Thomas Hardy (1840-1928) - Walter Horatio Pater (1839-1894) - Algernon Charles Swinburne (1837-1909) - Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) - William Morris (1834-1896) - Edward Burne-Jones (1833-1898) - George Frederic Watts (1817-1904) - Frederic Leighton (1830-1896) - James McNeill Whistler (1834-1903) - Oscar Wilde (1854–1900) , ...

Last update: 18/12/2016

"En ce moment, pour elle le soleil du soir était plein de laideur, pareil à une grande blessure enflammée dans le ciel" / "The evening sun was now ugly to her, like a great inflamed wound in the sky" (Tess d'Urberville, 1891). Avec Thomas Hardy, la "personnification de la nature", l'attribution d'attitudes ou d'émotions humaines aux évènements et paysages naturels, entre en littérature : le soleil évoque le bonheur, la pluie, les difficultés de la vie, la forêt peut illustrer la quiétude ou l'inquiétude suivant les moments de la journée, la brume une tension à venir. "L'atmosphère pâlit; les oiseaux se secouèrent dans les baies, s'élevèrent et se mirent à gazouiller; le sentier montra sa physionomie blême et Tess, la sienne encore plus blême" (Tess d'Urberville). Ce qui est ainsi recherché n'est pas tant une communion harmonieuse de l'être humain et de la nature, ni une figure de style :  mais la possibilité de parler le plus charnellement possible de soi et des autres, avec simplicité et authenticité sans craindre d'affronter les convenances sociales de l'époque. Emily Brontë, dès 1847, dans "Les Hauts de Hurlevent" a pu donner à voir les émotions extrêmes de ses protagonistes en les projetant dans les terribles et soudaines agitations de ses landes et de ses paysages.

 

Thomas Hardy (1840-1928)

A contre-pied de la société victorienne, ayant perdu la foi suite aux théories de Darwin (c'est en 1859 que Charles Darwin publie "The Origin of Species"), Thomas Hardy exprime un pessimisme radical : ses personnages, en rejetant tout conformisme, se retrouvent confrontés à leurs passions, mais aussi à un vide intérieur que l'amour, seule possibilité de passer outre, ne parvient pas à combler. Et à vouloir changer le cours des choses, l'individu risque de déséquilibrer l'ordonnancement d'un monde qui se referme irrémédiablement sur lui-même. 
Thomas Hardy naquit à Higher Bockhampton, près de Dorchester, fils d'un artisan maçon, violoniste à ses heures, et d'une mère qui sut lui transmettre le goût de la littérature, il entra dans un cabinet d'architecte, spécialisé dans la restauration des églises de campagne. Si sa vie fut longue et sans histoire, et contraste avec celle de ses personnages, elle est cependant marquée d'un certain nombre de revirements. Nourri des œuvres de Herbert Spencer, Thomas Henry Huxley, John Stuart Mill, John Ruskin et Charles Darwin, Hardy se détache progressivement de l'anglicanisme et se tourne vers les poètes victoriens contemporains tels que Robert Browning ou Algernon Charles Swinburne. C'est en 1865 qu'il commence à écrire, une poésie qui dépeint la misère humaine, l'insensibilité du monde,  la solitude, le hasard. Suivent des premiers romans qui l'engagent sur le chemin de l'écriture : "Desperate Remedies" (1871), "Under the Greenwood Tree" (1872), et le plus autobiographique, "A Pair of Blue Eyes" (1873).
Mais c'est en 1874 qu'il entre véritablement en littérature : le succès de "Far from the Madding Crowd" le décide à quitter définitivement l'architecture pour écrire. C'est dans cette même année qu'il épouse Emma Lavinia Gifford et s'installe à Londres. Quatorze romans vont être publiés en quelques vingt années et sa notoriété littéraire s'étend progressivement. Tous ses ses romans sont situés dans le comté fictif de Wessex quelque part au sud-ouest de l'Angleterre : "The Return of the Native" (1878), "The Mayor of Casterbridge" (1886).
En 1891, la publication de "Tess d'Uberville" marque non seulement un tournant dans son inspiration, mais le personnage de la "femme déchue", qu'il défend avec une liberté de ton peu  commune pour l'époque, lui attire les critiques du prude public victorien. La rupture est consommée avec "Jude the Obscure" en 1895.

Aussi, devant cette irrémédiable incompréhension, Hardy renonce à écrire des romans et se tourne vers un autre genre littéraire, la poésie lyrique. En 1898, il publie son premier recueil, "Wessex Poems",  qui évoquent les déceptions de l'amour et de la vie et la possibilité d'une rédemption. Suivent "Poèmes passés et présents" (1901), le drame épique "les Dynastes" (1904-1908), Jouets du temps (1907), Moments de vision (1917), les "Poésies lyriques" et la "Fameuse Tragédie de la reine de Cornouailles" (1923). Il jouit alors d'une extraordinaire renommée littéraire. En 1912, la mort de sa femme le marquera d'autant plus profondément qu'il découvrit alors son journal intime : Emma Gifford s'était alors progressivement éloignée de lui, désapprouvant certains de ses romans, mais ses attachements plus ou moins romantiques à de jeunes artistes telles que Florence Henniker, Rosamund Tomson, Agnes Grove. En 1914, Hardy épouse une de ses admiratrice, Florence Dugdale, mais ce mariage ne se révèlera pas plus heureux que le premier : "Hardy was fond of spending much of each day closeted in his study.."  Nombre d'écrivains viennent lui rendre visite dans sa propriété de Max Gate, James Barrie, Robert Louis Stevenson, Rudyard Kipling, H. G. Wells, Robert Graves, Edmund Blunden, George Bernard Shaw, Virginia Woolf. Il s'éteint en 1927.

 

Loin de la foule déchaînée  (Far from the Madding Crowd, 1874)
"The sky was clear -- remarkably clear -- and the twinkling of all the stars seemed to be but throbs of one body, timed by a common pulse" - C'est le premier roman important, et le premier grand succès, de Thomas Hardy, situé dans le comté imaginaire de Wessex, dans le sud-ouest de l'Angleterre. Jeune femme d’une grande beauté et au caractère impétueux, Batsheba Everdene hérite à vingt ans d’un beau domaine, qu’elle dirige seule. Quand un incendie se déclare dans sa propriété, un ancien soupirant ayant connu des revers de fortune, le jeune berger Gabriel Oak, apporte une aide précieuse pour sauver ses récoltes. Elle lui procure un emploi parmi ses gens, mais devient l’élue de deux autres prétendants, bien décidés à obtenir sa main. Sans un regard pour Gabriel, la belle héritière est en effet convoitée par un exploitant, William Boldwood, mais aussi par son rival, le fringant sergent Francis Troy, ignorant qu'une domestique est enceinte de ses oeuvres Quel espoir l'honnête Gabriel pourrait-il encore nourrir? Contrairement à l'inexorable tragédie de "Tess of the D’Urbervilles" ou à l'horreur nihiliste de "Jude the Obscure", le récit se termine sur un heureux dénouement non sans avoir déroulé meurtre, folie, scènes macabres,  incendies, orages, passions charnelles propres à frapper la pudibonderie victorienne, et le livre met en scène une troublante  Bathsheba  avec une technique littéraire qui ne se laisse pas aisément adapter cinématographiquement...

 

 "... Les flèches de l'Amour venaient d'introduire un grain de folie dans l'esprit de la raisonnable et froide Bathsheba. Elle aimait Troy comme peuvent aimer seulement les femmes qui ont le caractère indépendant, c'est-à-dire que, lorsqu'une femme forte, jette avec insouciance sa force au loin, elle devient plus faible que celle qui a toujours été faible: la faiblesse est double quand elle est nouvelle. La jeune fille n'était pas coupable d'artifices en cette occurrence. Quoiqu'en un certain sens elle appartînt au monde, ce n'était après tout qu'à ce monde de coteries au grand jour où, sur un tapis d'herbe verte, le bétail représente la foule, et le bruit du vent remplace son bourdonnement, où une paisible famille de lièvres, de lapins, compose tout le voisinage; où le voisin est chacun et les calculs ont rapport aux jours de marché. Elle connaissait peu les goûts factices de la bonne société et rien de son indulgence pour le mal. Si les sentiments extrêmes de Bathsheba avaient été distinctement exprimés (ce qui n'arrivait jamais chez elle), ils auraient simplement révélé que son impulsion la guidait plus agréablement que sa raison. Son amour était aussi entier que celui d'un enfant et, quoique chaud comme l'été, il avait la fraîcheur du printemps. La culpabilité de la jeune fille consistait en ce qu'elle ne faisait aucun effort pour contrôler ses sentiments par un examen subtil et soigneux des conséquences. Elle savait montrer aux autres le chemin épineux et escarpé, mais elle ne suivait pas ses propres conseils. Les défauts de Troy étaient soigneusement dissimulés et, seul, le beau côté de son caractère paraissait à la surface, tout au contraire de l'honnête Gabriel Oak, dont les défauts sautaient aux yeux, et les vertus étaient enfouies comme le métal dans une mine. La différence entre l'amour et l'estime se montrait clairement dans la conduite de Bathsheba. Elle avait parlé librement à Lydia de l'intérêt qu'elle portait à Boldwood; mais son cœur était resté le seul confident de ses sentiments à l'égard du sergent Troy. 

Gabriel s était aperçu de la disposition d'esprit de la jeune fille; il en était troublé pendant ses longues journées de travail en plein air et pendant une grande partie de ses nuits. Il avait éprouvé un profond chagrin en apprenant qu'il n'était pas aimé; mais, en voyant Bathsheba se laisser prendre au piège comme un pauvre petit oiseau, il en ressentit une douleur plus vive encore, qui absorba pour ainsi dire la première: parallèle à l'observation souvent citée d'Hippocrate concernant la souffrance physique. C'est un noble amour, mais peut-être un amour stérile, celui que rien, pas même la crainte d'encourir l'aversion ne peut empêcher de combattre les erreurs de l'objet aimé ou les siennes propres. Oak résolut de parler à miss Everdene. Il prendrait pour prétexte ce qu'il considérait comme une conduite peu équitable envers le fermier Boldwood, alors absent. 

