élaboré sous la forme d'une étrange affaire de meurtre. L'histoire s'ouvre sur une apologie de l'esprit analytique et la découverte du meurtre d'une vieille dame et de sa fille (Madame L’Espanaye and her daughter, Mademoiselle Camille, (on retrouve ici étrangement une correspondance avec la vie propre de Poe, Virginia, et sa tante, Maria "Muddy" Clemm), aucun détail macabre n'est épargné au lecteur dans la description de la scène de crime telle qu'elle est découverte par les voisins (la décapitation de Mme L'Espanaye) : mais alors que la police est entièrement submergée par la cruauté inhumaine de la scène, Dupin possède cette capacité de se focaliser sur les petits détails qui autrement passent inaperçus. La police est déconcertée par le fait que le meurtrier a réussi à s'échapper d'un appartement fermé de l'intérieur. C. Auguste Dupin entre en scène, détective amateur qui va résoudre cette apparent inexplicable mystère en usant des seules capacités d'analyse et de déduction de son esprit, une interprétation brillante des indices sur les lieux lui permettant d'identifier le meurtrier, un  orang-outan évadé.. un dénouement qui toutefois pose question, quant au choix de Poe, reste la puissance du mécanisme de déduction...

"...The analytical power should not be confounded with simple ingenuity; for while the analyst is necessarily ingenious, the ingenious man is often remarkably incapable of analysis. The constructive or combining power, by which ingenuity is usually manifested, and to which the phrenologists (I believe erroneously) have assigned a separate organ, supposing it a primitive faculty, has been so frequently seen in those whose intellect bordered otherwise upon idiocy, as to have attracted general observation among writers on morals. Between ingenuity and the analytic ability there exists a difference far greater, indeed, than that between the fancy and the imagination, but of a character very strictly analogous. It will be found, in fact, that the ingenious are always fanciful, and the truly imaginative never otherwise than analytic. The narrative which follows will appear to the reader somewhat in the light of a commentary upon the propositions just advanced. 

Residing in Paris during the spring and part of the summer of 18—, I there became acquainted with a Monsieur C. Auguste Dupin. This young gentleman was of an excellent — indeed of an illustrious family, but, by a variety of untoward events, had been reduced to such poverty that the energy of his character succumbed beneath it, and he ceased to bestir himself in the world, or to care for the retrieval of his fortunes. By courtesy of his creditors, there still remained in his possession a small remnant of his patrimony; and, upon the income arising from this, he managed, by means of a rigorous economy, to procure the necessaries of life, without troubling himself about its superfluities. Books, indeed, were his sole luxuries, and in Paris these are easily obtained. 

Our first meeting was at an obscure library in the Rue Montmartre, where the accident of our both being in search of the same very rare and very remarkable volume, brought us into closer communion. We saw each other again and again. I was deeply interested in the little family history which he detailed to me with all that candor which a Frenchman indulges whenever mere self is his theme. I was astonished, too, at the vast extent of his reading; and, above all, I felt my soul enkindled within me by the wild fervor, and the vivid freshness of his imagination. Seeking in Paris the objects I then sought, I felt that the society of such a man would be to me a treasure beyond price; and this feeling I frankly confided to him. It was at length arranged that we should live together during my stay in the city; and as my worldly circumstances were somewhat less embarrassed than his own, I was permitted to be at the expense of renting, and furnishing in a style which suited the rather fantastic gloom of our common temper, a time-eaten and grotesque mansion, long deserted through superstitions into which we did not inquire, and tottering to its fall in a retired and desolate portion of the Faubourg St. Germain."

"...La faculté d’analyse ne doit pas être confondue avec la simple ingéniosité ; car, pendant que l’analyste est nécessairement ingénieux, il arrive souvent que l’homme ingénieux est absolument incapable d’analyse. La faculté de combinaison, ou constructivité, à laquelle les phrénologues – ils ont tort, selon moi, –  assignent un organe à part, en supposant qu’elle soit une faculté primordiale, a paru dans des êtres dont l’intelligence était limitrophe de l’idiotie, assez souvent pour attirer l’attention générale des écrivains psychologistes. Entre l’ingéniosité et l’aptitude analytique, il y a une différence beaucoup plus grande qu’entre l’imaginative et l’imagination, mais d’un caractère rigoureusement analogue. En somme, on verra que l’homme ingénieux est toujours plein d’imaginative, et que l’homme vraiment imaginatif n’est jamais autre chose qu’un analyste. Le récit qui suit sera pour le lecteur un commentaire lumineux des propositions que je viens d’avancer. 

Je demeurais à Paris, – pendant le printemps et une partie de l’été de 18.., – et j’y fis la connaissance d’un certain C. Auguste Dupin. Ce jeune gentleman appartenait à une excellente famille, une famille illustre même ; mais, par une série d’événements malencontreux, il se trouva réduit à une telle pauvreté, que l’énergie de son caractère y succomba, et qu’il cessa de se pousser dans le monde et de s’occuper du rétablissement de sa fortune. Grâce à la courtoisie de ses créanciers, il resta en possession d’un petit reliquat de son patrimoine ; et, sur la rente qu’il en tirait, il trouva moyen, par une économie rigoureuse, de subvenir aux nécessités de la vie, sans s’inquiéter autrement des superfluités. Les livres étaient véritablement son seul luxe, et à Paris on se les procure facilement. 

Notre première connaissance se fit dans un obscur cabinet de lecture de la rue Montmartre, par ce fait fortuit que nous étions tous deux à la recherche d’un même livre, fort remarquable et fort rare ; cette coïncidence nous rapprocha. Nous nous vîmes toujours de plus en plus. Je fus profondément intéressé par sa petite histoire de famille, qu’il me raconta minutieusement avec cette candeur et cet abandon, – ce sans-façon du moi, – qui est le propre de tout Français quand il parle de ses propres affaires. Je fus aussi fort étonné de la prodigieuse étendue de ses lectures, et par-dessus tout je me sentis l’âme prise par l’étrange chaleur et la vitale fraîcheur de son imagination. Cherchant dans Paris certains objets qui faisaient mon unique étude, je vis que la société d’un pareil homme serait pour moi un trésor inappréciable, et dès lors je me livrai franchement à lui. Nous décidâmes enfin que nous vivrions ensemble tout le temps de mon séjour dans cette ville ; et, comme mes affaires étaient un peu moins embarrassées que les siennes, je me chargeai de louer et de meubler dans un style approprié à la mélancolie fantasque de nos deux caractères, une maisonnette antique et bizarre que des superstitions dont nous ne daignâmes pas nous enquérir avaient fait déserter, – tombant presque en ruine, et située dans une partie reculée et solitaire du faubourg Saint-Germain...."

 


"The Oval Portrait" (1842) 

L''une des plus courtes des nouvelles fantastiques écrite par Edgar Allan Poe en 1842 et traduite en français par Charles Baudelaire en 1857 (Nouvelles histoires extraordinaires), peut nous permettre de comprendre quelque peu ce que l'auteur semble attendre de la mort, une transfiguration spirituelle, ici une jeune femme succombe d'épuisement, acceptant de poser pour son mari obsédé par le chef d'oeuvre qu'il entend produire pour l'éternité, la vie se retire de son épouse au fur et à mesure que prend forme l'éclat de sa beauté, le thème n'est pas sans rappeler le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde...

