Alphonse de Lamartine (1790-1869) - Alfred de Musset (1810-1857) - ...

Last update : 07/07/2018

 

Lamartine (1790-1869) 

"Ô temps ! suspends ton vol" - Lamartine affectait un certain dédain pour le travail poétique. "Le bon public croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie n'a été pour mois que ce qu'est la prière, le plus beau et le plus intenses des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour. La poésie, c'est le chant intérieur". Pourtant, lorsqu'il rencontre en 1816, à Aix-les-Bains une jeune femme malade, Julie Charles, pour qui il éprouve une vive passion, sa mort en décembre 1817 est douloureusement traduite dans un langage poétique qui s'avère d'une grande pureté : ce sont les fameuses Méditations, un mince recueil de 24 poèmes qui en 1829 connaissent un extraordinaire succès. Il y oppose brièveté de la vie humaine et éternité de la nature, c'est dans le souvenir qu'en garde la nature que l'amour humain peut tenter d'échapper à la destruction du temps. Le langage poétique qu'il utilise constitue de même une certaine "révolution" : "je suis le premier qui ait fait descendre la poésie du Parnasse et qui ai donné à ce qu'on nommait la Muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les fibres même du coeur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la nature" (Préface), aujourd'hui pourtant le ton peut paraître "surjoué", trop de périphrases, trop d'allusions mythologiques, trop d'exclamation, mais on peut toujours goûté un rythme et une harmonie exprimant des sentiments profondément personnels. La Poésie, écrira Lamartine, ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons ce mot ; elle n’a plus assez de jeunesse, de fraîcheur, de spontanéité d’impression, pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne sera plus épique ; l’homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser, intéresser par les longs récits de l’épopée, et l’expérience a détruit sa foi aux merveilles dont le poème épique enchantait sa crédulité. Elle ne sera plus dramatique, parce que la scène de la vie réelle a, dans nos temps de liberté et d’action politique, un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la scène du théâtre ; parce que les classes élevées de la société ne vont plus au théâtre pour être émues, mais pour juger ; parce que la société est devenue critique, de naïve qu’elle était..."

Ici, "Le Lac" est l'emblématique poème de l'hypothèse d'une nouvelle forme d'expression, -  Julie est encore vivante mais retenue près de Paris par cette "maladie de langueur" qui l'emportera, Lamartine est seul, son bonheur menacé -, "L'immortalité", "Le Désespoir", "L'isolement", "Le Soir", "Le Vallon", "L'Automne" nous livrent toute une palette d'émotions, souvenirs et regrets, élans et fuite du temps, une intimité qui pour Lamartine est inséparable de la Nature qui l'environne, l'évocation des paysages est riche en suggestions, elle s'accorde profondément à nos paysages intérieurs, mais nos paysages intérieurs ne sont qu'éphémères. Lamartine reprend ainsi des thèmes  chers à Jean Jacques Rousseau dans la Nouvelle Héloise ou Byron qui l'avait précédé sur ce chemin..

 

"Le Lac", méditations poétiques XIV - "C’est une de mes poésies qui a eu le plus de retentissement dans l’âme de mes lecteurs, comme elle en avait eu le plus dans la mienne. La réalité est toujours plus poétique que la fiction ; car le grand poète, c’est la nature..." C'est à l'automne 1816, à Aix-les-Bains, que Lamartine rencontre une jeune femme, Julie Charles, de six ans son aînée, épouse d'un physicien réputé, lui livré à un certain spleen, elle affectée par la tuberculose, «j’ai sauvé avant hier une jeune femme qui se noyait, elle remplit aujourd’hui mes jours» et tous deux partagent alors quelques temps, au bord du lac du Bourget, "ce mystérieux ailleurs vers lequel elle se sent glisser".. Il devait se revoir l'été suivant..

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes

Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre

Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.

 

"Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, 

S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !

 


"Est-ce pour le néant que les êtres sont nés? Partageant le destin du corps qui la recèle, Dans la nuit du tombeau l'âme s'engloutit-elle?" - "L'immortalité" aborde un nouveau thème, l'inquiétude métaphysique, Julie va mourir, Lamartine se réapproprie la douleur de ces derniers instants à venir, l'amour humain tente d'en appeler à l'amour divin, l'émotion est palpable... "Ces vers ne sont aussi qu’un fragment tronqué d’une longue contemplation sur les destinées de l’homme. Elle était adressée à une femme jeune, malade, découragée de la vie, et dont les espérances d’immortalité étaient voilées dans son cœur par le nuage de ses tristesses. Moi-même j’étais plongé alors dans la nuit de l’âme ; mais la douleur, le doute, le désespoir, ne purent jamais briser tout à fait l’élasticité de mon cœur souvent comprimé, toujours prêt à réagir contre l’incrédulité et à relever mes espérances vers Dieu. Le foyer de piété ardente que notre mère avait allumé et soufflé de son haleine incessante dans nos imaginations d’enfants paraissait s’éteindre quelquefois au vent du siècle et sous les pluies de larmes des passions : la solitude le rallumait toujours. Dès qu’il n’y avait personne entre mes pensées et moi, Dieu s’y montrait, et je m’entretenais pour ainsi dire avec lui. Voilà pourquoi aussi je revenais facilement de l’extrême douleur à la complète résignation..."

Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore ; 

Sur nos fronts languissants à peine il jette encore 

Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit : 

L’ombre croît, le jour meurt, tout s’efface et tout fuit. 

Qu’un autre à cet aspect frissonne et s’attendrisse, 

Qu’il recule en tremblant des bords du précipice, 

Qu’il ne puisse de loin entendre sans frémir 

Le triste chant des morts tout prêt à retentir, 

Les soupirs étouffés d’une amante ou d’un frère 

Suspendus sur les bords de son lit funéraire, 

Ou l’airain gémissant, dont les sons éperdus 

Annoncent aux mortels qu’un malheureux n’est plus ! 

Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste, 

Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste 

Que t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur ; 

Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur, 

Ton front n’est point cruel, ton œil n’est point perfide ; 

Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ; 

Tu n’anéantis pas, tu délivres : ta main, 

Céleste messager, porte un flambeau divin : 

Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière, 

Tu viens d’un jour plus pur inonder ma paupière ; 

Et l’espoir près de toi, rêvant sur un tombeau, 

Appuyé sur la foi, m’ouvre un monde plus beau. 

Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles ! 

Viens, ouvre ma prison ; viens, prête-moi tes ailes ! 

Que tardes-tu ? Parais ; que je m’élance enfin 

Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin. 

Qui m’en a détaché ? Qui suis-je et que dois-je être ? 

Je meurs, et ne sais pas ce que c’est que de naître. 

Toi qu’en vain j’interroge, esprit, hôte inconnu, 

Avant de m’animer, quel ciel habitais-tu ? 

Quel pouvoir t’a jeté sur ce globe fragile ? 

Quelle main t’enferma dans ta prison d’argile ? 

Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapports 

Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ? 

Quel jour séparera l’âme de la matière ?

 

Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ? 

As-tu tout oublié ? Par delà le tombeau, 

Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ? 

Vas-tu recommencer une semblable vie ? 

Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie, 

Affranchi pour jamais de tes liens mortels, 

Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ? 

Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie ! 

C’est par lui que déjà mon âme raffermie 

A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs 

Se faner du printemps les brillantes couleurs ; 

C’est par lui que, percé du trait qui me déchire, 

Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire, 

Et que des pleurs de joie, à nos derniers adieux, 

À ton dernier regard brilleront dans mes yeux. 

« Vain espoir ! » s’écriera le troupeau d’Épicure, 

Et celui dont la main disséquant la nature, 

Dans un coin du cerveau nouvellement décrit, 

Voit penser la matière et végéter l’esprit. 

« Insensé, diront-ils, que trop d’orgueil abuse, 

Regarde autour de toi : tout commence et tout s’use ; 

Tout marche vers un terme et tout naît pour mourir : 

Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir, 

Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe 

Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l’herbe ; 

Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ; 

Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ; 

Cet astre dont le temps a caché la naissance, 

Le soleil, comme nous, marche à sa décadence, 

Et dans les cieux déserts les mortels éperdus 

Le chercheront un jour et ne le verront plus ! 

Tu vois autour de toi dans la nature entière 

Les siècles entasser poussière sur poussière, 

Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil, 

De tout ce qu’il produit devenir le cercueil. 

Et l’homme, et l’homme seul, ô sublime folie ! 

Au fond de son tombeau croit retrouver la vie, 

Et dans le tourbillon au néant emporté, 

Abattu par le temps, rêve l’éternité ! » 

 

 


"Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne" - "L'Isolement" traduit ce moment où Lamartine, accablé, se retire à Milly, Elvire est morte en décembre 1817, dans la plus complète solitude, et c'est alors que l'envahit un désir de mort, bien connue est la rime, "Un être seul vous manque, et tout est dépeuplé ! "... "J’écrivis cette première méditation un soir du mois de septembre 1819, au coucher du soleil, sur la montagne qui domine la maison de mon père, à Milly. J’étais isolé depuis plusieurs mois dans cette solitude. Je lisais, je rêvais, j’essayais quelquefois d’écrire, sans rencontrer jamais la note juste et vraie qui répondît à l’état de mon âme ; puis je déchirais et je jetais au vent les vers que j’avais ébauchés. J’avais perdu l’année précédente, par une mort précoce, la personne que j’avais le plus aimée jusque-là. Mon cœur n’était pas guéri de sa première grande blessure, il ne le fut même jamais..."

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne, 

Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ; 

Je promène au hasard mes regards sur la plaine, 

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds. 

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ; 

Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ; 

Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes 

Où l’étoile du soir se lève dans l’azur. 

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres, 

Le crépuscule encor jette un dernier rayon ; 

Et le char vaporeux de la reine des ombres 

Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon. 

Cependant, s’élançant de la flèche gothique, 

Un son religieux se répand dans les airs ; 

Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique 

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts. 

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente 

N’éprouve devant eux ni charme ni transports ; 

Je contemple la terre ainsi qu’une âme errante : 

Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts. 

De colline en colline en vain portant ma vue, 

Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant, 

Je parcours tous les points de l’immense étendue, 

Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. » 

 

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, 

Vains objets dont pour moi le charme est envolé ? 

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, 

Un être seul vous manque, et tout est dépeuplé ! 

Quand le tour du soleil ou commence ou s’achève, 

D’un œil indifférent je le suis dans son cours ; 

En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève, 

Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours. 

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, 

Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ; 

Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ; 

Je ne demande rien à l’immense univers. 

Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, 

Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux, 

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, 

Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux ! 

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ; 

Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour, 

Et ce bien idéal que toute âme désire, 

Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour ! 

Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore, 

Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi ! 

Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ? 

Il n’est rien de commun entre la terre et moi. 

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, 

Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ; 

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie : 

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons ! 

 


"Le Vallon" montre à quel point la contemplation et l'abandon "actif" (se laisser pénétrer par les sensations) à la Nature et ses paysages peuvent transmettre à nos intelligences inquiètes un sentiment de calme et d'harmonie..

Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance, 

N’ira plus de ses vœux importuner le sort ; 

Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, 

Un asile d’un jour pour attendre la mort. 

Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée : 

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais, 

Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée, 

Me couvrent tout entier de silence et de paix. 

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure 

Tracent en serpentant les contours du vallon ; 

Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure, 

Et non loin de leur source ils se perdent sans nom. 

