Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881) - Léon Tolstoï (1828-1910) - Nikolaï Semenovitch Leskov (1831-1895) - Nikolaï Tchernychevski (1828-1899) - Dmitri Pisarev (1840-1868) - Mikhaïl Bakounine (1814-1876) - Pierre Alekseïevitch Kropotkine (1842-1921)   ...

Last Update : 31/11/2016

Alexandre II accède au trône en 1855 alors que les défaites de la guerre de Crimée révèlent le retard économique de la Russie. Il amorce le passage à un régime moderne de liberté individuelle et d'égalité civile avec notamment le "statut des paysans libérés du servage", mais meurt victime d'un attentat en 1881 fomenté par l'association populiste "Liberté du peuple". Alexandre III, qui lui succède, prend le contre-pied des réformes d'Alexandre II. Mais la famine de 1891-1892 révèle la vulnérabilité de la condition paysanne et pousse à la radicalisation de l'opposition libérale et révolutionnaire. C'est que face aux élites cultivées, le pouvoir se fait de plus en plus autoritaire. Mais cette intelligentsia, qui ne s'exprime qu'au travers de la littérature, se divise en deux tendances contradictoires, le libéral athée acquis à une Russie européanisé et la slavophile, traditionaliste, qui cherche dans la masse paysanne les sources spirituelles de la Russie.

Inspirée par la littérature occidentale, la littérature russe, particulièrement le roman, est alors engagée dans son fameux siècle d'or et,  depuis Pouchkine (1799-1837), prend conscience de ses aspirations spécifiquement russes : c'est Pouchkine qui invente le "héros toujours en trop" qui va s'imposer dans la littérature russe de la première moitié du XIXe siècle. Celle-ci s'engage par la suite sur le chemin des grandes interrogations sociales et métaphysiques, et entend agir sur la vie : Gogol (1809-1852), Gontcharov (1812-1891), Tourguéniev (1818-1883), Dostoïevski (1821-1881), Leskov (1831-1895), Saltykov-Chtchédrine (1826-1889), Tolstoï (1828-1910). 

(Ilia Efimovich Repin - 1885-1886 Aleksander III receiving rural district elders in the yard of Petrovsky Palace in Moscow - Tretyakov Gallery - Moscow  (Russian Federation - Moscow)

 

 (Ilia Efimovich Repin, 1879-1885, Refusal of the Confession - Vladimir Yegorovich Makovsky, 1872-1873 - Vladimir Yegorovich Makovsky, 1875)

La Russie de cette fin du XIe siècle va connaître une brutale évolution de sa pensée qui la mènera à sa révolution décisive de 1917. Alors que l'Occident s'est préparé progressivement au règne de l'individu et des idéaux démocratiques, depuis la Renaissance, pourrions-nous dire, la Russie d'alors semble atteinte d'un "déficit de civilisation". Un Tourgueniev (1818-1883) exprime avec amertume sa conscience d'un retard immense de la Russie et de la nécessité pour elle de s'inspirer des modèles occidentaux. Cette attitude devient minoritaire en cette fin du XIXe siècle : beaucoup parmi les progressistes et les populistes se félicitent que la Russie n'ait pas connu la corruption d'un développement capitaliste et ainsi la perte de son âme. Danilevski (1822-1885), dans "La Russie et l'Europe" exalte l'identité culturelle russe et slave, rejetant l'idée selon laquelle il existerait des lois universelles d'évolution des sociétés. Nikolaï Tchernychevski (1828-1899), éditeur de la très influente revue "Le Contemporain", acclimate en Russie la croyance dans les vertus du "progrès". Plus radicalement qu'en Occident, la notion de "progrès" devient un principe de lutte contre l'ordre établi. 

 

Au début des années 1860, les nihilistes aspirent à reconstruire la société sur une base à la fois scientifique et individualiste. Mais cette réaction puissante et passionnée n'est pas un combat contre le despotisme politique, ce qui est visé, c'est "le despotisme moral pesant sur la vie intime des individus".  "Que faire?" demandait  Tchernychevski en 1863.  Pour les nihilistes, dont le chef de file est Dmitri Pisarev (1840-1868), il faut attaquer sans délai les valeurs qui cimentent l'ordre social et refuser toute sujétion. Tourgueniev, au travers du personnage de Bazarov dans "Pères et fils" (1862), décrit ce sentiment de révolte, essentiellement individualiste, revendiquant les jouissances dont disposent chacun. Les nihilistes ne s'embarrassent pas de morale provisoire et leur foi dans les vertus émancipatrices de la science les conduit à un rejet catégorique de tout ce que celle-ci ne fonde pas. En tant que mouvement, le nihilisme n'est pas compatible avec la réalité russe, son individualisme trop étroit. Mais il va subsister au travers, par exemple, de l'activisme anarchiste de cette fin de siècle. Mikhaïl Bakounine (1814-1876) ne croit pas en l'hypothétique fécondation de la société par l'intelligentsia, mais va davantage privilégier la rébellion des masses qu'il sent alors sourdre. Le véritable théoricien de l'anarchisme russe, Pierre Alekseïevitch Kropotkine (1842-1921) développe une doctrine à mi-chemin du nihilisme et du populisme. Du nihilisme, il partage le scientisme et l'approche naturaliste de la société, mais entend enraciner dans cette nature des valeurs de solidarité et de coopération.

Pierre Alekseïevitch Kropotkine (1842-1921)

On sait que l'anarchisme en tant que doctrine philosophique appartient essentiellement à l'histoire de l'hégélianisme, puisqu'en effet pour Hegel, la réalité objective est  issue de l'esprit, et que cet Esprit hégélien se réalise irrémédiablement grâce à la prise de conscience des esprits finis. C'est avec Kropotkine que l'anarchisme militant se manifeste que vers la fin du XIXe siècle, défendant un anarchisme libertaire, qui ne peut être atteint que par le moyen du collectivisme, par l'abolition de toutes les formes de gouvernement et la libre fédération des groupes de producteurs et de consommateurs. Il quitte l'armée lors de l'insurrection polonaise de 1863, parcourt la Sibérie et la Mandchourie, lit Proudhon et Herzen, adhère à la Ire Internationale après un séjour en Suisse (1872), se lie d'amitié avec Élisée Reclus et défend une "propagande par le fait" : "La révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite [...], tout est bon pour nous, qui n'est pas la légalité" (Le Révolté, 1880 ). De nombreuses fois interné, puis évadé, Kropotkine vécut en proscrit en Suisse, en France, où il fut condamné à cinq ans de prison, annonçant la révolution sociale dans un proche avenir. Mais il admet en 1891 qu’ "un édifice basé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosifs",  il préconise "des unions monstres, englobant les millions de prolétaires contre les milliers et les millions d’or des exploiteurs" et a pu apparaître comme un des précurseurs du syndicalisme révolutionnaire. En 1917, après la révolution de Février, il retournera en Russie et critiquera la personnalité de Lénine et la dérive dictatoriale du pouvoir : son enterrement sera, en 1921, la dernière manifestation libertaire de masse sous un gouvernement bolchevique.. Il a écrit "Paroles d'un révolté" (1885), "la Conquête du pain" (1888), "la Grande Révolution 1789-1793" (1893).

 

Le populisme prend la relève du nihilisme et, avec ses maîtres à penser que sont Petr Lavrovitch Lavrov (1823-1900) et Nikolaï Konstantinovitch Mikhaïlovski (1842-1904), va exercer une influence très importantes. Ils entendent enraciner dans la tradition communautaire paysanne, un socialisme rural, qu'il solidifie par sa confiance dans le rôle éducatif et moral de l'intelligentsia. Devant l'échec de leurs premières tentatives (1874), les populistes de "Terre et Liberté" (Zemljia i Volja) vont se scinder en deux groupes : le premier, la "Volonté du peuple" (Narodnaia Volja), regroupe les terroristes, le second, le "Partage noir" (Tchnerny Peredel), rassemble ceux qui privilégient l'agitation politique. La "Volonté du peuple" sera responsable de nombreux attentats : l'exécution, en 1882, du tsar Alexandre II marque à la fois l'apogée et la fin de cette organisation. Face aux poussées du panslavisme et de la montée en puissance du marxisme, le populisme s'étiolera dans les années 1880. Petr Lavrovitch Lavrov (1823-1900), déporté, adressera à la revue Nedelja (La Semaine) ses célèbres "Lettres historiques" (1868-1869) sous le pseudonyme de Mitov et peut être considéré comme un des penseurs du mouvement révolutionnaire russe. Il s'enfuira en France et participera activement à la Commune de Paris.

 

L'ascension du marxisme en Russie est incontestable dès la fin des années 1880 et elle s'accompagne d'une rapide prise d'influence politique et sociale. "Le Capital" fut traduit dès 1872 et trouva un premier relais chez les populistes. Mais ceux-ci déchantèrent rapidement, la thèse de l'inéluctabilité du passage par une phase de développement capitaliste et le caractère incontournable de la lutte des classes remettent en cause la naïveté de leur doctrine. Dans le courant des années 1880-1890, les marxistes gagnent en influence et finirent par remporter la victoire idéologique. Askelrod (1850-1928), Plekhanov (1856-1918), Tougan-Baranovski (1865-1919), Strouve (1870-1944), Oulianov, dit Lénine (1870-1924) opposent aux populistes une vision froide, anti subjectiviste de l'évolution sociale. Certes, à la fin des années 1890, les marxistes se scindent en deux tendances, les "révisionnistes", qui avec Bernstein tentent une réconciliation de la philosophie marxiste et du kantisme, que soutient principalement Bogdanov (1873-1928); les "orthodoxes", représentés par Plekhanov et surtout Lénine. 

Nikolai Makovsky - 1873 Moscow


Fédor Dostoïevski (1821-1881)

 Nous savons que Dostoïevski construit ses intrigues en partant de faits divers, le plus souvent contemporains (la déchéance de la noblesse, la puissance de l'argent, l'alcoolisme, la prostitution, le mouvement révolutionnaire), saisit ses personnages tels quels, avec leurs hésitations ou leurs excès, leurs contradictions, leurs rêves, leurs actes inexpliqués, mais l'énigme est métaphysique. En fond, une même question revient sans cesse, sous différentes natures selon la trame du récit, l'homme et Dieu; Dieu et le mal; l'homme, la liberté et Dieu. Quel est le sens de l'existence dans un monde envahi par le mal, la souffrance, la brutalité? On a pu dire que Dostoïevski personnifie en ce sens l'âme russe : bien que, pour tout individu, la raison ne connaisse jamais pleinement le repos, qu'une inquiétude latente soit toujours présente, le sentiment religieux et la foi dans le destin du peuple russe reste une profonde certitude, ancrée au profond de l'être, tant individuel que collectif. Et plus encore, Dostoïevski a appris que le salut pouvait venir des humbles et des criminels. Et toute son oeuvre oscillera entre l'orgueil et l'humiliation, entre l'exaltation et le désespoir. 