L'occasion se présenta un soir que Bathsheba suivait un petit sentier traversant des champs de blé. Le crépuscule commençait à tomber, et Gabriel, qui n'avait pas travaillé très loin de la maison, prit le même chemin. Il rencontra la jeune fille au moment où celle-ci revenait de sa course; elle lui sembla pensive. Le froment, déjà haut, bordait l'étroit chemin que traçait son sillon et que deux personnes ne pouvaient suivre front sans risquer de coucher les blés. Gabriel se rangea pour laisser passer la maîtresse de la ferme.

- Oh! c'est Gabriel, dit celle-ci. Vous faites aussi votre promenade? Bonsoir.

- J'ai pensé que je ferais bien d'aller à votre rencontre, répondit-il en emboîtant le pas, lorsqu'elle eut rapidement passé devant lui.

- Merci bien; je n'ai pas peur.

- Oh! je le sais; mais on fait parfois de mauvaises rencontres.

- Cela ne m'arrive jamais.

Oak, avec une douce naïveté, allait présenter le galant soldat comme une mauvaise rencontre, mais il songea à temps que c'était s'y prendre avec maladresse et trop ouvertement. Il essaya une autre entrée en matière.

- Et comme celui qui viendrait naturellement à votre rencontre est absent, aussi... je veux parler du fermier Boldwood - eh bien! je me suis dit que j'irais.

- Bien, bien.

La jeune fille continua de marcher sans tourner la tête, et pendant un certain temps on n'entendit de son côté que le frôlement de sa robe contre les blés. À la fin, elle demanda, non sans aigreur:

- Je ne comprends pas bien ce que signifient vos paroles de tout à l'heure: que M. Boldwood viendrait naturellement à ma rencontre?

- Je faisais allusion à votre mariage avec lui, qui doit avoir lieu bientôt, à ce qu'on prétend. Pardonnez-moi de m'exprimer si franchement. 

- Ce qu'on prétend n'est pas vrai; il n'est pas question de mariage. 

Le moment était venu pour Gabriel d'exprimer son opinion.

- Eh bien, miss Everdene, répondit-il, mettons de côté les "on dit"; pour ma part, j'avoue que, s'il n'y a pas une cour en règle entre vous deux, je ne m'y connais plus.

Bathsheba aurait probablement brisé là en défendant à Gabriel de continuer sur ce sujet, si la conscience de sa fausse position ne l'avait engagée à biaiser et à tergiverser afin de l'améliorer si possible. 

- Puisque vous m'en parlez, dit-elle avec emphase, je suis contente d'avoir l'occasion de rectifier une erreur générale et fort désagréable pour moi. Je n'ai pas promis formellement à M. Boldwood de l'épouser - je ne m'en suis jamais grandement souciée. Je respecte cet homme et il m'a demandée en mariage; mais je n'ai pas encore donné de réponse définitive. Je dois le faire à son retour et je lui dirai que je ne puis l'épouser. 

- Les gens sont dans l'erreur, apparemment. 

- C'est vrai. 

- Ils disaient, l'autre jour, qu'il n'y avait aucun projet sérieux entre vous et M. Boldwood, et vous avez été bien près de leur prouver qu'ils se trompaient. Maintenant qu'ils semblent avoir adopté cette seconde manière de voir, vous vous hâtez de leur persuader...

- Qu'il n'y a rien entre nous, voulez-vous dire?

- Je crois pourtant qu'ils sont dans le vrai. 

- Oui, mais seulement dans un certain sens. Je joue pas avec M. Boldwood, je n'ai rien à faire avec lui.

Malheureusement, Oak commit la maladresse de parler du rival de Boldwood en des termes qui devaient déplaire à la jeune fille.

- Je voudrais que vous n'ayez jamais rencontré ce sergent Troy, soupira-t-il. 

La démarche de Bathsheba devint légèrement nerveuse.

- Pourquoi? demanda-t-elle. 

- Il n est pas assez bon pour vous. 

- Quelqu'un vous a-t-il chargé de me tenir ce langage?

-- Personne, mademoiselle.

- Alors, il me semble que le sergent Troy ne nous concerne pas en ce moment, répliqua-t-elle avec humeur. Cependant, je dois dire que c'est un homme d'excellente éducation et digne de n'importe quelle femme. De plus, il est de haute naissance.

- Le fait qu'il est supérieur en naissance et en culture au reste de ses compagnons n'est nullement une preuve de sa valeur. Cela indiquerait plutôt une tendance à s'abaisser.

- Enfin, je ne vois pas le rapport entre tout ceci et notre conversation. M. Troy n'a nulle tendance à s'abaisser et sa supériorité est une preuve de son mérite.

- Je le crois totalement dépourvu de conscience, et je ne puis m'empêcher de vous supplier de n'avoir riende commun avec lui. Écoutez-moi, cette fois... seulement cette fois. Je ne dis pas qu'il soit aussi mauvais que je m'imagine - fasse le Ciel que je me sois trompé! - mais, puisque nous le connaissons si peu, pourquoi ne pas nous en méfier par simple prudence? Méfiez-vous de lui, mademoiselle, croyez-moi, je vous en prie.

- Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

- J'aime généralement les soldats; mais celui-la me déplaît, continua Gabriel avec opiniâtreté. La nature de son métier peut l'avoir poussé dans un mauvais chemin, et ce qui est joie pour les voisins est ruine pour la femme. Quand il essaiera encore de causer avec vous, pourquoi ne pas lui tourner le dos avec un "bonjour" un peu sec, et, quand vous le verrez venir d'un côté, passer de l'autre? Quand il dira quelque chose de drôle, n'ayez pas l'air de vous en apercevoir et ne souriez pas: en un mot, ne l'offensez pas, mais soyez impolie d'une manière toute naturelle pour vous débarrasser de ses importunités.

Jamais rouge-gorge retenu dans une chambre ne frappa plus violemment les vitres de ses ailes et ne s'agita plus que Bathsheba en ce moment.

- Je dis... je répète... qu'il ne vous appartient pas d'en parler. Je ne conçois pas que vous mentionniez ce nom! s'exclama-t-elle désespérément. Je sais que-e-e-e. .. qu'il est foncièrement honnête et consciencieux, sincère parfois jusqu'à la grossièreté, mais ne craignant jamais de dire franchement ce qu'il pense. 

- Oh!

- Il est aussi bon que n'importe qui dans la paroisse. Il va très régulièrement à l'église. Oui, c'est vrai.

- Je crains bien que personne ne l`y ait jamais vu; pour ma part, je suis certain de ne pas l'avoir aperçu.

- Cela tient, répliqua la jeune fille avec vivacité, cela tient à ce qu'il n'entre pas par l'entrée de tout le monde, mais par la petite porte de la tour, au moment où commence le service, et il reste tout au fond de la galerie. Il me l'a dit.

Cette persistance à découvrir des vertus au sergent frappa aussi désagréablement l'oreille de Gabriel que le treizième coup d'une pendule détraquée..."

 

"..One night, at the end of August, when Bathsheba’s experiences as a married woman were still new, and when the weather was yet dry and sultry, a man stood  motionless in the stackyard of Weatherbury Upper Farm, looking at the moon and sky.  The night had a sinister aspect. A heated breeze from the south slowly fanned the summits of lofty objects, and in the sky dashes of buoyant cloud were sailing in a course at right angles to that of another stratum, neither of them in the direction of the breeze below. The moon, as seen through these films, had a lurid metallic look. The fields were sallow with the impure light, and all were tinged in monochrome, as if beheld through stained glass. The same evening the sheep had trailed homeward head to tail, the behaviour of the rooks had heen confused, and the horses had moved with timidity and caution. Thunder was imminent, and, taking some secondary appearances into consideration, it was likely to be followed by one of the lengthened rains which mark the close of dry weather for the season. Before twelve hours had passed a harvest atmosphere would be a bygone thing.

Oak gazed with misgiving at eight naked and unprotected ricks, massive and heavy with the rich produce of one-half the farm for that year. He went on to the barn..."

 

"..Un soir du mois d'août, alors que l'expérience conjugale de Bathsheba était encore toute neuve, Gabriel, immobile dans l'enclos de la ferme, examinait avec perplexité l'état du ciel. Pendant la journée, le temps avait été lourd, l'air étouffant, et la nuit prenait un aspect sinistre. Un vent brûlant du sud agitait lentement le sommet des arbres et, au firmament, des nuages couraient en formant angle droit avec ceux d'une couche inférieure; ni les uns ni les autres ne suivaient pourtant la direction de la brise, qui soufflait doucement sur la terre. La lune, voilée, avait un aspect métallique; les champs étaient livides sous cette lumière terne, et le paysage entier semblait être vu au travers d'une vitre sale. Ce soir-là, les brebis étaient agitées tumultueusement, et les chevaux avaient marché avec défiance. Un orage était imminent, et, à en juger par quelques pronostics secondaires, il promettait d'être suivi d'une série de pluies qui mettraient fin aux beaux jours de la saison. Avant douze heures, les grandes chaleurs de l'été seraient passées.

Après avoir considéré avec anxiété huit tas de blé représentant la moitié des récoltes de cette année, et que rien n'abritait ni ne protégeait contre la pluie, Oak se rendit enfin à la grange..." 


Le Retour au pays natal (The Return of the Native, 1878)
Dans la lande d'Egdon, dont la description grandiose ouvre le roman, Eustacia Vye souffre de sa solitude et de sa misère et rêve de fuir vers la ville avec un homme. À la catastrophe finale, dans la tempête d'une nuit d'automne, n'échappe que Clym Yeobright, revenu au pays depuis peu, qui deviendra prédicateur ambulant à travers la lande.