"She was a maiden of rarest beauty, and not more lovely than full of glee. And evil was the hour when she saw, and loved, and wedded the painter. He, passionate, studious, austere, and having already a bride in his Art; she a maiden of rarest beauty, and not more lovely than full of glee; all light and smiles, and frolicsome as the young fawn; loving and cherishing all things; hating only the Art which was her rival; dreading only the pallet and brushes and other untoward instruments which deprived her of the countenance of her lover. It was thus a terrible thing for this lady to hear the painter speak of his desire to pourtray even his young bride. But she was humble and obedient, and sat meekly for many weeks in the dark, high turret-chamber where the light dripped upon the pale canvas only from overhead. But he, the painter, took glory in his work, which went on from hour to hour, and from day to day. And be was a passionate, and wild, and moody man, who became lost in reveries; so that he would not see that the light which fell so ghastly in that lone turret withered the health and the spirits of his bride, who pined visibly to all but him. Yet she smiled on and still on, uncomplainingly, because she saw that the painter (who had high renown) took a fervid and burning pleasure in his task, and wrought day and night to depict her who so loved him, yet who grew daily more dispirited and weak. And in sooth some who beheld the portrait spoke of its resemblance in low words, as of a mighty marvel, and a proof not less of the power of the painter than of his deep love for her whom he depicted so surpassingly well. But at length, as the labor drew nearer to its conclusion, there were admitted none into the turret; for the painter had grown wild with the ardor of his work, and turned his eyes from canvas merely, even to regard the countenance of his wife. And he would not see that the tints which he spread upon the canvas were drawn from the cheeks of her who sate beside him. And when many weeks bad passed, and but little remained to do, save one brush upon the mouth and one tint upon the eye, the spirit of the lady again flickered up as the flame within the socket of the lamp. And then the brush was given, and then the tint was placed; and, for one moment, the painter stood entranced before the work which he had wrought; but in the next, while he yet gazed, he grew tremulous and very pallid, and aghast, and crying with a loud voice, 'This is indeed Life itself!' turned suddenly to regard his beloved:- She was dead! "

"C’était une jeune fille d’une très-rare beauté, et qui n’était pas moins aimable que pleine de gaieté. Et maudite fut l’heure où elle vit, et aima, et épousa le peintre. Lui, passionné, studieux, austère, et ayant déjà trouvé une épouse dans son Art ; elle, une jeune fille d’une très-rare beauté, et non moins aimable que pleine de gaieté : rien que lumières et sourires, et la folâtrerie d’un jeune faon ; aimant et chérissant toutes choses ; ne haïssant que l’art qui était son rival ; ne redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments fâcheux qui la privaient de la figure de son adoré. Ce fut une terrible chose pour cette dame que d’entendre le peintre parler du désir de peindre même sa jeune épouse. Mais elle était humble et obéissante, et elle s’assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et haute chambre de la tour, où la lumière filtrait sur la pâle toile seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans son œuvre, qui avançait d’heure en heure et de jour en jour. – Et c’était un homme passionné, et étrange, et pensif, qui se perdait en rêveries ; si bien qu’il ne voulait pas voir que la lumière qui tombait si lugubrement dans cette tour isolée desséchait la santé et les esprits de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, excepté pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se plaindre, parce qu’elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom) prenait un plaisir vif et brûlant dans sa tâche, et travaillait nuit et jour pour peindre celle qui l’aimait si fort, mais qui devenait de jour en jour plus languissante et plus faible. Et, en vérité, ceux qui contemplaient le portrait parlaient à voix basse de sa ressemblance, comme d’une puissante merveille et comme d’une preuve non moins grande de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu’il peignait si miraculeusement bien. – Mais, à la longue, comme la besogne approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour ; car le peintre était devenu fou par l’ardeur de son travail, et il détournait rarement ses yeux de la toile, même pour regarder la figure de sa femme. Et il ne voulait pas voir que les couleurs qu’il étalait sur la toile étaient tirées des joues de celle qui était assise près de lui. Et quand bien des semaines furent passées et qu’il ne restait plus que peu de chose à faire, rien qu’une touche sur la bouche et un glacis sur l’œil, l’esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec d’une lampe. Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut placé ; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le travail qu’il avait travaillé ; mais une minute après, comme il contemplait encore, il trembla et il devint très-pâle, et il fut frappé d’effroi ; et criant d’une voix éclatante : – En vérité, c’est la Vie elle-même ! – il se retourna brusquement pour regarder sa bien-aimée ; – elle était morte !"

 


"The Tell-Tale Heart" (1843)

"Le Cœur révélateur", courte histoire d'horreur gothique et exemple célèbre de la maîtrise de Poe dans le macabre, publiée dans The Pioneer en 1843. Le narrateur, anonyme, s'adresse au lecteur en prétendant que s'il est nerveux, il n'est pas fou, et donc nous embarque au long d'une histoire dans laquelle il avoue avoir tué un vieil homme, simplement au motif d'avoir ressenti la peur de son oeil bleu pâle. Le crime a été prémédité, longuement mûri, après de longues observations, puis, après être passé à l'acte, il démembre et dissimule le corps sous le plancher de la chambre à coucher. Il va jusqu'à accueillir la police, alertée par le voisinage, mais croit entendre un faible bruit sourd, le coeur du vieil homme battant sous les planches du plancher, illusion ou réalité? Pris de panique, il avouera son crime, la paranoïa et la culpabilité du narrateur le poussent à se trahir lui-même, au fond la police arrive sur les lieux pour lui donner l'occasion de l'aveu...

"The eighth night I was more than usually careful as I opened the door. The hands of a clock move more quickly than did my hand. Never before had I felt so strongly my own power; I was now sure of success. The old man was lying there not dreaming that I was at his door. Suddenly he moved in his bed. You may think I became afraid. But no. The darkness in his room was thick and black. I knew he could not see the opening of the door. I continued to push the door, slowly, softly. I put in my head. I put in my hand, with the covered light. Suddenly the old man sat straight up in bed and cried, “Who’s there??!” I stood quite still. For a whole hour I did not move. Nor did I hear him again lie down in his bed. He just sat there, listening. Then I heard a sound, a low cry of fear which escaped from the old man. Now I knew that he was sitting up in his bed, filled with fear; I knew that he knew that I was there. He did not see me there. He could not hear me there. He felt me there. Now he knew that Death was standing there. Slowly, little by little, I lifted the cloth, until a small, small light escaped from under it to fall upon — to fall upon that vulture eye! 

It was open — wide, wide open, and my anger increased as it looked straight at me. I could not see the old man’s face. Only that eye, that hard blue eye, and the blood in my body became like ice. Have I not told you that my hearing had become un  usually strong? Now I could hear a quick, low, soft sound, like the sound of a clock heard through a wall. It was the beating of the old man’s heart. I tried to stand quietly. But the sound grew louder. The old man’s fear must have been great indeed. And as the sound grew louder my anger became greater and more painful. But it was more than anger. In the quiet night, in the dark silence of the bedroom my anger became fear — for the heart was beating so loudly that I was sure some one must hear. The time had come! I rushed into the room, crying, “Die! Die!” The old man gave a loud cry of fear as I fell upon him and held the bedcovers tightly over his head. Still his heart was beating; but I smiled as I felt that success was near. For many minutes that heart continued to beat; but at last the beating stopped. The old man was dead. I took away the bed covers and held my ear over his heart. There was no sound. Yes. He was dead! Dead as a stone. His eye would trouble me no more!..."