 

Né à Moscou, second fils d'un médecin-major et d'une mère profondément chrétienne, Dostoïevski vécut surtout à Saint-Pétersbourg. Sa mère meurt en 1837, emportée par la phtisie et le père sombre dans l'alcool, et confie, pour s'en décharger, son fils à l'école des Ingénieurs militaires de Saint-Pétersbourg. Dostoïevski ne reçut pas de formation universitaire, il ne fut pas, comme Tolstoï, un seigneur dans son domaine, mais un écrivain qui se forma lui-même (Schiller, Hoffmann, Hugo, le Faust de Goethe, et bientôt les romanciers Walter Scott, Balzac, Soulié, Eugène Sue, George Sand) et dut vivre de sa plume, écrire dans l'angoisse et la maladie. Sa névropathie précoce le plonge parfois dans une sorte d'extase où se révèle, par-delà le bien et le mal, l'existence d'un monde suprarationnel. Il garda de son éducation familiale un amour ardent du Christ, qui le porta à s'intéresser aux humbles et aux idées de réforme sociale; mais la part qu'il prit aux réunions du cercle fouriériste de Pétrachevski lui valut dix ans de mise au ban de la société, quatre au bagne d'Omsk et six de service militaire en Asie centrale. En 1854, Dostoïevski quitte le bagne et est incorporé comme simple soldat dans un régiment sibérien à Semipalatinsk. Un an après, il est promu officier, et sa vie devient enfin supportable. Après la mort de sa première femme, Marie Dmitrievna, une jeune veuve misérable et irritable, il épouse Anne Grigorievna qui sut en tout le soutenir. Il se remet à écrire avec passion et publie les "Souvenirs de la maison des morts" (1861-1862) puis ses chefs-d'œuvre : "Mémoires écrits dans un souterrain" (1864), "Crime et Châtiment" (1866),"le Joueur" (1866), "l'Idiot", "l'Éternel Mari", "les Possédés", "Journal d'un écrivain", "l'Adolescent". Peu à peu, le succès arrive, les éditions de ses ouvrages se multiplient et son influence grandit à travers toute la Russie.

Le grand événement de sa vie, décisif pour la pensée politique et religieuse de Dostoïevski, dit-on, fut un séjour en Occident de 1867 à 1871. Le 15 avril 1867, après avoir livré in-extremis "Le Joueur (Igrok)", et pour fuir les créanciers,  Dostoïevski et Anne Grigorievna  prirent le train pour Berlin, Dresde, Genève, Florence... Ils vivront ainsi à l'étranger la guerre franco-prussienne, la Commune de Paris et ne regagneront Saint-Pétersbourg qu'en juillet 1871. Ce qu'il vécut le conforta sa volonté d'exalter la Russie et le "Christ russe", contre le reste du monde. Et toute sa vie oscillera désormais entre exaltation et désillusion... Terrassé par ses crises d'épilepsie, il ne connut la gloire que dans sa dernière année, mais la postérité l'a placé au rang des plus grands génies de la littérature universelle. 

 

1846 - Les Pauvres gens (Бедные люди) 

Dostoïevski décrit lui-même la genèse de ce roman épistolaire, première oeuvre qu'il a publiée et qui lui donne immédiatement la notoriété : "La fumée sortait des naseaux des chevaux, des colonnes de fumée montaient des toits des deux rives et il semblait que de nouveaux édifices surgissaient au-dessus des anciens, qu'une nouvelle ville se bâtissait dans l'air... Il me semblait que toute cette ville, avec tous ses habitants, puissants et faibles, avec toutes leurs habitations, asiles de mendiants ou palais dorés, ressemblait en cette heure de crépuscule à une rêverie fantastique, enchantée, qui disparaîtrait et se dissiperait en fumée montant vers le ciel sombre. Je me suis mis à regarder et je vis soudain des figures étranges. C'étaient des figures étranges, bizarres, tout à fait prosaïques, qui n'avaient rien de Don Carlos ni de Posa, rien que de simples conseillers titulaires, mais en même temps des conseillers titulaires fantastiques. Quelqu'un grimaçait devant moi, en se dissimulant derrière cette foule fantastique et tirait des ficelles, des ressorts. Les poupées se mouvaient, et il riait, il riait! C'est alors que m'apparut une autre histoire, dans quelque coin sombre, un cœur de conseiller titulaire, honnête et pur, candide et dévoué à ses chefs, et, avec lui, une jeune fille, offensée et triste, et leur émouvante histoire me déchira le cœur." Ici, les personnages minés par la misère matérielle tentent de s'entraider, en dépit de toutes les difficultés ...

 

1847 - La logeuse  (Хозяйка) 

Nouvelle - "Ordynov est un jeune homme très instruit, détaché de la société, enfermé dans le monde imaginaire de sa pensée et de ses rêves. Il est occupé à écrire une histoire de l'Église. C'est, en outre, un exalté, qui a parfois des crises d'épilepsie (maladie dont Dostoïevski était atteint). Être solitaire, plein de passions refoulées qui n'attendent que le moment de jaillir de son cœur, Ordynov s'éprend de la belle logeuse, dont il ne sait si elle est la fille ou la femme d'un vieillard énigmatique, une espèce de devin qui prédit le sort aux hommes et qui est lui-même sujet à l'épilepsie... Tout le récit se déroule dans une atmosphère onirique, où le héros peut à peine distinguer ses rêves du monde réel." 

"Ordynov se décidait enfin à changer de logement. Sa logeuse, une femme âgée, très pauvre, veuve d’un fonctionnaire, avait dû, pour des raisons imprévues, quitter Saint-Pétersbourg et aller vivre chez des parents, dans un petit village, sans même attendre le premier du mois, date à laquelle expirait sa location. Le jeune homme, qui restait jusqu’au bout du terme, payé d’avance, songeait avec regret à ce logis qu’il allait devoir abandonner, et il en était triste. Cependant il était pauvre et son logement était cher. Le lendemain, après le départ de sa logeuse, il se coiffa de son bonnet et sortit regarder dans les petites ruelles de Pétersbourg les écriteaux collés aux portes cochères des maisons, s’arrêtant de préférence devant les immeubles les plus sombres et les plus populeux où il avait plus de chance de trouver la chambre qui lui convenait, chez de pauvres locataires.

Il y avait déjà un bon moment qu’il était absorbé dans sa recherche, quand, peu à peu, il se sentit envahi par des sensations neuves, presque inconnues. D’abord distraitement, négligemment, ensuite avec une vive attention, il regarda autour de lui. La foule et la vie de la rue, le bruit, le mouvement, la nouveauté des choses, toute cette activité, ce train-train de la vie courante qui ennuie depuis longtemps le Pétersbourgeois affairé, surmené, qui, toute sa vie, cherche en vain, et avec une dépense énorme d’énergie, la possibilité de trouver le calme, le repos dans un nid chaud acquis par son travail, son service ou d’autres moyens – toute cette prose, terre à terre, éveillait en Ordynov, au contraire, une sensation douce, joyeuse, presque enthousiaste. Ses joues pâles se couvrirent d’un léger incarnat,ses yeux brillèrent d’une nouvelle espérance, et, avec avidité, à larges bouffées, il aspira l’air froid et frais. Il se sentait extraordinairement léger...."

 

1848 - Un cœur faible  (Слабое сердце) 

Nouvelle - "Le héros principal est un petit scribe, Vassia, jeune homme plein de qualités, de bonté et d'amour. Ce jeune homme modeste est content de son sort, quoiqu'il ne reçoive que vingt-cinq roubles par mois. Son chef, Julian Mastakovitch, l'exploite en lui donnant du travail supplémentaire non payé durant quatre mois. Mais Vassia le fait avec zèle, et lorsque le chef le gratifie de cinquante roubles, l'âme candide de Vassia déborde de reconnaissance. Il est heureux, car il possède un ami qui lui est cher, Arcade, il s'est fiancé à une jeune fille adorable, il jouit de la faveur de son chef. Mais ce «coeur faible» ne peut supporter la plénitude de son bonheur. Il a négligé son travail supplémentaire, en passant tout son temps libre chez sa fiancée: il se sent fautif envers son chef qu'il ne pourra arriver à satisfaire, grossit démesurément sa faute, se sent criminel par insubordination. Et voici que la folie, peu à peu, s'empare de lui..."

 

1861 - Humiliés et offensés  (Униженные и оскорбленные) 

Dostoïevski a 40 ans lorsqu'il écrit Humiliés et Offensés, peu après son retour d'exil en Sibérie, c'est encore une oeuvre de jeunesse.

"Vania, le narrateur, est écrivain de son état. Il recueille Nelly une jeune orpheline dont la mère est morte dans le dénuement et et qui a été reniée par son père. Bien qu'amoureux de Natacha, Vania se sacrifie au profit d'Aliocha, jeune homme faible et influençable dont Natacha est éprise. Entre ces deux histoires, le parfait scélérat - le prince Valkovski, père d'Aliocha, cause des malheurs au long de ce récit.

Si Dostoïevski, admirateur des livres d'Eugène Sue, use des procédés classiques du roman-feuilleton - mélodrame sentimental et drame social, scènes à effet rythmant le cours de l'histoire, il va au delà, et les caractères dépeints, notamment ceux de Nelly et du narrateur sont remarquables. Dostoïevski puise dans son expérience personnelle pour décrire Vania". 

"L’an dernier, le 22 mars au soir, il m’arriva une aventure des plus étranges. Tout le jour, j’avais parcouru la ville à la recherche

d’un appartement. L’ancien était très humide et à cette époque déjà j’avais une mauvaise toux. Je voulais déménager dès l’automne, mais j’avais traîné jusqu’au printemps. De toute la journée, je n’avais rien pu trouver de convenable. Premièrement, je voulais un appartement indépendant, non sous-loué ; et, deuxièmement, je me serais contenté d’une chambre, mais il fallait absolument qu’elle fût grande, et bien entendu en même temps le meilleur marché possible. J’ai remarqué que dans un appartement exigu les pensées même se trouvent à l’étroit. En méditant mes futures nouvelles, j’ai toujours aimé à aller et venir dans ma chambre. À propos : il m’a toujours été plus agréable de réfléchir à mes oeuvres et de rêver à la façon dont je les composerais que de les écrire et vraiment, ce n’est pas par paresse. D’où cela vient-il donc ? 