 

Le Maire de Casterbridge (The Mayor of Casterbridge, 1886)
"Le Maire de Casterbridge" poursuit l'exploration de la force implacable du destin. Le roman s’ouvre sur une des scènes les plus connues de l’œuvre de Thomas Hardy : au cours d’une beuverie, un jeune ouvrier agricole décide de vendre femme et enfant aux enchères à ses compagnons de hasard. Mais le repentir le détourne ensuite de l'alcool. Près de vingt ans après, devenu maire, il voit revenir sa femme, mais il est éclipsé par son associé devenu son rival, perd la fille qu'il croit être de lui et quitte la ville.

 

Tess d'Urberville (Tess of the d'Urbervilles, 1891)
Tess d'Urberville paraît d'abord en feuilleton dans le Graphic, puis en un volume en 1891. Le roman relate le destin impitoyable d'une jeune fille abusée, conduite au crime par le désespoir, puis condamnée à être exécutée. Tess Durbeyfield est une jeune femme simple, une villageoise. Sa vie, comme celle de la communauté, est placée sous l'autorité de la riche famille des d'Urberville. Or Tess est séduite par le jeune Alec d'Urberville, dont elle attend un enfant. Effrayé par le scandale, Alec abandonne Tess, qui accouche d'un enfant mort-né. Elle se marie alors avec le fils du pasteur, Angel Clare. Mais Tess est une âme pure et, au cours d'une nuit de noces dramatique, révèle à son époux toute sa vie passée. Horrifié, Angel la quitte à son tour. Commence alors pour Tess une période particulièrement sombre. Elle se débat, seule, se méprisant elle-même. C'est dans cette faiblesse extrême qu'elle revoit Alec, renoue avec lui, mais sans plus l'aimer. Le retour de son mari, Angel Clare, rend la situation dramatique : au moment où il est prêt à accorder son pardon à Tess, cette dernière s'est placée dans une situation qui lui interdit de renouer le lien conjugal. Dans la violence de son désespoir, Tess s'en prend à l'auteur de tous ses maux, Alec d'Urberville, et le tue. Elle rejoint Clare, et, pendant quelque temps, tous deux vivent en reclus. Mais les d'Urberville remuent ciel et terre pour retrouver le coupable du meurtre. Tess est arrêtée, condamnée à mort à l'issue de son procès et exécutée.

 

"Clare, restless, went out into the dusk when evening drew on, she who had won him having retired to her chamber. The night was as sultry as the day.  There was no coolness after dark unless on the grass.  Roads, garden-paths, the house-fronts, the barton-walls were warm as hearths, and reflected the noontime temperature into the noctambulist's face.
He sat on the east gate of the dairy-yard, and knew not what to think of himself.  Feeling had indeed smothered judgement that day. Since the sudden embrace, three hours before, the twain had kept apart.  She seemed stilled, almost alarmed, at what had occurred, while the novelty, unpremeditation, mastery of circumstance disquieted him--palpitating, contemplative being that he was.  He could hardly realize their true relations to each other as yet, and what their mutual bearing should be before third parties thenceforward.
Angel had come as pupil to this dairy in the idea that his temporary existence here was to be the merest episode in his life, soon passed through and early forgotten; he had come as to a place from which as from a screened alcove he could calmly view the absorbing world without, and, apostrophizing it with Walt Whitman :
  "Crowds of men and women attired in the usual costumes,
  How curious you are to me!"
resolve upon a plan for plunging into that world anew.  But behold,the absorbing scene had been imported hither.  What had been the engrossing world had dissolved into an uninteresting outer dumb-show; while here, in this apparently dim and unimpassioned place, novelty had volcanically started up, as it had never, for him, started up elsewhere.
Every window of the house being open, Clare could hear across the yard each trivial sound of the retiring household.  The dairy-house, so humble, so insignificant, so purely to him a place of constrained sojourn that he had never hitherto deemed it of sufficient importance to be reconnoitred as an object of any quality whatever in the landscape; what was it now?  The aged and lichened brick gables breathed forth "Stay!"  The windows smiled, the door coaxed and beckoned, the creeper blushed confederacy.  A personality within it was so far-reaching in her influence as to spread into and make the bricks, mortar, and whole overhanging sky throb with a burning sensibility.  Whose was this mighty personality? A milkmaid's.
It was amazing, indeed, to find how great a matter the life of the obscure dairy had become to him.  And though new love was to be held partly responsible for this, it was not solely so.  Many besides Angel have learnt that the magnitude of lives is not as to their external displacements, but as to their subjective experiences.  The impressionable peasant leads a larger, fuller, more dramatic life than the pachydermatous king.  Looking at it thus, he found that life was to be seen of the same magnitude here as elsewhere."

"Clare, tout agité, sortit le soir venu ; celle qui l’avait conquis s’était retirée dans sa chambre. La nuit était aussi étouffante que le jour ; nulle fraîcheur excepté sur l’herbe. Les routes, les sentiers, les façades de la maison, les murs de l’enclos étaient comme des âtres brûlants et renvoyaient au visage la chaleur du plein midi.
Il s’assit sur l’une des barrières de la cour ; il ne savait que penser de lui-même ; aujourd’hui, vraiment, le sentiment avait étouffé la raison.
Depuis la soudaine étreinte, trois heures plus tôt, le couple était resté séparé. Elle, semblait réduite au silence, presque alarmée, par ce qui était arrivé, tandis que la nouveauté, la soudaineté, la toute-puissance du fait accompli le bouleversaient, lui, l’homme rêveur et vibrant. À peine pouvait-il réaliser encore ce qu’ils étaient l’un pour l’autre et ce que devait être dorénavant leur conduite mutuelle devant les étrangers.
Angel était venu comme élève à la laiterie, s’imaginant que ce serait un simple épisode de sa vie, bientôt passé et vite ou-blié ; il y était venu comme dans une niche abritée des regards, d’où il contemplerait avec calme, au-dehors, ce monde si absorbant, avant de s’y replonger, et lui dirait avecWalt Whitman :
"Foules d’hommes et de femmes vêtus des habits coutumiers,  Comme vous semblez curieux ! "
Et voilà que le spectacle absorbant se trouvait transporté ici ! Ce monde, qui avait si longtemps accaparé son attention, se réduisait à une pantomime extérieure et sans intérêt, et ici même, dans un lieu terne et engourdi en apparence, avait surgi, comme un volcan, la nouveauté d’une passion telle qu’il n’en avait jamais connue.

Toutes les fenêtres de la maison étant ouvertes, Clare sai-sissait les moindres bruits des gens de ferme se retirant dans leurs chambres. Cette laiterie où il était forcé de séjourner, jugée d’abord si humble et si insignifiante qu’il la comptait à peine comme un objet du paysage, que n’était-elle point pour lui maintenant ! Les vieux pignons de briques couverts de lichen lui murmuraient : « Reste donc ! » ; les fenêtres souriaient ; la porte lui faisait des signes câlins ; la vigne vierge toute rougis-sante se mettait du complot. Du fond de cette demeure, une âme étendait son influence, pénétrait les briques, le mortier, la voûte du ciel, et les faisait palpiter de brûlante sympathie. Et quelle était cette âme puissante et formidable ? Celle d’une petite laitière ! En vérité, Clare restait stupéfait de l’importance qu’avait prise pour lui cette ferme obscure ! Et le nouvel amour seul ne suffisait pas à l’expliquer. Comme d’autres, il avait appris enfin que la grandeur d’une vie ne provient pas des circonstances extérieures mais de l’expérience subjective, qu’un paysan de sensibilité aiguë mène une existence plus vaste, plus pleine, plus dramatique qu’un roi à l’épiderme grossier.


Jude l'Obscur (Jude the Obscure, 1896)

"People go on marrying because they can't resist natural forces, although many of them may know perfectly well that they are possibly buying a month's pleasure with a life's discomfort." - "Jude l'Obscur " sera le dernier roman de Hardy, notamment à cause du scandale provoqué par «l'immoralité» de cette tragédie plus noire que jamais, qui s'attaque aux institutions les plus chères à la Grande-Bretagne, l'enseignement supérieur, la classe sociale et le mariage ... son chef d'oeuvre. Tout se passe comme si Jude Fawley, ayant voulu s’arracher à sa condition et à son existence, avait du même coup mis en branle des forces qui l’écraseront.

Jude Fawley, pauvre maçon mais ambitieux,  rêve d’une vie meilleure et s’acharne à acquérir le savoir et la culture. Il est séduit par une idiote sensuelle, qui l'épouse mais l'abandonne bientôt. Colporteur, autodidacte et sculpteur, il reprend ses rêves d'avenir, s'allie à sa cousine Sue, une femme émancipée qui a quitté son mari, peut-être la première "féministe" personnage d'un roman britannique. Persécuté par le milieu dont il s'est lui-même exclu par anticonformisme, tourmenté par la proximité d'un bonheur toujours refusé, Jude renonce et s'enlise dans la simple survie. Le fils de sa première union tue ses deux autres enfants, et se tue lui-même. Sue rejoint son époux, pour tenter d'expier..

 

"Sue était assise, le regard fixé sur le plancher nu de la chambre (la maison n'était guère plus confortable qu'une chaumière). Puis elle leva les yeux et regarda le paysage à travers la fenêtre sans rideaux : à quelque distance, les murs extérieurs du Sarcophagus College, silencieux, noirs et sans fenêtres, emplissaient la petite chambre de l'ombre de leurs quatre siècles de tristesse, de bigoterie et de décadence, interceptant, la nuit, le clair de lune et, le jour, le soleil. Au-delà, on distinguait la silhouette de Rubric College et encore plus loin, la tour d'un troisième. Elle songeait à l'étrange passion de Jude qui l'avait poussé, lui,  si aimant, si tendre pour elle et ses enfants, à les installer dans ce voisinage déprimant, parce que son rêve le hantait toujours. Même à présent, il n'entendait pas distinctement le refus glacial qu'opposaient à son désir ces murs savants.  L'insuccès de leurs recherches, le manque de place, pour son père dans cette maison, avaient fait une impression profonde sur l'enfant; une sorte d'horreur indicible s'était emparée de lui. Il rompit le silence en disant :

- Mère, que ferons-nous demain ?

