Nathaniel Hawthorne (1804-1864) - Transcendantalism - Ralph Waldo Emerson (1803-1882) - Henry David Thoreau (1817-1862)  - Walt Whitman (1819-1892) - Emily Dickinson (1830-1886) - Margaret Fuller (1810-1850) - Jonathan Eastman Johnson (1824-1906) - Christopher Pearse Cranch (1813-1892) - ...

Last update : 12/12/2019

Le transcendantalisme de la Nouvelle-Angleterre qui naît dans la région de Concord, dans le Massachusetts, se développe de 1830 à 1855 autour d'écrivains et de philosophes comme Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau, Margaret Fuller, Orestes Brownson, Elizabeth Palmer Peabody et James Freeman Clarke, George Ripley, Bronson Alcott, le jeune W.E. Channing et W.H. Channing : ce mouvement marque l'émergence d'une nouvelle culture nationale basée sur des éléments proprement américains, la quête religieuse se mue en contestation de l'ordre établi et la mise en valeur d'une Amérique animée par ces nouveaux concepts démocratiques qui, en 1829, ont triomphé lors de l'investiture d'Andrew Jackson à la présidence. Mais cette Amérique, encore profondément livrée à la religion puritaine, se fissure progressivement avec la question de l'abolitionnisme,  l'adoption de la sinistre loi sur les esclaves fugitifs en 1850,  un contexte tendu qui débouche sur la terrible Guerre de Sécession (1861-1865). C'est dans ce contexte que paraissent Nathaniel Hawthorne, avec "The Scarlet Letter" (1850) et "The House of the Seven Gables" (1851), s'émancipant du puritanisme moral, Ralph Waldo Emerson, avec "Nature" (1836), Henry David Thoreau, avec "Civil Disobedience" (1849) et "Walden or Life in the woods" (1854), construisant le nouveau langage de l'Amérique, Walt Whitman, avec "Leaves of Grass" (1855), Emily Dickinson avec ses premiers poèmes entre 1858 et 1868...
(Winslow Homer - Snap the Whip 1872, Metropolitan Museum of Art - New York)

Bien que l'Amérique ait été une nation pendant près de 80 ans, elle restait en 1840 inachevée. La Déclaration d'indépendance, la Constitution, étaient des documents politiques, pragmatiques dans leur conception de la démocratie. Mais ce qui manquait à l'Amérique, dit Emerson, c'est d'évoquer ce que ressent un homme ou une femme démocratique à son meilleur, au jour le jour, à chaque instant. Nous avions un esprit, l'esprit créé par Thomas Jefferson et les autres fondateurs, mais nous ne connaissions pas véritablement les possibilités de ce dont nous étions capables, de ce que nous étions...
Renfermés sur eux-mêmes, livrés à leurs passions et à leurs doutes, à leurs contradictions intérieures, ces différents auteurs vont rechercher un nouveau langage, un "territoire neutre, quelque part entre le monde réel et le monde féerique, ou le réel et l'imaginaire peuvent se rencontrer" (Nathaniel Hawthorne), un nouveau langage typiquement américain appelé de ses voeux par Walt Whitman pour transmettre les qualités uniques de la vie américaine, ou une poétique exprimant ce qui est encore possible et non encore réalisé (Emily Dickinson). Mais s'engager dans cette voie est à double tranchant, l'oeuvre parvient à libérer l'individu mais accroît sa solitude et l'abandonne sans fondement...

Although America had been a nation for nearly 80 years, it remained unfinished in 1840. The Declaration of Independence, the Constitution, were political documents, pragmatic in their conception of democracy. But what America lacked, Emerson said, was the ability to express what a democratic man or woman feels at his or her best, day in and day out, every moment of every day. We had a spirit, the spirit created by Thomas Jefferson and the other founders, but we didn't really know the possibilities of what we were capable of, what we were...
Closed in on themselves, left to their passions and doubts, to their inner contradictions, these different authors will search for a new language, a "neutral territory, somewhere between the real world and the fairy world, where the real and the imaginary can meet" (Nathaniel Hawthorne), a new typically American language called for by Walt Whitman to convey the unique qualities of American life, or a poetics expressing what is still possible and not yet realized (Emily Dickinson). But to embark on this path is a double-edged sword, the work succeeds in liberating the individual but increases his loneliness and abandons him without foundation .

Aunque Estados Unidos había sido una nación durante casi 80 años, seguía sin terminar en 1840. La Declaración de Independencia, la Constitución, eran documentos políticos, pragmáticos en su concepción de la democracia. Pero lo que le faltaba a América, dijo Emerson, era la capacidad de expresar lo que un hombre o mujer democrática siente en su mejor momento, día tras día, cada momento de cada día. Teníamos un espíritu, el espíritu creado por Thomas Jefferson y los otros fundadores, pero no sabíamos realmente de lo que éramos capaces, de lo que éramos...
Encerrados en sí mismos, abandonados a sus pasiones y dudas, a sus contradicciones internas, estos diferentes autores buscarán un nuevo lenguaje, un "territorio neutral, en algún lugar entre el mundo real y el mundo de las hadas, donde lo real y lo imaginario puedan encontrarse" (Nathaniel Hawthorne), un nuevo lenguaje típicamente americano pedido por Walt Whitman para transmitir las cualidades únicas de la vida americana, o una poética que exprese lo que todavía es posible y no se ha realizado (Emily Dickinson).
Pero embarcarse en este camino es una espada de doble filo, la obra logra liberar al individuo pero aumenta su soledad y lo abandona sin fundamento.


Nathaniel Hawthorne (1804-1864)
Se libérer du puritanisme moral du XVIIe - "In the depths of every heart there is a tomb and a dungeon, though the lights, the music, and revelry above may cause us to forget their existence, and the buried ones, or prisoners whom they hide. But sometimes, and oftenest at midnight, these dark receptacles are flung wide open" (Au fond de chaque cœur, il y a un tombeau et un cachot, bien que les lumières, la musique et les réjouissances qui se déroulent au-dessus puissent nous faire oublier leur existence, ainsi que les personnes enterrées ou les prisonniers qu'elles cachent. Mais parfois, et le plus souvent à minuit, ces réceptacles sombres sont jetés à découvert) - Hawthorne a marqué la littérature des États-Unis en incarnant toute l'ambiguïté d'une communauté sociale où s'affrontent de façon dramatique et symbolique le bien et le mal, l'héritage du puritanisme moral du XVIIe siècle, les figures angéliques et démoniaques, la hantise d'une malédiction ancestrale, les promesses de l'enfer ou du paradis comme provinces inéluctables de toute conscience. A cela s'ajoutent une véritable science de l'écriture, clarté et précision, des images stylisées et allégoriques, une véritable science des dilemmes frappant la condition humaine, une véritable science de la complexité et de l'ambiguïté morales..  

Nathaniel Hawthorne naquit à Salem dans le Massachusetts, un ancien port de pêche à la baleine où sa famille vivait depuis des générations (la maison familiale du 27 Hardy Street est aujourd'hui un musée) et mourut en voyage à Porstmouth dans le New Hampshire à l'âge de soixante ans. Ses ancêtres ont été parmi les premiers puritains à s'installer dans la région de la Nouvelle-Angleterre et la culpabilité persistante que ressentait Hawthorne du fait que son arrière-grand-père avait officié lors des procès de sorcières de Salem a fourni un thème à nombre de ses histoires, dont La Maison aux sept pignons. Le père du jeune Nathaniel, capitaine au long court, meurt brutalement en 1808, en Guyane hollandaise , et sa veuve, beauté austère, doit pour élever ses trois enfants accepter l'aide sa famille. Tous les quatre vivent à Salem, puis dans la maison d'un oncle, à la lisière de la région sauvage du Maine. Sa mère et ses sœurs étaient tellement recluses que souvent la famille ne se réunissait pas pendant des jours, même aux repas ; et Hawthorne devint cet homme solitaire et renfermé qu'il restera toute sa vie. Après des études à Bowdoin College, dans le Maine, Nathaniel renonce à s'engager dans une profession et passe douze ans dans la maison maternelle, il lit James Fenimore Cooper et Sir Walter Scott, et écrit déjà des nouvelles qui figureront dans son premier recueil "Twice Told Tales" (1837).

(Margaret Gibbs, 1670, Museum of Fine Art, Boston) - Les puritains américains sont restés des Anglais transplantant dans le Nouveau Monde l'Angleterre des XVIe et XVIIe siècles, les oeuvres dites "Freake-Gibbs", de l'artiste qui a peint les portraits des membres des familles Freake et Gibbs de Boston pendant la même période (1670-1680), en témoignent (The Mason Children, David, Joanna and Abigail, 1670, Mrs. Freake and Baby Mary, 1671). Comme dans l'Angleterre des XVIe et XVIIe siècles, la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle toléra le portrait qui répondait à des besoins politiques ou sociaux : si rien n'était bon en soi, Dieu semblait avoir toléré une certaine représentation de soi. Si l'Eglise est le lieu du culte publique, la famille dans sa maison, comme le révèle si bien le journal de Samuel Sewall (1672-1729), - connu pour son implication dans le procès des sorcières de Salem et grand dénonciateur de l'esclavagisme -, est le lieu des dévotions privées et de l'éducation religieuse : cette pression exercée sur la religion familiale a sans doute accentué la tendance au repli sur soi.

Redoublant cette préoccupation, la littérature, par le biais de la chronique historique et de la biographie, a mobilisé très rapidement les colons du Nouveau Monde. En 1660, le désir de consigner le passé et les réalisations des fondateurs gagne en intensité, il s'agit de transmettre à la postérité la mémoire de la "miséricorde de Dieu presque sans exemple et sans pareille" (Urian Oakes). Sous cet angle, le désir d'écriture de Nathaniel Hawthorne prend tout sons sens. Dans ses différentes préfaces, Hawthorne définira son intention profonde, se situer dans un "territoire neutre, quelque part entre le monde réel et le monde féerique, ou le réel et l'imaginaire peuvent se rencontrer",  et donne à ce nouveau type de fiction le nom de "romance" : sa première romance est publiée en 1828, "Fanshawe"... 

"WHEN A WRITER calls his work a romance, it need hardly be observed that he wishes to claim a certain latitude, both as to its fashion and material, which he would not have felt himself entitled to assume, had he professed to be writing a novel. The latter form of composition is presumed to aim at a very minute fidelity, not merely to the possible, but to the probable and ordinary course of man's experience. The former--while, as a work of art, it must rigidly subject itself to laws, and while it sins unpardonably so far as it may swerve aside from the truth of the human heart--has fairly a right to present that truth under circumstances, to a great extent, of the writer's own choosing or creation. If he think fit, also, he may so manage his atmospherical medium as to bring out or mellow the lights, and deepen and enrich the shadows, of the picture. He will be wise, no doubt, to make a very moderate use of the privileges here stated, and, especially, to mingle the marvellous rather as a slight, delicate, and evanescent flavor, than as any portion of the actual substance of the dish offered to the public. He can hardly be said, however, to commit a literary crime, even if he disregard this caution.
In the present work the author has proposed to himself--but with what success, fortunately, it is not for him to judge--to keep undeviatingly within his immunities. The point of view in which this tale comes under the romantic definition lies in the attempt to connect a by-gone time with the very present that is flitting away from us. It is a legend, prolonging itself, from an epoch now gray in the distance, down into our own broad day-light, and bringing along with it some of its legendary mist, which the reader, according to his pleasure, may either disregard, or allow it to float almost imperceptibly about the characters and events for the sake of a picturesque effect. The narrative, it may be, is woven of so humble a texture as to require this advantage, and, at the same time, to render it the more difficult of attainment." (Préface, The House of the Seven Gables)

 Paraissent à la même époque deux des meilleurs récits de jeunesse de Nathaniel Hawthorne, "The Hollow of the Three Hills"  et "An Old Woman’s Tale" (1830)...