Le matin déjà, je n’étais pas dans mon assiette et vers le coucher du soleil je commençai même à me sentir très mal ; je fus pris d’une sorte de fièvre. De plus, j’étais resté sur mes jambes toute la journée et j’étais fatigué. Sur le soir, juste avant le crépuscule, je passai par l’avenue de l’Ascension. J’aime le soleil de mars à Pétersbourg, surtout le coucher du soleil, quand la journée est froide et claire, bien sûr. Toute la rue est brusquement éclairée, inondée d’une lumière éclatante. Toutes les maisons semblent se mettre à étinceler soudainement. Leurs teintes grises, jaunes, vert sale, perdent en un clin d’oeil leur aspect rébarbatif ; c’est comme si l’âme s’illuminait, comme si l’on était saisi d’un frisson, ou si quelqu’un vous poussait du coude. Un regard nouveau, de nouvelles pensées… C’est étonnant ce que peut faire un rayon de soleil dans l’âme d’un homme !

Mais le rayon de soleil avait disparu ; le froid se faisait plus vif et commençait à vous picoter le nez ; l’obscurité s’épaississait ; le gaz brillait dans les magasins et les boutiques. Arrivé à la hauteur de la confiserie Müller, je m’arrêtai soudain comme cloué au sol et me mis à regarder l’autre côté de la rue, comme si je pressentais qu’il allait m’arriver tout de suite quelque chose d’extraordinaire ; et, à cet instant précis, du côté opposé, j’aperçus un vieillard et son chien. Je me souviens très bien que mon coeur se serra sous le coup d’une sensation des plus désagréables, et que je ne pus moi-même éclaircir de quelle nature était cette sensation.

Je ne suis pas un mystique ; je ne crois presque pas aux pressentiments et aux divinations ; cependant il m’est arrivé dans ma vie, comme à tout le monde peut-être, plusieurs aventures assez inexplicables. Par exemple, quand ce ne serait que ce vieillard : pourquoi, lorsque je le rencontrai alors, ai-je senti immédiatement que ce même soir il m’adviendrait quelque chose qui ne serait pas tout à fait courant ? D’ailleurs, j’étais malade ; et les impressions maladives sont presque toujours trompeuses.

D’un pas lent et incertain, avançant les jambes comme des baguettes, presque sans les plier, le dos arrondi et frappant légèrement de sa canne les dalles du trottoir, le vieux approchait de la confiserie. De ma vie, je n’avais aperçu silhouette si extravagante et si singulière...."

 

1862 - Souvenirs de la maison des morts (Записки из Мёртвого дома)

La maison des morts, c'est le bagne de Sibérie où Dostoïevski a purgé comme condamné politique une peine de quatre années de travaux forcés et de six ans de «service militaire». On cherchera en vain dans ce roman écrit quelques années plus tard, une trace de révolte, de plainte ou de reproche à l'égard de ses bourreaux. Dostoïevski découvre dans cet enfer le peuple russe et le cœur à nu des hommes, dépouillés de leurs conventions sociales : "Frère, sur cette terre, il y a beaucoup et beaucoup de braves gens... Même au bagne... j'ai distingué des hommes... Quelle joie de découvrir l'or sous la grossière écorce ! Et non pas un ni deux, mais un bon nombre... J'ai vécu de leur vie... Combien d'histoires... de toute cette vie de traîne-misère de notre commun peuple ! Il y aurait de quoi remplir des volumes. Quel peuple admirable ! Je n'ai pas perdu mon temps : j'ai connu le peuple russe." (lettre à Mikhaïl, 22 février 1854). 

"..Presque tous les forçats rêvaient à haute voix ou déliraient pendant leur sommeil ; les injures, les mots d’argot, les couteaux, les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. « Nous sommes des gens broyés, disaient-ils, nous n’avons plus d’entrailles, c’est pourquoi nous crions la nuit. » 

Les travaux forcés dans notre forteresse n’étaient pas une occupation, mais une obligation : les détenus accomplissaient leur tâche ou travaillaient le nombre d’heures fixé par la loi, puis retournaient à la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur en haine. Si le détenu n’avait pas un travail personnel auquel il se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait impossible de supporter sa réclusion. De quelle façon ces gens, tous d’une nature fortement trempée, qui avaient largement vécu et désiraient vivre encore, qui avaient été réunis contre leur volonté, après que la société les avait rejetés, auraient-ils pu vivre d’une façon normale et naturelle ? 

Grâce à la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont le détenu n’aurait jamais même conscience, se développeraient en lui. 

L’homme ne peut exister sans travail, sans propriété légale et normale ; hors de ces conditions il se pervertit et se change en bête fauve. Aussi chaque forçat, par une exigence toute naturelle et par instinct de conservation, avait-il chez nous un métier, une occupation quelconque. Les longues journées d’été étaient prises presque tout entières par les travaux forcés ; la nuit était si courte qu’on avait juste le temps de dormir. Il n’en était pas de même en hiver ; suivant le règlement, les détenus devaient être renfermés dans la caserne, à la tombée de la nuit. Que faire pendant les longues et tristes soirées, sinon travailler ? Aussi chaque caserne, bien que fermée aux verrous, prenait-elle l’apparence d’un vaste atelier. ..."

 

1864 - Carnets du sous-sol (Записки из подполья)

Apologie et confession d'un officier municipal misanthrope et amer vivant seul à Saint-Pétersbourg, conscience perturbée qui s'échappe d'une faille dans le plancher de la société russe.  A l'instar du monde, le mouvement de sa parole, inquiet, exalté, jamais ne s'arrête. Cet homme, érudit mais profondément dépourvu d'illusions,  parle de lui et dit la haine, la solitude, l'humiliation. 

1866 - Le Joueur  (Игрок)

"Dans une ville d'eau imaginaire, Alexis Ivanovitch est employé dans la maison d'un général russe endetté auprès de son entourage. Paulina, pupille du général, demande à Alexis de jouer à la roulette pour elle, son rang lui interdisant les jeux de hasard. Elle a besoin d'argent mais ne dit pas pourquoi à Alexis, amoureux d'elle. Le général a également besoin d'argent, il attend la mort d'une tante et l'héritage, condition pour pouvoir épouser Blanche de Comminges, une femme beaucoup plus jeune que lui. Mais, voilà, la tante découvre le jeu de la roulette. Alexis Ivanovitch; lui, va jouer d’abord pour gagner, puis pour étonner, enfin pour espérer. Il n’a pas misé seulement de l’argent mais sa vie elle-même. Ce récit suit comme une ombre la vie de Dostoïevski, durant quinze ans, à Moscou et à Baden-Baden où il se ruina au jeu. Jouer, c’est tenter le diable, c’est aussi tenter Dieu...." 

"...Notre général s’approcha solennellement de la table. Les laquais se précipitèrent pour lui donner une chaise; mais il négligea de les voir. Il prit trois cents francs en or dans sa bourse, les posa sur le noir et gagna. Il fit paroli; le noir sortit de nouveau. Mais, au troisième coup, le rouge sortit, et il perdit douze cents francs d’un coup. Il s’en alla avec un sourire et tint bon. – Je dois dire que, devant moi, un Français gagna et perdit gaiement trente mille francs. Un gentleman doit tout perdre sans agitation; l’argent lui est si inférieur qu’il ne peut s’en apercevoir. De plus, il est très aristocratique de ne pas remarquer combien tout cet entourage est vulgaire et crapuleux. Il serait pourtant tout aussi aristocratique de le remarquer et de l’examiner avec une lorgnette; le tout à titre de distraction. La vie est-elle autre chose que l’amusement des gentlemen? Le gentleman ne vit que pour observer la foule. La trop regarder pourtant ne convient pas. C’est un spectacle qui ne mérite pas une grande attention. Eh! quel spectacle mérite l’attention des gentlemen? Seulement, je parle pour les gentlemen, car, personnellement, j’estime que tout cela vaut un examen attentif, non seulement pour l’observateur, mais aussi pour les acteurs de ce petit drame, pour ceux qui, franchement et simplement, se mêlent à toute cette canaille. Mais mes convictions personnelles n’ont que faire ici. J’ai dit par conscience ce qu’il en était; voilà l’important. Depuis quelque temps, il m’est très désagréable de conformer mes actions et mes pensées aux règles de morale. Je suis une autre direction... 

La canaille jouait en canaille. Je ne suis pas loin de croire que ce prétendu jeu cache de simples vols. Les croupiers, au bout des tables, vérifient les mises et font les comptes. Voilà encore de la canaille! des Français pour la plupart. Si je note ces observations, ce n’est pas pour décrire la roulette, c’est pour moi-même, pour me tracer une ligne de conduite. Il n’est pas rare, il est très commun, veux-je dire, qu’une main s’étende à travers la table et prenne ce que vous avez gagné. Une discussion s’élève, on crie, et, je vous prie, le moyen de prouver à qui appartient la mise? 

D’abord, tout cela était pour moi de l’hébreu. Je comprenais seulement qu’on pontait sur des chiffres, sur pair et impair et sur des couleurs. Je me décidai à ne risquer ce soir-là que deux cents des florins de Paulina. 

La pensée que je débutais par jouer pour un autre me troublait. C’était une sensation très désagréable. Je voulais en finir tout de suite. Il me semblait qu’en jouant pour Paulina je ruinais mes propres chances. Il suffit donc de toucher à une table de jeu pour devenir superstitieux! Je déposai cinquante florins sur pair. La roue tourna et le chiffre treize sortit. Maladivement, pour en finir plus vite, je mis encore cinquante florins sur le rouge. Le rouge sortit. Je laissai les cent florins sur le rouge, qui sortit encore. Je laissai le tout et je gagnai derechef. Je mis deux cents florins sur la douzaine du milieu, sans savoir ce que cela pourrait me donner. On me paya deux fois ma mise. Je gagnai donc sept cents florins. J’étais en proie à d’étranges sentiments. Plus je gagnais, plus j’avais hâte de m’en aller. Il me semblait que je n’aurais pas joué ainsi pour moi. ..."