- Je ne sais pas, dit Sue d'un ton découragé. Je crains que cela ne tourmente ton père.

- Je voudrais que père soit bien et qu'il y ait eu une chambre pour lui. Alors, le reste n'aurait pas tant d'importance. Pauvre père !

- En effet, cela irait mieux.

- Puis-je faire quelque chose ?

- Non, tout est tristesse, adversité et souffrance.

- Papa est parti pour nous laisser la place, à nous autres enfants, n'est-ce pas ?

- Oui, en partie.

- Il vaudrait mieux être hors de ce monde, n'est-ce pas ?

- Presque mieux, mon chéri.

- C'est aussi à cause de nous que vous ne pouvez trouver un bon logement, n'est-ce pas ?

- Ma foi, les gens n'aiment pas toujours prendre des enfants.

- Alors, si les enfants sont tellement gênants, pourquoi en a-t-on ?

- Oh ! parce que c'est une loi de la nature.

- Mais nous ne demandons pas à naître ?

_ Non, c'est vrai.

- Et ce qui est pire, c'est que vous n'êtes pas ma vraie mère et que vous ne seriez pas obligée de me garder si vous ne le vouliez pas. Je n'aurais pas dû venir - voilà la vérité. Je les gênais en Australie et je vous gêne ici. Je voudrais ne pas être né !

- Tu n'y peux rien, mon chéri.

- Je crois qu'on devrait tuer tout de suite les enfants qui naissent sans qu'on les ait voulus, avant qu'ils n'aient une âme. On ne devrait pas les laisser grandir ni marcher. 

Sue ne répondit pas. Elle se demandait comment traiter cet enfant trop réfléchi. Elle conclut enfin qu'elle devait, autant que les circonstances le permettaient, être franche et sincère avec celui qui prenait part à ses difficultés comme un ami plus âgé.

- Il va y en avoir bientôt un de plus dans la famille, dit-elle en hésitant.

- Comment cela ?

- Il va y avoir un autre bébé. 

- Quoi ? - L'enfant bondit d'un air farouche. - Oh ! Seigneur ! Mère, vous n'avez pas été en demander un autre quand vous avez tant de mal avec ceux qui sont là !

- Si, pourtant, je suis désolée de te le dire ! » murmura Sue, les yeux brillants de larmes retenues.

L'enfant éclata en sanglots.

- Oh ! vous ne faites attention à rien, à rien ! s'écria-t-il d'un ton d'amer reproche. Comment avez-vous pu, mère, être si méchante et cruelle ! Vous auriez pu attendre que nous soyons tirés d'affaire et que père soit guéri ! Nous faire encore du chagrin à tous ! Nous n'avons pas de chambre, papa est obligé de s'en aller, demain nous serons chassés : et vous allez en avoir encore un bientôt !... Vous l'avez fait exprès, pour sûr.

Il marchait de long en large, sanglotant toujours.

- Il faut me pardonner, petit Jude, supplia-t-elle, aussi émue et troublée que l'enfant. Je ne peux pas t'expliquer. Je le ferai quand tu seras plus grand. Il te semble que je l'ai fait exprès maintenant que nous avons tant d'ennuis. Je ne peux pas t'expliquer, chéri. Mais ce n'est pas tout à fait de ma faute !

- Si, c'est sûrement de votre faute ! Personne ne pouvait vous y obliger, si vous ne vouliez pas ! Je ne vous pardonnerai jamais, jamais ! Je ne crois pas que vous aimiez ni père, ni moi, ni aucun de nous ! 

Il se leva et alla dans le cabinet à côté de la chambre où on avait mis pour lui un matelas sur le plancher. Là, elle l'entendit dire :  

- Si nous étions partis, tous les enfants, on n'aurait plus d'ennuis du tout !

- Ne pense pas cela, chéri, dit-elle d'un ton péremptoire. Essaye de dormir ! 

Le lendemain matin, elle s'éveilla un peu après six heures et décida de courir avant le déjeuner jusqu'à l'auberge où logeait Jude pour lui apprendre ce qui s'était passé avant qu'il ne sortît. Elle se leva doucement pour ne pas réveiller les enfants qui devaient être fatigués après la journée de la veille. Elle trouva Jude déjeunant dans la taverne obscure qu'il avait choisie à cause de son prix modique pour contrebalancer celui de leur chambre : elle lui expliqua qu'elle avait été renvoyée. Il s'était tourmenté pour elle toute la nuit, lui dit-il. Mais maintenant qu'il faisait jour, le fait d'avoir à quitter ce logement ne lui paraissait plus aussi déprimant que la nuit précédente et elle ne se sentait pas aussi impressionnée de ne rien avoir trouvé d'autre. Jude convint avec elle qu'il était inutile de faire valoir leur droit à rester une semaine et qu'il n'y avait qu'à partir immédiatement.

- Vous viendrez tous ici pour un ou deux jours, dit-il. C'est un endroit assez déplaisant et les enfants n'y seront pas aussi bien, mais cela nous donnera le temps de chercher. Il y a beaucoup de logements à louer dans les faubourgs - dans mon vieux quartier de Barsabée. Déjeunez avec moi pendant que vous êtes ici, mon petit oiseau... Etes-vous bien, vraiment ? Vous aurez le temps, avant que les enfants se réveillent, de rentrer préparer leur repas. D'ailleurs, j'irai avec vous.

Elle déjeuna rapidement avec Jude et, au bout d'un quart d'heure, ils partirent ensemble, décidés à quitter immédiatement le logement trop respectable pour Sue. Lorsqu'elle rentra, tout était tranquille dans la chambre des enfants ; elle appela sa logeuse d'un ton craintif et la pria de bien vouloir apporter la bouilloire et quelque chose pour leur déjeuner. Ceci fait, prenant deux œufs qu'elle avait achetés, elle les mit dans l'eau bouillante et dit à Jude de les surveiller pendant qu'elle allait appeler les enfants, car il était maintenant huit heures et demie. Jude était penché sur la bouilloire, la montre à la main, le dos tourné à la petite chambre où avaient couché les enfants. Un cri de Sue le fit se retourner brusquement. Il vit que la porte du cabinet - qui avait paru tourner difficilement sur ses gonds quand Sue l'avait poussée - était ouverte et que Sue était tombée sur le parquet, au seuil de la chambre. Il se précipita pour la relever et jeta les yeux sur le petit lit : les enfants n'y étaient pas. Stupéfait, il regarda autour de lui : derrière la porte étaient fixés deux crochets pour mettre les vêtements, les corps des deux plus jeunes y étaient pendus par un bout de corde passé autour de leur cou et quelques mètres plus loin le corps du petit Jude était accroché de même manière à un clou. Une chaise était renversée à côté du gamin et ses yeux regardaient fixement la pièce; ceux de la petite fille et du bébé étaient fermés!..."   

 

"... As soon as she could speak she informed him what she had said to the boy, and how she thought herself the cause of this. "No," said Jude. "It was in his nature to do it. The doctor says there are such boys springing up amongst us - boys of a sort unknown in the last generation - the outcome of new views of life. They seem to see all its terrors before they are old enough to have staying power to resist them. He says it is the beginning of the coming universal wish not to live. He's an advanced man, the doctor: but he can give no consolation to...." Jude had kept back his own grief on account of her; but he now broke down; and this stimulated Sue to efforts of sympathy which in some degree distracted her from her poignant self-reproach. When everybody was gone, she was allowed to see the children. The boy's face expressed the whole tale of their situation. On that little shape had converged all the inauspiciousness and shadow which had darkened the first union of Jude, and all the accidents, mistakes, fears, errors of the last. He was their nodal point, their focus, their expression in a single term. For the rashness of those parents he had groaned, for their ill assortment he had quaked, and for the misfortunes of these he had died. When the house was silent, and they could do nothing but await the coroner's inquest, a subdued, large, low voice spread into the air of the room from behind the heavy walls at the back. "What is it?" said Sue, her spasmodic breathing suspended. "The organ of the college chapel. The organist practising I suppose. It's the anthem from the seventy-third Psalm; 'Truly God is loving unto Israel.'..."

 

"...Dès qu'elle put parler, elle lui raconta ce qu'elle avait dit à l'enfant, s'accusant d'être la cause de tout. "Non, dit Jude, c'était dans sa nature d'agir ainsi. Le docteur prétend qu'on voit surgir au milieu de nous des garçons comme lui - d'une espèce inconnue des générations précédentes et qui sont le résultat des manières de voir nouvelles. Ils sentent toutes les terreurs de la vie avant d'être assez âgés pour avoir la force de leur résister. C'est peut-être le commencement du désir universel de ne pas vivre. Ce docteur est un homme aux idées avancées, mais il ne peut consoler..."  Jude, qui avait refoulé sa propre douleur à cause de Sue, ne put la contenir davantage et Sue, obligée de prendre sur elle pour lui témoigner de l'affection, oublia quelque peu les poignants reproches qu'elle s'adressait. Quand tout le monde fut parti, on lui permit de voir les enfants.  Le visage de l'aîné exprimait toute leur histoire. Sur ce petit cadavre étaient concentrés les mauvais auspices, les nuages qui avaient assombri le premier mariage de Jude, de même que les accidents, les malentendus, les craintes et les erreurs du second. Il était leur point noir central, leur foyer, leur expression en un terme unique. Il avait gémi par suite de l'imprudence du premier couple, souffert par leur mésintelligence, et il était mort des malheurs du second. Quand la maison redevint silencieuse et qu'ils n'eurent plus qu'à attendre l'enquête judiciaire, une grande voix basse, assourdie, s'épandit dans l'air de la chambre à travers les murs épais. "Qu'est-ce?" demanda Sue, en retenant sa respiration spasmodique. "L'orgue de la chapelle du collège. C'est le thème du soixante-treizième Psaume..."