La source de mes jours comme eux s’est écoulée ; 

Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour : 

Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée 

N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour. 

La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne, 

M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ; 

Comme un enfant bercé par un chant monotone, 

Mon âme s’assoupit au murmure des eaux. 

Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure, 

D’un horizon borné qui suffit à mes yeux, 

J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature, 

À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux. 

J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ; 

Je viens chercher vivant le calme du Léthé. 

Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :

L’oubli seul désormais est ma félicité. 

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ; 

Le bruit lointain du monde expire en arrivant, 

Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance, 

 

À l’oreille incertaine apporté par le vent. 

 

 

D’ici je vois la vie, à travers un nuage, 

S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ; 

L’amour seul est resté, comme une grande image 

Survit seule au réveil dans un songe effacé. 

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, 

Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir, 

S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville, 

Et respire un moment l’air embaumé du soir. 

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ; 

L’homme par ce chemin ne repasse jamais : 

Comme lui, respirons au bout de la carrière 

Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix. 

Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne, 

Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux. 

L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne, 

Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux. 

Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ; 

Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours : 

Quand tout change pour toi, la nature est la même, 

Et le même soleil se lève sur tes jours. 

De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore : 

Détache ton amour des faux biens que tu perds ; 

Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore, 

Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts. 

Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ; 

Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ; 

Avec le doux rayon de l’astre du mystère 

Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon. 

Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence : 

Sous la nature enfin découvre son auteur ! 

Une voix à l’esprit parle dans son silence :  

Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ? 


"L'Automne" - Lamartine en 1819, s'il n'a pas oublié Elvire, a retrouvé le goût de vivre et une nouvelle inspiratrice, Mary-Ann Birch (future Elisa de Lamartine, 1790-1863,cf. Jean-Léon Gérôme, Portrait de Madame de Lamartine (1849), Montauban, musée Ingres) - "Ces vers sont cette lutte entre l’instinct de tristesse qui fait accepter la mort, et l’instinct de bonheur qui fait regretter la vie. Ils furent écrits en 1819, après les premiers désenchantements de la première adolescence. Mais ils font déjà allusion à l’attachement sérieux que le poète avait conçu pour une jeune Anglaise qui fut depuis la compagne de sa vie.."

Salut, bois couronnés d’un reste de verdure ! 

Feuillages jaunissants sur les gazons épars ; 

Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature 

Convient à la douleur et plaît à mes regards. 

Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire ; 

J’aime à revoir encor, pour la dernière fois, 

Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière 

Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois. 

Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire, 

À ses regards voilés, je trouve plus d’attraits ; 

C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire 

Des lèvres que la mort va fermer pour jamais. 

Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie, 

Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui, 

Je me retourne encore, et d’un regard d’envie 

 

Je contemple ces biens dont je n’ai pas joui. 

 

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature, 

Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau ! 

L’air est si parfumé ! la lumière est si pure ! 

Aux regards d’un mourant le soleil est si beau ! 

Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lie 

Ce calice mêlé de nectar et de fiel : 

Au fond de cette coupe où je buvais la vie, 

Peut-être restait-il une goutte de miel ! 

Peut-être l’avenir me gardait-il encore 

Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu ! 

Peut-être, dans la foule, une âme que j’ignore 

Aurait compris mon âme, et m’aurait répondu !… 

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphir ; 

À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ; 

Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu’elle expire, 

S’exhale comme un son triste et mélodieux. 

 


Félix Philippoteaux, Épisode de la Révolution de 1848 : Lamartine repoussant le drapeau rouge à l’Hôtel de Ville, le 25 février 1848, - Musée Carnavalet, Paris.

Lamartine a tenté de mettre la poésie au service de l'expression de ses idées politiques. Après avoir publié ses "Nouvelles Méditations" (1823), qui se terminent sur un "Adieux à la Poésie" ("Il est une heure de silence Où la solitude est sans voix, Où tout dort, même l’Espérance ; Où nul zéphyr ne se balance Sous l’ombre immobile des bois ;  Il est un âge où de la lyre L’âme aussi semble s’endormir, Où du poétique délire Le souffle harmonieux expire Dans le sein qu’il faisait frémir...") et "Harmonies poétiques et religieuses" (1830), il se tourne vers les libéraux de son temps, animé par la foi de la marche irrésistible du genre humain vers le progrès, sa notion de démocratie rejoint ici celle de la fraternité évangélique : "Jocelyn" (1836), "la Chute d'un ange" (1838), les "Recueillements" (1839). Député de 1833 à 1851, remarqué par ses dons d'orateur exceptionnels (son discours imposant le drapeau tricolore au dépens du drapeau rouge de 1843 est resté célèbre), il jouera un rôle de premier plan dans le gouvernement provisoire, mais la Révolution de 1848 puis le coup d'Etat de décembre 1851 mettent un terme définitif à sa carrière politique. Les vingt dernières années s'écoulent dans les difficultés financières et écrit romans et ouvrages historiques sans connaître véritablement le succès espéré (Graziella, Raphaël, Cours familier de Littérature..)

 

Les "Harmonies poétiques et religieuses" furent conçues en Italie, de 1826 à 1828, et parurent en 1830, 48 poèmes que l'on a souvent présenté comme son chef d'oeuvre, ne serait-ce que la richesse de ses images et la variété de ses rythmes. L'inspiration religieuse y est présente, alimentée sans doute par la beauté de la Toscane qui lui permet de gravir ces quelques degrés "pour monter à Dieu" : à celui qui sait voir, à celui qui sait pressentir son immortalité, se révèle Dieu. "Le Chêne", le seconde des Quatre grandes Harmonies, révèle ainsi l'existence des causes finales, et donc de Dieu... : "Il vit, ce géant des collines: Mais, avant de paraître au jour, Il se creuse avec ses racines Des fondements comme une tour. Il sait quelle lutte s'apprête, Et qu'il doit contre la tempête Chercher sous la terre un appui; Il sait que l'ouragan sonore L'attend au jour... ou , s'il l'ignore, Quelqu'un du moins le sait pour lui...". 

"L'Occident" est considéré comme un des poèmes les plus originaux de Lamartine, le rythme y est particulièrement imposant et majestueux...

Et la mer s’apaisait, comme une urne écumante

Qui s’abaisse au moment où le foyer pâlit,

Et, retirant du bord sa vague encor fumante,

Comme pour s’endormir rentrait dans son grand lit ;

Et l’astre qui tombait de nuage en nuage

Suspendait sur les flots son orbe sans rayon,

Puis plongeait la moitié de sa sanglante image,

Comme un navire en feu qui sombre à l’horizon ;

Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise

Défaillait dans la voile, immobile et sans voix,

Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise

Tout sur le ciel et l’eau s’effaçait à la fois ;

Et dans mon âme aussi pâlissant à mesure,

Tous les bruits d’ici-bas tombaient avec le jour,

Et quelque chose en moi, comme dans la nature,

Pleurait, priait, souffrait, bénissait tour à tour !

Et, vers l’occident seul, une porte éclatante

Laissait voir la lumière à flots d’or ondoyer,

Et la nue empourprée imitait une tente

Qui voile sans l’éteindre un immense foyer ;

 

Et les ombres, les vents, et les flots de l’abîme,

Vers cette arche de feu tout paraissait courir,

Comme si la nature et tout ce qui l’anime

En perdant la lumière avait craint de mourir !

La poussière du soir y volait de la terre.

L’écume à blancs flocons sur la vague y flottait ;

Et mon regard long, triste, errant, involontaire,

Les suivait, et de pleurs sans chagrin s’humectait.

Et tout disparaissait ; et mon âme oppressée

Restait vide et pareille à l’horizon couvert ;

Et puis il s’élevait une seule pensée,

Comme une pyramide au milieu du désert.

0 lumière ! où vas-tu ? Globe épuisé de flamme,

Nuages, aquilons, vagues, où courez-vous ?

Poussière, écume, nuit ; vous, mes yeux; toi, mon âme,

Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous ?

A toi, grand Tout, dont l’astre est la pâle étincelle ,

En qui la nuit, le jour, l’esprit vont aboutir !

Flux et reflux divin de vie universelle,

Vaste océan de l’Être où tout va s’engloutir !

 


"L’éternité vaut-elle une heure d’agonie ?" - "Noovissima verba" (Les ultimes paroles), un des derniers poèmes du recueil, exprime un instant d'angoisse absolue, soudaine, à laquelle Lamartine réagira rapidement, mais cet instant révèle bien des incertitudes qu'il exprime avec lucidité...

"..Triste comme la mort ! Et la mort souffre-t-elle ?

Le néant se plaint-il à la nuit éternelle ?

Ah ! plus triste cent fois que cet heureux néant

Qui n’a point à mourir et ne meurt pas vivant,

Mon âme est une mort qui se sent et se souffre ;

Immortelle agonie, abîme, immense gouffre

Où la pensée, en vain cherchant à s’engloutir,

En se précipitant ne peut s’anéantir ;

Un songe sans réveil, une nuit sans aurore,

Un feu sans aliment qui brûle et se dévore ;

Une cendre brûlante où rien n’est allumé,

Mais où tout ce qu’on jette est soudain consumé ;

Un délire sans terme, une angoisse éternelle !

Mon âme avec effroi regarde derrière elle,

Et voit son peu de jours passés, et déjà froids

Comme la feuille sèche autour du tronc des bois ;

Je regarde en avant, et je ne vois que doute

Et ténèbres, couvrant le terme de la route !

Mon être à chaque souffle exhale un peu de soi :

C’était moi qui souffrais, ce n’est déjà plus moi !

Chaque parole emporte un lambeau de ma vie ;

 

L’homme ainsi s’évapore et passe ; et quand j’appuie

Sur l’instabilité de cet être fuyant,

À ses tortures près tout semblable au néant,

Sur ce moi fugitif, insoluble problème

Qui ne se connaît pas et doute de soi-même,

Insecte d’un soleil, par un rayon produit,

Qui regarde une aurore et rentre dans la nuit,

Et que, sentant en moi la stérile puissance

D’embrasser l’infini dans mon intelligence,

J’ouvre un regard de Dieu sur la nature et moi,

Que je demande à tout, « Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? »

Et que, pour seul éclair et pour seule réponse,

Dans mon second néant je sens que je m’enfonce,

Que je m’évanouis en regrets superflus,

Qu’encore une demande, et je ne serai plus !!!

Alors je suis tenté de prendre l’existence

Pour un sarcasme amer d’une aveugle puissance,

De lui parler sa langue, et, semblable au mourant

Qui trompe l’agonie et rit en expirant,

D’abîmer ma raison dans un dernier délire,

Et de finir aussi par un éclat de rire !