".. La huitième nuit, je mis encore plus de précaution à ouvrir la porte. La petite aiguille d’une montre se meut plus vite que ne faisait ma main. Jamais, avant cette nuit, je n’avais senti toute l’étendue de mes facultés, – de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de triomphe. Penser que j’étais là, ouvrant la porte, petit à petit, et qu’il ne rêvait même pas de mes actions ou de mes pensées secrètes ! À cette idée, je lâchai un petit rire ; et peut-être l’entendit-il, car il remua soudainement sur son lit comme s’il se réveillait. Maintenant, vous croyez peut-être que je me retirai, – mais non. Sa chambre était aussi noire que de la poix, tant les ténèbres étaient épaisses, – car les volets étaient soigneusement fermés, de crainte des voleurs, – et, sachant qu’il ne pouvait pas voir l’entrebâillement de la porte, je continuai à la pousser davantage, toujours davantage. J’avais passé ma tête, et j’étais au moment d’ouvrir la lanterne, quand mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se dressa sur son lit, criant : – Qui est là ? Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne l’entendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, aux écoutes ; – juste comme j’avais fait pendant des nuits entières, écoutant les horloges-de-mort dans le mur. Mais voilà que j’entendis un faible gémissement, et je reconnus que c’était le gémissement d’une terreur mortelle. Ce n’était pas un gémissement de douleur ou de chagrin ; – oh ! non, – c’était le bruit sourd et étouffé qui s’élève du fond d’une âme surchargée d’effroi. Je connaissais bien ce bruit. Bien des nuits, à minuit juste, pendant que le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant avec son terrible écho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je le connaissais bien. Je savais ce qu’éprouvait le vieux homme, et j’avais pitié de lui, quoique j’eusse le rire dans le cœur. Je savais qu’il était resté éveillé, depuis le premier petit bruit, quand il s’était retourné dans son lit. Ses craintes avaient toujours été grossissant. Il avait tâché de se persuader qu’elles étaient sans cause, mais il n’avait pas pu. Il s’était dit à lui-même : – Ce n’est rien, que le vent dans la cheminée ; – ce n’est qu’une souris qui traverse le parquet ; – ou : c’est simplement un grillon qui a poussé son cri. – Oui, il s’est efforcé de se fortifier avec ces hypothèses ; mais tout cela a été vain. Tout a été vain, parce que la Mort qui s’approchait avait passé devant lui avec sa grande ombre noire, et qu’elle avait ainsi enveloppé sa victime. Et c’était l’influence funèbre de l’ombre inaperçue qui lui faisait sentir, – quoiqu’il ne vît et n’entendît rien, – qui lui faisait sentir la présence de ma tête dans la chambre. Quand j’eus attendu un long temps très-patiemment, sans l’entendre se recoucher, je me résolus à entrouvrir un peu la lanterne, – mais si peu, si peu que rien. Je l’ouvris donc, – si furtivement, si furtivement que vous ne sauriez imaginer, – jusqu’à ce qu’enfin un seul rayon pâle, comme un fil d’araignée, s’élançât de la fente et s’abattît sur l’œil de vautour. 

 Il était ouvert, – tout grand ouvert, – et j’entrai en fureur aussitôt que je l’eus regardé. Je le vis avec une parfaite netteté, – tout entier d’un bleu terne et recouvert d’un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes os ; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du vieillard ; car j’avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément sur la place maudite. Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la folie n’est qu’une hyperacuité des sens ? – Maintenant, je vous le dis, un bruit sourd, étouffé, fréquent vint à mes oreilles, semblable à celui que fait une montre enveloppée dans du coton. Ce son-là, je le reconnus bien aussi. C’était le battement du cœur du vieux. Il accrut ma fureur, comme le battement du tambour exaspère le courage du soldat. Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais à peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m’appliquais à maintenir le rayon droit sur l’œil. En même temps, la charge infernale du cœur battait plus fort ; elle devenait de plus en plus précipitée, et à chaque instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard devait être extrême ! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort à chaque minute ! – Me suivez-vous bien ? Je vous ai dit que j’étais nerveux ; je le suis en effet. Et maintenant, au plein cœur de la nuit, parmi le silence redoutable de cette vieille maison, un si étrange bruit jeta en moi une terreur irrésistible. Pendant quelques minutes encore je me contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort, toujours plus fort ! Je croyais que le cœur allait crever. Et voilà qu’une nouvelle angoisse s’empara de moi : – le bruit pouvait être entendu par un voisin ! L’heure du vieillard était venue ! Avec un grand hurlement j’ouvris brusquement la lanterne et m’élançai dans la chambre. Il ne poussa qu’un cri, – un seul. En un instant, je le précipitai sur le parquet, et je renversai sur lui tout le poids écrasant du lit. Alors je souris avec bonheur voyant ma besogne fort avancée. Mais pendant quelques minutes, le cœur battit avec un son voilé. Cela toutefois ne me tourmenta pas ; on ne pouvait l’entendre à travers le mur. À la longue, il cessa. Le vieux était mort. Je relevai le lit, et j’examinai le corps. Oui, il était roide, roide mort. Je plaçai ma main sur le cœur, et l’y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il était roide mort. Son œil désormais ne me tourmenterait plus..."


"The Pit and the Pendulum" (1843)

"Le Puits et le Pendule", histoire d'horreur gothique publiée pour la première fois dans The Gift qui contribua à asseoir la réputation de son auteur en tant que maître du suspense gothique. Monologue dramatique dans lequel le narrateur, un condamné à mort par l'Inquisition espagnole, se retrouve dans l'obscurité absolue d'une cellule, après avoir perdu conscience lors du verdict. Où est-il enfermé? Dans une tombe? il se lève et marche quelques pas, l'un des donjons de Tolède, célèbre prison de l'Inquisition? Il trébuche, s'effondre, perd connaissance à nouveau et reprend l'exploration de sa cellule : au centre de celle-ci, semble exister une fosse circulaire, profonde. De nouveau, il perd conscience, trouve de la nourriture à son réveil, et une cellule faiblement éclairée : il se voit attaché à une planche de bois par une longue sangle enroulée autour de son corps, et au plafond, un pendule construit comme une faux qui descend vers lui. Il parvient à se sortir de ce piège, en conclut que ses moindres gestes sont observés, les murs se contractent et le poussent vers la fosse, lorsque surgit enfin ... Une nouvelle bien différente des précédentes, dépourvue de détails étranges et toute entière tournée vers la prise de conscience d'une mort imminente, sans alternative possible, et pourtant porteuse d'espoir...