Sous les apparences des atmosphères étranges des  "Moonlight Scene" d'un John Atkinson Grimshaw (1836-1893), - 1880, Leeds Bridge (Leeds Art Gallery), 1882 London, View of Heath Street by Night  (Tate Britain, London), 1892, Liverpool Docks by Night (Walker Art Gallery, Liverpool), -  sous l'immobilisme apparent et rigide de cette fin de siècle britannique qui court jusqu'à la mort de Victoria, alors que la petite bourgeoisie de la boutique et celle des employés de bureau s'en va rallier de larges fractions ouvrières à la morale victorienne et au souci de "respectabilité", dans cette fameuse "déférence envers les supérieurs", que toutes les Églises et sectes entreprennent de gigantesques efforts missionnaires pour endiguer l'irréligion,  que les grèves impressionnantes et mouvements de travailleurs ne semblent pas remettre en cause les formidables manifestations d’affection et de loyalisme que constituent les deux jubilés de Victoria, en 1887 et en 1897, la créativité artistique  britannique persévère dans cette seule voie que lui laisse emprunter la morale sociale victorienne : faire de l'art pour l'art (Art for art’s sake).

Swinburne va suivre Théophile Gautier qui écrit dans la préface de "Mademoiselle de Maupin" (1835) : "Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid." L'art doit certes se libérer de toute préoccupation d'ordre moral, utilitaire ou religieux, et ne doit avoir d'autre fin que lui-même, mais au-delà, c'est bien la question de la sensualité et du corps qui s'exprime, une sensualité dont il faut parvenir à assurer l'expression dans un monde clos de conventions sociales et morales : "Mon corps rebelle, ajoute Gautier, ne veut point reconnaître la suprématie de l'âme et ma chair n'entend point qu'on la mortifie.". Huysmans souligne lui aussi  l'importance du corps, de ses désirs et de ses plaisirs, dans "À rebours" ou sous les traits de Lord Henry, dans "Le Portrait de Dorian Gray" d'Oscar Wilde : "Tout désir que nous cherchons à étouffer couve en notre esprit et nous empoisonne. Que le corps pèche une bonne fois et c'en est fait de son péché". S'ouvre l'horizon de tous les raffinements, de toutes les expériences qu'offre la vie, "que rien de votre être ne se perde".
Le mouvement de l'art pour l'art émerge donc avec l'essai d'Algernon Charles Swinburne sur "William Blake" en 1868, et la même année le critique et historien de l'art, Walter Horatio Pater (1839-1894), dont l'influence est alors marquante depuis son université d'Oxford, définit le nouveau mouvement, que l'on nommera l'Aesthetic Movement, et qui va progressivement s'imposer tout au long de cette fin de siècle malgré la Royal Academy et les conventions victoriennes : il faut "se borner à connaître de près les belles choses et s'en nourrir en exquis amateurs, en humanistes accomplis" (The Renaissance, 1873).


Walter Horatio Pater (1839-1894)

Walter Pater influencera tout le tempérament artistique britannique de cette fin de siècle avec son fameux "Essai sur l'art et la Renaissance" (1873). Il rédige en 1885 "Marius l'épicurien" (Marius the Epicurean, His Sensations and Ideas) pour offrir un modèle global à l'expérience de l'art en tant que mode de vie. Si le roman décrit l'éducation d'un jeune Romain, son expérimentation des différentes philosophies païennes, avec en point culminant la foi et le martyre chrétiens, ce ne sont pas tant les évènements de son existence qui lui permettent d'évoluer, que ses lectures : elle seule permet de relier passé, présent et futur, elle seule soutient une maturation morale ou le pouvoir rédempteur auquel la vie nous confronte. 

 

Algernon Charles Swinburne (1837-1909)
Fils sprirituel de Shelley et de William Blake, ce fils d'aristocrate, à l'hérédité particulièrement chargée (son père, le futur amiral Charles Henry Swinburne, et sa mère, lady Jane, fille du comte d'Ashburnham, étaient cousins et leurs deux familles depuis longtemps alliées ), élevé dans l'île de Wight par ses grands-parents, formé à Eton et à Oxford, qu'il quitte obscurément en chemin, étrange assemblage d'un être de petite taille, de santé fragile, mais pourvu d'une force physique et d'un tempérament facilement excitable,  Swinburne s'est rapidement forgé en pleine période victorienne une image de poète à la vie dissolue, anticonformiste, antireligieux, républicain. Sa poésie fait scandale, véhiculant paganisme antique et sado-masochisme, quoique, au dire d'Oscar Wilde, Swinburne professa le "vice" plus qu'il ne le pratiqua.
Il connaît le succès avec la tragédie antique "Atalanta in Calydon " (1865), puis "Laus Veneris" et ses "Poems and Ballads" (1866) font scandale, révélant sa sensualité homosexuelle (on le dit algolagnique) : il se veut païen, comme dans la Grèce antique, et célèbre Aphrodite, Proserpine, Pan, Sappho et les jeunes éphèbes. Deux autres séries de "Poems and Ballads", publiées en 1878 et en 1889, mêlent l'appel à la révolte ("Ode sur la proclamation de la République française", 1870), son admiration pour la République, parce qu'Athènes exalta la république, pour les révolutionnaires (G. Mazzini, W. S. Landor, mais aussi Victor Hugo, Baudelaire et Sade) et l'effort de légitimation du non-conformisme sexuel.  En 1867, Swinburne rencontra son héros Giuseppe Mazzini, qui vivait en exil en Angleterre et lui inspira les "Songs before Sunrise" (1867). C'est en 1868 que se place la rencontre fortuite de Guy de Maupassant et de Swinburne : le récit qu'en fit Maupassant impressionna nombre d'écrivains, tissant un lien étrange entre les deux littératures, la littérature française quittant alors le naturalisme pour inspiration plus "fin de siècle".

 

"Laus Veneris" est à la fois poème de Swinburne (1866) et peinture de Burne-Jones (1873-1875) : Swinburne réinterprète la vision classique de Vénus et Adonis pour lui donner une sensualité totalement débridée, pulsionnelle, mêlant plaisir et douleur, beauté et terreur, allant jusqu'à exprimer  un désir masochiste d'être dévoré par celle que l'on aime ...

"Asleep or waking is it? for her neck,
Kissed over close, wears yet a purple speck
      Wherein the pained blood falters and goes out;
Soft, and stung softly — fairer for a fleck.
But though my lips shut sucking on the place,
There is no vein at work upon her face;
      Her eyelids are so peaceable, no doubt
Deep sleep has warmed her blood through all its ways.
Lo, this is she that was the world's delight;
The old grey years were parcels of her might;
      The strewings of the ways wherein she trod
Were the twain seasons of the day and night.
Lo, she was thus when her clear limbs enticed
All lips that now grow sad with kissing Christ,
      Stained with blood fallen from the feet of God,
The feet and hands whereat our souls were priced.
Alas, Lord, surely thou art great and fair.
But lo her wonderfully woven hair!
      And thou didst heal us with thy piteous kiss;
But see now, Lord; her mouth is lovelier.
She is right fair; what hath she done to thee?
Nay, fair Lord Christ, lift up thine eyes and see;
      Had now thy mother such a lip — like this?
Thou knowest how sweet a thing it is to me.
Inside the Horsel here the air is hot;
Right little peace one hath for it, God wot;
      The scented dusty daylight burns the air,
And my heart chokes me till I hear it not.
Behold, my Venus, my soul's body, lies
With my love laid upon her garment-wise,
      Feeling my love in all her limbs and hair
And shed between her eyelids through her eyes.
She holds my heart in her sweet open hands
Hanging asleep; hard by her head there stands,
      Crowned with gilt thorns and clothed with flesh like fire,
Love, wan as foam blown up the salt burnt sands —
....

... For she lies, laughing low with love; she lies
And turns his kisses on her lips to sighs,
      To sighing sound of lips unsatisfied,
And the sweet tears are tender with her eyes.
Ah, not as they, but as the souls that were
Slain in the old time, having found her fair;
      Who, sleeping with her lips upon their eyes,
Heard sudden serpents hiss across her hair.
Their blood runs round the roots of time like rain:
She casts them forth and gathers them again;
      With nerve and bone she weaves and multiplies
Exceeding pleasure out of extreme pain.
Her little chambers drip with flower-like red,
Her girdles, and the chaplets of her head,
      Her armlets and her anklets; with her feet
She tramples all that winepress of the dead.
Her gateways smoke with fume of flowers and fires,
With loves burnt out and unassuaged desires;
      Between her lips the steam of them is sweet,
The languor in her ears of many lyres.
Her beds are full of perfume and sad sound,
Her doors are made with music, and barred round
      With sighing and with laughter and with tears,
With tears whereby strong souls of men are bound.
There is the knight Adonis that was slain;
With flesh and blood she chains him for a chain;
      The body and the spirit in her ears
Cry, for her lips divide him vein by vein.
Yea, all she slayeth; yea, every man save me;
Me, love, thy lover that must cleave to thee
      Till the ending of the days and ways of earth,
The shaking of the sources of the sea.
Me, most forsaken of all souls that fell;
Me, satiated with things insatiable;
      Me, for whose sake the extreme hell makes mirth,
Yea, laughter kindles at the heart of hell.
Alas thy beauty! for thy mouth's sweet sake
My soul is bitter to me, my limbs quake
      As water, as the flesh of men that weep,
As their heart's vein whose heart goes nigh to break...."

 


Dès 1857, Swinburne fréquente les préraphaélites D. G. Rossetti, W. Morris et E. Burne-Jones et c'est lui qui répond en 1872 à la charge que lance contre eux  Robert Williams Buchanan (1841-1901) dans la Contemporary Review ("The Fleshly School of Poetry"), avec son fameux morceau de polémique littéraire, "Under the Microscope" : "WE live in an age when not to be scientific is to be nothing; the man untrained in science, though he should speak with the tongues of men and of angels, though he should know all that man may know of the history of men and their works in time past, though he should have nourished on the study of their noblest examples in art and literature whatever he may have of natural intelligence, is but a pitiable and worthless pretender in the sight of professors to whom natural science is not a mean but an end; not an instrument of priceless worth for the mental workman, but a result in itself satisfying and final, a substitute in place of an auxiliary, a sovereign in lieu of an ally, a goal instead of a chariot..."