 

"La souffrance et la douleur sont toujours le corollaire d'une conscience large et d'un coeur profond, les vrais grands hommes doivent éprouver une immense tristesse sur terre..", écrit  Dostoïevski dans "Crime et châtiment" : ce roman, un des plus importants du XIXe siècle, ne vaut pas pour son intrigue mais pour les révélations de l'âme qu'elle suscite, les conflits intérieurs et les drames dans lesquels se débat Rodion Romanovich Raskolnikov dit Rodka. Le roman débute au commencement de juillet, par un temps extrêmement chaud, à Saint-Péterbourg, une ville bondée, étouffante. Raskolnikov descend de sa mansarde, évite de rencontrer sa logeuse et se coule dans la chaleur et la puanteur de la ville. Il est malade, très agité, parle à voix basse, il a faim, et peu à peu le lecteur entre dans ses pensées, ses peurs, ses anxiétés, peu à peu se matérialisent les raisons, - la pauvreté, la volonté de justice, l'irréligiosité, le sentiment de puissance, la vengeance, la folie, -  qui vont l'amener à tuer Alona  Ivanovna, l'usurière, "une vieille minuscule, toute sèche, d'une soixantaine d'années, avec de petits yeux perçants et méchants et un nez pointu." 

 

1866 - Crime et châtiment  (Преступление и наказание)

"Publié en huit livraisons par Le Messager russe au cours de l’année 1866, le roman de Dostoïevski montre en Raskolnikov un témoin de la misère, de l’alcoolisme et de la prostitution, mais un criminel qui ne sait trop pourquoi il l’est devenu, tant les raisons qu’il s’invente pour agir sont contradictoires. Raskolnikov ne ressent aucune culpabilité, mais une immense peur et une profonde aliénation envers le reste de l'humanité. A Saint-Pétersbourg, en 1865, ce Raskolnikov, jeune noble sombre mais généreux, a interrompu ses études faute d’argent. Il se considère comme un homme hors du commun et est persuadé que, sur Terre, certains êtres sont nuisibles ou parasites. Il a une théorie. On peut sacrifier un pou si, par ce sacrifice, on fait le bien par ailleurs. Ce pou, il l'a trouvé en la personne d'une femme ignoble, prêteuse sur gages. Après avoir imaginé ce meurtre des centaines de fois, le regard brûlant, les joues creuses, il finit par commettre ce crime, mais rien ne se passe comme prévu... et sa vie bascule dans le délire." 

"Par une soirée extrêmement chaude du début de juillet, un jeune homme sortit de la toute petite chambre qu’il louait dans la ruelle S... et se dirigea d’un pas indécis et lent, vers le pont K... Il eut la chance de ne pas rencontrer sa propriétaire dans l’escalier. Sa mansarde se trouvait sous le toit d’une grande maison à cinq étages et ressemblait plutôt à un placard qu’à une pièce. Quant à la logeuse qui lui louait la chambre avec le service et la pension, elle occupait un appartement à l’étage au-dessous, et le jeune homme, lorsqu’il sortait, était obligé, de passer devant la porte de sa cuisine, la plupart du temps grande ouverte sur l’escalier. À chaque fois, il en éprouvait une sensation maladive de vague effroi, qui l’humiliait, et son visage se renfrognait. Il était terriblement endetté auprès de sa logeuse et il redoutait de la rencontrer. Ce n’était point qu’il fût lâche ou abattu par la vie ; au contraire, il se trouvait depuis quelque temps dans un état d’irritation et de tension perpétuelle, voisin de l’hypocondrie. Il avait pris l’habitude de vivre si renfermé en lui-même et si isolé qu’il en était venu à redouter, non seulement la rencontre de sa logeuse, mais tout rapport avec ses semblables. La pauvreté l’écrasait. Ces derniers temps cependant, cette misère même avait cessé de le faire souffrir. Il avait renoncé à toutes ses occupations journalières, à tout travail. Au fond il se moquait de sa logeuse et de toutes les intentions qu’elle pouvait nourrir contre lui, mais s’arrêter dans l’escalier pour y entendre des sottises, sur tout ce train-train vulgaire, dont il n’avait cure, toutes ces récriminations, ces plaintes, ces menaces, et devoir y répondre par des faux-fuyants, des excuses, mentir... Non, mieux valait se glisser comme un chat, le long de l’escalier et s’éclipser inaperçu. Ce jour-là, du reste, la crainte qu’il éprouvait à la pensée de rencontrer sa créancière l’étonna lui-même, quand il fut dans la rue. « Redouter de pareilles niaiseries, quand je projette une affaire si hardie ! » pensa-t-il avec un sourire étrange. « Hum, oui, toutes les choses sont à la portée de l’homme, et tout lui passe sous le nez, à cause de sa poltronnerie... c’est devenu un axiome... Il serait curieux de savoir ce que les hommes redoutent par-dessus tout. Ce qui les tire de leurs habitudes, voilà ce qui les effraie le plus... Mais je bavarde beaucoup trop, c’est pourquoi je ne fais rien, ou peut-être devrais-je dire que c’est parce que je ne fais rien que je bavarde. Ce mois- ci j’ai pris l’habitude de monologuer, couché pendant des jours entiers dans mon coin, à songer... à des sottises. Par exemple, qu’ai-je besoin de faire cette course ? Suis-je vraiment capable de « cela » ? « Est-ce » seulement sérieux ? Pas le moins du monde, tout simplement un jeu de mon imagination, une fantaisie qui m’amuse. Un jeu ! oui c’est bien cela, un jeu ! » Une chaleur suffocante régnait dans les rues. .."

 

1868 – L’Idiot  (Идиот) 

Il n'y guère de place pour la compassion et l'intégrité dans une société gagnée par la corruption. "Dans ce récit admirablement composé, riche en rebondissements, L'Idiot se veut à l'image de la Sainte Russie, vibrant et démesuré. Son héros est l'homme tendu vers le bien mais harcelé par le mal. Le prince Mychkine est un être fondamentalement bon, mais sa bonté confine à la naïveté et à l'idiotie, même s'il est capable d'analyses psychologiques très fines. Après avoir passé sa jeunesse en Suisse dans un sanatorium pour soigner son épilepsie (maladie dont était également atteint Dostoïevski) doublée d'une sorte d'autisme, il retourne en Russie pour pénétrer les cercles fermés de la société russe. Lors de la soirée d'anniversaire de Nastassia Filippovna, une orpheline adoptée par le général Totsky qui semble l'avoir violée dans son adolescence, le prince Mychkine voit un jeune bourgeois, Parfen Semenovitch Rogojine arriver ivre et offrir une forte somme d'argent à la jeune femme pour qu'elle le suive. Le prince, qui possède l'étrange capacité de percevoir le caractère profond des individus,  perçoit le désespoir de Nastasia Philippovna, en tombe maladivement amoureux, et lui propose de l'épouser. Après avoir accepté son offre, elle s'enfuit pourtant avec Rogojine. Constatant leur rivalité, Rogojine tente de tuer le prince mais ce dernier est paradoxalement sauvé par une crise d'épilepsie qui le fait s'écrouler juste avant le meurtre... Ayant créé des liens auprès de la famille Epantchine, il fait la connaissance d'une société pétersbourgeoise mêlant des bourgeois, des ivrognes, des anciens militaires et des fonctionnaires fielleux. Se trouvant du jour au lendemain à la tête d'une grande fortune, il avive la curiosité de la société pétersbourgeoise et vient s'installer dans un lieu de villégiature couru, le village de Pavlovsk..." 

"..Il était déjà près de midi. Le prince savait qu’en ville il ne trouverait alors chez les Epantchine que le général, retenu par son service ; encore n’était-ce pas certain. L’idée lui vint que celui-ci n’aurait peut-être rien de plus pressé que de l’emmener à Pavlovsk. Or il tenait beaucoup à faire une visite auparavant. Au risque d’arriver trop tard chez les Epantchine et de remettre au lendemain le départ pour Pavlovsk, il se décida à rechercher la maison où devait le conduire cette visite. Il s’agissait d’ailleurs d’une démarche assez risquée sous certain rapport ; de là son embarras et ses hésitations. Il savait que la maison en question se trouvait dans la rue aux Pois, non

loin de la Sadovaïa. Il résolut de se diriger de ce côté, dans l’espoir que, chemin faisant, il trouverait le temps de se ranger à une détermination définitive. 

En approchant du croisement des deux rues, il s’étonna de l’extraordinaire agitation à laquelle il était en proie ; il ne s’attendait pas à sentir son coeur battre aussi fort. De loin une maison attira son attention, sans doute par la singularité de son aspect ; plus tard il se rappela s’être fait cette réflexion : « C’est sûrement cette maison-là ». Il s’avança avec une curiosité intense pour vérifier sa conjecture, tout en pressentant qu’il lui serait foncièrement désagréable d’être tombé juste. C’était un grand immeuble sombre à trois étages, sans style, dont la façade était d’un vert sale. Un tout petit nombre de bâtisses de ce genre, datant de la fin du siècle passé, subsistent encore dans ce quartier de Pétersbourg (où tout se transforme si rapidement).

Solidement construites, elles présentent d’épaisses murailles et des fenêtres très espacées, parfois grillées au rez-de-chaussée, qu’occupe le plus souvent une boutique de changeur. Le skopets qui tient la boutique loge généralement à l’étage au- dessus. L’extérieur de ces maisons est aussi peu accueillant que l’intérieur : tout y paraît froid, impénétrable et mystérieux, sans qu’on puisse analyser aisément les motifs de cette impression. La combinaison des lignes architecturales a certainement quelque chose d’occulte. Ces immeubles ne sont guère habités que par des marchands.

Le prince s’approcha de la porte cochère et lut sur un écriteau : « Maison de Rogojine, bourgeois honoraire héréditaire». Surmontant ses hésitations, il poussa une porte vitrée, qui se referma avec bruit derrière lui, et monta au premier étage par le grand escalier. Cet escalier était en pierre et grossièrement construit ; il disparaissait dans la pénombre entre des murs peints en rouge. Le prince savait que Rogojine occupait, avec sa mère et son frère, tout le premier étage de cette triste demeure. Le domestique qui lui ouvrit la porte le conduisit sans l’annoncer à travers un dédale de pièces : ils entrèrent d’abord dans une salle de parade dont les parois imitaient le marbre ; le parquet était de chêne, le mobilier, lourd et grossier, dans le style de 1820. Puis ils s’engagèrent dans une série de petites

chambres qui faisaient des crochets et des zigzags ; il fallait ici monter deux ou trois marches ; là en redescendre autant. À la fin ils frappèrent à une porte. Ce fut Parfione Sémionovitch lui-même qui ouvrit...."