"IN THOSE strange old times, when fantastic dreams and madmen's reveries were realized among the actual circumstances of life, two persons met together at an appointed hour and place. One was a lady, graceful in form and fair of feature, though pale and troubled, and smitten with an untimely blight in what should have been the fullest bloom of her years; the other was an ancient and meanly-dressed woman, of ill-favored aspect, and so withered, shrunken, and decrepit, that even the space since she began to decay must have exceeded the ordinary term of human existence. In the spot where they encountered, no mortal could observe them. Three little hills stood near each other, and down in the midst of them sunk a hollow basin, almost mathematically circular, two or three hundred feet in breadth, and of such depth that a stately cedar might but just be visible above the sides. Dwarf pines were numerous upon the hills, and partly fringed the outer verge of the intermediate hollow, within which there was nothing but the brown grass of October, and here and there a tree trunk that had fallen long ago, and lay mouldering with no green successor from its roots. One of these masses of decaying wood, formerly a majestic oak, rested close beside a pool of green and sluggish water at the bottom of the basin. Such scenes as this (so gray tradition tells) were once the resort of the Power of Evil and his plighted subjects; and here, at midnight or on the dim verge of evening, they were said to stand round the mantling pool, disturbing its putrid waters in the performance of an impious baptismal rite. The chill beauty of an autumnal sunset was now gilding the three hill-tops, whence a paler tint stole down their sides into the hollow..." (The Hollow of the Three Hills)

"DANS CETTE étrange époque, où les rêves fantastiques et les rêveries des fous se réalisaient parmi les circonstances réelles de la vie, deux personnes se rencontraient à une heure et un lieu déterminés. L'une était une dame, gracieuse dans sa forme et de belle apparence, bien que pâle et troublée, et frappée d'un fléau prématuré dans ce qui aurait dû être la plus grande floraison de ses années ; l'autre était une femme ancienne et mal habillée, d'aspect peu apprécié, et si fanée, rétrécie et décrépite, que même l'espace depuis qu'elle a commencé à se décomposer a dû dépasser le terme ordinaire de l'existence humaine. À l'endroit où ils se sont rencontrés, aucun mortel ne pouvait les observer. Trois petites collines se dressaient l'une à côté de l'autre, et au milieu d'elles s'enfonçait un bassin creux, presque mathématiquement circulaire, de deux ou trois cents pieds de large et d'une telle profondeur qu'un cèdre majestueux ne pouvait être visible qu'au-dessus des côtés. Les pins nains étaient nombreux sur les collines, et bordaient en partie le bord extérieur du creux intermédiaire, à l'intérieur duquel il n'y avait rien d'autre que l'herbe brune d'octobre, et ici et là un tronc d'arbre qui était tombé il y a longtemps, et qui posait des moulures sans successeur vert de ses racines. L'une de ces masses de bois en décomposition, autrefois un chêne majestueux, reposait tout près d'un bassin d'eau verte et léthargique au fond du bassin. De telles scènes (comme le raconte la tradition grise) étaient autrefois le recours du Pouvoir du Mal et de ses sujets en détresse ; et ici, à minuit ou à l'approche du soir, on disait qu'ils se tenaient autour du bassin à lambrequins, perturbant ses eaux putrides dans l'exécution d'un rite de baptême impie. La beauté glaciale d'un coucher de soleil automnal dorait maintenant les trois sommets de la colline, d'où une teinte plus pâle s'était glissée sur leurs flancs dans le creux..."

L'un des premiers contes de Nathaniel Hawthorne, "The Gentle Boy" (1832), se déroule lors de la persécution historique des premiers Quakers, qui ont commencé à apparaître en Nouvelle-Angleterre en 1656, et montre comment le quakerisme primitif scinde l'âme en deux, conduisant à l'inhumanité et peut-être à la damnation, qui est "l'éternelle aliénation du bien et du vrai". Ilbrahim, enfant quaker d'un père martyr et d'une mère bannie, est recueilli en larmes sur la tombe de son père par un couple de puritains, Tobias et Dorothy Pearson : "The pale, spiritual face, the eyes that seemed to mingle with the moonlight, the sweet, airy voice, and the outlandish name, almost made the Puritan believe that the boy was in truth a being which had sprung up out of the grave on which he sat. But perceiving that the apparition stood the test of a short mental prayer, and remembering that the arm which he had touched was lifelike, he adopted a more rational supposition. "The poor child is stricken in his intellect," thought he, "but verily his words are fearful in a place like this." He then spoke soothingly, intending to humor the boy's fantasy.." Le fait de recueillir Ibrahim provoque bien des problèmes à Pearson et à sa femme au sein de la communauté puritaine, le "sweet infant of the skies", victime du fanatisme quaker, affrontera la brutalité puritaine, une brutalité présentée plus comme une perversion de leurs principes que comme une caractéristique inhérente à leur religion...

Du Transcendentalism au Dark Romanticism - Le jeune Hawthorne fréquenta dans les années 1820-1830 le cercle de ces écrivains et philosophes du Massachusetts qui incarnèrent pour la postérité le "transcendantalisme", Ralph Waldo Emerson (1803-1882), Henry David Thoreau (1817-1862), Margaret Fuller (1810-1850), et Amos Bronson Alcott (1799-1888), le père de Louisa May Alcott. Les transcendantalistes croyaient fermement en la "bonté inhérente à la fois des hommes et de la nature". À Boston, en 1842, Hawthorne épouse la peintre transcendantaliste Sophia Peabody, avec laquelle il aura trois enfants. Le couple nouvellement marié s'installe au cœur du pays transcendantaliste de la Concorde, dans le Massachusetts, et vit dans le "Old Manse" de la famille Emerson. Sophia (Peabody) se consacrera à son mari et inspirera certains des personnages féminins qui apparaissent dans ses fictions. En 1844, Hawthorne apparaît comme l'un des membres fondateurs de Brook Farm, une expérience utopique de vie en communauté basée sur les principes de Charles Fourier.

Mais Hawthorne, en mûrissant, prit quelque distance, comme en témoigne son roman satirique "The Blithedale Romance" (1852). Les hommes peuvent, sous le couvert de la bonté et de la piété, commettre de grands péchés, les ancêtres de Nathaniel Hawthorne, soldats, législateurs, et juges, hommes de principes se drapant dans le puritanisme, furent aussi des persécuteurs, et La Lettre Écarlate est représentative de cette complexité morale qui habite notre auteur.

Le "Dark Romanticism", dénomination sous laquelle on regroupe des écrivains tels que Herman Melville , Edgar Allan Poe, Emily Dickinson et Nathaniel Hawthorne, puise dans ce mouvement transcendantal de l'Amérique du XIXe siècle, mais pour montrer, l'expérience aidant, qu'au contraire l'homme de bien glisse irrésistiblement vers le mal et l'autodestruction : la culpabilité et le péché ne cesseront dès lors de le hanter. La capacité des êtres humains à faire le mal est un motif récurrent d'inspiration de Hawthorne. Le Dark Romanticism, quant à lui, va par la suite se fondre inéluctablement dans le roman dit gothique, nourrir les thématiques de la terreur, du tourment personnel, de la morbidité et du surnaturel. Parmi les oeuvres de Nathaniel Hawthorne associées à cette période, on peut évoquer : "My Kinsman, Major Molineaux" (1832), "Young Goodman Brown" (1835), sans doute le plus grand récit de sorcellerie jamais écrit (reprise dans le recueil Mosses from an Old Manse), "Feathertop" (1852), et "The Minister's Black Veil"....

"YOUNG GOODMAN BROWN came forth at sunset, into the street of Salem village, but put his head back, after crossing the threshold, to exchange a parting kiss with his young wife. And Faith, as the wife was aptly named, thrust her own pretty head into the street, letting the wind play with the pink ribbons of her cap, while she called to Goodman Brown.
"Dearest heart," whispered she, softly and rather sadly, when her lips were close to his ear, "pr'y thee, put off your journey until sunrise, and sleep in your own bed to-night. A lone woman is troubled with such dreams and such thoughts, that she's afeard of herself, sometimes. Pray, tarry with me this night, dear husband, of all nights in the year!"
"My love and my Faith," replied young Goodman Brown, "of all nights in the year, this one night must I tarry away from thee. My journey, as thou callest it, forth and back again, must needs be done 'twixt now and sunrise. What, my sweet, pretty wife, dost thou doubt me already, and we but three months married!"
"Then God bless you!" said Faith, with the pink ribbons, "and may you find all well, when you come back."
"Amen!" cried Goodman Brown. "Say thy prayers, dear Faith, and go to bed at dusk, and no harm will come to thee." 
So they parted; and the young man pursued his way, until, being about to turn the corner by the meeting-house, he looked back and saw the head of Faith still peeping after him, with a melancholy air, in spite of her pink ribbons.
"Poor little Faith!" thought he, for his heart smote him. "What a wretch am I, to leave her on such an errand! She talks of dreams, too. Methought, as she spoke, there was trouble in her face, as if a dream had warned her what work is to be done to-night. But, no, no! 'twould kill her to think it. Well; she's a blessed angel on earth; and after this one night, I'll cling to her skirts and follow her to Heaven." (Young Goodman Brown)

Hawthorne décidé à fuir Salem - Les Hawthorne retournent à Salem en 1845, Nathaniel tente de trouver du travail pour couvrir leurs dettes (il fut un temps nommé géomètre de la douane de Salem), c'est alors qu'il écrivit son chef d'oeuvre, "The Scarlet Letter", publié en 1850. Le puritanisme ancestral et la conception pessimiste de la nature humaine viciée par le péché originel imprègne toute son oeuvre romanesque. Le roman a connu un succès immédiat et fut l'un des premiers livres imprimés en grande quantité aux États-Unis. Auparavant, en 1846, avait été publié un deuxième recueil de nouvelles, "Mosses from an Old Manse". Déterminé à quitter Salem pour toujours, Hawthorne déménage à Lenox, situé dans le paysage montagneux des Berkshires dans l'ouest du Massachusetts, une petite maison en bois rouge, toujours debout près du Stockbridge Bowl. Il y rencontre Herman Melville, qui lui dédie "Moby Dick",  et travaille sur "The House of the Seven Gables" (1851), histoire de la famille Pyncheon qui, pendant des générations, affronte une inéluctable malédiction, et sur la reprise des anciens mythes grecs dans Tanglewood Tales for Girls and Boys (1853). 

Hawthorne at The Wayside - En 1851, Hawthorne déménage à West Newton, près de Boston et y écrit "The Blithedale Romance", inspirée par sa déception vis-à-vis de Brook Farm. Le groupe d'utopistes qui entend réformer une Amérique jugée corrompue se révèle n'être qu' un mélange d'ambitions égocentriques où chacun va poursuivre son chemin jusqu'à la tragédie. Mais le succès littéraire n'est plus au rendez-vous. En 1852, Hawthorne achète, à Concord (Massachusetts), The Wayside et s'y installe avec sa femme Sophia et leurs trois enfants Una, Julian et Rose. Ils y vécurent jusqu'en 1869. C'est aussi à cette époque que se fragmente la nation américaine avec la question de l'abolitionnisme.

Hawthorne en Europe - Hawthorne espérait une nomination politique lucrative qui renforcerait ses finances, et pour ce faire, écrivit une biographie de campagne de son vieil ami Franklin Pierce. Lorsque Pierce gagna la présidence, Hawthorne fut récompensé en 1853 par le poste de consul à Liverpool, Lancashire. Il y demeure jusqu'en 1857, puis séjourne deux ans à Rome et Florence. Pendant son séjour en Italie, Hawthorne a écrit "The Marble Faun" (1860).


De retour chez lui au Wayside en 1860, Hawthorne continue à écrire sur ses voyages dans ses volumes "Passages From Notebooks". Après le début de la guerre civile, Hawthorne, profondément troublé par le conflit, se rend à Washington, D.C., où il rencontre le président Abraham Lincoln, et visite les champs de bataille en Virginie. À son retour au Wayside, il partage ses observations dans un article intitulé "Chiefly About War Matters", publié dans l'Atlantic Monthly en juillet 1862.  En septembre 1863, alors que sa santé décline, Nathaniel Hawthorne termine son dernier ouvrage publié, Our Old Home. Mais il ne parvient plus à faire avancer ses projets de roman, les ébauches restent inachevées (The Dolliver Romance, Doctor Grimshawe's Secret et Septimius Felton), l'écriture souvent incohérente. Environ deux ans avant sa mort, il a commencé à vieillir très soudainement...