 

On dit que Rossetti chercha à convertir Swinburne à l'hétérosexualité en lui envoyant l'écuyère de cirque américaine Adah Menken, mais que celle-ci dut renoncer : "I can't make him understand that biting's no use". Dès 1860, Swinburne est en effet un proche du fondateur, avec William Holman Hunt et John Everett Millais, de l'école de peinture préraphaélite : Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) est un peintre essentiellement littéraire et un poète qui ne s'intéresse guère au monde qui l'entoure, entièrement voué à une mythologie personnelle inspirée par les œuvres de Dante, de Shakespeare et de Browning (le cycle arthurien). Il préfigure à sa manière le symbolisme. Vers 1850, Rossetti semble obsédé par une image archétypale qui résume en elle toutes les autres figure, un type féminin sensuel, mais aux traits d'androgyne et au regard absent : Elizabeth Siddal devient sa "Béatrice", à l'image de la bien-aimée de Dante (Beata Beatrix, 1863-1870, Tate Britain - London). Née en 1829, c'est Walter Deverell  qui l'avait introduite comme modèle dans la confrérie des préraphaélites : elle posa notamment dans "Famille anglaise convertie soustrayant un missionnaire chrétien à la persécution des druides" (1850, Ashmolean Museum, Oxford) de William Holman Hunt, et la célèbre "Ophélie" (1852, Tate Britain, Londres) de John Everett Millais, Lizzie Siddal ne s’habillait pas comme les femmes victoriennes, préférant les robes amples avec manches bouffantes aux corsets et crinolines. Son épaisse chevelure rousse, son teint pâle, ses paupières lourdes et fines lèvres constituent les traits qui ont rendu célèbre l’esthétique des Préraphaélites. Rossetti développera une extraordinaire fascination pour son amante et modèle qu’il représente inlassablement dans une centaine de dessins, gravures et esquisses. Suit une période envenimée par des fiançailles qui s'éternisent : Lizzie se met à peindre, se rapproche de Ruskin, Rossetti se détache de toute inspiration médiévale au profit de Titien ou de Véronèse, portraiture ses nouvelles amantes Fanny Cornforth ou Jane Burden, La mort (son suicide ?) de Lizzie, en 1862, transfigurera cette passion en une vénération macabre et mystique. Cette tragédie affectera considérablement Algernon Swinburne qui s'était pris pour elle d'une très profonde amitié.

Le recueil de poèmes que Dante Gabriel Rossetti publie en 1871 créent en effet la controverse : la critique lui reproche d'exalter le corps au dépens de l'âme, le charnel au détriment de l'esprit. C'est pourtant bien une intimité du charnel et de l'esprit que Rossetti tente d'exprimer, tel que dans "The house of life" ou "Nuptial sleep” : il introduit ainsi un lyrisme renouvelé dont l'inventivité va inspirer des poètes comme William Morris , Algernon Swinburne , Christina Rossetti , George Meredith. 


"At length their long kiss severed, with sweet smart:
And as the last slow sudden drops are shed
From sparkling eaves when all the storm has fled,
So singly flagged the pulses of each heart.
Their bosoms sundered, with the opening start
Of married flowers to either side outspread
From the knit stem; yet still their mouths, burnt red,
Fawned on each other where they lay apart.
Sleep sank them lower than the tide of dreams,
And their dreams watched them sink, and slid away.
Slowly their souls swam up again, through gleams
Of watered light and dull drowned waifs of day;
Till from some wonder of new woods and streams
He woke, and wondered more: for there she lay."

Reconnu comme un "admirable musicien du vers", tenant de l'art pour l'art,  Swinburne se montrera aussi un critique littéraire de grande lucidité, tant dans ses essais que dans les poèmes que lui inspirèrent les grands écrivains et les événements littéraires de son époque.  "Lesbia Brandon", long roman semi-érotique ponctué de ballades en vers (rédigé en 1877, mais publié en 1952), est un document sur la place de la flagellation dans le système éducatif anglais, et la passion qui en découle : ambiguïtés sexuelles et incestes latents dans une atmosphère de néopaganisme.
En 1879, sous l’influence de son conseiller juridique et ami de Rossetti, Walter Theodore Watts-Dunton, Swinburne rentre dans l'abstinence et la respectabilité et va dormais privilégier la critique littéraire. Shelley meurt à trente ans et reste jeune à jamais, Swinburne devra attendre patiemment la mort jusqu'à soixante-treize ans, s'étant, pour vaincre ses démons, laissé emprisonner dans une villa à Putney de 1879 à 1909...

 

Dans ses chroniques (Le Gaulois, 29 novembre 1882) Guy de Maupassant raconte sa rencontre avec Swinburne ("L'Anglais d'Etretat"), rencontre qu'il semble avoir relaté auparavant à Flaubert, Alphonse Daudet et Edmond Goncourt en 1875 .

"Un grand poète anglais vient de traverser la France pour saluer Victor Hugo. Tous les journaux sont pleins de son nom et des légendes courent sur son compte à travers les salons. J’ai eu, voici quinze ans déjà, l’occasion de rencontrer plusieurs fois Algernon-Charles Swinburne. Je veux essayer de le montrer tel que je l’ai vu, et de fixer l’étrange impression qu’il m’a faite, restée toujours vive en moi malgré le temps. C’était en 1867 ou 1868, je crois ; un jeune Anglais inconnu venait d’acheter à Étretat une petite chaumière cachée sous de grands arbres. Il vivait là, toujours seul, d’une manière bizarre, disait-on, et il soulevait l’étonnement hostile des indigènes, le peuple étant sournois et niaisement malveillant comme tout peuple de petite ville. On racontait que cet Anglais fantaisiste ne mangeait que du singe bouilli, rôti, sauté, confit ; qu’il ne voulait voir personne, qu’il parlait haut, tout seul, pendant des heures ; enfin mille choses surprenantes qui faisaient conclure aux raisonneurs du lieu qu’il n’était pas fait comme tout le monde. On s’étonnait surtout qu’il vécût familièrement avec un singe, un grand singe libre dans sa demeure. C’eût été un chien, un chat, on n’eût rien dit. Mais un singe ? n’était-ce pas affreux ? Fallait-il avoir des goûts de sauvage ! Je ne connaissais ce jeune homme que pour le rencontrer dans la rue. Il était petit, gras sans être gros, d’allure douce, et portait une moustache blonde presque invisible. Un hasard nous fit causer ensemble. Ce sauvage avait des manières aimables et aisées ; mais il était bien un de ces Anglais étranges qu’on rencontre çà et là par le monde. Doué d’une intelligence remarquable, il semblait vivre dans un rêve fantastique comme dut le faire Edgar Poe. Il avait traduit en anglais un volume de surprenantes légendes islandaises que je désirerais ardemment voir maintenant traduites en français. Il aimait le surnaturel, le macabre, le torture, le compliqué, tous les détraquements cérébraux ; mais il parlait des choses les plus stupéfiantes avec un flegme tout anglais qui leur donnait, sous sa voix douce et tranquille, des allures de bon sens à rendre fou. Plein d’un mépris hautain pour le monde, ses conventions, ses préjugés, sa morale, il avait cloué à sa maison un nom audacieusement impudent. Le patron d’une auberge déserte écrivant sur sa porte : « Ici on tue les voyageurs ! » ne ferait pas une plus sinistre facétie. Je n’avais point pénétré chez lui quand je reçus une invitation à déjeuner à la suite d’un accident arrivé à un de ses amis, qui avait failli se noyer et que j’avais voulu secourir. Bien qu’accouru après le sauvetage, je reçus les remerciements empressés des deux Anglais, et je me rendis chez eux le lendemain. L’ami était un garçon d’une trentaine d’années qui portait sur un corps d’enfant, — un corps sans poitrine et sans épaules, — une tête énorme. Un front démesuré, qui semblait avoir dévoré tout le reste de l’homme, se développait comme un dôme au-dessus d’une mince figure, terminée en fuseau par la barbiche d’un menton pointu. Les yeux aigus et la bouche fuyante donnaient l’impression d’une tête de reptile, tandis que le crâne magnifique éveillait l’idée du génie. Une trépidation nerveuse agitait cet être singulier qui marchait, remuait, agissait par saccades, comme aux secousses d’un ressort détraqué. C’était Algernon-Charles Swinburne, fils d’un amiral anglais et petit-fils, par sa mère, du comte d’Ashburnham. Sa physionomie, troublante, inquiétante même, se transfigurait quand il parlait. J’ai rarement vu un homme plus saisissant, plus éloquent, plus incisif, plus charmant dans l’action de la parole. Son imagination rapide, claire, suraiguë et fantasque semblait glisser dans sa voix, faire vivants et nerveux les mots. Son geste à sursauts scandait sa phrase sautillante qui vous pénétrait dans l’esprit comme une pointe, et il avait soudain des éclats de pensée, comme les phares ont des éclats de feu, de grandes lumières géniales qui semblent éclairer tout un monde d’idées. La maison des deux amis était jolie et peu ordinaire. Partout des tableaux, parfois superbes, parfois étranges, fixant des conceptions d’aliénés. Une aquarelle, si je me souviens bien, représentait une tête de mort naviguant dans une coquille rose, sur un océan sans limites, sous une lune à figure humaine. De place en place, on rencontrait des ossements. Je remarquai surtout une affreuse main d’écorché qui gardait sa peau séchée, ses muscles noirs mis à nu, et sur l’os, blanc comme de la neige, des traces de sang ancien. La nourriture me parut une énigme que je ne devinais pas. Était-ce bon ? Était-ce mauvais ? Je ne le pourrais établir. Un rôti de singe m’ôta l’envie de manger ordinairement de cet animal ; et le grand singe en liberté qui rôdait autour de nous et me poussait, par farce, la tête dans mon verre quand j’allais boire, m’enleva tout désir d’avoir un de ses frères pour compagnon de tous les jours. Quant aux deux hommes, ils m’ont laissé l’impression de deux esprits singulièrement originaux et remarquables, totalement bizarres, appartenant à cette race particulière d’hallucinés de talent dont sont sortis Poe, Hoffmann et d’autres encore.
Si le génie est, comme on le croit communément, une sorte de délire des grandes intelligences, Algernon-Charles Swinburne est assurément un homme de génie. Les vastes esprits raisonnables ne sont jamais considérés comme géniaux, tandis qu’on prodigue une sublime qualification à des cerveaux souvent de second ordre, mais qu’agite un peu de folie. Dans tous les cas, ce poète reste un des premiers de son temps par l’originalité de son invention et la prodigieuse habileté de sa forme. C’est un lyrique exalté, un lyrique forcené qui ne se préoccupe guère de cette humble et bonne vérité que recherchent aujourd’hui si obstinément et si patiemment les artistes français, mais qui s’évertue à fixer des songes, des pensées subtiles, tantôt ingénieusement grandioses, tantôt simplement enflées, parfois aussi magnifiques. Deux ans plus tard, je trouvai la maison fermée, les hôtes partis, on vendait les meubles. J’achetai, en souvenir d’eux, la hideuse main d’écorché. Sur le gazon, un énorme bloc carré de granit portait gravé ce simple mot : « Nip ». Au-dessus, une pierre creuse, pleine d’eau, offrait à boire aux oiseaux. C’était la sépulture du singe, pendu par un jeune domestique nègre et vindicatif. Ce serviteur violent s’était ensuite enfui, disait-on, devant le revolver du maître exaspéré. Mais, après avoir erré sans toit, ni pain, pendant plusieurs jours, il reparut et se mit à vendre des sucres d’orge par les rues. Il fut définitivement expulsé du pays après avoir étranglé aux trois quarts un consommateur mécontent. La terre serait plus gaie si on rencontrait souvent des intérieurs comme celui-là."


