Stendhal (1783-1842) - Prosper Mérimée (1803-1870) - ...

Last update: 02/02/2018

La jeune génération romantique manque d'une éducation musicale suffisante pour découvrir l'originalité authentique, se prosterne devant Rossini et Meyerbeer, les héros de Balzac et de Stendhal se pâment à l'audition de certains passages de Moïse ou de Robert le Diable(1831) de Meyerbeer. Rossini s'installe à Paris en 1823 et devient l'âme musicale de la Restauration : tant qu'il demeure dans le bel canto, met en valeur la virtuosité de la voix en l'agrémentant de mélodies souples agrémentées de vocalises, comme dans son chef d'oeuvre, "le Barbier de Séville", il remporte un succès extraordinaire, qui devient plus mitigé lorsque, dans "Guillaume Tell" (1829), par exemple, il tente quelques accents romantiques. Meyerbeer, qui arrive à Paris en 1830, ne tarde pas l'éclipser : il possède le sens du goût du public, s'adjoint un librettiste plus qu'habile, Scribe, et va déployer masses vocales et orchestrales dans un romantisme tout en extériorité : les décors sont fastueux, les interprétations emphatiques, et avec Robert le diable 1831, les Huguenots 1836, le Prophète, 1849 règne sur l'opéra parisien pendant plus de seize ans. Auber  s'engouffre dans cet enthousiasme avec la Muette de Portici (1828), Fra Diavolo (1830), Halévy (17992-1862) avec La Juive (1835), Adam avec Giselle (1841); Hector Berlioz reste dans l'ombre et il faut attendre 1860 pour que Wagner impose un nouveau drame lyrique fondé sur une synthèse de la poésie et de la musique. Certes, entre temps, Berlioz monte en 1846 sa "Damnation de Faust" et Gounot termine son propre Faust en 1859...

Stendhal est habité par cet idéal romantique, l'individualisme, l'énergie, la puissance des passions, une sensibilité particulièrement vive mais qu'il va constamment réprimer, parce qu'il n'est pas dupe ou par par crainte du ridicule. Et c'est sans aucune complaisance qu'il s'analyse, rejetant conventions et hypocrisie. Stendhal ne fut pas un romancier prolifique, il arrive tard au roman, la quarantaine passée et n'en publia que trois, "Armance", "le Rouge et le Noir", "la Chartreuse de Parme", une demi-douzaine de nouvelles (Vanina Vanini, le Philtre, les Chroniques italiennes), des manuscrits inachevés, des récits autobiographiques, une oeuvre qui laissa totalement indifférent ses contemporains et s'impose aujourd'hui par ces aspects qui déplaisaient tant à son époque, son égotisme, sa "chasse au bonheur", sa manière désinvolte et paradoxale de se représenter tel qu'il aurait voulu être, petit séminariste dans "Le Rouge et le Noir", fils de banquier dans "Lucien Leuwen", jeune prince italien dans "La Chartreuse de Parme", son "art de vivre" entièrement habité par l'idée de s'abandonner à la passion, l'amour-passion, celui où l'amoureux ne pense qu'à l'être aimé, amour-passion qui donne à la vie l'essentiel de sa trame. Personne n'a jamais aimé autant les femmes que Stendhal, ne fut jamais autant troublé par elles, et poursuit dans l'écriture comme dans la vie, la femme qu'il aurait souhaité aimer, Mme de Rénal dans "Le Rouge et le Noir", Clélia Conti dans "La Chartreuse de Parme", une femme parfaitement pure aux sentiments élevés, ou femmes qui lui ressemblent, Mathilde de Mole ou la Sanseverina, mais lui, Stendhal, partagé entre timidité et violence, sait-il parfaitement qu'au fond il ne fut jamais aimé... 

Stendhal (1783-1842)

"Se connaître pour trouver les moyens de parvenir au bonheur" - La famille de Henri Beyle occupe un rang honorable dans la société grenobloise, son père étant procureur puis avocat au Parlement de Grenoble, et lui-même frère aîné de deux sœurs, Pauline, sa confidente, née en 1786 et Zénaïde-Caroline née en 1788. Un premier drame marque son enfance, la disparition de sa mère en 1790 alors qu'il n'a que sept ans. Henriette était petite, potelée, jolie, généreuse, et cultivée, grande lectrice de Dante, qu'elle lisait en italien, avait épousé à 24 ans un Chérubin Beyle, austère, terne et laid. Et à plus de cinquante ans, Sten­dhal reviendra sur la première femme qu'il n'eût jamais aimé, "ma mère Madame Henriette Ga­gnon était une femme charmante et j'étais amou­reux de ma mère", "je voulais, ajoutera-t-il, couvrir ma mère de baisers et qu'il n'y eût pas de vêtements" (Vie de Henry Brulard). Source d'un inguérissable besoin d'amour et de reconnaissance affective. Le voici isolé par décision de son père, une "enfance emprisonnée" (son père, l’abbé Raillane, et sa tante Séraphine seront ses "geoliers") , écrira-t-il, et c'est son grand-père maternel, médecin, qui va l'initier à la littérature, lui faire découvrir les écrivains des Lumières et les auteurs de l’Antiquité, qui vont assouvir pour un temps son besoin d’évasion et sans doute l'ouvrir au désir de se raconter vivre : "voyons, écrira-t-il quarante années plus tard, si, en faisant mon examen de conscience la plume à la main, j'arriverai à quelque chose de positif et qui reste "longtemps vrai" pour moi ?" Pour lors, il assista aux premières émeutes révolutionnaires de Grenoble (la fameuse «journée des Tuiles» du 7 juin 1789) et devint, tout jeune encore, un partisan enthousiaste de la Révolution, a contrario d'un milieu familial ultra et dévot. Élève à l’École centrale de Grenoble, il entre à l’École Polytechnique et gagne Paris au lendemain de la prise du pouvoir par Bonaparte (le coup d'État du 18 brumaire an VII, 1799). Dès cette époque, dans un Paris qu'il déteste, il prend l’habitude de tenir un journal (entre 1801 et 1812), où il note d’abord ses ambitions de devenir un séducteur ainsi que son parcours d’étudiant puis d’écrivain contrarié. Sa seule véritable passion, avant la littérature ou la gloire, la femme ("l'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule"), et ses premières conquêtes jalonnent un parcours souvent déçu, reconstruit dans la "Vie de Henry Brulard" : son premier amour, la petite comédienne rencontrée à Grenoble, il avait alors 15 ans, Virginie Kubly, ("Un matin, me promenant seul au bout de l'allée des grands marronniers au jardin de ville, et pensant à elle comme toujours, je l'aperçus à l'autre bout du jardin, contre le mur de l'Intendance (J'étais en H, je l'aperçus en K) qui venait vers la terrasse. Je faillis me trouver mal et, enfin je pris la fuite comme si le diable m'emportait, le long de la grille par la ligne F."), Madeleine Rebuffel, la mère d'une de ses cousines, Adèle de Landevoisin, Victorine Mounier, la soeur d'un de ses amis, Mélanie Guilbert, dite Louason, jeune comédienne...

Son cousin, Pierre Daru, un des plus proches collaborateurs de Napoléon, le fait entrer au ministère de la Guerre, ce qui lui donna la chance de suivre l’armée française dans la péninsule italienne, et c'est par la musique, "Il matrimonio segreto" de Cimarosa, que Stendhal se prend de passion pour l'Italie. Nous sommes en 1800, sous-lieutenant au VIe dragons, Beyle a dix-sept ans, Milan l'éblouit, la Scala, les monuments, une société chaleureuse et accueillante, éloignée de la froideur et de la vanité parisienne, enfin les femmes - tous ses amis trouveront des maîtresses italiennes, par timidité ou excès de romantisme, Stendhal, amoureux en vain d'Angela Pietragrua, brune superbe et voluptueuse qui ne devint sa maîtresse que onze plus tard, se tournera vers des prostituées et contractera la syphilis dès 1801. Il revient à Paris début 1802...

Le 16 octobre 1806, Henri Beyle suit Martial Daru en Allemagne, devient adjoint aux commissaires des guerres à Brunswick, tombe amoureux de Wilhelmine von Griesheim, la fille de l’ancien gouverneur de la ville, mais ignore tant Novalis, que Hölderlin, et s’enthousiasme pour Mozart. Il alterne moments de bonheur et mélancolie, connaît enfin une certaine ascension sociale lorsqu'il devient à Paris, en 1810, auditeur au Conseil d'État, il apprend à dissimuler sa silhouette massive et sa démarche inélégante, mais toujours et encore, "ce bonheur d’habit et d’argent ne me suffit pas, il me faut aimer et être aimé". Il passe ses nuits avec Angelina Bereyter, une chanteuse d’opéra, soupire auprès d'Alexandrine Daru, mais rêve d'une mission à Rome. Il fuit ainsi à nouveau vers Milan en 1811 et y retrouve les émotions de sa jeunesse, dont la vénale Angela Pietragrua dont il devient enfin l'amant: "Comment peindre le bonheur fou ? Le lecteur n’a-t-il jamais été amoureux fou ? A-t-il jamais eu la fortune de passer une nuit avec la maîtresse qu’il a le plus aimée dans sa vie ? Ma foi, je ne peux plus continuer, le sujet dépasse le disant. Je sens bien que je suis ridicule ou plutôt incroyable, ma main ne peut plus écrire, je renvoie à demain.." A ce bonheur extrême qu'il n'osait espérer, s'adjoint l'émotion esthétique de la découverte de Florence, une émotion souvent décrite sous le terme de "syndrome de Stendhal" et minutieusement rapportée dans son volumineux "Rome, Naples et Florence" (1826)..

 "Enfin, je suis arrivé à Santa Croce. Là, à droite de la porte, est le tombeau de Michel-Ange; plus loin, voilà le tombeau d'Alfieri, par Canova : je reconnais cette grande figure de l'Italie. J'aperçois ensuite le tombeau de Machiavel ; et, vis-à-vis de Michel-Ange, repose Galilée. Quels hommes ! Et la Toscane pourrait y joindre le Dante, Boccace et Pétrarque. Quelle étonnante réunion ! Mon émotion est si profonde qu'elle va presque jusqu'à la piété. Le sombre religieux de cette église, son toit en simple charpente, sa façade non terminée, tout cela parle vivement à mon âme. Ah ! si je pouvais oublier... ! Un moine s'est approché de moi ; au lieu de la répugnance allant presque jusqu'à l'horreur physique, je me suis trouvé comme de l'amitié pour lui. [...] Je l'ai prié de me faire ouvrir la chapelle à l'angle nord-est, où sont les fresques du Volterrano. Il m'y conduit et me laisse seul. Là, assis sur le marchepied d'un prie-Dieu, la tête renversée et appuyée sur le pupitre, pour pouvoir regarder au plafond, les Sibylles du Volterrano m'ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m'ait jamais fait. J'étais déjà dans une sorte d'extase, par l'idée d'être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J'étais arrivé à ce point d'émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j'avais un battement de cœur, ce qu'on appelle des nerfs à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. Je me suis assis sur l'un des bancs de la place de Santa Croce ; j'ai relu avec délices ces vers de Foscolo, que j'avais dans mon portefeuille ; je n'en voyais pas les défauts : j'avais besoin de la voix d'un ami partageant mon émotion..." 

 

Henri Beyle contemple le Colisée à Rome, Pompei et Herculanum, près de Naples,  Parme et les îles Borromées, puis regagne Paris en 1811 où l'attendent Pierre Daru et Angelina Bereyter. Il y commence l’écriture de l’Histoire de la Peinture en Italie alors que débute la désastreuse campagne napoléonienne de Russie : en 1812, chargé du courrier de l’Empereur, il se trouve en Russie à Moscou au moment de l’incendie... C'est en 1818 que Beyle rencontre Mathilde Dembowski (Métilde), femme de la haute bourgeoisie milanaise, engagée contre l'Autriche, séparée, âgée de 28 ans, "l'incarnation même de la beauté lombarde, telle que Léonard de Vinci la dépeint dans ses tableaux", et dès que j'aime, ajoutera-t-il je deviens d'une timidité maladive, et elle restera un de ses nombreux amours non partagés. Elle sera Francesca de Paolo dans "Promenades dans Rome"... "Je quittais Milan pour Paris le… …juin 1821 avec la somme de 3500 francs, je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait épuisée. Je quittais après trois ans d’activité une femme que j’adorais, qui m’aimait et qui ne s’est jamais donnée à moi..." Matilde Viscontini Dembowski lui inspirera "De l'amour" (1822), célèbre pour sa sa description du phénomène d'idéalisation à l'œuvre au début de toute relation amoureuse (la "cristallisation") et sa critique acerbe du mariage ("Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois, après trois mots latins dits à l'église, que de céder malgré soi à un homme qu'on adore depuis deux ans")...

 

"Rome, Naples et Florence" (1817)

"J'éprouve une sensation de bonheur de mon voyage en Italie, que je n'ai trouvée nulle part, même dans les jours les plus heureux de mon ambition. Je me surprends cinq ou six fois la journée avec des idées vagues de donner ma démission et de me fixer en ce pays. Les premiers mois, j'étais un peu étonné par tout ce que je voyais de nouveau ; maintenant mon âme est plus calme. Je vois nettement l'ensemble des moeurs italiennes ;elles me semblent bien plus favorables au bonheur que les nôtres. Je crois que ce qui me touche, c'est la bonhomie générale et le naturel." - La chute de Napoléon et le régime de la Restauration ponctuent brutalement la carrière de Beyle, le voici jeté dans l'incertitude mais libre. Il repart pour l'Italie et s'installe à Milan, découvre le romantisme anglais lors de sa rencontre avec lord Byron, s'y éprend de Métilde Dembowska (Matilde Viscontini Dembowski), laquelle ne partagera jamais sa passion amoureuse, et fait paraître "Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase" (1814), son "Histoire de la peinture en Italie" (1817) et surtout un essai, "Rome, Naples et Florence" (1817) qui, signé pour la première fois du nom de Stendhal, marque le début de sa véritable carrière littéraire.