"The Scarlet Letter" (La lettre écarlate, 1850)
L'intrigue se situe à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIIe siècle, société à laquelle appartenaient les ancêtres de Nathaniel Hawthorne qui avaient participé à la chasse aux sorcières de 1692. Le personnage principal de The Scarlet Letter est Hester Prynne, une jeune femme mariée qui a eu un enfant illégitime alors qu'elle vivait loin de son mari dans un village de la Nouvelle-Angleterre puritaine. Le mari, Roger Chillingworth, revient en Nouvelle-Angleterre pour trouver sa femme mise au pilori et obligée de porter la lettre A (adultère) brodée en rouge sur sa robe pour son refus de révéler le nom du père de l'enfant. Chillingworth cherche obstinément l'identité de l'ancien amant de sa femme. Il apprend que celui-ci est le révérend Arthur Dimmesdale. Hester quant à elle, ne se repent pas de cet acte d'adultère, considérant qu'il consacre un amour profond de l'un pour l'autre. Chillingworth se retrouve moralement atteint  par sa quête de vengeance, et Dimmesdale, brisé par son sentiment de culpabilité, avoue publiquement son adultère avant de mourir dans les bras d'Hester. Seule Hester semble en capacité d'échapper à cette tragédie...

"The old clergyman, nurtured at the rich bosom of the English Church, had a long established and legitimate taste for all good and comfortable things; and however stern he might show himself in the pulpit, or in his public reproof of such transgressions as that of Hester Prynne, still, the genial benevolence of his private life had won him warmer affection than was accorded to any of his professional contemporaries. Behind the Governor and Mr. Wilson came two other guests; one,the Reverend Arthur Dimmesdale, whom the reader may remember, as having taken a brief and reluctant part in the scene of Hester Prynne's disgrace; and, in close companionship with him, old Roger Chillingworth, a person of great skill in physic, who for two or three years past, had been settled in the town. It was understood that this learned man was the physician as well as friend of the young minister, whose health had severely suffered, of late, by his too unreserved self-sacrifice to the labors and duties of the pastoral relation."

"Messire Bellingham marchait le premier, en vêtements lâches et le chef recouvert d’une de ces coiffures sans apparat dont les seigneurs qui avancent en âge aiment à se parer dans le privé. Il semblait faire les honneurs de son domaine et exposer ses projets d’amélioration. La large fraise à la mode du temps du roi Jacques qui s’arrondissait sous sa barbe n’était pas sans donner à sa tête quelque ressemblance avec celle de saint Jean Baptiste sur un plat. Son aspect rigide de Puritain touché par un gel qui n’était déjà plus le gel de l’automne, ne s’harmonisait guère avec toutes les commodités et les agréments dont il s’était, de toute évidence, efforcé de s’entourer. Mais c’est une erreur de croire que, s’ils considéraient l’existence humaine comme un temps d’épreuve et de combat et se tenaient prêts à sacrifier les biens de ce monde aux injonctions du devoir, nos graves ancêtres se faisaient un cas de conscience d’écarter les raffinements du confort ou même du luxe qu’ils trouvaient à portée. Pareils principes ne furent, en tout cas, jamais enseignés par le vénérable pasteur John Wilson, dont la barbe aussi blanche que neige s’entrevoyait derrière l’épaule du Gouverneur tandis qu’il suggérait qu’on pourrait peut-être acclimater des poires et des pêches en Nouvelle-Angleterre et faire mûrir des raisins noirs sur le mur le plus ensoleillé du jardin.
Nourri au sein abondant de l’Église d’Angleterre, le vieux clergyman avait un goût légitime et bien enraciné pour les bonnes choses d’ici-bas. Et, tout sévère qu’il pût se montrer en chaire, ou lorsqu’il réprouvait en public des agissements comme ceux d’Hester Prynne, il n’en avait pas moins conquis par la bienveillance et la jovialité qu’il laissait voir dans sa vie privée plus d’affection qu’aucun de ses contemporains dans la profession. Derrière le Gouverneur et le Révérend Wilson venaient deux autres visiteurs : le Révérend Arthur Dimmesdale, ce jeune pasteur qui avait, le lecteur s’en souviendra peut-être, joué brièvement un rôle, et d’ailleurs à son corps défendant, dans la scène de la disgrâce d’Hester Prynne et le vieux Roger Chillingworth, un Anglais très versé dans l’art de la médecine qui s’était depuis ces deux ou trois dernières années installé dans la ville. Ce docte personnage passait pour être le médecin aussi bien que l’ami du jeune pasteur dont la santé avait beaucoup souffert ces temps derniers par suite de son trop entier dévouement aux devoirs de son ministère. "

Le Gouverneur, précédant ses hôtes, monta deux ou trois degrés et, ouvrant la porte-fenêtre de la grande salle, se trouva tout près de la petite Pearl. L’ombre du rideau tombait sur Hester Prynne et la cachait en partie.
– Qu’avons-nous ici ? dit Messire Bellingham, en regardant avec surprise la petite silhouette écarlate qui lui apparaissait. Par ma foi, je ne vis jamais rien de pareil depuis que je donnais dans les vanités, au temps du vieux roi Jacques, et tenais pour grande faveur d’être admis aux bals masqués de la Cour ! On voyait des essaims de petits personnages semblables, alors, aux jours de fête et nous avions coutume de les appeler les enfants du seigneur du Désordre. Mais comment pareil visiteur pénétra-t-il en mon logis ?

("What have we here?" said Governor Bellingham, looking with surprise at the scarlet little figure before him. "I profess, I have never seen the like since my days of vanity, in old King James's time, when I was wont to esteem it a high favor to be admitted to a court mask! There used to be a swarm of these small apparitions, in holiday-time, and we called them children of the Lord of Misrule. But how gat such a guest into my hall?")
– Or çà, s’écria le bon vieux pasteur Wilson, quel peut bien être le nom du bel oiselet à plumage rouge que voici ? Il me semble avoir vu semblables apparitions lorsque le soleil brillait à travers un vitrail richement peint et dessinait des images d’or et écarlate sur le sol. Mais ceci se passait en notre vieux pays là-bas… Dis un peu qui tu es, petit personnage, et ce qui posséda ta mère de t’aller attifer de la sorte ? Sais-tu ton catéchisme ? Es-tu enfant baptisé, dis-moi ? ou un de ces coquins de petits elfes que nous croyions avoir laissé derrière nous avec les autres résidus du papisme en la bonne Vieille-Angleterre ?
– Je suis l’enfant de ma mère, répondit l’apparition, et je m’appelle Pearl.
– Pearl ? Rubis t’irais mieux ! ou Corail ! d’après ta couleur ! répondit le vieux pasteur en tentant vainement de tapoter la joue de la petite fille. Mais où ta mère est-elle donc ? Ah ! je vois !
Et, se tournant vers le Gouverneur, il murmura : « C’est ici l’enfant même dont nous nous entretînmes et voici cette malheureuse femme, Hester Prynne, sa mère.
– Que me contez-vous là ? s’écria Messire Bellingham. Eh ! nous l’eussions dû deviner que la mère d’une enfant pareille ne pouvait qu’être une femme écarlate55, ne valant guère mieux que cette autre dite Babylone ! Mais elle vient à point et nous allons régler cette affaire.
Messire Bellingham franchit le seuil de la porte-fenêtre et entra dans la salle suivi de ses hôtes.
– Hester Prynne, dit-il en fixant son regard naturellement sévère sur la porteuse de la lettre écarlate, il a été fort question de toi ces temps-ci. Il fut longuement discuté si nous autres, gens au pouvoir, ne chargions point nos consciences en confiant une âme immortelle, celle de cette enfant, ici, à la garde de quelqu’un qui ne sut éviter les embûches du monde. Parle ! Toi, la mère ! Ne crois-tu point qu’il serait bon pour le salut éternel et temporel de ton enfant qu’elle te fût enlevée pour être vêtue avec modestie, sévèrement élevée et convenablement instruite des vérités de la terre et du ciel ? Que peux-tu faire, pour ton enfant, de comparable ? ("Hester Prynne," said he, fixing his naturally stern regard on the wearer of the scarlet letter, "there hath been much question concerning thee of late. The point hath been weightily discussed, whether we, that are of authority and influence, do well discharge our consciences by trusting an immortal soul, such as there is in yonder child, to the guidance of one who hath stumbled and fallen, amid the pitfalls of this world. Speak thou, the child's own mother! Were it not, thinkest thou, for thy little one's temporal and eternal welfare, that she be taken out of thy charge, and clad soberly, and disciplined strictly, and instructed in the truths of heaven and earth? What canst thou do for the child, in this kind?") 

– Je peux lui apprendre ce que m’a enseigné ceci, répondit Hester Prynne, en posant un doigt sur la lettre écarlate.
– Femme, c’est là le signe de ta honte ! répondit l’implacable magistrat. C’est en raison de la souillure qu’indique cette lettre que nous voulons mettre l’enfant en d’autres mains que les tiennes.
– Ce signe, dit la mère avec calme bien que pâlissant davantage, ce signe m’a enseigné, m’enseigne tous les jours, m’enseigne en cet instant même une leçon qui pourra rendre mon enfant plus sage bien que ne pouvant être d’aucun profit pour moi.
– Nous jugerons avec prudence, dit Messire Bellingham et prendrons bien garde avant de rien décider. Mon bon Révérend Wilson, voudriez-vous, s’il vous plaît, interroger cette enfant dite Pearl et voir si elle possède le savoir religieux qui convient à son âge ?
Le vieux clergyman s’assit dans un fauteuil et tenta d’attirer Pearl entre ses genoux mais l’enfant, qui n’était pas accoutumée à se laisser traiter familièrement par d’autres que par sa mère, s’échappa par la porte-fenêtre ouverte et se tint sur le premier degré de l’escalier, tel un oisillon tropical, au brillant plumage, prêt à prendre son vol au plus haut des airs. Le Révérend Wilson, non sans rester fort surpris de ces façons – car il était du genre grand-père et en général très aimé des enfants – se mit néanmoins en devoir de procéder aux interrogations qui se devaient.
– Pearl, dit-il, avec beaucoup de solennité, il te faut bien écouter et retenir ce que l’on t’apprend afin de pouvoir, le moment venu, porter sur ta poitrine une perle de grand prix. Me peux-tu dire, mon enfant, qui t’a créée et mise au monde ?
Or Pearl savait très bien qui l’avait créée et mise au monde. Hester, née de parents pieux, avait, en effet, aussitôt après avoir parlé avec l’enfant de leur Père qui était au ciel, commencé à lui apprendre ces vérités dont l’esprit humain, fût-il à peine développé encore, se laisse imprégner avec empressement. Pearl se trouvait même si avancée en instruction religieuse, pour ses trois ans, qu’elle aurait pu passer avec honneur un examen tant sur le Livre de Prières de la Nouvelle-Angleterre que sur les premiers chapitres du catéchisme de Westminster. Mais cette tendance au caprice, qui est plus ou moins le lot de tous les enfants et dont la petite Pearl avait dix parts pour une, prit possession d’elle en ce moment entre tous mal choisi, lui scellant les lèvres ou la poussant à parler de travers. Après avoir mis un doigt dans sa bouche et s’être maussadement refusée à répondre à la question du Révérend Wilson, l’enfant finit par déclarer qu’elle n’avait pas été créée du tout mais que sa mère l’avait cueillie sur le buisson de roses sauvages qui poussait contre la porte de la prison..."

Cette réponse fantaisiste lui avait probablement été inspirée par le voisinage des roses rouges du Gouverneur mêlé au souvenir du rosier de la prison devant lequel la mère et la fille étaient passées le matin même en venant. Le vieux Roger Chillingworth chuchota, avec un sourire, quelque chose à l’oreille du jeune pasteur. Hester Prynne le regarda et fut frappée, même en ce moment pour elle fatidique, de voir à quel point cet homme avait changé. Son visage paraissait plus laid, son teint plus sombre, son corps plus contrefait qu’au temps où il était pour elle une présence familière. Leurs regards se croisèrent une seconde mais l’instant d’après l’attention générale était happée par la scène en cours.
– Mais c’est épouvantable, s’écriait le Gouverneur revenant petit à petit de la stupeur où l’avait plongé la réponse de Pearl. Une enfant de trois ans qui ne sait pas qui l’a créée ! Sans doute aucun, elle plonge dans une obscurité aussi profonde en ce qui concerne son âme, son présent état de dépravation, le destin qui l’attend ! Il me paraît, mes bons seigneurs, inutile de nous enquérir plus avant.
Hester se saisit de Pearl et l’attira par force dans ses bras puis affronta le vieux puritain d’un air presque sauvage. Seule au monde, répudiée par le genre humain, n’ayant que cet unique trésor pour conserver son cœur en vie, elle sentait posséder envers et contre tous des droits imprescriptibles et était prête à les défendre jusqu’à la mort.
– Dieu me l’a donnée ! s’écria-t-elle. Il me l’a donnée en compensation de tout ce que vous m’avez enlevé. Pearl est mon bonheur et aussi mon tourment ! Elle me maintient en vie ! Elle est en même temps ma punition ! Ne voyez-vous donc point que la lettre écarlate, c’est elle ! Mais une lettre écarlate qui se fait aimer et qui a, par conséquent, dix millions de fois plus que l’autre le pouvoir de me faire expier ! Vous ne me la prendrez pas, je mourrai avant !