 


Mais Lamartine est également un écrivain préoccupé par la réalité politique et sociale de son temps. C'est en 1830 que Gérard, élève de David et "le peintre des rois et le roi des peintres", fait son portrait. L'ardeur de sa sincérité, de ses espérances et de sa générosité, fait de lui un défenseur des idées démocratiques, et un chantre de la liberté. On retrouve ces traits de sa personnalité dans cette "vaste épopée de l'âme" qu'est "Jocelyn" (1836), la Chute d'un ange (1838), ainsi que dans le recueil intitulé "Recueillements poétiques" (1839), "l'Ode à M. Félix Guillemardet" exprimant sa foi évangélique dans le génie humain : on a pu parler de "christianisme libéral et social". Comme pour de nombreux romantiques, la politique est, à ses yeux, le lieu d'action où doivent naître les changements de la société. Son "Histoire des Girondins" (1847),  écrite à l'usage du peuple et destinée à lui donner «une haute leçon de moralité révolutionnaire, propre à l'instruire et à le contenir à la veille d'une révolution», lui vaut, en 1848, d'être ministre des Affaires étrangères du nouveau gouvernement républicain, en fait, chef du gouvernement provisoire, qui s’est constitué le 24 février : il signa le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848. Mais les échecs qu'il rencontre dans sa vie publique le plongent dans une certaine désillusion, et il ne parviendra pas à s'imposer avec ses œuvres en prose d'inspiration politique, comme il s'est imposé avec sa poésie. L' "Ode sur les Révolutions"(1831) montre l'influence de Félicité de Lamennais (1782-1854) sur Lamartine, renommé après "'Essai sur l'indifférence" (1820) qui se revendiquait une philosophe individualiste, une conscience droite refusant toute obéissance aveugle à la tyrannie, fût-elle religieuse, mais dont "Les Paroles d'un croyant" (1834) défendait l'idée qu'il fallait intégrer l'esprit évangélique dans le progrès des idées démocratiques. Lamartine apostrophe donc les "peuples assis de l'Occident stupide", les conservateurs qui ne comprennent pas les desseins d'une Providence divine qui nous impose d'avancer. En décembre 1848, Lamartine obtint à l’élection présidentielle, 0.28% des voix, une élection qui porta au pouvoir Louis Napoléon Bonaparte...

Marchez ! l'humanité ne vit pas d`une idée !

Elle éteint chaque soir celle qui l'a guidée,

Elle en allume une autre à l`immortel flambeau :

Comme ces morts vêtus de leur parure immonde,

Les générations emportent de ce monde

Leurs vêtements dans le tombeau.

Là c'est leurs dieux; ici les mœurs de leurs ancêtres,

Le glaive des tyrans, l”amulette des prêtres, 

Vieux lambeaux, vils haillons de cultes ou de lois :

Et quand après mille ans dans leurs caveaux on fouille,

On est surpris de voir la risible dépouille

De ce qui fut l'homme autrefois.

Robes, toges, turbans, tunique, pourpre, bure,

Sceptres, glaives, faisceaux, haches, houlette, armure,

Symboles vermoulus, fondent sous votre main,

Tour à tour au plus fort, au plus fourbe, au plus digne,

Et vous vous demandez vainement sous quel signe

Monte ou baisse le genre humain.

Sous le vôtre, ô chrétiens! L'homme en qui Dieu travaille

Change éternellement de formes et de taille :

Géant de l”avenir, à grandir destiné,

Il use en vieillissant ses vieux vêtements, comme

Des membres élargis font éclater sur l'homme

Les langes où l”enfant est né.

L'humanité n'est pas le bœuf à courte haleine

Qui creuse à pas égaux son sillon dans la plaine

Et revient ruminer sur un sillon pareil

C”est l'aigle rajeuni qui change son plumage,

Et qui monte affronter, de nuage en nuage,

De plus hauts rayons du soleil

 

Enfants de six mille ans qu'un peu de bruit étonne,

Ne vous troublez donc pas d'un mot nouveau qui tonne,

D'un empire éboulé, d'un siècle qui s'en va !

Que vous font les débris qui jonchent la carrière ?

Regardez en avant, et non pas en arrière :

Le courant roule à Jéhovah !

Que dans vos cœurs étroits vos espérances vagues

Ne croulent pas sans cesse avec toutes les vagues :

Ces flots vous porteront, hommes de peu de foi  !

Qu`importent bruit et vent, poussière et décadence,

Pourvu qu'au-dessus d'eux la haute Providence

Déroule l'éternelle loi!

Vos siècles page à page épellent l'Évangile :

Vous n'y lisiez qu`un mot, et vous en lirez mille;

Vos enfants plus hardis y liront plus avant !

Ce livre est comme ceux des sibylles antiques

Dont l'augure trouvait les feuillets prophétiques

Siècle à siècle arrachés au vent.

Dans la foudre et l'éclair votre Verbe aussi vole :

Montez à sa lueur, courez à sa parole,

Attendez sans effroi l'heure lente à venir,

Vous, enfants de celui qui, l'annonçant d'avance,

Du sommet d'une croix vit briller l'espérance

Sur l'horizon de l'avenir...

Nous donc, si le sol tremble au vieux toit de nos pères

Ensevelissons-nous sous des cendres si chères,

Tombons enveloppes de ces sacrés linceuls!

Mais ne ressemblons pas à ces rois d'Assyrie

Qui traînaient au tombeau femmes, enfants, patrie,

Et ne savaient pas mourir seuls;

Qui jetaient au bûcher, avant que d'y descendre,

Famille, amis, coursiers, trésors réduits en cendre,

Espoir ou souvenirs de leurs jours plus heureux,

Et, livrant leur empire et leurs dieux à la fiamme,

Auraient voulu qu'aussi l'univers n'eût qu`une âme,

Pour que tout mourût avec eux!

 


"Jocelyn" (1836) est un ensemble gigantesque de 8.000 vers, une épopée spirituelle répartie en neuf époques au cours desquelles, Jocelyn renonce pour sa sœur à l'héritage paternel et décide de se faire prêtre, puis sacrifie son amour (Laurence), cette "ivresse universelle du printemps" qui l'absorbe un temps, à sa vocation : un lyrisme poétique particulièrement abondant qui fait heureusement oublier l'orientation symbolico-philosophique de Lamartine. Le succès populaire de cette épopée fut énorme, au contraire de "La chute d'un ange" (1838), qui conte en 15 visions le destin tragique d'un ange devenu homme par amour pour une jeune fille dont il était le gardien...

... Plus tard, lors de la Neuvième époque, Laurence est morte, enterrée non loin de la grotte des Aigles, et Jocelyn vient contempler une dernière fois les lieux qui ont vu naître son amour...

Oh ! qui n`eût partage' l'ivresse universelle ....

Nous jetions de grands cris pour ébranler les voûtes

Des arbres, d'où pleuvait la sève à grosses gouttes;

Nous nous perdions exprès, et, pour nous retrouver,

Nous restions des moments, sans parole, à rêver ;

Puis nous partions d'un trait, comme si la pensée

Par le même ressort en nous était pressée,

Et, vers un autre lieu prompts à nous élancer,

Nous courions pour courir et pour nous devancer.

Mais toute la montagne était la même fête :

Les nuages d`été qui passaient sur sa tête

N`étaient qu`un chaud duvet, que les rayons brûlants

Enlevaient au glacier, cardaient en flocons blancs;

Les ombres qu'allongeaient les troncs sur la verdure,

Se découpant sur l'herbe en humide bordure,

Dans quelque étroit vallon, berceau déjà dormant,

Versaient plus de mystère et de recueillement;

Et chaque heure du jour, en sa magnificence,

Apportant sa couleur, son bruit ou son silence,

A la grande harmonie ajoutait un accord, 

A nos yeux une scène, à nos sens un transport.

Enfin, comme épuisés d'émotions intimes, 

L'un à côté de l'autre, en paix nous nous assimes

Sur un tertre aplani, qui, comme un cap de fleurs, 

S'avançait dans le lac plus profond là qu'ailleurs..."

 

Quand j`eus seul devant Dieu pleuré toutes mes larmes,

Je voulus sur ces lieux si pleins de tristes charmes

Attacher un regard avant que de mourir,

Et je passai le soir à les tous parcourir.

Oh ! qu'en peu de saisons les étés et les glaces

Avaient fait du vallon évanouir nos traces!

Et que, sur ces sentiers si connus de mes pieds,

La terre en peu de jours nous avait oubliés!

La végétation, comme une mer de plantes,

Avait tout recouvert de ses vagues grimpantes;

La liane et la ronce entravaient chaque pas ;

L'herbe que je foulais ne me connaissait pas.

Le lac, déjà souillé par les feuilles tombées,

Les rejetait partout de ses vagues plombées;

Rien ne se reflétait dans son miroir terni,

Et son écume morte aux bords avait jauni.

Des chênes qui couvraient l`antre de leurs racines,

Deux, hélas! n'étaient plus que de mornes ruines...

J'entrai sans respirer dans la grotte déserte,

Comme un mort, dont les siens ont oublié la perte,

Rentrerait inconnu dans sa propre maison

Dont les murs qu`il bâtit ne savent plus son nom !

Mon regard d`un coup d'œil en parcourut l'enceinte,

Et retomba glacé comme une lampe éteinte.

O temple d`un bonheur sur la terre inconnu,

Hélas ! en peu de temps qu`étiez-vous devenu ?...

 

 


 

"Là, s’ouvre entre deux rocs la grotte ténébreuse Où l’homme de douleur vint savourer la mort.. - La mort de sa fille Julia (1832), au Liban lors d'un voyage en Orient  lui inspirera l'un de ses poèmes les plus poignants, "Gethsémani"..  

".... J’avais laissé non loin, sous l’aile maternelle,

Ma fille, mon enfant, mon souci, mon trésor.

Son front à chaque été s’accomplissait encor ;

Mais son âme avait l’âge où le ciel les rappelle :

Son image de l’œil ne pouvait s’effacer,

Partout à son rayon sa trace était suivie,

Et, sans se retourner pour me porter envie,

           Nul père ne la vit passer.

C’était le seul débris de ma longue tempête,

Seul fruit de tant de fleurs, seul vestige d’amour,

Une larme au départ, un baiser au retour,

Pour mes foyers errants une éternelle fête ;

C’était sur ma fenêtre un rayon de soleil,

Un oiseau gazouillant qui buvait sur ma bouche,

Un souffle harmonieux la nuit près de ma couche,

           Une caresse à mon réveil !

 

"... Et, tout en m’enivrant de joie et de prière,

Mes regards et mon cœur ne s’apercevaient pas

Que ce front devenait plus pesant sur mon bras,

Que ses pieds me glaçaient les mains, comme la pierre.

« Julia ! Julia ! D’où vient que tu pâlis ?

Pourquoi ce front mouillé, cette couleur qui change ?

Parle-moi, souris-moi ! Pas de ces jeux, mon ange !

           Rouvre-moi ces yeux où je lis ! »

Mais le bleu du trépas cernait sa lèvre rose,

Le sourire y mourait à peine commencé,

Son souffle raccourci devenait plus pressé,

Comme les battements d’une aile qui se pose.

L’oreille sur son cœur, j’attendais ses élans ;

Et quand le dernier souffle eut enlevé son âme,

Mon cœur mourut en moi comme un fruit que la femme

           Porte mort et froid dans ses flancs !

Et sur mes bras roidis portant plus que ma vie,

Tel qu’un homme qui marche après le coup mortel,

Je me levai debout, je marchai vers l’autel,

Et j’étendis l’enfant sur la pierre attiédie...

 


Criblé de dettes, ayant du vendre sa propriété à Milly, ayant épuisé sa créativité, Lamartine rédige une multitude d'œuvres en prose, "Graziella" (1849), et en particulier des autobiographies comme "les Confidences" (1849) et "les Nouvelles Confidences" (1851). Il écrit également un "Cours familier de littérature" mais, malgré ses efforts, ne parvient à échapper à la misère. Il meurt seul et dans l'indifférence en 1869, frappé d’apoplexie...