 

 Le voici opposant à la politique très conservatrice du gouvernement royal, parcourant les salons parisiens, - l'époque est aux "idéologues" tels que Cabanis, Destutt de Tracy, Volney -,  le salon de Viollet le Duc père ,  "le grenier" d'Etienne-Jean Delécluze, peintre et élève de David, qui réunit des romantiques libéraux, - il y rencontre un Prosper Mérimée, qui a vingt ans de moins que lui, et qui tenta en vain de rapprocher Stendhal de Victor Hugo -, écrivant des articles satiriques sur le gouvernement et la bonne société, et enchaînant des relations aussi brèves et passionnées que décevantes avec plusieurs femmes plus jeunes que lui, Clémentine Curial (Menti), en 1825, mal mariée et dont la passion orageuse se consume en deux années, Alberthe de Rubempré, cousine de Delacroix, en 1829, Madame Ancelot (Madame Azur) qu'il adorera pendant un mois, l’épouse de son cousin Pierre Daru, Alexandrine (la Comtesse de Palfy), amour à sens unique qui inspirera bien des pages de son Journal, la cantatrice Giuditta Pasta (1797-1865), étoile du Théâtre-Italien sous la Restauration, dont Stendhal vante le talent dans sa fameuse chronique musicale "Vie de Rossini", et en 1830, Giulia Rinieri, qui à 29 ans se jette dans ses bras bien qu'il fusse "laid et gros", mais dont la séparation ne sera pas sans traces. Entre-temps,  Stendhal, goûtant avec Prosper Mérimée et Eugène Delacroix le renouveau de la scène théâtrale (et du paysage) qui vient d'Angleterre, passe quelques mois Outre-manche, bientôt s'imposeront le "Cromwell" de Victor Hugo (1827) et les adaptations de Vigny ("Le More de Venise", 1829), Mérimée, lui, a commencé à écrire son "Théâtre de Clara Gazul" : mais Stendhal hait plus Chateaubriand qu'il n'admire Shakespeare. Mérimée aura par ailleurs ainsi la possibilité de s'introduire dans ce milieu des cantatrices italiennes qu'affectionne tant Henri Beyle, telle qu'Adelaïde Schiassetti...

 

"Racine et Shakespeare" (1823-1825)

Le théâtre de Shakespeare s'introduit sur la scène française, non sans remous, notamment à partir des traduction que réalise Guizot dès 1821. Stendhal, qui se refusait à admettre le beau en soi et pour soi, annonce l'esthétique du drame romantique, bientôt illustré par Dumas et Hugo. Il reproche ainsi aux pièces de Racine leur manque de ressort dramatique et prend la défense d'un Shakespeare qui propose une poésie simple, naturelle et passionnée. On ne vit plus aujourd'hui comme on vivait hier. Stendhal reste toutefois un franc-tireur, certes combatif mais isolé...

 

"Armance ou Quelques scènes d’un salon de Paris" (1827)

Premier roman de Stendhal, alors âgé de quarante-trois ans, relatant la passion d'Octave de Malivert, jeune homme brillant mais taciturne, pour sa cousine Armance de Zohiloff, noble et pauvre, passion qu'il ne parvient à avouer, pour des raisons qui resteront obscures (l'impuissance?) et conduiront Octave à mourir pour la libération de la Grèce. Armance, de son côté, dissimulera son amour pour Octave et ce d'autant plus que celui-ci hérite d'une fortune imprévue. Si l'intrigue se déroule sous la Restauration, à Paris, durant le règne de Louis XVIII, le personnage central en est bien Octave, dont le rejet de l'amour reste un mystère, le thème celui de la dissociation de l'amour et du plaisir...

"..On trouvait quelque chose d’asiatique dans les traits de cette jeune fille, comme dans sa douceur et sa nonchalance qui, malgré son âge, semblaient encore tenir à l’enfance. Aucune de ses actions ne réveillait d’une façon directe l’idée du sentiment exagéré de ce qu’une femme se doit à elle-même, et cependant un certain charme de grâce et de retenue enchanteresse se répandait autour d’elle. Sans chercher en aucune façon à se faire remarquer, et en laissant échapper à chaque instant des occasions de succès, cette jeune fille intéressait. On voyait qu’Armance ne se permettait pas une foule de choses que l’usage autorise et que l’on trouve journellement dans la conduite des femmes les plus distinguées. Enfin, je ne doute pas que sans son extrême douceur et sa jeunesse, les ennemies de Mlle de Zohiloff ne l’eussent accusée de pruderie. L’éducation étrangère qu’elle avait reçue, et l’époque tardive de son arrivée en France, servaient encore d’excuse à ce que l’oeil de la haine aurait pu découvrir de légèrement singulier dans sa manière d’être frappée des événements, et même dans sa conduite.

Octave passait sa vie avec les ennemies que ce singulier caractère avait suscitées à Mlle de Zohiloff ; la faveur marquée dont elle jouissait auprès de Mme de Bonnivet était un grief que les amies de cette femme, si considérable dans le monde, ne pouvaient lui pardonner. Sa droiture impassible leur faisait peur. Comme il est assez difficile d’attaquer les actions d’une jeune fille, on attaquait sa beauté. Octave était le premier à convenir que sa jeune cousine aurait pu facilement être beaucoup plus jolie. Elle était remarquable par ce que j’appellerais, si je l’osais, la beauté russe : c’était une réunion de traits, qui tout en exprimant à un degré fort élevé une simplicité et un dévouement que l’on ne trouve plus chez les peuples trop civilisés, offraient, il faut l’avouer, un singulier mélange de la beauté circassienne la plus pure et de quelques formes allemandes un peu trop tôt prononcées. Rien n’était commun dans le contour de ces traits si profondément sérieux, mais qui avaient un peu trop d’expression, même dans le calme, pour répondre exactement à l’idée que l’on se fait en France de la beauté qui convient à une jeune fille.

C’est un grand avantage auprès des âmes généreuses pour ceux qu’on accuse devant elles, que leurs défauts soient d’abord indiqués par une bouche ennemie. Quand la haine des bonnes amies de Mme de Bonnivet daignait descendre jusqu’à être ouvertement jalouse de la pauvre petite existence d’Armance, elles se moquaient beaucoup du mauvais effet produit par les fronts trop avancés et par des traits qui, aperçus de face, étaient peut-être un peu trop marqués. La seule prise réelle que pût donner à ses ennemies l’expression de la physionomie d’Armance, c’était un regard singulier qu’elle avait quelquefois lorsqu’elle y songeait le moins. Ce regard fixe et profond était celui de l’extrême attention ; il n’avait rien, certes, qui pût choquer la délicatesse la plus sévère ; on n’y voyait ni coquetterie, ni assurance ; mais on ne peut nier qu’il ne fût singulier, et à ce titre, déplacé chez une jeune personne. Les complaisantes de Mme de Bonnivet, lorsqu’elles étaient sûres d’en être regardées, contrefaisaient quelquefois ce regard, en se parlant d’Armance entre elles ; mais ces âmes vulgaires en ôtaient ce qu’elles n’avaient garde d’y voir. 

«C’est ainsi, leur dit un jour Mme de Malivert impatientée de leur méchanceté, que deux anges exilés parmi les hommes, et obligés de se cacher sous des formes mortelles, se regarderaient entre eux pour se reconnaître.» L’on conviendra qu’auprès d’un caractère aussi ferme dans ses croyances et aussi franc, ce n’était pas chose facile que de se justifier d’un tort grave par des demi-mots adroits. Il eût fallu à Octave, pour y parvenir, une présence d’esprit et surtout un degré d’assurance qui n’étaient pas de son âge. Sans le vouloir, Armance lui laissait-elle voir, par un mot, qu’elle ne le regardait plus comme un ami intime, son coeur se serrait, il en perdait la parole pour un quart d’heure. Il était bien loin de trouver dans la forme de la phrase d’Armance un prétexte pour y répondre et reconquérir ses droits. Quelquefois il essayait de parler, mais il était trop tard, et sa réplique manquait d’à-propos ; toutefois elle avait un certain air pénétré. En cherchant en vain les moyens de se justifier de l’accusation qu’Armance lui adressait en secret, Octave laissait voir, sans s’en douter, combien profondément il en était touché ; c’était peut-être la manière la plus adroite de mériter son pardon.

Depuis que le parti pris à l’égard de la loi d’indemnité n’était plus un secret, même pour le gros de la société, Octave, à son grand étonnement, se trouvait une sorte de personnage. Il se voyait l’objet de l’attention des gens graves. On le traitait d’une façon toute nouvelle, surtout de fort grandes dames qui pouvaient voir en lui un époux pour leurs filles. Cette manie des mères de ce siècle, d’être constamment à la chasse au mari, choqua Octave à un point difficile à exprimer. La duchesse de *** dont il avait l’honneur d’être un peu parent et qui lui parlait à peine avant la loi, jugea nécessaire de s’excuser de ne pas lui avoir réservé de place dans une loge retenue au Gymnase pour le lendemain.

– Je sais, mon cher cousin, lui disait-elle, toute votre injustice pour ce joli théâtre, le seul qui m’amuse.

– Je conviens de mes torts, dit Octave, les auteurs ont raison, et leurs mots piquants ne sont point entachés de grossièreté; mais cette palinodie n’a point pour objet de vous demander une place. J’avoue que je ne suis fait ni pour le monde, ni pour ce genre de comédie qui, apparemment, en est une copie agréable.

Ce ton de misanthropie, chez un aussi beau jeune homme, parut fort ridicule aux deux petites filles de la duchesse, qui en firent des plaisanteries toute la soirée, mais le lendemain n’en furent pas moins avec Octave d’une simplicité parfaite. Il remarqua ce changement et haussa les épaules. Étonné de ses succès, et encore plus du peu de peine qu’ils lui coûtaient, Octave, très-fort sur la théorie de la vie, s’attendit à éprouver les attaques de l’envie ; car il faut bien, se dit-il, que cette indemnité me procure aussi ce plaisir-là. Il ne l’attendit pas trop longtemps ; peu de jours après, on lui apprit que quelques jeunes officiers de la société de Mme de Bonnivet plaisantaient volontiers sur sa nouvelle fortune :

– Quel malheur pour ce pauvre Malivert, disait l’un, que ces deux millions qui lui tombent sur la tête comme une tuile ! il ne pourra plus se faire prêtre ! cela est dur !

– L’on ne conçoit pas, reprenait un second, que dans ce siècle où la noblesse est si rudement attaquée, l’on ose porter un titre et se soustraire au baptême de sang.

– C’est pourtant la seule vertu que le parti jacobin ne se soit pas encore avisé d’accuser d’hypocrisie, ajoutait un troisième.

À la suite de ces propos, Octave se répandit davantage, parut dans tous les bals, fut très-hautain, et même, autant qu’il était en lui, impertinent envers les jeunes gens ; mais cela ne produisit rien. À son grand étonnement (il n’avait que vingt ans), il trouva qu’on l’en respectait un peu plus. À la vérité il fut décidé que l’indemnité lui avait absolument tourné la tête ; mais la plupart des femmes ajoutaient : «Il ne lui manquait que cet air libre et fier !» C’était le nom que l’on voulait bien donner à ce qui lui semblait à lui-même de l’insolence, et qu’il ne se fût jamais permis si on ne lui eût rendu les mauvais propos tenus sur son compte. Octave jouissait de l’accueil étonnant qu’il recevait dans le monde et qui allait si bien à cette disposition à se tenir à l’écart qui lui était naturelle. Ses succès lui plaisaient surtout à cause du bonheur qu’il lisait dans les yeux de sa mère ; c’était sur les instances réitérées de Mme de Malivert qu’il avait abandonné sa chère solitude. Mais l’effet le plus ordinaire des attentions dont il se voyait l’objet était de lui rappeler sa disgrâce auprès de Mlle de Zohiloff. Elle semblait augmenter chaque jour. Il y eut des moments où cette disgrâce alla presque jusqu’à l’impolitesse, c’était du moins l’éloignement le mieux décidé et qui marquait d’autant plus que la nouvelle existence qu’Octave devait à l’indemnité n’était nulle part plus évidente qu’à l’hôtel de Bonnivet..."

 

"Le Rouge et le Noir" (1830, Chronique du XIXe siècle) 

Après un nouveau récit de voyage, "Promenades dans Rome", et plusieurs nouvelles, Stendhal publie, alors que s'installe la monarchie de Juillet, "Le Rouge et le Noir", au fond ses amours déçus et sa quête désespérée d’une ascension sociale dans une France encore constituée de classes sévèrement cloisonnées. Inspiré d'un fait divers sanglant lu par l'auteur dans la Gazette des tribunaux, roman d'apprentissage qui relate l'ascension sociale et la chute de Julien Sorel, jeune précepteur sorti du peuple, d'une rare intelligence, fier et réservé, né trop tard pour choisir le «rouge» (couleur de l'uniforme de l'armée révolutionnaire, symbolisant l'engagement politique aux côtés de Bonaparte), l'ambitieux Julien est obligé de prendre le «noir» (c'est-à-dire la soutane ecclésiastique). Le jeune homme, issu d'un milieu modeste, éprouve pour Mme de Rénal une réelle passion, mais il en est inconscient: c'est par ambition et par calcul autant que par amour qu'il séduit cette femme d'un rang plus élevé que lui. Son désir de réussite et de reconnaissance le conduit ensuite à s'éloigner de Mme de Rénal pour poursuivre son ascension sociale. C'est une autre liaison, tout aussi passionnée, avec Mathilde de La Mole, fille d'un marquis ultra, qui lui permet de réaliser pleinement ses ambitions. Mais à la fin du roman, Julien, mis au ban de la société pour avoir tenté de tuer Mme de Rénal, renonce sans regret à sa position sociale patiemment acquise et, se soumettant au verdict de ses juges, marche fièrement au-devant de sa mort. La description du double conflit qui habite le jeune homme (conflit intérieur et conflit avec la société) est pour Stendhal l'occasion de se livrer à une subtile analyse psychologique de son héros, lequel se trouve partagé entre son ambition et sa sensibilité, aux prises avec la passion qu'il voue successivement à deux femmes, Mme de Rénal et Mathilde de La Mole. L'exécution de Julien Sorel, ce «héros de l'énergie» si cher à Stendhal, montre en outre que, selon le romancier, il n'y a plus de place pour les êtres d'exception et les tempéraments ardents dans la société frileuse de la Restauration succédant à la formidable flambée d'énergie de l'ère napoléonienne.