("God gave me the child!" cried she. "He gave her, in requital of all things else, which ye had taken from me. She is my happiness!--she is my torture, none the less! Pearl keeps me here in life! Pearl punishes me, too! See ye not, she is the scarlet letter, only capable of being loved, and so endowed with a million-fold the power of retribution for my sin? Ye shall not take her! I will die first!")..."

"The House of the Seven Gables" (La maison aux sept pignons, 1851)
Très ancienne demeure de la Nouvelle-Angleterre, bâtie en l'an 1668 dans la ville naissante de Salem, la Maison aux Sept Pignons est devenue l'un des premiers monument représentatif de la littérature américaine. Hawthorne y explore la culpabilité, le châtiment et l'expiation qui peut traverser toute l'histoire d'une famille : ici la famille Pyncheon, enfermée dans sa fierté arrogante assumant de génération en génération les péchés de leurs ancêtres. La critique a depuis montré les imbrications entre l'histoire de la famille Hawthorne et celle du célèbre Manoir. John Hathorne, l'arrière-grand-père de Nathaniel Hawthorne, était magistrat à Salem dans la dernière partie du XVIIe siècle, et a officié lors des célèbres procès de sorcellerie qui s'y sont tenus, faisant preuve d'une sévérité particulière à l'égard d'une certaine femme qui figurait parmi les accusés : le mari de cette femme a prophétisé que Dieu se vengerait des persécuteurs de sa femme. La formule de la malédiction proférée à l'égard de la famille Hawthorne est reprise par Matthew Maule à l'égard des Pyncheon. Au milieu des années 1600, le fermier Matthew Maule, qui a construit une petite maison à côté d'une belle source claire dans ce qui deviendra une petite ville aisée du Massachusetts, avait été accusé de sorcellerie par le Colonel Pyncheon, qui voulait s'emparer de sa terre. Maule fut condamné et pendu, mais, avant de mourir, lança sa malédiction à l'encontre de Pyncheon et de ses descendants. Ignorant la menace, le colonel Pyncheon construisit une maison à sept pignons, mais mourut tragiquement et mystérieusement le jour de son inauguration. Les générations de la famille Pyncheon vont alors se succéder dans la maison pendant un siècle et demi et vivre sous la malédiction jusqu'à ce que l'amour parvienne enfin à en triompher...

"The Marble Faun, Or, The Romance of Monte Beni" (Le Faune de marbre, 1860)
La Lettre écarlate avait posé le problème du péché et des réactions, devant le mal, de la société puritaine. Le Faune de marbre, le plus populaire des romans de Hawthorne, reprend et approfondit ce thème. L'Italie du XIXe siècle offre à Hawthorne le contexte dans lequel se détache avec une sombre grandeur la tragédie qui oppose Miriam, Donatello, image vivante du Faune de Praxitèle, Kenyon, le sculpteur américain, et Hilda, la pré-raphaëlite gardienne de colombes. C'est l'un des premiers romans à explorer l'influence des idées culturelles européennes sur la morale des expatriés américains, on pense à The Innocents Abroad, de Mark Twain et à The Portrait of a Lady, de Henry James. Hawthorne semble se plaire à fourvoyer les âmes pures sur la route du Malin...


Jonathan Eastman Johnson (1824-1906)
"Self Portrait", 1863, Art Institute of Chicago - Portraitiste de la bourgeoisie bostonienne (Dolley Madison, 1846, Cambridge, Mass., Fogg Art Museum) et célèbre peintre de genre, Jonathan Eastman Johnson, né à Lovell, dans le Maine, a grandi dans la ville voisine de Fryeburg. Après avoir séjourné à Washington, D.C. puis à Boston, il part en Europe en 1889 pour parfaire son éducation artistique : Düsseldorf, dans l'atelier d'Emanuel Leutze, Londres, La Haye. Sa formation européenne se termine par plusieurs mois passés dans l'atelier parisien de Thomas Couture avant que la mort de sa mère ne le ramène chez lui en 1855. De retour aux États-Unis, ce sont les sujets typiquement américains qui retiennent son attention, Indiens, Noirs, paysans, grands paysages ruraux : "Canoe of Indians" (1857, musée de Duluth, Minnesota), "Life in the South" (1859, New York, Historical Society), "Corn Husking" (1860, Syracuse, New York, Everson Museum of Art), "A Ride for Freedom - The Fugitive Slaves" (1862, Brooklyn Museum). Il participe ainsi avec ses oeuvres à valoriser une Nouvelle-Angleterre célèbre pour son passé colonial, son littoral atlantique, son feuillage d'automne, et dont le puritanisme quitte le rivage...

Mais il ajouta à son répertoire des scènes d'intérieurs reflétant avec virtuosité la bourgeoisie triomphante : "The Blodgett Family" (1864), "The Hatch Family" (1871, Metropolitan Museum), "la Discussion d'affaires" (1881, Metropolitan Museum), "The Brown Family" (1869)... 

Johnson se consacra par la suite progressivement à un genre d'intimité plus singulier, des tranches de vie où cohabitent souvent les deux mondes, Amérique traditionnelle et Nouveau Monde du paraître et du consumérisme : "Sunday Morning" (1866), "New England Kitchen" (1863), "The New Bonnet" (1876, Metropolitan Museum of Art, New York), " Boy on a Stool" (1867), "The Toilet" (1873, Washington, Corcoran Gal.), "Not at Home" (1872-1880, New York, Brooklyn Museum), "The Little Convalescent" (1872-1880, Museum of Fine Arts, Boston), "The Old Stage Coach" (1871, Milwaukee Art Museum), "Bo Peep" (1872), "Not at Home" (1873), "Susan Ray's Kitchen - Nantucket" (1875, Addison Gallery of American Art , Andover). Au cours des années 1870, Johnson a trouvé l'inspiration à Nantucket, une île du Massachusetts qui a préservé des traditions américaines, à distance des bouleversements qui agitaient tout le pays (1887, The Nantucket School of Philosophy,Walters Art Museum, Baltimore). Il passera le reste de sa vie à peindre les portraits de personnages éminents de la ville de New York, où il meurt en 1906...


Se libérer du XVIIIe siècle  aristocratique  - "Why should we not have a poetry and philosophy of insight and not of tradition, and a religion by revelation to us, and not the history of theirs" (Emerson) - Éclectique et cosmopolite (platonisme,  romantisme allemand et anglais), rejetant le puritanisme moral dans ses excès, le transcendantalisme de la Nouvelle-Angleterre est né dans la région de Concord, dans le Massachusetts, et voit émerger, de 1830 à 1855,  des personnalités aussi diverses et très individualistes que Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau, Margaret Fuller, Orestes Brownson, Elizabeth Palmer Peabody et James Freeman Clarke, ainsi que George Ripley, Bronson Alcott. En 1840, Emerson et Margaret Fuller fondent The Dial (1840-44), le prototype du "petit magazine" dans lequel apparaissent certains des meilleurs écrits des petits transcendantalistes.

Au milieu du XIXe siècle, l'insatisfaction des transcendantalistes à l'égard de leur société se concentre sur les politiques et les actions du gouvernement des États-Unis, le traitement des Amérindiens, la guerre avec le Mexique et, surtout, la poursuite et l'expansion de la pratique de l'esclavage. Dans sa lettre de 1838 au président Martin Van Buren, Emerson exprime sa consternation face au nettoyage ethnique des terres américaines à l'est du Mississippi : 16 000 Cherokees vivaient dans le Kentucky et le Tennessee, et dans certaines régions des Carolines, de la Géorgie et de la Virginie, et constituaient l'une des tribus les plus intégrées. Le président Van Buren, ancien vice-président de Jackson et successeur, ordonna à l'armée américaine d'entrer dans la nation cherokee, où elle rassembla autant de membres restants de la tribu qu'elle le put et les fit marcher vers l'ouest et à travers le Mississippi: des milliers de personnes moururent en chemin. 

Quant au problème de l'esclavage, la question de sa moralité et de son enracinement dans le système politique américain s'est posée avec l'annexion du Texas et son admission dans l'Union en tant que 28e État en 1845, l'esclavage y étant légal. C'est dans ce contexte qu'Emerson a prononcé son discours de rupture "On the Emancipation of the Negroes in the British West Indies" (1844): "Language must be raked, the secrets of slaughter-houses and infamous holes that cannot front the day, must be ransacked, to tell what negro-slavery has been. These men, our benefactors, … the producers of comfort and luxury for the civilized world. … I am heartsick when I read how they came there, and how they are kept there. Their case was left out of the mind and out of the heart of their brothers” . Margaret Fuller s'adresse aux "femmes de mon pays" et les interroge : "You see the men, how they are willing to sell shamelessly, the happiness of countless generations of fellow-creatures, the honor of their country, and their immortal souls for a money market and political power. Do you not feel within you that which can reprove them, which can check, which can convince them? You would not speak in vain; whether each in her own home, or banded in union". Thoreau, l'auteur de "Resistance to Civil Government” (1849, ou improprement Civil Disobedience) médité en prison et qui influencera tant Gandhi que Martin Luther King, écrit qu'il ne peut pas "reconnaître un seul instant cette organisation politique comme mon gouvernement, qui est aussi celui de l'esclave" ("I cannot for an instant recognize that political organization as my government which is the slave’s government also").

La loi sur les esclaves fugitifs adoptée par le Congrès des États-Unis en 1850 a eu des effets spectaculaires et visibles non seulement en Géorgie ou dans le Mississippi, mais aussi dans le Massachusetts et à New York. Cette loi obligeait tous les citoyens à aider au retour des esclaves fugitifs à leurs propriétaires. Cette extension du système d'esclavage vers le nord a fait l'objet de l'ouvrage de Thoreau "Slavery in Massachusetts" (1854) et a été rendue publique lorsqu'un esclave en fuite du nom d'Anthony Burns a été capturé à Boston, jugé par un tribunal du Massachusetts et escorté par la milice du Massachusetts jusqu'au port, où il a été ramené en Virginie pour y être réduit en esclavage. Le non violent Thoreau soutiendra dans la "Resistance to Civil Government", les actions violentes de John Brown, qui tua des colons pro-esclavagistes non armés au Kansas, et en 1859 attaqua l'arsenal fédéral à Harper's Ferry, en Virginie ("A Plea for Captain John Brown").
Pourtant, les années 1850 voient décliner l'influence du transcendantalisme, nous sommes, il est vrai, à la  veille de la Guerre de Sécession...


Ralph Waldo Emerson (1803-1882)
Au début du XIXe siècle, l'unitarisme (rejet de la Trinité, humanité de Jésus-Christ, contestation d'une religion de la peur et du péché, ouverture à la littérature profane) se substitue au calvinisme orthodoxe comme foi d'une grande partie des habitants de la Nouvelle-Angleterre. Ralph Waldo Emerson, le plus célèbre des philosophes de la Concord, Massachusetts, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de pasteurs natif de Boston, fut ministre unitarien avant de devenir transcendantaliste. En 1832, Emerson renonce à ses fonctions pastorales en invoquant l'impossibilité où il se trouve de continuer à prêcher certains dogmes auxquels il ne croit plus. Il va poser sur le monde un regard nouveau, un monde avec lequel l'homme va créer une relation de confiance : "L'Homme doit s’attacher à découvrir et à surveiller cette petite lumière qui erre et serpente à travers son esprit bien plus qu’à découvrir et à observer les astres du firmament des bardes et des sages".