"Lettre à M. de Lamartine" (Alfred de Musset, Poésies nouvelles)

En 1831, "Mais je hais les pleurards, les rêveurs à nacelles, Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles", se rit ainsi Musset des imitateurs de Lamartine (La Coupe et les Lèvres). Et, en 1836, à 26 ans, Alfred de Musset écrit à Lamartine, son aîné de vingt ans, un poème dont le thème et l’inspiration sont ceux des "Nuits", rapprochant Elvire et George Sand, s'en remettant à la la volonté mystérieuse de la Providence, "Créature d'un jour qui t'agites une heure, De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?" Lamartine n'apprécia pas...

"... Poète, je t'écris pour te dire que j'aime, 

Qu'un rayon du soleil est tombé jusqu'à moi, 

Et qu'en un jour de deuil et de douleur suprême 

Les pleurs que je versais m'ont fait penser à toi.

Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse, 

Ne sait par coeur ce chant, des amants adoré, 

Qu'un soir, au bord d'un lac, tu nous as soupiré ? 

Qui n'a lu mille fois, qui ne relit sans cesse 

Ces vers mystérieux où parle ta maîtresse, 

Et qui n'a sangloté sur ces divins sanglots, 

Profonds comme le ciel et purs comme les flots ? 

Hélas ! ces longs regrets des amours mensongères, 

Ces ruines du temps qu'on trouve à chaque pas, 

Ces sillons infinis de lueurs éphémères, 

Qui peut se dire un homme et ne les connaît pas ? 

Quiconque aima jamais porte une cicatrice ; 

Chacun l'a dans le sein, toujours prête à s'ouvrir ; 

Chacun la garde en soi, cher et secret supplice, 

Et mieux il est frappé, moins il en veut guérir. 

 

Te le dirai-je, à toi, chantre de la souffrance, 

Que ton glorieux mal, je l'ai souffert aussi ? 

Qu'un instant, comme toi, devant ce ciel immense, 

J'ai serré dans mes bras la vie et l'espérance, 

Et qu'ainsi que le tien, mon rêve s'est enfui ? 

Te dirai-je qu'un soir, dans la brise embaumée, 

Endormi, comme toi, dans la paix du bonheur, 

Aux célestes accents d'une voix bien-aimée, 

J'ai cru sentir le temps s'arrêter dans mon coeur ? 

Te dirai-je qu'un soir, resté seul sur la terre, 

Dévoré, comme toi, d'un affreux souvenir, 

Je me suis étonné de ma propre misère, 

Et de ce qu'un enfant peut souffrir sans mourir ? 

Ah ! ce que j'ai senti dans cet instant terrible, 

Oserai-je m'en plaindre et te le raconter ? 

Comment exprimerai-je une peine indicible ? 

Après toi, devant toi, puis-je encor le tenter ? 

Oui, de ce jour fatal, plein d'horreur et de charmes, 

Je veux fidèlement te faire le récit ; 

Ce ne sont pas des chants, ce ne sont pas des larmes, 

Et je ne te dirai que ce que Dieu m'a dit.

 

 


Alfred de Musset (1810-1857)

Né à Paris, après une enfance heureuse et des études brillantes, est admirablement reçu dans les milieux littéraires parisiens, acquiert rapidement la réputation d'enfant prodige du romantisme : il est introduit en 1828, à dix-huit ans, dans le Cénacle romantique, - le Cénacle qui, de 1827 à 1830, du «manifeste» de la préface de Cromwell à l'apothéose d'Hernani, fut au cœur de la révolution romantique, où règne Sainte-Beuve mais surtout Victor Hugo -, et le salon de Charles Nodier à l'Arsenal (Alfred de Vigny, Lamartine). Mais son premier recueil, "Contes d'Espagne et d'Italie" (1830) révèle une fantaisie railleuse par trop éloignée de ses amis romantiques. La mort de son père en 1832 l'affecte particulièrement et le contraint à gagner sa vie, il tente le théâtre mais son échec lors de "La Nuit vénitienne" (1830) l'incite à écrire des pièces sans les faire jouer : "La Coupe et les lèvres", "A quoi rêvent les jeunes filles" (1832), "Les Caprices de Marianne" (1833), "Fantasio" (1834). 

Sa passion pour George Sand, de six ans plus âgée,  vécue en partie dans le cadre romantique de Venise, - voyage mouvementé, Sand est atteinte de dysentrie, Musset passe son temps dans les cabarets avant d'être la proie d'une fièvre cérébrale, le jeune docteur Pagello devient l'amant de Sand -, est traversée d'orages et ne durera que de 1833 à 1835. Et si George Sand fit de Musset, "un homme d'un enfant" pour reprendre ses termes, on peut comprendre l'impact sur Musset de cette brève et intense liaison, un Musset connu pour son extrême sensibilité, impatient de jouir ou dévorer le temps et tombant dans l'ennui aussi brutalement (Cabanès en fait un portrait conséquent, comme à son habitude, dans ses "Grands Névropathes"). Et en 1834 Eugène Delacroix recevait commande d’un portrait de George Sand ("George Sand habillé en homme"), une amitié amoureuse de trente ans allait ainsi naître..

Jusqu'en 1840, Musset connaît une période de grande activité littéraire et l'écho de ses amours se retrouve dans ses recueils de poèmes, "Les Nuits" (1835-37), "Lettre à Lamartine" (1836), "Souvenir" (1841), ses pièces de théâtre, "On ne badine pas avec l'amour" (1834), "Lorenzaccio" (1835), "Il ne faut jurer de rien" (1836), "Un Caprice" (1837), ainsi que des essais de critique littéraire et des nouvelles. 

A 30 ans, sa verve créatrice se tarit, sa santé décline et il meurt le 2 mai 1857, à l'âge de quarante-sept ans, usé par l'alcool, miné par la dépression et la tuberculose,  et dans l'obscurité : "Dieu parle, il faut qu'on lui réponde, - Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelques fois pleuré..." Nombre de ses successeurs n'auront que mépris pour sa poésie (Baudelaire, Flaubert, Rimbaud), frivolité, dilettantisme, peu travaillée, mais Musset entend s'exprimer tel quel, en être pétri de sensibilité et de contradictions, et c'est dans son théâtre qu'il trouvera par suite la forme littéraire de sa reconnaissance, un théâtre au centre duquel l'amour est omniprésent. Jugé comme un "enfant gâté" dans une vie qui ressemblait à une comédie voluptueuse et mélancolique, Musset ne fut jamais dupe de sa virtuosité, et sans doute d'une grande lucidité..

 

"Contes d'Espagne et d'Italie" (1830) 

Les thèmes et l'écriture sont dans ce recueil d'un poète de dix-neuf ans foncièrement romantiques, couleur, exotisme, passions violentes, rimes provocantes, sombre drame de la jalousie en Espagne, "Don Paez", amour et triomphe de la jalousie en Italie (Portia), les contextes attendus des passions romantiques, auxquels il ajouta des pièces qui devinrent célèbres, "Venise", "L'Andalousie", "La ballade de la lune", mais dès cette oeuvre affirmait un ton singulier. "Ballade à la lune" est le chef d'oeuvre du recueil, outrance romantique pour les uns, parodie du romantisme, pour les autres, c'est ici que l'on trouve la célèbre strophe : "C'était, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni, La lune Comme un point sur un i"...

"C'était, dans la nuit brune,

Sur le clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.

Lune, quel esprit sombre

Promène au bout d'un fil,

Dans l'ombre,

Ta face et ton profil ?

Es-tu l'œil du ciel borgne ?

Quel chérubin cafard

Nous lorgne

Sous ton masque blafard '?

N'es-tu rien qu'une boule,

Qu”un grand faucheux bien gras

Qui roule

Sans pattes et sans bras ?

Es-tu, je t'en soupçonne,

Le vieux cadran de fer

Qui sonne

L`heure aux damnés d'enfer ?

Sur ton front qui voyage.

Ce soir ont-ils compté

Quel âge

A leur éternité ?

Est-ce .un ver qui te ronge

Quand ton disque noirci

S'allonge

En croissant rétréci ?

Qui t`avait éborgnée,

L`autre nuit ? T'étais-tu

Cognée

A quelque arbre pointu ?

Car tu vins, pâle et morne,

Coller sur mes carreaux

Ta corne

A travers les barreaux.

 

Va, lune moribonde,

Le beau corps de Phébé

La blonde

Dans la mer est tombé.

Tu n`en es que la face

Et déjà, tout ridé,

S'efface

Ton front dépossédé...

Lune, en notre mémoire,

De tes belles amours

L'histoire

T'embellira toujours.

Et toujours rajeunie,

Tu seras du passant

Bénie,

Pleine lune ou croissant.

T'aimera le vieux pâtre,

Seul, tandis qu'à ton front

D'albâtre,

Ses dogues aboieront.

T`aimera le pilote,

Dans son grand bâtiment

Qui flotte

Sous le clair firmament.

Et la fillette preste

Qui passe le buisson,

Pied leste,

En chantant sa chanson...

Et qu`il vente ou qu'il neige,

Moi-même, chaque soir,

Que fais-je

Venant ici m`asseoir ?

Je viens voir à la brune,

Sur le clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.

 


"Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.. quelque goutte de sang" - En 1830, Lamartine, Hugo ou Vigny se veulent poètes et hommes d'action, et le public, plus globalement, s'intéresse plus à la vie politique qu'à la poésie. A contre-courant, Musset ne veut être que poète, apparemment loin du romantisme, c'est pourtant dans ses émotions profondes qu'il va puiser sa matière, et avec le désir de renouer avec une forme régulière plus traditionnelle (Les Secrètes pensées de Rafael, 1830, Namouna, 1832). C'est après six années de cette course au bonheur où l'on voit George Sand en principale protagoniste, mais pas que, qu'il publie avec son recueil des "Poésies nouvelles", ses chefs d'oeuvre lyriques : "Nuit de Mai" (1835), dialogue entre Muse et Poète qui porte à nouveau Musset à la poésie, "Nuit de Décembre" (1835), singulier pour son dédoublement de personnalité, "Lettre à Lamartine" (1835), "Nuit d'Août" (1836), le Poète y défend son ardeur amoureuse face à la Muse, "Nuit d'Octobre" (1837), qui voit le réveil de la douleur "Souvenir" (1841), qui suit une rencontre fortuite avec George Sand. La grande passion de sa vie lui a donné une intensité douloureuse, "mon premier point sera qu'il faut déraisonner", et sa poésie va ainsi se constituer en saisissant, en traduisant dans l'immédiateté, les moments de crises, de déchirement, d'interrogation, c'est la singularité de la poésie de Musset. 

 

"Rolla" (1833) ouvre le recueil des "Poésies nouvelles", mais à cette époque Musset et George Sand n'ont pas débuté leur relation : Rolla est une figure de l' "enfant du siècle" qui trouvera sa parfaite incarnation avec Octave dans la "Confession". A 19 ans, nanti d'une certaine fortune, Rolla gaspille son bien en quelques années et, malgré sa vie de débauche, rêve de pureté et fuit par-dessous l'ennui : il s'empoisonnera après une dernière nuit d'orgie, comme il se l'était promis. Poésie déclamatoire pour nos contemporains, mais toute une génération se reconnut en lui, partageant un "mal du siècle" dont Musset attribue la cause à l'impossibilité à son époque de croire en quelque noble idéal : "Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés? Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire; Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.." La pureté originaire semble perdue, et lorsque la débauche finit d'altérer la pureté de l'âme, au fond ne reste plus qu'un être désemparé... A la dernière minute, Rolla, qui n'avait jamais aimé, est touché par Marion qui lui offre son collier d'or pour le sauver...