"I WAS sick — sick unto death with that long agony; and when they at length unbound me, and I was permitted to sit, I felt that my senses were leaving me. The sentence — the dread sentence of death — was the last of distinct accentuation which reached my ears. After that, the sound of the inquisitorial voices seemed merged in one dreamy indeterminate hum. It conveyed to my soul the idea of revolution, — perhaps from its association in fancy with the burr of a mill-wheel. This only for a brief period; for presently I heard no more. Yet, for a while, I saw; but with how terrible an exaggeration! I saw the lips of the black-robed judges. They appeared to me white — whiter than the sheet upon which I trace these words, — and thin even to grotesqueness; thin with the intensity of their expression of firmness — of immoveable resolution — of stern contempt of human torture. I saw that the decrees of what to me was Fate, were still issuing from those lips. I saw them writhe with a deadly locution. I saw them fashion the syllables of my name; and I shuddered because no sound succeeded. I saw, too, for a few moments of delirious horror, the soft and nearly imperceptible waving of the sable draperies which enwrapped the walls of the apartment. And then my vision fell upon the seven tall candles upon the table. At first they wore the aspect of charity, and seemed white [[and]] slender angels who would save me; but then, all at once, there came a most deadly nausea over my spirit, and I felt every fibre in my frame thrill as if I had touched the wire of a galvanic battery, while the angel forms became meaningless spectres, with heads of flame, and I saw that from them there would be no help. And then there stole into my fancy, like a rich musical note, the thought of what sweet rest there must be in the grave. The thought came gently and stealthily, and it seemed long before it attained full appreciation; but just as my spirit came, at length, properly to feel and entertain it, the figures of the judges vanished, as if magically, from before me; the tall candles sank into nothingness; their flames went out utterly; the blackness of darkness supervened; all sensations appeared swallowed up in that mad rushing descent as of the soul into Hades. Then silence, and stillness, and night were the universe..."

"J’étais brisé, – brisé jusqu’à la mort par cette longue agonie ; et, quand enfin ils me délièrent et qu’il me fut permis de m’asseoir, je sentis que mes sens m’abandonnaient. La sentence, – la terrible sentence de mort, – fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer dans le bourdonnement indéfini d’un rêve. Ce bruit apportait dans mon âme l’idée d’une rotation, – peut-être parce que dans mon imagination je l’associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de temps ; car tout d’un coup je n’entendis plus rien. Toutefois, pendant quelque temps encore, je vis mais avec quelle terrible exagération ! Je voyais les lèvres des juges en robe noire. Elles m’apparaissaient blanches, – plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces mots, – et minces jusqu’au grotesque ; amincies par l’intensité de leur expression de dureté, – d’immuable résolution, – de rigoureux mépris de la douleur humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi représentait le Destin coulaient encore de ces lèvres. Je les vis se tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon nom ; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement. Je vis aussi, pendant quelques moments d’horreur délirante, la molle et presque imperceptible ondulation des draperies noires qui revêtaient les murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux qui étaient posés sur la table. D’abord, ils revêtirent l’aspect de la Charité, et m’apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient me sauver ; mais alors, et tout d’un coup, une nausée mortelle envahit mon âme, et je sentis chaque fibre de mon être frémir comme si j’avais touché le fil d’une pile voltaïque ; et les formes angéliques devenaient des spectres insignifiants, avec des têtes de flamme, et je voyais bien qu’il n’y avait aucun secours à espérer d’eux. Et alors se glissa dans mon imagination comme une riche note musicale, l’idée du repos délicieux qui nous attend dans la tombe. L’idée vint doucement et furtivement, et il me semble qu’il me fallut un long temps pour en avoir une appréciation complète ; mais, au moment même où mon esprit commençait enfin à bien sentir et à choyer cette idée, les figures des juges s’évanouirent comme par magie ; les grands flambeaux se réduisirent à néant ; leurs flammes s’éteignirent entièrement ; le noir des ténèbres survint : toutes sensations parurent s’engloutir comme dans un plongeon fou et précipité de l’âme dans l’Hadès. Et l’univers ne fut plus que nuit, silence, immobilité...."

 


"The Black Cat" (1843)

Publiée pour la première fois dans The Saturday Evening Post en août 1843 et incluse dans la collection "Tales by Edgar Allen Poe" (1845). À la veille de sa mort, un narrateur entend livrer un récit d'autant plus terrible qu'il a toujours été, jusqu'à ces événements, un grand ami des chats, dont son si fidèle compagnon, le chat noir Pluton. Il épouse une très jeune femme, lui fait partager ses joies domestiques, mais connaît progressivement des sautes d'humeur violentes, principalement dues à l'influence de l'alcool (Poe a souffert des effets délétères de la consommation d'alcool tout au long de sa vie). Un soir, après être rentré chez lui totalement ivre, le narrateur s'en prend à Pluton, lui arrache un de ses yeux et le pend.  Cette nuit-là, un incendie détruit sa maison, le laissant dans une pauvreté extrême. Plus tard, apparaît un nouveau chat noir ressemblant à Pluton mais avec une tache blanche sur sa fourrure : le narrateur éprouve une grande affection pour ce chat mystérieux et l'adopte, mais il ne tarde pas à éprouver les mêmes sentiments de haine que pour son précédant chat.  Il assassine sauvagement sa femme qui tentait de protéger l'animal, dissimule le corps dans les murs de la cave, et ne parvient pas à retrouver le chat. La police, appelée sur place, ne parvient pas à découvrir le corps, mais le narrateur, commentant la solidité de l'exécution de la maison et entendant dissiper tout soupçon, tape sur le mur derrière lui : un cri se fait entendre, la police ouvre le mur, découvre dans la cavité le corps de sa femme et le chat disparu...

"..One night, returning home, much intoxicated, from one of my haunts about town, I fancied that the cat avoided my presence. I seized him; when, in his fright at my violence, he inflicted a slight wound upon my hand with his teeth. The fury of a demon instantly possessed me. I knew myself no longer. My original soul seemed, at once, to take its flight from my body; and a more than fiendish malevolence, gin-nurtured, thrilled every fibre of my frame. I took from my waistcoat-pocket a pen-knife, opened it, grasped the poor beast by the throat, and deliberately cut one of its eyes from the socket! I blush, I burn, I shudder, while I pen the damnable atrocity. When reason returned with the morning — when I had slept off the fumes of the night’s debauch — I experienced a sentiment half of horror, half of remorse, for the crime of which I had been guilty; but it was, at best, a feeble and equivocal feeling, and the soul remained untouched. I again plunged into excess, and soon drowned in wine all memory of the deed. In the meantime the cat slowly recovered. The socket of the lost eye presented, it is true, a frightful appearance, but he no longer appeared to suffer any pain. He went about the house as usual, but, as might be expected, fled in extreme terror at my approach. I had so much of my old heart left, as to be at first grieved by this evident dislike on the part of a creature which had once so loved me. But this feeling soon gave place to irritation. And then came, as if to my final and irrevocable overthrow, the spirit of PERVERSENESS. Of this spirit philosophy takes no account. Yet I am not more sure that my soul lives, than I am that perverseness is one of the primitive impulses of the human heart — one of the indivisible primary faculties, or sentiments, which give direction to the character of Man. Who has not, a hundred times, found himself committing a vile or a silly action, for no other reason than because he knows he should not? Have we not a perpetual inclination, in the teeth of our best judgment, to violate that which is Law, merely because we understand it to be such? This spirit of perverseness, I say, came to my final overthrow. It was this unfathomable longing of the soul to vex itself — to offer violence to its own nature — to do wrong for the wrong’s sake only — that urged me to continue and finally to consummate the injury I had inflicted upon the unoffending brute. "