 

1870 - L'Éternel mari  (Вечный муж)

"Ce roman tragique et comique révèle un autre Dostoïevski, mais ses personnages sont conscients de leur petitesse avec la répétition infinie du triangle infernal mari trompé -femme - amant. Accablé de soucis d’argent, n’ayant le goût à rien, Veltchaninov est poursuivi par un homme en deuil. Troussotzky a perdu sa femme. Pour Dostoïevski, toute faute doit être expiée, le péché engendre la maladie et la folie. Le vaudeville tourne au drame, car il y a une victime innocente : Lisa, une enfant. De qui est-elle vraiment la fille ? L’éternel mari retrouvera une épouse, l’éternel amant sa vigueur et le jeu recommence."

 

1871 - Les Possédés (Бесы) 

Les Possédés (ou Les Démons) révèle les doutes et les angoisses de Dostoïevski sur l'avenir de l'homme et de la Russie. L'histoire, qui se déroule vers la fin des années 1860 raconte le sort d'un groupe d'insurgés décidés à répandre l'anarchie en Russie. "Ce n’est pas seulement sa mère, la générale Stavroguine, ce n’est pas seulement son ancien précepteur, Stépane Trofimovitch, c’est toute la ville qui attend l’arrivée de Nicolas, ce jeune homme séduisant, fascinant, inquiétant. Il a vécu dans la capitale, il a parcouru l’Europe ; on raconte sur lui d’étranges choses. Il arrive. De quels démons est-il accompagné ? Stavroguine envoûte tous ceux qui l'approchent, hommes ou femmes. Il ne trouve de limite à son immense orgueil que dans l'existence de Dieu. Il la nie et tombe dans l'absurdité de la liberté pour un homme seul et sans raison d'être. Tous les personnages de ce grand roman sont possédés par un démon, le socialisme athée, le nihilisme révolutionnaire ou la superstition religieuse. Ignorant les limites de notre condition, ces idéologies sont incapables de rendre compte de l'homme et de la société et appellent un terrorisme destructeur." 

"..Le printemps déployait toutes ses magnificences ; les putiets fleuris remplissaient l’air de leur parfum ; les dernières heures du jour prêtaient à la nature un charme particulièrement poétique. Chaque soir les deux amis se retrouvaient au jardin, et, jusqu’à la tombée de la nuit, assis sous une charmille, ils se confiaient leurs sentiments et leurs idées. Sous l’impression du changement intervenu dans sa destinée, Barbara Pétrovna parlait plus que de coutume ; son coeur semblait chercher celui de son ami. Ainsi se passèrent plusieurs soirées. Une supposition étrange se présenta tout à coup à l’esprit de Stépan Trophimovitch : « Cette veuve inconsolable n’a-t-elle pas des vues sur moi ? N’attend-elle pas de moi une demande en mariage à l’expiration de son deuil ? » Pensée cynique, mais plus on est cultivé, plus on est enclin aux pensées de ce genre, par cela seul que le développement de l’intelligence permet d’embrasser une plus grande variété de points de vue. En examinant cette conjecture, il la trouva assez vraisemblable et devint songeur : « Certes, la fortune est immense, mais... » Le fait est que Barbara Pétrovna n’avait rien d’une beauté : c’était une femme grande, jaune, osseuse, dont le visage démesurément allongé offrait quelque analogie avec une tête de cheval. Stépan Trophimovitch hésitait de plus en plus et souffrait cruellement de ne pouvoir prendre un parti. Deux fois même son irrésolution lui arracha des larmes (il pleurait assez facilement). Le soir, sous la charmille, son visage exprimait, comme malgré lui, un mélange de tendresse, de moquerie, de fatuité et d’arrogance. Ces jeux de physionomie sont indépendants de la volonté, et ils se remarquent d’autant mieux que l’homme est plus noble. Dieu sait ce qu’il en était au fond, mais il est probable que Stépan Trophimovitch se faisait quelque illusion sur la nature du sentiment né dans l’âme de Barbara Pétrovna. Elle n’aurait pas échangé son nom de Stavroguine contre celui de Verkhovensky, quelque glorieux que fût ce dernier. Peut-être n’était-ce de sa part qu’un amusement féminin, peut-être obéissait-elle tout bonnement à ce besoin de flirter, si naturel aux dames dans certains cas. 

Il est à supposer que la veuve ne tarda pas à lire dans le coeur de son ami. Elle ne manquait pas de pénétration, et il était quelquefois fort ingénu. Quoi qu’il en soit, les soirées se passaient comme de coutume, les causeries étaient toujours aussi poétiques et aussi intéressantes. Un jour, à l’approche de la nuit, après un entretien plein d’animation et de charme, la générale et le précepteur, échangeant une chaleureuse poignée de main se séparèrent à l’entrée du pavillon où logeait Stépan Trophimovitch. Chaque été, il transportait ses pénates dans ce petit bâtiment qui faisait presque partie du jardin. Rentré chez lui, il se mit à la fenêtre pour fumer un cigare ..."

 

"Que faire, si Dieu n’existe pas, si Rakitine a raison de prétendre que c’est une idée forgée par l’humanité ? Dans ce cas, l’homme serait le roi de la terre, de l’univers. Très bien ! Seulement, comment sera-t-il vertueux sans Dieu ? Je me le demande. .." "Les Frères Karamazov" est une oeuvre capitale dans laquelle Dostoïevski révèle les deux forces qui partagent son âme, d'une part la foi en la bonté cachée de l'être humain, cette bonté native que l'on retrouve dans la solidarité qui peut s'établir entre les hommes, et d'autre part le sentiment d'une inexorable misère humaine qui nous pousse vers l'abîme. Si Dieu n'existe pas, tout est-il permis?

 

  1880 - Les Frères Karamazov (Братья Карамазовы) 

"Ce chef d'oeuvre de Dostoïevski nous raconte l'histoire d'un père et de ses fils dans une petite ville russe, au XIXe siècle. L’odieux Féodor Karamazov est assassiné. De ses trois fils – Dimitri le débauché, Ivan le savant et l’ange Aliocha –, tous ont pu le tuer, tous ont au moins désiré sa mort. Drame familial, drame de la conscience humaine, interrogations sur la raison d’être de l’homme, tableau de la misère, de l’orgueil, de l’innocence, de la Russie au lendemain des réformes de 1860, orgies, miracles, la richesse de ce roman de Dostoïevski, son dernier, et considéré comme son chef-d’œuvre, ne sera jamais épuisée." 

"Vois-tu, autrefois, je n’avais pas tous ces doutes, je les recelais en moi. C’est justement peut-être parce que des idées inconnues bouillonnaient en moi que je me grisais, me battais, m’emportais ; c’était pour les dompter, les écraser. Ivan n’est pas comme Rakitine, il cache ses pensées ; c’est un sphinx, il se tait toujours. Mais Dieu me tourmente, je ne pense qu’à cela. Que faire, si Dieu n’existe pas, si Rakitine a raison de prétendre que c’est une idée forgée par l’humanité ? Dans ce cas, l’homme serait le roi de la terre, de l’univers. Très bien ! Seulement, comment sera-t-il vertueux sans Dieu ? Je me le demande. En effet, qui l’homme aimera-t-il ? À qui chantera-t-il des hymnes de reconnaissance ? Rakitine rit. Il dit qu’on peut aimer l’humanité sans Dieu. Ce morveux peut l’affirmer, moi je ne puis le comprendre. La vie est facile pour Rakitine : « Occupe-toi plutôt, me disait-il aujourd’hui, de l’extension des droits civiques, ou d’empêcher la hausse de la viande ; de cette façon, tu serviras mieux l’humanité et tu l’aimeras davantage que par toute la philosophie. » À quoi je lui ai répondu : « Toi-même, ne croyant pas en Dieu, tu hausserais le prix de la viande, le cas échéant, et tu gagnerais un rouble sur un kopek ! » Il s’est fâché. En effet, qu’est-ce que la vertu ? Réponds-moi, Alexéi. Je ne me représente pas la vertu comme un Chinois, c’est donc une chose relative ? L’est-elle, oui ou non ? Question insidieuse ! Tu ne riras pas si je te dis qu’elle m’a empêché de dormir durant deux nuits. Je m’étonne qu’on puisse vivre sans y penser. Vanité ! Pour Ivan, il n’y a pas de Dieu. Il a une idée. Une idée qui me dépasse. Mais il ne la dit pas. Il doit être franc-maçon. Je l’ai questionné, pas de réponse. J’aurais voulu boire de l’eau de sa source, il se tait. Une fois seulement il a parlé. – Qu’a-t-il dit ? – Je lui demandais : « Alors, tout est permis ? » Il fronça les sourcils : « Fiodor Pavlovitch, notre père, dit-il, était une crapule, mais il raisonnait juste. » Voilà ses paroles. C’est plus net que Rakitine...."

 

Le musée appartement Dostoïevski, Saint-Pétersbourg : il y écrivit "Les Frères Karamazov"...


Léon Tolstoï (1828-1910)
Depuis son enfance, cette force de la nature qu'est Lev Nikolaïevitch Tolstoï, ce titan de la littérature russe et mondiale ("Anna Karénine", "La Guerre et la paix"), côtoie le désespoir et la hantise de la mort. Ceci explique sans doute les brusques changements d'un être partagé entre son appétit du bonheur et une lucidité impitoyable qui l'oblige à dénoncer l'illusion du bonheur.. C'est dans le mariage, dans la création littéraire, dans les activités sociales, déguisé en « moujik à blouse de futaine » ou en fondateur d'une nouvelle "religion" que Léon Tolstoï va s'efforcer d'exorciser ses tourments. Mais ces activités humaines ne sont qu'un jeu dérisoire destiné à tromper l'angoisse de la mort. Tourmenté, il préfère mener une vie de paysan austère que de jouir des mondanités que son succès lui offre. A quatre vingt deux ans, en proie à une crise terrible, il s'enfuit et, tombe malade dans le train, meurt dans la gare d'Astapovo.

