Victor Hugo (1802-1885) - Sainte-Beuve (1804-1869) - Jules Michelet (1798-1874) - Théophile Gautier (1811-1872) - ...

Last update : 09/09/2018

Pour Victor Hugo, la sonorité des mots recèle une extraordinaire puissance évocatrice et la poésie un formidable moyen de connaissance : la poésie possède en effet cette capacité de rendre réelle, tangible tant par sa forme, que par les évocations qu'elle fait surgir ou par le souffle épique qui l'anime, une nouvelle vision de l'existence, volontariste, passionnée,parfois démesurée, à l'image de la personnalité puissante d'un homme qui incarne totalement son siècle, qui se pensait "prophète", assumait avec orgueil ses "révélations" et sa vision d'un monde manichéen par essence. Romantique et classique, bien et mal, visible et invisible, Victor Hugo mélange les genres et les orchestre dans un rythme puissant mis au service de "grands sentiments", édulcorés pour certains, ampoulés pour d'autres, et d'une profonde croyance dans l'unicité du monde. Sa faculté première? L'imagination, imagination des yeux, disait Taine, plutôt qu'imagination du cœur comme celle de Michelet, sensations, surtout visuelles, extrêmement vives, don de voir, ajoutera-t-on, ce qu'il imaginait avec autant d'intensité que les objets réels, tel est sans doute le secret de Hugo poète épique : "le domaine de la poésie est illimité, écrira-t-il en 1822. Sous le monde réel, il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses... La poésie n'est pas dans la forme des idées mais dans les idées elles-mêmes. La poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout". En 1824, Hugo définit sa vocation à venir de poète, une sentinelle laissée "par le Seigneur sur les tours de Jérusalem et qui ne se tairont ni jour ni nuit", une sentinelle qui "doit marcher devant les peuples comme une lumière et leur montrer le chemin... Il faut que toutes les fibres du cœur humain vibrent sous ses doigts comme les cordes d'une lyre. Il ne sera jamais l'écho d'aucune parole, si ce n'est de celle de Dieu..."

 

Victor Hugo (1802-1885) 

(photographie de Félix Tournachon dit Nadar en 1874-1876)

 

1802 - "Ce siècle avait deux ans..."

Phrase célèbre. Victor Hugo naquit à Besançon, où son père était officier d'infanterie, puis gagne Paris avec sa mère et ses frères de 1809 à 1813 ("J'eus dans ma blonde enfance, hélas ! trop éphémère, Trois maîtres : un jardin, un vieux prêtre et ma mère"), séjour interrompu par un voyage marquant d'un an en Espagne (1811-1812). Il est le troisième enfant d'un couple qui ne tarde pas à se séparer, il devient interne à la pension Cordier, suit les cours du lycée Louis-le-Grand (1815-1818), obtient des succès scolaires et compose ses premiers poèmes. Dès ce moment son ambition est immense, on cite souvent cette phrase écrite en 1816, "Je veux être Chateaubriand ou rien"...

Data fata secutus. (Les Feuilles d’automne).

 

"Ce siècle avait deux ans! Rome remplaçait Sparte, 

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, 

Et du premier consul, déjà, par maint endroit, 

Le front de l'empereur brisait le masque étroit. 

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole, 

Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole, 

Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois 

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix; 

Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère, 

Abandonné de tous, excepté de sa mère, 

Et que son cou ployé comme un frêle roseau 

Fit faire en même temps sa bière et son berceau. 

Cet enfant que la vie effaçait de son livre, 

Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre, 

C'est moi. 

Je vous dirai peut-être quelque jour 

Quel lait pur, que de soins, que de voeux, que d'amour, 

Prodigués pour ma vie en naissant condamnée, 

M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée, 

Ange qui sur trois fils attachés à ses pas 

Épandait son amour et ne mesurait pas! 

Ô l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie! 

Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie! 

Table toujours servie au paternel foyer! 

Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier! 

Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse 

Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse, 

Comment ce haut destin de gloire et de terreur 

Qui remuait le monde aux pas de l'empereur, 

Dans son souffle orageux m'emportant sans défense 

À tous les vents de l'air fit flotter mon enfance. 

Car, lorsque l'aquilon bat ses flots palpitants, 

L'océan convulsif tourmente en même temps 

Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage, 

Et la feuille échappée aux arbres du rivage! 

Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé, 

J'ai plus d'un souvenir profondément gravé, 

Et l'on peut distinguer bien des choses passées 

 

Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées. 

 

 

Certes, plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux, 

Tombé de lassitude au bout de tous ses voeux, 

Pâlirait s'il voyait, comme un gouffre dans l'onde, 

Mon âme où ma pensée habite, comme un monde, 

Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai tenté, 

Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté, 

Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse, 

Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse, 

Et quoi qu'encore à l'âge où l'avenir sourit, 

Le livre de mon coeur à toute page écrit! 

Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées, 

Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées; 

S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur 

Dans le coin d'un roman ironique et railleur; 

Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie, 

Si j'entrechoque aux yeux d'une foule choisie 

D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois 

De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix; 

Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume, 

Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume 

Dans le rythme profond, moule mystérieux 

D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux; 

C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie, 

L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie, 

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal, 

Fait reluire et vibrer mon âme de cristal, 

Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore 

Mit au centre de tout comme un écho sonore! 

D'ailleurs j'ai purement passé les jours mauvais, 

Et je sais d'où je viens, si j'ignore où je vais. 

L'orage des partis avec son vent de flamme 

Sans en altérer l'onde a remué mon âme. 

Rien d'immonde en mon coeur, pas de limon impur 

Qui n'attendît qu'un vent pour en troubler l'azur! 

Après avoir chanté, j'écoute et je contemple, 

À l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple, 

Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs, 

Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs; 

Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine 

Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne!"


1822 - les "Odes et ballades"

Victor Hugo, catholique et monarchiste à 20 ans, tente d'obtenir l'appui de Chateaubriand, son "Ode sur la Mort du duc de Berry" constitue une première étape dans son ascension littéraire, et, alors qu'il épouse Adèle Foucher - qui lui donnera quatre enfants, Léopoldine (1824), Charles (1826), François (1828), Adèle (1830) -, paraît en 1822 son premier recueil de poèmes, les "Odes", qui deviendront en 1826 les "Odes et ballades" (édition définitive, 1828). Hugo débute également une carrière de romancier, avec "Han d'lslande" (1823), dont les critiques l'agacent quelque peu, et "Bug-Jargal" (1826, bref récit militaire et colonial de la révolte des Noirs à Saint-Domingue en 1791),  collabore à la Muse française, fondée en 1823, et fréquente le salon de Charles Nodier à l'Arsenal, où il rencontre Alfred de Vigny et Lamartine....

 

Les "Odes et Ballades" (1828), regroupe des pièces intimes et poèmes officiels datant de 1822 d'inspiration catholique et légitimiste, dans lesquels la critique discerne l'influence de Chateaubriand et de Lamartine. Dans sa Préface des Odes de 1824, Hugo se déclare par suite ni classique ni romantique. Les Ballades qu'il joint aux Odes en 1826 nous montrent l'extrême virtuosité rythmique dont "Le Pas d'armes du roi Jean", composé tout entier en vers de trois syllabes, est le plus connu...

LE PAS D’ARMES DU ROI JEAN

Çà, qu’on selle, 

Écuyer, 

Mon fidèle 

Destrier. 

Mon cœur ploie 

Sous la joie, 

Quand je broie 

L’étrier. 

Par saint-Gille, 

Viens-nous-en, 

Mon agile 

Alezan ; 

Viens, écoute, 

Par la route, 

Voir la joute 

Du roi Jean.

Qu’un gros carme 

Chartrier 

Ait pour arme 

L’encrier ;

Qu’une fille, 

Sous la grille, 

S’égosille 

À prier ;

 

Nous qui sommes, 

De par Dieu, 

Gentilshommes 

De haut lieu, 

Il faut faire 

Bruit sur terre, 

Et la guerre 

N’est qu’un jeu. 

Ma vieille âme 

Enrageait ;

Car ma lame, 

Que rongeait 

Cette rouille 

Qui la souille, 

En quenouille 

Se changeait.

Cette ville, 

Aux longs cris, 

Qui profile 

Son front gris, 

Des toits frêles, 

Cent tourelles, 

Clochers grêles, 

C’est Paris !


1827 - la "Préface de Cromwell"

"Le genre humain dans son ensemble a grandi, s’est développé, a mûri comme un de nous. Il a été enfant, il a été homme ; nous assistons maintenant à son imposante vieillesse. Avant l'époque que la société moderne a nommée antique, il existe une autre ère, que les anciens appelaient fabuleuse, et qu'il serait plus exact d'appeler primitive. Voilà donc trois grands ordres de choses successifs dans la civilisation, depuis son origine jusqu’à nos jours. Or, comme la poésie se superpose toujours à la société, nous allons essayer de démêler, d’après la forme de celle-ci, quel a dû être le caractère de l’autre, à ces trois grands âges du monde : les temps primitifs, les temps antiques, les temps modernes..." - Si "Cromwell" s'avère un drame en vers difficilement jouable, sa Préface, qui revendique la liberté de l'art, va constituer le manifeste anticlassique le plus éclatant de l'époque et définir le drame romantique.  Avant Hugo, Stendhal, dans son "Racine et Shakespeare" (1823), avait dénoncé l'usure des formules raciniennes et le conformisme démodé de Molière, sa défense de Shakespeare lui permettait de définir un théâtre du futur qu'incarnerait la tragédie historique et la comédie réaliste en prose. Aucun oeuvre en ce début du XIXe ne venait illustrer cette nouvelle orientation. Hugo, quant à lui, donne au drame la fonction d'exprimer les conflits internes de l'homme, ce qui se traduit formellement par la nécessité de mélanger "grotesque" et "sublime", renoncer aux unités, planter un décor historique qui paraisse vrai et libérer le style... 

 

"..Le théâtre est un point d’optique. Tout ce qui existe dans le monde, dans l’histoire, dans la vie, dans l’homme, tout doit et peut s’y réfléchir, mais sous la baguette magique de l’art. L’art feuillette les siècles, feuillette la nature, interroge les chroniques, s’étudie à reproduire la réalité des faits, surtout celle des mœurs et des caractères, bien moins léguée au doute et à la contradiction que les faits, restaure ce que les annalistes ont tronqué, harmonise ce qu’ils ont dépouillé, devine leurs omissions et les répare, comble leurs lacunes par des imaginations qui aient la couleur du temps, groupe ce qu’ils ont laissé épars, rétablit le jeu des fils de la providence sous les marionnettes humaines, revêt le tout d’une forme poétique et naturelle à la fois, et lui donne cette vie de vérité et de saillie qui enfante l’illusion, ce prestige de réalité qui passionne le spectateur, et le poète le premier, car le poète est de bonne foi. Ainsi le but de l’art est presque divin : ressusciter, s’il fait de l’histoire ; créer, s’il fait de la poésie. 

C’est une grande et belle chose que de voir se déployer avec cette largeur un drame où l’art développe puissamment la nature ; un drame où l’action marche à la conclusion d’une allure ferme et facile, sans diffusion et sans étranglement ; un drame enfin où le poète remplisse pleinement le but multiple de l’art, qui est d’ouvrir au spectateur un double horizon, d’illuminer à la fois l’intérieur et l’extérieur des hommes ; l’extérieur, par leurs discours et leurs actions ; l’intérieur, par les a parte et les monologues ; de croiser, en un mot, dans le même tableau, le drame de la vie et le drame de la conscience..."

 

1829 - Les "Orientales"

Victor Hugo publie un nouveau roman, de tendance humanitaire, "Le Dernier jour d'un Condamné", et compose un second drame, "Marion de Larme", qui, arrêté par la censure de Charles X (la dénonciation de l'époque de Louis Xlll parut insultante) ne sera joué qu'en 1831. Mais surtout, le poète, publie deux recueils qui révèlent véritablement sa force imaginative, sa virtuosité rythmique, son sens de l'évocation (Hugo, le poète de l'universelle analogie, dira Baudelaire), une liberté d'inspiration peu commune. Hugo, qui n'a jamais vu l'Orient, révèle avec les "Orientales" (1829) qu'il fut tenté un temps par l'art pour l'art, le culte de la beauté pour la beauté ("Tout est sujet; tout relève de l'art ; tout a droit de cité en poésie), avant de se recentrer sur une vision foncièrement humanitaire voire religieuse de sa mission...