"Une nuit, comme je rentrais au logis très-ivre, au sortir d’un de mes repaires habituels des faubourgs, je m’imaginai que le chat évitait ma présence. Je le saisis ; – mais lui, effrayé de ma violence, il me fit à la main une légère blessure avec les dents. Une fureur de démon s’empara soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon âme originelle sembla tout d’un coup s’envoler de mon corps, et une méchanceté hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. Je tirai de la poche de mon gilet un canif, je l’ouvris ; je saisis la pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux de son orbite ! Je rougis, je brûle, je frissonne en écrivant cette damnable atrocité ! Quand la raison me revint avec le matin, – quand j’eus cuvé les vapeurs de ma débauche nocturne, – j’éprouvai un sentiment moitié d’horreur, moitié de remords, pour le crime dont je m’étais rendu coupable ; mais c’était tout au plus un faible et équivoque sentiment, et l’âme n’en subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les excès, et bientôt je noyai dans le vin tout le souvenir de mon action. Cependant le chat guérit lentement. L’orbite de l’œil perdu présentait, il est vrai, un aspect effrayant ; mais il n’en parut plus souffrir désormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude ; mais, comme je devais m’y attendre, il fuyait avec une extrême terreur à mon approche. Il me restait assez de mon ancien cœur pour me sentir d’abord affligé de cette évidente antipathie de la part d’une créature qui jadis m’avait tant aimé. Mais ce sentiment fit bientôt place à l’irritation. Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irrévocable, l’esprit de PERVERSITÉ. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est une des primitives impulsions du cœur humain, – une des indivisibles premières facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère de l’homme. Qui ne s’est pas surpris cent fois commettant une action sotte ou vile, par la seule raison qu’il savait devoir ne pas la commettre ? N’avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré l’excellence de notre jugement, à violer ce qui est la Loi, simplement parce que nous comprenons que c’est la Loi ? Cet esprit de perversité, dis-je, vint causer ma déroute finale. C’est ce désir ardent, insondable de l’âme de se torturer elle-même, – de violenter sa propre nature, – de faire le mal pour l’amour du mal seul, – qui me poussait à continuer, et finalement consommer le supplice que j’avais infligé à la bête inoffensive...."

 


"The Purloined Letter" (1844, La Lettre volée)

"AT Paris, just after dark one gusty evening in the autumn of 18—, I was enjoying the twofold luxury of meditation and a meerschaum, in company with my friend C. Auguste Dupin, in his little back library, or book-closet, au troisiême, No. 33, Rue Dunôt, Faubourg St. Germain. For one hour at least we had maintained a profound silence; while each, to any casual observer, might have seemed intently and exclusively occupied with the curling eddies of smoke that oppressed the atmosphere of the chamber. For myself, however, I was mentally discussing certain topics which had formed matter for conversation between us at an earlier period of the evening; I mean the affair of the Rue Morgue, and the mystery attending the murder of Marie Rogêt. I looked upon it, therefore, as something of a coincidence, when the door of our apartment was thrown open and admitted our old acquaintance, Monsieur G——, the Prefect of the Parisian police.." - Dans cette nouvelle, - Maurice Leblanc s'inspirera de "La lettre volée" pour écrire "Le bouchon de cristal" -, le détective Auguste Dupin (apparu en 1841 dans le "Double assassinat dans la rue Morgue", puis en 1842 dans "Le mystère de Marie Roget") reçoit la visite de Monsieur G--, le préfet de la police de Paris, qui vient lui présenter un cas qui semble presque trop simple, une lettre a été prise dans les appartements royaux, et de plus la police sait qui l'a prise, le ministre D, un important fonctionnaire du gouvernement. Selon le préfet, une jeune femme possédait la lettre, qui contient des informations susceptibles de nuire à une personne puissante. Lorsque la jeune femme a lu la lettre pour la première fois, l'homme qu'elle concernait est entré dans les appartements royaux. Ne voulant pas éveiller ses soupçons, elle l'a posé sur une table à côté d'elle. Le sinistre ministre D.... est alors entré et a noté le contenu de la lettre. Saisissant rapidement la gravité de la situation, il produisit sa propre lettre qui ressemblait à la lettre importante. Il a laissé sa propre lettre à côté de la lettre originale alors qu'il commençait à parler des affaires parisiennes. Finalement, alors qu'il se préparait à quitter l'appartement, il a délibérément récupéré la lettre de la dame à la place de la sienne. Le moment précis du vol et le voleur sont donc connus du policier, mais celui-ci est dans l'incapacité de dénoncer le coupable. Malgré des fouilles extrêmement minutieuses effectuées au domicile du voleur, "tous les coins et recoins de la maison dans lesquels il était possible de cacher un papier", rien n'a été trouvé. Loin des procédures standard d'une police incapable de se placer dans l'esprit de ceux qui commettent des crimes, Dupin partira du principe que, pour cacher sa lettre, le voleur a eu recours à l'expédient le plus ingénieux et le plus simple du monde, qui est de ne pas même essayer de la cacher... 

"Full of these ideas, I prepared myself with a pair of green spectacles, and called one fine morning, quite by accident, at the Ministerial hotel. I found D—— at home, yawning, lounging, and dawdling, as usual, and pretending to be in the last extremity of ennui. He is, perhaps, the most really energetic human being now alive — but that is only when nobody sees him. 

“To be even with him, I complained of my weak eyes, and lamented the necessity of the spectacles, under cover of which I cautiously and thoroughly surveyed the whole apartment, while seemingly intent only upon the conversation of my host. 

“I paid especial attention to a large writing-table near which he sat, and upon which lay confusedly, some miscellaneous letters and other papers, with one or two musical instruments and a few books. Here, however, after a long and very deliberate scrutiny, I saw nothing to excite particular suspicion. 

“At length my eyes, in going the circuit of the room, fell upon a trumpery fillagree card-rack of pasteboard, that hung dangling by a dirty blue ribbon, from a little brass knob just beneath the middle of the mantel-piece. In this rack, which had three or four compartments, were five or six visiting cards and a solitary letter. This last was much soiled and crumpled. It was torn nearly in two, across the middle — as if a design, in the first instance, to tear it entirely up as worthless, had been altered, or stayed, in the second. It had a large black seal, bearing the D—— cipher very conspicuously, and was addressed, in a diminutive female hand, to D——, the minister, himself. It was thrust carelessly, and even, as it seemed, contemptuously, into one of the uppermost divisions of the rack. 

“No sooner had I glanced at this letter, than I concluded it to be that of which I was in search. To be sure, it was, to all appearance, radically different from the one of which the Prefect had read us so minute a description. Here the seal was large and black, with the D—— cipher; there it was small and red, with the ducal arms of the S—— family. Here, the address, to the Minister, was diminutive and feminine; there the superscription, to a certain royal personage, was markedly bold and decided; the size alone formed a point of correspondence. But, then, the radicalness of these differences, which was excessive; the dirt; the soiled and torn condition of the paper, so inconsistent with the true methodical habits of D——, and so suggestive of a design to delude the beholder into an idea of the worthlessness of the document; these things, together with the hyper-obtrusive situation of this document, full in the view of every visiter, and thus exactly in accordance with the conclusions to which I had previously arrived; these things, I say, were strongly corroborative of suspicion, in one who came with the intention to suspect. 

“I protracted my visit as long as possible, and, while I maintained a most animated discussion with the Minister, upon a topic which I knew well had never failed to interest and excite him, I kept my attention really riveted upon the letter. In this examination, I committed to memory its external appearance and arrangement in the rack; and also fell, at length, upon a discovery which set at rest whatever trivial doubt I might have entertained. In scrutinizing the edges of the paper, I observed them to be more chafed than seemed necessary. They presented the broken appearance which is manifested when a stiff paper, having been once folded and pressed with a folder, is refolded in a reversed direction, in the same creases or edges which had formed the original fold. This discovery was sufficient. It was clear to me that the letter had been turned, as a glove, inside out, re-directed, and re-sealed. I bade the Minister good morning, and took my departure at once, leaving a gold snuff-box upon the table. 