« Je suis laid, gauche, malpropre et sans vernis mondain. Je suis irritable, désagréable pour les autres, prétentieux, intolérant et timide comme un enfant. Je suis ignorant. Ce que je sais je l'ai appris par-ci par-là, sans suite, et encore si peu ! Je suis indiscipliné, indécis, inconstant, bêtement vaniteux et violent comme tous les hommes sans caractère. Je suis honnête, c'est-à-dire que j'aime le bien : j'ai pris l'habitude de l'aimer, et quand je m'en écarte, je suis mécontent de moi, et je retourne au bien avec plaisir. Mais il y a une chose que j'aime plus que le bien, c'est la gloire", écrit Léon Tolstoï à vingt-six ans (Journal, 1854).  Né à Iasnaïa Poliana, Tolstoï est en effet un des quatre fils d'un lieutenant-colonel, resté orphelin à neuf ans sous la tutelle de femmes et d'étrangers, qui n'a reçu ni éducation mondaine ni instruction scientifique et s'est trouvé absolument libre à dix-huit ans, sans grande fortune, sans situation sociale et sans principes. A vingt-cinq ans, Tolstoï rejoint son frère et d'engage dans l'armée, se bat dans le Caucase puis en Crimée contre les Turcs. Entretemps il a publié ses souvenirs d'enfance (Detstvo), puis Adolescence (Otrotchestvo, 1854), et des récits de guerre sur le siège de Sébastopol, qui lui valent une certaine notoriété. Tourgueniev comme Dostoïevski découvrent ses premiers pas d'écrivain : Dostoïevski et Tolstoï ne se rencontreront jamais, et la rencontre entre Tourgueniev et Tolstoï tournera court très rapidement : un monde de convenances les sépare.

En 1862, à trente-quatre ans, après avoir perdu tragiquement ses deux frères et mené une vie qu'il ne parvient pas à stabiliser, Tolstoï épouse une jeune femme de dix-sept ans aux yeux sombres, Sofia (Sonia) Andreïevna Bers, après lui avoir donné à lire son "Journal" et son passé peu reluisant. Débutent "quarante-huit années d'atroce fidélité",  au cours desquelles ils auront treize enfants, mais qui arracheront à Tolstoï des mots terribles sur la vie conjugale, alors même qu'il ne cessera jamais d'aimer sa femme. Sonia est une jeune femme intelligente et sensible, qui, tout au long de sa vie, tiendra son journal et, infatigablement, elle transcrira l'œuvre de Tolstoï. Pourtant, l'incompréhension entre les deux époux s'installera très rapidement : "Il me dégoûte avec son peuple. Je sens qu'il faut qu'il choisisse entre la famille, que je personnifie, et le peuple, qu'il aime d'un amour si ardent ! C'est de l'égoïsme, tant pis. Je vis pour lui et par lui, et je veux qu'il en soit de même pour mon mari" (novembre 1862).

 

 

"Guerre et Paix" s'étend sur une période huit ans, à partir de juillet 1805, et relate les événements qui vont de l'invasion de la Russie par Napoléon à l'incendie de Moscou en septembre 1812.  Ce n'est pas un roman ni une chronique historique qu'écrit Tolstoï, mais ce qu'il tente c'est l'impossible : "saisir directement la vie non seulement de l'humanité mais d'un peuple" ...

1854-1869 - La Guerre et la Paix (Voïna i Mir)
Pendant près de six ans, de 1863 à 1869, Tolstoï écrit "Guerre et Paix". L'homme est alors stabilisé, épanoui, en paix avec lui-même, n'éprouvant pas encore le remords de son bonheur, qui le tourmentera bientôt. Le patriotisme russe, l'incendie de Moscou, la grande bataille de la Moskova, et la chronique de deux familles de l'aristocratie russe, les Rostov et les Bolkonsky, lui inspirent une vaste fresque historique  qu'animent plus de cent personnages. Tolstoï puise dans les scènes de vie quotidienne (sa jeune belle-sœur Tania lui inspire cette incarnation parfaite de la jeune fille russe qu'est Natacha) et dans le fonds immense de ses souvenirs personnels, l'ardeur juvénile de Nicolas Rostov, la sensibilité inquiète de Pierre Bezoukhov, l'orgueil désabusé du prince André, les dialogues de Bezoukhov et de ce même prince André, qui par des voies différentes cherchent l'un et l'autre un sens à leur existence : "Il faut vivre, il faut aimer, il faut croire que nous ne vivons pas seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons vécu, et que nous vivons éternellement dans le Tout, disait Pierre en montrant le ciel." Ce n'est pas une représentation conventionnelle de la guerre que Tolstoï nous livre, mais la réalité quotidienne vécue par les soldats, leur peur, leur colère, leur courage, avec en fonds une conception mystique de la vie, une sorte de résignation devant l'ordre des choses, qu'incarne le personnage du vieux général Koutouzov ("Ce n'était pas la peine de reprendre l'offensive, il suffisait de laisser faire les choses...") ou celui du paysan Platon Kerataïev ("Seigneur, fais-moi dormir comme une pierre, et lever comme du pain").

Guerre et Paix, paraît en six livres et remporte un triomphe, Tolstoï éclipse Tourgueniev et devient le plus grand écrivain de son temps. Le récit commence dans la plus occidentalisée des villes russes, Saint-Pétersbourg, lors d'une soirée que donne la haute société. L'armée de Napoléon avance vers l'est à travers l'Italie, pendant que l'aristocratie s'adonnent aux divertissements. Tolstoï nous présente alors deux des principaux personnages, le prince André Bolkonsky, homme intelligent et riche, et Pierre Bézoukhov, le fils massif d'un comte russe par lequel l'auteur exprime ses préoccupations sur la meilleure façon de vivre moralement dans un monde qui n'en a plus...

"...Il s'approcha d'Anna Pavlovna, lui baisa la main, en inclinant sa tête chauve et parfumée, et s'installa ensuite à son aise sur le sofa.

«Avant tout, chère amie, rassurez−moi, de grâce, sur votre santé, continua−t−il d'un ton galant, qui laissait pourtant percer la moquerie et même l'indifférence à travers ses phrases d'une politesse banale. 

—Comment pourrais−je me bien porter, quand le moral est malade ? Un coeur sensible n'a−t−il pas à souffrir de nos jours ? Vous voilà chez moi pour toute la soirée, j'espère ?

—Non, malheureusement : c'est aujourd'hui mercredi ; l'ambassadeur d'Angleterre donne une grande fête, et il faut que j'y paraisse ; ma fille viendra me chercher.

—Je croyais la fête remise à un autre jour, et je vous avouerai même que toutes ces réjouissances et tous ces feux d'artifice commencent à m'ennuyer terriblement.

—Si l'on avait pu soupçonner votre désir, on aurait certainement remis la réception, répondit le prince machinalement, comme une montre bien réglée, et sans le moindre désir d'être pris au sérieux.

—Ne me taquinez pas, voyons ; et vous, qui savez tout, dites−moi ce qu'on a décidé à propos de la dépêche de Novosiltzow ?

—Que vous dirai−je ? reprit le prince avec une expression de fatigue et d'ennui... Vous tenez à savoir ce qu'on a décidé ? Eh bien, on a décidé que Bonaparte a brûlé ses vaisseaux, et il paraîtrait que nous sommes sur le point d'en faire autant.»

Le prince Basile parlait toujours avec nonchalance, comme un acteur qui répète un vieux rôle. Mlle Schérer affectait au contraire, malgré ses quarante ans, une vivacité pleine d'entrain. Sa position sociale était de passer pour une femme enthousiaste ; aussi lui arrivait−il parfois de s'exalter à froid, sans en avoir envie, rien que pour ne pas tromper l'attente de ses connaissances. Le sourire à moitié contenu qui se voyait toujours sur sa figure n'était guère en harmonie, il est vrai, avec ses traits fatigués, mais il exprimait la parfaite conscience de ce charmant défaut, dont, à l'imitation des enfants gâtés, elle ne pouvait ou ne voulait pas se corriger. La conversation politique qui s'engagea acheva d'irriter Anna Pavlovna.

«Ah ! ne me parlez pas de l'Autriche ! Il est possible que je n'y comprenne rien ; mais, à mon avis, l'Autriche n'a jamais voulu et ne veut pas la guerre ! Elle nous trahit : c'est la Russie toute seule qui délivrera l'Europe ! Notre bienfaiteur a le sentiment de sa haute mission, et il n'y faillira pas ! J'y crois, et j'y tiens de toute mon âme ! Un grand rôle est réservé à notre empereur bien−aimé, si bon, si généreux ! Dieu ne l'abandonnera pas ! Il accomplira sa tâche et écrasera l'hydre des révolutions, devenue encore plus hideuse, si c'est possible, sous les traits de ce monstre, de cet assassin ! C'est à nous de racheter le sang du juste ! À qui se fier, je vous le demande ? L'Angleterre a l'esprit trop mercantile pour comprendre l'élévation d'âme de l'empereur Alexandre ! Elle a refusé de céder Malte. Elle attend, elle cherche une arrière−pensée derrière nos actes. Qu'ont−ils dit à Novosiltzow ? Rien ! Non, non, ils ne comprennent pas l'abnégation de notre souverain, qui ne désire rien pour lui−même et ne veut que le bien général ! Qu'ont−ils promis ? Rien, et leurs promesses mêmes sont nulles ! La Prusse n'a−t−elle pas déclaré Bonaparte invincible et l'Europe impuissante à le combattre ? Je ne crois ni à Hardenberg, ni à Haugwitz !..."

 

La bataille de Borodino, que perdit Napoléon, "cet infime instrument de l'histoire", est un des temps forts du roman : pour Tolstoï, l'issue du combat ne dessine pas par les ordres de quelques chefs, Napoléon ou Mikhaïl Koutousov, mais surgit du chaos même de la bataille. C'est le 7 septembre 1812 que Napoléon, qui marche vers Moscou, se heurte aux Russes à 100km de la ville. 25000 hommes seront tués en un jour et Tolstoï exprime toute la brutale vérité de cette guerre au travers de plusieurs points de vue... Et tandis qu'à Saint-Pétersbourg les aristocrates continuent à vivre sans grands bouleversements, Moscou est pillée par la Grande Armée ...

".. Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se replièrent ; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils. Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie, qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec inquiétude ; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie. Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie, et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre ; une ou deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier, les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de précision encore ; les artilleurs présentaient les gargousses, chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier, attendait l'explosion ; le plus jeune, portant la main à la visière de sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier. 