 

On cite le plus souvent "les Djinns" comme l'expression du rythme pur dans la première poésie de Victor Hugo...

 

"Murs, ville, 

Et port,  

Asile  

De mort,  

Mer grise  

Où brise  

La brise,  

Tout dort.  

Dans la plaine  

Naît un bruit.  

C'est l'haleine  

De la nuit.  

Elle brame  

Comme une âme  

Qu'une flamme  

Toujours suit.  

La voix plus haute  

Semble un grelot.  

D'une main qui saute  

C'est le galop.  

Il fuit, s'élance,  

Puis en cadence  

Sur un pied danse  

Au bout d'un flot.  

La rumeur approche,  

L'écho la redit.  

 

C'est comme la cloche  

D'un couvent maudit,  

Comme un bruit de foule  

Qui tonne et qui roule,  

Et tantôt s'écroule,  

Et tantôt grandit.  

Dieu ! la voix sépulcrale  

Des Djinns !... - Quel bruit ils font !  

Fuyons sous la spirale  

De l'escalier profond !  

Déjà s'éteint ma lampe,  

Et l'ombre de la rampe,  

Qui le long du mur rampe,  

Monte jusqu'au plafond.  

C'est l'essaim des Djinns qui passe,  

Et tourbillonne en sifflant.  

Les ifs, que leur vol fracasse,  

Craquent comme un pin brûlant.  

Leur troupeau lourd et rapide,  

Volant dans l'espace vide,  

Semble un nuage livide  

Qui porte un éclair au flanc.  

Ils sont tout près ! - Tenons fermée  

Cette salle où nous les narguons.  

Quel bruit dehors ! Hideuse armée  

De vampires et de dragons !  

La poutre du toit descellée  

Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,  

Et la vieille porte rouillée  

Tremble à déraciner ses gonds.  ..."

 


Le Feu du ciel - Alors le Seigneur fit descendre du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu.  Et il perdit ces villes avec tous leurs habitant, tout le pays à l'entour avec ceux qui l'habitaient, et tout ce qui avait quelque verdeur sur la terre. (La Genèse) 

La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir? 

Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir, 

Morne comme un été stérile? 

On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit, 

Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit 

De l'embrasement d'une ville. 

D'où vient-elle? des cieux, de la mer ou des monts? 

Est-ce le char de feu qui porte les démons 

À quelque planète prochaine? 

Ô terreur! de son sein, chaos mystérieux, 

D'où vient que par moments un éclair furieux 

Comme un long serpent se déchaîne? 

 

La mer! partout la mer! des flots, des flots encor. 

L'oiseau fatigue en vain son inégal essor. 

Ici les flots, là-bas les ondes; 

Toujours des flots sans fin par des flots repoussés; 

L'oeil ne voit que des flots dans l'abîme entassés 

Rouler sous les vagues profondes. 

Parfois de grands poissons, à fleur d'eau voyageant, 

Font reluire au soleil leurs nageoires d'argent, 

Ou l'azur de leurs larges queues. 

La mer semble un troupeau secouant sa toison: 

Mais un cercle d'airain ferme au loin l'horizon; 

Le ciel bleu se mêle aux eaux bleues. 

– Faut-il sécher ces mers? dit le nuage en feu. 

– Non! – Il reprit son vol sous le souffle de Dieu. 

 


1830 - "Hernani", la "bataille d'Hernani"

Avec les premières représentations d'Hernani (1830), Victor Hugo devient le chef de file incontesté du romantisme, soutenus par la jeune génération, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Sainte-Beuve, qui s'opposent aux tenants du "classique". Cette révolution littéraire précède de peu la révolution politique de juillet, - "le romantisme n'est, à tout prendre, que le libéralisme en littérature" (Préface d`Hernani, mars 1830), la méditation de Don Carlos au tombeau de Charlemagne (Hernani, IV, 2), ou l'invective de Ruy Blas aux ministres corrompus (Ruy Blas, III, 2) en constituent de parfaites illustrations. Le "Cénacle", rue Notre-Dame-des-Champs, devient dès 1827  le quartier général du mouvement. Le scandale de la "bataille d'Hernani" qui voit s'opposer lors de la représentation de la pièce, le 25 février 1830, les défenseurs de la tradition et les tenants des nouvelles doctrines, impose le drame pour longtemps : suppression de l'unité de lieu (la scène est tantôt à Saragosse, tantôt dans les montagnes d'Aragon, tantôt à Aix-la-Chapelle), abandon de l'unité de temps (le drame se déroule sur plusieurs mois), désintérêt pour la vraisemblance. Hernani est porté par une intrigue complexe et tragique qui mêle une affaire sentimentale - le roi Don Carlos et le proscrit Hernani aiment la même femme, doña Sol -, et un drame politique - une conspiration veut empêcher Don Carlos de devenir Charles Quint -...  

 

Acte I - Le roi - Le roi d'Espagne Don Carlos et un proscrit chef de bande Hernani, qui veut venger son père jadis mis à mort par le père du roi, se trouvent face à face dans la chambre de Dona Sol, dont ils sont épris. La Jeune fille aime Hernani mais elle est fiancée à son oncle, Don Ruy Gomez de Silva, qui s'indigne en voyant deux hommes chez sa nièce. Le roi justifie sa présence et fait passer Hernani pour quelqu'un de sa suite...  (Acte I scène II) ...

 

Dona Sol

Je vous suivrai.

Hernani

Parmi mes rudes compagnons,

Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms,

Gens dont jamais le fer ni le coeur ne s'émousse,

Ayant tous quelques sang à venger qui les pousse ?

Vous viendrez commander ma bande, comme on dit ?

Car, vous ne savez pas, moi je suis un bandit ! 

Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagne,

Seul, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes,

Dans ses rocs, ou l'on n'est que de l'aigle aperçu,

La vieille Catalogne en mère m'a reçu.

Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves,

Je grandis, et demain, trois mille de ses braves,

Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor.

Viendront... -Vous frissonnez ! Réfléchissez encor.

Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves,

Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves,

Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit,

Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit

Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille,

Les balles des mousquets siffler à votre oreille,

Etre errante avec moi, proscrite et s'il le faut

Me suivre ou je suivrai mon père, - à l'échafaud.

Dona Sol

Je vous suivrai.

Hernani 

Le duc est riche, grand, prospère.

Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père.

Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main

Trésors, titres, bonheur...

Dona Sol

Nous partirons demain.

Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange

Me blâmer. Êtes-vous mon démon ou mon ange ?

Je ne sais, mais je suis votre esclave. Ecoutez.

Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez. 

Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? je l`ignore.

J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore

Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas

S`efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas,

Vous me manquez, je suis absente de moi-même;

Mais dès qu”enfin ce pas que j`attends et que j'aime

Vient frapper mon oreille, alors il me souvient

Que je vis, et je sens mon âme qui revient!

 

Acte IV - Le tombeau - Don Carlos est averti du complot. Au moment de son élévation à l'empire sous le nom de Charles Quint, ses soldats s'empares des conjurés Hernani et Ruy Gomez. Le roi veut inaugurer son règne par une mesure de clémence et unit Dona Sol et Hernani qui est en réalité Juan d'Aragon, grand d'Espagne. La méditation de Don Carlos au tombeau de Charlemagne (Hernani, IV, 2)...

 

Le pape et l’empereur sont tout. Rien n’est sur terre

Que par eux et pour eux. Un suprême mystère

Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,

Leur fait un grand festin des peuples et des rois.

Le monde, au-dessous d’eux, s’échelonne et se groupe.

Ils font et défont. L’un délie et l’autre coupe.

L’un est la vérité, l’autre est la force. Ils ont

Leur raison en eux-même, et sont parce qu’ils sont.

Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,

L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire,

L’univers ébloui contemple avec terreur

Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur !

— L’empereur ! L’empereur ! être empereur ! — ô rage,

Ne pas l’être-et sentir son cœur plein de courage !

Qu’il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau,

Qu’il fut grand ! De son temps c’était encor plus beau !

Ô quel destin ! — pourtant cette tombe est la sienne !

Tout est-il donc si peu que ce soit là qu’on vienne ?

Quoi donc, avoir été prince, empereur et roi ! 

Avoir été colosse et tout dépassé ! Quoi !

Vivant, pour piédestal avoir eu l’Allemagne !

Quoi ! Pour titre César et pour nom Charlemagne !

— Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’Attila,

Aussi grand que le monde !… — et que tout tienne là !

Ah ! Briguez donc l’empire et voyez la poussière

Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière

De bruit et de tumulte. — élevez, bâtissez

Votre empire, et jamais ne dites : « c’est assez ! »

Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,

Voilà le dernier terme !… — oh ! L’empire ! L’empire !

Que m’importe ? J’y touche et le trouve à mon gré.

Quelque chose me dit : « tu l’auras ». Je l’aurai !

Si je l’avais !… — ô ciel ! être ce qui commence !

Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !

 

1833 - Juliette Drouet

"Hier, la nuit d’été, qui nous prêtait ses voiles, Était digne de toi, tant elle avait d’étoiles ! Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux ! Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées ! Tant elle répandait d’amoureuses rosées Sur les fleurs et sur nous ! Moi, j’étais devant toi, plein de joie et de flamme, Car tu me regardais avec toute ton âme ! J’admirais la beauté dont ton front se revêt. Et sans même qu’un mot révélât ta pensée, La tendre rêverie en ton cœur commencée Dans mon cœur s’achevait !" - Victor Hugo a à peine trente ans, le voici accédant à la gloire, mais livré aux intrigues et trahison, au lendemain d'Hernaní,  le cénacle commence à se disperser, mais surtout Sainte-Beuve et  Mme Hugo noue une relation qui brise son bonheur conjugal. En février 1833, Hugo rencontre Juliette Drouet, qui interprète alors le rôle de la princesse Negroni dans Lucrèce Borgia, au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Commence une liaison de cinquante ans, entrecoupée de ruptures et de réconciliations, - entre autres femmes traversant sa vie, Louise Colet (qui sera liée à Flaubert), Judith Gautier (la fille de Théophile), Louise Michel (la Vierge Rouge), Sarah Bernhardt (la célèbre comédienne), nombreuses d'admiratrices, de femmes de chambres et de prostituées -, liaison mythique en raison de sa durée mais plus encore par la passion absolue éprouvée par Juliette Drouet qui écrira à Victor Hugo entre 15 000 et 20 000 lettres et abandonnera sa carrière d'actrice...

 

Dans "Les chants du crépuscule" (1835), Victor Hugo se souvient d'un rendez-vous clandestin en pleine forêt de la vallée de la Bièvre avec Juliette, lui séjournant en septembre 1834, avec sa famille dans domaine des Roches de leurs amis Bertin, elle installée non loin de là au hameau des Metz...

 

Oh ! pour remplir de moi ta rêveuse pensée, 

Tandis que tu m'attends, par la marche lassée, 

Sous l'arbre au bord du lac, loin des yeux importuns, 

Tandis que sous tes pieds l'odorante vallée, 

Toute pleine de brume au soleil envolée, 

Fume comme un beau vase où brûlent des parfums ;

 

Que tout ce que tu vois, les coteaux et les plaines, 

Les doux buissons de fleurs aux charmantes haleines, 

La vitre au vif éclair, 

Le pré vert, le sentier qui se noue aux villages, 

Et le ravin profond débordant de feuillages 

Comme d'ondes la mer,

 

Que le bois, le jardin, la maison, la nuée, 

Dont midi ronge au loin l'ombre diminuée, 

Que tous les points confus qu'on voit là-bas trembler, 

Que la branche aux fruits mûrs ; que la feuille séchée, 

Que l'automne, déjà par septembre ébauchée, 

Que tout ce qu'on entend ramper, marcher, voler,

 

Que ce réseau d'objets qui t'entoure et te presse, 

Et dont l'arbre amoureux qui sur ton front se dresse 

Est le premier chaînon ; 

Herbe et feuille, onde et terre, ombre, lumière et flamme, 

Que tout prenne une voix, que tout devienne une âme, 

Et te dise mon nom !

 


"Si mes vers avaient des ailes, Des ailes comme l’oiseau..." - "L'Âme en fleur", près de 900 vers du livre des "Contemplations" (1856) sont inspirés des amours de Victor Hugo pour Juliette Drouet, il y  conte les premiers temps de leur union, leurs promenades en forêt de Bièvre, leurs joies, leurs extases, mais aussi les épreuves vécues en commun, les malentendus, les réconciliations... 

"Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux. 

Comme le soleil fait serein ou pluvieux 

L’azur dont il est l’âme et que sa clarté dore, 

Tu peux m’emplir de brume ou m’inonder d’aurore, 

Du haut de ta splendeur, si pure qu’en ses plis, 

Tu sembles une femme enfermée en un lis, 

Et qu’à d’autres moments, l’œil qu’éblouit ton âme 

Croit voir, en te voyant, un lis dans une femme. 

Si tu m’as souri, Dieu ! tout mon être bondit ! 

 

Il lui disait : « Vois-tu, si tous deux nous pouvions, 

« L’âme pleine de foi, le cœur plein de rayons, 

« Ivres de douce extase et de mélancolie, 

« Rompre les mille nœuds dont la ville nous lie ; 

« Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou, 

« Nous fuirions ; nous irions quelque part, n’importe où, 

« Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses, 

« Un coin où aurions des arbres, des pelouses, 

« Une maison petite avec des fleurs, un peu 

« De solitude, un peu de silence, un ciel bleu, 

« La chanson d’un oiseau qui sur le toit se pose, 

« De l’ombre ; – et quel besoin avons-nous d’autre 

chose ? » 

 


Pendant le séjour à Étampes le 22 août 1834, Hugo écrit un poème mémorable célébrant ses amours avec Juliette Drouet, qui sera publié seulement en 1856 dans son recueil "Les Contemplations" et inspirera compositeurs et peintres ...

"Mon bras pressait ta taille frêle

Et souple comme le roseau; 

Ton sein palpitait comme l’aile 

        D’un jeune oiseau.

Longtemps muets, nous contemplâmes  

Le ciel où s’éteignait le jour. 

Que se passait-il dans nos âmes? 

        Amour! amour!

Comme un ange qui se dévoile, 

Tu me regardais dans ma nuit, 

Avec ton beau regard d’étoile 

        Qui m’éblouit."

 

1831 - "Les Feuilles d'Automne"

Entre 1830 et 1840, Victor Hugo va publier quatre recueils lyriques, "Les Feuilles d`Automne" (1831), "Les Chants du Crépuscule" (1835), "Les Voix intérieures" (1837), "Les Rayons et les Ombres" (1840). Ecrites à vingt-huit ans, les 40 pièces des Feuilles d'automne sont une oeuvre de transition, des vers sereins et paisibles, dira Hugo, des vers portant sur son enfance (ce siècle avait deux ans), le foyer domestique (lorsque l'enfant parait),  la vie privée, des vers puisés à l'intérieur de l'âme mais dominés par la mélancolie...

 

(Novembre 1829)

Parfois, lorsque tout dort, je m'assieds plein de joie 

Sous le dôme étoilé qui sur nos fronts flamboie ; 

J'écoute si d'en haut il tombe quelque bruit ; 

Et l'heure vainement me frappe de son aile 

Quand je contemple, ému, cette fête éternelle 

Que le ciel rayonnant donne au monde la nuit.

Souvent alors j'ai cru que ces soleils de flamme 

Dans ce monde endormi n'échauffaient que mon âme ; 

Qu'à les comprendre seul j'étais prédestiné ; 

Que j'étais, moi, vaine ombre obscure et taciturne, 

Le roi mystérieux de la pompe nocturne ; 

Que le ciel pour moi seul s'était illuminé ! 


(Septembre 1831)

Contempler dans son bain sans voiles 

Une fille aux yeux innocents ; 

Suivre de loin de blanches voiles ; 

Voir au ciel briller les étoiles 

Et sous l'herbe les vers luisants ; 

Voir autour des mornes idoles 

Des sultanes danser en rond ; 

D'un bal compter les girandoles ; 

La nuit, voir sur l'eau les gondoles 

Fuir avec une étoile au front ;

Regarder la lune sereine ; 

Dormir sous l'arbre du chemin ; 

Être le roi lorsque la reine, 

Par son sceptre d'or souveraine, 

L'est aussi par sa blanche main ;

Ouïr sur les harpes jalouses 

Se plaindre la romance en pleurs ; 

Errer, pensif, sur les pelouses, 

Le soir, lorsque les andalouses 

De leurs balcons jettent des fleurs ;

 

Rêver, tandis que les rosées 

Pleuvent d'un beau ciel espagnol, 

Et que les notes embrasées 

S'épanouissent en fusées 

Dans la chanson du rossignol ;

Ne plus se rappeler le nombre 

De ses jours, songes oubliés ; 

Suivre fuyant dans la nuit sombre 

Un Esprit qui traîne dans l'ombre 

Deux sillons de flamme à ses pieds ;

Des boutons d'or qu'avril étale 

Dépouiller le riche gazon ; 

Voir, après l'absence fatale, 

Enfin, de sa ville natale 

Grandir la flèche à l'horizon ;

Non, tout ce qu'a la destinée 

De bien réels ou fabuleux 

N'est rien pour mon âme enchaînée 

Quand tu regardes inclinée 

Mes yeux noirs avec tes yeux bleus !

 


1831 - Un roman, "Notre-Dame de Paris"

Après le théâtre et le succès d'Hernani, Hugo apporte au romantisme une nouvelle contribution, dans le roman, avec "Notre-Dame de Paris" (1831) : le goût du temps est au Moyen Age, il nous donne ici, -  un roman qui se situe en fin de règne de Louis XI (1482) au moment où le Moyen Âge bascule dans la Renaissance -, la mesure de son imagination et de sa puissance verbale pour nous relater comment la fatalité peut conduire des marginaux et des miséreux à l'échec et à la mort, comment la belle bohémienne Esmeralda, le hideux Quasimodo, l'archidiacre obsédé Frollo sont emportés par un même destin impitoyablement scellé.... 

 

"Qui eût pu voir Quasimodo en ce moment eût été effrayé. Indépendamment de ce qu’il avait empilé de projectiles sur la balustrade, il avait amoncelé un tas de pierres sur la plate-forme même. Dès que les moellons amassés sur le rebord extérieur furent épuisés, il prit au tas. Alors il se baissait, se relevait, se baissait et se relevait encore, avec une activité incroyable. Sa grosse tête de gnome se penchait par-dessus la balustrade, puis une pierre énorme tombait, puis une autre, puis une autre. De temps en temps il suivait une belle pierre de l’œil, et, quand elle tuait bien, il disait : « Hun ! » 

Cependant les gueux ne se décourageaient pas. Déjà plus de vingt fois l’épaisse porte sur laquelle ils s’acharnaient avait tremblé sous la pesanteur de leur bélier de chêne multipliée par la force de cent hommes. Les panneaux craquaient, les ciselures volaient en éclats, les gonds à chaque secousse sautaient en sursaut sur leurs pitons, les ais se détraquaient, le bois tombait en poudre broyé entre les nervures de fer. Heureusement pour Quasimodo, il y avait plus de fer que de bois. Il sentait pourtant que la grande porte chancelait. Quoiqu’il n’entendît pas, chaque coup de bélier se répercutait à la fois dans les cavernes de l’église et dans ses entrailles. Il voyait d’en haut les truands, pleins de triomphe et de rage, montrer le poing à la ténébreuse façade, et il enviait, pour l’égyptienne et pour lui, les ailes des hiboux qui s’enfuyaient au-dessus de sa tête par volées. Sa pluie de moellons ne suffisait pas à repousser les assaillants. 

En ce moment d’angoisse, il remarqua, un peu plus bas que la balustrade d’où il écrasait les argotiers, deux longues gouttières de pierre qui se dégorgeaient immédiatement au-dessus de la grande porte. L’orifice interne de ces gouttières aboutissait au pavé de la plate-forme. Une idée lui vint. Il courut chercher un fagot dans son bouge de sonneur, posa sur ce fagot force bottes de lattes et force rouleaux de plomb, munitions dont il n’avait pas encore usé, et, ayant bien disposé ce bûcher devant le trou des deux gouttières, il y mit le feu avec sa lanterne.  

Pendant ce temps-là, les pierres ne tombant plus, les truands avaient cessé de regarder en l’air. Les bandits, haletant comme une meute qui force le sanglier dans sa bauge, se pressaient en tumulte autour de la grande porte, toute déformée par le bélier, mais debout encore. Ils attendaient avec un frémissement le grand coup, le coup qui allait l’éventrer. C’était à qui se tiendrait le plus près pour pouvoir s’élancer des premiers, quand elle s’ouvrirait, dans cette opulente cathédrale, vaste réservoir où étaient venues s’amonceler les richesses de trois siècles. Ils se rappelaient les uns aux autres, avec des rugissements de joie et d’appétit, les belles croix d’argent, les belles chapes de brocart, les belles tombes de vermeil, les grandes magnificences du chœur, les fêtes éblouissantes, les Noëls étincelantes de flambeaux, les Pâques éclatantes de soleil, toutes ces solennités splendides où châsses, chandeliers, ciboires, tabernacles, reliquaires, bosselaient les autels d’une croûte d’or et de diamants. Certes, en ce beau moment, cagoux et malingreux, archisuppôts et rifodés, songeaient beaucoup moins à la délivrance de l’égyptienne qu’au pillage de Notre-Dame. Nous croirions même volontiers que pour bon nombre d’entre eux la Esmeralda n’était qu’un prétexte, si des voleurs avaient besoin de prétextes. 

Tout à coup, au moment où ils se groupaient pour un dernier effort autour du bélier, chacun retenant son haleine et roidissant ses muscles afin de donner toute sa force au coup décisif, un hurlement, plus épouvantable encore que celui qui avait éclaté et expiré sous le madrier, s’éleva au milieu d’eux. Ceux qui ne criaient pas, ceux qui vivaient encore, regardèrent. Deux jets de plomb fondu tombaient du haut de l’édifice au plus épais de la cohue. Cette mer d’hommes venait de s’affaisser sous le métal bouillant qui avait fait, aux deux points où il tombait, deux trous noirs et fumants dans la foule, comme ferait de l’eau chaude dans la neige. On y voyait remuer des mourants à demi calcinés et mugissant de douleur. Autour de ces deux jets principaux, il y avait des gouttes de cette pluie horrible qui s’éparpillaient sur les assaillants et entraient dans les crânes comme des vrilles de flamme. C’était un feu pesant qui criblait ces misérables de mille grêlons. La clameur fut déchirante. Ils s’enfuirent pêle-mêle, jetant le madrier sur les cadavres, les plus hardis comme les plus timides, et le Parvis fut vide une seconde fois. 

Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle. Sans doute ce phare étrange allait éveiller au loin le bûcheron des collines de Bicêtre, épouvanté de voir chanceler sur ses bruyères l'ombre gigantesque des tours de Notre-Dame..." (Notre-Dame de Paris, Livre X, chapitre IV)

 

1835 - "Les Chants du Crépuscule" 

Les Chants du Crépuscule reflète une période de difficultés intimes (rupture du bonheur conjugal, passion ardente et inquiète pour Juliette Drouet) et d'interrogations inquiètes sur la période politique et sociale à venir (la monarchie de juillet semble n'être qu'un régime transitoire), "c'est cet étrange état crépusculaire de l'âme et de la société dans le siècle où nous vivons : c'est cette brume au dehors, cette incertitude au dedans; c'est ce je ne sais quoi d'à demi éclairé qui nous environne", mais subsiste un espoir qui le fait célébrer la gloire de Napoléon...

 

Que nous avons le doute en nous

À mademoiselle Louise B.

De nos jours, — plaignez-nous, vous, douce et noble femme ! — 

L'intérieur de l'homme offre un sombre tableau. 

Un serpent est visible en la source de l'eau, 

Et l'incrédulité rampe au fond de notre âme.

Vous qui n'avez jamais de sourire moqueur 

Pour les accablements dont une âme est troublée, 

Vous qui vivez sereine, attentive et voilée, 

Homme par la pensée et femme par le cœur,

Si vous me demandez, vous muse, à moi poète, 

D'où vient qu'un rêve obscur semble agiter mes jours, 

Que mon front est couvert d'ombres, et que toujours, 

Comme un rameau dans l'air, ma vie est inquiète ;

Pourquoi je cherche un sens au murmure des vents ; 

Pourquoi souvent, morose et pensif dès la veille, 

Quand l'horizon blanchit à peine, je m'éveille 

Même avant les oiseaux, même avant les enfants ;

Et pourquoi, quand la brume a déchiré ses voiles, 

Comme dans un palais dont je ferais le tour, 

Je vais dans le vallon, contemplant tour-à-tour 

Et le tapis de fleurs et le plafond d'étoiles ?