"I become a transparent eyeball" - Emerson va donc privilégier une approche à base d'intuitions (la "révélation" personnelle) transcendant la logique et l'expérience pour atteindre la révélation des vérités les plus profondes. Hommes et femmes sont des dieux "en ruines" qui, en aiguisant leur "perception", pourront acquérir à nouveau ce "sentiment religieux" que nous propose le Transcendantalisme.

Une "religion" qui privilégie l'idée d'une connaissance personnelle de Dieu, sans intermédiaire, et qui fusionne avec une approche idéaliste : l'idéalisme prend ici le nom de Transcendantal, à partir de l'utilisation de ce terme par Emmanuel Kant, qui, répondant à la philosophie sceptique de Locke, insistait sur le fait qu'il n'y avait rien dans l'intellect qui n'était pas auparavant dans l'expérience des sens. Il y a en nous une classe très importante d'idées, ou de formes impératives, provenant non pas de l'expérience mais d'intuitions de l'esprit lui-même, les formes transcendantes. "Transcendantal" ne signifie pas "transcendant" ou au-delà de l'expérience humaine, mais quelque chose par lequel l'expérience est rendue possible.

L'idéalisme d'Emerson n'est cependant pas purement kantien, il considère par exemple la Raison comme une faculté de "vision", par opposition à la simple compréhension, qui "travaille tout le temps, compare, invente, ajoute, argumente...". Pour de nombreux transcendantalistes, le terme "transcendantalisme" permet simplement de traduire une totale confiance dans les pouvoirs de l'esprit,  ce n'est ni plus ni moins que "l'ouverture perpétuelle de l'esprit humain à de nouveaux influx de lumière et de puissance...". Cet idéalisme qui nourrit l'esprit humain trouve dans la Nature tous les motifs de son expansion : la nature, "obéissante" à l'esprit, conseille à chacun de nous de "construire son propre monde" : "Je devins un globe oculaire transparent. Je ne suis rien, je vois tout, les courants de l'être universel circulent en moi" (I become a transparent eyeball. I am nothing; I see all; the currents of the universal being circulate through me), écrit-il lors d'une expérience extatique en forêt. L'idée que la nature, êtres humains compris, a le pouvoir et l'autorité traditionnellement attribués à une divinité indépendante a nourri les oeuvres de Coleridge, de William Wordsworth, dont la poésie était en vogue en Amérique dans les années 1820, et de Thomas Carlyle. 

De 1836 à 1844, l'activité littéraire d'Emerson est à son apogée, mais l'écrivain est plus un maître de la formule que de la composition : "Nature" (1836), "The American Scholar" (L'Intellectuel américain, 1837), "The Divinity School Address" (Discours devant la faculté de théologie, 1838), "Essays, First Series" (Essais, première série, 1841), nous montre l'homme affirmant sa volonté d'indépendance sans renoncer à la rectitude morale. Puis avec "Essays, Second Series" (Essais, deuxième série, 1844), "Representative Men" (1850), "English Traits" (1856), "The Conduct of Life" (La Conduite de la vie, 1860), le lyrisme d'Emerson semble s'éroder...

Ralph Waldo Emerson, "Nature" (1836)
En 1836, Ralph Waldo Emerson soutient avec "Nature" que tout individu peut trouver sa véritable spiritualité dans la nature, et non dans le monde du travail quotidien et animé de la démocratie et de la transformation industrielle jacksoniennes. En 1841, Emerson publie son essai "Self-Reliance", qui invite chacun de ses lecteurs à penser par lui-même et à rejeter le conformisme et la médiocrité de masse qui s'enracinent dans la vie américaine. Les idées d'Emerson touchaient ainsi une nouvelle classe d'adultes instruits insatisfaits de la vie américaine traditionnelle...

"Nous vivons dans une ère rétrospective qui construit les sépulcres de ses pères, écrit des biographies, des histoires, des critiques. Les générations précédentes voyaient Dieu face à face; nous ne le voyons que par leurs yeux. Pourquoi n’aurions-nous pas, nous aussi, une relation originale avec l’univers? Pourquoi ne pas avoir une poésie de l’intuition et non de la tradition, une religion qui se révèle à nous et non à leur histoire? Enfouis au sein d’une saison de la nature dont les flots de vie nous entourent et nous parcourent […] pourquoi devrions-nous errer parmi les ossements desséchés du passé […]? Le soleil brille aussi aujourd’hui. Les champs regorgent de lin et de laine. Il y a des terres neuves, des hommes nouveaux, des pensées inédites. Exigeons notre travail, nos lois, notre culte..."
Sans aucun doute, nous n'avons pas de questions à poser qui sont sans réponse. Nous devons faire confiance jusqu'à présent à la perfection de la création, pour croire que quelle que soit la curiosité que l'ordre des choses a éveillé dans nos esprits, l'ordre des choses peut satisfaire. La condition de chaque homme est une solution hiéroglyphique à ces enquêtes qu'il mettrait. Il l'agit comme la vie, avant de l'appréhender comme la vérité. De même, la nature est déjà, dans ses formes et ses tendances, en train de décrire sa propre conception. Interrogeons la grande apparition, qui brille si paisiblement autour de nous. Demandons-nous, à quelle fin est la nature? "

"Our age is retrospective. It builds the sepulchres of the fathers. It writes biographies, histories, and criticism. The foregoing generations beheld God and nature face to face; we, through their eyes. Why should not we also enjoy an original relation to the universe? Why should not we have a poetry and philosophy of insight and not of tradition, and a religion by revelation to us, and not the history of theirs? Embosomed for a season in nature, whose floods of life stream around and through us, and invite us by the powers they supply, to action proportioned to nature, why should we grope among the dry bones of the past, or put the living generation into masquerade out of its faded wardrobe? The sun shines to-day also. There is more wool and flax in the fields. There are new lands, new men, new thoughts. Let us demand our own works and laws and worship.
Undoubtedly we have no questions to ask which are unanswerable. We must trust the perfection of the creation so far, as to believe that whatever curiosity the order of things has awakened in our minds, the order of things can satisfy. Every man's condition is a solution in hieroglyphic to those inquiries he would put. He acts it as life, before he apprehends it as truth. In like manner, nature is already, in its forms and tendencies, describing its own design. Let us interrogate the great apparition, that shines so peacefully around us. Let us inquire, to what end is nature? "

To go into solitude, a man needs to retire as much from his chamber as from society. I am not solitary whilst I read and write, though nobody is with me. But if a man would be alone, let him look at the stars. The rays that come from those heavenly worlds, will separate between him and what he touches. One might think the atmosphere was made transparent with this design, to give man, in the heavenly bodies, the perpetual presence of the sublime. Seen in the streets of cities, how great they are! If the stars should appear one night in a thousand years, how would men believe and adore; and preserve for many generations the remembrance of the city of God which had been shown! But every night come out these envoys of beauty, and light the universe with their admonishing smile.

Pour entrer dans la solitude, un homme a besoin de se retirer autant de sa chambre que de la société. Je ne suis pas solitaire pendant que je lis et écris, bien que personne ne soit avec moi. Mais si un homme veut être seul, qu'il regarde les étoiles. Les rayons qui viennent de ces mondes célestes se sépareront entre lui et les choses vulgaires. On pourrait penser que l'atmosphère a été rendue transparente avec ce dessein, pour donner à l'homme, dans les corps célestes, la présence perpétuelle du sublime. Vu dans les rues des villes, comme ils sont géniaux ! Si les étoiles devraient apparaître une nuit dans un millier d'années, comment les hommes croire et adorer; et conserve pour de nombreuses générations le souvenir de la cité de Dieu qui avait été montrée! Mais tous les soirs sortent ces prédicateurs de la beauté et illuminent l'univers avec leur sourire admonestant.


"Les étoiles éveillent une certaine révérence, parce que bien qu'elles soient toujours présentes, elles sont toujours inaccessibles; mais tous les objets naturels font une impression semblable, quand l'esprit est ouvert à leur influence. La nature ne porte jamais une apparence méchante. Le plus sage ne l'extorque pas non plus, et perd sa curiosité en découvrant toute sa perfection. La nature n'est jamais devenue un jouet pour un esprit sage. Les fleurs, les animaux, les montagnes reflétaient toute la sagesse de sa meilleure heure, autant qu'ils avaient enchanté la simplicité de son enfance.
Quand nous parlons de la nature de cette manière, nous avons un sens distinct mais plus poétique dans l'esprit. Nous voulons dire l'intégrité de l'impression faite par des objets naturels multiples. C'est ce qui distingue le bâton de bois du coupe-bois, de l'arbre du poète. Le paysage charmant que j'ai vu ce matin est indubitablement composé de vingt ou trente fermes. Miller possède ce champ, Locke celui, et Manning la forêt au-delà. Mais aucun d'eux ne possède le paysage. Il y a une propriété à l'horizon qu'aucun homme n'a, sauf celui dont l'œil peut intégrer toutes les parties, c'est-à-dire le poète. C'est la meilleure partie des fermes de ces hommes, pourtant à ceci leurs terres-actes ne leur donnent aucun titre.

Pour parler vraiment, peu d'adultes peuvent voir la nature. La plupart des personnes ne voient pas le soleil. Au moins, ils ont une vision très superficielle. Le soleil n'illumine que l'œil de l'homme, mais brille dans l'œil et le cœur de l'enfant. L'amoureux de la nature est celui dont les sens intérieur et extérieur sont encore vraiment ajustés l'un à l'autre; qui a conservé l'esprit de l'enfance jusque dans l'ère de la virilité. Ses relations avec le ciel et la terre, devient une partie de sa nourriture quotidienne..."


Christopher Pearse Cranch (1813-1892)
Nature as the Palette of the Soul - Poète, ministre unitairien, caricaturiste et peintre natif du District de Columbia, Cranch intégra le Transcendental Club pour découvrir en 1836 l'oeuvre de Ralph Waldo Emerson, "Nature". Il se rendit célèbre pour son interprétation de la fameuse métaphore d'Emerson, "The Transparent Eyeball" (vers 1840) : "Standing on the bare ground, my head bathed by the blithe air, and uplifted into infinite space, all mean egotism vanishes. I am become a transparent eyeball — I am nothing; I see all; the currents of the Universal Being circulate through me I am part or particle of God..". Plus connu pour ses poèmes que pour sa peinture, le style de Cranch s'apparente à l' "Hudson River School,", un mouvement qui partageait certaines idées avec les transcendantalistes et se concentrait sur les paysages de l'Amérique. C'est en 1837 que Cranch se détache des principes unitariens, se tourne vers le Transcendantalisme, la poésie et l'art. Entre 1841 et 1890, Cranch et sa famille gagnent l'Europe et, entre l'Italie, Paris, New York et le Massachusetts, se perfectionne en peinture de paysage pour subvenir aux besoins de sa femme, Elizabeth De Windt, une nièce de John Quincy Adams, et de ses quatre enfants : "View on the Hudson" (1851), "River Running between Pastures" (1859), "McIntyre Mountain" (1885), ...


Henry David Thoreau (1817-1862)
"The better part of the man is soon plowed into the soil for compost. By a seeming fate, commonly called necessity, they are employed, as it says in an old book, laying up treasures which moth and rust will corrupt and thieves break through and steal. It is a fool's life, as they will find when they get to the end of it, if not before.." - Henry David Thoreau, excentrique et penseur anticonformiste devenu un héros culturel, fils d'un fabricant de crayons, ne pouvait espérer  être admis dans le cercle intellectuel d'élite qui se réunissait autour d'Emerson, et c'est par le biais d'un poème qu'il put devenir l'apprenti du grand philosophe. Mais lorsque Emerson achète une maison à Walden Pond et autorise Henry Thoreau à construire sur l'étang la cabane dont il rêvait depuis longtemps, la rupture semble consommée. Autant Emerson était de nature distante, autant Thoreau était passionné et emphatique. Thoreau aime physiquement la Nature. Il a le sens de la formule et transcende tous les genres littéraires, prône la "Désobéissance civile" (1849) et, après s'être installé à Walden Pond après 1844, propose à l'homme moderne, dans "Walden" (1854), de simplifier ses exigences pour "aspirer toute la moelle de la vie" : ses belles pages sur la nature constituent autant de prémices de l'écologie à venir...

