Gustave Flaubert (1821-1880) -  Louise Colet (1810-1876) - Jeanne de Tourbey (1837-1908) - Champfleury (1821-1889) - Eugène Fromentin (1820-1876) - Les Frères Goncourt, Edmond (1822-1870), Jules (1830-1896) - Gustave Courbet (1819-1877) - ...

Last update : 02/02/2017

Flaubert se situe classiquement entre deux courants littéraires, le romantisme et le naturalisme, "Madame Bovary" (1857) se situe entre "Le Rouge et le Noir", de Stendhal (1830), "La Comédie Humaine", d'Honoré de Balzac (1830-1856), d'une part, on y quitte le romantisme et on dresse un état des lieux de la société de son temps, et, d'autre part, "L'Education sentimentale" (1869), qui voit Flaubert se pencher sur la société française sous Louis-Philippe, et "Bel Ami" (1855), de Guy de Maupassant, qui se déroule dans un Paris fin de siècle. Ce Flaubert qui ne cesse de se documenter et de récrire ses textes inlassablement afin d'atteindre le ton le plus impersonnel possible, peint l'ennui et le dérisoire d'une humanité moyenne: "ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne du style…" (À Louise Colet, 16 janvier 1852). Dans "Madame Bovary", Emma vit dans la perpétuelle insatisfaction de l'âme idéaliste qui confond ses rêves et la réalité, et qui croit que la vraie vie est ailleurs. Dans "L'Éducation sentimentale", Frédéric Moreau est un jeune homme plein de rêves romantiques, mais qui ne va jamais jusqu'au bout de ce qu'il entreprend. On entre dans ses romans par le biais de ses personnages, puis ceux-ci apparaissent très rapidement prisonnier de la banalité et de la médiocrité d'un quotidien qui s'impose inexorablement : "l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son coeur.." (Madame Bovary). On a pu ainsi considérer que Flaubert exprime plus que tout autre cette impuissance à l'action qui semble caractériser toute cette génération née dans les années 1820 qui se retrouver très rapidement plongée dans les désastres de l'Empire, sa défaite, et la tragédie de la Commune que bien peu ont pressenti...  

(Henri Fantin-Latour - 1870 - The Reading - Museu e Fundação Calouste Gulbenkian, Portugal - Lisbon)

 

Gustave Flaubert (1821-1880)

A l'une de ses si nombreuses lectrices de province ,qui perdirent le sommeil en lisant Madame Bovary, Flaubert fait en 1857 quelques confidences : "où donc avez-vous pris cette connaissance de la nature humaine?", l'interroge-t-elle : "Je suis né à l'hôpital de Rouen dont mon père était le chirurgien et j'ai grandi au milieu de toutes les misères humaines - dont un mur me séparait. Tout enfant, j'ai joué dans un amphithéâtre. Voilà pourquoi, peut-être, j'ai les allures à la fois funèbres et cyniques. Je n'aime point la vie et je n'ai point peur de la mort. L'hypothèse du néant absolu n'a même rien qui me terrifie. Je suis prêt à me jeter dans le grand trou noir avec placidité." Le "réalisme" de Gustave Flaubert est naît, semble-t-il, d'un énorme sentiment de vide, d'un quotidien dérisoire dans lequel s'ébattent des personnages médiocres qui ne peuvent exister faute d'ambitions ou d'horizons, et pour tenter de reconstruire le vide abyssal de ces multiples vies, Flaubert amasse force détails dans lesquels se perd définitivement toute possibilité de sens : vanité de l'action et vanité de l'écriture elle-même, "le trop-plein d'anecdotes voile le vide du monde". Il écrira ainsi à Louise Colet : "Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attaches extérieures, qui se tiendrait par lui-même par la force interne de son style".

 

Gustave Flaubert, né à Rouen, grandit dans le cadre de l'Hôtel-Dieu où son père est médecin-chef (le personnage du docteur Larivière dans Madame Bovary). Les lieux flaubertiens par excellence seront Paris, Rouen, Croisset, Ry et Trouville. Issu du milieu bourgeois rouennais, aisé et reconnu, Flaubert grandit dans un milieu familial, affectueux, libéral et anticlérical. Les années de collège constitueront pour lui une terrible rupture et, très jeune, sublime son sentiment de révolte en s'adonnant à la lecture romantique de son temps (Hoffmann, Byron, et Gœthe, mais aussi Sade) et à l'écriture, que ponctue sa grande oeuvre de jeunesse, les Mémoires d'un fou (1838). "J'avais d'abord voulu, écrit-il, faire un roman intime, où le scepticisme serait poussé jusqu'aux dernières bornes du désespoir…", puis surgit dans la vie de l'adolescent la fameuse Mme Schlésinger, bourgeoise de 36 ans dont il tombe amoureux à 15 ans lors de vacances à Trouville, en 1836 ("Ce fut comme une apparition.."), et qui restera ancré dans sa mémoire jusqu'à la fin de sa vie. "J'ai, dans ma jeunesse, démesurément aimé. Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale ; je l'ai murée, mais elle n'est pas détruite." (Lettre à Amélie Bosquet, 1859).  Après son succès au baccalauréat, les parents de Flaubert lui offrent un voyage dans le midi de la France et en Corse, et il connaît là sa première extase panthéiste" : "On se pénètre de rayons, d'air pur, de pensées suaves et intraduisibles ; tout en vous palpite de joie et bat des ailes avec les éléments, on s'y attache, on respire avec eux, l'essence de la nature animée semble passée en vous en un hymen exquis…" (Notes de voyages.) D'autres expériences semblables viendront et l'habiteront tout au long de sa production littéraire (la conclusion de "la Tentation de saint Antoine" (1874) en porte témoignage). 

 

La seconde expérience n'est guère moins importante. À son retour de Corse, à Marseille, en 1840, Flaubert est descendu à l'hôtel Richelieu, tenu par les dames Foucaud de Langlade. La plus jeune, Eulalie, a une trentaine d'années (Flaubert à peine la vingtaine) et paraît avoir beaucoup ressemblé physiquement à la chère Élisa Schlésinger. Elle vient, le soir, retrouver le jeune voyageur dans sa chambre et lui révèle les «délices» de la volupté, quatre jours d'éducation sensuelle dont on retrouve témoignage dans le Journal des Gloncourt, mais plus dans "L’Éducation sentimentale", lorsque Rosanette se charge de l'initiation amoureuse de Frédéric Moreau. Un texte de jeunesse, écrit entre 1841-1842, "Novembre" exprime avec réalisme toute la puissance de son désir naissant, désir de passion, désir d'amour, et attraction partagée entre la femme idéale, inaccessible, et la femme prostituée, initiatrice charnelle. Eulalie et Gustave échangeront quelques lettres - celles de Gustave sont perdues -, puis ce sera l'oubli. Mais chaque fois que Flaubert passera par Marseille, il ira faire un pèlerinage à ce qui fut l'hôtel Richelieu.

 

Novembre, 1841-1842,

est sans doute le texte fondateur d'un Flaubert abandonnant avec lucidité le romantisme de sa jeunesse,..

"...la femme était partout, je la coudoyais, je l’effleurais, je la respirais, l’air était plein de son odeur ; je voyais son cou en sueur entre le châle qui les entourait, et les plumes du chapeau ondulant à leur pas ; son talon relevait sa robe en marchant devant moi. Quand je passais près d’elle, sa main gantée remuait. Ni celle-ci, ni celle-là, pas plus l’une que l’autre, mais toutes, mais chacune, dans la variété infinie de leurs formes et du désir qui y correspondait, elles avaient beau être vêtues, je les décorais sur-le-champ d’une nudité magnifique, que je m’étalais sous les yeux, et, bien vite, en passant aussi près d’elles, j’emportais le plus que je pouvais d’idées voluptueuses, d’odeurs qui font tout aimer, de frôlements qui irritent, de formes qui attirent. 

Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans une petite rue où souvent j’avais passé pour sentir mon coeur battre ; elle avait des jalousies vertes, on montait trois marches, oh ! je savais cela par coeur, je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de ma route rien que pour voir les fenêtres fermées. Enfin, après une course qui dura un siècle, j’entrai dans cette rue, je crus suffoquer ; personne ne passait, je m’avançai, je m’avançai ; je sens encore le contact de la porte que je poussai de mon épaule, elle céda ; j’avais eu peur qu’elle ne fût scellée dans la muraille, mais non, elle tourna sur un gond, doucement, sans faire de bruit. 

Je montai un escalier, l’escalier était noir, les marches usées, elles s’agitaient sous mes pieds ; je montais toujours, on n’y voyait pas, j’étais étourdi, personne ne me parlait, je ne respirais plus. Enfin j’entrai dans une chambre, elle me parut grande, cela tenait à l’obscurité qu’il y faisait ; les fenêtres étaient ouvertes, mais de grands rideaux jaunes, tombant jusqu’à terre, arrêtaient le jour, l’appartement était coloré d’un reflet d’or blafard ; au fond et à côté de la fenêtre de droite, une femme était assise. Il fallait qu’elle ne m’eût pas entendu, car elle ne se détourna pas quand j’entrai ; je restai debout sans avancer, occupé à la regarder. 