Je vous dirai qu'en moi je porte un ennemi, 

Le doute, qui m'emmène errer dans le bois sombre, 

Spectre myope et sourd, qui, fait de jour et d'ombre, 

Montre et cache à la fois toute chose à demi !

 

Je vous dirai qu'en moi j'interroge à toute heure 

Un instinct qui bégaie, en mes sens prisonnier, 

Près du besoin de croire un désir de nier, 

Et l'esprit qui ricane auprès du cœur qui pleure !

Aussi vous me voyez souvent parlant tout bas ; 

Et comme un mendiant, à la bouche affamée, 

Qui rêve assis devant une porte fermée, 

On dirait que j'attends quelqu'un qui n'ouvre pas.

Le doute ! mot funèbre et qu'en lettres de flammes, 

Je vois écrit partout, dans l'aube, dans l'éclair, 

Dans l'azur de ce ciel, mystérieux et clair, 

Transparent pour les yeux, impénétrable aux âmes !

C'est notre mal à nous, enfants des passions 

Dont l'esprit n'atteint pas votre calme sublime ; 

A nous dont le berceau, risqué sur un abîme, 

Vogua sur le flot noir des révolutions.

Les superstitions, ces hideuses vipères, 

Fourmillent sous nos fronts où tout germe est flétri. 

Nous portons dans nos cœurs le cadavre pourri 

De la religion qui vivait dans nos pères.

Voilà pourquoi je vais, triste et réfléchissant, 

Pourquoi souvent, la nuit, je regarde et j'écoute. 

Solitaire, et marchant au hasard sur la route 

A l'heure où le passant semble étrange au passant.

Heureux qui peut aimer, et qui dans la nuit noire, 

Tout en cherchant la foi, peut rencontrer l'amour ! 

Il a du moins la lampe en attendant le jour. 

Heureux ce cœur ! Aimer, c'est la moitié de croire.

Octobre 1834.

 


1837 - "Les Voix intérieures" 

"Savoir, penser, rêver. Tout est là.." - Le poète se fait l'écho "de ce chant qui répond en nous au chant que nous entendons hors de nous", mémoire du père, du frère, de sa femme et ses enfants, à laquelle répond le mystère de la nature et les événements de ce monde, le "Poème de l`Homme" à concevoir est cette "grande épopée mystérieuse dont nous avons tous un chant en nous-mêmes..."

 

"Mr. V.H., la plus forte tête romantique" (Charivari, 12 octobre 1836) - "Panthéon charivarique" (La Mode, 24 décembre 1841) - "Les Bulos Graves" (La Caricature, avril 1843)...

 

1838 - Un drame romantique, "Ruy Blas"

Hugo fait jouer de nouveaux drames, "Le Roi s'amuse" (1832), "Lucrèce Borgia", "Marie Tudor" (1833), "Angela" (1835), puis en 1838, il quitte la prose pour la versification et donne son chef-d`œuvre, "Ruy Blas", période triomphale qui s'achèvera pourtant par l'échec de son dernier drame, "Les Burgraves" (1843) alors que le temps est à la tragédie néo-classique, telle la Lucrèce de Ponsard. L'intrigue de "Ruy Blas" - drame en 5 actes, nous sommes au XVIIe siècle, à la cour de Madrid -,  est toute entière celle d'une obsession, l'obsession de Don Salluste de Bazan qui poursuit Maria de Neuborg, la Reine, responsable de sa disgrâce, d`une haine implacable. Don Salluste va utiliser le valet de Don César de Bazan, Ruy Blas, comme l'instrument de sa vengeance, un Ruy Blas désespérément amoureux de la reine : Don Salluste va présenter Ruy Blas à la cour sous le nom de Don César, alors disqualifié parce que livré aux mains des barbaresques, et lui ordonne de séduire une Reine étrangère qui s'ennuie loin des siens, cloîtrée dans son palais. Mais Ruy Blas s'impose au-delà de ce que pouvait espérer Don Salluste, mais au XIXe comme au XVIIe la relève du pouvoir d'État n'est pas possible par un héros sorti du peuple : le drame, qui connaît quelques scènes comiques - le fameux "mélange des genres" (incarnée par l'extraordinaire faconde de César de Bazan) -,  s'achève avec la mort de Don Salluste, tué par un Ruy Blas qui avoue à la Reine toute la vérité et s'empoisonne pour mourir dans ses bras.... Le théâtre de Hugo est transfiguré par la poésie, il brosse de vastes fresques, la révolution d'Angleterre (Cromwell), la France sous Richelieu (Marion de Larme), l'Espagne de Charles Quint (Hernani), l'Espagne au bord de la décadence (Ruy Blas), le Moyen Age germanique, violent et grandiose (Les Burgraves), mais ses personnages ne connaissent pas le dilemme ou les conflits intérieurs, et l'on retient le plus souvent ses duos d'amour qui mêlent évocation de la nature et intimité des cœurs...  

 

Acte III, Scène 2 : « Bon appétit » - Ruy Blas, premier ministre du roi d’Espagne, surprend les conseillers du roi en train de se partager les richesses du royaume. Il les écoute en silence, puis s’avance à pas lents et paraît au milieu d’eux au plus fort de la querelle...

"Bon appétit ! messieurs ! 

 

Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.

 

Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! Voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,

L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !

Donc vous n’avez pas ici d’autres intérêts

Que remplir votre poche et vous enfuir après !

Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,

Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !

— Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.

L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,

Tout s’en va. — Nous avons, depuis Philippe Quatre,

Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;

En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;

et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;

Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues

De côte, et Fernambouc, et les Montagnes Bleues !

Mais voyez. — Du ponant jusques à l’orient,

L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.

Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,

La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ;

Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi

Une armée en Piémont, quoique pays ami ;

La Savoie et son duc sont pleins de précipices ;

La France pour vous prendre, attend des jours propices ;

L’Autriche aussi vous guette. — Et l’infant bavarois

Se meurt, vous le savez. — Quant à vos vice-rois,

Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,

Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.

Quel remède à cela ? — L’état est indigent ;

L’état est épuisé de troupes et d’argent ;

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,

Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères !

Et vous osez ! … — Messieurs, en vingt ans, songez-y,

Le peuple, — j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! —

Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,

Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,

Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,

A sué quatre cent trente millions d’or !

Et ce n’est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … —

Ah ! j’ai honte pour vous ! — Au dedans, routiers, reîtres,

Vont battant le pays et brûlant la moisson.

L’escopette est braquée au coin de tout buisson.

Comme si c’était peu de la guerre des princes,

Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,

Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,

Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !

Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;

L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres.

Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.

L’Espagne est un égout où vient l’impureté

De toute nation. — Tout seigneur à ses gages

A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.

Génois, Sardes, Flamands, Babel est dans Madrid.

L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.

La nuit on assassine et chacun crie : à l’aide !

— Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! —

La moitié de Madrid pille l’autre moitié.

Tous les juges vendus ; pas un soldat payé.

Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes

Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes.

Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,

S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.

Aussi d’un régiment toute bande se double.

Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble

Où le soldat douteux se transforme en larron.

Matalobos a plus de troupes qu’un baron.

Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne.

Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne

Insultent en passant la voiture du roi ;

Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi,

Seul, dans l’Escurial, avec les morts qu’il foule,

Courbe son front pensif sur qui l’empire croule !

— Voilà ! — L’Europe, hélas ! écrase du talon

Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon !

L’État s’est ruiné dans ce siècle funeste,

Et vous vous disputez à qui prendra le reste !

Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,

Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez,

Expire dans cet antre où son sort se termine,

Triste comme un lion mangé par la vermine !

— Charles-Quint, dans ces temps d’opprobre et de terreur,

Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ?

Oh ! Lève-toi ! Viens voir ! — Les bons font place aux pires.

Ce royaume effrayant, fait d’un amas d’empires,

Penche… Il nous faut ton bras ! Au secours, Charles-Quint !

Car l’Espagne se meurt, car l’Espagne s’éteint !

Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde,

Soleil éblouissant qui faisait croire au monde

Que le jour désormais se levait à Madrid,

Maintenant, astre mort, dans l’ombre s’amoindrit,

Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore,

Et que d’un autre peuple effacera l’aurore !

Hélas ! Ton héritage est en proie aux vendeurs.

Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs,

On les souille ! — ô géant ! Se peut-il que tu dormes ? —

On vend ton sceptre au poids ! Un tas de nains difformes

Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ;

Et l’aigle impérial, qui, jadis, sous ta loi,

Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,

Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !"

 

1840 - "Les Rayons et les Ombres"

Dernier recueil avant l'exil, Victor élargit ici sa vision méditant sur sa mission de poète et sur l'inspiration qui l'habite. 

 

La fonction du poète...

 

Pourquoi t'exiler, ô poète, 

Dans la foule où nous te voyons? 

Que sont pour ton âme inquiète 

Les partis, chaos sans rayons? 

Dans leur atmosphère souillée 

Meurt ta poésie effeuillée ; 

Leur souffle égare ton encens. 

Ton coeur, dans leurs luttes serviles, 

Est comme ces gazons des villes 

Rongés par les pieds des passants. 

Dans les brumeuses capitales 

N'entends−tu pas avec effroi, 

Comme deux puissances fatales, 

Se heurter le peuple et le roi? 

De ces haines que tout réveille 

À quoi bon emplir ton oreille, 

Ô Poète, ô maître, ô semeur? 

Tout entier au Dieu que tu nommes, 

Ne te mêle pas à ces hommes 

Qui vivent dans une rumeur! 

Va résonner, âme épurée, 

Dans le pacifique concert! 

Va t'épanouir, fleur sacrée, 

 

Sous les larges cieux du désert! 

 

Ô rêveur, cherche les retraites, 

Les abris, les grottes discrètes, 

Et l'oubli pour trouver l'amour, 

Et le silence, afin d'entendre 

La voix d'en haut, sévère et tendre, 

Et l'ombre, afin de voir le jour! 

Va dans les bois! va sur les plages! 

Compose tes chants inspirés 

Avec la chanson des feuillages 

Et l'hymne des flots azurés! 

Dieu t'attend dans les solitudes ; 

Dieu n'est pas dans les multitudes ; 

L'homme est petit, ingrat et vain. 

Dans les champs tout vibre et soupire. 

La nature est la grande lyre, 

Le poète est l'archet divin! 

Sors de nos tempêtes, ô sage! 

Que pour toi l'empire en travail, 

Qui fait son périlleux passage 

Sans boussole et sans gouvernail, 

Soit comme un vaisseau qu'en décembre 

Le pêcheur, du fond de sa chambre 

Où pendent les filets séchés, 

Entend la nuit passer dans l'ombre 

Avec un bruit sinistre et sombre 

De mâts frissonnants et penchés! ...

 


Tristesse d'Olympio...

En octobre 1837 HUGO retourne dans la vallée de la Bièvre, jusqu'à cette maison des Metz, près de Jouy, où il rejoignait Juliette Drouet durant l'automne de 1834 et 1835. Sa liaison avec Juliette se poursuit, heureuse et tendre, mais le poète pensait retrouver, grâce à ce pèlerinage d'amour, les tous premiers feux de la passion : mais c'est une poignante mélancolie qui l'étreint, ce retour sur les lieux des premiers émois souligne et la vanité des désirs de l'homme qui voudrait éterniser les instants de bonheur. Mais si la nature oublie, l'homme se souvient et ce frère intérieur du poète que campe le personnage d'OLYMPIO....

 

"Les champs n'étaient point noirs, les cieux n'étaient pas mornes. 

Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes 

Sur la terre étendu, 

L'air était plein d'encens et les prés de verdures 

Quand il revit ces lieux où par tant de blessures 

Son coeur s'est répandu! 

L'automne souriait ; les coteaux vers la plaine 

Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine ; 

Le ciel était doré ; 

Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme, 

Disant peut−être à Dieu quelque chose de l'homme, 

Chantaient leur chant sacré! 

Il voulut tout revoir, l'étang près de la source, 

La masure où l'aumône avait vidé leur bourse, 

Le vieux frêne plié, 

Les retraites d'amour au fond des bois perdues, 

L'arbre où dans les baisers leurs âmes confondues 

Avaient tout oublié! 