....De tous les débauchés de la ville du monde

Où le libertinage est à meilleur marché,

De la plus vieille en vice et de la plus féconde,

Je veux dire Paris, — le plus grand débauché

Était Jacques Rolla. — Jamais, dans les tavernes,

Sous les rayons tremblants des blafardes lanternes,

Plus indocile enfant ne s’était accoudé

Sur une table chaude ou sur un coup de dé.

Ce n’était pas Rolla qui gouvernait sa vie,

C’étaient ses passions ; — il les laissait aller

Comme un pâtre assoupi regarde l’eau couler.

Elles vivaient ; — son corps était l’hôtellerie

Où s’étaient attablés ces pâles voyageurs ;

Tantôt pour y briser les lits et les murailles,

Pour s’y chercher dans l’ombre, et s’ouvrir les entrailles

Comme des cerfs en rut et des gladiateurs ;

Tantôt pour y chanter, en s’enivrant ensemble,

Comme de gais oiseaux qu’un coup de vent rassemble,

Et qui, pour vingt amours, n’ont qu’un arbuste en fleurs.

Le père de Rolla, gentillâtre imbécile,

L’avait fait élever comme un riche héritier,

Sans songer que lui-même, à sa petite ville,

Il avait de son bien mangé plus de moitié.

En sorte que Rolla, par un beau soir d’automne,

Se vit à dix-neuf ans maître de sa personne, —

Et n’ayant dans la main ni talent ni métier.

Il eût trouvé d’ailleurs tout travail impossible ;

Un gagne-pain quelconque, un métier de valet,

Soulevait sur sa lèvre un rire inextinguible.

Ainsi, mordant à même au peu qu’il possédait,

Il resta grand seigneur tel que Dieu l’avait fait.

Hercule, fatigué de sa tâche éternelle,

S’assit un jour, dit-on, entre un double chemin.

Il vit la Volupté qui lui tendait la main :

Il suivit la Vertu, qui lui sembla plus belle.

Aujourd’hui rien n’est beau, ni le mal ni le bien.

Ce n’est pas notre temps qui s’arrête et qui doute ;

Les siècles, en passant, ont fait leur grande route

Entre les deux sentiers, dont il ne reste rien.

Rolla fit à vingt ans ce qu’avaient fait ses pères.

Ce qu’on voit aux abords d’une grande cité,

Ce sont des abattoirs, des murs, des cimetières ;

C’est ainsi qu’en entrant dans la société

On trouve ses égouts. — La virginité sainte

S’y cache à tous les yeux sous une triple enceinte ;

On voile la pudeur, mais la corruption

Y baise en plein soleil la prostitution.

Les hommes dans leur sein n’accueillent leur semblable

Que lorsqu’il a trempé dans le fleuve fangeux

L’acier chaste et brûlant du glaive redoutable

Qu’il a reçu du ciel pour se défendre d’eux.

 

...C’est ainsi qu’aujourd’hui s’éveillent tes pensées,

Ô Rolla ! c’est ainsi que bondissent tes fers,

Et que devant tes yeux des torches insensées

Courent à l’infini, traversant des déserts.

Écrase maintenant les débris de ta vie ;

Écorche tes pieds nus sur tes flacons brisés ;

Et, dans le dernier toast de ta dernière orgie,

Étouffe le néant dans tes bras épuisés.

Le néant ! le néant ! vois-tu son ombre immense

Qui ronge le soleil sur son axe enflammé ?

L’ombre gagne ! il s’éteint, — l’éternité commence.

Tu n’aimeras jamais, toi qui n’as point aimé.

Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée.

Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia.

« J’aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée

Des baisers du zéphyr, qui me relèvera.

J’ai jeté loin de moi, quand je me suis parée,

Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur.

Il m’a baisée au front dans ma robe dorée ;

Tu peux m’épanouir, et me briser le cœur. »

J’aime ! — voilà le mot que la nature entière

Crie au vent qui l’emporte, à l’oiseau qui le suit !

Sombre et dernier soupir que poussera la terre

Quand elle tombera dans l’éternelle nuit !

Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,

Étoiles du matin, ce mot triste et charmant !

La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,

A voulu traverser les plaines éthérées,

Pour chercher le soleil, son immortel amant.

Elle s’est élancée au sein des nuits profondes.

Mais une autre l’aimait elle-même ; — et les mondes

Se sont mis en voyage autour du firmament.

Jacque était immobile, et regardait Marie.

Je ne sais ce qu’avait cette femme endormie

D’étrange dans ses traits, de grand, de déjà vu.

Il se sentait frémir d’un frisson inconnu.

N’était-ce pas sa sœur, cette prostituée ?

Les murs de cette chambre obscure et délabrée

N’étaient-ils pas aussi faits pour l’ensevelir ?

Ne la sentait-il pas souffrir de sa torture,

Et saigner des douleurs dont il allait mourir ?

Oui, dans cette chétive et douce créature

La Résignation marche à pas languissants.

La souffrance est ma sœur, — oui, voilà la statue

Que je devais trouver sur ma tombe étendue,

Dormant d’un doux sommeil tandis que j’y descends.

Oh ! ne t’éveille pas ! ta vie est à la terre,

Mais ton sommeil est pur, — ton sommeil est à Dieu !

Laisse-moi le baiser sur ta longue paupière ;

C’est à lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu ;

Lui qui n’a pas vendu sa robe d’innocence,

Lui que je puis aimer, et n’ai point acheté ;

Lui qui se croit encore aux jours de ton enfance,

Lui qui rêve ! — et qui n’a de toi que la beauté....

 

 


"La Nuit de Mai" - Après sa rupture avec George Sand, il faudra attendre 1835 pour que renaisse chez Musset l'inspiration poétique, en deux nuits et un jour il écrit "un des plus touchants et des plus sublimes cris d'un jeune coeur qui déborde" (Sainte-Beuve) : le vers est immortel, "Les plus désespérés sont les chants les plus beaux"...

LA MUSE

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne, 

Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, 

Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ? 

Ô poète ! un baiser, c'est moi qui te le donne. 

L'herbe que je voulais arracher de ce lieu, 

C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu. 

Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, 

Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure 

Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du coeur :

Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. 

Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète, 

Que ta voix ici-bas doive rester muette. 

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, 

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. 

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage, 

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, 

Ses petits affamés courent sur le rivage 

En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. 

Déjà, croyant saisir et partager leur proie, 

Ils courent à leur père avec des cris de joie 

En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux. 

Lui, gagnant à pas lents une roche élevée, 

De son aile pendante abritant sa couvée, 

Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux. 

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ; 

En vain il a des mers fouillé la profondeur ; 

L'Océan était vide et la plage déserte ; 

Pour toute nourriture il apporte son coeur. 

Sombre et silencieux, étendu sur la pierre 

Partageant à ses fils ses entrailles de père, 

Dans son amour sublime il berce sa douleur, 

Et, regardant couler sa sanglante mamelle, 

 

 

 

 

Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, 

 

Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.

Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, 

Fatigué de mourir dans un trop long supplice, 

Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ; 

Alors il se soulève, ouvre son aile au vent, 

 

Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage, 

Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, 

Que les oiseaux des mers désertent le rivage, 

Et que le voyageur attardé sur la plage, 

Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. 

Poète, c'est ainsi que font les grands poètes. 

Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ; 

Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes 

Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. 

Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, 

De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, 

Ce n'est pas un concert à dilater le coeur. 

Leurs déclamations sont comme des épées :

Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant, 

 

Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

LE POÈTE

Ô Muse ! spectre insatiable, 

Ne m'en demande pas si long. 

L'homme n'écrit rien sur le sable 

À l'heure où passe l'aquilon. 

J'ai vu le temps où ma jeunesse 

Sur mes lèvres était sans cesse 

Prête à chanter comme un oiseau ; 

Mais j'ai souffert un dur martyre, 

Et le moins que j'en pourrais dire, 

Si je l'essayais sur ma lyre, 

La briserait comme un roseau.

 


"La Nuit de Décembre" repose sur une étrange hallucination, que l'on retrouvera dans le personnage de Lorenzo (Lorenzaccio), un dédoublement de personnalité qui fait entrevoir au poète le sentiment douloureux de sa solitude... "Je ne suis ni dieu ni démon, Et tu m'as nommé par mon nom Quand tu m'as appelé ton frère ; Où tu vas, j'y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.  Le ciel m'a confié ton coeur. Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude. Je te suivrai sur le chemin ; Mais je ne puis toucher ta main, Ami, je suis la Solitude."

Du temps que j'étais écolier,

Je restais un soir à veiller

Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s'asseoir

Un pauvre enfant vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau :

A la lueur de mon flambeau,

Dans mon livre ouvert il vint lire.

Il pencha son front sur sa main,

Et resta jusqu'au lendemain,

Pensif, avec un doux sourire.

Comme j'allais avoir quinze ans

Je marchais un jour, à pas lents,

Dans un bois, sur une bruyère.

Au pied d'un arbre vint s'asseoir

Un jeune homme vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;

Il tenait un luth d'une main,

De l'autre un bouquet d'églantine.

Il me fit un salut d'ami,

Et, se détournant à demi,

Me montra du doigt la colline.

 

A l'âge où l'on croit à l'amour,

J'étais seul dans ma chambre un jour,

Pleurant ma première misère.

Au coin de mon feu vint s'asseoir

Un étranger vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Il était morne et soucieux ;

D'une main il montrait les cieux,

Et de l'autre il tenait un glaive.

De ma peine il semblait souffrir,

Mais il ne poussa qu'un soupir,

Et s'évanouit comme un rêve.

A l'âge où l'on est libertin,

Pour boire un toast en un festin,

Un jour je soulevais mon verre.

En face de moi vint s'asseoir

Un convive vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Il secouait sous son manteau

Un haillon de pourpre en lambeau,

Sur sa tête un myrte stérile.

Son bras maigre cherchait le mien,

Et mon verre, en touchant le sien,

Se brisa dans ma main débile...."

 


"La Nuit d'Octobre" (1837), le Poète évoque devant la Muse une trahison qui semble récente mais qui réveille la douleur plus ancienne de son amour perdu, la souffrance revécue agite en lui bien des émotions, malgré les efforts de la Muse pour l'apaiser, pourtant depuis la Nui de Mai, son expérience semble s'être enrichie, il faut pardonner, s'en remettre à la Providence, "Par la puissance de la vie, Par la sève de l'univers, Je te bannis de ma mémoire, Reste d'un amour insensé.."...

Le Poète

Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rêve.

Je n'en puis comparer le lointain souvenir

Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève,

Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir. 

La Muse

Qu'aviez-vous donc, ô mon poète !

Et quelle est la peine secrète

Qui de moi vous a séparé ?

Hélas ! je m'en ressens encore.

Quel est donc ce mal que j'ignore

Et dont j'ai si longtemps pleuré ? 