"The mass of men lead lives of quiet desperation. What is called resignation is confirmed desperation. From the desperate city you go into the desperate country, and have to console yourself with the bravery of minks and muskrats. A stereotyped but unconscious despair is concealed even under what are called the games and amusements of mankind. There is no play in them, for this comes after work. But it is a characteristic of wisdom not to do desperate things."

"L’existence que mènent généralement les hommes, en est une de tranquille désespoir. Ce que l’on appelle résignation n’est autre chose que du désespoir confirmé. De la cité désespérée vous passez dans la campagne désespérée, et c’est avec le courage du vison et du rat musqué qu’il vous faut vous consoler. Il n’est pas jusqu’à ce qu’on appelle les jeux et divertissements de l’espèce humaine qui ne recouvre un désespoir stéréotypé, quoique inconscient. Nul plaisir en eux, car celui-ci vient après le travail. Mais c’est un signe de sagesse que de ne pas faire de choses désespérées."


En 1841, un petit groupe de transcendantalistes, dont Nathaniel Hawthorne, s'installe dans une propriété appelée Brook Farm à West Roxbury, dans le Massachusetts, pour mener une existence idyllique qui implique travaux agricoles le jour et travail créatif à la lumière des bougies la nuit. L'expérience, jusqu'en 1847, attira plus d'une centaine de participants, mais n'enthousiasma ni Emerson ni Thoreau. Margaret Fuller (1810-1850), éditeur du journal transcendentaliste, The Dial, pendant les deux premières années de son existence, de 1840 à 1842, prône, comme Emerson et Thoreau, le retrait d'une société au sein de laquelle de peuvent s'affirmer "les fontaines rénovatrices" (the renovating fountains) de l'individualité : dans "Woman in the Nineteenth Century" (1845), elle contestera l'image dans laquelle sont enfermées les femmes, des personnes dépendantes soumises à des pulsions d'autonomie incontrôlables, alors que qu'elles souhaitent t le plus, renchérit Fuller, c'est la liberté de déployer leurs pouvoirs, une liberté nécessaire non seulement pour leur développement personnel et dans le cadre d'une institution maritale souvent dégradée ("the woman does belong to the man, instead of forming a whole with him"), mais aussi pour la rénovation de la société...

"Walden, or, Life in the Woods" (1854)
"La masse des hommes mène une vie de désespoir tranquille" (The mass of men lead lives of quiet desperation) - La nature prend plus d'importance dans "Walden" que dans la "Nature" d'Emerson, Thoreau nous révèle une réceptivité, une écoute peu commune de la Nature, l'enjeu est pour lui de réussir à traduire le plus fidèlement possible ce qu'il ressent dans l'instant. Fuyant le conformisme et les préoccupations commerciales d'une société dans laquelle il ne peut exprimer sa spiritualité et son émotion, Thoreau fait retraite, le 4 juillet 1845, - le jour de l'anniversaire de la déclaration d'indépendance de l'Amérique vis-à-vis de la Grande-Bretagne, déclarant sa propre indépendance -, dans une cabane construite de ses mains au bord du lac de Walden, à un mile de chez ses parents. Dans ce refuge pastoral, il disposera jusqu'en septembre 1847 (un peu moins de trois ans) du calme nécessaire pour se consacrer à l'écriture et jouir de l'immersion dans la nature. 

Thoreau rédigera sept versions de Walden de 1846 à 1854, retravaillant à chaque version ses phrases, ses mots, recherchant une langue personnelle qui soit à même de mieux traduire son expérience la plus intime de la Nature (writing is “the work of art closest to life itself” ). Son immense Journal révèlera un besoin obsessionnel quotidien d'écriture. Les Forêts du Maine (The Maine Woods) raconte ses excursions dans la nature primitive du Nord-Est, sa confrontation avec la montagne inhospitalière et ses contacts avec un guide indien dont il veut partager le savoir sur la forêt. Dans "Cape Cod" (1865), il évoquera l'étrangeté, et non la convivialité, de la nature, retrouvant une thématique littéraire au coeur d'oeuvres telles que Hamlet et l'Iliade : “The wildness of the savage is but a faint symbol of the awful ferity with which good men and lovers meet” (“Walking”, 1862)...

"Sounds - But while we are confined to books, though the most select and classic, and read only particular written languages, which are themselves but dialects and provincial, we are in danger of forgetting the language which all things and events speak without metaphor, which alone is copious and standard. Much is published, but little printed. The rays which stream through the shutter will be no longer remembered when the shutter is wholly removed. No method nor discipline can supersede the necessity of being forever on the alert. What is a course of history or philosophy, or poetry, no matter how well selected, or the best society, or the most admirable routine of life, compared with the discipline of looking always at what is to be seen? Will you be a reader, a student merely, or a seer? Read your fate, see what is before you, and walk on into futurity."

Lorsque son isolement intriguera ses concitoyens qui l'interrogent sur le sens de son mode de vie, Thoreau répondra par une conférence que l'on retrouve dans le long premier chapitre de son ouvrage, « Économie ». Il y décrit comment gagner sa vie sans aliéner sa liberté, et explique quel dépouillement est nécessaire pour se dégager de l'emprise délétère de la société. Détaillant ses griefs contre la vie moderne, il propose un contre-modèle que chacun devra adapter à son individualité. On reprochera à cette économie d'existence son hypermoralisme rigide, ses certitudes qui étouffent l'écrivain plus nuancé du Journal. ..

 "This is a delicious evening, when the whole body is one sense, and imbibes delight through every pore. I go and come with a strange liberty in Nature, a part of herself. As I walk along the stony shore of the pond in my shirt-sleeves, though it is cool as well as cloudy and windy, and I see nothing special to attract me, all the elements are unusually congenial to me. The bullfrogs trump to usher in the night, and the note of the whip-poor-will is borne on the rippling wind from over the water. Sympathy with the fluttering alder and poplar leaves almost takes away my breath; yet, like the lake, my serenity is rippled but not ruffled. These small waves raised by the evening wind are as remote from storm as the smooth reflecting surface. Though it is now dark, the wind still blows and roars in the wood, the waves still dash, and some creatures lull the rest with their notes. The repose is never complete. The wildest animals do not repose, but seek their prey now; the fox, and skunk, and rabbit, now roam the fields and woods without fear. They are Nature's watchmen -- links which connect the days of animated life."

"Solitude - Soir délicieux, où le corps entier n’est plus qu’un sens, et par tous les pores absorbe le délice. Je vais et viens avec une étrange liberté dans la Nature, devenu partie d’elle-même. Tandis que je me promène le long de la rive pierreuse de l’étang, en manches de chemise malgré la fraîcheur, le ciel nuageux et le vent, et que je ne vois rien de spécial pour m’attirer, tous les éléments me sont étonnamment homogènes. Les grenouilles géantes donnent de la trompe en avant-coureurs de la nuit, et le chant du whip-pour-will s’en vient de l’autre côté de l’eau sur l’aile frissonnante de la brise. La sympathie avec les feuilles agitées de l’aune et du peuplier me fait presque perdre la respiration ; toutefois, comme le lac, ma sérénité se ride sans se troubler. Ces petites vagues que le vent du soir soulève sont aussi étrangères à la tempête que la surface polie comme un miroir. Bien que maintenant la nuit soit close, le vent souffle encore et mugit dans le bois, les vagues encore brisent, et quelques créatures invitent de leurs notes au sommeil. Le repos jamais n’est complet. Les animaux très sauvages ne reposent pas, mais les voici en quête de leur proie ; voici le renard, le skunks, le lapin rôder sans crainte par les champs et les bois. Ce sont les veilleurs de la Nature, – chaînons qui relient les jours de la vie animée."


Walt Whitman (1819-1892)
"Re-examine all you have been told at school or church or in any book, dismiss whatever insults your own soul, and your very flesh shall be a great poem and have the richest fluency not only in its words but in the silent lines of its lips and face and between the lashes of your eyes and in every motion and joint of your body" - Considéré comme le plus grand poète américain et, à bien des égards, comme le plus énigmatique, Walt Whitman a contribué au mouvement transcendantaliste."Song of Myself" met l'accent sur un individualisme qui a pour finalité de s'unir à toutes autres personnes par un lien transcendantal.
Walt Whitman est né à West Hills, un village près de Hempstead à Long Island, New York, fils de Louisa van Velsor, dont il restera très proche toute sa vie, et de Walter Whitman, agriculteur et menuisier. Mais il n'apparut sur la scène du monde littéraire qu'en 1855, à 36 ans, l'année où il publia "Leaves of Grass". Jusque-là, autodidacte, il fut professeur sans prétention, écrivain sans succès, auteurs d'articles de journaux sans prétention, typographe puis charpentier encadrant des maisons de deux et trois pièces à Brooklyn. Whitman était volontiers décrit comme un iconoclaste, innovant en utilisant le vers libres, philosophant sur diverses questions telles que la démocratie, la guerre, la politique, la race et l'esclavage, célébrant la patrie, la nature, l'amour homosexuel. 

Whitman semble avoir compris, comme Emerson, qu'ils vivent une toute nouvelle expérience, le renouveau de la démocratie dans le monde moderne : les aristocraties du Massachusetts et de la Virginie ont pu ouvrir le chemin, mais ils ne peuvent contrôler cette nation dont s'emparent les peuples par la force du nombre. Emerson attend un poète qui révèle cette nouvelle vie américaine, ces nouvelles possibilités humaines : "Our logrolling, our stumps and their politics, our fisheries, our Negroes, and Indians, our boasts, and our repudiations, the wrath of rogues, and the pusillanimity of honest men, the northern trade, the southern planting, the western clearing, Oregon, and Texas, are yet unsung.."
Profondément affecté par les drames de la Guerre de Sécession (1861-1865), Whitman écrivit de nombreux poèmes pendant cette période, notamment dans Drum Taps (1865). Louisa May Alcott avait également été une infirmière dévouée et écrivit ses Hospital Sketches (1863), tandis que Whitman écrivit Memoranda During the War (1875), et un hommage au président Abraham Lincoln à l'annonce de sa mort. Whitman publie en 1867 sa quatrième édition de Leaves of Grass, puis une cinquième édition en 1870. La version finale de Leaves of Grass, connue sous le nom de "death-bed edition" paraît en 1891...

"Leaves of Grass" (Feuilles d'herbe, 1855)
Leaves of Grass est à la fois le titre du premier recueil de poèmes publié par Walt Whitman en 1855, mais aussi le titre du dernier livre de poèmes publié avant sa mort en 1892, et de cinq autres éditions publiées de son vivant. A chaque édition ultérieure du livre, à partir de son socle initial de douze poèmes, le poète a ajouté, modifié ou supprimé de nouveaux poèmes, révélant ainsi l'évolution de ses préoccupations au fil du temps, toute une chronologie de sa vie. La troisième édition intègre par exemple 146 poèmes, ses amours homosexuels et son pessimisme devant le tragique de la guerre de Sécession. La version de 1881, Whitman avait 62 ans, fut poursuivi pour obscénité par le procureur du district. La dernière version de Leaves of Grass à paraître du vivant de Whitman ne contenait que des corrections mineures par rapport à l'édition de 1882 : "L. of G. at last complete, écrit-il, after 33 y'rs of hackling at it, all times & moods of my life, fair weather & foul, all parts of the land, and peace & war, young & old — the wonder to me that I have carried it on to accomplish as essentially as it is, tho' I see well enough its numerous deficiencies & faults."...

Le premier poème du recueil, "Poem of Walt Whitman, an American", prend pour titre "Song of Myself" en 1881. Pour Whitman, toute poésie a pour origine le moi, et  la meilleure façon de créer de la poétique est tout simplement de s'abandonner à l'observation du fonctionnement de son esprit contemplant la nature et tissant les relations symboliques qui donnent sens à notre appartenance au monde...

"I celebrate myself, and sing myself,
And what I assume you shall assume,
For every atom belonging to me as good belongs to you.

I loafe and invite my soul,
I lean and loafe at my ease observing a spear of summer grass.

My tongue, every atom of my blood, form’d from this soil, this air,
Born here of parents born here from parents the same, and their parents the same,
I, now thirty-seven years old in perfect health begin,
Hoping to cease not till death.

Creeds and schools in abeyance,
Retiring back a while sufficed at what they are, but never forgotten,
I harbor for good or bad, I permit to speak at every hazard,
Nature without check with original energy.