Il chercha le jardin, la maison isolée, 

La grille d'où l'oeil plonge en une oblique allée, 

Les vergers en talus. 

Pâle, il marchait. Au bruit de son pas grave et sombre, 

Il voyait à chaque arbre, hélas! se dresser l'ombre 

Des jours qui ne sont plus! 

Il entendait frémir dans la forêt qu'il aime 

Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous−même, 

Y réveille l'amour, 

Et, remuant le chêne ou balançant la rose, 

Semble l'âme de tout qui va sur chaque chose 

Se poser tour à tour! 

Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, 

S'efforçant sous ses pas de s'élever de terre, 

Couraient dans le jardin ; 

Ainsi, parfois, quand l'âme est triste, nos pensées 

S'envolent un moment sur leurs ailes blessées, 

Puis retombent soudain. 

Il contempla longtemps les formes magnifiques 

Que la nature prend dans les champs pacifiques ; 

Il rêva jusqu'au soir ; 

Tout le jour il erra le long de la ravine, 

Admirant tour à tour le ciel, face divine, 

Le lac, divin miroir! 

 

Hélas! se rappelant ses douces aventures, 

Regardant, sans entrer, par−dessus les clôtures, 

Ainsi qu'un paria, 

Il erra tout le jour. Vers l'heure où la nuit tombe, 

Il se sentit le coeur triste comme une tombe, 

Alors il s'écria : 

" Ô douleur! j'ai voulu, moi dont l'âme est troublée, 

Savoir si l'urne encor conservait la liqueur, 

Et voir ce qu'avait fait cette heureuse vallée 

De tout ce que j'avais laissé là de mon coeur! 

" Que peu de temps suffit pour changer toutes choses! 

Nature au front serein, comme vous oubliez! 

Et comme vous brisez dans vos métamorphoses 

Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés! 

" Nos chambres de feuillage en halliers sont changées! 

L'arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé ; 

Nos roses dans l'enclos ont été ravagées 

Par les petits enfants qui sautent le fossé! 

" Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée, 

Folâtre, elle buvait en descendant des bois ; 

Elle prenait de l'eau dans sa main, douce fée, 

Et laissait retomber des perles de ses doigts! 

On a pavé la route âpre et mal aplanie, 

Où, dans le sable pur se dessinant si bien, 

Et de sa petitesse étalant l'ironie, 

Son pied charmant semblait rire à côté du mien! 

" La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, 

Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir, 

S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, 

Les grands chars gémissants qui reviennent le soir. 

" La forêt ici manque et là s'est agrandie. 

De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant ; 

Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie, 

L'amas des souvenirs se disperse à tout vent! 

" N'existons−nous donc plus? Avons−nous eu notre heure? 

Rien ne la rendra−t−il à nos cris superflus? 

L'air joue avec la branche au moment où je pleure ; 

Ma maison me regarde et ne me connaît plus. 

" D'autres vont maintenant passer où nous passâmes. 

Nous y sommes venus, d'autres vont y venir ; 

Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes, 

Ils le continueront sans pouvoir le finir! 

" Car personne ici−bas ne termine et n'achève ; 

Les pires des humains sont comme les meilleurs ; 

Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve. 

Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs..."

 


1843 - La mort de Léopoldine

L'année 1843, le 4 septembre, sera pour Victor Hugo un tournant décisif et tragique : Léopoldine, sa fille aînée, 19 ans et mariée depuis quelques mois, se noie avec son mari, Charles Vacquerie, près de Rouen, au cours d'une promenade en barque. Pendant dix ans, Hugo plongera dans un silence douloureux, une douleur qu'il tentera d'exorciser dans quelques poèmes qu'il ne pourra publier que seize ans plus tard, dans Les Contemplations...

 

Le quatrième livre des Contemplations (Pauca meae) contient dix-sept poèmes écrits en souvenir de Léopoldine où s'expriment tour à tour les sentiments du père, l'abattement, le désespoir, la résignation (A Villequier), le souvenir de l'enfant ou de la jeune fille tant aimée, avec une simplicité du ton qui ne peut laisser indifférent ("L'heure est pour tous une chose incomplète; L'heure est une ombre, et notre vie, enfant, En est faite")....

 

"Ô souvenirs ! printemps ! aurore ! 

Doux rayon triste et réchauffant ! 

– Lorsqu’elle était petite encore, 

Que sa sœur était tout enfant… – 

Connaissez-vous sur la colline 

Qui joint Montlignon à Saint-Leu, 

Une terrasse qui s’incline 

Entre un bois sombre et le ciel bleu ? 

– C’est là que nous vivions. – Pénètre, 

Mon cœur, dans ce passé charmant ! – 

Je l’entendais sous ma fenêtre 

Jouer le matin doucement. 

Elle courait dans la rosée, 

Sans bruit, de peur de m’éveiller ; 

Moi, je n’ouvrais pas ma croisée, 

De peur de la faire envoler. 

Ses frères riaient… – Aube pure ! 

Tout chantait sous ces frais berceaux, 

Ma famille avec la nature, 

Mes enfants avec les oiseaux ! – 

Je toussais, on devenait brave ; 

Elle montait à petits pas, 

Et me disait d’un air très grave : 

« J’ai laissé les enfants en bas. » 

 

Qu’elle fût bien ou mal coiffée, 

Que mon cœur fût triste ou joyeux, 

Je l’admirais. C’était ma fée, 

Et le doux astre de mes yeux ! 

Nous jouions toute la journée. 

Ô jeux charmants ! chers entretiens ! 

Le soir, comme elle était l’aînée, 

Elle me disait : « Père, viens ! 

Nous allons t’apporter ta chaise, 

Conte-nous une histoire, dis ! » – 

Et je voyais rayonner d’aise 

Tous ces regards du paradis. 

Alors, prodiguant les carnages, 

J’inventais un conte profond 

Dont je trouvais les personnages 

Parmi les ombres du plafond. 

Toujours, ces quatre douces têtes 

Riaient, comme à cet âge on rit, 

De voir d’affreux géants très bêtes 

Vaincus par des nains pleins d’esprit. 

J’étais l’Arioste et l’Homère 

D’un poème éclos d’un seul jet ; 

Pendant que je parlais, leur mère 

Les regardait rire, et songeait. 

Leur aïeul, qui lisait dans l’ombre, 

Sur eux parfois levait les yeux, 

Et, moi, par la fenêtre sombre 

J’entrevoyais un coin des cieux ! "

(Villequier, 4 septembre 1846)

 


1848 - Victor Hugo, élu député  

"Les représentants représentés" (Charivari du 20 juillet 1849) - L'évolution de Victor Hugo du catholicisme et du monarchisme vers une pensée libérale et sociale (la compassion pour le petit peuple) est perceptible dans toute son œuvre, mais c'est dans ses romans qu'elle transparaît le plus clairement ("Notre-Dame de Paris", qui met en scène un couple devenu mythique, Quasimodo et Esmeralda, en porte nettement témoignage à partir de 1831). Quittant, après le drame de sa vie, pour un temps le monde littéraire pour le terrain politique, c'est toujours animé de la même énergie qu'il se tourne malgré ses réserves vers Louis-Philippe, sans doute  conquis par la jeune duchesse d'Orléans, admiratrice enthousiaste de son œuvre.  Victor Hugo soutient alors le prince hériter, mais la mort du duc d`Orléans (1842) met fin à cette première étape dans un parcours politique au cours duquel il est nommé pair de France en 1845, intervient à la chambre haute en faveur de la Pologne, s'oppose à la peine de mort et à l'injustice sociale, et tente, en vain, en 1848, de faire proclamer la régence de la duchesse d'Orléans. Député de Paris à l'Assemblée Constituante puis à l'Assemblée Législative, après avoir fait soutenir par le journal de ses fils, l'Événement, la candidature de Lamartine, Hugo se montre partisan résolu du prince Louis-Napoléon, fort d'une légende napoléonienne à la construction de laquelle il participe depuis les Chants du Crépuscule...

 

1852 - Le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte - "Les Châtiments"

Le coup d'État du 2 décembre 1852 et la confiscation du pouvoir par Louis-Napoléon Bonaparte, un homme que Victor Hugo a soutenu, le plongent dans une condamnation sans concession qui le force à l'exil. Exil à Bruxelles (1851-52) où il rédige un récit virulent, l'Histoire d'un crime (qui ne paraîtra qu'en 1877), et le chef d'oeuvre du pamphlet politique, "Napoléon le Petit"....

 

"Il est temps que la conscience humaine se réveille. Depuis le 2 décembre 1851, un guet-apens réussi, un crime odieux, repoussant, infâme, inouï, si l’on songe au siècle où il a été commis, triomphe et domine, s’érige en théorie, s’épanouit à la face du soleil, fait des lois, rend des décrets, prend la société, la religion et la famille sous sa protection, tend la main aux rois de l’Europe, qui l’acceptent, et leur dit : mon frère ou mon cousin. Ce crime, personne ne le conteste, pas même ceux qui en profitent et qui en vivent, ils disent seulement qu’il a été « nécessaire » ; pas même celui qui l’a commis, il dit seulement, que, lui criminel, il a été « absous ». Ce crime contient tous les crimes, la trahison dans la conception, le parjure dans l’exécution, le meurtre et l’assassinat dans la lutte, la spoliation, l’escroquerie et le vol dans le triomphe ; ce crime traîne après lui, comme parties intégrantes de lui-même, la suppression des lois, la violation des inviolabilités constitutionnelles, la séquestration arbitraire, la confiscation des biens, les massacres nocturnes, les fusillades secrètes, les commissions remplaçant les tribunaux, dix mille citoyens déportés, quarante mille citoyens proscrits, soixante mille familles ruinées et désespérées. Ces choses sont patentes. Eh bien ! ceci est poignant à dire, le silence se fait sur ce crime ; il est là, on le touche, on le voit, on passe outre et l’on va à ses affaires ; la boutique ouvre, la Bourse agiote, le commerce, assis sur son ballot, se frotte les mains, et nous touchons presque au moment où l’on va trouver cela tout simple...."

 

Puis en août 1852 il gagne Jersey et s'installe avec les siens à Marine-Terrace, période difficile (la folie des sa fille, le soutien de Juliette, l'exaltation de la création) pour y composer le célèbre "Les Châtiments" (1853), satire ironique et enflammée de 6200 vers, tantôt gouailleur, tantôt pathétique, où il clame son mépris et sa haine pour Napoléon III, -  les titres des six premiers Livres reprennent ironiquement les formules officielles par lesquelles Napoléon III prétend légitimer le coup d'Etat  (La Société est sauvée, L`Ordre est rétabli, ..) -, son amour de la liberté et son espoir en des temps meilleurs... 

La satire est d'autant plus vive que les envolées épiques ou lyriques ne cessent d'affleurer, il y eu avant Napoléon le petit, Napoléon le grand, pour s'élargir à l'épopée biblique ou révolutionnaire, image toujours présente d'une régénération possible de notre monde, la lutte du bien contre le mal, de la lumière contre les ténèbres,  

 

Ô soldats de l'an deux ! ô guerres ! épopées !

Contre les rois tirant ensemble leurs épées,

Prussiens, Autrichiens,

Contre toutes les Tyrs et toutes les Sodomes,

Contre le czar du nord, contre ce chasseur d'hommes

Suivi de tous ses chiens,

Contre toute l'Europe avec ses capitaines,

Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,

Avec ses cavaliers,

Tout entière debout comme une hydre vivante,

Ils chantaient, ils allaient, l'âme sans épouvante

Et les pieds sans souliers !

Au levant, au couchant, partout, au sud, au pôle,

Avec de vieux fusils sonnant sur leur épaule,

Passant torrents et monts,

Sans repos, sans sommeil, coudes percés, sans vivres,

Ils allaient, fiers, joyeux, et soufflant dans des cuivres

Ainsi que des démons !

La Liberté sublime emplissait leurs pensées.

Flottes prises d'assaut, frontières effacées

Sous leur pas souverain,

Ô France, tous les jours, c'était quelque prodige,

Chocs, rencontres, combats ; et Joubert sur l'Adige,

Et Marceau sur le Rhin !

 

On battait l'avant-garde, on culbutait le centre ;

Dans la pluie et la neige et de l'eau jusqu'au ventre,

On allait ! en avant !

Et l'un offrait la paix, et l'autre ouvrait ses portes,

Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes,

Se dispersaient au vent !