Le Poète

C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes ;

Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,

Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes, 

Que personne avant nous n'a senti la douleur. 

La Muse

Il n'est de vulgaire chagrin

Que celui d'une âme vulgaire.

Ami, que ce triste mystère

S'échappe aujourd'hui de ton sein.

Crois-moi, parle avec confiance ;

Le sévère dieu du silence

Est un des frères de la Mort ;

En se plaignant on se console,

Et quelquefois une parole

Nous a délivrés d'un remord. 

 

Le Poète

S'il fallait maintenant parler de ma souffrance,

Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,

Si c'est amour, folie, orgueil, expérience,

Ni si personne au monde en pourrait profiter.

Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire,

Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.

Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire

Au son de tes accords doucement s'éveiller. 

La Muse

Avant de me dire ta peine,

Ô poète ! en es-tu guéri ?

Songe qu'il t'en faut aujourd'hui

Parler sans amour et sans haine.

S'il te souvient que j'ai reçu

Le doux nom de consolatrice,

Ne fais pas de moi la complice

Des passions qui t'ont perdu, 

Le Poète

Je suis si bien guéri de cette maladie,

Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer ;

Et quand je pense aux lieux où j'ai risqué ma vie,

J'y crois voir à ma place un visage étranger.

Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t'inspire

Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.

Il est doux de pleurer, il est doux de sourire

Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier. 

 


"Souvenir" - En septembre 1840, traversant la forêt de Fontainebleau resurgit le souvenir de George Sand aux premiers temps de leur liaison, et quelques mois plus tard il la croise dans les couloirs d'un théâtre : profondément ému, il compose en une nuit "Souvenir", l'épilogue des Nuits, le temps a fait son oeuvre..

J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir

En osant te revoir, place à jamais sacrée,

O la plus chère tombe et la plus ignorée

Où dorme un souvenir !

Que redoutiez-vous donc de cette solitude,

Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,

Alors qu'une si douce et si vieille habitude

Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,

Et ces pas argentins sur le sable muet,

Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,

Où son bras m'enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,

Cette gorge profonde aux nonchalants détours,

Ces sauvages amis, dont l'antique murmure

A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,

Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.

Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,

Ne m'attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,

Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !

Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières

Ce voile du passé !

 

Je ne viens point jeter un regret inutile

Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur.

Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,

Et fier aussi mon coeur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères,

Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami.

Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières

Ne poussent point ici.

Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.

Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;

Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,

Et tu t'épanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,

Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour :

Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie

Sort mon ancien amour.

Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?

Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant ;

Et rien qu'en regardant cette vallée amie

Je redeviens enfant.

 


 "La Confession d’un enfant du siècle" (1836)

«Pour écrire l’histoire de sa vie, il faut d’abord avoir vécu ; aussi n’est-ce pas la mienne que j’écris.» Souvent considéré comme un document fondamental sur le mal de vivre d'une certaine génération, c’est en février 1836, au lendemain de sa rupture avec George Sand, qu’Alfred de Musset publie ce roman qui comporte certains éléments autobiographiques, quoique les personnages soient fictifs. S'il est reconnu, c'est principalement pour son deuxième chapitre qui  fait le portrait de la génération romantique et analyse des causes du fameux «mal du siècle», 

 

"Pendant les guerres de l’empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges aux roulements de tambours, des milliers d’enfants se regardaient entre eux d’un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d’or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval. Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l’air qu’il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens ; et lui, prenant avec un sourire cette fibre nouvelle arrachée au cœur de l’humanité, il la tordait entre ses mains, et en faisait une corde neuve à son arc ; puis il posait sur cet arc une de ces flèches qui traversèrent le monde, et s’en furent tomber dans une petite vallée d’une île déserte, sous un saule pleureur. Jamais il n’y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme ; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées ; jamais il n’y eut un tel silence autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant jamais il n’y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs ; jamais il n’y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d’Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient de nuages qu’aux lendemains de ses batailles. C’était l’air de ce ciel sans tache, où brillait tant de gloire, où resplendissait tant d’acier, que les enfants respiraient alors. Ils savaient bien qu’ils étaient destinés aux hécatombes ; mais ils croyaient Murat invulnérable, et on avait vu passer l’empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu’on ne savait s’il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu’était-ce que cela ? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique, dans sa pourpre fumante ! Elle ressemblait si bien à l’espérance, elle fauchait de si verts épis qu’elle en était comme devenue jeune, et qu’on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers ; tous les cercueils en étaient aussi ; il n’y avait vraiment plus de vieillards ; il n’y avait que des cadavres ou des demi-dieux. Cependant l’immortel empereur était un jour sur une colline à regarder sept peuples s’égorger ; comme il ne savait pas encore s’il serait le maître du monde ou seulement de la moitié, Azraël passa sur la route ; il l’effleura du bout de l’aile, et le poussa dans l’Océan. Au bruit de sa chute, les vieilles croyances moribondes se redressèrent sur leurs lits de douleur, et, avançant leurs pattes crochues, toutes les royales araignées découpèrent l’Europe, et de la pourpre de César se firent un habit d’Arlequin. De même qu’un voyageur, tant qu’il est sur le chemin, court nuit et jour par la pluie et par le soleil, sans s’apercevoir de ses veilles ni des dangers ; mais dès qu’il est arrivé au milieu de sa famille et qu’il s’assoit devant le feu, il éprouve une lassitude sans bornes et peut à peine se traîner à son lit ; ainsi la France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure. Elle tomba en défaillance, et s’endormit d’un si profond sommeil que ses vieux rois, la croyant morte, l’enveloppèrent d’un linceul blanc. La vieille armée en cheveux gris rentra épuisée de fatigue, et les foyers des châteaux déserts se rallumèrent tristement. Alors ces hommes de l’Empire, qui avaient tant couru et tant égorgé, embrassèrent leurs femmes amaigries et parlèrent de leurs premières amours ; ils se regardèrent dans les fontaines de leurs prairies natales, et ils s’y virent si vieux, si mutilés, qu’ils se souvinrent de leurs fils, afin qu’on leur fermât les yeux. Ils demandèrent où ils étaient ; les enfants sortirent des collèges, et ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, et que les portraits de Wellington et de Blücher étaient suspendus dans les antichambres des consulats et des ambassades, avec ces deux mots au bas : Salvatoribus mundi. Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d’un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides ; on les avait trempés dans le mépris de la vie comme de jeunes épées. Ils n’étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait à une capitale d’Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain. De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes ; d’autres frappaient aux portes des maisons, et dès qu’on leur avait ouvert, ils tiraient de leurs poches de grands parchemins tout usés, avec lesquels ils chassaient les habitants. De tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient ; on s’étonnait qu’une seule mort pût appeler tant de corbeaux. Le roi de France était sur son trône, regardant çà et là s’il ne voyait pas une abeille dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il leur donnait de l’argent ; les autres lui montraient un crucifix, et il le baisait ; d’autres se contentaient de lui crier aux oreilles de grands noms retentissants, et il répondait à ceux-là d’aller dans sa grand-salle, que les échos en étaient sonores ; d’autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en avaient bien effacé les abeilles, et à ceux-là il donnait un habit neuf. Les enfants regardaient tout cela, pensant toujours que l’ombre de César allait débarquer à Cannes et souffler sur ces larves ; mais le silence continuait toujours, et l’on ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lis. Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : Faites-vous prêtres ; quand ils parlaient d’ambition : Faites-vous prêtres ; d’espérance, d’amour, de force, de vie : Faites-vous prêtres. Cependant, il monta à la tribune aux harangues un homme qui tenait à la main un contrat entre le roi et le peuple ; il commença à dire que la gloire était une belle chose, et l’ambition et la guerre aussi ; mais qu’il y en avait une plus belle, qui s’appelait la liberté. Les enfants relevèrent la tête et se souvinrent de leurs grands-pères, qui en avaient aussi parlé. Ils se souvinrent d’avoir rencontré, dans les coins obscurs de la maison paternelle, des bustes mystérieux avec de longs cheveux de marbre et une inscription romaine ; ils se souvinrent d’avoir vu le soir, à la veillée, leurs aïeules branler la tête et parler d’un fleuve de sang bien plus terrible encore que celui de l’empereur. Il y avait pour eux dans ce mot de liberté quelque chose qui leur faisait battre le cœur à la fois comme un lointain et terrible souvenir et comme une chère espérance, plus lointaine encore. Ils tressaillirent en l’entendant ; mais, en rentrant au logis, ils virent trois paniers qu’on portait à Clamart : c’étaient trois jeunes gens qui avaient prononcé trop haut ce mot de liberté. Un étrange sourire leur passa sur les lèvres à cette triste vue ; mais d’autres harangueurs, montant à la tribune, commencèrent à calculer publiquement ce que coûtait l’ambition, et que la gloire était bien chère ; ils firent voir l’horreur de la guerre et appelèrent boucherie les hécatombes. Et ils parlèrent tant et si longtemps que toutes les illusions humaines, comme des arbres en automne, tombaient feuille à feuille autour d’eux, et que ceux qui les écoutaient passaient leur main sur leur front, comme des fiévreux qui s’éveillent. Les uns disaient : Ce qui a causé la chute de l’empereur, c’est que le peuple n’en voulait plus ; les autres : Le peuple voulait le roi ; non, la liberté ; non, la raison ; non, la religion ; non, la constitution anglaise ; non, l’absolutisme ; un dernier ajouta : Non ! rien de tout cela, mais le repos. Et ils continuèrent ainsi, tantôt raillant, tantôt disputant, pendant nombre d’années, et, sous prétexte de bâtir, démolissant tout pierre à pierre, si bien qu’il ne passait plus rien de vivant dans l’atmosphère de leurs paroles, et que les hommes de la veille devenaient tout à coup des vieillards. Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme ; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir ; et encore ces deux mondes… quelque chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris. Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d’audace, fils de l’empire et petits-fils de la révolution...."

 

Suit alors la Confession proprement dite au cours de laquelle, Octave, jeune homme insouciant de dix-neuf ans, vient d’être trahi par la femme qu’il aime : humilié et désabusé, il plonge dans l’alcool, la débauche, et se réfugie dans le cynisme. À la mort de son père, il s’installe dans la maison de ce dernier, à la campagne, et rencontre une jeune veuve, Brigitte Pierson, plus âgée que lui et austère, dont il s’éprend et devient l’amant. Mais Octave, qui a perdu sa pureté avec ses illusions, est devenu incapable d’aimer, pire, rongé par des pulsions autodestructrices, il s’applique à torturer mentalement la jeune femme. Survient un troisième personnage, Smith, qui aime Brigitte et parvient à se faire aimer d'elle : ne parvenant pas à la tuer, Octave les laisse partir tous deux ..