«J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit charges : faut−il continuer le feu ?

—La mitraille !» cria sans lui répondre directement son chef, en regardant au−dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant poussa un cri,tourna sur lui−même, et s'abattit comme un oiseau tiré au vol.

Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui jusque−là n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre bruit. À droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra ! et il crut les voir reculer au lieu de s'élancer en avant. Un boulet frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la terre : une balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps mou..."

 

Pour Tolstoï, l'histoire ne dépend pas des actions de quelques grands hommes, mais d'une infinie multiplicité d'événements ordinaires, l'objet de l'histoire est "la vie des peuples et de l'humanité". Tourgueniev écrira de "Guerre et Paix" que c'est "la fresque de la vie d'un peuple tout entier".

"..Bogoutcharovo n'avait jamais été dans les bonnes grâces de son vieux maître ; les paysans de cette terre différaient de ceux de Lissy−Gory par leur langage, leur costume et leurs moeurs : ils se disaient habitants de la steppe. Le prince rendait justice à leur assiduité au travail, et les faisait souvent venir à Lissy−Gory pour moissonner, pour creuser un étang ou un fossé ; mais il ne les aimait pas, à cause de leur sauvagerie. Le séjour du prince André parmi eux, ses réformes, ses hôpitaux, ses écoles, la réduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur maître appelait le trait saillant de leur caractère, la sauvagerie. Les bruits les plus étranges trouvaient toujours créance parmi eux : tantôt on y racontait que toute leur population allait être inscrite dans les rangs des cosaques, qu'on allait la faire passer à une nouvelle religion ; tantôt, revenant sur le serment prêté à Paul Ier en 1797, on y parlait de la liberté qu'il leur aurait donnée, et que les seigneurs  avaient reprise, ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait régner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait permis et tellement simplifié qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi, la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'étaient−elles alliées dans leur imagination à leurs vagues et confuses notions sur l'Antéchrist, sur la fin du monde et sur la liberté sans entraves.

Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages appartenant à des particuliers et à la couronne, mais les particuliers vivaient peu sur leurs terres ; il s'y trouvait aussi fort peu de domestiques serfs (dvorovoï) et de gens sachant lire et écrire, de sorte que parmi ces paysans les courants mystérieux de la vie nationale et populaire, dont les sources restent si souvent des mystères pour les contemporains, prenaient une force et une intensité particulières. Ainsi, par exemple, une vingtaine d'années auparavant, les paysans de Bogoutcharovo, entraînés par ceux des districts voisins, avaient émigré en masse, comme un véritable passage d'oiseaux, allant du côté du Sud−Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait−on, étaient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce qu'elles possédaient et quittèrent leurs foyers en caravanes ; les uns se rachetèrent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces malheureux furent sévèrement punis et envoyés en Sibérie, d'autres périrent de faim et de froid en route, le reste revint à Bogoutcharovo, et le mouvement se calma peu à peu, de même qu'il avait commencé sans cause apparente. Dans ce moment, un courant d'idées analogue continuait à sourdre parmi les paysans ; et, pour peu que l'on fût en relations journalières avec le peuple, il était facile de constater en 1812 qu'il était profondément travaillé par ces influences mystérieuses, et qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence, qu'une occasion favorable.

Alpatitch, installé à Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la manière d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs frères de Lissy−Gory, dont ils n'étaient cependant séparés que par une distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant à la merci des cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des relations avec les Français, dont certaines proclamations circulaient parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques dévoués, qu'un nommé Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de conduire un convoi de la couronne, racontait à ses amis que les cosaques détruisaient les villages désertés par les habitants, mais que les Français les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait apporté du bourg voisin la proclamation d'un général français, où il était dit qu'il ne serait fait aucun mal à quiconque resterait chez lui, qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on achèterait ; et à l'appui de cette nouvelle il montrait les cent roubles−papier qu'il venait de toucher pour son foin ; il ne savait pas que les assignats étaient faux.

Enfin, et c'était là le plus important, Alpatitch apprit que, le matin même du jour où il avait ordonné au starosta de réclamer des chevaux et des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les paysans, assemblés en conseil, avaient décidé de ne pas obéir à cet ordre et de ne pas quitter le village..."

 

A partir d'août 1869, de cette fameuse nuit d'Arzamas, au cours de laquelle Tolstoï se sent terrassé par une crise d'angoisse encore jamais ressentie ("Brusquement, ma vie s'arrêta […] Je n'avais plus de désir ; je savais qu'il n'y avait rien à désirer. La vérité est que la vie était absurde. J'étais arrivé à l'abîme et je voyais que, devant moi, il n'y avait rien que la mort. Moi, l'homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre.", repris dans "Notes d'un fou"), l'écrivain semble gagné par la neurasthénie.

 

1873-1877 - Anna Karénine (Анна Каренина)
Un jour de janvier 1872, un fait divers tragique réveille l'ardeur créatrice de Tolstoï : la maîtresse d'un de ses voisins, Anna Stepanovna, apprenant la trahison de son amant, s'est jetée sous les roues d'un train. Son cadavre à demi nu, déchiqueté, est étendu dans la salle d'attente, et Tolstoï, appelé là-bas, ne peut chasser l'horrible vision de sa mémoire. La malheureuse Anna Stepanovna devient en moins de deux mois l'ébauche d'Anna Karenine.
"Anna Karenine", situé dans le vaste tableau de la société russe contemporaine, est considéré comme le roman le mieux composé de Tolstoï, mais aussi le plus pessimiste: la nature humaine est réduite, dans cette tragique histoire d'amour, à l'instinct vital. Anna Karenine ne nous est connue qu'à travers la passion qui la submerge, une passion physique, charnelle, "la lueur étincelante et tremblante des yeux, le sourire heureux et triomphant, les lèvres involontairement frémissantes".  Mais cette passion charnelle n'est pas sans impact social et va troubler l'ordre établi. Vronsky quitte l'armée, Anna sacrifie ses devoirs maternels, cette société de convenances et d'hypocrisie ne peut tolérer un amour d'une telle authenticité. Condamnés, ils en viennent à ne plus se supporter, et leur amour se réduit au seul assouvissement de leurs désirs.
"Russie, 1880. Anna Karénine, est une jeune femme de la haute société de Saint-Pétersbourg. Elle est mariée à Alexis Karénine un haut fonctionnaire de l'administration impériale, un personnage austère et orgueilleux. Ils ont un garçon de huit ans, Serge. Anna se rend à Moscou chez son frère Stiva Oblonski. En descendant du train, elle croise le comte Vronski, venu à la rencontre de sa mère. Elle tombe amoureuse de Vronski, cet officier brillant, mais frivole. Ce n'est tout d'abord qu'un éclair, et la joie de retrouver son mari et son fils lui font croire que ce sera un vertige sans lendemain. Mais lors d'un voyage en train, quand Vronski la rejoint et lui déclare son amour, Anna réalise que la frayeur mêlée de bonheur qu'elle ressent à cet instant va changer son existence. Anna lutte contre cette passion. Elle finit pourtant par s'abandonner avec un bonheur coupable au courant qui la porte vers ce jeune officier. Puis Anna tombe enceinte. Se sentant coupable et profondément déprimée par sa faute, elle décide d'avouer son infidélité à son mari..."

Le destin d'Anna se mêle à une autre histoire, bien différente, celle des fiançailles et du mariage de Konstantin Lévine et de Kitty Cherbatski, qui n'est pas sans rappeler la propre histoire de Tolstoï et de sa femme. Dans la quête de vérité qu'entreprend Lévine, Tolstoï exprime ses opinions sur la société de son temps.

 

Tolstoï est à nouveau submergé par ses angoisses et ne cesse de se débattre contre lui-même. En 1881, les Tolstoï sont obligés de s'installer à Moscou pour que les enfants puissent poursuivre leurs études et la vie familiale apparaît à l'écrivain comme une servitude de plus en plus pénible. Un certain Vladimir Grigorievitch Tchertkov surgit vers 1883 dans la vie des Tolstoï, un homme "peu intelligent, rusé et pas bon du tout », dira Sonia, qui semble capter la confiance de Tolstoï en entretenant le culte du grand homme. "L'homme souffre des tremblements de terre, des épidémies, des horreurs de la maladie, de tous les tourments de l'âme. Mais de tout temps la tragédie la plus douloureuse pour lui a été, est et sera la tragédie de l'alcôve.", osera dire alors Tolstoï à l'encontre de sa femme, en confiant désormais ses manuscrits à Tchertkov.
Après deux ans de stricte obédience à l'orthodoxie, Tolstoï rompt avec l'Eglise au profit d'une "religion du Christ, mais débarrassée des dogmes et des miracles" (Que devons-nous faire ? (1886), Le royaume de Dieu est en nous (1893), Lettre sur la supercherie à l'Église (1900)...).

Jetant l'anathème sur sa vie passée, condamnant l'amour physique et la propriété privée, culpabilisant sur l'importance des revenus que lui rapportent ses livres et ses terres, habillé en moujik, blouse de futaine et souliers à bout carré, le comte Tolstoï travaille dans les champs, fend du bois, apprend à confectionner des chaussures, et va remettre à Sonia une procuration pour la gestion de ses propriétés. Gorki aura cette phrase : "Il a avec Dieu des rapports très confus qui me rappellent, par moments, ceux de deux ours dans une même tanière !"  Mais Tolstoï persiste dans ces moments de perdition dans lesquels il lui semble qu'il ment au monde, par sa vie, par sa gloire, par ses richesses.

 

La Mort d'Ivan Ilitch (Smert Ivana Ilitcha, 1886)
La vie d'Ivan Ilitch, qui s'est déroulée jusque-là sans histoire, gravissant l'échelle des privilèges dans une Russie corrompue, bascule :  en tombant d'une échelle, cet ambitieux technocrate est devenu la proie d'un mal qui s'installe et lui fait prendre conscience de son immense solitude. Il veut lutter mais  prend en haine tout ce qui a constitué ses raisons de vivre, métier, femme, enfants, honneurs, société, et, se dépouillant peu à peu de ce qui l'encombre, "ne ressemble plus qu'à lui-même". Dans ce vide, la seule vérité est la mort : Ilitch cesse de lutter et se croit "délivré" : "Il chercha sa terreur accoutumée et ne la trouva plus. Où est-elle ? Et quelle mort ? Il n'avait plus peur parce que la mort n'était plus." Mais ce n'est pas mort qui est au bout du compte l'aboutissement de ce roman, c'est la contrée dévastée qu'il laisse derrière lui; tous ses biens et relations qui lui ont permis de faire croire que sa vie valait la peine d'être vécue.. 