“The next morning I called for the snuff-box, when we resumed, quite eagerly, the conversation of the preceding day. While thus engaged, however, a loud report, as if of a pistol, was heard immediately beneath the windows of the hotel, and was succeeded by a series of fearful screams, and the shoutings of a terrified mob. D—— rushed to a casement, threw it open, and looked out. In the meantime, I stepped to the card-rack, took the letter, put it in my pocket, and replaced it by a fac-simile, (so far as regards externals,) which I had carefully prepared at my lodgings — imitating the D—— cipher, very readily, by means of a seal formed of bread. 

“The disturbance in the street had been occasioned by the frantic behavior of a man with a musket. He had fired it among a crowd of women and children. It proved, however, to have been without ball, and the fellow was suffered to go his way as a lunatic or a drunkard. When he had gone, D—— came from the window, whither I had followed him immediately upon securing the object in view. Soon afterwards I bade him farewell. The pretended lunatic was a man in my own pay.” 

“But what purpose had you,” I asked, “in replacing the letter by a fac-simile? Would it not have been better, at the first visit, to have seized it openly, and departed?” 

“D——,” replied Dupin, “is a desperate man, and a man of nerve. His hotel, too, is not without attendants devoted to his interests. Had I made the wild attempt you suggest, I might never have left the Ministerial presence alive. The good people of Paris might have heard of me no more. But I had an object apart from these considerations. You know my political prepossessions. In this matter, I act as a partisan of the lady concerned. For eighteen months the Minister has had her in his power. She has now him in hers — since, being unaware that the letter is not in his possession, he will proceed with his exactions as if it was. Thus will he inevitably commit himself, at once, to his political destruction. His downfall, too, will not be more precipitate than awkward. It is all very well to talk about the facilis descensus Averni; but in all kinds of climbing, as Catalani said of singing, it is far more easy to get up than to come down. In the present instance I have no sympathy — at least no pity — for him who descends. He is that monstrum horrendum, an unprincipled man of genius. I confess, however, that I should like very well to know the precise character of his thoughts, when, being defied by her whom the Prefect terms ‘a certain personage, ’ he is reduced to opening the letter which I left for him in the card-rack.” 

“How? did you put any thing particular in it?” 

 

"..Pénétré de ces idées, j’ajustai sur mes yeux une paire de lunettes vertes, et je me présentai un beau matin, comme par hasard, à l’hôtel du ministre. Je trouve D… chez lui, bâillant, flânant, musant, et se prétendant accablé d’un suprême ennui. D… est peut-être l’homme le plus réellement énergique qui soit aujourd’hui, mais c’est seulement quand il est sûr de n’être vu de personne. Pour n’être pas en reste avec lui, je me plaignais de la faiblesse de mes yeux et de la nécessité de porter des lunettes. Mais, derrière ces lunettes, j’inspectais soigneusement et minutieusement tout l’appartement, en faisant semblant d’être tout à la conversation de mon hôte. Je donnai une attention spéciale à un vaste bureau auprès duquel il était assis, et sur lequel gisaient pêle-mêle des lettres diverses et d’autres papiers, avec un ou deux instruments de musique et quelques livres. Après un long examen, fait à loisir, je n’y vis rien qui pût exciter particulièrement mes soupçons. 

À la longue, mes yeux, en faisant le tour de la chambre, tombèrent sur un misérable porte-cartes, orné de clinquant, et suspendu par un ruban bleu crasseux à un petit bouton de cuivre au-dessus du manteau de la cheminée. Ce porte-cartes, qui avait trois ou quatre compartiments, contenait cinq ou six cartes de visite et une lettre unique. Cette dernière était fortement salie et chiffonnée. Elle était presque déchirée en deux par le milieu, comme si on avait eu d’abord l’intention de la déchirer entièrement, ainsi qu’on fait d’un objet sans valeur ; mais on avait vraisemblablement changé d’idée. Elle portait un large sceau noir avec le chiffre de D… très en évidence, et était adressée au ministre lui-même. La suscription était d’une écriture de femme très-fine. On l’avait jetée négligemment, et même, à ce qu’il semblait, assez dédaigneusement dans l’un des compartiments supérieurs du porte-cartes. À peine eus-je jeté un coup d’oeil sur cette lettre, que je conclus que c’était celle dont j’étais en quête. Évidemment elle était, par son aspect, absolument différente de celle dont le préfet nous avait lu une description si minutieuse. Ici, le sceau était large et noir avec le chiffre de D… ; dans l’autre, il était petit et rouge, avec les armes ducales de la famille S… Ici, la suscription était d’une écriture menue et féminine; dans l’autre, l’adresse, portant le nom d’une personne royale, était d’une écriture hardie, décidée et caractérisée ; les deux lettres ne se ressemblaient qu’en un point, la dimension. Mais le caractère excessif de ces différences, fondamentales en somme, la saleté, l’état déplorable du papier, fripé et déchiré, qui contredisaient les véritables habitudes de D…, si méthodique, et qui dénonçaient l’intention de dérouter un indiscret en lui offrant toutes les apparences d’un document sans valeur, – tout cela, en y ajoutant la situation imprudente du document mis en plein sous les yeux de tous les visiteurs et concordant ainsi exactement avec mes conclusions antérieures, – tout cela, dis-je, était fait pour corroborer décidément les soupçons de quelqu’un venu avec le parti pris du soupçon. Je prolongeai ma visite aussi longtemps que possible, et tout en soutenant une discussion très-vive avec le ministre sur un point que je savais être pour lui d’un intérêt toujours nouveau, je gardais invariablement mon attention braquée sur la lettre. Tout en faisant cet examen, je réfléchissais sur son aspect extérieur et sur la manière dont elle était arrangée dans le porte-cartes, et à la longue je tombai sur une découverte qui mit à néant le léger doute qui pouvait me rester encore. En analysant les bords du papier, je remarquai qu’ils étaient plus éraillés que nature. Ils présentaient l’aspect cassé d’un papier dur, qui, ayant été plié et foulé par le couteau à papier, a été replié dans le sens inverse, mais dans les mêmes plis qui constituaient sa forme première. Cette découverte me suffisait. Il était clair pour moi que la lettre avait été retournée comme un gant, repliée et recachetée. Je souhaitai le bonjour au ministre, et je pris soudainement congé de lui, en oubliant une tabatière en or sur son bureau. 

 « Le matin suivant, je vins pour chercher ma tabatière, et nous reprîmes très vivement la conversation de la veille. Mais, pendant que la discussion s’engageait, une détonation très forte, comme un coup de pistolet, se fit entendre sous les fenêtres de l’hôtel, et fut suivie des cris et des vociférations d’une foule épouvantée. D… se précipita vers une fenêtre, l’ouvrit, et regarda dans la rue. En même temps, j’allai droit au porte-cartes, je pris la lettre, je la mis dans ma poche, et je la remplaçai par une autre, une espèce de fac-similé (quant à l’extérieur) que j’avais soigneusement préparé chez moi, – en contrefaisant le chiffre de D… à l’aide d’un sceau de mie de pain. Le tumulte de la rue avait été causé par le caprice insensé d’un homme armé d’un fusil. Il avait déchargé son arme au milieu d’une foule de femmes et d’enfants. Mais comme elle n’était pas chargée à balle, on prit ce drôle pour un lunatique ou un ivrogne, et on lui permit de continuer son chemin. Quand il fut parti, D… se retira de la fenêtre, où je l’avais suivi immédiatement après m’être assuré de la précieuse lettre. Peu d’instants après, je lui dis adieu. Le prétendu fou était un homme payé par moi.  