 

Avec un style précis et dépouillé dont il est coutumier (le fameux style "Code civil"), Stendhal relate une des premières journées que passe Julien Sorel au service du marquis, l'évocation semble banale, pourtant la peinture est sans indulgence, l'esprit de l'aristocratie d'une grande superficialité et, pour Julien, une première victoire...

Chapitre III. Les Premiers pas - "Le lendemain de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres dans la bibliothèque, lorsque Mlle Mathilde y entra par une petite porte de dégagement, fort bien cachée avec des dos de livres. Pendant que Julien admirait cette invention, Mlle Mathilde paraissait fort étonnée et assez contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva en papillotes l’air dur, hautain et presque masculin. Mlle de La Mole avait le secret de voler des livres dans la bibliothèque de son père, sans qu’il y parût. La présence de Julien rendait inutile sa course de ce matin, ce qui la contraria d’autant plus, qu’elle venait chercher le second volume de La Princesse de Babylone de Voltaire, digne complément d’une éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d’oeuvre du Sacré-Coeur ! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait déjà besoin du piquant de l’esprit pour s’intéresser à un roman. 

Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les trois heures ; il venait étudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et fut bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oublié l’existence. Il fut parfait pour lui ; il lui offrit de monter à cheval. 

– Mon père nous donne congé jusqu’au dîner. 

Julien comprit ce nous et le trouva charmant. 

– Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s’il s’agissait d’abattre un arbre de quatre-vingts pieds de haut, de l’équarrir et d’en faire des planches, je m’en tirerais bien, j’ose le dire ; mais monter à cheval, cela ne m’est pas arrivé six fois en ma vie. 

– Eh bien, ce sera la septième, dit Norbert. 

Au fond, Julien se rappelait l’entrée du roi de ***, à Verrières, et croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant du bois de Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba en voulant éviter brusquement un cabriolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d’avoir deux habits. Au dîner, le marquis, voulant lui adresser la parole, lui demanda des nouvelles de sa promenade ; Norbert se hâta de répondre en termes généraux. 

– Monsieur le comte est plein de bontés pour moi, reprit Julien, je l’en remercie, et j’en sens tout le prix. Il a daigné me faire donner le cheval le plus doux et le plus joli ; mais enfin il ne pouvait pas m’y attacher, et, faute de cette précaution, je suis tombé au beau milieu de cette rue si longue, près du pont. 

Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de rire, ensuite son indiscrétion demanda des détails. Julien s’en tira avec beaucoup de simplicité ; il eut de la grâce sans le savoir. 

– J’augure bien de ce petit prêtre, dit le marquis à l’académicien ; un provincial simple en pareille occurrence ! C’est ce qui ne s’est jamais vu et ne se verra plus ; et encore il raconte son malheur devant des dames ! 

Julien mit tellement les auditeurs à leur aise sur son infortune, qu’à la fin du dîner, lorsque la conversation générale eut pris un autre cours, Mlle Mathilde faisait des questions à son frère sur les détails de l’événements malheureux. Ses questions se prolongeant, et Julien rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre directement, quoiqu’il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par rire, comme auraient pu faire trois jeunes habitants d’un village au fond d’un bois...."

 

Julien Sorel est différent de son milieu, dès cette scène, la scène de la scierie et le dialogue du père et du fils, du grand liseur et et du travailleur manuel illettré, les brimades le poussent à se renfermer, mais c'est aussi un être passionné, ambitieux mais de façon complexe...

(Chapitres IV, V) "Ce fut en vain qu’il appela Julien deux ou trois fois. L’attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l’empêcha d’entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis à l’action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme il tombait : 

– Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure. 

Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique que pour la perte de son livre qu’il adorait. 

« Descends, animal, que je te parle. » Le bruit de la machine empêcha encore Julien d’entendre cet ordre. Son père, qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix, et l’en frappa sur l’épaule. À peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu’il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre ; c’était celui de tous qu’il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène. 

Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C’était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il n’en est peut-être point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. Dès sa première jeunesse, son air extrêmement pensif et sa grande pâleur avaient donné l’idée à son père qu’il ne vivrait pas, ou qu’il vivrait pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères et son père ; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu. 

Il n’y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout le monde, comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major qui un jour osa parler au maire au sujet des platanes. 

Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée de son fils, et lui enseignait le latin et l’histoire, c’est-à-dire, ce qu’il savait d’histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait légué sa croix de la Légion d’honneur, les arrérages de sa demi-solde et trente ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire le saut dans le ruisseau public, détourné par le crédit de M. le maire. 

À peine entré dans la maison, Julien se sentit l’épaule arrêtée par la puissante main de son père ; il tremblait, s’attendant à quelques coups. 

– Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d’un enfant retourne un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes de Julien se trouvèrent en face des petits yeux gris et méchants du vieux charpentier, qui avait l’air de vouloir lire jusqu’au fond de son âme.

Réponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard ; d’où connais-tu Mme de Rênal, quand lui as-tu parlé ? 

– Je ne lui ai jamais parlé, répondit Julien, je n’ai jamais vu cette dame qu’à l’église. 

– Mais tu l’auras regardée, vilain effronté ? 

– Jamais ! Vous savez qu’à l’église je ne vois que Dieu, ajouta Julien, avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui, à éloigner le retour des taloches. 

– Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le paysan malin, et il se tut un instant ; mais je ne saurai rien de toi, maudit hypocrite. Au fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n’en ira que mieux. Tu as gagné M. le curé ou tout autre, qui t’a procuré une belle place. Va faire ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur des enfants. 

– Qu’aurai-je pour cela ? 

– La nourriture, l’habillement et trois cents francs de gages. 

– Je ne veux pas être domestique. 

– Animal, qui te parle d’être domestique, est-ce que je voudrais que mon fils fût domestique ? 

– Mais, avec qui mangerai-je ? 

Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu’en parlant il pourrait commettre quelque imprudence ; il s’emporta contre Julien, qu’il accabla d’injures, en l’accusant de gourmandise, et le quitta pour aller consulter ses autres fils. 

Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache et tenant conseil. Après les avoir longtemps regardés, Julien, voyant qu’il ne pouvait rien deviner, alla se placer de l’autre côté de la scie, pour éviter d’être surpris. Il voulait penser à cette annonce imprévue qui changeait son sort, mais il se sentit incapable de prudence ; son imagination était tout entière à se figurer ce qu’il verrait dans la belle maison de M. de Rênal. 

Il faut renoncer à tout cela, se dit-il, plutôt que de se laisser réduire à manger avec les domestiques. Mon père voudra m’y forcer ; plutôt mourir. J’ai quinze francs huit sous d’économies, je me sauve cette nuit ; en deux jours, par des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme, je suis à Besançon ; là, je m’engage comme soldat, et, s’il le faut, je passe en Suisse. Mais alors plus d’avancement, plus d’ambition pour moi, plus de ce bel état de prêtre qui mène à tout. 

Cette horreur pour manger avec des domestiques n’était pas naturelle à Julien, il eût fait, pour arriver à la fortune, des choses bien autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les Confessions de Rousseau. C’était le seul livre à l’aide duquel son imagination se figurait le monde. Le recueil des bulletins de la grande armée et le Mémorial de Sainte-Hélène complétaient son Coran. Il se serait fait tuer pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D’après un mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du monde comme menteurs, et écrits par des fourbes pour avoir de l’avancement. 

Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si souvent unies à la sottise. Pour gagner le vieux curé Chélan, duquel il voyait bien que dépendait son sort à venir, il avait appris par coeur tout le Nouveau Testament en latin ; il savait aussi le livre du Pape de M. de Maistre et croyait à l’un aussi peu qu’à l’autre..."

 

Puis, premiers regards, c'est la première entrevue de Mme de Rénal et de Julien Sorel, le plus petit étonnement peut faire naître l'amour, écrira Stendhal, la surprise de Mme de Rénal la conduit inconsciemment à Julien, et l'on rapproche souvent cette scène de la première rencontre de Rousseau avec Mme de Warens...

(Chapitre VI) "Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette. 

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d’entrée, et qui évidemment n’osait pas lever la main jusqu’à la sonnette. Mme de Rênal s’approcha, distraite un instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout près de son oreille : 

– Que voulez-vous ici, mon enfant ? 

Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout même ce qu’il venait faire. Mme de Rênal avait répété sa question. 

– Je viens pour être précepteur, Madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu’il essuyait de son mieux. 

Mme de Rênal resta interdite, ils étaient fort près l’un de l’autre à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes qui s’étaient arrêtées sur les joues si pâles d’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d’une jeune fille, elle se moquait d’elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants ! 

– Quoi, Monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ? 

Ce mot de Monsieur étonna si fort Julien qu’il réfléchit un instant. 

– Oui, Madame, dit-il timidement. 

Mme de Rênal était si heureuse, qu’elle osa dire à Julien : 

– Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ? 

– Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi ? 

– N’est-ce pas, Monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d’une voix dont chaque instant augmentait l’émotion, vous serez bon pour eux, vous me le promettez ? 

S’entendre appeler de nouveau Monsieur, bien sérieusement, et par une dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes les prévisions de Julien : dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s’était dit qu’aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mme de Rênal, de son côté, était complètement trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu’à l’ordinaire, parce que pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine publique. À sa grande joie, elle trouvait l’air timide d’une jeune fille à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la dureté et l’air rébarbatif. Pour l’âme si paisible de Mme de Rênal, le contraste de ses craintes et de ce qu’elle voyait fut un grand événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonné de se trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près de lui. 

– Entrons, Monsieur, lui dit-elle d’un air assez embarrassé. 

De sa vie une sensation purement agréable n’avait aussi profondément ému Mme de Rênal, jamais une apparition aussi gracieuse n’avait succédé à des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfant, si soignés par elle, ne tomberaient pas dans les mains d’un prêtre sale et grognon. À peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la suivait timidement. Son air étonné, à l’aspect d’une maison si belle, était une grâce de plus aux yeux de Mme de Rênal. Elle ne pouvait en croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur devait avoir un habit noir.

– Mais, est-il vrai, Monsieur, lui dit-elle en s’arrêtant encore, et craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait heureuse, vous savez le latin ? 

Ces mots choquèrent l’orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans lequel il vivait depuis un quart d’heure. 

– Oui, Madame, lui dit-il en cherchant à prendre un air froid ; je sais le latin aussi bien que M. le curé, et même quelquefois il a la bonté de dire mieux que lui. 

Mme de Rênal trouva que Julien avait l’air fort méchant, il s’était arrêté à deux pas d’elle. Elle s’approcha et lui dit à mi-voix : 

– N’est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons. 

Ce ton si doux et presque suppliant d’une si belle dame fit tout à coup oublier à Julien ce qu’il devait à sa réputation de latiniste. La figure de Mme de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des vêtements d’été d’une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien rougit extrêmement et dit avec un soupir et d’une voix défaillante :  

– Ne craignez rien, Madame, je vous obéirai en tout. 

Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut tout à fait dissipée, que Mme de Rênal fut frappée de l’extrême beauté de Julien. La forme presque féminine de ses traits et son air d’embarras ne semblèrent point ridicules à une femme extrêmement timide elle-même. L’air mâle que l’on trouve communément nécessaire à la beauté d’un homme lui eût fait peur.

– Quel âge avez-vous, Monsieur ? dit-elle à Julien. 

– Bientôt dix-neuf ans. 

– Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait rassurée, ce sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois son père a voulu le battre, l’enfant a été malade pendant toute une semaine, et cependant c’était un bien petit coup. 

Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon père m’a battu. Que ces gens riches sont heureux ! 

Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se passait dans l’âme du précepteur ; elle prit ce mouvement de tristesse pour de la timidité, et voulut l’encourager. 

– Quel est votre nom, Monsieur, lui dit-elle avec un accent et une grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s’en rendre compte. 

– On m’appelle Julien Sorel, Madame ; je tremble en entrant pour la première fois de ma vie dans une maison étrangère, j’ai besoin de votre protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours. Je n’ai jamais été au collège, j’étais trop pauvre ; je n’ai jamais parlé à d’autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la Légion d’honneur, et M. le curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de moi. Mes frères m’ont toujours battu, ne les croyez pas s’ils vous disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, Madame, je n’aurai jamais mauvaise intention. 

Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal. Tel est l’effet de la grâce parfaite, quand elle est naturelle au caractère, et que surtout la personne qu’elle décore ne songe pas à avoir de la grâce, Julien, qui se connaissait fort bien en beauté féminine, eût juré dans cet instant qu’elle n’avait que vingt ans. Il eut sur-le-champ l’idée hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de son idée ; un instant après, il se dit : Il y aurait de la lâcheté à moi de ne pas exécuter une action qui peut m’être utile, et diminuer le mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à peine arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce mot de joli garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche par quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme de Rênal lui adressait deux ou trois mots d’instruction sur la façon de débuter avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau fort pâle ; il dit, d’un air contraint : 

– Jamais, Madame, je ne battrai vos enfants ; je le jure devant Dieu. 

Et en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rênal et la porter à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion choquée. Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres, l’avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda elle-même, il lui sembla qu’elle n’avait pas été assez rapidement indignée. 

M. de Rênal, qui avait entendu parler, sortit de son cabinet ; du même air majestueux et paterne qu’il prenait lorsqu’il faisait des mariages à la mairie, il dit à Julien : 

– Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous voient. 

Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme qui voulait les laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s’assit avec gravité. 

– M. le curé m’a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous traitera ici avec honneur, et si je suis content, j’aiderai à vous faire par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici trente-six francs pour le premier mois ; mais j’exige votre parole de ne pas donner un sou de cet argent à votre père...."