 

"...Tu es femme ; ce corps, cette gorge d’albâtre, tu sais ce qu’ils valent, on te l’a dit ; quand tu les caches sous ta robe, tu ne crois pas, comme les vierges, que tout le monde te ressemble, et tu sais le prix de ta pudeur. Comment la femme qui a été vantée peut-elle se résoudre à ne l’être plus ? se croit-elle vivante si elle reste à l’ombre, et s’il y a silence autour de sa beauté ? Sa beauté même, c’est l’éloge et le regard de son amant. Non, non, il n’en faut pas douter ; qui a aimé ne vit plus sans amour ; qui apprend une mort se rattache à la vie. Brigitte m’aime et en mourrait peut-être ; je me tuerai, et un autre l’aura. Un autre ! un autre ! répétai-je en m’inclinant, appuyé sur le lit, et mon front effleurait son épaule. N’est-elle pas veuve ? pensai-je ; n’at-elle pas déjà vu la mort ? ces petites mains délicates n’ont-elles pas soigné et enseveli ? Ses larmes savent combien elles durent, et les secondes durent moins. Ah ! Dieu me préserve ! pendant qu’elle dort, à quoi tient-il que je ne la tue ? Si je l’éveillais maintenant, et si je lui disais que son heure est venue et que nous allons mourir dans un dernier baiser, elle accepterait. Que m’importe ? Est-il donc sûr que tout ne finisse pas là ? J’avais trouvé un couteau sur la table, et je le tenais dans ma main Peur, lâcheté, superstition ! qu’en savent-ils, ceux qui le disent ? C’est pour le peuple et les ignorants qu’on nous parle d’une autre vie ; mais qui y croit au fond du cœur ? Quel gardien de nos cimetières a vu un mort quitter son tombeau et aller frapper chez le prêtre ? C’est autrefois qu’on voyait des fantômes ; la police les interdit à nos villes civilisées, et il n’y crie plus du sein de la terre que des vivants enterrés à la hâte. Qui eût rendu la mort muette, si elle avait jamais parlé ? Est-ce parce que les processions n’ont plus le droit d’encombrer nos rues, que l’esprit céleste se laisse oublier ? Mourir, voilà la fin, le but. Dieu l’a posé, les hommes le discutent ; mais chacun porte écrit au front : « Fais ce que tu veux, tu mourras. » Qu’en dirait-on, si je tuais Brigitte ? ni elle ni moi n’en entendrions rien. 

Il y aurait demain dans un journal qu’Octave de T *** a tué sa maîtresse, et après-demain on n’en parlerait plus. Qui nous suivrait au dernier cortège ? Personne qui, en rentrant chez soi, ne déjeunât tranquillement ; et nous, étendus côte à côte dans les entrailles de cette fange d’un jour, le monde pourrait marcher sur nous sans que le bruit des pas nous éveille. N’est-il pas vrai, ma bien-aimée, n’est-il pas vrai que nous y serions bien ? C’est un lit moelleux que la terre ; aucune souffrance ne nous y atteindrait ; on ne jaserait pas dans les tombes voisines de notre union devant Dieu ; nos ossements s’embrasseraient en paix et sans orgueil ; la mort est conciliatrice, et ce qu’elle noue ne se délie pas. Pourquoi le néant t’effraierait-il, pauvre corps qui lui es promis ? Chaque heure qui sonne t’y entraîne, chaque pas que tu fais brise l’échelon où tu viens de t’appuyer ; tu ne te nourris que de morts ; l’air du ciel te pèse et t’écrase, la terre que tu foules te tire à elle par la plante des pieds. Descends, descends ! pourquoi tant d’épouvante ? est-ce un mot qui te fait horreur ? Dis seulement : Nous ne vivrons plus. N’est-ce pas là une grande fatigue dont il est doux de se reposer ? Comment se fait-il qu’on hésite, s’il n’y a que la différence d’un peu plus tôt à un peu plus tard ? La matière est impérissable, et les physiciens, nous diton, tourmentent à l’infini le plus petit grain de poussière sans pouvoir jamais l’anéantir. Si la matière est la propriété du hasard, quel mal faitelle en changeant de torture, puisqu’elle ne peut changer de maître ? Qu’importe à Dieu la forme que j’ai reçue et quelle livrée porte ma douleur ? La souffrance vit dans mon crâne ; elle m’appartient, je la tue ; mais l’ossement ne m’appartient pas, et je le rends à qui me l’a prêté ; qu’un poète en fasse une coupe où il boira son vin nouveau ! Quel reproche puis-je encourir ? et ce reproche, qui me le ferait ? quel ordonnateur inflexible viendra me dire que j’ai mésusé ? Qu’en sait-il ? était-il en moi ? Si chaque créature a sa tâche à remplir, et si c’est un crime de la secouer, quels grands coupables sont donc les enfants qui meurent sur le sein de la nourrice ? pourquoi ceux-là sont-ils épargnés ? De comptes rendus après la mort, à qui servirait la leçon ? Il faudrait bien que le ciel fût désert pour que l’homme fût puni d’avoir vécu, car c’est assez qu’il ait à vivre et je ne sais qui l’a demandé, sinon Voltaire au lit de mort ; digne et dernier cri d’impuissance d’un vieil athée désespéré. À quoi bon ? pourquoi tant de luttes ? qui donc est là haut qui regarde, et qui se plait à tant d’agonies ? qui donc s’égaie et se désœuvre à ce spectacle d’une création toujours naissante et toujours moribonde ? à voir bâtir, et l’herbe pousse ; à voir planter, et la foudre tombe ; à voir marcher, et la mort crie « holà» ; à voir pleurer, et les larmes sèchent ; à voir aimer, et le visage se ride ; à voir prier, se prosterner, supplier et tendre les bras, et les moissons n’en ont pas un brin de froment de plus ! Qui est-ce donc qui a tant fait, pour le plaisir de savoir tout seul que ce qu’il a fait, ce n’est rien ? La terre se meurt ; Herschell dit que c’est de froid ; qui donc tient dans sa main cette goutte de vapeurs condensées, et la regarde s’y dessécher, comme un pêcheur un peu d’eau de mer, pour en avoir un grain de sel ? Cette grande loi d’attraction qui suspend le monde à sa place, l’use et le ronge dans un désir sans fin ; chaque planète charrie ses misères en gémissant sur son essieu ; elles s’appellent d’un bout du ciel à l’autre, et, inquiètes du repos, cherchent qui s’arrêtera la première. Dieu les retient ; elles accomplissent assidûment et éternellement leur labeur vide et inutile ; elles tournent, elles souffrent, elles brûlent, elles s’éteignent et s’allument, elles descendent et remontent, elles se suivent et s’évitent, elles s’enlacent comme des anneaux ; elles portent à leur surface des milliers d’êtres renouvelés sans cesse ; ces êtres s’agitent, se croisent aussi, se serrent une heure les uns contre les autres, puis tombent, et d’autres se lèvent ; là où la vie manque, elle accourt ; là où l’air sent le vide, il se précipite ; pas un désordre, tout est réglé, marqué, écrit en lignes d’or et en paraboles de feu ; tout marche au son de la musique céleste sur des sentiers impitoyables, et pour toujours ; et tout cela n’est rien ! Et nous, pauvres rêves sans nom, pâles et douloureuses apparences, imperceptibles éphémères, nous qu’on anime d’un souffle d’une seconde pour que la mort puisse exister, nous nous épuisons de fatigue pour nous prouver que nous jouons un rôle et que je ne sais quoi s’aperçoit de nous. Nous hésitons à nous tirer sur la poitrine un petit instrument de fer, et à nous faire sauter la tête avec un haussement d’épaules ; il semble que, si nous nous tuons, le chaos va se rétablir ; nous avons écrit et rédigé les lois divines et humaines, et nous avons peur de nos catéchismes ; nous souffrons trente ans sans murmurer, et nous croyons que nous luttons ; enfin la souffrance est la plus forte, nous envoyons une pincée de poudre dans le sanctuaire de l’intelligence, et il pousse une fleur sur notre tombeau. Comme j’achevais ces paroles, j’avais approché le couteau que je tenais de la poitrine de Brigitte. Je n’étais plus maître de moi, et je ne sais, dans mon délire, ce qui en serait arrivé ; je rejetai le drap pour découvrir le cœur, et j’aperçus entre les deux seins blancs un petit crucifix d’ébène. Je reculai, frappé de crainte ; ma main s’ouvrit, et l’arme tomba. C’était la tante de Brigitte qui lui avait, au lit de mort, donné ce petit crucifix. Je ne me souvenais pourtant pas de le lui avoir jamais vu ; sans doute, au moment de partir, elle l’avait suspendu à son cou, comme une relique préservatrice des dangers du voyage. Je joignis les mains tout à coup et me sentis fléchir vers la terre. – Seigneur mon Dieu ! dis je en tremblant, Seigneur mon Dieu, vous étiez là ! Que ceux qui ne croient pas au Christ lisent cette page ; je n’y croyais pas non plus..."

 

"Lorenzaccio" (1834)

Chef d'oeuvre du drame romantique qui campe l'histoire du meurtre du duc Alexandre de Médicis, duc sanguinaire régnant sur une Florence du XVIe siècle partagée peuples et grandes familles républicaines, par son jeune cousin, Lorenzo de Médicis. Compagnon de débauche du duc, personnage sans scrupules et parfaitement cynique, Lorenzo finit par tuer le tyran en sachant que ce meurtre est de toute façon inutile : il périra lui-même assassiné. L'acte III, scène 3, voit Lorenzo se confier à Philippe Strozzi, un vieux républicain idéaliste qui vient de voir arrêter ses deux fils et veut conspirer contre le duc..

LORENZO. Demandes-tu l'aumône, Philippe, assis au coin de cette rue ?

PHILIPPE. Je demande l'aumône à la justice des hommes ; je suis un mendiant affamé de justice, et mon honneur est en haillons.

LORENZO. Quel changement va donc s'opérer dans le monde, et quelle nouvelle robe va revêtir la nature, si le masque de la colère s'est posé sur le visage auguste et paisible du vieux Philippe ? ô mon père, quelles sont ces plaintes ? pour qui répands-tu sur la terre les joyaux les plus précieux qu'il y ait sous le soleil, les larmes d'un homme sans peur et sans reproche?

PHILIPPE. Il faut nous délivrer des Médicis, Lorenzo. Tu es un Médicis toi-même, mais seulement par ton nom ; si je t'ai bien connu, si la hideuse comédie que tu joues m'a trouvé impassible et fidèle spectateur, que l'homme sorte de l'histrion. Si tu as jamais été quelque chose d'honnête, sois-le aujourd'hui. Pierre et Thomas sont en prison.

LORENZO. Oui, oui, je sais Cela.

PHILIPPE. Est-ce là ta réponse? Est-ce là ton visage, homme sans épée?

LORENZO. Que veux-tu? dis-le, et tu auras alors ma réponse.

PHILIPPE. Agir! Comment, je n'en sais rien. Quel moyen employer, quel levier mettre sous cette citadelle de mort, pour la soulever et la pousser dans le fleuve ; quoi faire, que résoudre, quels hommes aller prouver, je ne puis le savoir encore. Mais agir, agir, agir ! ô Lorenzo, le temps est venu. N'es-tu pas diffamé, traité de chien et de sans coeur? Si j'ai tenu en dépit de tout ma porte ouverte, ma main ouverte, mon coeur ouvert, parle, et que je voie si je me suis trompé. Ne m'as-tu pas parlé d'un homme qui s'appelle aussi Lorenzo, et qui se cache derrière le Lorenzo que voilà? Cet homme n'aime-t-il pas sa patrie, n'est-il pas dévoué à ses amis ? Tu le disais, et je l'ai cru. Parle, parle, le temps est venu.

LORENZO. Si je ne suis pas tel que vous le désirez, que le soleil me tombe sur la tête.