Elle avait une robe blanche, à manches courtes, elle se tenait le coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, une main près de la bouche, et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d’indécis ; ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes, reluisaient comme l’aile d’un corbeau, sa tête était un peu penchée, quelques petits cheveux de derrière s’échappaient des autres et frisottaient sur son cou, son grand peigne d’or recourbé était couronné de grains de corail rouge. 

Elle jeta un cri quand elle m’aperçut et se leva par un bond. Je me sentis d’abord frappé du regard brillant de ses deux grands yeux ; quand je pus relever mon front, affaissé sous le poids de ce regard, je vis une figure d’une adorable beauté : une même ligne droite partait du sommet de sa tête dans la raie de ses cheveux, passait entre ses grands sourcils arqués, sur son nez aquilin, aux narines palpitantes et relevées comme celles des camées antiques, fendait par le milieu sa lèvre chaude, ombragée d’un duvet bleu, et puis là, le cou, le cou gras, blanc, rond. à travers son vêtement mince, je voyais la forme de ses seins aller et venir au mouvement de sa respiration, elle se tenait ainsi debout, en face de moi, entourée de la lumière du soleil qui passait à travers le rideau jaune et faisait ressortir davantage ce vêtement blanc et cette tête brune. 

À la fin elle se mit à sourire, presque de pitié et de douceur, et je m’approchai. Je ne sais ce qu’elle s’était mis aux cheveux, mais elle embaumait, et je me sentis le coeur plus mou et plus faible qu’une pêche qui se fond sous la langue. Elle me dit : 

– Qu’avez-vous donc ? venez ! 

Et elle alla s’asseoir sur un long canapé recouvert de toile grise, adossé à la muraille ; je m’assis près d’elle, elle me prit la main, la sienne était chaude, nous restâmes longtemps nous regardant sans rien dire. 

Jamais je n’avais vu une femme de si près, toute sa beauté m’entourait, son bras touchait le mien, les plis de sa robe retombaient sur mes jambes, la chaleur de sa hanche m’embrasait, je sentais par ce contact les ondulations de son corps, je contemplais la rondeur de son épaule et les veines bleues de ses tempes. Elle me dit : 

– Eh bien ! 

– Eh bien !, repris-je d’un air gai, voulant secouer cette fascination qui m’endormait. 

Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir des yeux. Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m’attira sur elle, dans une muette étreinte. Alors je l’entourai de mes deux bras et je collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices mon premier baiser d’amour, j’y savourais le long désir de ma jeunesse et la volupté trouvée de tous mes rêves, et puis je me renversais le cou en arrière, pour mieux voir sa figure ; ses yeux brillaient, m’enflammaient, son regard m’enveloppait plus que ses bras, j’étais perdu dans son oeil, et nos doigts se mêlèrent ensemble ; les siens étaient longs, délicats, ils se tournaient dans ma main avec des mouvements vifs et subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort, je les serrais exprès pour les sentir davantage..."

 

De 1841 à 1843, Flaubert fait son Droit à Paris, n'écrit plus et s'adonne à quelques plaisirs qui vont contribuer à ruiner sa santé. En 1843, il ressent les atteintes d'une maladie nerveuse (épilepsie?) qui va le conduit à s'isoler dans la propriété de Croisset, près de Rouen : abandonnant toute idée de carrière, il y passera la quasi totalité de son existence. 

 

1846 est un moment-clé dans la vie de Flaubert. Quelques mois après la mort de son père et de sa sœur, Flaubert devient l'amant de la célèbre poétesse Louise Colet (1810-1876), mais cet amour, dans un contexte aussi paradoxal, et difficile tant les sensibilités sont différentes, s'estompe dès 1848-1855 : Louise Colet écrira deux romans sur Flaubert (Une histoire de soldat, 1856; Lui,1860), inspirera le personnage d'Emma Bovary pour un Flaubert incapable d'assouvir un amour d'une telle plénitude ("Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans... "). Avec la mort de son père, une page semble s'être tournée : "Celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l'autre qui est mort". Dans "l'Education sentimentale" Flaubert relate l'expérience de deux  de ses personnages, le premier cessera d'aimer sa maîtresse de pour devenir un "bourgeois", le second, après une passion malheureuse pour une actrice, découvrira le tragique de la destinée humaine et devient romancier : Flaubert, a-t-on interprété, ne veut plus désormais, à ce tournant de son existence, vivre mais représenter la vie. La correspondance avec Louise Colet deviendra un outil fondamental de critique littéraire : elle permettra de mettre en lumière le travail d'élaboration conscient et réfléchi qu'entreprend Flaubert, travail d'une précision d'orfèvre qui paradoxalement s'évertue à reconstruire le dérisoire de l'existence avec une froide et constante ironie..

 

De 1849 à 1851, Flaubert pose ses pas dans ceux des grands romantiques (Chateaubriand, Byron, Lamartine, Nerval..) et entreprend un voyage en Orient (Égypte, Liban, Palestine, Syrie, Constantinople, Grèce, Italie) et se plonge dans ces paysages et moeurs qui lui permettront d'écrire Salammbô et Hérodias. Le temps est désormais à l'écriture. Il débute un roman symbolique, "La Tentation de saint Antoine", puis se lance dans l'entreprise de "Madame Bovary", qui paraît en 1856. Le roman fait scandale, mais Flaubert, plus heureux que Baudelaire, échappe de justesse à une condamnation (dès qu'il reçoit l'un des volumes de l'édition originale en avril 1857, Flaubert reportera une par une les corrections exigées et commente la suppression imposée de quelques scènes-clés : la noce, les comices, le fiacre, le pied-bot..). Le style déconcerte, loin des grandes émotions romantiques ou des intentions moralisatrices, Sainte-Beuve comme d'autres lecteurs est frappé par la manière impitoyable et froide dont Flaubert restitue la destinée tragique d'Emma Bovary. C'est que le romancier ne se fie pas tant à l'inspiration qu'à un travail de construction méthodique et documenté, un travail acharné et laborieux qui requiert un engagement total de sa personne même, corps et âme, du créateur, expérimentant en lui jusqu'aux plus infimes sentiments exprimés. Nous le savons, Flaubert vit Mme Bovary pour pouvoir l'exprimer, mais abandonne au passage beaucoup d'humanité. "Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel", écrira-t-il à George Sand en 1866.

 

1857 – Madame Bovary 

Madame Bovary, c'est près de 53 mois de labeur, deux mille pages de brouillon pour cinq cents pages définitives. On sait que le roman s'inspire d'une histoire pitoyable vécue par un élève du père de Flaubert, Eugène Delamare, et  Delphine Couturier, sa femme, morts en 1848 et 1849. Emma Rouault, fille d'un fermier normand, a épousé Charles Bovary, un brave homme assez épais qui exerce la médecine dans le petit bourg de Tostes. Bientôt, comme la jeune femme s'y ennuie, Charles décide d'aller s'installer à Yonville-l'Abbaye. A leur arrivée, ils dînent en compagnie de Homais, le pharmacien, et de Léon Dupuis, un clerc de notaire. Sous les apparences d'une conversation banale, Flaubert raille chez Emma et Léon les aspirations romantiques qu'il s'est attaché à étouffer en lui-même et qu'il caricature. Homais incarne l'esprit bourgeois, son absence de goût, sa passion des ragots, ses préoccupations matérielles. Le dialogue laisse pressentir l'idylle à venir entre les deux "âmes soeurs". Mais Léon quittera bientôt Yonville. La jeune femme le retrouvera plus tard à Rouen et deviendra sa maîtresse. Abandonnée bientôt par Léon, la romanesque Emma cherchera en vain à s'étourdir et se livrera à de folles dépenses. Traquée par ses créanciers, affolée, désabusée, elle s'empoisonne. Charles, ruiné et inconsolable, mourra subitement peu de temps après elle. 

"... Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n'aperçut point d'abord Emma, les auvents étaient fermés. Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes raies minces, qui se brisaient à l'angle des meubles et tremblaient au plafond. Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie de la plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle n'avait point de fichu, on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur. 

Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l'armoire une bouteille de curaçao, atteignit deux petits verres, emplit l'un jusqu'au bord, versa à peine dans l'autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il était presque vide, elle se renversait pour boire ; et, la tête en arrière, les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à petits coups le fond du verre. 

Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas de coton blanc où elle faisait des reprises ; elle travaillait le front baissé ; elle ne parlait pas, Charles non plus. L'air passant par le dessous de la porte, poussait un peu de poussière sur les dalles ; il la regardait se traîner, et il entendait seulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri d'une poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps à autre, se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de ses mains, qu'elle refroidissait après cela sur la pomme de fer des grands chenets. 

Elle se plaignit d'éprouver, depuis le commencement de la saison, des étourdissements ; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles ; elle se mit à causer du couvent, Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Ils montèrent dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu'on lui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de chêne, abandonnées dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais le jardinier qu'ils avaient n'y entendait rien ; on était si mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant l'hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours rendît peut-être la campagne plus ennuyeuse encore durant l'été ; -- et, selon ce qu'elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou se couvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations qui finissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle-même, -- tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à demi closes, le regard noyé d'ennui, la pensée vagabondant. 