Houses and rooms are full of perfumes, the shelves are crowded with perfumes,
I breathe the fragrance myself and know it and like it,
The distillation would intoxicate me also, but I shall not let it.

The atmosphere is not a perfume, it has no taste of the distillation, it is odorless,
It is for my mouth forever, I am in love with it,
I will go to the bank by the wood and become undisguised and naked,
I am mad for it to be in contact with me.

The smoke of my own breath,
Echoes, ripples, buzz’d whispers, love-root, silk-thread, crotch and vine,
My respiration and inspiration, the beating of my heart, the passing of blood and air through my lungs,
The sniff of green leaves and dry leaves, and of the shore and dark-color’d sea-rocks, and of hay in the barn,
The sound of the belch’d words of my voice loos’d to the eddies of the wind,
A few light kisses, a few embraces, a reaching around of arms,
The play of shine and shade on the trees as the supple boughs wag,
The delight alone or in the rush of the streets, or along the fields and hill-sides,
The feeling of health, the full-noon trill, the song of me rising from bed and meeting the sun.

Have you reckon’d a thousand acres much? have you reckon’d the earth much?
Have you practis’d so long to learn to read?
Have you felt so proud to get at the meaning of poems?

Stop this day and night with me and you shall possess the origin of all poems,
You shall possess the good of the earth and sun, (there are millions of suns left,)
You shall no longer take things at second or third hand, nor look through the eyes of the dead, nor feed on the spectres in books,
You shall not look through my eyes either, nor take things from me,
You shall listen to all sides and filter them from your self."

Le poème recèle des épisodes clés. Ainsi, l'herbe, "Qu'est-ce que l'herbe ?"  (“What is the grass?”) demande un enfant au narrateur, dans la sixième section du poème. Au narrateur de s'expliquer, de justifier sa symbolique. Whitman dit qu'il ne sait pas plus que l'enfant ce qu'est l'herbe dans son essence. Mais cette herbe qui pousse un peu partout et se nourrit des corps des morts, est tout autant signe de la régénération de la nature que symbole du lien entre tous les hommes, symbole ultime de la démocratie, l'herbe est le signe de l'égalité. Si nous sommes des gens ordinaires et des hommes d'État distingués, nous ne sommes que des brins d'herbe, ni plus ni moins. Nous sommes tous issus de la nature, et à la nature, l'herbe, nous retournerons. Et plus encore, plus paradoxal, en nous affirmant comme n'étant que des feuilles ou des herbe, nous devenons plus que des feuilles ou des herbes individuelles, nous devenons une partie de cette belle unité, le champ de verdure, la colline ondoyante, la Nation.. Walt Whitman nous livre ainsi une première expérience de pensée...

"A child said What is the grass? fetching it to me with full hands;
How could I answer the child? I do not know what it is any more than he.

I guess it must be the flag of my disposition, out of hopeful green stuff woven.

Or I guess it is the handkerchief of the Lord,
A scented gift and remembrancer designedly dropt,
Bearing the owner’s name someway in the corners, that we may see and remark, and say Whose?

Or I guess the grass is itself a child, the produced babe of the vegetation.

Or I guess it is a uniform hieroglyphic,
And it means, Sprouting alike in broad zones and narrow zones,
Growing among black folks as among white,
Kanuck, Tuckahoe, Congressman, Cuff, I give them the same, I receive them the same.

And now it seems to me the beautiful uncut hair of graves.

Tenderly will I use you curling grass,
It may be you transpire from the breasts of young men,
It may be if I had known them I would have loved them,
It may be you are from old people, or from offspring taken soon out of their mothers’ laps,
And here you are the mothers’ laps.

This grass is very dark to be from the white heads of old mothers,
Darker than the colorless beards of old men,
Dark to come from under the faint red roofs of mouths.

O I perceive after all so many uttering tongues,
And I perceive they do not come from the roofs of mouths for nothing.

I wish I could translate the hints about the dead young men and women,
And the hints about old men and mothers, and the offspring taken soon out of their laps.

What do you think has become of the young and old men?
And what do you think has become of the women and children?

They are alive and well somewhere,
The smallest sprout shows there is really no death,
And if ever there was it led forward life, and does not wait at the end to arrest it,
And ceas’d the moment life appear’d.

All goes onward and outward, nothing collapses,
And to die is different from what any one supposed, and luckier.

Dans la onzième section du poème, le célèbre "twenty-ninth bather" montre une femme regardant vingt-huit jeunes hommes se baigner dans l'océan, la voici fantasmant, espérant les rejoindre : pour faire véritablement l'expérience du monde, il faut plonger en lui, ' l'expérience sensuelle d'un vingt-neuvième baigneur -, tout en restant suffisamment distinct pour conserver une certaine perspective, et rester invisible pour ne rien troubler....

"Twenty-eight young men bathe by the shore,
Twenty-eight young men and all so friendly;
Twenty-eight years of womanly life and all so lonesome.

She owns the fine house by the rise of the bank,
She hides handsome and richly drest aft the blinds of the window.

Which of the young men does she like the best?
Ah the homeliest of them is beautiful to her.

Where are you off to, lady? for I see you,
You splash in the water there, yet stay stock still in your room.

Dancing and laughing along the beach came the twenty-ninth bather,
The rest did not see her, but she saw them and loved them.

The beards of the young men glisten’d with wet, it ran from their long hair,
Little streams pass’d all over their bodies.

An unseen hand also pass’d over their bodies,
It descended tremblingly from their temples and ribs.

The young men float on their backs, their white bellies bulge to the sun, they do not ask who seizes fast to them,
They do not know who puffs and declines with pendant and bending arch,
They do not think whom they souse with spray."

Dans la vingt-cinquième section, le poète fusionne avec la nature, communie avec chaque être humain, encore faut-il pouvoir transmettre ces expériences successives, souvent intenses, troublantes, sans les falsifier ou les restreindre :  "la parole est la jumelle de ma vision, elle est inégale pour se mesurer, Elle me provoque à jamais, dit-il sarcastiquement,  Walt tu en as assez, pourquoi ne pas la laisser sortir alors ? Ayant déjà établi qu'il peut avoir une expérience d'harmonie lorsqu'il rencontre d'autres personnes ("Je ne demande pas à la personne blessée comment elle se sent, je deviens moi-même la personne blessée"), il doit trouver un moyen de retransmettre cette expérience sans la falsifier ou la diminuer. Résistant aux réponses faciles, il jure par la suite qu'il ne livrera jamais à aucune interprétation...

"Dazzling and tremendous how quick the sun-rise would kill me,
If I could not now and always send sun-rise out of me.

We also ascend dazzling and tremendous as the sun,
We found our own O my soul in the calm and cool of the daybreak.

My voice goes after what my eyes cannot reach,
With the twirl of my tongue I encompass worlds and volumes of worlds.

Speech is the twin of my vision, it is unequal to measure itself,
It provokes me forever, it says sarcastically,
Walt you contain enough, why don’t you let it out then?

Come now I will not be tantalized, you conceive too much of articulation,
Do you not know O speech how the buds beneath you are folded?
Waiting in gloom, protected by frost,
The dirt receding before my prophetical screams,
I underlying causes to balance them at last,
My knowledge my live parts, it keeping tally with the meaning of all things,
Happiness, (which whoever hears me let him or her set out in search of this day.)

My final merit I refuse you, I refuse putting from me what I really am,
Encompass worlds, but never try to encompass me,
I crowd your sleekest and best by simply looking toward you.

Writing and talk do not prove me,
I carry the plenum of proof and every thing else in my face,
With the hush of my lips I wholly confound the skeptic.

Et voici le poète s'aba,donnat par exemple aux bruits du monde,

"Now I will do nothing but listen,
To accrue what I hear into this song, to let sounds contribute toward it.

I hear bravuras of birds, bustle of growing wheat, gossip of flames, clack of sticks cooking my meals,
I hear the sound I love, the sound of the human voice,
I hear all sounds running together, combined, fused or following,
Sounds of the city and sounds out of the city, sounds of the day and night,
Talkative young ones to those that like them, the loud laugh of work-people at their meals,
The angry base of disjointed friendship, the faint tones of the sick,
The judge with hands tight to the desk, his pallid lips pronouncing a death-sentence,
The heave’e’yo of stevedores unlading ships by the wharves, the refrain of the anchor-lifters,
The ring of alarm-bells, the cry of fire, the whirr of swift-streaking engines and hose-carts with premonitory tinkles and color’d lights,
The steam whistle, the solid roll of the train of approaching cars,
The slow march play’d at the head of the association marching two and two,
(They go to guard some corpse, the flag-tops are draped with black muslin.)

I hear the violoncello, (’tis the young man’s heart’s complaint,)
I hear the key’d cornet, it glides quickly in through my ears,
It shakes mad-sweet pangs through my belly and breast.

I hear the chorus, it is a grand opera,
Ah this indeed is music—this suits me.

A tenor large and fresh as the creation fills me,
The orbic flex of his mouth is pouring and filling me full.

I hear the train’d soprano (what work with hers is this?)
The orchestra whirls me wider than Uranus flies,
It wrenches such ardors from me I did not know I possess’d them,
It sails me, I dab with bare feet, they are lick’d by the indolent waves,
I am cut by bitter and angry hail, I lose my breath,
Steep’d amid honey’d morphine, my windpipe throttled in fakes of death,

At length let up again to feel the puzzle of puzzles,
And that we call Being."

Dans "I Sing the Electric Body", - apparu comme Poem of the Body dans l'édition de 1856 de Leaves of Grass, puis incorporé dans la séquence Children of Adam (1867) -, le poète exhorte ses lecteurs à s'affranchir de toute honte envers leur corps et de laisser libre cours à leurs instincts de communion,  soulevant peut-être la question de son homosexualité et l'horreur que lui inspirait l'esclavage. Pourquoi "électrique"? Parce que le corps s'anime, comme électrifié par la manière dont ses composantes interagissent entre elles, que l'interaction soit explicite ou implicite, et par la manière dont les corps interagissent entre eux, dans le respect mutuel ou dans l'exploitation. "Et si le corps n'était pas l'âme, qu'est-ce que l'âme ?" (“And if the body were not the soul, what is the soul?”) est ici la question centrale, et si le poète n'y répond pas directement, c'est toute expérience aussi métaphysique que charnelle qu'il livre du corps, "The curious sympathy one feels when feeling with the hand the naked meat of the body"....
"Les armées de ceux que j'aime m'engendre et je les engendre, Elles ne me laisseront pas partir tant que je ne les aurai pas accompagnées, que je ne leur aurai pas répondu, et que je ne les aurai pas troublées, et que je ne les aurai pas chargées de la charge de l'âme." 

"I sing the body electric,
The armies of those I love engirth me and I engirth them,
They will not let me off till I go with them, respond to them,
And discorrupt them, and charge them full with the charge of the soul.

Was it doubted that those who corrupt their own bodies conceal themselves?
And if those who defile the living are as bad as they who defile the dead?
And if the body does not do fully as much as the soul?
And if the body were not the soul, what is the soul?

The love of the body of man or woman balks account, the body itself balks account,
That of the male is perfect, and that of the female is perfect.

The expression of the face balks account,
But the expression of a well-made man appears not only in his face,
It is in his limbs and joints also, it is curiously in the joints of his hips and wrists,
It is in his walk, the carriage of his neck, the flex of his waist and knees, dress does not hide him,
The strong sweet quality he has strikes through the cotton and broadcloth,
To see him pass conveys as much as the best poem, perhaps more,
You linger to see his back, and the back of his neck and shoulder-side.

The sprawl and fulness of babes, the bosoms and heads of women, the folds of their dress, their style as we pass in the street, the contour of their shape downwards,
The swimmer naked in the swimming-bath, seen as he swims through the transparent green-shine, or lies with his face up and rolls silently to and fro in the heave of the water,
The bending forward and backward of rowers in row-boats, the horseman in his saddle,
Girls, mothers, house-keepers, in all their performances,
The group of laborers seated at noon-time with their open dinner-kettles, and their wives waiting,
The female soothing a child, the farmer’s daughter in the garden or cow-yard,
The young fellow hoeing corn, the sleigh-driver driving his six horses through the crowd,
The wrestle of wrestlers, two apprentice-boys, quite grown, lusty, good-natured, native-born, out on the vacant lot at sun-down after work,
The coats and caps thrown down, the embrace of love and resistance,
The upper-hold and under-hold, the hair rumpled over and blinding the eyes;
The march of firemen in their own costumes, the play of masculine muscle through clean-setting trowsers and waist-straps,
The slow return from the fire, the pause when the bell strikes suddenly again, and the listening on the alert,
The natural, perfect, varied attitudes, the bent head, the curv’d neck and the counting;
Such-like I love—I loosen myself, pass freely, am at the mother’s breast with the little child,
Swim with the swimmers, wrestle with wrestlers, march in line with the firemen, and pause, listen, count." 