L'Aesthetic Movement est, au début des années 1870, considéré comme un mouvement élitiste, égocentrique, voire immoral. Ce n'est que dans la décennie suivante que le Mouvement commence à progresser de façon plus positive. Deux groupes d'artistes le constituent à l'origine, qui entretiennent l'un avec l'autre des relations étroites et complexes.


Le premier groupe, qui s'établit un temps dans la demeure de Henry Thoby Prinsep, célèbre famille associée à l'East India Company, à Little Holland House (Kensington), constitue en fait un pôle artistique bien intégré du Londres victorien, animé par les peintres Frederic Leighton et George Frederic Watts.

 

George Frederic Watts (1817-1904),

portraitiste renommé (portraits d'Alfred Tennyson, 1858, de Swinburne, 1865, de Thomas Carlyle, 1868, de sa jeune épouse, l'actrice Ellen Terry, 1863, Dante Gabriel Rossetti, 1871, National Portrait Gallery - London  ), s'inspirant de la peinture italienne (Titien, Tintoret), puis choisissant la voie des allégories après avoir un temps subi l'influence de Rossetti, est connu pour son oeuvre, "Hope" (1885, Tate Britain - London), considérée comme typique de cette fin du XIXe siècle.

Frederic Leighton (1830-1896),

s'impose dans la société victorienne avec son gigantesque tableau "Cimabue's Celebrated Madonna is Carried in Procession Through the Streets of Florence" (1855, Londres, Buckingham Palace), acheté par la reine aussitôt qu'exposé. S'inspirant de la Grèce et de la Renaissance italienne, peignant avec une minutie inégalable, Leighton est le peintre absolu de la société victorienne de cette fin du XIXe siècle : 1885, Flaming June - Museo de Arte de Ponce (Puerto Rico);  1868, Actaea with dolphins - National Gallery of Canada - Ottawa;  1856-1858, The Fisherman and the Syren - Bristol Museum and Art Gallery.. Sa maison de Melbury Road, à Kensington, abrite le "Leighton House Museum".


Le second groupe est constitué par  Dante Gabriel Rossetti, ses disciples préraphaélites, William Morris (1834-1896), dont la seule toile connue reste "la Belle Iseult" (1858, Londres, Tate Britain), Edward Burne-Jones (1833-1898), célèbre pour son illustration de Chaucer pour la Kelmscott Press(1896), James McNeill Whistler, et le poète Algernon Swinburne.

William Morris (1834-896) imagine dans "Nouvelles de nulle part" (News from Nowhere, or, an Epoch of Rest, being some chapters from a Utopian Romance, 1891), une vie sans propriété privée et sans gouvernement, sans système légal ni pénal, sans éducation formelle, au profit d'une parfaite justice sociale entièrement vouée à la beauté humaine.

Edward Burne-Jones (1833-1898) rejette la réalité contemporaine et peint des cycles évoquant, en plusieurs épisodes, un mythe ou une légende (The Briar Rose, d'après Tennyson, suite de 6 tableaux peints de 1871 à 1890 et dont l'exposition à Londres en 1890 fit sensation). Parmi ses autres peintures les plus significatives, on cite "The Mirror of Venus" (1872-1877, Lisbonne, fondation Gulbenkian), "Laus Veneris" (1873-1875, musée de Newcastle), "The Golden Stairs" (1880, Tate Britain - London), The Love Song (1873, Metropolitan Museum of Art - New York) et son oeuvre la plus populaire, "King Cophetua and the Beggar Maid"(1884, Tate Britain).

 

Quatre femmes, quatre modèles, se démarquent du goût victorien pour les femmes discrètes, la romaine Anna Risi, muse de Leighton et d'Anselm Feuerbach, Lizzie Siddal, muse rousse de Rossetti et des préraphaélites, Jane Burden Morris, peinte par Rossetti en 1869, et Fanny Cornforth, représentée dans Bocca Baciata (1859) de Rossetti.

 

James McNeill Whistler (1834-1903),

Américain de naissance et britannique, voire français, par sa carrière, est considéré comme l'un des plus grands artistes cosmopolites du XIXe siècle et l'un des plus incompris. Il parcourut le monde, rencontra les artistes les plus renommés de son temps (Swinburne, Rossetti, Mallarmé,Courbet, Manet, Sickert). "The White Girl" (Portrait de Jo, 1861, Washington, N. G.) est exposé en 1863 à Paris, au Salon des refusés, aux côtés du "Déjeuner sur l'herbe" de Manet. Fantin-Latour le représente en 1864 au centre de son "Hommage à Delacroix", aux côtés de Manet et Baudelaire, marquant ainsi sa place dans l'avant-garde artistique parisienne.

Dans les années 1870, il peint les brouillards londoniens dans différentes gammes colorées (Nocturne in Blue and Silver : Chelsea, 1871 ; Nocturne in Blue and Gold : Old Battersea Bridge, 1872-73, Londres, Tate Gal.). Après 1870, Whistler se consacre au portrait avec "Arrangement en gris et noir n° 1, portrait de la mère de l'artiste" (1871, musée d'Orsay) et "Arrangement en gris et noir n° 2, portrait de Carlyle" (1872-1873, Glasgow Art Gal.).

Désormais, délaissant définitivement l'anecdote, ses œuvres porteront toutes des sous-titres musicaux. Une nouvelle série de gravures, "Venice Set" (1880), confirme chez lui la dissolution des contours et la recherche des effets atmosphériques. Après 1880, Whistler défend par des conférences et des écrits ses positions artistiques. Il reçoit en France l'appui de Huysmans, des Goncourt, de Gustave Geffroy et de Mallarmé, qui traduit son pamphlet "Ten o'Clock" (1885).


Dans les années 1870, le personnage de l'"esthète" est associé à des idées "malsaines", mêlant l'amour sensuel, la luxure, la cruauté, en rupture totale avec les valeurs de la société victorienne. Dans les années 1880, les "esthètes" aux longs cheveux, aux discours précieux, vêtus de velours deviennent l'objet d'une satire plus compréhensive.  Oscar Wilde (1854-1900) va donc adopter habilement cette posture et accèder à la notoriété par des conférences sur les idéaux de l'Aesthetic Movement. A tel point que sa chute en 1895, lorsqu'il sera condamné à deux ans de prison pour homosexualité au terme d'un procès retentissant, discréditera l'Aesthetic Movement pour toute une génération. Il aura, entretemps, fait sienne l'inspiration d'un Swinburne, chez qui "on rencontre pour la première fois le cri de la chair tourmentée par le désir et le souvenir, la jouissance et le remords, la fécondité et la stérilité"  (lettre de Wilde à E. de Goncourt, 17 décembre 1891).

 

"Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c'est d’y céder"

" The only way to get rid of a temptation is to yield to it"

C'est dans "The Picture of Dorian Gray", que lord Henry résume le principe de l'esthétisme et entraîne Dorian Gray dans un quête de la sensualité, de la beauté, mais de la destruction, son corrolaire : car c'est avec le déclin de l'Empire britannique, parce que l'emprise de la morale bourgeoise sur l'existence semble se désagrèger, que l'art, l'artiste, la beauté, la sensualité ne sont plus asservis à quelques grands idéaux, et qu'une nouvelle sensation du monde peut enfin librement s'exprimer, au risque de se perdre...