Le soir, en s'en retournant, Charles reprit une à une les phrases qu'elle avait dites, tâchant de se les rappeler, d'en compléter le sens, afin de se faire la portion d'existence qu'elle avait vécue dans le temps qu'il ne la connaissait pas encore..."

 

Emma Rouault rêvait de se marier "à minuit, aux flambeaux" et doit se contenter d'une "noce paysanne" des plus vigoureuse : "Il y eut donc une noce, où vinrent quarante-trois personnes, où l'on resta seize heures à table, qui recommença le lendemain et quelque peu les jours suivants..."

"La mariée avait supplié son père qu'on lui épargnât les plaisanteries d'usage. Cependant, un mareyeur de leurs cousins ( qui même avait apporté, comme présent de noces, une paire de soles ) commençait à souffler de l'eau avec sa bouche par le trou de la serrure, quand le père Rouault arriva juste à temps pour l'en empêcher, et lui expliqua que la position grave de son gendre ne permettait pas de telles inconvenances. Le cousin, toutefois, céda difficilement à ces raisons. En dedans de lui-même, il accusa le père Rouault d'être fier, et il alla se joindre dans un coin à quatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par hasard plusieurs fois de suite à table les bas morceaux des viandes, trouvaient aussi qu'on les avait mal reçus, chuchotaient sur le compte de leur hôte et souhaitaient sa ruine à mots couverts. Madame Bovary mère n'avait pas desserré les dents de la journée. On ne l'avait consultée ni sur la toilette de la bru, ni sur l'ordonnance du festin ; elle se retira de bonne heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher des cigares à Saint-Victor et fuma jusqu'au jour, tout en buvant des grogs au kirsch, mélange inconnu à la campagne, et qui fut pour lui comme la source d'une considération plus grande encore. Charles n'était point de complexion facétieuse, il n'avait pas brillé pendant la noce. Il répondit médiocrement aux pointes, calembours, mots à double entente, compliments et paillardises que l'on se fit un devoir de lui décocher dès le potage. Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C'est lui plutôt que l'on eût pris pour la vierge de la veille, tandis que la mariée ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque chose. Les plus malins ne savaient que répondre, et ils la considéraient, quand elle passait près d'eux, avec des tensions d'esprit démesurées. Mais Charles ne dissimulait rien. Il l'appelait " ma femme " , la tutoyait, s'informait d'elle à chacun, la cherchait partout, et souvent il l'entraînait dans les cours, où on l'apercevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras sous la taille et continuait à marcher à demi penché sur elle, en lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son corsage. Deux jours après la noce, les époux s'en allèrent ..."

 

Emma Bovary goûte un soir au mirage du grand monde, invitées avec son mari, chez le marquis de la Vaubyessard : au sortir de ce rêve, comment supporter le retour à une existence si terne auprès d'un époux sans la moindre envergure..

 

"Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d'une actrice à son début. Elle disposa ses cheveux d'après les recommandations du coiffeur, et elle entra dans sa robe de barège, étalée sur le lit. Le pantalon de Charles le serrait au ventre. 

- Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il. 

- Danser ? reprit Emma. 

- Oui ! 

- Mais tu as perdu la tête ! On se moquerait de toi, reste à ta place. D'ailleurs, c'est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle. 

Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu'Emma fût habillée. Il la voyait par-derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés vers les oreilles, luisaient d'un éclat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes d'eau factices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safran pâle, relevée par trois bouquets de roses pompon mêlées de verdure. Charles vint l'embrasser sur l'épaule. 

- Laisse-moi ! dit-elle, tu me chiffonnes. 

On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un cor. Elle descendit l'escalier, se retenant de courir. Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On se poussait. Elle se plaça près de la porte, sur une banquette. Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes d'hommes causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints s'agitaient, les bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et les flacons à bouchons d'or tournaient dans des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches de diamants, les bracelets à médaillon frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des épis ou des bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères à figure renfrognée portaient des turbans rouges. 

Le coeur d'Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d'archet pour partir. Mais bientôt l'émotion disparut ; et, se balançant au rythme de l'orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements légers du cou. Un sourire lui montait aux lèvres à certaines délicatesses du violon, qui jouait seul, quelquefois, quand les autres instruments se taisaient ; on entendait le bruit clair des louis d'or qui se versaient à côté, sur le tapis des tables ; puis tout reprenait à la fois, le cornet à pistons lançait un éclat sonore, les pieds retombaient en mesure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains se donnaient, se quittaient ; les mêmes yeux, s'abaissant devant vous, revenaient se fixer sur les vôtres. 

Quelques hommes ( une quinzaine ) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l'entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d'âge, de toilette ou de figure. Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu'entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l'aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s'essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d'un large chiffre, d'où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l'air jeune, tandis que quelque chose de mûr s'étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s'exerce et où la vanité s'amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues. 

...

Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait d'amandes, des puddings à la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec des gelées alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures, les unes après les autres, commencèrent à s'en aller. En écartant du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l'ombre la lumière de leurs lanternes. Les banquettes s'éclaircirent ; quelques joueurs restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient, sur leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte. 

A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas valser. Tout le monde valsait, mademoiselle d'Andervilliers elle-même et la marquise ; il n'y avait plus que les hôtes du château, une douzaine de personnes à peu près. Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familièrement vicomte , et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur sa poitrine, vint une seconde fois encore inviter madame Bovary, l'assurant qu'il la guiderait et qu'elle s'en tirerait bien. Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient : tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d'Emma, par le bas, s'éraflait au pantalon ; leurs jambes entraient l'une dans l'autre ; il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s'arrêta. Ils repartirent ; et, d'un mouvement plus rapide, le vicomte, l'entraînant, disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s'appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux. Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un tabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le Vicomte, et le violon recommença. On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille cambrée, le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser, celle-là ! Ils continuèrent longtemps et fatiguèrent tous les autres. On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt le bonjour, les hôtes du château s'allèrent coucher. Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps . Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les tables, à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsqu'il eut retiré ses bottes. 

Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda. La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspira le vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal bourdonnait encore à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée, afin de prolonger l'illusion de cette vie luxueuse qu'il lui faudrait tout à l'heure abandonner. Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château, longuement, tâchant de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu'elle avait remarqués la veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s'y confondre. 

Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre les draps, contre Charles qui dormait..

...

La journée fut longue, le lendemain ! Elle se promena dans son jardinet, passant et revenant par les mêmes allées, s'arrêtant devant les plates-bandes, devant l'espalier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement toutes ces choses d'autrefois qu'elle connaissait si bien. Comme le bal déjà lui semblait loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d'avant-hier et le soir d'aujourd'hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu'à ses souliers de satin, dont la semelle s'était jaunie à la cire glissante du parquet. Son coeur était comme eux : au frottement de la richesse, il s'était placé dessus quelque chose qui ne s'effacerait pas. 

...

Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu'à elle, vers quel rivage il la mènerait, s'il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d'angoisses ou plein de félicités jusqu'aux sabords. Mais, chaque matin, à son réveil, elle l'espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s'étonnait qu'il ne vînt pas ; puis, au coucher du soleil, toujours plus triste, désirait être au lendemain. 

...

Est-ce que cette misère durerait toujours ? est-ce qu'elle n'en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses ! Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les façons plus communes, et elle exécrait l'injustice de Dieu ; elle s'appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperduments qu'elle ne connaissait pas et qu'ils devaient donner. 

Charles Bovary a décidé de s'installer à Yonville-l'Abbaye, les voici attablés à l'auberge du Lion d'Oren compagnie du pharmacien Homais et du clerc de notaire Léon Dupuis : le caractère de ce dernier semble s'accorder avec le tempérament rêveur d'Emma...

"-- Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? continuait madame Bovary parlant au jeune homme. 

-- Oh ! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l'on nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt. Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j'y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant. 

-- Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants, reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout. 

-- Oh ! j'adore la mer, dit M. Léon. 

-- Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame Bovary, que l'esprit vogue plus librement sur cette étendue sans limites, dont la contemplation vous élève l'âme et donne des idées d'infini, d'idéal ? 

-- Il en est de même des paysages de montagnes, reprit Léon. J'ai un cousin qui a voyagé en Suisse l'année dernière, et qui me disait qu'on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d'une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières, quand les nuages s'entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l'extase ! Aussi je ne m'étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d'aller jouer du piano devant quelque site imposant. 

-- Vous faites de la musique ? demanda-t-elle. 

-- Non, mais je l'aime beaucoup, répondit-il. 

-- Ah ! ne l'écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se penchant sur son assiette, c'est modestie pure. -- Comment, mon cher ! Eh ! l'autre jour, dans votre chambre, vous chantiez l'Ange gardien à ravir. Je vous entendais du laboratoire ; vous détachiez cela comme un acteur. 

Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait une petite pièce au second étage, sur la place. Il rougit à ce compliment de son propriétaire, qui déjà s'était tourné vers le médecin et lui énumérait les uns après les autres les principaux habitants d'Yonville. Il racontait des anecdotes, donnait des renseignements ; on ne savait pas au juste la fortune du notaire, et il y avait la maison Tuvache qui faisait beaucoup d'embarras. 

Emma reprit : 

-- Et quelle musique préférez-vous ? 

-- Oh ! la musique allemande, celle qui porte à rêver. 