"A Noiseless Patient Spider" - Dernier poème et court poème, très sombre, de Walt Whitman, publié dans l'édition de 1891 de Leaves of Grass, exprime toute la difficulté de l'existence humaine, le sentiment de désespoir qu'elle peut emporter, "une araignée patiente et silencieuse", solitaire, semblant abandonnée sans vie dans la fascination des "océans infinis de l'univers".... Il a lancé un filament, un filament, un filament, hors de lui-même, Et toi, ô mon âme, là où tu te trouves, Entouré, détaché, dans des océans d'espace sans mesure, Sans cesse, rêve, s'aventure, explore, cherche les sphères qui les relient, jusqu'à ce que l'ancre se stabilise, Jusqu'à ce que le fil de soie que tu jettes s'accroche quelque part, ô mon âme....

"A noiseless patient spider,
I mark’d where on a little promontory it stood isolated,
Mark’d how to explore the vacant vast surrounding,
It launch’d forth filament, filament, filament, out of itself,
Ever unreeling them, ever tirelessly speeding them.

And you O my soul where you stand,
Surrounded, detached, in measureless oceans of space,
Ceaselessly musing, venturing, throwing, seeking the spheres to connect them,
Till the bridge you will need be form’d, till the ductile anchor hold,
Till the gossamer thread you fling catch somewhere, O my soul."


Emily Dickinson (1830-1886)
L'œuvre de la poétesse américaine Emily Dickinson ne fut véritablement connue qu'à partir des années 1950, n'ayant publié de son vivant que cinq poèmes qui passèrent inaperçus. Son oeuvre intensément personnelle rejoint cette génération d'écrivains, tels que Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau et Walt Whitman, qui expérimentent le langage, l'expression, afin de les libérer des contraintes conventionnelles, qui atteignent les limites inéluctables de leurs sociétés et s'engagent dans un désir d'évasions imaginables. Emily Elizabeth Dickinson est née à Amherst, Massachusetts, son père était un jeune avocat ambitieux et un citoyen exemplaire devenu représentant du Massachusetts au Congrès américain en 1852.

La vie d'Emily Dickinson se déroulera toute entière à Amherst, élevée dans la religion congrégationaliste, puis après des études à Amherst College, puis à Mount Holyoke Seminary (une seule année), se cloîtra chez son père et vivra en recluse excentrique, vêtue de blanc, soignant son personnage et ses apparitions, écrivant des poèmes qu'elle montre à quelques intimes, puis qu'elle dissimule dans un coffre. Le monde qui l'entoure est encore très puritain mais la jeune poétesse, malgré ses angoisses métaphysiques, ne franchira pas le seuil de cette orthodoxie religieuse.

Contrairement à Emerson ou à Whitman, la nature n'est, pour Emily Dickinson, qu'illusion fugitive et brillante, sa poétique privilégie l'exploration psychologique de sa solitude existentielle, ponctuée de quelques vains appels passionnés, une solitude hantée par la mort et des hallucinations qui débouchent sur des métaphores d'une étrange singularité. Etrange singularité, parce que la poétesse ne puise pas dans la religion, dans le puritanisme ou dans le Revivalisme ambiant ("Escape is such a thankful Word", écrit-elle en 1875), ses obsessions, "comme ce monde se sent seul, quelque chose d'aussi désolant s'insinue dans l'esprit et nous ne connaissons pas son nom, et il ne disparaîtra pas, soit que le ciel semble plus grand, soit que la Terre soit beaucoup plus petite, soit que Dieu soit plus "Notre Père" et que nous sentions notre besoin augmenter"...

"How lonely this world is growing, something so desolate creeps over the spirit and we don’t know its name, and it won’t go away, either Heaven is seeming greater, or Earth a great deal more small, or God is more ‘Our Father,’ and we feel our need increased. Christ is calling everyone here, all my companions have answered, even my darling Vinnie believes she loves, and trusts him, and I am standing alone in rebellion, and growing very careless. Abby, Mary, Jane, and farthest of all my Vinnie have been seeking, and they all believe they have found; I can’t tell you what they have found, but they think it is something precious. I wonder if it is?"

... la poésie est plus essentielle que la religion, l'imaginaire qu'elle reconstruit et exprime formellement via un vocabulaire d'une grande richesse, parfois inattendu ("I have dared to do strange things - bold things"), et une métrique souvent hymnique. Recluse, la fin des années 1850 marque le début de la plus grande période poétique d'Emily Dickinson,

" Charm invests a face / Imperfectly beheld / The Lady dare not lift her Vail / For fear it be dispelled / But peers beyond her mesh / And wishes – and denies / Lest interview – annul a want –  / That Image – satisfies - "

... en 1865, elle avait écrit près de 1 100 poèmes, exprimant la douleur, le chagrin, la joie, l'amour, la nature. Après avoir affronté la mort de son père en 1874, l'attaque de sa mère en 1875, Emily Dickinson est morte à Amherst en 1886, à 55 ans. Après sa mort, les membres de sa famille ont trouvé ses livres cousus à la main, ou "fascicles", qui contenaient près de 1 800 poèmes. Une première sélection de ses poèmes sera publiée en 1890. Dans le centre d'Amherst, Massachusetts, "Emily Dickinson Museum" comprend deux maisons historiques, The Dickinson Homestead, où naquit et mourut Emily Elizabeth Dickinson, et The Evergreens,  où vécurent son frère et sa femme, Austin et Susan Dickinson. Quant à sa poésie, elle ne cesse de nous dire que le chemin qu'elle emprunte ne peut être cette route rectiligne qui mène à la vérité ou à quelque certitude, elle se vit dans l'instant et le reflète intensément...

"Tell all the truth but tell it slant" (1868)


"Tell all the truth but tell it slant
Success in Circuit lies
Too bright for our infirm Delight
The Truth’s superb surprise

 

 

As Lightning to the Children eased
With explanation kind
The Truth must dazzle gradually
Or every man be blind.."


"I dwell in Possibility" (1862), enfermée dans sa solitude, recluse dans The Homestead, Emily Dickinson puise dans le cercle limité de sa chambre les immenses possibilités que lui offre la poésie, J'habite dans les Possibilités, Une maison plus adaptée que la prose, Plus de fenêtres et plus de portes...

"I dwell in Possibility
A fairer House than Prose
More numerous of Windows
Superior -  for Doors
Of Chambers as the Cedars
Impregnable of Eye
And for an Everlasting Roof
The Gambrels of the Sky

Of Visitors - the fairest
For Occupation – This
The spreading wide my narrow Hands
To gather Paradise"


"Wild Nights – Wild Nights!" (1861), portrait de la solitude et de la si sauvage tentation amoureuse, un poème qui rompt avec les autres oeuvres d'Emily Dickinson et nous suggère un autre visage du poète : le film "Wild Nights with Emily", réalisé par Madeleine Olnek (2018), avec Molly Shannon et Susan Ziegler, exploitera cette éventualité en mettant en scène les troubles relations supposées d'Emily et de Susan Gilbert Dickinson (1830-1913), sa belle-soeur, "Dollie", femme intellectuelle et charismatique que la poète rencontra lorsqu'elle avait 20 ans et qui fut en quelque sorte sa muse : "Qui t’aime le plus, et t’aime le mieux, et pense à toi quand les autres dorment oublieux ?", lui écrira-telle en février 1852. Susan Dickinson a reçu plus de 250 poèmes tout au long des quarante années que partagèrent les deux femmes et leur correspondance intime a fait l'objet de nombreuses exégèses...

Wild Nights – Wild Nights!
Were I with thee
Wild Nights should be
Our luxury!
Futile – the Winds –
To a Heart in port –
Done with the Compass –
Done with the Chart!

Rowing in Eden –
Ah, the Sea!
Might I but moor – Tonight –
In Thee!


"It was not Death, for I stood up" (1862), Emily Dickinson confrontée à la pensée de la mort, de cette mort qui l'obsède et qui tente de la définir, de la définir en elle par rapport à ce qu'elle n'est pas, Ce n'était pas la mort, car je me suis levé, Ce n'était pas la nuit, pour toutes les cloches entendues, Ce n'était pas la froidure, car sur mon corps, j'ai ressenti la chaleur du souffle de l'air...

It was not Death, for I stood up,
And all the Dead, lie down
It was not Night, for all the Bells
Put out their Tongues, for Noon.
It was not Frost, for on my Flesh
I felt Siroccos– crawl
Nor Fire– for just my Marble feet
Could keep a Chancel, cool
And yet, it tasted, like them all,
The Figures I have seen
Set orderly, for Burial,
Reminded me, of mine

As if my life were shaven,
And fitted to a frame,
And could not breathe without a key,
And 'twas like Midnight, some
When everything that ticked– has stopped
And Space stares– all around
Or Grisly frosts– first Autumn morns,
Repeal the Beating Ground
But, most, like Chaos– Stopless– cool
Without a Chance, or Spar
Or even a Report of Land
To justify– Despair.


"Before I got my eye put out" (1862), Emily Dickinson fut dans l'obligation, lorsqu'elle atteignit la trentaine, de consulter le principal ophtalmologue de Boston. Particulièrement sensibles à la lumière, parfois  contrainte de ne pouvoir ni lire ni écrire,  c'est avec le regard de l'âme et d'une autre expérience de la lumière qu'elle se livre ici, Voir le ciel pour elle-même....

Before I got my eye put out–
I liked as well to see
As other creatures, that have eyes–
And know no other way–
But were it told to me, Today,
That I might have the Sky
For mine, I tell you that my Heart
Would split, for size of me–

The Meadows– mine –
The Mountains– mine –
All Forests– Stintless stars–
As much of noon, as I could take–
Between my finite eyes–
The Motions of the Dipping Birds–
The Morning’s Amber Road–
For mine– to look at when I liked,
The news would strike me dead–
So safer– guess– with just my soul
Opon the window pane
Where other creatures put their eye –
Incautious– of the Sun–


"After great pain, a formal feeling comes" (1862), Emily Dickinson n'exprime pas ici le chagrin ou la peine, mais le sentiment qui s'ensuit  et toutes les nuances émotionnelles que suscitent cette expérience de l'après, la désorientation, 'Heure de plomb, le froid, la stupeur, puis le laisser aller...

"After great pain, a formal feeling comes–
The Nerves sit ceremonious, like tombs–
The stiff Heart questions "was it He, that bore,
And "Yesterday, or Centuries before"?
The Feet, mechanical, go round–
A Wooden way
Of Ground, or Air, or Ought–
Regardless grown,
A Quartz contentment, like a stone–

This is the Hour of Lead–
Remembered, if outlived,
As Freezing persons, recollect the snow–
First– Chill– then stupor– then the letting go."


"Because I could not stop for Death" (1863), Emily Dickinson affronte sa propre mort, une mort vécue par petits détails extérieurs, nulle question à se poser, nulle exigence à formuler, lentement, inexorablement, le chemin semble mener à quelque sentiment d'éternité....

"Because I could not stop for Death–
He kindly stopped for me–
The Carriage held but just Ourselves–
And Immortality.
We slowly drove– He knew no haste
And I had put away
My labor and my leisure too,
For His Civility–
We passed the School, where Children strove
At Recess– in the Ring–
We passed the Fields of Gazing Grain–
We passed the Setting Sun–

Or rather– He passed Us–
The Dews drew quivering and Chill–
For only Gossamer, my Gown–
My Tippet– only Tulle–
We paused before a House that seemed
A Swelling of the Ground–
The Roof was scarcely visible–
The Cornice– in the Ground–
Since then– 'tis Centuries– and yet
Feels shorter than the Day
I first surmised the Horses' Heads
Were toward Eternity."