 

Mme de Rénal cédera à la passion qui l'entraîne vers Julien, mais dans la petite ville, rien ne passe inaperçu, Julien doit partir, et le voici, après un séjour au séminaire, à Besançon, secrétaire à Paris du marquis de La Mole. La fille de celui-ci, Mathilde, s'éprend de lui, une Mathilde orgueilleuse et romanesque qui pourtant semble à un moment prendre de la distance : c'est à ce moment précis que Julien Sorel découvre sa passion pour elle, ils vont tous deux se livrer un combat passionné, les sentiments les plus contradictoires vont alors les habiter...

(Chapitre VII) "M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l’attendre dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole ?  En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut impossible de se méprendre. Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l’âme : Ainsi, vous ne m’aimez plus ? 

– J’ai horreur de m’être livrée au premier venu, dit Mathilde en pleurant de rage contre elle-même. 

– Au premier venu ! s’écria Julien, et il s’élança sur une vieille épée du moyen âge, qui était conservée dans la bibliothèque comme une curiosité. 

Sa douleur, qu’il croyait extrême au moment où il avait adressé la parole à Mlle de La Mole, venait d’être centuplée par les larmes de honte qu’il lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.  Au moment où il venait de tirer l’épée, avec quelque peine, de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d’une sensation si nouvelle, s’avança fièrement vers lui ; ses larmes s’étaient taries. L’idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à Julien. Je tuerais sa fille ! se dit-il, quelle horreur ! Il fit un mouvement pour jeter l’épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame : il dut à cette idée le retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille épée curieusement et comme s’il y eût cherché quelque tache de rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité la replaça au clou de bronze doré qui la soutenait. 

Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute ; Mlle de La Mole le regardait étonnée. J’ai donc été sur le point d’être tuée par mon amant ! se disait-elle. 

Cette idée la transportait dans les plus beaux temps du siècle de Charles IX et de Henri III. Elle était immobile devant Julien qui venait de replacer l’épée, elle le regardait avec des yeux où il n’y avait plus de haine. Il faut convenir qu’elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais femme n’avait moins ressemblé à une poupée parisienne (ce mot était la grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).  Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Mathilde ; c’est bien pour le coup qu’il se croirait mon seigneur et maître, après une rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme. Elle s’enfuit. 

Mon Dieu ! qu’elle est belle ! dit Julien en la voyant courir : voilà cet être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n’y a pas huit jours… Et ce instants ne reviendront jamais ! Et c’est par ma faute ! Et, au moment d’une action si extraordinaire, si intéressante pour moi, je n’y étais pas sensible !… Il faut avouer que je suis né avec un caractère bien plat et bien malheureux. 

Le marquis parut ; Julien se hâta de lui annoncer son départ. 

– Pour où ? dit M. de La Mole. 

– Pour le Languedoc. 

– Non pas, s’il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes destinées, si vous partez ce sera pour le Nord… même, en termes militaires, je vous consigne à l’hôtel. Vous m’obligerez de n’être jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous d’un moment à l’autre. 

Julien salua, et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort étonné ; il était hors d’état de parler, il s’enferma dans sa chambre. Là, il put s’exagérer en liberté toute l’atrocité de son sort. Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m’éloigner ! Dieu sait combien de jours le marquis va me retenir à Paris ; grand Dieu ! Que vais-je devenir ? Et pas un ami que je puisse consulter : l’abbé Pirard ne me laisserait pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait de m’affilier à quelque conspiration. Et cependant je suis fou, je le sens ; je suis fou ! 

Qui pourra me guider, que vais-je devenir ? ..."

 

Mathilde parvient à décider son père de lui laisser épouser Julien, qui devient le chevalier Sorel de La Vernaye, lieutenant de hussards. Mais, coup de théâtre, M. de La Mole a pris des renseignements sur son futur gendre et reçoit de Mme de Rénal une lettre accablante, fatale aux ambitions de Julien, s'ensuit la fameuse scène dans laquelle Julien tire sur la femme qui l'a perdu, une scène relatée selon le point du vue même du meurtrier...

"..– Où est la lettre de Mme de Rênal ? dit froidement Julien. 

– La voici. Je n’ai voulu te la montrer qu’après que tu aurais été préparé. 

« Ce que je dois à la cause sacrée de la religion et de la morale m’oblige, monsieur, à la démarche pénible que je viens accomplir auprès de vous ; une règle, qui ne peut faillir, m’ordonne de nuire en ce moment à mon prochain, mais afin d’éviter un plus grand scandale. La douleur que j’éprouve doit être surmontée par le sentiment du devoir. Il n’est que trop vrai, monsieur, la conduite de la personne au sujet de laquelle vous me demandez toute la vérité a pu sembler inexplicable ou même honnête. On a pu croire convenable de cacher ou de déguiser une partie de la réalité, la prudence le voulait aussi bien que la religion. Mais cette conduite, que vous désirez connaître, a été dans le fait extrêmement condamnable, et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide, c’est à l’aide de l’hypocrisie la plus consommé, et par la séduction d’une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un état et à devenir quelque chose. C’est une partie de mon pénible devoir d’ajouter que je suis obligée de croire que M. J… n’a aucun principe de religion. En conscience, je suis contrainte de penser qu’un de ses moyens pour réussir dans une maison, est de chercher à séduire la femme qui a le principal crédit. Couvert par une apparence de désintéressement et par des phrases de roman, son grand et unique objet est de parvenir à disposer du maître de la maison et de sa fortune. Il laisse après lui le malheur et des regrets éternels », etc., etc., etc. 

Cette lettre extrêmement longue et à demi effacée par des larmes était bien de la main de Mme de Rênal ; elle était même écrite avec plus de soin qu’à l’ordinaire. 

– Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien, après l’avoir finie ; il est juste et prudent. Quel père voudrait donner sa fille chérie à un tel homme ! Adieu ! 

Julien sauta à bas du fiacre et courut à sa chaise de poste arrêtée au bout de la rue. Mathilde, qu’il semblait avoir oubliée, fit quelques pas pour le suivre ; mais les regards des marchands qui s’avançaient sur la porte de leurs boutiques, et desquels elle était connue, la forcèrent à rentrer précipitamment au jardin. 

Julien était parti pour Verrières. Dans cette route rapide, il ne put écrire à Mathilde comme il en avait le projet, sa main ne formait sur le papier que des traits illisibles.  Il arriva à Verrières un dimanche matin. Il entra chez l’armurier du pays, qui l’accabla de compliments sur sa récente fortune. C’était la nouvelle du pays. Julien eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu’il voulait une paire de pistolets. L’armurier sur sa demande chargea les pistolets. 

Les trois coups sonnaient ; c’est un signal bien connu dans les villages de France et qui, après les diverses sonneries de la matinée, annonce le commencement immédiat de la messe. Julien entra dans l’église neuve de Verrières. Toutes les fenêtres hautes de l’édifice étaient voilées avec des rideaux cramoisis. Julien se trouva à quelques pas derrière le banc de Mme de Rênal. Il lui sembla qu’elle priait avec ferveur. La vue de cette femme qui l’avait tant aimé fit trembler le bras de Julien d’une telle façon, qu’il ne put d’abord exécuter son dessein. Je ne le puis, se disait-il à lui-même ; physiquement, je ne le puis. 

En ce moment, le jeune clerc qui servait la messe sonna pour l’élévation. Mme de Rênal baissa la tête qui un instant se trouva presque entièrement cachée par les plis de son châle. Julien ne la reconnaissait plus aussi bien ; il tira sur elle un coup de pistolet et la manqua ; il tira un second coup, elle tomba. 

Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu à lui, il aperçut tous les fidèles qui s’enfuyaient de l’église ; le prêtre avait quitté l’autel. Julien se mit à suivre d’un pas assez lent quelques femmes qui s’en allaient en criant. Une femme qui voulait fuir plus vite que les autres le poussa rudement, il tomba. Ses pieds s’étaient embarrassés dans une chaise renversée par la foule ; en se relevant, il se sentit le cou serré ; c’était un gendarme en grande tenue qui l’arrêtait. Machinalement Julien voulut avoir recours à ses petits pistolets, mais un second gendarme s’emparait de ses bras. 

Il fut conduit à la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les fers aux mains, on le laissa seul, la porte se ferma sur lui à double tour ; tout cela fut exécuté très vite, et il y fut insensible. 

– Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant à lui… Oui, dans quinze jours la guillotine… ou se tuer d’ici là. 

Son raisonnement n’allait pas plus loin ; il se sentait la tête comme si elle eût été serrée avec violence. Il regarda pour voir si quelqu’un le tenait. Après quelques instants, il s’endormit profondément...."

 

"Souvenirs d’égotisme" (1832)

 C’est donc sous le pseudonyme de Stendhal, que Henri Beyle a fait paraître "De l’amour", "Armance" et "Le Rouge et le Noir". Nous sommes en 1832, il est alors consul de France à Civitavecchia, aurait dû être nommé à Trieste si le ministre autrichien Metternich n’avait pas refusé sa désignation. Civitavecchia n'est pas Milan, ce n'est qu'une petite ville portuaire, sans vie intellectuelle il s’y ennuya rapidement. Il poursuivit donc son projet de se raconter, c’est «l’égotisme», cette disposition que peut avoir un individu à se scruter lui-même, mais dans une attitude qui ne reste pas sans réserve: "je sens, depuis un mois que j’y pense, une répugnance réelle à écrire uniquement pour parler de moi, du nombre de mes chemises, de mes accidents d’amour-propre. Que penserai-je de ce que je me sens disposé à écrire en le relisant vers 1835, si je vis..." : ce seront "Souvenirs d’égotisme" (sa première autobiographie couvrant 1821-1825), "Lucien Leuwen", et "la Vie de Henry Brulard" (son enfance, sa jeunesse jusqu'en 1800, ici l'écriture ne se suffit pas, apparaissent des croquis, des images pour mieux représenter "les effets" sur son coeur), qui resteront tous inachevés : "Je vais avoir cinquante ans, je passe pour un homme de beaucoup d’esprit donc insensible, roué même, et je vois que j’ai été constamment occupé par des amours malheureuses. À quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d’amour ?"

"Pour employer mes loisirs dans cette terre étrangère, j’ai envie d’écrire un petit mémoire de ce qui m’est arrivé pendant mon dernier voyage à Paris, du 21 juin 1821 au …novembre 1830. C’est un espace de neuf ans et demi. Je me gronde moi-même depuis deux mois, depuis que j’ai digéré la nouvelleté de ma position pour entreprendre un travail quelconque. Sans travail, le vaisseau de la vie humaine n’a point de lest. J’avoue que le courage d’écrire me manquerait si je n’avais pas l’idée qu’un jour ces feuilles paraîtront imprimées et seront lues par quelque âme que j’aime, par un être tel que Mme Roland ou M. Gros, le géomètre. Mais les yeux qui liront ceci s’ouvrent à peine à la lumière, je suppute que mes futurs lecteurs ont dix ou douze ans. Ai-je tiré tout le parti possible pour mon bonheur des positions où le hasard m’a placé pendant les neuf ans que je viens de passer à Paris ? Quel homme suis-je ? Ai-je du bon sens ? Ai-je du bon sens avec profondeur ? Ai-je un esprit remarquable ? En vérité, je n’en sais rien. Ému par ce qui m’arrive au jour le jour, je pense rarement à ces questions fondamentales, et alors mes jugements varient comme mon humeur. Mes jugements ne sont que des aperçus. Voyons si, en faisant mon examen de conscience, la plume à la main, j’arriverai à quelque chose de positif et qui reste longtemps vrai pour moi. Que penserai-je de ce que je me sens disposé à écrire en le relisant vers 1835, si je vis ? Sera-ce comme pour mes ouvrages imprimés ? J’ai un profond sentiment de tristesse quand faute d’autre livre je les relis. Je sens, depuis un mois que j’y pense, une répugnance réelle à écrire uniquement pour parler de moi, du nombre de mes chemises, de mes accidents d’amour-propre. D’un autre côté, je me trouve loin de la France[2], j’ai lu tous les livres amusants qui ont pénétré en ce pays. Toute la disposition de mon cœur était d’écrire un livre d’imagination sur une intrigue d’amour arrivée à Dresde, en août 1813, dans une maison voisine de la mienne, mais les petits devoirs de ma place m’interrompent assez souvent, ou, pour mieux dire, je ne puis jamais en prenant mon papier être sûr de passer une heure sans être interrompu. Cette petite contrariété éteint net l’imagination chez moi. Quand je reprends ma fiction, je suis dégoûté de ce que je pensais. À quoi un homme sage répondra qu’il faut se vaincre soi-même. Je répliquerai : il est trop tard, j’ai 49 ans ; après tant d’aventures, il est temps de songer à achever la vie le moins mal possible.

Ma principale objection n’était pas la vanité qu’il y a à écrire sa vie. Un livre sur un tel sujet est comme tous les autres ; on l’oublie bien vite, s’il est ennuyeux. Je craignais de déflorer les moments heureux que j’ai rencontrés, en les décrivant, en les anatomisant. Or, c’est ce que je ne ferai point, je sauterai le bonheur. Le génie poétique est mort, mais le génie du soupçon est venu au monde. Je suis profondément convaincu que le seul antidote qui puisse faire oublier au lecteur les éternels Je que l’auteur va écrire, c’est une parfaite sincérité. Aurai-je le courage de raconter les choses humiliantes sans les sauver par des préfaces infinies ? Je l’espère. Malgré les malheurs de mon ambition, je ne crois pas les hommes méchants, je ne me crois point persécuté par eux, je les regarde comme des machines poussées, en France, par la vanité et ailleurs par toutes les passions, la vanité y comprise. Je ne me connais point moi-même, et c’est ce qui quelquefois, la nuit quand j’y pense, me désole. Suis-je bon, méchant, spirituel, bête ? Ai-je su tirer un bon parti des hasards au milieu desquels m’a jeté et la toute-puissance de Napoléon (que toujours j’adorai) en 1810, et la chute que nous fîmes dans la boue en 1814, et notre effort pour en sortir en 1830 ? Je crains bien que non, j’ai agi par humeur, au hasard. Si quelqu’un m’avait demandé conseil sur ma propre position, j’en aurais souvent donné un d’une grande portée : des amis, rivaux d’esprit, m’ont fait compliment là-dessus..."