-- Connaissez-vous les Italiens ? 

-- Pas encore ; mais je les verrai l'année prochaine, quand j'irai habiter Paris, pour finir mon droit. 

-- C'est comme j'avais l'honneur, dit le pharmacien, de l'exprimer à M. votre époux, à ce propos de ce pauvre Yanoda qui s'est enfui ; vous vous trouverez, grâce aux folies qu'il a faites, jouir d'une des maisons les plus confortables d'Yonville. Ce qu'elle a principalement de commode pour un médecin, c'est une porte sur l'Allée , qui permet d'entrer et de sortir sans être vu. D'ailleurs, elle est fournie de tout ce qui est agréable à un ménage : buanderie, cuisine avec office, salon de famille, fruitier, etc. C'était un gaillard qui n'y regardait pas ! Il s'était fait construire, au bout du jardin, à côté de l'eau, une tonnelle tout exprès pour boire de la bière en été, et si Madame aime le jardinage, elle pourra... 

-- Ma femme ne s'en occupe guère, dit Charles ; elle aime mieux, quoiqu'on lui recommande l'exercice, toujours rester dans sa chambre, à lire. 

-- C'est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleure chose, en effet, que d'être le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux, que la lampe brûle ?... 

-- N'est-ce pas ? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout ouverts. 

-- On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On se promène immobile dans des pays que l'on croit voir, et votre pensée, s'enlaçant à la fiction, se joue dans les détails ou poursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux personnages ; il semble que c'est vous qui palpitez sous leurs costumes. 

-- C'est vrai ! c'est vrai ! disait-elle. 

-- Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un livre une idée vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l'exposition entière de votre sentiment le plus délié ? 

-- J'ai éprouvé cela, répondit-elle. 

-- C'est pourquoi, dit-il, j'aime surtout les poètes. Je trouve les vers plus tendres que la prose, et qu'ils font bien mieux pleurer. 

-- Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma ; et maintenant, au contraire, j'adore les histoires qui se suivent toutes d'une haleine, où l'on a peur. Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature. 

-- En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas le coeur, s'écartent, il me semble, du vrai but de l'Art. Il est si doux, parmi les désenchantements de la vie, de pouvoir se reporter en idée sur de nobles caractères, des affections pures et des tableaux de bonheur. Quant à moi, vivant ici, loin du monde, c'est ma seule distraction ; mais Yonville offre si peu de ressources ! 

-- Comme Tostes, sans doute, reprit Emma ; aussi j'étais toujours abonnée à un cabinet de lecture. 

-- Si Madame veut me faire l'honneur d'en user, dit le pharmacien, qui venait d'entendre ces derniers mots, j'ai moi-même à sa disposition une bibliothèque composée des meilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott, l'Echo des Feuilletons , etc., et je reçois, de plus, différentes feuilles périodiques, parmi lesquelles le Fanal de Rouen , quotidiennement, ayant l'avantage d'en être le correspondant pour les circonscriptions de Buchy, Forges, Neufchâtel, Yonville et les alentours. 

Depuis deux heures et demie, on était à table ; car la servante Artémise, traînant nonchalamment sur les carreaux ses savates de lisière, apportait les assiettes les unes après les autres, oubliait tout, n'entendait à rien et sans cesse laissait entrebâillée la porte du billard, qui battait contre le mur du bout de sa clenche. 

Sans qu'il s'en aperçût, tout en causant, Léon avait posé son pied sur un des barreaux de la chaise où madame Bovary était assise. Elle portait une petite cravate de soie bleue, qui tenait droit comme une fraise un col de batiste tuyauté ; et, selon les mouvements de tête qu'elle faisait, le bas de son visage s'enfonçait dans le linge ou en sortait avec douceur. C'est ainsi, l'un près de l'autre, pendant que Charles et le pharmacien devisaient, qu'ils entrèrent dans une de ces vagues conversations où le hasard des phrases vous ramène toujours au centre fixe d'une sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans, quadrilles nouveaux, et le monde qu'ils ne connaissaient pas, Tostes où elle avait vécu, Yonville où ils étaient, ils examinèrent tout, parlèrent de tout jusqu'à la fin du dîner. 

Quand le café fut servi, Félicité s'en alla préparer la chambre dans la nouvelle maison, et les convives bientôt levèrent le siège. Madame Lefrançois dormait auprès des cendres, tandis que le garçon d'écurie, une lanterne à la main, attendait M. et madame Bovary pour les conduire chez eux. Sa chevelure rouge était entremêlée de brins de paille, et il boitait de la jambe gauche. Lorsqu'il eut pris de son autre main le parapluie de M. le curé, l'on se mit en marche. 

Le bourg était endormi. Les piliers des halles allongeaient de grandes ombres. La terre était toute grise, comme par une nuit d'été..."

L'idylle entre Emma et Léon prend forme progressivement, mais Emma se contente pour l'heure de rêver : le départ de Léon pour Paris la laisse pourtant désemparée, plus seule qu'auparavant. Entre en scène Rodolphe Boulanger, riche propriétaire, dont elle sera follement éprise et qui l'entraînera fort habilement dans une liaison qu'il ne tardera pas à rompre, préférant sa liberté..

"Rodolphe ... se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi levant la figure vers Emma, il la regardait de près, fixement. Elle distinguait dans ses yeux des petits rayons d'or s'irradiant tout autour de ses pupilles noires, et même elle sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelure. Alors une mollesse la saisit, elle se rappela ce vicomte qui l'avait fait valser à la Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-là, cette odeur de vanille et de citron ; et, machinalement, elle entre-ferma les paupières pour la mieux respirer. Mais, dans ce geste qu'elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au loin, tout au fond de l'horizon, la vieille diligence l'Hirondelle , qui descendait lentement la côte des Leux, en traînant après soi un long panache de poussière. C'était dans cette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers elle ; et par cette route là-bas qu'il était parti pour toujours ! Elle crut le voir en face, à sa fenêtre ; puis tout se confondit, des nuages passèrent ; il lui sembla qu'elle tournait encore dans la valse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Léon n'était pas loin, qui allait venir... et cependant elle sentait toujours la tête de Rodolphe à côté d'elle. La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d'autrefois, et comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. Elle ouvrit les narines à plusieurs reprises, fortement, pour aspirer la fraîcheur des lierres autour des chapiteaux. Elle retira ses gants, elle s'essuya les mains ; puis, avec son mouchoir, elle s'éventait la figure, tandis qu'à travers le battement de ses tempes elle entendait la rumeur de la foule et la voix du Conseiller qui psalmodiait ses phrases. 

.....

Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ; mais, soit qu'elle essayât de la dégager ou bien qu'elle répondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts ; il s'écria : 

-- Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! Vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple ! 

Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de la table, et, sur la place, en bas, tous les grands bonnets des paysannes se soulevèrent, comme des ailes de papillons blancs qui s'agitent. 

" Emploi de tourteaux de graines oléagineuses ", continua le président. 

Il se hâtait : 

" Engrais flamand, -- culture du lin, -- drainage, --baux à longs termes, -- services de domestiques. " 

Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches ; et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent. 

....

-- J'ai tort, j'ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre. 

-- Pourquoi ?... Emma ! Emma ! 

-- Oh ! Rodolphe !... fit lentement la jeune femme en se penchant sur son épaule. 

Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s'abandonna. 

Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d'elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son coeur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l'écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassées. 

Ils s'en revinrent à Yonville, par le même chemin. Ils revirent sur la boue les traces de leurs chevaux, côte à côte, et les mêmes buissons, les mêmes cailloux dans l'herbe. Rien autour d'eux n'avait changé ; et pour elle, cependant, quelque chose était survenu de plus considérable que si les montagnes se fussent déplacées. Rodolphe, de temps à autre, se penchait et lui prenait sa main pour la baiser. 

Elle était charmante, à cheval ! Droite, avec sa taille mince, le genou plié sur la crinière de sa bête et un peu colorée par le grand air dans la rougeur du soir. 

En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés. On la regardait des fenêtres. 

Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine ; mais elle eut l'air de ne pas l'entendre lorsqu'il s'informa de sa promenade ; et elle restait le coude au bord de son assiette, entre les deux bougies qui brûlaient. 

....

Et, dès qu'elle fut débarrassée de Charles, elle monta s'enfermer dans sa chambre. 

D'abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l'étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient. 

Mais, en s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage. Jamais elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait. 

Elle se répétait : " J'ai un amant ! un amant ! " se délectant à cette idée comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l'entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ces hauteurs. 

Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envié. D'ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N'avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l'amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble."

Accablée par l'abandon de Rodolphe, Emma tombe malade et dans la troisième partie du roman, nous la suivons rencontrer par hasard Léon et devenir sa maîtresse : elle sombre alors progressivement, dans le mensonge et dans les dettes, pour finir par s'empoisonner à l'arsenic. Bovary en vient à découvrir les trahisons de sa femme et traîne alors une existence misérable...

"La ville alors s'éveillait. Des commis, en bonnet grec, frottaient la devanture des boutiques, et des femmes qui tenaient des paniers sur la hanche poussaient par intervalles un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les yeux à terre, frôlant les murs, et souriant de plaisir sous son voile noir baissé. 