PHILIPPE. Ami, rire d'un vieillard désespéré, cela porte malheur; si tu dis vrai, à l'action ! j'ai de toi des promesses qui engageraient Dieu luimême, et c'est sur ces promesses que je j'ai reçu. Le rôle que tu joues est un rôle de boue et de lèpre, tel que l'enfant prodigue ne l'aurait pas joué dans un jour de démence ; et cependant je t'ai reçu. Quand les pierres criaient à ton passage, quand chacun de tes pas faisait jaillir des mares de sang humain, je t'ai appelé du nom sacré d'ami ; je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t'aimer ; j'ai laissé l'ombre de ta mauvaise réputation passer sur mon honneur, et mes enfants ont douté de moi en trouvant sur ma main la trace hideuse du contact de la tienne. Sois honnête, car je l'ai été ; agis, car tu es jeune, et je suis vieux.

LORENZO. Pierre et Thomas sont en prison ; est-ce là tout?

PHILIPPE. ô Ciel et terre, oui ! C'est là tout. Presque rien, deux enfants de mes entrailles qui vont s'asseoir au banc des voleurs. Deux têtes que j'ai baisées autant de lois que j'ai de cheveux gris, et que je vais trouver demain matin clouées sur la porte de la forteresse ; oui, c'est là tout, rien de plus, en vérité.

LORENZO. Ne me parle pas sur ce ton ; je suis rongé d'une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante, (Il s'assoit près de Philippe. )

PHILIPPE. Que je laisse mourir mes enfants, cela est impossible, vois tu! on m'arracherait les bras et les jambes, que, comme le serpent, les morceaux mutilés de Philippe se rejoindraient encore et se lèveraient pour la vengeance. je connais si bien tout cela! Les Huit! un tribunal d'hommes de marbre ! une forêt de spectres, sur laquelle passe de temps en temps le vent lugubre du doute qui les agite pendant une minute, pour se résoudre en un mot sans appel. Un mot, un mot, à conscience! Ces hommes-là mangent, ils dorment, ils ont des femmes et des filles ! Ah ! qu'ils tuent et qu'ils égorgent; mais pas mes enfants, pas mes enfants !

LORENZO. Pierre est un homme ; il parlera, et il sera mis en liberté.

PHILIPPE. ô mon Pierre, mon premier né !

LORENZO. Rentrez chez vous, tenez-vous tranquille, ou faites mieux, quittez Florence. je vous réponds de tout, si vous quittez Florence.

PHILIPPE. Moi, un banni! moi dans un lit d'auberge à mon heure dernière! ô Dieu! tout cela pour une parole d'un Salviati !

LORENZO. Sachez-le, Salviati voulait séduire votre fille, mais non pas pour lui seul. Alexandre a un pied dans le lit de cet homme ; il y exerce le droit du seigneur sur la prostitution.

PHILIPPE. Et nous n'agirions pas ! ô Lorenzo, Lorenzo, tu es un homme ferme, toi ; parle-moi, je suis faible, et mon coeur est trop intéressé dans tout cela. je m'épuise, vois-tu ; j'ai trop réfléchi ici-bas ; j'ai trop tourné sur moi-même, comme un cheval de pressoir; je ne vaux plus rien pour la bataille. Dis-moi ce que tu penses, je le ferai.

LORENZ0. Rentrez chez vous, mon bon monsieur.

PHILIPPE. Voilà qui est certain, je vais aller chez les Pazzi; là sont cinquante,jeunes gens, tous déterminés. Ils ont juré d'agir ; je leur parlerai noblement, comme un Strozzi et comme un père, et ils m'entendront. Ce soir, j'inviterai à souper les quarante membres de ma famille ; je leur raconterai ce qui m'arrive. Nous verrons! nous verrons ! rien n'est encore fait. Que les Médicis prennent garde à eux ! Adieu, je vais chez les Pazzi ; aussi bien, j'y allais avec Pierre, quand on l'a arrêté.

LORENZO. Il y a plusieurs démons, Philippe ; celui qui te tente en ce moment n'est pas le moins à craindre de tous.

PHILIPPE. Que veux-tu dire ?

LORENZO. Prends-y garde ; c'est un démon plus beau que Gabriel : la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent

l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide, que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde ! une lois, dans ma vie,je l'ai vu traverser les cieux. j'étais courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère. Que je l'aie écouté ou non, n'en parlons pas.

PHILIPPE. Je ne te comprends qu'avec peine, et je ne sais pourquoi j'ai peur de te comprendre.

LORENZO. N'avez-vous dans la tête que cela : délivrer vos fils ? Mettez la main sur la conscience ; quelque autre pensée plus vaste, plus terrible, ne vous entraîne-t-elle pas comme un chariot étourdissant au milieu de cette jeunesse?

PHILIPPE. Eh bien! oui, que l'injustice faite à ma famille soit le signal de la liberté. Pour moi, et pour tous, j'irai !

LORENZO. Prends garde à toi, Philippe, tu as pensé au bonheur de l'humanité.

PHILIPPE. Que veut dire ceci? Es-tu dedans comme dehors une vapeur infecte? Toi qui m'as parlé d'une liqueur précieuse dont tu étais le flacon, est-ce là ce que tu renfermes?

LORENZO. Je suis en effet précieux pour vous, car je tuerai Alexandre.

PHILIPPE. Toi ?

LORENZO. Moi, demain ou après-demain. Rentrez chez vous, tâchez de délivrer vos enfants ; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une légère punition; je sais pertinemment qu'il n'y a pas d'autres dangers pour eux, et je vous répète que d'ici à quelques jours il n'y aura pas plus d'Alexandre de Médicis à Florence qu'il n'y a de soleil à minuit.

PHILIPPE. Quand cela serait vrai, pourquoi aurais-je tort de penser à la liberté? Ne viendra-t-elle pas quand tu auras fait ton coup, si tu le fais?

LORENZO. Philippe, Philippe, prends garde à toi. Tu as soixante ans de vertu sur ta tête grise ; c'est un enjeu trop cher pour le jouer aux dés.

PHILIPPE. Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse entendre, parle; tu m'irrites singulièrement.

LORENZO. Tel que tu me vois, Philippe, j'ai été honnête. j'ai cru à la vertu, à la grandeur humaine, comme un martyr croit à son dieu. J'ai Versé plus de larmes sur la pauvre Italie, que Niohé sur ses filles.

PHILIPPE. Eh bien, Lorenzo ?

LORENZO. Ma jeunesse a été pure comme l'or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s'est amoncelée dans ma poitrine, et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j'étais assis dans les ruines du Colisée antique, je ne sais pourquoi je me levai, je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu'un des tyrans de la patrie mourrait de ma main. j'étais un étudiant paisible, je ne m'occupais alors que des arts et des sciences, et il m'est impossible de dire comment cet étrange serment s'est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu'on éprouve quand on devient amoureux.

PHILIPPE. J'ai toujours eu confiance en toi, et cependant je crois rêver.

LORENZO. Et moi aussi, j'étais heureux alors ; j'avais le coeur et les mains tranquilles ; mon nom m'appelait au trône, et je n'avais qu'à laisser le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi toutes les espérances humaines. Les hommes ne m'avaient fait ni bien ni mal ; mais j'étais bon, et, pour mon malheur éternel, j'ai voulu être grand. Il faut que je l'avoue ; si la Providence m'a poussé à la résolution de tuer un tyran, quel qu'il fût, l'orgueil m'y a poussé aussi. Que te dirais-je de plus? Tous les Césars du monde me faisaient penser à Brutus.

PHILIPPE. L'orgueil de la vertu est un noble orgueil. Pourquoi t'en défendrais-tu ?

LORENZO. Tu ne sauras jamais, à moins d'être fou, de quelle nature est la pensée qui m'a travaillé. Pour comprendre l'exaltation fiévreuse qui a enfanté en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau et mes entrailles fussent à nu sous un scalpel. Une statue qui descendrait de son piédestal pour marcher parmi les hommes sur la place publique serait peut-être semblable à ce que j'ai été le jour où j'ai commencé à vivre avec cette idée : il faut que je sois un Brutus.

PHILIPPE. Tu m'étonnes de plus en plus.

LORENZO, J'ai voulu d'abord tuer Clément VII ; je n'ai pas pu le faire

parce qu'on m'a banni de Rome avant le temps. j'ai recommencé mon ouvrage avec Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours aucun homme, je travaillais pour l'humanité ; mais mon orgueil restait solitaire au milieu de tous mes rêves philanthropiques. Il fallait donc entamer par la ruse un combat singulier avec mon ennemi. je ne voulais pas soulever les masses, ni conquérir la gloire bavarde d'un paralytique comme Cicéron ; je voulais arriver à l'homme, me prendre corps à Corps avec la tyrannie vivante, la tuer, et après cela porter mon épée sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d'Alexandre monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée.

PHILIPPE. Quelle tête de fer as-tu, ami ! quelle tête de fer !

LORENZO. La tâche que je m'imposais était rude avec Alexandre. Florence était, comme aujourd'hui, noyée de vin et de sang. L'empereur et le pape avaient fait un duc d'un garçon boucher. Pour plaire à mon cousin, il fallait arriver à lui porté par les larmes des familles ( pour devenir son ami, et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses tous les restes de ses orgies. j'étais pur comme un lis, et cependant je n'ai pas reculé devant cette tâche. Ce que je suis devenu à cause de cela, n'en parlons pas. Tu dois comprendre ce que j'ai souffert, et il y a des blessures dont on ne lève pas l'appareil impunément, je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d'opprobre ; qu'importe ? Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

PHILIPPE. Tu baisses la tête ; tes yeux sont humides.

LORENZO. Non, je ne rougis point; les masques de plâtre n'ont point de rougeur au service de la honte. j'ai fait ce que j'ai fait. Tu sauras seulement que j'ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra bientôt dans un certain lieu d'où il ne sortira pas debout. je suis au terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage, quand le bouvier l'abat sur l'herbe, n'est pas entouré de plus de filets, de plus de noeuds coulants que je n'en ai tissus autour de mon bâtard. Ce coeur, jusque auquel une armée ne serait pas parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main ; je n'ai qu'à laisser tomber mon stylet pour qu'il y entre. Tout sera fait. Maintenant, sais-tu ce qui m'arrive, et ce dont je veux t'avertir ?

PHILIPPE. Tu es notre Brutus, si tu dis vrai.

LORENZO. Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe; je me suis souvenu du bâton d'or couvert d'écorce. Maintenant, je connais les hommes, et je te conseille de ne pas t'en mêler..."

 

Les Comédies constituent le domaine de prédilection de Musset, il y peut dérouler toutes les facettes de l'amour, sentiments à peine éclos ou passion vibrante, caprice ou douleur, l'amour est ici spontané, rêve et réalité s'équilibrent avec subtilité, le badinage jamais très loin du tragique, opposant des personnalités grotesques à des personnages attentifs aux problèmes du coeur, Musset nous donne parfois l'impression de vivre en pleine incohérence. Une véritable intensité dramatique, librement écrite et exprimée, parcourt "On ne badine avec l'amour" (1834), - Rosette, la paysanne, succombe victime innocente des jeux amour-orgueil qu'entretiennent Perdican et Camille, -, et "Les Caprices de Marianne" (1833) - Coelio succombera d'amour pour Marianne suite à l'intervention de son ambigu ami, Octave....