 

De 1836 à 1839, Stendhal revient en France et écrit les "Chroniques italiennes", les "Mémoires d’un touriste", et surtout "La Chartreuse de Parme", publiée en 1840, et dont Balzac fera l’éloge. Stendhal, dont la santé déclinait, s’apprêtait à reprendre du service pour le ministère des Affaires étrangères et à écrire une série de nouvelles pour la Revue des deux-mondes au moment de sa mort, le 23 mars 1842. Il commençait à peine à être connu comme écrivain, et il ne devint réellement célèbre que lorsque les efforts successifs de Renan, de Taine, de Paul Bourget puis de Maurice Barrés, firent éclater au grand jour l'écriture d'un immoraliste qui avait décidé, pour lui-même, d' "aller droit à l'objet"...

 

"La Chartreuse de Parme" (1839)

C'est en lisant d'authentiques chroniques italiennes que Stendhal conçoit l'idée de transposer en une chronique contemporaine des épisodes de la jeunesse d'Alexandre Farnèse: ce projet donne naissance, après le Rouge et le Noir, à un second chef-d'œuvre, la Chartreuse de Parme (1839). Napoléon, l'Italie, l'amour, l'ambition, l'énergie: les principaux thèmes stendhaliens se retrouvent dans cette confession romanesque d'une grande poésie qui vaut à l'auteur cet hommage de Balzac: «M. Beyle a fait un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre.». Contrastant avec la couleur sombre et le pessimisme du roman le Rouge et le Noir, l'Italie des premières campagnes de Bonaparte en 1796 offre un cadre éclatant aux premières pages du récit. Ce véritable hymne au bonheur qu'est la Chartreuse de Parme, écrit - ou plus précisément dicté - par l'auteur en moins de deux mois, relate sur un rythme allègre la quête du bonheur d'un héros jeune, généreux, énergique et amoureux, Fabrice del Dongo. Celui-ci, qui cherche une voie pour y investir son enthousiasme naturel, rêve de rejoindre Napoléon mais, quand il y parvient, c'est pour assister, sans y rien comprendre, à la défaite de Waterloo. Après l'échec politique, c'est l'amour seul qui désormais peut lui permettre d'atteindre le bonheur. Fabrice s'éprend de Clélia, mais sa ténacité a beau être grande, les obstacles se dressent nombreux entre eux; après avoir connu quelques instants d'un bonheur intense, les amants sont finalement séparés par le destin et se meurent prématurément chacun de leur côté: elle, mariée contre son cœur, lui, retiré dans la chartreuse de Parme. Le roman vaut, non seulement par la peinture de cet amour d'exception et par le tableau de la cour de Parme, qui semble flotter, indécise entre le XIXe siècle et la Renaissance, mais aussi par le portrait minutieux et subtile de deux personnages purement stendhaliens: une Sanseverina entière et ardente et un comte de Mosca, homme vieillissant en éternel amoureux...

 

Les pages consacrées à la bataille de Waterloo montre un Stendhal qui bouscule les traditions du récit historique, la bataille est ici vue par un combattant novice, et l'imagination travaille plus les impressions et les souvenirs personnels que l'héroïsme...

"Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop ; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.

– Les habits rouges ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l’escorte.

Et d’abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur ; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.

– Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité ; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :

– Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?

– Pardi, c’est le maréchal !

– Quel maréchal ?

– Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu’ici ?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves. Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres : le sang coulait dans la boue.

«Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire.» A ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout..."

 

Fabrice gagne la cour de Parme où sa tante est devenue duchesse Sanseverina : ne pouvant plus s'illustrer à la guerre, il embrasse la carrière d'ecclésiastique, mais la suite se révèle loin d'incarner l'existence d'un véritable prélat : il tue pour se défendre un comédien, Giletti, et la Sanseverina remue ciel et terre pour annuler la condamnation de Fabrice, et use de son emprise sur le prince de Parme, par l'entremise du comte Mosca, dans une scène brillante et pathétique...

"Le pauvre général Fontana montra sa figure pâle et totalement renversée, et ce fut avec l’air d’un homme à l’agonie qu’il prononça ces mots mal articulés :

– Son Excellence le comte Mosca sollicite l’honneur d’être introduit.

– Qu’il entre ! dit le prince en criant.

Et comme Mosca saluait :

– Eh bien ! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui prétend quitter Parme à l’instant pour aller s’établir à Naples, et qui par-dessus le marché me dit des impertinences.

– Comment ! dit Mosca pâlissant.

– Quoi ! vous ne saviez pas ce projet de départ ?

– Pas la première parole ; j’ai quitté Madame à six heures, joyeuse et contente.

Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D’abord il regarda Mosca ; sa pâleur croissante lui montra qu’il disait vrai et n’était point complice du coup de tête de la duchesse. «En ce cas, se dit-il, je la perds pour toujours ; plaisir et vengeance, tout s’envole en même temps. A Naples elle fera des épigrammes avec son neveu Fabrice sur la grande colère du petit prince de Parme.» Il regarda la duchesse ; le plus violent mépris et la colère se disputaient son coeur ; ses yeux étaient fixés en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette belle bouche exprimaient le dédain le plus amer. Toute cette figure disait : vil courtisan ! «Ainsi, pensa le prince, après l’avoir examinée, je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu’elle dira de mes juges à Naples… Et avec cet esprit et cette force de persuasion divine que le ciel lui a donnés, elle se fera croire de tout le monde. Je lui devrai la réputation d’un tyran ridicule qui se lève la nuit pour regarder sous son lit…» Alors, par une manoeuvre adroite et comme cherchant à se promener pour diminuer son agitation, le prince se plaça de nouveau devant la porte du cabinet ; le comte était à sa droite à trois pas de distance, pâle, défait et tellement tremblant qu’il fut obligé de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait occupé au commencement de l’audience, et que le prince dans un mouvement de colère avait poussé au loin. Le comte était amoureux. «Si la duchesse part je la suis, se disait-il ; mais voudra-t-elle de moi à sa suite ? voilà la question.» A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras croisés et serrés contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable ; une pâleur complète et profonde avait succédé aux vives couleurs qui naguère animaient cette tête sublime.

Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure rouge et l’air inquiet ; sa main gauche jouait d’une façon convulsive avec la croix attachée au grand cordon de son ordre qu’il portait sous l’habit ; de la main droite il se caressait le menton.

– Que faut-il faire ? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu’il faisait lui-même et entraîné par l’habitude de le consulter sur tout.

– Je n’en sais rien en vérité, Altesse Sérénissime, répondit le comte de l’air d’un homme qui rend le dernier soupir.

Il pouvait à peine prononcer les mots de sa réponse. Le ton de cette voix donna au prince la première consolation que son orgueil blessé eût trouvée dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase heureuse pour son amour-propre.

– Eh bien ! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois ; je veux bien faire abstraction complète de ma position dans le monde. Je vais parler comme un ami.

Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imité des temps heureux de Louis XIV :

– Comme un ami parlant à des amis, Madame la duchesse, ajouta-t-il, que faut-il faire pour vous faire oublier une résolution intempestive ?

– En vérité, je n’en sais rien, répondit la duchesse avec un grand soupir, en vérité je n’en sais rien, tant j’ai Parme en horreur.

Il n’y avait nulle intention d’épigramme dans ce mot, on voyait que la sincérité même parlait par sa bouche. Le comte se tourna vivement de son côté ; l’âme du courtisan était scandalisée : puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec beaucoup de dignité et de sang-froid le prince laissa passer un moment ; puis s’adressant au comte :

– Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout à fait hors d’elle-même ; c’est tout simple, elle adore son neveu.

Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus galant et en même temps de l’air que l’on prend pour citer le mot d’une comédie :

– Que faut-il faire pour plaire à ces beaux yeux ?

La duchesse avait eu le temps de réfléchir ; d’un ton ferme et lent, et comme si elle eût dicté son ultimatum, elle répondit :

– Son Altesse m’écrirait une lettre gracieuse, comme elle sait si bien les faire ; elle me dirait que, n’étant point convaincue de la culpabilité de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de l’archevêque, elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui présenter, et que cette procédure injuste n’aura aucune suite à l’avenir.

– Comment injuste ! s’écria le prince en rougissant jusqu’au blanc des yeux, et reprenant sa colère.

– Ce n’est pas tout ! répliqua la duchesse avec une fierté romaine ; dès ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est déjà onze heures et un quart ; dès ce soir Son Altesse Sérénissime enverra dire à la marquise Raversi qu’elle lui conseille d’aller à la campagne pour se délasser des fatigues qu’a dû lui causer un certain procès dont elle parlait dans son salon au commencement de la soirée.

Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux.

– Vit-on jamais une telle femme ?… s’écriait-il ; elle me manque de respect.

La duchesse répondit avec une grâce parfaite :

– De la vie je n’ai eu l’idée de manquer de respect à Son Altesse Sérénissime : Son Altesse a eu l’extrême condescendance de dire qu’elle parlait comme un ami à des amis. Je n’ai, du reste, aucune envie de rester à Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier mépris. 

Ce regard décida le prince, jusqu’ici fort incertain, quoique ces paroles eussent semblé annoncer un engagement ; il se moquait fort des paroles. Il y eut encore quelques mots d’échangés, mais enfin le comte Mosca reçut l’ordre d’écrire le billet gracieux sollicité par la duchesse. Il omit la phrase : Cette procédure injuste n’aura aucune suite à l’avenir. «Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne point signer la sentence qui lui sera présentée.»

Le prince le remercia d’un coup d’oeil en signant. Le comte eut grand tort, le prince était fatigué et eût tout signé ; il croyait se bien tirer de la scène, et toute l’affaire était dominée à ses yeux par ces mots : «Si la duchesse part, je

trouverai ma cour ennuyeuse avant huit jours.» Le comte remarqua que le maître corrigeait la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle marquait près de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrigée que l’envie pédantesque de faire preuve d’exactitude et de bon gouvernement. Quant à l’exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un pli ; le prince avait un plaisir particulier à exiler les gens..."

 

Mais Ranuce-Ernest IV ne tient pas parole et fait arrêter Fabrice et se contente de réduire sa peine de vingt à douze ans de forteresse. La fille du gouverneur de la prison, Clélia Conti, n'est pas insensible à la physionomie angélique du condamné et celui-ci, dans les murs de sa cellule, se laisse aller à rêver d'elle...

"... «Verrai-je Clélia ? se dit Fabrice en s’éveillant. Mais ces oiseaux sont-ils à elle ? » Les oiseaux commençaient à jeter des petits cris et à chanter, et à cette élévation c’était le seul bruit qui s’entendît dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveauté et de plaisir pour Fabrice que ce vaste silence qui régnait à cette hauteur : il écoutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour. «S’ils lui appartiennent, elle paraîtra un instant dans cette chambre, là sous ma fenêtre», et tout en examinant les immenses chaînes des Alpes, vis-à-vis le premier étage desquelles la citadelle de Parme semblait s’élever comme un ouvrage avancé, ses regards revenaient à chaque instant aux magnifiques cages de citronnier et de bois d’acajou qui, garnies de fils dorés, s’élevaient au milieu de la chambre fort claire, servant de volière. Ce que Fabrice n’apprit que plus tard, c’est que cette chambre était la seule du second étage du palais qui eût de l’ombre de onze heures à quatre ; elle était abritée par la tour Farnèse.

«Quel ne va pas être mon chagrin, se dit Fabrice, si au lieu de cette physionomie céleste et pensive que j’attends et qui rougira peut-être un peu si elle m’aperçoit, je vois arriver la grosse figure de quelque femme de chambre bien commune, chargée par procuration de soigner les oiseaux ! Mais si je vois Clélia, daignera-t-elle m’apercevoir ? Ma foi, il faut faire des indiscrétions pour être remarqué ; ma situation doit avoir quelques privilèges ; d’ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et si loin du monde ! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le général Conti et les autres misérables de cette espèce appellent un de leurs subordonnés… Mais elle a tant d’esprit, ou pour mieux dire tant d’âme, comme le suppose le comte, que peut-être, à ce qu’il dit, méprise-t-elle le métier de son père ; de là viendrait sa mélancolie ! Noble cause de tristesse ! Mais après tout, je ne suis point précisément un étranger pour elle. Avec quelle grâce pleine de modestie elle m’a salué hier soir ! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre près de Côme je lui dis : «Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous souviendrez-vous de ce nom : Fabrice del Dongo ?» L’aura-t-elle oublié ? elle était si jeune alors !

«Mais à propos, se dit Fabrice étonné en interrompant tout à coup le cours de ses pensées, j’oublie d’être en colère ! Serais-je un de ces grands courages comme l’antiquité en a montré quelques exemples au monde ? Suis-je un héros sans m’en douter ? Comment ! moi qui avais tant de peur de la prison, j’y suis, et je ne me souviens pas d’être triste ! c’est bien le cas de dire que la peur a été cent fois pire que le mal. Quoi ! j’ai besoin de me raisonner pour être affligé de cette prison, qui, comme le dit Blanès, peut durer dix ans comme dix mois ? Serait-ce l’étonnement de tout ce nouvel établissement qui me distrait de la peine que je devrais éprouver ? Peut-être que cette bonne humeur indépendante de ma volonté et peu raisonnable cessera tout à coup, peut-être en un instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais éprouver. «Dans tous les cas, il est bien étonnant d’être en prison et de devoir se raisonner pour être triste ! Ma foi, j’en reviens à ma supposition, peut-être que j’ai un grand caractère...."

 

La Sanseverina qui projette de faire évader Fabrice rencontre alors un obstacle imprévu, l'idylle naissante entre Fabrice et Clélia, malgré les obstacles. Il faut que Clélia participe au projet d'évasion pour que Fabrice consente à fuir, il gagne Belgirate, au bord du lac Majeur, mais en recouvrant la liberté, il a perdu le bonheur, et la duchesse tombe dans les tourments de la jalousie...