Oh ! que vous étiez grands au milieu des mêlées, Soldats !

L'oeil plein d'éclairs, faces échevelées

Dans le noir tourbillon,

Ils rayonnaient, debout, ardents, dressant la tête ;

Et comme les lions aspirent la tempête

Quand souffle l'aquilon,

Eux, dans l'emportement de leurs luttes épiques,

Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques,

Le fer heurtant le fer,

La Marseillaise ailée et volant dans les balles,

Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales,

Et ton rire, ô Kléber !

La Révolution leur criait : - Volontaires,

Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères ! -

Contents, ils disaient oui.

- Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes !

Et l'on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes

Sur le monde ébloui !

La tristesse et la peur leur étaient inconnues.

Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues

Si ces audacieux,

En retournant les yeux dans leur course olympique,

Avaient vu derrière eux la grande République

Montrant du doigt les cieux ! ..

 


Les Châtiments ne sont pas seulement considéré comme un exercice extraordinaire de violence verbale dans lequel tous les registres, grotesques ou sublimes, argotiques compris, sont utilisés, mais laisse s'exprimer une nouvelle poétique, un nouveau langage poétique centré sur la "voyance", l'Apocalypse, la Passion du Peuple, la Délivrance attendue, le combat du Bien et du Mal, autant de thèmes qui désormais habitent progressivement l'oeuvre de Victor Hugo, la Fin de Satan et Dieu, inachevés, l'Âne, les différentes étapes de l'écriture de la Légende des siècles qui s'achèvera en 1883...

 

"Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front,

Ceux qui d'un haut. destin gravissent l'âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime,

Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,

Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.

C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,

C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche,

Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.

Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.

Car de son vague ennui le néant les enivre,

Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.

Inutiles, épars, ils traînent ici-bas

Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.

Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.

 

Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,

Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,

N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;

Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,

Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,

Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,

Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.

Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ;

Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage ;

Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,

Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.

L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule

Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,

Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,

Ils errent près du bord sinistre de la nuit..."

 


1856 - "Les Contemplations"

Hugo doit quitter Jersey pour Guernesey (octobre 1855), y acquiert une maison, Hauteville-House, où son imagination se nourrira du spectacle de la mer et des côtes françaises qui marquent l'horizon, mais aussi d'une initiation au spiritisme effectuée en septembre 1853 auprès de Delphine de Girardin : Hugo semble alors libérer en lui des interrogations sur la mort, le mystère de l'âme, le problème du mal qui l'obsède tant et inspire la vocation pour le poète d'élever l'humanité entière et donner sens tant à la vie qu'à son Histoire...

Hugo a traversé l'immense chagrin provoqué par la mort de Léopoldine, l'abattement et la tentation du renoncement, l'exil et la fureur des Châtiments, "Les Contemplations" retracent en 12000 vers cet itinéraire, de 1830 à 1855. Le premier volume, que domine la mort de Léopoldine, s'intitule "Autrefois, Aujourd'hui - 1830-1843" et regroupe Aurore (29 poèmes-1600 vers, le livre de la jeunesse), L'Âme en fleur (28 poèmes-900 vers, le livre des amours), Les Luttes et les Rêves (30 poèmes, 2300 vers, le livre de la misère). Le second volume révèle à quel point Hugo a profondément intégré les souffrances de ce monde ("Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous..), s'intitule "Aujourd'hui - 1843-1856" et contient Pauca meae (17 poèmes et 800 vers, le livre du deuil), En marche (26 poèmes et 1700 vers qui marquent une énergie retrouvée), Au bord de l'lnfini (26 poèmes et 2800 vers qui apportent révélations et certitudes)...

 

"A Villequier" est considéré comme le sommet de "Pauca meae" et du drame humain qui s'exprime dans les Contemplations. Hugo étend sa propre douleur à l'humanité entière, on y retrouve les accents pathétiques d'une tradition qui, depuis le Livre de Job, dans la Bible, ont exprimé le malheur incompréhensible de l'homme qui n'a d'autre choix que d'accepter sa soumission à la volonté de Dieu....

 

"Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres, 

Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ; 

Maintenant que je suis sous les branches des arbres, 

Et que je puis songer à la beauté des cieux ; 

Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure 

Je sors, pâle et vainqueur, 

Et que je sens la paix de la grande nature 

Qui m’entre dans le cœur ; 

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes, 

Emu par ce superbe et tranquille horizon, 

Examiner en moi les vérités profondes 

Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ; 

Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre 

De pouvoir désormais 

Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre 

Elle dort pour jamais ; 

Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles, 

Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté, 

Voyant ma petitesse et voyant vos miracles, 

Je reprends ma raison devant l’immensité ; 

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ; 

Je vous porte, apaisé, 

 

Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire 

Que vous avez brisé ; 

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes 

Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant ! 

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites, 

Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ; 

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme 

Ouvre le firmament ; 

Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme 

Est le commencement ; 

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste, 

Possédez l’infini, le réel, l’absolu ; 

Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste 

Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu ! 

Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive 

Par votre volonté. 

L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive, 

Roule à l’éternité. 

Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ; 

L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant. 

L’homme subit le joug sans connaître les causes. 

Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant. 

Vous faites revenir toujours la solitude 

Autour de tous ses pas. 

Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude 

Ni la joie ici-bas ! 

Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire. 

Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours, 

Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire : 

 


C’est ici ma maison, mon champ et mes amours ! 

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ; 

Il vieillit sans soutiens. 

Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ; 

J’en conviens, j’en conviens ! 

Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie 

Se compose des pleurs aussi bien que des chants ; 

L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie, 

Nuit où montent les bons, où tombent les méchants. 

Je sais que vous avez bien autre chose à faire 

Que de nous plaindre tous, 

Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère, 

Ne vous fait rien, à vous ! 

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ; 

Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ; 

Que la création est une grande roue 

Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ; 

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent, 

Passent sous le ciel bleu ; 

Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ; 

Je le sais, ô mon Dieu ! 

Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues, 

Au fond de cet azur immobile et dormant, 

Peut-être faites-vous des choses inconnues 

Où la douleur de l’homme entre comme élément. 

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre 

Que des êtres charmants 

S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre 

Des noirs événements. 

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses 

Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit. 

Vous ne pouvez avoir de subites clémences 

Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit ! 

Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme, 

Et de considérer 

Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme, 

Je viens vous adorer ! 

Considérez encor que j’avais, dès l’aurore, 

Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté, 

Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore, 

Éclairant toute chose avec votre clarté ; 

Que j’avais, affrontant la haine et la colère, 

Fait ma tâche ici-bas, 

Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire, 

Que je ne pouvais pas 

Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie, 

Vous appesantiriez votre bras triomphant, 

Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie, 

Vous me reprendriez si vite mon enfant ! 

Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette, 

Que j’ai pu blasphémer, 

Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette 

Une pierre à la mer ! 

Considérez qu’on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre, 

Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler, 

Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre, 

Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler, 

 

Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre 

Dans les afflictions, 

Ait présente à l’esprit la sérénité sombre 

Des constellations ! 

Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère, 

Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts. 

Je me sens éclairé dans ma douleur amère 

Par un meilleur regard jeté sur l’univers. 

Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire, 

S’il ose murmurer ; 

Je cesse d’accuser, je cesse de maudire, 

Mais laissez-moi pleurer ! 

Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière, 

Puisque vous avez fait les hommes pour cela ! 

Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre 

Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ? 

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes, 

Le soir, quand tout se tait, 

Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes, 

Cet ange m’écoutait ! 

Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie, 

Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler, 

Je regarde toujours ce moment de ma vie 

Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler ! 

Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure, 

L’instant, pleurs superflus ! 

Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure, 

Quoi donc ! je ne l’ai plus ! 

 

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte, 

 

Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné ! 

L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte, 

Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné. 

Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame, 

Mortels sujets aux pleurs, 

Il nous est malaisé de retirer notre âme 

De ces grandes douleurs. 

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires, 

Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin, 

Au milieu des ennuis, des peines, des misères, 

Et de l’ombre que fait sur nous notre destin, 

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée, 

Petit être joyeux, 

Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée 

Une porte des cieux ; 

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même 

Croître la grâce aimable et la douce raison, 

Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime 

Fait le jour dans notre âme et dans notre maison, 

Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste 

De tout ce qu’on rêva, 

Considérez que c’est une chose bien triste 

De le voir qui s’en va ! " 

 

(Villequier, 4 septembre 1847)

 


"Demain, dès l'aube..." est une courte pièce, composée le 4 octobre 1847, longtemps reprise dans nos manuels de littérature française tant est bouleversante sa sobriété et la simplicité d'une présence au-delà de sa disparition matérielle...

 

"Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, 

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. 

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. 

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. 

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, 

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, 

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, 

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. 

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, 

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, 

Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe 

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur."

 

"Paroles sur la dune", composé le 5 août 1854, anniversaire de son arrivée à Jersey, montre toute la lassitude du poète en exil, ses doutes sur le sens de la vie, sur celui de la mort, avant de reprendre son chemin (En Marche) vers l'Infini....

"Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau, 

Que mes tâches sont terminées ; 

Maintenant que voici que je touche au tombeau 

Par les deuils et par les années, 

Et qu’au fond de ce ciel que mon essor rêva, 

Je vois fuir, vers l’ombre entraînées, 

Comme le tourbillon du passé qui s’en va, 

Tant de belles heures sonnées ; 

Maintenant que je dis : – Un jour, nous triomphons ; 

Le lendemain, tout est mensonge ! – 

Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds, 

Courbé comme celui qui songe. 

Je regarde, au-dessus du mont et du vallon, 

Et des mers sans fin remuées, 

S’envoler sous le bec du vautour aquilon, 

Toute la toison des nuées ; 

J’entends le vent dans l’air, la mer sur le récif, 

L’homme liant la gerbe mûre ; 

J’écoute, et je confronte en mon esprit pensif 

Ce qui parle à ce qui murmure ; 

Et je reste parfois couché sans me lever 

Sur l’herbe rare de la dune, 

Jusqu’à l’heure où l’on voit apparaître et rêver 

Les yeux sinistres de la lune. 

Elle monte, elle jette un long rayon dormant 

À l’espace, au mystère, au gouffre ; 

Et nous nous regardons tous les deux fixement, 

Elle qui brille et moi qui souffre. 

 

Où donc s’en sont allés mes jours évanouis ? 

Est-il quelqu’un qui me connaisse ? 

Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis, 

De la clarté de ma jeunesse ? 

Tout s’est-il envolé ? Je suis seul, je suis las ; 

J’appelle sans qu’on me réponde ; 

Ô vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu’un souffle, hélas ! 

Hélas ! ne suis-je aussi qu’une onde ? 

Ne verrai-je plus rien de tout ce que j’aimais ? 

Au dedans de moi le soir tombe. 

Ô terre, dont la brume efface les sommets, 

Suis-je le spectre, et toi la tombe ? 

Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ? 

J’attends, je demande, j’implore ; 

Je penche tour à tour mes urnes pour avoir 

De chacune une goutte encore ! 

Comme le souvenir est voisin du remord ! 

Comme à pleurer tout nous ramène ! 

Et que je te sens froide en te touchant, ô mort, 

Noir verrou de la porte humaine ! 

Et je pense, écoutant gémir le vent amer, 

Et l’onde aux plis infranchissables ; 

L’été rit, et l’on voit sur le bord de la mer 

Fleurir le chardon bleu des sables."

 


1859 - "La légende des siècles"

La Légende des Siècles, "c'est l'épopée humaine, âpre, de l'humanité immense", c'est "exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science...; faire apparaître... cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'homme", mais c'est aussi faire revivre un surnaturel qui ordonne le sens de ce monde, exprimer en "un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière", la maturation de l'homme vers la liberté, "de l'histoire écoutée aux portes de la légende..."

"La vision d'où est sorti ce livre....

J'eus un rêve, le mur des siècles m'apparut.

C'était de la chair vive avec du granit brut,

Une immobilité faite d'inquiétude,

Un édifice ayant un bruit de multitude,

Des trous noirs étoilés par de farouches yeux,

Des évolutions de groupes monstrueux,

De vastes bas-reliefs, des fresques colossales ;

Parfois le mur s'ouvrait et laissait voir des salles,

Des antres où siégeaient des heureux, des puissants,

Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d'encens,

Des intérieurs d'or, de jaspe et de porphyre ;

Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphyre ;

Tous les siècles, le front ceint de tours ou d'épis,

Etaient là, mornes sphinx sur l'énigme accroupis ;

Chaque assise avait l'air vaguement animée ;

Cela montait dans l'ombre ; on eût dit une armée

Pétrifiée avec le chef qui la conduit

Au moment qu'elle osait escalader la Nuit ;

Ce bloc flottait ainsi qu'un nuage qui roule ;

C'était une muraille et c'était une foule ;

 

Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet,

La poussière pleurait et l'argile saignait,

Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine.