Par peur d'être vue, elle ne prenait pas ordinairement le chemin le plus court. Elle s'engouffrait dans les ruelles sombres, et elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue Nationale, près de la fontaine qui est là. C'est le quartier du théâtre, des estaminets et des filles. Souvent une charrette passait près d'elle, portant quelque décor qui tremblait. Des garçons en tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes verts. On sentait l'absinthe, le cigare et les huîtres. 

Elle tournait une rue ; elle le reconnaissait à sa chevelure frisée qui s'échappait de son chapeau. 

Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivait jusqu'à l'hôtel ; il montait, il ouvrait la porte, il entrait... Quelle étreinte ! 

Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour les lettres ; mais à présent tout s'oubliait, et ils se regardaient face à face, avec des rires de volupté et des appellations de tendresse. 

Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Les rideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop bas près du chevet évasé ; -- et rien au monde n'était beau comme sa tête brune et sa peau blanche se détachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains. 

Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de la passion. Les bâtons se terminant en flèche, les patères de cuivre et les grosses boules de chenets reluisaient tout à coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminée, entre les candélabres, deux de ces grandes coquilles roses où l'on entend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille. 

Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa splendeur un peu fanée ! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur place, et parfois des épingles à cheveux qu'elle avait oubliées, l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait, lui mettait les morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes de chatteries ; et elle riait d'un rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession d'eux-mêmes, qu'ils se croyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivre jusqu'à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils disaient " notre chambre, notre tapis, nos fauteuil " , même elle disait " mes pantoufles " , un cadeau de Léon, une fantaisie qu'elle avait eue. C'étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle s'asseyait sur ses genoux, sa jambe alors trop courte, pendait en l'air ; et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de quartier, tenait seulement par les orteils à son pied nu. 

Il savourait pour la première fois l'inexprimable délicatesse des élégances féminines. Jamais il n'avait rencontré cette grâce de langage, cette réserve du vêtement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs, n'était-ce pas une femme du monde , et une femme mariée ! une vraie maîtresse enfin ? 

Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse, babillarde, taciturne, emportée, nonchalante, elle allait rappelant en lui mille désirs, évoquant des instincts ou des réminiscences. Elle était l'amoureuse de tous les romans, l'héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les volumes de vers. Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée de l'odalisque au bain , elle avait le corsage long des châtelaines féodales ; elle ressemblait aussi à la femme pâle de Barcelone , mais elle était par-dessus tout Ange ! 

Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s'échappant vers elle, se répandait comme une onde sur le contour de sa tête, et descendait entraînée dans la blancheur de sa poitrine. 

Il se mettait par terre, devant elle ; et, les deux coudes sur ses genoux, il la considérait avec un sourire, et le front tendu. 

Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoquée d'enivrement : 

-- Oh ! Ne bouge pas ! ne parle pas ! regarde-moi ! Il sort de tes yeux quelque chose de si doux, qui me fait tant de bien ! 

Elle l'appelait enfant : 

-- Enfant, m'aimes-tu ? 

Et elle n'entendait guère sa réponse, dans la précipitation de ses lèvres qui lui montaient à la bouche. 

Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, qui minaudait en arrondissant les bras sous une guirlande dorée. Ils en rirent bien des fois ; mais, quand il fallait se séparer, tout leur semblait sérieux..."

 

La mort d'Emma est de ce quelques scènes émouvantes dont Flaubert a constellé ces trois principaux romans...

"Une saveur âcre qu’elle sentait dans sa bouche la réveilla. Elle entrevit Charles et referma les yeux. Elle s’épiait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait pas. Mais non ! rien encore. Elle entendait le battement de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout près de sa couche, qui respirait.

– Ah ! c’est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle ; je vais m’endormir, et tout sera fini !

Elle but une gorgée d’eau et se tourna vers la muraille. Cet affreux goût d’encre continuait.

– J’ai soif !… oh ! j’ai bien soif ! soupira-t-elle.

– Qu’as-tu donc ? dit Charles, qui lui tendait un verre.

– Ce n’est rien !… Ouvre la fenêtre…, j’étouffe !

Et elle fut prise d’une nausée si soudaine, qu’elle eut à peine le temps de saisir son mouchoir sous l’oreiller.

– Enlève-le ! dit-elle vivement ; jette-le !

Il la questionna ; elle ne répondit pas. Elle se tenait immobile,de peur que la moindre émotion ne la fît vomir. Cependant, elle sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu’au coeur.

– Ah ! voilà que ça commence ! murmura-t-elle.

– Que dis-tu ?

Elle roulait sa tête avec un geste doux plein d’angoisse, et tout en ouvrant continuellement les mâchoires, comme si elle eût porté sur sa langue quelque chose de très lourd. À huit heures, les vomissements reparurent. Charles observa qu’il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier blanc, attaché aux parois de la porcelaine.

– C’est extraordinaire ! c’est singulier ! répéta-t-il.

Mais elle dit d’une voix forte :

– Non, tu te trompes !

Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui passa la main sur l’estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout effrayé. Puis elle se mit à geindre, faiblement d’abord. Un grand frisson lui secouait les épaules, et elle devenait plus pâle que le drap où s’enfonçaient ses doigts crispés. Son pouls inégal était presque insensible maintenant. Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait

comme figée dans l’exhalaison d’une vapeur métallique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour

d’elle, et à toutes les questions elle ne répondait qu’en hochant la tête ; même elle sourit deux ou trois fois. Peu à peu, ses gémissements furent plus forts. Un hurlement sourd lui échappa ; elle prétendit qu’elle allait mieux et qu’elle se lèverait tout à l’heure.

Mais les convulsions la saisirent ; elle s’écria :

– Ah ! c’est atroce, mon Dieu !

Il se jeta à genoux contre son lit.

– Parle ! qu’as-tu mangé ? Réponds, au nom du ciel !

Et il la regardait avec des yeux d’une tendresse comme elle n’en avait jamais vu.

– Eh bien, là…, là !… dit-elle d’une voix défaillante.

Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut : Qu’on n’accuse personne… Il s’arrêta, se passa la main sur les yeux, et

relut encore.

– Comment !… Au secours ! à moi !

Et il ne pouvait que répéter ce mot : « Empoisonnée ! empoisonnée! » Félicité courut chez Homais, qui l’exclama sur la place ; madame Lefrançois l’entendit au Lion d’or ; quelques-uns se levèrent pour l’apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil. Éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s’arrachait les cheveux, et

jamais le pharmacien n’avait cru qu’il pût y avoir de si épouvantable spectacle.

Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur Larivière. Il perdait la tête ; il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna si fort le cheval de Bovary, qu’il le laissa dans la côte du bois Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé.

Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ; il n’y voyait pas, les lignes dansaient.

– Du calme ! dit l’apothicaire. Il s’agit seulement d’administrer quelque puissant antidote. Quel est le poison ?

Charles montra la lettre. C’était de l’arsenic.

– Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l’analyse.

Car il savait qu’il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse ; et l’autre, qui ne comprenait pas, répondit :

– Ah ! faites ! faites ! sauvez-la…

Puis, revenu près d’elle, il s’affaissa par terre sur le tapis, et il restait la tête appuyée contre le bord de sa couche, à sangloter.

– Ne pleure pas ! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourmenterai plus !

– Pourquoi ? Qui t’a forcée ?

Elle répliqua :

– Il le fallait, mon ami.

– N’étais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J’ai fait tout ce que j’ai pu pourtant !

– Oui…, c’est vrai…, tu es bon, toi !

Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse ; il sentait tout son être s’écrouler de désespoir à l’idée qu’il fallait la perdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus d’amour que jamais; et il ne trouvait rien ; il ne savait pas, il n’osait, l’urgence d’une résolution immédiate achevant de le bouleverser. Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, les bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne haïssait personne, maintenant ; une confusion de crépuscule s’abattait en sa pensée, et de tous les bruits de la terre Emma n’entendait plus que l’intermittente lamentation de ce pauvre coeur, douce et indistincte, comme le dernier écho d’une symphonie qui s’éloigne."

 

Lorsque Flaubert entreprend d'écrire "Madame Bovary", il a trente ans et n'a encore rien publié: de 1851 à 1856, il construit patiemment un roman qui va faire date car, ainsi qu'on l'a fortement souligné, il n'obéit plus aux règles traditionnelles d'un narrateur organisant de son seul point de vue le récit; Flaubert, au contraire, varie les points de vue, et c'est avec cette technique qu'il parvient à exprimer avec une telle acuité les illusions d'Emma et la banalité de ses rêves, mais aussi à dénoncer avec une ironie mordante la médiocrité et la suffisance des petits bourgeois provinciaux.

Après le succès de Madame Bovary, Flaubert  s'achète un habit de soirée et court les Salons, ceux de la princesse Mathilde, le prince Jérôme, les salonnières et demi-mondaines Jeanne de Tourbey, Apollonie Sabatier, les soirées moins littéraires, les actrices, Louise Béatrice Martine Person, lancée par Dumas dans "La Reine Margot" en 1847 et maîtresse de Flaubert, semble-t-il, vers 1854-1855, et Suzanne Lagier, actrice et chanteuse controversée, les filles...