"On s’établit dans ce village enchanteur ; mais un chagrin mortel attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice était entièrement changé ; dès les premiers moments où il s’était réveillé de son sommeil, en quelque sorte léthargique, après sa fuite, la duchesse s’était aperçue qu’il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire. Le sentiment profond par lui caché avec beaucoup de soin était assez bizarre, ce n’était rien moins que ceci : il était au désespoir d’être hors de prison. Il se gardait bien d’avouer cette cause de sa tristesse, elle eût amené des questions auxquelles il ne voulait pas répondre.

– Mais quoi ! lui disait la duchesse étonnée, cette horrible sensation lorsque la faim te forçait à te nourrir, pour ne pas tomber, d’un de ces mets détestables fournis par la cuisine de la prison, cette sensation, y a-t-il ici quelque goût singulier, est-ce que je m’empoisonne en cet instant, cette sensation ne te fait pas horreur ?

– Je pensais à la mort, répondait Fabrice, comme je suppose qu’y pensent les soldats : c’était une chose possible que je pensais bien éviter par mon adresse.

Ainsi quelle inquiétude, quelle douleur pour la duchesse ! Cet être adoré, singulier, vif, original, était désormais sous ses yeux en proie à une rêverie profonde ; il préférait la solitude même au plaisir de parler de toutes choses, et à coeur ouvert, à la meilleure amie qu’il eût au monde. Toujours il était bon, empressé, reconnaissant auprès de la duchesse, il eût comme jadis donné cent fois sa vie pour elle ; mais son âme était ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce lac sublime sans se dire une parole. La conversation, l’échange de pensées froides désormais possible entre eux, eût peut-être semblé agréable à d’autres : mais eux se souvenaient encore, la duchesse surtout, de ce qu’était leur conversation avant ce fatal combat avec Giletti qui les avait séparés. Fabrice devait à la duchesse l’histoire des neuf mois passés dans une horrible prison, et il se trouvait que sur ce séjour il n’avait à dire que des paroles brèves et incomplètes. «Voilà ce qui devait arriver tôt ou tard, se disait la duchesse avec une tristesse sombre. Le chagrin m’a vieillie, ou bien il aime réellement, et je n’ai plus que la seconde place dans son coeur.»

Avilie, atterrée par ce plus grand des chagrins possibles, la duchesse se disait quelquefois : «Si le ciel voulait que Ferrante fût devenu tout à fait fou ou manquât de courage, il me semble que je serais moins malheureuse.» Dès ce moment ce demi-remords empoisonna l’estime que la duchesse avait pour son propre caractère. «Ainsi, se disait-elle avec amertume, je me repens d’une résolution prise : Je ne suis donc plus une del Dongo !

«Le ciel l’a voulu, reprenait-elle : Fabrice est amoureux, et de quel droit voudrais-je qu’il ne fût pas amoureux ? Une seule parole d’amour véritable a-t-elle jamais été échangée entre nous ?»

Cette idée si raisonnable lui ôta le sommeil, et enfin ce qui montrait que la vieillesse et l’affaiblissement de l’âme étaient arrivées pour elle avec la perspective d’une illustre vengeance, elle était cent fois plus malheureuse à Belgirate qu’à Parme. Quant à la personne qui pouvait causer l’étrange rêverie de Fabrice, il n’était guère possible d’avoir des doutes raisonnables : Clélia Conti, cette fille si pieuse, avait trahi son père puisqu’elle avait consenti à enivrer la garnison, et jamais Fabrice ne parlait de Clélia ! « Mais, ajoutait la duchesse se frappant la poitrine avec désespoir, si la garnison n’eût pas été enivrée, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles ; ainsi c'est elle qui l'a sauvé ! »...

 

"Chroniques italiennes" (1829-1855)

Les "Chroniques" se donnent pour des "traductions fidèles" d'anciens manuscrits qui révèlent l'Italie passionnée et sanglante de la Renaissance ("Vanina Vanini", "La Duchesse de Palliano", "San Francesco a Ripa", "Trop de faveur tue", "Les Cenci", "L'abbesse de Castro", "Vittoria Accoramboni"), mais aussi celle des XVIIIe ("Suora Scolastica") et XIXe ("Le coffre et le revenant"), la passion à l'état brut telle que l'aimait Stendhal, et au centre de celle-ci, des portraits de femmes belles et ardentes, Vittoria Accoramboni, Béatrix Cenci, Violante de Condone, Hélène de Campireali...

 

"Un soir d’été, vers minuit, la fenêtre d’Hélène était ouverte, la jeune fille respirait la brise de mer qui se fait fort bien sentir sur la colline d’Albano, quoique cette ville soit séparée de la mer par une plaine de trois lieues. La nuit était sombre, le silence profond ; on eût entendu tomber une feuille. Hélène, appuyée sur sa fenêtre, pensait peut-être à Jules, lorsqu’elle entrevit quelque chose comme l’aile silencieuse d’un oiseau de nuit qui passait doucement tout contre sa fenêtre. Elle se retira effrayée. L’idée ne lui vint point que cet objet pût être présenté par quelque passant : le second étage du palais où se trouvait sa fenêtre était à plus de cinquante pieds de terre. Tout à coup, elle crut reconnaître un bouquet dans cette chose singulière qui, au milieu d’un profond silence, passait et repassait devant la fenêtre sur laquelle elle était appuyée ; son coeur battit avec violence. Ce bouquet lui sembla fixé à l’extrémité de deux ou trois de ces cannes, espèce de grands joncs, assez semblables au bambou, qui croissent dans la campagne de Rome, et donnent des tiges de vingt à trente pieds. La faiblesse des cannes et la brise assez forte faisaient que Jules avait quelque difficulté à maintenir son bouquet exactement vis-à-vis la fenêtre où il supposait qu’Hélène pouvait se trouver, et d’ailleurs, la nuit était tellement sombre, que de la rue l’on ne pouvait rien apercevoir à une telle hauteur. Immobile devant sa fenêtre, Hélène était profondément agitée. Prendre ce bouquet, n’était-ce pas un aveu ? Elle n’éprouvait d’ailleurs aucun des sentiments qu’une aventure de ce genre ferait naître, de nos jours, chez une jeune fille de la haute société, préparée à la vie par une belle éducation. Comme son père et son frère Fabio étaient dans la maison, sa première pensée fut que le moindre bruit serait suivi d’un coup d’arquebuse dirigé sur Jules ; elle eut pitié du danger que courait ce pauvre jeune homme. Sa seconde pensée fut que, quoiqu’elle le connût encore bien peu, il était pourtant l’être au monde qu’elle aimait le mieux après sa famille. Enfin, après quelques minutes d’hésitation, elle prit le bouquet, et, en touchant les fleurs dans l’obscurité profonde, elle sentit qu’un billet était attaché à la tige d’une fleur ; elle courut sur le grand escalier pour lire ce billet à la lueur de la lampe qui veillait devant l’image de la Madone. « Imprudente ! se dit-elle lorsque les premières lignes l’eurent fait rougir de bonheur, si l’on me voit, je suis perdue, et ma famille persécutera à jamais ce pauvre jeune homme. » Elle revint dans sa chambre et alluma sa lampe. Ce moment fut délicieux pour Jules, qui, honteux de sa démarche et comme pour se cacher même dans la profonde nuit, s’était collé au tronc énorme d’un de ces chênes verts aux formes bizarres qui existent encore aujourd’hui vis-à-vis le palais Campireali...."

 

"Lucien Leuwen" (1855)

Roman posthume de Stendhal qui restera inachevé mais entendait peindre, à côté d'une histoire d'amour, la société ultra de province, les intrigues parisiennes et romaines vues par un jeune homme qui possède encore quelque "délicatesse d'âme". Lucien Leuwen, renvoyé de l'École polytechnique en 1832 pour opinions républicaines, est un jeune homme élégant et distingué que son père, puissant banquier, parvient à faire nommer sous-lieutenant dans un régiment de Nancy : il y découvre une société provinciale légitimiste qui vit dans la crainte de la dénonciation, une armée qui ne sert pas tant à faire la guerre qu'à écraser les soulèvements, échoue dans son projet d'enlever la belle Madame de Chasteller, portrait de Mathilde Viscontini, la maîtresse italienne de Stendhal. Le voici fuyant vers Paris et découvrant les pratiques électorales de l'époque, puis la mort de son père...

 

"..Madame de Chasteller se rapprocha du groupe de madame de Serpierre comme celle-ci continuait à très haute voix ses réflexions critiques et monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les compliments fades et exagérés qui passent pour du savoir-vivre en province. Lucien fut heureux de trouver madame de Serpierre bien ridicule. Un quart d’heure plus tôt, il eût ri de grand coeur ; maintenant cette femme méchante lui fit l’effet d’une pierre de plus que l’on trouve dans un mauvais chemin de montagne. Pendant toutes ces politesses infinies auxquelles madame de Chasteller était bien obligée de répondre, Lucien eut tout le loisir de la regarder. Le teint de madame de Chasteller avait cette fraîcheur inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée pour être troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d’un bal de province. Lucien lui sut gré de cette expression, toute de son invention. Il était absorbé dans son admiration, lorsque les yeux de cette beauté pâle se tournèrent sur lui ; il ne put soutenir leur éclat ; ils étaient tellement beaux et simples dans leurs mouvements ! Sans y songer, Lucien restait immobile, à trois pas de madame de Chasteller, à la place où son regard l’avait surpris.

Il n’y avait plus rien chez lui de l’enjouement et de l’assurance brillante de l’homme à la mode ; il ne songeait plus à plaire au public, et, s’il se souvenait de l’existence de ce monstre, ce n’était que pour craindre ses réflexions. N’était-ce pas ce public qui lui nommait sans cesse M. Thomas de Busant ? Au lieu de soutenir son courage par l’action, Lucien, en ce moment critique, avait la faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse et du malheur d’aimer, il se disait qu’il n’avait jamais rencontré une physionomie aussi céleste ; il se livrait au plaisir de détailler cette beauté, et sa gaucherie s’en augmentait. Sous ses yeux, madame de Chasteller promit une contredanse à M. d’Antin, et, depuis un quart d’heure, Lucien avait décidé de solliciter cette contredanse. « Jusqu’ici, se dit-il en se voyant enlever madame de Chasteller, l’affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j’ai rencontrées m’a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de madame de Chasteller se change, lorsqu’elle est obligée de parler ou d’agir, en une grâce dont je n’avais pas même l’idée. » 

Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien, immobile et droit comme un piquet, avait tout l’air d’un niais. Madame de Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à Lucien, les yeux de notre héros s’attachaient à cette main, qu’il suivait constamment. Toute cette timidité fut remarquée par madame de Chasteller, chez laquelle on parlait tous les jours de Lucien. Notre sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l’idée cruelle que tout ce qui ne dansait pas l’observait avec des yeux ennemis et lui cherchait des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour indisposer contre lui, et jusqu’à la violence, tout ce qui, dans ce bal, n’appartenait pas à la très haute société. C’était une remarque déjà ancienne pour Lucien, que moins il y a d’esprit dans l’ultracisme, plus il est furibond.

Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées ; il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de madame de Chasteller. « Quelle honte, dit tout à coup le parti contraire à l’amour ; quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement qu’il pouvait dire sincère ! Il n’a plus d’yeux que pour les grâces d’une petite légitimiste de province, garnie d’une âme qui préfère bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de deux cent mille nobles ou… avant celui des autres trente millions de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégiés ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m’offrir des jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs ; en un mot, des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des courtisans de Louis-Philippe ne raisonne pas autrement.» 

Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n’était rien moins que riante, tandis qu’il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où figurait madame de Chasteller. Aussitôt le parti de l’amour, pour réfuter la raison, le porta à prier madame de Chasteller à danser. Elle le regarda ; mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard ; il en fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel, dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres. Et le beau cheval de ce jeune officier devenait ombrageux précisément quand elle pouvait l’apercevoir ! Il était clair que le maître du cheval voulait faire croire qu’il était occupé d’elle au moins lorsqu’il passait dans la rue de la Pompe, et elle n’en était point scandalisée ; elle ne le trouvait point impertinent. Il est vrai que, placé auprès d’elle au dîner chez madame de Serpierre, il avait paru absolument dénué d’esprit et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en conduisant la barque sur l’étang de la Commanderie, mais c’était de cette bravoure froide que peut avoir un homme de cinquante ans...." 