Tout l'homme, avec le souffle inconnu qui le mène,

Ève ondoyante, Adam flottant, un et divers,

Palpitaient sur ce mur, et l'être, et l'univers,

Et le destin, fil noir que la tombe dévide.

Parfois l'éclair faisait sur la paroi livide

Luire des millions de faces tout à coup.

Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout ;

Les rois, les dieux, la gloire et la loi, les passages

Des générations à vau-l'eau dans les âges ;

Et devant mon regard se prolongeaient sans fin

Les fléaux, les douleurs, l'ignorance, la faim,

La superstition, la science, l'histoire,

Comme à perte de vue une façade noire.

Et ce mur, composé de tout ce qui croula,

Se dressait, escarpé, triste, informe. Où cela ?

Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres...."

 


Écrits par intermittences entre 1855 et 1876, les différents poèmes de La légende des Siècles furent publiés en trois séries, en 1859, en 1877 et en 1883, dans la droite ligne du nouveau langage poétique que Victor Hugo avait conçu en écrivant "Les Châtiments" et puis "Les Contemplations". Quelques vingt-cinq mille vers expriment en une immense épopée visionnaire, au centre de laquelle se meuvent les figures les plus obscures,  la lutte du Bien et du Mal, lutte incontournable et nécessaire au sein d'une aventure humaine  qui tente inexorablement de progresser vers sa future libération. Nombre de passages sont restés à jamais gravés dans la mémoire de générations successives ...

 

D'Ève à Jésus - Le Sacre de la Femme 

 

"L'aurore apparaissait; quelle aurore? Un abîme 

D'éblouissement, vaste, insondable, sublime; 

Une ardente lueur de paix et de bonté. 

C'était au premiers temps du globe; et la clarté 

Brillait sereine au front du ciel inaccessible, 

Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible; 

Tout s'illuminait, l'ombre et le brouillard obscur; 

Des avalanches d'or s'écroulaient dans l'azur; 

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie, 

Embrasait les lointains splendides de la vie; 

Les horizons pleins d'ombre et de rocs chevelus, 

Et d'arbres effrayants que l'homme ne voit plus, 

Luisaient comme le songe et comme le vertige, 

Dans une profondeur d'éclair et de prodige; 

L'Éden pudique et nu s'éveillait mollement; 

Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant, 

Si frais, si gracieux, si suave et si tendre, 

Que les anges distraits se penchaient pour l'entendre; 

Le seul rugissement du tigre était plus doux; 

Les halliers où l'agneau paissait avec les loups, 

Les mers où l'hydre aimait l'alcyon, et les plaines 

Où les ours et les daims confondaient leurs haleines, 

Hésitaient, dans le choeur des concerts infinis, 

Entre le cri de l'antre et la chanson des nids. 

La prière semblait à la clarté mêlée; 

Et sur cette nature encore immaculée, 

Qui du verbe éternel avait gardé l'accent, 

Sur ce monde céleste, angélique, innocent, 

Le matin, murmurant une sainte parole, 

Souriait, et l'aurore était une auréole. 

Tout avait la figure intègre du bonheur; 

Pas de bouche d'où vint un souffle empoisonneur; 

Pas un être qui n'eût sa majesté première; 

Tout ce que l'infini peut jeter de lumière 

Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs; 

Le vent jouait avec cette gerbe d'éclairs 

Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées; 

L'enfer balbutiait quelques vagues huées 

Qui s'évanouissaient dans le grand cri joyeux 

Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux! 

Les vents et les rayons semaient de tels délires, 

Que les forêts vibraient comme de grandes lyres; 

De l'ombre à la clarté, de la base au sommet, 

Une fraternité vénérable germait; 

L'astre était sans orgueil et le ver sans envie; 

On s'adorait d'un bout à l'autre de la vie; 

Une harmonie égale à la clarté, versant 

Une extase divine au globe adolescent, 

Semblait sortir du coeur mystérieux du monde; 

L'herbe en était émue, et le nuage, et l'onde, 

Et même le rocher qui songe et qui se tait; 

L'arbre, tout pénétré de lumière, chantait; 

Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée 

Avec le ciel serein d'où tombe la rosée, 

Recevait une perle et donnait un parfum; 

L'Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un; 

Le paradis brillait sous les sombres ramures 

De la vie ivre d'ombre et pleine de murmures, 

Et la lumière était faite de vérité; 

Et tout avait la grâce, ayant la pureté; 

Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence, 

Tant ces immenses jours avaient une aube immense!

 

Ineffable lever du premier rayon d'or! 

Du jour éclairant tout sans rien savoir encor! 

O matin des matins! amour! joie effrénée 

De commencer le temps, l'heure, le mois, l'année! 

Ouverture du monde! instant prodigieux! 

La nuit se dissolvait dans les énormes cieux 

Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre; 

Autant que le chaos la lumière était gouffre; 

Dieu se manifestait dans sa calme grandeur, 

Certitude pour l'âme et pour les yeux splendeur; 

De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes 

Les épaisseurs de l'être aux innombrables voûtes, 

On voyait l'évidence adorable éclater; 

Le monde s'ébauchait, tout semblait méditer; 

Les types primitifs, offrant dans leur mélange 

Presque la brute informe et rude et presque l'ange, 

Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus; 

On sentait tressaillir sous leurs groupes confus 

La terre, inépuisable et suprême matrice; 

La création sainte, à son tour créatrice, 

Modelait vaguement des aspects merveilleux, 

Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux 

Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues, 

Et proposait à Dieu des formes inconnues 

Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea; 

On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà 

Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses, 

Dans des verdissements de feuilles monstrueuses; 

Une sorte de vie excessive gonflait 

La mamelle du monde au mystérieux lait; 

Tout semblait presque hors de la mesure éclore; 

Comme si la nature, en étant proche encore, 

Eût pris pour ses essais sur la terre et les eaux 

Une difformité splendide au noir chaos. 

Les divins paradis, pleins d'une étrange sève, 

Semblent au fond des temps reluire dans le rêve, 

Et pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi, 

Leur extase aujourd'hui serait presque l'effroi; 

Mais qu'importe à l'abîme, à l'âme universelle 

Qui dépense un soleil au lieu d'une étincelle, 

Et qui, pour y pouvoir poser l'ange azuré, 

Fait croître jusqu'aux cieux l'Éden démesuré! 

Jours inouïs! le bien, le beau, le vrai, le juste, 

Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l'arbuste; 

L'aquilon louait Dieu de sagesse vêtu; 

L'arbre était bon; la fleur était une vertu; 

C'est trop peu d'être blanc, le lis était candide; 

Rien n'avait de souillure et rien n'avait de ride; 

Jours purs! rien ne saignait sous l'ongle et sous la dent; 

La bête heureuse était l'innocence rôdant; 

Le mal n'avait encor rien mis de son mystère 

Dans le serpent, dans l'aigle altier, dans la panthère; 

Le précipice ouvert dans l'animal sacré 

N'avait pas d'ombre, étant jusqu'au fond éclairé; 

La montagne était jeune et la vague était vierge; 

Le globe, hors des mers dont le flot le submerge, 

Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant, 

Et rien n'était petit quoique tout fût enfant; 

La terre avait, parmi ses hymnes d'innocence, 

Un étourdissement de sève et de croissance; 

L'instinct fécond faisait rêver l'instinct vivant; 

Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent, 

L'amour épars flottait comme un parfum s'exhale; 

La nature riait, naïve et colossale; 

L'espace vagissait ainsi qu'un nouveau-né. 

L'aube était le regard du soleil étonné.

 


"Booz endormi" est l'un des poèmes les plus connus de La Légende des Siècles, un poème tout entier inspiré par l'histoire de Ruth et de Booz, dans une Bible qui l'émerveilla tout enfant...

 

"Booz s'était couché de fatigue accablé ;

Il avait tout le jour travaillé dans son aire,

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;

Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;

Il était, quoique riche, à la justice enclin ;

Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin,

Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.

Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :

- Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,

Vêtu de probité candide et de lin blanc ;

Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,

Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;

Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;

Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;

La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet

Des empreintes de pieds de géant qu'il voyait,

Etait encor mouillée et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;

Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée

Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne

Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;

Une race y montait comme une longue chaîne ;

Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :

" Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?

Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,

Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

 

"Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,

Ô Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;

Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,

Elle à demi vivante et moi mort à demi.

" Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?

Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?

Quand on est jeune, on a des matins triomphants,

Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

" Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau.

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,

Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe

Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau.

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,

Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;

Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,

S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,

Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,

Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle,

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait,

Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.

On était dans le mois où la nature est douce,

Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;

Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;

Une immense bonté tombait du firmament ;

C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles."

 


"L'œil était dans la tombe et regardait Caïn..." (La Conscience, 1ere série)

 

"Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,

Échevelé, livide au milieu des tempêtes,

Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,

Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva

Au bas d'une montagne en une grande plaine ;

Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine

Lui dirent : - Couchons-nous sur la terre, et dormons. -

Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.

Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres

Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,

Et qui le regardait dans l'ombre fixement.

- Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.

Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,

Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.

Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.

Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,

Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,

Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève

Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.

- Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.

Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. -

Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes

L'œil à la même place au fond de l'horizon.

Alors il tressaillit en proie au noir frisson.

- Cachez-moi, cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,

Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.

Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont

Sous des tentes de poil dans le désert profond :

- Étends de ce côté la toile de la tente. -

Et l'on développa la muraille flottante ;

Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb

Vous ne voyez plus rien ? dit Tsilla, l'enfant blond,

La fille de ses fils, douce comme l'aurore ;

Et Caïn répondit : - Je vois cet œil encore ! -

 

Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs

Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,

Cria : - Je saurai bien construire une barrière. -

Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.

Et Caïn dit : - Cet œil me regarde toujours !

Hénoch dit : - Il faut faire une enceinte de tours

Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.

Bâtissons une ville avec sa citadelle.

Bâtissons une ville, et nous la fermerons. -

Alors Tubalcaïn, père des forgerons,

Construisit une ville énorme et surhumaine.

Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,

Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth ;

Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ;

Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.

Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,

On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,

Et la ville semblait une ville d'enfer ;

L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;

Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;

Sur la porte on grava : " Défense à Dieu d'entrer.

Quand ils eurent fini de clore et de murer,

On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre.

Et lui restait lugubre et hagard. - Ô mon père !

L'œil a-t-il disparu ? dit en tremblant Tsilla.

Et Caïn répondit : - Non, il est toujours là.

Alors il dit : Je veux habiter sous la terre

Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;

Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. -

On fit donc une fosse, et Caïn dit : C'est bien !

Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.

Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre

Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,

L'œil était dans la tombe et regardait Caïn."

 


"Mon père, ce héros au sourire si doux" (Après la bataille, 2e série)

"Mon père, ce héros au sourire si doux,

Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous

Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,

Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,

Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.

Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.

C'était un espagnol de l'armée en déroute

Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,

Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,

Et qui disait : - À boire, à boire par pitié ! -

Mon père, ému, tendit à son housard fidèle

Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,

Et dit : - Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. -

Tout à coup, au moment où le housard baissé

Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,

Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,

Et vise au front mon père en criant : Caramba !

Le coup passa si près que le chapeau tomba

Et que le cheval fit un écart en arrière.

- Donne-lui tout de même à boire, dit mon père."