 En 1858, il commence la rédaction de "Salammbô", dont l'ambition est de ressusciter la civilisation carthaginoise disparue. "Le roman est publié en 1862, et la critique l'accueille assez favorablement, malgré les scènes d'horreur dont semble se délecter Flaubert et qu'indisposent Sainte-Beuve. Là aussi, Flaubert a éprouvé la nécessité de se réapproprier le vécu de ses personnages et passa trois mois en Algérie et en Tunisie.

 

1862 - Salammbô 

"Salammbô" a pour cadre Carthage à la fin de la première guerre punique. Inspiré de faits historiques (la révolte des Mercenaires qui, n'ayant pas été payés, se soulevèrent contre la ville), cette fresque grandiose raconte la passion de Mâtho, chef des mercenaires, et de Salammbô, fille du général carthaginois Hamilcar et prêtresse de la déesse Tanit. Avec le même souci de vérité qui caractérise déjà son travail sur Madame Bovary, Flaubert réunit pour ce récit une colossale documentation. Fasciné par la beauté et la cruauté des grands faits guerriers et des mythes antiques, il souhaite "faire vrai" tout en se permettant toutes les fantaisies sur cette époque mal connue : et si effectivement, comme Sainte-Beuve, on a pu regretter sa somme impressionnante de détails, parfois étranges, le texte reste une grande oeuvre poétique. 

"La houle des soldats se poussait. Ils n'avaient plus peur. Ils recommençaient à boire. Les parfums qui leur coulaient du front mouillaient de gouttes larges leurs tuniques en lambeaux, et s'appuyant des deux poings sur les tables qui leur semblaient osciller comme des navires, ils promenaient à l'entour leurs gros yeux ivres, pour dévorer par la vue ce qu'ils ne pouvaient prendre. D'autres, marchant tout au milieu des plats sur les nappes de pourpre, cassaient à coups de pied les escabeaux d'ivoire et les fioles tyriennes en verre. Les chansons se mêlaient au râle des esclaves agonisant parmi les coupes brisées. Ils demandaient du vin, des viandes, de l'or. Ils criaient pour avoir des femmes. Ils déliraient en cent langages. Quelques-uns se croyaient aux étuves, à cause de la buée qui flottait autour d'eux, ou bien, apercevant des feuillages, ils s'imaginaient être à la chasse et couraient sur leurs compagnons comme sur des bêtes sauvages. L'incendie de l'un à l'autre gagnait tous les arbres, et les hautes masses de verdure, d'où s'échappaient de longues spirales blanches, semblaient des volcans qui commencent à fumer. La clameur redoublait ; les lions blessés rugissaient dans l'ombre.

Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s'ouvrit, et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse, au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les soldats. Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories d'hommes pâles, vêtus de robes blanches à franges rouges qui tombaient droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux, pas de sourcils. Dans leurs mains étincelantes d'anneaux ils portaient d'énormes lyres et chantaient tous, d'une voix

aiguë, un hymne à la divinité de Carthage. C'étaient les prêtres eunuques du temple de Tanit, que Salammbô appelait souvent dans sa maison.

Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent. Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la regardant passer.

Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entrouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait.

Les prêtres, de temps à autre, pinçaient sur leurs lyres des accords presque étouffés, et dans les intervalles de la musique, on entendait le petit bruit de la chaînette d'or avec le claquement régulier de ses sandales en papyrus.

Personne encore ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait retirée dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la nuit, sur le haut de son palais, à genoux devant les étoiles, entre les tourbillons des cassolettes allumées. C'était la lune qui l'avait rendue si pâle, et quelque chose des Dieux l'enveloppait comme une vapeur subtile. Ses prunelles semblaient regarder tout au loin au-delà des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant la tête, et tenait à sa main droite une petite lyre d'ébène.

Ils l'entendaient murmurer :

−− " Morts ! Tous morts ! Vous ne viendrez plus obéissant à ma voix, quand, assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins de pastèques ! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus limpides que les globules des fleuves. " Et elle les appelait par leurs noms, qui étaient les noms des mois..."

 

 À partir de 1869, il reprend le projet de "L'Éducation sentimentale "dont il avait fait une première version alors qu'il était encore étudiant. Roman d'un génération, a-t-on dit, celle de 1820, très documenté mais dans lequel il ne se passe rien parce que tout simplement cette génération fut celle de l'impuissance et de l'inaction.  Au fond, dit-il, il n'y a rien à apprendre du monde, l'Histoire ne fait que se répéter. Publié cinq ans plus tard, ce roman se heurte à l'incompréhension du public. Affecté par cet échec, Flaubert reprend le manuscrit de "La Tentation de saint Antoine", en établit une nouvelle version qu'il publie en 1872. Mais, une nouvelle fois, son œuvre déconcerte la critique. Flaubert se lance alors dans la composition de "Trois contes", et obtient, cette fois-ci, un accueil enthousiaste. Mais, alors qu'il s'impose en chef de file, il meurt en 1880, laissant derrière lui un roman satirique inachevé, "Bouvard et Pécuchet".

 

1869 – L’Education sentimentale 

L'Éducation sentimentale porte pour sous-titre : Histoire d'un jeune homme. Un jeune homme comme les autres, représentant la génération de Flaubert, car le besoin de vérité de Flaubert lui interdisait de choisir des héros différents de lui. Emma Bovary, Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchet auront tous le même âge que lui et vivront dans des lieux qu'il a connus. L'autobiographie romancée est aussi le moyen de régler ses comptes avec le jeune homme qu'il fut. Evoquée déjà dans les "Mémoires d'un fou", sa rencontre avec Elisa Schlésinger inspire aussi l' "Education sentimentale", qui relate l'amour avorté du jeune Frédéric Moreau pour une femme mariée, plus âgée que lui, Marie Arnoux, mais aussi le destin d'une génération incapable d'agir face aux événements politiques auxquels elle est confrontée. Refusant toute illusion romanesque, l'Education sentimentale fut prise comme modèle par toute la génération naturaliste. 

"... Deslauriers partit ; et Frédéric se considéra comme un homme très fort. Il éprouvait, d'ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde. Sa joie de posséder une femme riche n'était gâtée par aucun contraste ; le sentiment s'harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait des douceurs partout. La plus exquise, peut-être, était de contempler Mme Dambreuse, entre plusieurs personnes, dans son salon. La convenance de ses manières le faisait rêver à d'autres attitudes ; pendant qu'elle causait d'un ton froid, il se rappelait ses mots d'amour balbutiés ; tous les respects pour sa vertu le délectaient comme un hommage retournant vers lui ; et il avait parfois des envies de s'écrier : "Mais je la connais mieux que vous ! Elle est à moi !"

Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. Mme Dambreuse, durant tout l'hiver, traîna Frédéric dans le monde.

Il arrivait presque toujours avant elle ; et il la voyait entrer, les bras nus, l'éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle s'arrêtait sur le seuil (le linteau de la porte l'entourait comme un cadre), et elle avait un léger mouvement d'indécision, en clignant les paupières, pour découvrir s'il était là. Elle le ramenait dans sa voiture ; la pluie fouettait les vasistas ; les passants, tels que des ombres, s'agitaient dans la boue ; et, serrés l'un contre l'autre, ils apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous des prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre.

C'était par ennui, surtout, que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand amour, et elle se mit à le combler d'adulations et de caresses. Elle lui envoyait des fleurs ; elle lui fit une chaise en tapisserie ; elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses d'un usage quotidien, pour qu'il n'eût pas une action indépendante de son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d'abord, et bientôt lui parurent toutes simples. 

Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l'entrée d'un passage, sortait par l'autre bout ; puis, se glissant le long des murs, avec un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric en sentinelle lui prenait le bras, vivement, pour la conduire dans sa maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des courses ; elle jetait les yeux tout à l'entour ; rien à craindre ! et elle poussait comme un soupir d'exilé qui revoit sa patrie. La chance les enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient être dangereuses ; il la blâma de son imprudence ; elle lui déplut, du reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre. Il reconnut alors ce qu'il s'était caché, la désillusion de ses sens. Il n'en feignait pas moins de grandes ardeurs ; mais pour les ressentir, il lui fallait évoquer l'image de Rosanette ou de Mme Arnoux. Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre, et plus que jamais il ambitionnait une haute position dans le monde. Puisqu'il avait un marchepied pareil, c'était bien le moins qu'il s'en servît..."

La scène la plus émouvante est celle la dernière rencontre de Frédéric et de Mme Arnoux...

"Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. Il revint. Il fréquenta le monde, et il eut d'autres amours, encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désoeuvrement de son intelligence et l'inertie de son coeur.

Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra.

− " Madame Arnoux ! "

− " Frédéric ! "

Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et elle le considérait tout en répétant :

− " C'est lui ! C'est donc lui ! "

Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.

Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de velours grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler, se souriant l'un à l'autre. Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari. Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils en garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête :

− " Mais je vous revois ! Je suis heureuse ! "

Il ne manqua pas de lui dire qu'à la nouvelle de leur catastrophe, il était accouru chez eux.

− " Je le savais ! "

− " Comment ? "

Elle l'avait aperçu dans la cour, et s'était cachée.