Prosper Mérimée (1803-1870)

"Je ne parle pas des vallées, ni des montagnes, ni des sites tous les mêmes et conséquemment horriblement monotones [...], mais je parle de la pure nature de l'HOMME. Ce mammifère est vraiment fort curieux ici et je ne me lasse pas de me faire conter des histoires de vendettes.." - Comme Stendhal, de vingt ans son aîné et avec lequel il fut particulièrement lié à partir de 1822, Mérimée contrôle sans cesse sa sensibilité et ses tendances romantiques, l'intelligence critique, le scepticisme, le goût de la chose vue lui donnent un détachement constant, souvent ironique. Prosper Mérimée, né à Paris en 1803, débute dans les lettres par deux mystifications : "Le Théâtre de Clara Gazul" (1825), courtes pièces colorées soit-disant traduites de l'espagnol,  et "la Guzla" (1827), recueil de ballades que beaucoup crurent authentiquement illyriennes. Il s'oriente ensuite avec succès vers le roman historique, passion de ses contemporains, avec "la Chronique du règne de Charles IX" (1829), puis trouve dans le genre littéraire de la nouvelle un cadre qui s'accorde parfaitement avec son tempérament, la densité, la concision, la production d'un effet immédiat et décisif; "Mosaïque" (1833) rassemble plusieurs récits assez courts dont "Mateo Falcone" est le plus connu, "L'Enlèvement de la redoute" évoque la campagne de Russie, "Tamango" la traite des Noirs, "Le Vase étrusque" en 1830 et "La Double Méprise" en 1833. En 1834, il est nommé inspecteur général des monuments historiques et entreprend de nombreux voyages en France et à l'étranger (Angleterre, Espagne, Italie, Grèce, Orient). En 1840, paraît "Colomba" et, en 1845, "Carmen". Esprit curieux, il s'intéresse à la littérature russe qu'il contribue à faire connaître en France (il traduit Gogol, Pouchkine, Tourguenieff). Dans le sillage de Stendhal, Mérimée intensifie ses relations mondaines, jeux littéraires du salon Delécluze dans les années 1820, salon du baron naturaliste Georges Cuvier en 1829, où règne Sophie Duvaucel, puis rencontre avec Victor Hugo et ses intimes, rapprochement avec Eugène Delacroix, et toute la petite colonie anglaise qui peuple les salons d'une Restauration par ailleurs si conformiste. Vers 1830, Mérimée se laisse aller à l'instar de Stendhal et prend pour maîtresse, non exclusive mais régulière, une certaine Céline Cayot, connue des amateurs de demi-mondaines, puis les liens se distendent entre les deux grands "dégoûtés", la mort emporte Stendhal en 1842. L'avènement du second Empire et l'amitié d'Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III et  impératrice des Français du 29 janvier 1853 au 4 septembre 1870, lui valent de fréquenter les Tuileries et d'être nommé sénateur. Il meurt a Cannes, en septembre 1870. Contemporain des grands romantiques, né un an après Victor Hugo, Mérimée a écrit la presque totalité de son œuvre avant 1850. Pourtant l'influence romantique le marque assez peu, sauf dans ses premiers romans qui s'attachent à faire revivre, à travers les siècles et dans leur vérité colorée, des époques où se déchaînaient les passions, et dans plusieurs de ses récits qui témoignent de son goût pour le fantastique ("Les Âmes du Purgatoire", 1834, "La Vénus d'Ille", 1837, "Lokis", 1869). Contrairement à la plupart de ses contemporains, il a le souci d'être impersonnel. Même dans l'évocation d'une scène pathétique, il n'a garde de se laisser gagner par l'émotion et se retranche derrière l'exactitude sobre de sa peinture, parfois jusqu'à la sécheresse. Son honnêteté d'érudit ne saurait se contenter de la couleur locale clinquante et superficielle qui s'étale dans la plupart des drames romantiques. Il a écrit "Colomba" au retour d'un voyage en Corse, après avoir rendu visite à Colomba Carabelli, l'héroïne de l'histoire vécue qui lui servit de modèle. Dans les limites de la nouvelle, plus étroites que celles d'un roman, il campe en quelques traits le paysage et les personnages, dont la psychologie s'exprime par le comportement saisi dans sa vérité pittoresque, et il fait progresser rigoureusement l'intrigue. Son art lucide, mesuré, équilibré s'apparente à l'art classique, l'intelligence y semble plus sollicitée que la sensibilité...

 

"Mateo Falcone" (1829)

C'est une des plus célèbres nouvelles de Mérimée, tant pour son intensité dramatique que pour sa rigueur de style, et le personnage du père, taciturne et intraitable, est une grande figure de la littérature. Le cadre est celui du maquis de Porto Vecchio. Après avoir aidé un fugitif à se cacher, un enfant de dix ans, le petit Fortunato, l'a livré aux soldats lancés à sa poursuite. Son père, Mateo Falcone, vient d'apprendre cette trahison. Le cadre est esquissé très légèrement dans sa note originale, les mœurs patriarcales nous sont suggérées par cette autorité absolue du père de famille, l'âme corse apparaît avec ses dominantes : l'inflexible sentiment de l'honneur, la foi, un peu étroite mais fervente. Mérimée restitue la couleur locale. Le pathétique est puissant et discret. Le désespoir de l'enfant à bout de larmes, repentant et non révolté, le désarroi presque muet de la mère, la froide et méthodique détermination de ce justicier inhumain dont le dessein se dévoile progressivement, touchent d'autant plus que Mérimée se contente de nous faire assister objectivement au drame, l'exécution de l'enfant...

"« Holà ! eh ! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave ? C’est moi, je suis Gamba, ton cousin. » 

Mateo, sans répondre un mot, s’était arrêté, et, à mesure que l’autre parlait, il relevait doucement le canon de son fusil, de sorte qu’il était dirigé vers le ciel au moment où l’adjudant le joignit. 

« Bonjour frère, dit l’adjudant en lui tendant la main. Il y a bien longtemps que je ne t’ai vu. 

– Bonjour frère ! 

– J’étais venu pour te dire bonjour en passant, et à ma cousine Pepa. Nous avons fait une longue traite aujourd’hui ; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d’empoigner Gianetto Sanpiero. 

– Dieu soit loué ! s’écria Giuseppa. Il nous a volé une chèvre laitière la semaine passée. » 

Ces mots réjouirent Gamba. 

« Pauvre diable ! dit Mateo, il avait faim. 

– Le drôle s’est défendu comme un lion, poursuivit l’adjudant un peu mortifié ; il m’a tué un de mes voltigeurs, et, non content de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon ; mais il n’y a pas grand mal, ce n’était qu’un Français. Ensuite, il s’était si bien caché, que le diable ne l’aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l’aurais jamais pu trouver. 

– Fortunato ! s’écria Mateo. 

– Fortunato ! répéta Giuseppa. 

– Oui, le Gianetto s’était caché sous ce tas de foin là-bas ; mais mon petit cousin m’a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporal, afin qu’il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j’enverrai à M. l’avocat général. 

– Malédiction ! » dit tout bas Mateo. 

Ils avaient rejoint le détachement. Gianetto était déjà couché sur la litière et prêt à partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d’un sourire étrange ; puis, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en disant : 

« Maison d’un traître ! » 

Il n’y avait qu’un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le mot de traître en l’appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet, qui n’aurait pas eu besoin d’être répété, aurait immédiatement payé l’insulte. Cependant Mateo ne fit pas d’autre geste que celui de porter sa main à son front comme un homme accablé. Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père. Il reparut bientôt avec une jatte de lait, qu’il présenta les yeux baissés à Gianetto. 

« Loin de moi ! » lui cria le proscrit d’une voix foudroyante. 

Puis, se tournant vers un des voltigeurs : 

« Camarade, donne-moi à boire », dit-il. 

Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l’eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d’échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu’on lui attachât les mains de manière qu’il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos. 

« J’aime, disait-il, à être couché à mon aise. » 

On s’empressa de le satisfaire ; puis l’adjudant donna le signal du départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine. Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrît la bouche. L’enfant regardait d’un oeil inquiet tantôt sa mère et tantôt son père, qui, s’appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée. 

« Tu commences bien ! dit enfin Mateo d’une voix calme, mais effrayante pour qui connaissait l’homme. 

– Mon père ! » s’écria l’enfant en s’avançant les larmes aux yeux comme pour se jeter à ses genoux. 

Mais Mateo lui cria : 

« Arrière de moi ! » 

Et l’enfant s’arrêta et sanglota, immobile, à quelques pas de son père. 

Giuseppa s’approcha. Elle venait d’apercevoir la chaîne de la montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortunato. 

« Qui t’a donné cette montre ? demanda-t-elle d’un ton sévère. 

– Mon cousin l’adjudant. » 

Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces. 

« Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi ? » 

Les joues brunes de Giuseppa devinrent d’un rouge de brique. 

« Que dis-tu, Mateo ? et sais-tu bien à qui tu parles ? 

– Eh bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison. » 

Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le jeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant à Fortunato de le suivre. L’enfant obéit. 

Giuseppa courut après Mateo et lui saisit le bras. 

« C’est ton fils, lui dit-elle d’une voix tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son âme. 

– Laisse-moi, répondit Mateo : je suis son père. » 

Giuseppa embrassa son fils et entra en pleurant dans sa cabane. Elle se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sentier et ne s’arrêta que dans un petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de son fusil et la trouva molle et facile à creuser. L’endroit lui parut convenable pour son dessein. 

« Fortunato, va auprès de cette grosse pierre. » 

L’enfant fit ce qu’il lui commandait, puis il s’agenouilla. 

« Dis tes prières. 

– Mon père, mon père, ne me tuez pas. 

– Dis tes prières ! » répéta Mateo d’une voix terrible. 

L’enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater et le Credo. Le père, d’une voix forte, répondait Amen ! à la fin de chaque prière. 

« Sont-ce là toutes les prières que tu sais ? 

– Mon père, je sais encore l’Ave Maria et la litanie que ma tante m’a apprise. 

– Elle est bien longue, n’importe. » 

L’enfant acheva la litanie d’une voix éteinte. 

« As-tu fini ? 

– Oh ! mon père, grâce ! pardonnez-moi ! Je ne le ferai plus ! Je prierai tant mon cousin le caporal qu’on fera grâce au Gianetto ! » 

Il parlait encore ; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant : 

« Que Dieu te pardonne ! » 

L’enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son père ; mais il n’en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Fortunato tomba roide mort..."

 

"Les Âmes du Purgatoire" (1834)

S'il a hérité du courage de son père, Don Juan de Mañara n'a pas suivi I'exemple de piété que lui donnait sa mère, piété forgée autour d'un tableau représentant les âmes du Purgatoire. Ses instincts et la mauvaise influence d'un de ses amis, Don Garcia,  ont fait de lui un séducteur et un bretteur sans vergogne. Une nuit, à Séville, il se dispose à enlever une religieuse, Doña Teresa, tue sa soeur et son père et fuit combattre dans les Flandres. De retour à Séville, il récapitule ses nombreux méfaits, compte que seul Dieu n'est pas encore au nombre de ses victimes, mais le Tableau de sa jeunesse le hante, une vision surnaturelle et funèbre accroît son mal-être, quelque soient ses crimes, peut-il être sauvé? 

"Aussitôt que le jour parut il se leva à la hâte et sortit pour aller chasser. L’exercice et l’air frais du matin le calmèrent peu à peu, et les impressions excitées par la vue du tableau avaient disparu lorsqu’il rentra dans son château. Il se mit à table et but beaucoup. Déjà il était un peu étourdi lorsqu’il alla se coucher. Par son ordre un lit lui avait été préparé dans une autre chambre, et l’on pense bien qu’il n’eut garde d’y faire porter le tableau ; mais il en avait gardé le souvenir, qui fut assez puissant pour le tenir encore éveillé pendant une partie de la nuit. Au reste, ces terreurs ne lui inspirèrent pas le repentir de sa vie passée. Il s’occupait toujours de l’enlèvement qu’il avait projeté ; et, après avoir donné tous les ordres nécessaires à ses domestiques, il partit seul pour Séville par la grande chaleur du jour afin de n’y arriver qu’à la nuit. Effectivement il était nuit noire quand il passa près de la tour de del Lloro, où un de ses domestiques l’attendait. Il lui remit son cheval, s’informa si la litière et les mules étaient prêtes. Suivant ses ordres, elles devaient l’attendre dans une rue assez voisine du couvent pour qu’il pût s’y rendre promptement à pied avec Teresa, et cependant pas assez près pour exciter les soupçons de la ronde, si elle venait à les rencontrer. Tout était prêt, ses instructions avaient été exécutées à la lettre. Il vit qu’il avait encore une heure à attendre avant de pouvoir donner le signal convenu à Teresa. Son domestique lui jeta un grand manteau brun sur les épaules, et il entra seul dans Séville par la porte de Triana, se cachant la figure de manière à n’être pas reconnu. La chaleur et la fatigue le forcèrent de s’asseoir sur un banc dans une rue déserte. Là il se mit à siffler et fredonner les airs qui lui revinrent à la mémoire. De temps en temps il consultait sa montre et voyait avec chagrin que l’aiguille n’avançait pas au gré de son impatience... 

Tout à coup une musique lugubre et solennelle vint frapper son oreille. Il distingua d’abord les chants que l’Église a consacrés aux enterrements. Bientôt une procession tourna le coin de la rue et s’avança vers lui. Deux longues files de pénitents portant des cierges allumés précédaient une bière couverte de velours noir et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe blanche et l’épée au côté. La marche était fermée par deux files de pénitents en deuil et portant des cierges comme les premiers. Tout ce convoi s’avançait lentement et gravement. On n’entendait pas le bruit des pas sur le pavé, et l’on eût dit que chaque figure glissait plutôt qu’elle ne marchait. Les plis longs et roides des robes et des manteaux semblaient aussi immobiles que les vêtements de marbre des statues. À ce spectacle, don Juan éprouva d’abord cette espèce de dégoût que l’idée de la mort inspire à un épicurien. Il se leva et voulut s’éloigner, mais le nombre des pénitents et la pompe du cortège le surprirent et piquèrent sa curiosité. La procession se dirigeant vers une église voisine dont les portes venaient de s’ouvrir avec bruit, don Juan arrêta par la manche une des figures qui portaient des cierges et lui demanda poliment quelle était la personne qu’on allait enterrer. Le pénitent leva la tête : sa figure était pâle et décharnée comme celle d’un homme qui sort d’une longue et douloureuse maladie. Il répondit d’une voix sépulcrale :

- C’est le comte don Juan de Maraña.

Cette étrange réponse fit dresser les cheveux sur la tête de don Juan ; mais l’instant d’après il reprit son sang-froid et se mit à sourire.

- J’aurai mal entendu, se dit-il, ou ce vieillard se sera trompé.

Il entra dans l’église en même temps que la procession. Les chants funèbres recommencèrent, accompagnés par le son éclatant de l’orgue ; et des prêtres vêtus de chapes de deuil entonnèrent le De profundis. Malgré ses efforts pour paraître calme, don Juan sentit son sang se figer. S’approchant d’un autre pénitent, il lui dit :

- Quel est donc le mort que l’on enterre ?

- Le comte don Juan de Maraña, répondit le pénitent d’une voix creuse et effrayante.

Don Juan s’appuya contre une colonne pour ne pas tomber. Il se sentait défaillir, et tout son courage l’avait abandonné. Cependant le service continuait, et les voûtes de l’église grossissaient encore les éclats de l’orgue et des voix qui chantaient le terrible Dies irae. Il lui semblait entendre les choeurs des anges au jugement dernier. Enfin, faisant un effort. il saisit la main d’un prêtre qui passait près de lui. Cette main était froide comme du marbre.

- Au nom du ciel ! mon père, s’écria-t-il, pour qui priez-vous ici, et qui êtes-vous?