 

1862 - "Les Misérables"

Victor Hugo acquiert cette renommée de voix de la justice, de la fraternité, voix proscrite, isolée, tournée vers la condition des plus humbles, c'est alors, après "Le Dernier Jour d'un Condamné" (1829, autobiographie des dernières heures d'un homme avant son exécution), "Claude Gueux" (1834, inspiré d'un authentique procès),  le temps de trois romans, "les Misérables" (1862), "Les Travailleurs de la mer" (1866,  méditation sur l'abîme de l'Océan et du cœur humain, par ailleurs livré à l'éditeur avec 30 dessins originaux) et "L'Homme qui rit" (1869, livre de cauchemar et de fantasmes qu'admireront les surréalistes). Des oeuvres plus légères voient aussi le jour, "Les Chansons des Rues et des Bois" (recueil lyrique, 1865), "Le Théâtre en Liberté" (publié en 1886)... "Les Misérables" est un énorme roman, peut-être inégal et surchargé, mais riche et puissant, dominé par une thèse humanitaire et une inspiration épique qui peut se résumer ainsi : "Il y a un point où les infortunés et les infâmes se mêlent et se confondent dans un seul mot, les misérables; de qui est-ce la faute ?" (III). La misère, l'injustice, l'indifférence, un système social répressif, comment l'infortuné  peut-il éviter de tomber dans l'infamie, si ce n'est par l`instruction, la justice sociale et la charité évangélique, mais à quel prix? Cette épopée de l'âme, celle du forçat Jean Valjean, qui se rachète par l'abnégation et le travail, se déroule sur fond de fresques historiques (la bataille de Waterloo, l'émeute de juin 1832) et géographiques (les égouts de Paris)...

 

Jean Valjean a été envoyé au bagne pour avoir volé du pain. A sa libération, son passeport jaune d'ancien forçat le rend partout suspect, le voici réduit à errer come une bête traquée et sur le point de devenir un véritable criminel. Recueilli par l'évêque de Digne, Mgr Myriel, Jean Valjean lui vole de l'argenterie. Arrêté par les gendarmes, le saint homme le disculpe, ce qui proque chez Jean Valjean remords et désir de se réhabiliter. INstallé sous le nom de M.Madeleine dans le Pas-de-Calais, il s`enrichit honnêtement et multiplie les actes charitables, devient maire de Montreuil-sur-Mer et reçoit la Légion d'honneur. Mais un policier, Javert, croit reconnaitre en lui un ancien forçat. Un individu que tout le monde prend pour Jean Valjean est arrêté et, au terme d'un terrible débat de conscience, le pseudo M. Madeleine se rend aux Assises, à Saint-Omer, et se dénonce au moment où l`innocent va être condamné. Evadé du bagne et prend sous sa protection une petite fille exploitée par un couple de malfaiteurs, les Thénardier. Cependant il doit se cacher sans cesse car Javert persévère à le poursuivre. A Paris, un étudiant Marius Pontmercy s'éprend de Cosette devenue une jeune femme. Au cours d`une émeute, Jean Valjean sauve les vies de Javert et de Marius et porte ce dernier à travers les égouts de Paris. Javert ne pourra se résoudre à arrêter l'homme qui l'a sauvé et se se jettera dans la Seine. Jean Valjean mourra comme un saint, .."Sans doute, dans l'ombre, quelque ange immense était debout, les ailes déployées, attendant l'âme..."

 

Chapitre III - Une tempête sous un crâne - Apprenant qu'un nommé Champmathieu, qu`on prend pour lui, va comparaître aux Assises, Jean Valjean se trouve placé devant un épouvantable dilemme: doit-il retourner au bagne ou laisser condamner un innocent à sa place ?  

"Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu’à propos d’un seul homme, ne fût-ce qu’à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La conscience, c’est le chaos des chimères, des convoitises et des tentatives, la fournaise des rêves, l’antre des idées dont on a honte ; c’est le pandémonium des sophismes, c’est le champ de bataille des passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d’un être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de dragons et d’hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie...

Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux résolutions qu’il avait prises tour à tour. Les deux idées qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l’une que l’autre. 

– Quelle fatalité ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être précipité justement par le moyen que la providence paraissait d’abord avoir employé pour l’affermir ! 

Il y eut un moment où il considéra l’avenir. Se dénoncer, grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu’il faudrait quitter, tout ce qu’il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à l’honneur, à la liberté ! Il n’irait plus se promener dans les champs, il n’entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus l’aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d’amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu’il avait bâtie, cette chambre, cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il n’écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portière, la seule servante qu’il eût, ne lui monterait plus son café le matin. Grand Dieu ! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes ces horreurs connues ! À son âge, après avoir été ce qu’il était ! Si encore il était jeune ! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de l’argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là, c’est le fameux Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer ! Le soir, ruisselant de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter deux à deux, sous le fouet du sergent, l’escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain !  Et, quoi qu’il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis, et y devenir démon ! rentrer dans l’enfer, et y devenir ange ! 

Que faire, grand Dieu ! que faire ? 

La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de nouveau en lui. Ses idées recommencèrent à se mêler. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse à l’esprit avec deux vers d’une chanson qu’il avait entendue autrefois. Il songeait que Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d’avril. 

Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit enfant qu’on laisse aller seul. À de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort pour ressaisir son intelligence. Il tâchait de se poser une dernière fois, et définitivement, le problème sur lequel il était en quelque sorte tombé d’épuisement. Faut-il se dénoncer ? Faut-il se taire ? – Il ne réussissait à rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l’un après l’autre en fumée. Seulement il sentait que, à quelque parti qu’il s’arrêtât, nécessairement, et sans qu’il fût possible d’y échapper, quelque chose de lui allait mourir ; qu’il entrait dans un sépulcre à droite comme à gauche ; qu’il accomplissait une agonie, l’agonie de son bonheur ou l’agonie de sa vertu. 

Hélas ! toutes ses irrésolutions l’avaient repris. Il n’était pas plus avancé qu’au commencement. 

Ainsi se débattait sous l’angoisse cette malheureuse âme. Dix-huit cents ans avant cet homme infortuné, l’être mystérieux, en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l’humanité, avait aussi lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l’infini, longtemps écarté de la main l’effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d’ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d’étoiles..."

 

La charge des cuirassiers à Waterloo - Le lien de cet épisode avec l'intrigue ne s'impose pas immédiatement, mais pour Hugo ce qui l'emporte c'est l'importance historique de cette journée, "Waterloo n'est point une bataille : c'est le changement de front de l'univers", Hugo visita longuement le site et en termina l'écriture en juin 1861...

"Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatrevingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets d’arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l’armée les avait admirés quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les musiques chantant Veillons au salut de l’Empire, ils étaient venus, colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l’autre à leur centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes de fer. L’aide de camp Bernard leur porta l’ordre de l’empereur. Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s’ébranlèrent. 

Alors on vit un spectacle formidable. 

Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, descendit, d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l’épouvantable pente de boue du plateau de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la mousqueterie et de l’artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On croyait voir de loin s’allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa la bataille comme un prodige. 

Rien de semblable ne s’était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s’y retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n’eût qu’une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l’hydre. 

Ces récits semblent d’un autre âge. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l’Olympe, horribles, invulnérables, sublimes ; dieux et bêtes. Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l’ombre de la batterie masquée, l’infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur la seconde, la crosse à l’épaule, couchant en joue ce qui allait venir, calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée d’hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis, subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l’empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l’entrée d’un tremblement de terre. Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain. 

L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus ; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second ; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. 

Ceci commença la perte de la bataille. 

Une tradition locale, qui exagère évidemment, dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d’Ohain. Ce chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu’on jeta dans ce ravin le lendemain du combat.  

Notons en passant que c’était cette brigade Dubois, si funestement éprouvée, qui, une heure auparavant, chargeant à part, avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg. 

Napoléon, avant d’ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud, avait scruté le terrain, mais n’avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. 

Averti pourtant et mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l’angle sur la chaussée de Nivelles, il avait fait, probablement sur l’éventualité d’un obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait répondu non. On pourrait presque dire que de ce signe de tête d’un paysan est sortie la catastrophe de Napoléon.  

D’autres fatalités encore devaient surgir.  

Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons non. Pourquoi ? À cause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non. À cause de Dieu.  

Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n’était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Une autre série de faits se préparait, où Napoléon n’avait plus de place. La mauvaise volonté des événements s’était annoncée de longue date..." (chap IX)

 

La mort de Gavroche - le 5 juin 1832, une manifestation républicaine organisée à l'occasion des funérailles du général Lamarque se termine en émeute, Victor Hugo va ainsi regrouper derrière la barricade de la rue de la Chanvrerie, dans le quartier des Halles, les principaux personnages du roman, Jean Valjean, Marius, Javert et le petit Gavroche, fils des Thénardier, qui va mourir en chantant... 

"Une vingtaine de morts gisaient çà et là dans toute la longueur de la rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision de cartouches pour la barricade. La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage tombé dans une gorge de montagnes entre deux escarpements à pic, peut se figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse ; de là un obscurcissement graduel qui blêmissait même le plein jour. C’est à peine si, d’un bout à l’autre de la rue, pourtant fort courte, les combattants s’apercevaient. Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui devaient diriger l’assaut de la barricade, fut utile à Gavroche. Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put s’avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou huit premières gibernes sans grand danger.  

Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d’un mort à l’autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre une noix. De la barricade, dont il était encore assez près, on n’osait 

lui crier de revenir, de peur d’appeler l’attention sur lui. Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre. 

– Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. 

À force d’aller en avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait transparent. 

Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l’affût derrière leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l’angle de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumée. Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d’une borne, une balle frappa le cadavre.  

– Fichtre ! fit Gavroche. Voilà qu’on me tue mes morts. 

Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier. 

Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue. Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l’œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta : 

On est laid à Nanterre, 

C’est la faute à Voltaire, 

Et bête à Palaiseau, 

C’est la faute à Rousseau

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :  

Je ne suis pas notaire, 

C’est la faute à Voltaire, 

Je suis petit oiseau, 

C’est la faute à Rousseau. 

Une cinquième balle ne réussit qu’à tirer de lui un troisième couplet : 

Joie est mon caractère, 

C’est la faute à Voltaire, 

Misère est mon trousseau, 

C’est la faute à Rousseau. 

Cela continua ainsi quelque temps. 

Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. C’était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplis-sait son panier. Les insurgés, haletants d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme ; c’était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s’approchait, le gamin lui donnait une pichenette. Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter. 

Je suis tombé par terre, 

C’est la faute à Voltaire, 

Le nez dans le ruisseau, 

C’est la faute à… 

Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler..." (Chap.XV) 

 

1870 - La chute de l'Empire

Victor Hugo ne rentrera en France que dix-huit ans plus tard, en 1870, après la chute de l'Empire et la proclamation de la République, et à son retour, le peuple de Paris l'acclame avec enthousiasme, il est désormais cette personnalité tutélaire, un visage de grand-père à barbe blanche robuste et vigoureux, qui publie en 1872 et 1883 la deuxième et troisième série de la Légende des siècles. Mme Hugo est morte en 1868, son fils Charles en 1871. Député de Paris à l`Assemblée Nationale, Hugo vote contre la paix, puis démissionne. Pendant la Commune, il séjourne à Bruxelles, puis au Luxembourg. De retour à Paris, il échoue aux élections législatives, mais devient sénateur inamovible en 1876. Il est alors au summun de de sa gloire, idole de la gauche républicaine et écrivain populaire par excellence....

 

 "L'Etna sur la poitrine" (Le Sifflet, 5 octobre 1873) - "L'homme qui pense" (L'Eclipse du 4 octobre 1874) - L'Eclipse du 29 août 1875 - "Les sénateurs de Paris" (Le Journal illustré", n° 7, du 13 février 1876) - "En Classe" - (Le Carillon, 9 novembre 1878) - "Amnistie" (La Petite Lune, 31 juin 1879) - "Salon de 1879" (La Vie Moderne, 15 mai 1879) - "Victor Hugo et ses oeuvres" (Supplément au Journal Illustré, 31 mai 1885)

 

1885 - La mort de Victor Hugo

Lorsqu'il entre dans sa quatre-vingtième année, le peuple de Paris l'acclame (février 1881, cf Programme de la Fête de Victor Hugo) et  lorsqu'il meurt le 22 mai 1885, ses funérailles nationales, de l`Arc de Triomphe au Panthéon, prennent l'ampleur d'une apothéose (cf. "Victor Hugo après sa mort", peint par M. Bonnat le 22 mai 1885, "Les derniers moments de Victor Hugo", L'Illustration, 30 mai 1885, Portrait mortuaire de Victor Hugo sur son lit de mort figurant en 1ère page de journal hebdomadaire "Le Monde Illustré" du 30 mai 1885, Exposition du corps de Victor Hugo à l'Arc de Triomphe dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1885...). Il aura entre-temps continué à publier, "L'Année Terrible" (1872), année du siège, de la défaite, de la Commune, et de la mort de Charles, la suite et fin de "La Légende des Siècles" (1877, 1883), son recueil "L'Art d'être grand-père" (1877), un roman historique, "Quatre-vingt-treize" (1874)....