− " Pourquoi ? "

Alors, d'une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses mots :

− " J'avais peur ! Oui... peur de vous... de moi ! "

Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son coeur battait à grands coups. Elle reprit :

− " Excusez-moi de n'être pas venue plus tôt. " Et désignant le petit portefeuille grenat couvert de palmes d'or :

− " Je l'ai brodé à votre intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont les terrains de Belleville devaient répondre. "

Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s'être dérangée.

− " Non ! Ce n'est pas pour cela que je suis venue ! Je tenais à cette visite, puis je m'en retournerai... là-bas. "

Et elle lui parla de l'endroit qu'elle habitait. C'était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de buis énormes et une double avenue de châtaigniers montant jusqu'au haut de la colline, d'où l'on découvre la mer.

− " Je vais m'asseoir là, sur un banc, que j'ai appelé : le banc Frédéric. "

Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres, avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs, qui se détachaient au milieu des ténèbres, l'attirèrent.

− " Je connais cette femme, il me semble ? "

− " Impossible ! " dit Frédéric. " C'est une vieille peinture italienne. "

Elle avoua qu'elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues.

Ils sortirent.

La lueur des boutiques éclairait, par intervalles, son profil pâle ; puis l'ombre l'enveloppait de nouveau ; et, au milieu des voitures, de la foule et du bruit, ils allaient sans se distraire d'eux-mêmes, sans rien entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne, sur un lit de feuilles mortes. Ils se racontèrent leurs anciens jours, les dîners du temps de l' Art industriel , les manies d'Arnoux, sa façon de tirer les pointes de son faux−col, d'écraser du cosmétique sur ses moustaches, d'autres choses plus intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la première fois, en l'entendant chanter ! Comme elle était belle, le jour de sa fête, à Saint−Cloud ! Il lui rappela le petit jardin d'Auteuil, des soirs au théâtre, une rencontre sur le boulevard, d'anciens domestiques, sa négresse.

Elle s'étonnait de sa mémoire. Cependant, elle lui dit :

− " Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme le son d'une cloche apporté par le vent ; et il me semble que vous êtes là, quand je lis des passages d'amour dans les livres. "

− " Tout ce qu'on y blâme d'exagéré, vous me l'avez fait ressentir " , dit Frédéric. " Je comprends Werther, que ne dégoûtent pas les tartines de Charlotte. "

− " Pauvre cher ami ! "

Elle soupira ; et, après un long silence :

− " N'importe, nous nous serons bien aimés. "

− " Sans nous appartenir, pourtant ! "

− " Cela vaut peut−être mieux " , reprit−elle.

− " Non ! non ! Quel bonheur nous aurions eu ! "

− " Oh ! je le crois, avec un amour comme le vôtre ! "

Et il devait être bien fort pour durer après une séparation si longue ! Frédéric lui demanda comment elle l'avait découvert.

− " C'est un soir que vous m'avez baisé le poignet entre le gant et la manchette. Je me suis dit : " Mais il m'aime, il m'aime !... " J'avais peur de m'en assurer, cependant. Votre réserve était si charmante, que j'en jouissais comme d'un hommage involontaire et continu. "

Il ne regretta rien. Ses souffrances d'autrefois étaient payées. Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine. Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.

− " Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le monde une importance extrahumaine. Mon coeur, comme de la poussière, se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair de lune par une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les délices de la chair et de l'âme étaient contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais, en tâchant de le baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au−delà. C'était Mme Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à éblouir, et si bonne ! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce que j'y pensais, seulement ! puisque j'avais toujours au fond de moi-même la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux ! "

Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire ce qu'il disait. Madame Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s'avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :

− " La vue de votre pied me trouble. "

Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec l'intonation singulière des somnambules :

− " A mon âge ! lui ! Frédéric !... Aucune n'a jamais été aimée comme moi ! Non, non !, à quoi sert d'être jeune ? Je m'en moque bien ! je les méprise, toutes celles qui viennent ici ! "

− " Oh ! il n'en vient guère ! " reprit−il complaisamment.

Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait. Il jura que non.

− " Bien sûr ? pourquoi ? "

− " A cause de vous " , dit Frédéric en la serrant dans ses bras.

Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entrouverte, les yeux levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir ; et, comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête :

− " J'aurais voulu vous rendre heureux. "

Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant, il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait !, −− et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette. Elle le contemplait, tout émerveillée.

− " Comme vous êtes délicat ! Il n'y a que vous ! Il n'y a que vous ! "

Onze heures sonnèrent.

− " Déjà ! " dit−elle, " au quart, je m'en irai. "

Elle se rassit ; mais elle observait la pendule, et il continuait à marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà plus avec nous. Enfin, l'aiguille ayant dépassé les vingt−cinq minutes, elle prit son chapeau par les brides, lentement.

− " Adieu, mon ami, mon cher ami ! Je ne vous reverrai jamais ! C'était ma dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous ! "

Et elle le baisa au front, comme une mère..."

 

De 1874 à sa mort, en 1880, Flaubert travaille à la "Tentation de saint Antoine", compose ses "Trois Contes", et entreprend l'écriture de "Bouvard et Pécuchet" qui peut être vu comme l'illustration et l'aboutissement de son parcours intellectuel.

1874 - La Tentation de Saint Antoine 

"La Tentation de Saint Antoine" est semble-t-il l'un des thèmes qui ont le plus hanté Flaubert, ne serait-ce que par les différentes ébauches qu'il écrit sur le sujet dès 1835, puis plus affirmé en 1856. Ce long poème voit finalement le jour en 1874. Dans la solitude de sa Thébaïde, l'anachorète dialogue avec des apparitions successives au cours desquelles ressurgissent des souvenirs très vivaces de son passé, des tentations démoniaques, des visions de luxure, les séductions du pouvoir ou de la volupté, jusqu'à l'apparition de son supposé disciple, Hilarion, qui lui présente "tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, tous les oracles". C'est en fait le démon qui tente de le séduire, "mon royaume est de la dimension de l'univers, et mon désir n'a pas de bornes. Je vais toujours affranchissant l'esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour et sans Dieu. On m'appelle la Science." Cette oeuvre symbolique comporte des passages d'une grande beauté plastique, notamment lorsque Flaubert évoque l'exubérance enivrante d'une vie qui n'a besoin ni d'explication ni de justification. 

"Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n’est descendu !

Des peuples divers habitent les pays de l’Océan. Les uns sont au séjour des tempêtes ; d’autres nagent en plein dans la transparence des ondes froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids des sources de la mer.

(Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des

cornes d’Ammon se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières, des polypes déploient leurs tentacules, des

méduses frémissent pareilles à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de l’eau ; des mousses, des varechs ont poussé. Et toutes sortes de plantes s’étendent en rameaux, se tordent en vrilles, s’allongent en pointes, s’arrondissent en éventail. Des courges ont l’air de seins, des lianes s’enlacent comme des serpents. Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes humaines ; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l’herbe.

Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des polypiers, qui ont l’air de sycomores, portent des bras sur leurs

branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles ; c’est un papillon qui s’envole. Il va pour marcher sur un galet ; une

sauterelle grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un arbuste ; des débris d’éphémérides font sur le sol une couche neigeuse.

Et puis les plantes se confondent avec les pierres. Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles, des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures. Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des empreintes de buissons et de coquilles – à ne savoir si ce sont les empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.

Et il n’a plus peur !

Il se couche à plat ventre, s’appuie sur les deux coudes ; et retenant son haleine, il regarde. Des insectes n’ayant plus d’estomac continuent à manger ; des fougères desséchées se remettent à fleurir ; des membres qui manquaient repoussent. Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des têtes d’épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration les agite.)

ANTOINE délirant :

Ô bonheur ! bonheur ! j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, – être la matière !

(Le jour enfin paraît ; et comme les rideaux d’un tabernacle qu’on relève, des nuages d’or en s’enroulant à larges volutes découvrent

le ciel. Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne la face de Jésus-Christ. Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.)"

 

1877 - Les Trois Contes

Après l'échec de ses aventures théâtrales et n'osant reprendre le roman, Flaubert revient à un genre qu'il avait abandonné depuis longtemps, le conte. Le résultat fut un immense succès de presse. Il écrit d'abord "la Légende de saint Julien l'Hospitalier", dont l'idée remonterait à 1846 et au vitrail célèbre de la cathédrale de Rouen. "Hérodias" est centré dur l'histoire du festin d'Hérode-Antipas au cours duquel Salomé, à l'instigation d'Hérodias, sa mère, obtient la tête de saint-Jean-Baptiste : Flaubert campe avec une extraordinaire précision un Hérode puissant, mais lâche et tortueux, sur fond de reconstitution d'une précision sans faille. Le troisième conte, "Un cœur simple", est, comme l'écrira Italo Calvino, "un conte entièrement fait de choses que l'on voit, de phrases simples et légères dans lesquelles il se passe toujours quelque chose. Ici toute la réalité quotidienne passe par la simplicité d'esprit d'une pauvre servante." Félicité qui a cinquante ans, est au service de Mme Aubain, veuve endettée et mère de deux enfants, qui a dû emménager dans une maison héritée de ses ancêtres à Pont-l'Évêque. Servante modèle, Félicité est entrée au service de Mme Aubain toute jeune fille suite à une déception amoureuse,  Félicité s'occupe des enfants de Mme Aubain, Paul et Virginie, âgés de sept et quatre ans puis Paul va quitter la maison pour suivre des études au collège de Caen. Félicité souffre d'abord de ce départ puis se trouve consolée par une nouvelle distraction : le catéchisme quotidien de Virginie. Mais la fille de Mme Aubain part bientôt poursuivre son éducation chez les Ursulines à Honfleur. 