– Mais quel était votre but, demandai-je à mon ami, en remplaçant la lettre par une contrefaçon ? N’eût-il pas été plus simple, dès votre première visite, de vous en emparer, sans autres précautions, et de vous en aller ? 

– D…, répliqua Dupin, est capable de tout, et, de plus, c’est un homme solide. D’ailleurs, il a dans son hôtel des serviteurs à sa dévotion. Si j’avais fait l’extravagante tentative dont vous parlez, je ne serais pas sorti vivant de chez lui. Le bon peuple de Paris n’aurait plus entendu parler de moi. Mais, à part ces considérations, j’avais un but particulier. Vous connaissez mes sympathies politiques. Dans cette affaire, j’agis comme partisan de la dame en question. Voilà dix-huit mois que le ministre la tient en son pouvoir. C’est elle maintenant qui le tient, puisqu’il ignore que la lettre n’est plus chez lui, et qu’il va vouloir procéder à son chantage habituel. Il va donc infailliblement opérer lui-même et du premier coup sa ruine politique. Sa chute ne sera pas moins précipitée que ridicule. On parle fort lestement du facilis descensus Averni ; mais en matière d’escalades, on peut dire ce que la Catalani disait du chant : il est plus facile de monter que de descendre. Dans le cas présent, je n’ai aucune sympathie, pas même de pitié pour celui qui va descendre. D…, c’est le vrai monstrum horrendum, – un homme de génie sans principes. Je vous avoue, cependant, que je ne serais pas fâché de connaître le caractère exact de ses pensées, quand, mis au défi par celle que le préfet appelle une certaine personne, il sera réduit à ouvrir la lettre que j’ai laissée pour lui dans son porte-cartes.  

– Comment ! est-ce que vous y avez mis quelque chose de particulier ? ..."

 


“The Masque of the Red Death” (1845)

"The red death had long devastated the country. No pestilence had ever been so fatal, or so hideous. Blood was its Avatar and its seal -- the madness and the horror of blood. There were sharp pains, and sudden dizziness, and then profuse bleeding at the pores, with dissolution. The scarlet stains upon the body and especially upon the face of the victim, were the pest ban which shut him out from the aid and from the sympathy of his fellow-men. And the whole seizure, progress, and termination of the disease, were incidents of half an hour...." -  "Le Masque de la Mort Rouge" est une allégorie sur la vie et la mort et l'impuissance des êtres humains à échapper à l'emprise de la mort : une maladie connue sous le nom de la Mort Rouge afflige le pays fictif où ce conte se déroule. Le prince Prospero décide de verrouiller les portes de son palais et de s'y enfermer en ignorant les terribles ravages qui affectent le monde extérieur. Après plusieurs mois, le prince lance un bal masqué, décorant chacune des pièces de sa maison d'un certain type de couleurs. Suivant le cycle de vie d'un jour, la chambre la plus à l'est est décorée en bleu, la pièce suivante, violette,  les chambres plus à l'ouest, verte, orange, blanche et  la septième chambre est noire, avec des fenêtres rouges. C'est dans cette pièce que se trouve également une horloge en ébène. Lorsque l'horloge sonne chaque heure, rappel du temps qui passe, inexorable et finalement personnel, le son est si fort que tout le monde s'arrête de parler et que l'orchestre s'arrête de jouer. Quand l'horloge ne sonne pas, les pièces sont si belles et étranges qu'elles semblent remplies de rêves. La plupart des invités évitent la dernière chambre noire et rouge parce qu'elle contient à la fois l'horloge et une ambiance inquiétante. À minuit, un nouvel invité apparaît, habillé de façon macabre, son visage révèle des taches de sang suggérant qu'il est victime de la Mort Rouge, en fait "Darkness and Decay and the Red Death" vont ainsi triompher... 

 

"The Raven" (1845)

"Le Corbeau", le plus connu des poèmes d'Edgar Allan Poe, maintes fois traduit, évoque avec lyrisme toute la mélancolie d'un amour à jamais perdu, 18 strophes obéissant à une métrique stricte et à des principes établis dans "The Philosophy of Composition" au cours desquelles, dans une atmosphère savamment orchestrée, le narrateur, hanté, insomniaque, pleure la mort de "Leonore" et reçoit la visite d'un corbeau, symbole de la mort, qui ne sait ou ne peut que répéter "Jamais plus", la dernière scène du poème est sans concession, la mort dans la vie sans le moindre espoir...

"Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,

Over many a quaint and curious volume of forgotten lore —

While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,

As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.

“’Tis some visitor,” I muttered, “tapping at my chamber door —

Only this and nothing more.”

Ah, distinctly I remember it was in the bleak December;

And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.

Eagerly I wished the morrow;—vainly I had sought to borrow

From my books surcease of sorrow—sorrow for the lost Lenore —

For the rare and radiant maiden whom the angels name Lenore —

Nameless here for evermore.

And the silken, sad, uncertain rustling of each purple curtain

Thrilled me—filled me with fantastic terrors never felt before;

So that now, to still the beating of my heart, I stood repeating

“’Tis some visitor entreating entrance at my chamber door —

Some late visitor entreating entrance at my chamber door; —

This it is and nothing more.”

Presently my soul grew stronger; hesitating then no longer,

“Sir,” said I, “or Madam, truly your forgiveness I implore;

But the fact is I was napping, and so gently you came rapping,

And so faintly you came tapping, tapping at my chamber door,

That I scarce was sure I heard you”—here I opened wide the door; —

Darkness there and nothing more.

Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing,

Doubting, dreaming dreams no mortal ever dared to dream before;

But the silence was unbroken, and the stillness gave no token,

And the only word there spoken was the whispered word, “Lenore?”

This I whispered, and an echo murmured back the word, “Lenore!”—

Merely this and nothing more.

Back into the chamber turning, all my soul within me burning,

Soon again I heard a tapping somewhat louder than before.

“Surely,” said I, “surely that is something at my window lattice;

Let me see, then, what thereat is, and this mystery explore —

Let my heart be still a moment and this mystery explore; —

’Tis the wind and nothing more!”

Open here I flung the shutter, when, with many a flirt and flutter,

In there stepped a stately Raven of the saintly days of yore;

Not the least obeisance made he; not a minute stopped or stayed he;

But, with mien of lord or lady, perched above my chamber door —

Perched upon a bust of Pallas just above my chamber door —

Perched, and sat, and nothing more.

Then this ebony bird beguiling my sad fancy into smiling,

By the grave and stern decorum of the countenance it wore,

“Though thy crest be shorn and shaven, thou,” I said, “art sure no craven,

Ghastly grim and ancient Raven wandering from the Nightly shore —

Tell me what thy lordly name is on the Night’s Plutonian shore!”

Quoth the Raven “Nevermore.”

Much I marvelled this ungainly fowl to hear discourse so plainly,

Though its answer little meaning—little relevancy bore;

For we cannot help agreeing that no living human being

Ever yet was blessed with seeing bird above his chamber door —

Bird or beast upon the sculptured bust above his chamber door,

With such name as “Nevermore.”

But the Raven, sitting lonely on the placid bust, spoke only

That one word, as if his soul in that one word he did outpour.