- Nous prions pour le comte don Juan de Maraña, répondit le prêtre en le regardant fixement avec une expression de douleur. Nous prions pour son âme, qui est en péché mortel, et nous sommes des âmes que les messes et les prières de sa mère ont tirées des flammes du purgatoire. Nous payons au fils la dette de la mère ; mais cette messe, c’est la dernière qu’il nous est permis de dire pour l’âme du comte don Juan de Maraña.

En ce moment l’horloge de l’église sonna un coup : c’était l’heure fixée pour l’enlèvement de Teresa.

- Le temps est venu, s’écria une voix qui partait d’un angle obscur de l’église, le temps est venu ! est-il à nous ?

Don Juan tourna la tête et vit une apparition horrible. Don Garcia, pâle et sanglant, s’avançait avec le capitaine Gomare, dont les traits étaient encore agités d’horribles convulsions. Ils se dirigèrent tous deux vers la bière, et don Garcia, en jetant le couvercle à terre avec violence, répéta : « Est-il à nous ? » En même temps un serpent gigantesque s’éleva derrière lui, et, le dépassant, de plusieurs pieds, semblait prêt à s’élancer dans la bière... Don Juan s’écria : « Jésus ! »et tomba évanoui sur le pavé...."

 

"Colomba" (1840)

Une nouvelle et une tragédie parfaitement élaborée, l'atmosphère est construite avec détails autour de Colomba, la vierge vengeresse. Quelques années après Waterloo, un lieutenant corse en demi-solde, Orso Della Rebbia, regagne son pays natal. Pendant la traversée, il a fait la connaissance d'un colonel irlandais et de sa fille, miss Lydia Nevil, dont il s'est épris. Mais dans son village de Pietranera, au nord de Bastia, il trouve une atmosphère dramatique d'état de siège, entretenue par sa sœur Colomba. Leur père, le colonel della Rebbia, a été assassiné deux ans auparavant, l'enquête a conclu à la culpabilité d'un bandit tué peu après, mais d'après Colomba le véritable assassin est le chef d'une famille rivale, l'avocat Barricini, et elle pousse Orso à la vengeance. Orso est certes un brave, mais il considère la vendetta comme une survivance barbare; ses années de service lui ont appris le respect de la discipline et de la légalité ; en outre son amour est en jeu, et la pensée de Lydia Nevil l'aide à résister à l'influence de Colomba ; enfin et surtout il ne peut croire à la culpabilité des Barricini. Le préfet tente de rétablir la paix entre les deux familles, lorsqu'un bandit mandé par Colomba, Brandolaccio, apporte des révélations accablantes pour les Barricini. A la suite d'une scène violente, Orso provoque en duel un des fils de son ennemi, Orlanduccio, qui refuse ce combat loyal. Alors Colomba intervient de nouveau...

 

Avec un art consommé de l'intrigue, Mérimée nous montre une Colomba prête à tout pour pousser son frère à la vendetta..

"Orso s’étant retiré dans sa chambre, Colomba envoya coucher Saveria et les bergers, et demeura seule dans la cuisine où se préparait le bruccio. De temps en temps elle prêtait l’oreille et paraissait attendre impatiemment que son frère se fût couché. Lorsqu’elle le crut enfin endormi, elle prit un couteau, s’assura qu’il était tranchant, mit ses petits pieds dans de gros souliers, et, sans faire le moindre bruit, elle entra dans le jardin. Le jardin, fermé de murs, touchait à un terrain assez vaste, enclos de haies, où l’on mettait les chevaux, car les chevaux corses ne connaissent guère l’écurie. En général on les lâche dans un champ et l’on s’en rapporte à leur intelligence pour trouver à se nourrir et à s’abriter contre le froid et la pluie.

Colomba ouvrit la porte du jardin avec la même précaution, entra dans l’enclos, et en sifflant doucement elle attira près d’elle les chevaux, à qui elle portait souvent du pain et du sel. Dès que le cheval noir fut à sa portée, elle le saisit fortement par la crinière et lui fendit l’oreille avec son couteau. Le cheval fit un bond terrible et s’enfuit en faisant entendre ce cri aigu qu’une vive douleur arrache quelquefois aux animaux de son espèce. Satisfaite alors, Colomba rentrait dans le jardin, lorsque Orso ouvrit sa fenêtre et cria : «Qui va là ?» En même temps elle entendit qu’il armait son fusil. Heureusement pour elle, la porte du jardin était dans une obscurité complète, et un grand figuier la couvrait en partie. Bientôt, aux lueurs intermittentes qu’elle vit briller dans la chambre de son frère, elle conclut qu’il cherchait à rallumer sa lampe. Elle s’empressa alors de fermer la porte du jardin, et se glissant le long des murs, de façon que son costume noir se confondît avec le feuillage sombre des espaliers, elle parvint à rentrer dans la cuisine quelques moments avant qu’Orso ne parût.

« Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-elle.

– Il m’a semblé, dit Orso, qu’on ouvrait la porte du jardin.

– Impossible. Le chien aurait aboyé. Au reste, allons voir. »

Orso fit le tour du jardin, et après avoir constaté que la porte extérieure était bien fermée, un peu honteux de cette fausse alerte, il se disposa à regagner sa chambre. 

« J’aime à voir, mon frère, dit Colomba, que vous devenez prudent, comme on doit l’être dans votre position.

– Tu me formes, répondit Orso. Bonsoir. »

Le matin avec l’aube Orso s’était levé, prêt à partir. Son costume annonçait à la fois la prétention à l’élégance d’un homme qui va se présenter devant une femme à qui il veut plaire, et la prudence d’un Corse en vendette. Par-dessus une redingote bleue bien serrée à la taille, il portait en bandoulière une petite boîte de fer-blanc contenant des cartouches, suspendue à un cordon de soie verte ; son stylet était placé dans une poche de côté, et il tenait à la main le beau fusil de Manton chargé à balles. Pendant qu’il prenait à la hâte une tasse de café versée par Colomba, un berger était sorti pour seller et brider le cheval. Orso et sa soeur le suivirent de près et entrèrent dans l’enclos. Le berger s’était emparé du cheval, mais il avait laissé tomber selle et bride, et paraissait saisi d’horreur, pendant que le cheval, qui se souvenait de la blessure de la nuit précédente et qui craignait pour son autre oreille, se cabrait, ruait, hennissait, faisait le diable à quatre.

« Allons, dépêche-toi, lui cria Orso. 

– Ha ! Ors’ Anton’ ! ha ! Ors’ Anton’ ! s’écriait le berger, sang de la Madone ! etc. » C’étaient des imprécations sans nombre et sans fin, dont la plupart ne pourraient se traduire.

« Qu’est-il donc arrivé ? » demanda Colomba.

Tout le monde s’approcha du cheval, et, le voyant sanglant et l’oreille fendue, ce fut une exclamation générale de surprise et d’indignation. Il faut savoir que mutiler le cheval de son ennemi est, pour les Corses, à la fois une vengeance, un défi et une menace de mort. «Rien qu’un coup de fusil n’est capable d’expier ce forfait.» Bien qu’Orso, qui avait longtemps vécu sur le continent, sentît moins qu’un autre l’énormité de l’outrage, cependant, si dans ce moment quelque barriciniste se fût présenté à lui, il est probable qu’il lui eût fait immédiatement expier une insulte qu’il attribuait à ses ennemis.

« Les lâches coquins ! s’écria-t-il, se venger sur une pauvre bête, lorsqu’ils n’osent me rencontrer en face !

– Qu’attendons-nous ? s’écria Colomba impétueusement.

Ils viennent nous provoquer, mutiler nos chevaux, et nous ne leur répondrions pas ! Êtes-vous hommes ?

– Vengeance ! répondirent les bergers. Promenons le cheval dans le village et donnons l’assaut à leur maison.

– Il y a une grange couverte de paille qui touche à leur tour, dit le vieux Polo Griffo, en un tour de main je la ferai flamber. »

Un autre proposait d’aller chercher les échelles du clocher de l’église ; un troisième, d’enfoncer les portes de la maison Barricini au moyen d’une poutre déposée sur la place et destinée à quelque bâtiment en construction. Au milieu de toutes ces voix furieuses, on entendait celle de Colomba annonçant à ses satellites qu’avant de se mettre à l’oeuvre chacun allait recevoir d’elle un grand verre d’anisette. Malheureusement, ou plutôt heureusement, l’effet qu’elle s’était promis de sa cruauté envers le pauvre cheval était perdu en grande partie pour Orso. Il ne doutait pas que cette mutilation sauvage ne fût l’oeuvre d’un de ses ennemis, et c’était Orlanduccio qu’il soupçonnait particulièrement ; mais il ne croyait pas que ce jeune homme, provoqué et frappé par lui, eût effacé sa honte en fendant l’oreille à un cheval. Au contraire, cette basse et ridicule vengeance augmentait son mépris pour ses adversaires, et il pensait maintenant avec le préfet que de pareilles gens ne méritaient pas de se mesurer avec lui. Aussitôt qu’il put se faire entendre, il déclara à ses partisans confondus qu’ils eussent à renoncer à leurs intentions belliqueuses, et que la justice, qui allait venir, vengerait fort bien l’oreille de son cheval...."

 

"Carmen" (1845)

Carmen est à la fois une construction particulièrement soignée, trop froide, dira-t-on,  sur les mœurs des gitans d'Espagne et la dramatique histoire d`un homme victime d`une passion fatale. Au cours d`un voyage d'étude archéologique en Espagne, l'auteur a rencontré un bandit de grand chemin, José Navarro. A quelque temps de là, apprenant qu`il a été arrêté et va être exécuté, il obtient de le voir dans sa prison, et le brigand lui raconte son histoire. Si le jeune Basque doux et sérieux qu'était Don José Lizzarabengoa s'est transformé en un redoutable bandit, c'est qu'il a été ensorcelé par une femme, la belle gitane Carmen, fière, sauvage, superstitieuse et paradoxalement d'une étrange pureté à l'état brut : "Tu es le diable, lui disais-je. - Oui, me répondait-elle." Par amour pour elle, il a trahi son devoir de soldat, puis il a déserté, est devenu contrebandier, voleur et assassin. Finalement, délaissé par Carmen, il l'a tuée sans cesser de l'aimer...

 

Le passage relatant la mort de Carmen est reconnu pour sa sobriété saisissante. Loin de tous les effets pathétiques, Mérimée révèle ici une fatalité pressentie par les deux protagonistes, José ne peut que tuer Carmen et celle-ci attend sa mort, victime d'une force plus puissante et plus sombre qu'elle-même...

 

"Quand la messe fut dite, je retournai à la venta. J’espérais que Carmen se serait enfuie ; elle aurait pu prendre mon cheval et se sauver… mais je la retrouvai. Elle ne voulait pas qu’on pût dire que je lui avais fait peur. Pendant mon absence, elle avait défait l’ourlet de sa robe pour en retirer le plomb. Maintenant, elle était devant une table, regardant dans une terrine pleine d’eau le plomb qu’elle avait fait fondre, et qu’elle venait d’y jeter. Elle était si occupée de sa magie qu’elle ne s’aperçut pas d’abord de mon retour. Tantôt elle prenait un morceau de plomb et le tournait de tous les côtés d’un air triste, tantôt elle chantait quelqu’une de ces chansons magiques où elles invoquent Marie Padilla, la maîtresse de don Pédro, qui fut, dit-on, la Bari Crallisa, ou la grande reine des bohémiens.

– Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi ?

Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille sur sa tête comme prête à partir. On m’amena mon cheval, elle monta en croupe et nous nous éloignâmes. – Ainsi, lui dis-je, ma Carmen, après un bout de chemin, tu veux bien me suivre, n’est-ce pas ? 

– Je te suis à la mort, oui, mais je ne vivrai plus avec toi. 

Nous étions dans une gorge solitaire ; j’arrêtai mon cheval. 

– Est-ce ici ? dit-elle. 

Et d’un bond elle fut à terre. Elle ôta sa mantille, la jeta à ses pieds, et se tint immobile un poing sur la hanche, me regardant fixement. 

– Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle ; c’est écrit, mais tu ne me feras pas céder. 

– Je t’en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Écoute-moi ! tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c’est toi qui m’as perdu ; c’est pour toi que je suis devenu un voleur et un meurtrier. Carmen ! ma Carmen ! laisse-moi te sauver et me sauver avec toi. 

– José, répondit-elle, tu me demandes l’impossible. Je ne t’aime plus, toi, tu m’aimes encore, et c’est pour cela que tu veux me tuer. Je pourrais bien encore te faire quelque mensonge ; mais je ne veux pas m’en donner la peine. Tout est fini entre nous. Comme mon rom, tu as le droit de tuer ta romi ; mais Carmen sera toujours libre. Calli elle est née, calli elle mourra. 

– Tu aimes donc Lucas ? lui demandai-je. 

– Oui, je l’ai aimé, comme toi, un instant, moins que toi peut-être. À présent, je n’aime plus rien, et je me hais pour t’avoir aimé. 

Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur, tout ; je lui offris tout, pourvu qu’elle voulût m’aimer encore ! 

Elle me dit : 

– T’aimer encore, c’est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas. 

La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J’aurais voulu qu’elle eût peur et me demandât grâce, mais cette femme était un démon. 

– Pour la dernière fois, m’écriai-je, veux-tu rester avec moi !

– Non ! non ! non ! dit-elle en frappant du pied. 

Et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée, et la jeta dans les broussailles.

Je la frappai deux fois. C’était le couteau du Borgne que j’avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois voir encore son grand oeil noir me regarder fixement ; puis il devint trouble et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m’avait dit souvent qu’elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l’y déposai. Je cherchai longtemps sa bague et je la trouvai à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d’elle avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu’à Cordoue, et au premier corps de garde je me fis connaître. J’ai dit que j’avais tué Carmen ; mais je n’ai pas voulu dire où était son corps. L’ermite était un saint homme. Il a prié pour elle. Il a dit une messe pour son âme… Pauvre enfant ! Ce sont les Calés qui sont coupables pour l’avoir élevée ainsi..."