Félicité va alors reporter son amour sur son neveu Victor : mais celui-ci s'engage comme matelot pour un voyage au long cours dont il ne reviendra pas. Quelque temps après, nouveau drame, Virginie meurt d'une fluxion de poitrine. Félicité, seule, voue alors une immense tendresse à Loulou, un perroquet dont on lui a fait cadeau. Suite à une angine, la servante devient sourde; ainsi isolée du monde, elle ne perçoit plus que la voix de son perroquet : un matin d'hiver elle découvre Loulou mort. Sa douleur est tellement grande que suivant le conseil de Mme Aubain, Félicité décide de le faire empailler. Après la mort de Mme Aubain, la pauvre servante reste dans la maison invendue qui se dégrade peu à peu. Ayant contracté une pneumonie, Félicité ne vit plus que dans l'unique souci des reposoirs de la fête-Dieu. Elle décide même d'offrir Loulou empaillé pour orner le reposoir situé dans la cour de la maison de Mme Aubain. Pendant que la procession parcourt la ville, Félicité agonise et dans une ultime vision, le Saint-Esprit lui apparaît : "une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique ; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son coeur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s'épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête."

 

1881 - Bouvard et Pécuchet 

Le sous-titre de Bouvard et Pécuchet, écrit Flaubert à Gertrude Collier devenue Mrs. Tennant, pourrait être « du défaut de méthode dans les sciences » (16 décembre 1879). Il veut décrire la grande tentation moderne, c'est-à-dire la science, qui lui paraît jouer le même rôle au XIXe s. que la religion au IVe s. Il cherche à en montrer à la fois la force et les dangers, quand ceux qui s'en occupent veulent jouer les apprentis sorciers. Bouvard et Pécuchet sont des âmes ingénues, et leurs efforts pour se tenir au courant des sciences de leur temps, voués à l'échec. On a pu voir ce roman inachevé comme la manifestation de la crise du romanesque : si le premier chapitre a une forme narrative avérée (la rencontre des deux copistes autodidactes), le reste du livre déroule une gigantesque nomenclature des sciences, et donc de la réalité, auxquelles s'adonnent successivement les deux héros, et qu'ils ne parviennent pas, comme l'auteur, à maîtriser. Mais on n'a beaucoup plus retenu le don dont les a gratifié Flaubert, celui "de voir la bêtise et de ne plus la tolérer"... L'inachevé "Dictionnaire des idées reçues ou Catalogue des opinions chics" reprend à sa manière le sentiment d'être "submergé par le flot de bêtise qui couvre mon pays, par l'inondation du crétinisme sous lequel il disparaît".

"... Pécuchet prit la parole :

– Les vices sont des propriétés de la Nature, comme les inondations, les tempêtes.

Le notaire l’arrêta ; et se haussant à chaque mot sur la pointe des orteils :

– Je trouve votre système d’une immoralité complète. Il donne carrière à tous les débordements, excuse les crimes, innocente les coupables.

– Parfaitement dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses appétits est dans son droit, comme l’honnête homme qui écoute la Raison.

– Ne défendez pas les monstres !

– Pourquoi monstres ? Quand il naît un aveugle, un idiot, un homicide, cela nous paraît du désordre, comme si l’ordre nous était connu, comme si la nature agissait pour une fin !

– Alors vous contestez la Providence ?

– Oui ! je la conteste !

– Voyez plutôt l’Histoire ! s’écria Pécuchet rappelez-vous les assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensions dans les familles, le chagrin des particuliers.

– Et en même temps ajouta Bouvard, car ils s’excitaient l’un l’autre cette Providence soigne les petits oiseaux, et fait repousser les pattes des écrevisses. Ah ! si vous entendez par Providence, une loi qui règle tout, je veux bien, et encore !

– Cependant, monsieur dit le notaire il y a des principes !

– Qu’est-ce que vous me chantez ! Une science, d’après Condillac, est d’autant meilleure qu’elle n’en a pas besoin ! Ils ne font que résumer des connaissances acquises, et nous reportent vers ces notions, qui précisément sont discutables.

– Avez-vous comme nous poursuivit Pécuchet, scruté, fouillé les arcanes de la métaphysique ?

– Il est vrai, messieurs, il est vrai !

Et la société se dispersa. Mais Coulon les tirant à l’écart, leur dit d’un ton paterne, qu’il n’était pas dévot certainement et même il détestait les jésuites. Cependant il n’allait pas si loin qu’eux ! Oh non ! bien sûr ; – et au coin de la place, ils passèrent devant le capitaine, qui rallumait sa pipe en grommelant : Je fais pourtant ce que je veux, nom de Dieu !

Bouvard et Pécuchet proférèrent en d’autres occasions leurs abominables paradoxes. Ils mettaient en doute, la probité des hommes, la chasteté des femmes, l’intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple, enfin sapaient les bases. Foureau s’en émut, et les menaça de la prison, s’ils continuaient de tels discours. L’évidence de leur supériorité blessait. Comme ils soutenaient des thèses immorales, ils devaient être immoraux ; des calomnies furent inventées. 

Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer.

Des choses insignifiantes les attristaient : les réclames des journaux, le profil d’un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard. En songeant à ce qu’on disait dans leur village, et qu’il y avait jusqu’aux antipodes d’autres Coulon, d’autres Marescot, d’autres Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre. 

Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne. 

Un après-midi, un dialogue s’éleva dans la cour, entre Marcel et un monsieur ayant un chapeau à larges bords avec des conserves noires. C’était l’académicien Larsonneur. Il ne fut pas sans observer un rideau entrouvert, des portes qu’on fermait. Sa démarche était une tentative de raccommodement et il s’en alla furieux, chargeant le domestique de dire à ses maîtres qu’il les regardait comme des goujats. Bouvard et Pécuchet ne s’en soucièrent. Le monde diminuait d’importance – ils l’apercevaient comme dans un nuage, descendu de leur cerveau sur leurs prunelles.

N’est-ce pas, d’ailleurs, une illusion, un mauvais rêve ? Peut-être, qu’en somme, les prospérités et les malheurs s’équilibrent ? Mais le bien de l’espèce ne console pas l’individu.

– Et que m’importent les autres ! disait Pécuchet.

Son désespoir affligeait Bouvard. C’était lui qui l’avait poussé jusque-là ; et le délabrement de leur domicile avivait leur chagrin par des irritations quotidiennes. Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, se prescrivaient des travaux, et retombaient vite dans une paresse plus forte, dans un découragement profond. À la fin des repas, ils restaient les coudes sur la table, à gémir d’un air lugubre – Marcel en écarquillait les yeux, puis retournait dans sa cuisine où il s’empiffrait solitairement..."

 

Jeanne de Tourbey (1837-1908),

ou Marie-Anne Detourbay, devenue Jeanne de Tourbey, collectionneuse des amants fortunés, maîtresse de Khalil-Bey, le fameux diplomate de la Sublime-Porte et commanditaire de deux chefs-d’œuvre de Courbet, "Le Sommeil" et "L’Origine du monde", comtesse de Loynes, puis maîtresse en titre du critique littéraire Jules Lemaître et égérie de la Ligue de la patrie française en 1899, ici peinte par Amaury-Duval en 1862 : "je songe à vous presque continuellement, écrit Flaubert alors à Tunis pour l'écriture de  Salammbô. Et je n'ai que cela à vous dire, pas autre chose ! Je le jure par vos beaux yeux et vos belles mains. […] Dans huit jours je repars et dans trois semaines je vous reverrai. C'est là l'important. — Avec quelle joie je me précipiterai vers votre maison et comme mon cœur battra en tirant votre sonnette ! — Quand je serai à vos pieds, sur votre tapis, nous causerons de mon voyage, si cela vous amuse. […] Si vous saviez comme je pense à votre appartement, qui vous contient, et jusqu'aux meubles qui vous entourent ! N'avez-vous pas depuis mon départ senti, quelquefois, comme un souffle qui passait sur vous. C'était quelque chose de moi, qui, s'échappant de mon cœur, traversait l'espace, invisiblement, et arrivait jusque là-bas ! J'ai vécu depuis cinq semaines avec ce souvenir (qui est un désir aussi). Votre image m'a tenu compagnie dans la solitude, incessamment. J'ai entendu votre voix à travers le bruit des flots et votre charmant visage voltige autour de moi, sur les haies de nopals, à l'ombre des palmiers et dans l'horizon des montagnes. Il me semble que j'ai emporté de votre chère personne une sorte d'émanation qui me pénètre, un parfum dont je suis embaumé, qui m'assoupit et qui m'enivre. Je vous en veux d'occuper tant de place dans ma pensée..." ( Gustave Flaubert, Correspondance, t. II, Paris, Gallimard (Pléiade), 1980, Lettre à Jeanne de Tourbey du 15 mai 1858).