"... Deux semaines s'écoulèrent encore. Ivan Ilitch •ne quittait plus son divan. Il ne voulait pas se mettre au lit et restait couché sur le divan. Presque toujours le visage tourné vers le mur, seul il s'abandonnait à ses douloureuses et insolubles pensées : « Qu'es-tu donc? Es-tu véritablement la mort? » Et la voix intérieure lui répondait : « Oui, c'est elle ». — « Mais pourquoi ces souffrances? » — « Mais comme cela, sans raison aucune ». C'est tout ce qu'il pouvait obtenir.

Depuis le début de sa maladie jusqu'à sa première visite chez le médecin, deux états d'âme différents s'étaient partagé la vie d'Ivan Ilitch : c'était tantôt le désespoir, l'appréhension de cette chose terrible et mystérieuse, la mort ; tantôt l'espérance et l'attachante étude de ses fonctions organiques. Tantôt il avait devant les yeux le rein et l'intestin, qui, pour un temps, se montraient indociles, tantôt c'était la mort, terrifiante et mystérieuse, qui se dressait devant lui, et remplissait sa pensée. Les premiers temps, ces deux impressions se succédaient, mais plus la maladie s'aggravait, plus ses préoccupations sur le rein disparaissaient, et plus l'appréhension de la mort prochaine devenait vive. Il lui suffisait de penser à ce qu'il était trois mois auparavant, de comparer ce qu'il était alors avec ce qu'il était maintenant, de se rappeler comment il avait descendu la pente, pour que toute lueur d'espoir s'évanouît.

Dans les derniers temps, le visage tourné vers le dossier du divan, il vivait tellement seul au milieu d'une cité populeuse, de ses nombreux amis, de sa famille, que nulle part, ni sous la terre ni au fond de la mer, on n'aurait pu trouver une solitude aussi complète. Et, dans cette solitude, Ivan Ilitch ne vivait plus que de souvenirs. L'un après l'autre les tableaux de sa vie passée se dressaient devant lui. C'était d'abord les années les plus récentes, puis, peu à peu, les jours les plus lointains de son enfance. Les pruneaux qu'on venait de lui servir lui rappelaient les pruneaux français qu'il mangeait dans son enfance, avec leur goût particulier, et la salivation abondante lorsqu'on arrivait au noyau. Ces réminiscences du goût évoquaient toute une série d'images de ce temps-là : sa bonne, son frère, ses joujoux. « Il ne faut plus penser à ces choses-là. C'est trop pénible! » se disait Ivan Ilitch, et il se transportait dans le présent. « Les boutons du dossier du divan, et les plis du maroquin... Ce maroquin a coûté très cher et ne vaut rien... Il y a eu une discussion à ce propos... Je me rappelle

encore un autre maroquin et une autre discussion : le portefeuille de père que nous avions déchiré et la punition que cela nous valut. Et maman nous apporta du gâteau ». De nouveau il s'abandonne aux souvenirs de son enfance, et de nouveau, il se sent péniblement affecté et s'efforce d'écarter ses souvenirs et de penser à autre chose. Ces souvenirs en éveillaient d'autres en lui : la marche progressive de sa maladie. Là aussi, plus il regardait en arrière, plus il trouvait de vie et de bonheur; alors le bonheur et la vie n.e faisaient qu'un. « De même que mes souffrances, ma vie n'a fait qu'empirer de jour en jour. Là-bas, tout au commencement de la vie, un point lumineux, et puis... toujours plus noir, toujours plus noir, toujours plus vite, toujours plus vite...."

 

Maître et serviteur (Xoziaïn i rabotnik, 1895)
Le marchand Brekhounov, perdu dans une tempête de neige, privé de tout ce qui l'a fait un personnage puissant, rang, honneurs, argent, réduit à ses seules ressources, découvre comme Ilitch ce monde angoissant de la solitude et peu à peu apprend à accepter l'idée de la mort en tant que libération.

La Sonate à Kreutzer (Kreïtserova sonata, 1890)

Tolstoï fait de la sonate à Kreutzer, sonate pour violon et piano de Beethoven,  le symbole d’une passion conjugale dévastatrice : Pozdnychev, le personnage principal, ne parvient pas à surmonter le trouble qui s'empare de lui lorsqu'il constate la complicité émotionnelle qui semble unir sa femme, la pianiste Vassia, et le violoniste Troukhatchevski lorsqu’ils l’interprètent ensemble :  rongé par un sentiment intense de jalousie, la sonate exacerbe ses doutes jusqu’à le conduire à la déraison et au meurtre de sa femme. Le roman fit scandale en Russie comme aux Etats-Unis et Tolstoï est ici au sommet de son puritanisme, faisant suite à sa célèbre conversion tardive au "christianisme" : c'est en effet une virulente condamnation à l'encontre de la "fausse importance accordée à l'amour physique", il défend l'abstinence sexuelle et s'oppose aux idées sentimentalistes de la passion romantique.

".... Quelle chose terrible que cette sonate ! Surtout cette partie ! Et chose terrible, en général, que la musique. Qu’est-ce ? Je ne comprends pas ce que c’est que la musique, et pourquoi elle a de tels effets. On dit que la musique élève l’âme. Bêtise, mensonge. Elle agit, elle agit effroyablement (je parle pour moi), mais non d’une façon ennoblissante. Son action n’est ni ennoblissante ni abaissante, mais irritante. Comment dirais-je ? La musique me fait oublier ma situation véritable. Elle me transporte dans un état qui n’est pas le mien ; sous l’influence de la musique, il me paraît sentir réellement ce que je ne sens pas, comprendre ce que je ne comprends pas, pouvoir ce que je ne puis pas. La musique me paraît agir comme le bâillement ou le rire : je n’ai pas envie de dormir, mais je bâille quand je vois d’autres bâiller ; sans motif pour rire, je ris en entendant rire.
Quant à la musique, elle me transporte immédiatement dans l’état d’âme où se trouvait celui qui écrivit cette musique. Mon âme se confond avec la sienne et, avec lui, je passe d’un état à l’autre. Comment cela se fait-il, je n’en sais rien. Celui qui a écrit la Sonate à Kreutzer, Beethoven, savait, lui, pourquoi il se trouvait dans cet état : cet état le mena à certaines actions, et voilà pourquoi, pour lui, il avait un sens, tandis que pour moi il n’en a point. C’est la raison pour laquelle la musique provoque une excitation qu’elle laisse inachevée. On joue, par exemple, une marche militaire : le soldat passe au son de cette marche et la musique est terminée. On chante une messe, je communie, et la musique encore est terminée. Mais l’autre musique provoque une excitation qui n’indique pas quel acte doit lui correspondre. Voilà pourquoi la musique est si dangereuse, agit parfois si effroyablement. En Chine, la musique est soumise au contrôle de l’État, et c’est ainsi que cela doit être. En effet, peut-on admettre que le premier venu hypnotise une ou plusieurs personnes et en fasse après ce qu’il veut ? Et surtout que l’hypnotiseur soit n’importe quel individu immoral.
C’est un pouvoir effroyable dans les mains d’un individu quelconque. Par exemple, le premier presto de cette Sonate à Kreutzer, peut-on le jouer dans un salon où se trouvent des dames décolletées, puis le morceau fini, applaudir, manger des glaces et raconter le dernier potin ? Ces choses-là, on ne peut les jouer que dans certaines circonstances importantes, graves, dans des cas seulement où il faut provoquer certaines actions correspondantes à cette musique. Mais il est forcément dangereux de provoquer une énergie de sentiment qui ne correspond ni au temps, ni au lieu, et qui ne trouve pas à s’employer. Sur moi, du moins, ce morceau agit d’une façon effroyable. Il me semble que de nouveaux sentiments, de nouveaux concepts que j’ignorais jusqu’alors se font jour en moi. « Ah ! oui, c’est comme ça... Pas du tout comme je vivais et pensais auparavant... Voilà comme il faut vivre », me disais-je en mon âme. Qu’était ce nouveau que j’apprenais ainsi, je ne m’en rendais pas compte, mais la conscience de cet état nouveau me rendait joyeux. C’étaient les mêmes figures, entre autres ma femme et lui, mais je les voyais sous un autre jour..."

 

Résurrection (Воскресение, 1899)

 Tolstoï entame une enquête immense, descend dans l'enfer putride des prisons, scrute les détenus, polémique avec les «idéologues» révolutionnaires, interroge le peuple. Résurrection se veut un roman - total, mais cette fois-ci le Tolstoï millénariste refuse la durée et exige tout tout de suite : le salut total de la création. C'est peut-être ce qui fait de Résurrection, paru quand naissait le XXe siècle, un signe avant-coureur des grands soubresauts millénaristes de notre siècle à nous.

 

Le 28 août (10 septembre) 1908, on célèbre les quatre-vingts ans de Tolstoï et pour beaucoup, venus lui rendre hommage et affluant vers Iasnaïa Poliana, il est celui qui lutte par sa plume contre les forces conservatrices, proteste contre les injustices sociales et les répressions tsaristes, prêche l'amour universel. Mais Tolstoï n'a semble-t-il qu'une idée : fuir famille et disciples. Il écrit une dernière lettre à Sonia, "Mon départ te fera de la peine. Je le regrette, mais comprends-moi bien et crois-bien que je ne puis agir autrement. Ma situation à la maison devient, est déjà devenue intolérable. Je te remercie pour ces quarante-huit années de vie honnête que tu as passées avec moi et je te demande pardon de tous les torts que j'ai eus envers toi, de même que je te pardonne de toute mon âme ceux que tu as pu avoir à mon égard. Je te demande de te résigner à la nouvelle situation où te met mon départ et de ne pas m'en garder rancune" :  Sonia ne reverra plus jamais vivant. En cours de route, il prend froid et il lui faut descendre à la gare d'Astapovo, l'identité du fugitif est vite découverte et le monde afflue, mais il s'éteint dans la nuit du 6 au 7 (19 au 20) novembre, enfin "délivré de cette personnalité qui empêche l'adhésion de l'âme au grand Tout..."

 

Le musée Tolstoï de Moscou,  dans l'ancienne maison qu'il habita de 1882 à 1901...