Nothing farther then he uttered—not a feather then he fluttered—

Till I scarcely more than muttered “Other friends have flown before—

On the morrow he will leave me, as my Hopes have flown before.”

Then the bird said “Nevermore.”......

 

« Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, — murmurai-je, — qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela, et rien de plus. »

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, — et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin, pour apaiser le battement de mon coeur, je me dressai, répétant : « C’est quelque visiteur qui sollicite l’entrée à la porte de ma chambre, quelque visiteur attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; — c’est cela même, et rien de plus. »

Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc pas plus longtemps : « Monsieur, — dis-je, — ou madame, en vérité j’implore votre pardon ; mais le fait est que je sommeillais, et vous êtes venu frapper si doucement, si faiblement vous êtes venu taper à la porte de ma chambre, qu’à peine étais-je certain de vous avoir entendu. » Et alors j’ouvris la porte toute grande ; — les ténèbres, et rien de plus !

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver ; mais le silence ne fut pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ! » — C’était moi qui le chuchotais, et un écho à son tour murmura ce mot : « Lénore ! » — Purement cela, et rien de plus.

Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon âme incendiée, j’entendis bientôt un coup un peu plus fort que le premier. « Sûrement, — dis-je, — sûrement, il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre ; voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère. Laissons mon coeur se calmer un instant, et explorons ce mystère ; — c’est le vent, et rien de plus. » 

Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais, avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; — il se percha, s’installa, et rien de plus.

Alors cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, — lui dis-je, — soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si facilement la parole, bien que sa réponse n’eût pas un bien grand sens et ne me fût pas d’un grand secours ; car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d’un nom tel que Jamais plus !

Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus ; il ne remua pas une plume, — jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : « D’autres amis se sont déjà envolés loin de moi ; vers le matin, lui aussi, il me quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées. » L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »........

 


"The Narrative of Arthur Gordon Pym" (1858, Les aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket)

"In no affairs of mere prejudice, pro or con, do we deduce inferences with entire certainty, even from the most simple data. It might be supposed that a catastrophe such as I have just related would have effectually cooled my incipient passion for the sea. On the contrary, I never experienced a more ardent longing for the wild adventures incident to the life of a navigator than within a week after our miraculous deliverance..." - Le seul roman de Poe, - Poe n'est pas un homme de roman mais de contes (Les hommes d'aujourd'hui, écrira-t-il, ont besoin de choses brèves, courtes, bien digérées, en un mot de journalisme au lieu de dissertations) -,  "The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket" est un récit d'aventure classique, inspiré de Defoe et des aventures couvrant les mers du Sud,  constellé d'éléments surnaturels, mais il fascina bien des écrivains, "Moby-Dick" de Herman Melville ou "Golden Bowl" de Henry James ont une dette reconnue envers Poe. Le jeune Arthur Gordon Pym se cache à bord du baleinier Grampus, connaît alors diverses aventures et mésaventures, le naufrage, la mutinerie et le cannibalisme avant d'être sauvé par l'équipage du Jane Guy. A bord de ce navire, Pym et un marin nommé Dirk Peters poursuivent leurs aventures plus au sud. En s'amarrant sur terre, ils rencontrent des indigènes hostile avant de s'enfuir vers l'océan. Le roman se termine abruptement alors que Pym et Peters continuent vers le pôle Sud...

"March 9. — The whole ashy material fell now continually around us, and in vast quantities. The range of vapour to the southward had arisen prodigiously in the horizon, and began to assume more distinctness of form. I can liken it to nothing but a limitless cataract, rolling silently into the sea from some immense and far-distant rampart in the heaven, The gigantic curtain ranged along the whole extent of the southern horizon. It emitted no sound.

March 21. — A sullen darkness now hovered above us — but from out the milky depths of the ocean a luminous glare arose, and stole up along the bulwarks of the boat. We were nearly overwhelmed by the white ashy shower which settled upon us and upon the canoe, but melted into the water as it fell. The summit of the cataract was utterly lost in the dimness and the distance. Yet we were evidently approaching it with a hideous velocity. At intervals there were visible in it wide, yawning, but momentary rents, and from out these rents, within which was a chaos of flitting and indistinct images, there came rushing and mighty, but soundless winds, tearing up the enkindled ocean in their course.

March 22. — The darkness had materially increased, relieved only by the glare of the water thrown back from the white curtain before us. Many gigantic and pallidly white birds flew continuously now from beyond the veil, and their scream was the eternal Tekeli-li! as they retreated from our vision. Hereupon Nu-Nu stirred in the bottom of the boat; but upon touching him, we found his spirit departed. And now we rushed into the embraces of the cataract, where a chasm threw itself open to receive us. But there arose in our pathway a shrouded human figure, very far larger in its proportions than any dweller among men. And the hue of the skin of the figure was of the perfect whiteness of the snow...."

 

"... 9 mars. La substance cendreuse pleuvait alors incessamment autour de nous et en énorme quantité. La barrière de vapeur au sud s’était élevée à une hauteur prodigieuse au-dessus de l’horizon, et elle commençait à prendre une grande netteté de formes. Je ne puis la comparer qu’à une cataracte sans limites, roulant silencieusement dans la mer du haut de quelque immense rempart perdu dans le ciel. Le gigantesque rideau occupait toute l’étendue de l’horizon sud. Il n’émettait aucun bruit. 

21 mars. De funestes ténèbres planaient alors sur nous, mais des profondeurs laiteuses de l’océan jaillissait un éclat lumineux qui glissait sur les flancs du canot. Nous étions presque accablés par cette averse cendreuse et blanche qui s’amassait sur nous et sur le bateau, mais qui fondait en tombant dans l’eau. Le haut de la cataracte se perdait entièrement dans l’obscurité et dans l’espace. Cependant, il était évident que nous en approchions avec une horrible vélocité. Par intervalles, on pouvait apercevoir sur cette nappe de vastes fentes béantes, mais elles n’étaient que momentanées, et à travers ces fentes, derrière lesquelles s’agitait un chaos d’images flottantes et indistinctes, se précipitaient des courants d’air puissants, mais silencieux, qui labouraient dans leur vol l’océan enflammé. 

22 mars. Les ténèbres s’étaient sensiblement épaissies et n’étaient plus tempérées que par la clarté des eaux, réfléchissant le rideau blanc tendu devant nous. Une foule d’oiseaux gigantesques, d’un blanc livide, s’envolaient incessamment de derrière le singulier voile, et leur cri était le sempiternel Tekeli-li ! qu’ils poussaient en s’enfuyant devant nous. Sur ces entrefaites, Nu-Nu remua un peu dans le fond du bateau ; mais, comme nous le touchions, nous nous aperçûmes que son âme s’était envolée. Et alors nous nous précipitâmes dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre s’entrouvrit, comme pour nous recevoir. Mais voilà qu’en travers de notre route se dressa une figure humaine voilée, de proportions beaucoup plus vastes que celles d’aucun habitant de la terre. Et la couleur de la peau de l’homme était la blancheur parfaite de la neige..."



Francis William Edmonds (1806-1863)

Figure influente paratagée entre la banque, la politique et le monde de la culture à New York, Francis William Edmonds est un peintre de genre qui voyagea sept mois en Europe et réussit, malgré ses multiples activités à produire les premières scènes à connotations "américaines" (All Talk and No Work, 1855-1856, Brooklyn Museum; The Speculator, 1852, Smithsonian American Art Museum; The New Bonnet (1858) Metropolitan Museum of Art - New York..)