 

"And yet," continued Lord Henry, in his low, musical voice, and with that graceful wave of the hand that was always so characteristic of him, and that he had even in his Eton days, "I believe that if one man were to live out his life fully and completely, were to give form to every feeling, expression to every thought, reality to every dream--I believe that the world would gain such a fresh impulse of joy that we would forget all the maladies of mediaevalism, and return to the Hellenic ideal--to something finer, richer than the Hellenic ideal, it may be.  But the bravest man amongst us is afraid of himself.  The mutilation of the savage has its tragic survival in the self-denial that mars our lives.  We are punished for our refusals.  Every impulse that we strive to strangle broods in the mind and poisons us.  The body sins once, and has done with its sin, for action is a mode of purification.  Nothing remains then but the recollection of a pleasure, or the luxury of a regret.  The only way to get rid of a temptation is to yield to it.  Resist it, and your soul grows sick with longing for the things it has forbidden to itself, with desire for what its monstrous laws have made monstrous and unlawful. "

"Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas, avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement caractéristique et qu’il avait déjà au collège d’Eton, je crois que si un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une réalité à chaque rêve, je crois que le monde subirait une telle poussée nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales pour nous en retourner vers l’idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus beau, de plus riche que cet idéal! Mais le plus brave d’entre nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d’anéantir, germe en nous et nous empoisonne. Le corps pèche d’abord, et se satisfait avec son péché, car l’action est un mode de purification. Rien ne nous reste que le souvenir d’un plaisir ou la volupté d’un regret. Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder. Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu’elle s’est défendues; avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait illégal et monstrueux."


Oscar Wilde (1854-1900)
Né à Dublin, fils d'un chirugien réputé et d'une femme de lettres engagée dans la lutte irlandaise, Jane Francesa Elgee, qui l'influencera considérablement, Oscar Wilde passe une enfance sans histoire, fréquente la bonne société et les meilleures écoles, goûte une vie d'étudiant aisé à Oxford, découvre l'Aesthetic Movement de Ruskin et de Walter Horatio Pater, se fait remarquer par ses tenues extravagantes, écrit poèmes et essais, voyage en Italie (1875), en Grèce (1877), à Paris (1883).  Il se lance à la conquête de Londres, affermit son personnage déjà esquissé à Oxford, ne négligeant rien pour se singulariser, s'imposant rapidement et dépensant sans compter ("les beaux péchés, comme les beaux objets, sont le privilège du riche"; "le péché est la seule note de couleur vive qui subsiste dans la vie moderne.."). Pour Wilde, écrire "débute par un embellissement abstrait, un travail purement imaginatif et agréable appliqué à ce qui est réel et non existant, se montre pour les faits d'une indifférence absolue, invente, imagine, rêve et garde entre lui et la réalité l'impénétrable barrière du beau style, de la méthode décorative ou idéale" (Intentions,1891).

 

En 1884, il épouse Constance Lloyd, s’installe à Chelsea dans une demeure où défilera toute la société artistique londonienne. Le couple aura deux fils en 1885 et 1886, mais Wilde semble déserter souvent le domicile conjugal au profit d’hôtel où il retrouve des jeunes gens qu’il entretient. De 1887 à 1889, il est rédacteur du magazine The Woman’s World et écrit pour ses enfants un certain nombre de contes.
- Le Fantôme de Canterville (The Canterville Ghost) (1887)
- Le Crime de Lord Arthur Savile (Lord Arthur Savile's Crime) (1887)
- Le portrait de Mr. W.H. (The Portrait of Mr. W.H.) (1889)
En 1891, Wilde publie son premier et unique roman, "Le Portrait de Dorian Gray" mais, alors qu'il acquiert enfin une réelle notoriété, c'est à cette époque que débute sa liaison passionnée avec le jeune Lord Alfred Douglas, fils du huitième marquis de Queensberry, de seize ans son cadet, dit "Bosie" et que Shaw appelait "Childe Alfred". Dès lors, Oscar Wilde verse dans le scandale public et précipite sa chute inexorable : "de telles adorations sont pleines de danger : danger de les perdre, danger non moindre de les garder".  Son personnage et son oeuvre sont irrémédiablement affectés : le public anglais, écrit-il à E.de Goncourt, hypocrite, prude et philistin, "confond toujours l'homme avec ses productions". 

Il séjourne à Paris en 1891, y rencontre Mallarmé, Pierre Louÿs et André Gide. Ses brillantes comédies mondaines renouvellent le théâtre anglais mais ne parviennent guère à s'imposer : "Lady Windermere's Fan" (1892), "A Woman of No Importance" (1893), considérée comme la plus spirituelle des pièces en langue anglaise avec "The Importance of Being Earnest" (1895), "An Ideal Husband" (1895).  Ces quatre contes de "The House of Pomegranates" (1891) – "The Young King", "The Birthday of the Infanta", "The Fisherman and his soul" et "The Star-Child" –, sont considérés comme les plus caractéristiques de l'esthétique d'Oscar Wilde, mêlant son amour de la beauté sous toutes ses formes et le sens du dialogue, un l'humour à base de "nonsense", parfois jugé artificiel, toujours léger, souvent cynique.

 

Le Portrait de Dorian Gray

(The Picture of Dorian Gray, 1891)
Londres 1866. Basil Hallward peint le portrait d'un séduisant jeune homme, Dorian Gray, incarnation du snobisme fin de siècle. Ce dernier s'amourache de Sybil Vane, une chanteuse de cabaret mais les conventions rigides de son milieu le font rompre et elle se suicide. En rentrant chez lui, le héros voit son portrait se déformer sous le poids de ses vices, tandis que lui-même conserve une jeunesse parfaite. Miné par cette dépossession, il en vient à haïr le tableau, qu'il frappe et déchire : l'œuvre retrouve sa beauté, le modèle meurt.

"The studio was filled with the rich odour of roses, and when the light summer wind stirred amidst the trees of the garden, there came through the open door the heavy scent of the lilac, or the more delicate perfume of the pink-flowering thorn..."

"L’atelier était plein de l’odeur puissante des roses, et quand une légère brise d’été souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des églantiers.
D’un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il était étendu, fumant, selon sa coutume, d’innombrables cigarettes, lord Henry Wotton pouvait tout juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur de miel d’un aubour dont les tremblantes branches semblaient à peine pouvoir supporter le poids d’une aussi flamboyante splendeur ; et de temps à autre, les ombres fantastiques des oiseaux fuyants passaient sur les longs rideaux de tussor tendus devant la large fenêtre, produisant une sorte d’effet japonais momentané, le faisant penser à ces peintres de Tokio à la figure de jade pallide, qui, par le moyen d’un art nécessairement immobile, tentent d’exprimer le sens de la vitesse et du mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans les longues herbes non fauchées ou voltigeant autour des poudreuses baies dorées d’un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressant encore ce grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note bourdonnante d’un orgue éloigné.
Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s’érigeait le portrait grandeur naturelle d’un jeune homme d’une extraordinaire beauté, et en face, était assis, un peu plus loin, le peintre lui-même, Basil Hallward, dont la disparition soudaine quelques années auparavant, avait causé un grand émoi public et donné naissance à tant de conjectures.
Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face et parut s’y attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux, mit les doigts sur ses paupières comme s’il eût voulu emprisonner dans son cerveau quelque étrange rêve dont il eût craint de se réveiller.
— Ceci est votre meilleure œuvre, Basil, la meilleure chose que vous ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l’envoyer l’année prochaine à l’exposition Grosvenor. L’Académie est trop grande et trop vulgaire. Chaque fois que j’y suis allé, il y avait là tant de monde qu’il m’a été impossible de voir les tableaux, ce qui était épouvantable, ou tant de tableaux que je n’ai pu y voir le monde, ce qui était encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit convenable...
— Je ne crois pas que j’enverrai ceci quelque part, répondit le peintre en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisait se moquer de lui ses amis d’Oxford. Non, je n’enverrai ceci nulle part.
Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à travers les minces spirales de fumée bleue qui s’entrelaçaient fantaisistement au bout de sa cigarette opiacée.
— Vous n’enverrez cela nulle part ? Et pourquoi mon cher ami ? Quelle raison donnez-vous ? Quels singuliers bonshommes vous êtes, vous autres peintres ? Vous remuez le monde pour acquérir de la réputation ; aussitôt que vous l’avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C’est ridicule de votre part, car s’il n’y a qu’une chose au monde pire que la renommée, c’est de n’en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous mettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l’Angleterre, et rendrait les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentir quelque émotion.
— Je sais que vous rirez de moi, répliqua-t-il, mais je ne puis réellement l’exposer. J’ai mis trop de moi-même là-dedans.
Lord Henry s’étendit sur le divan en riant...
— Je savais que vous ririez, mais c’est tout à fait la même chose.
— Trop de vous-même !... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si vain ; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec votre rude et forte figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune Adonis qui a l’air fait d’ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher, c’est Narcisse lui-même, tandis que vous !... Il est évident que votre face respire l’intelligence et le reste... Mais la beauté, la réelle beauté finit où commence l’expression intellectuelle. L’intellectualité est en elle-même un mode d’exagération, et détruit l’harmonie de n’importe quelle face. Au moment où l’on s’assoit pour penser, on devient tout nez, ou tout front, ou quelque chose d’horrible. Voyez les hommes ayant réussi dans une profession savante, combien ils sont parfaitement hideux ! Excepté, naturellement, dans l’Église. Mais dans l’Église, ils ne pensent point. Un évêque dit à l’âge de quatre-vingts ans ce qu’on lui apprit à dire à dix-huit et la conséquence naturelle en est qu’il a toujours l’air charmant. Votre mystérieux jeune ami dont vous ne m’avez jamais dit le nom, mais dont le portrait me fascine réellement, n’a jamais pensé. Je suis sûr de cela. C’est une admirable créature sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver les fleurs absentes, et nous rafraîchir l’intelligence en été. Ne vous flattez pas, Basil : vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.
— Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l’artiste. Je sais bien que je ne lui ressemble pas ; je le sais parfaitement bien. Je serais même fâché de lui ressembler. Vous levez les épaules ?... Je vous dis la vérité. Une fatalité pèse sur les distinctions physiques et intellectuelles, cette sorte de fatalité qui suit à la piste à travers l’histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas être différent de ses contemporains. Les laids et les sots sont les mieux partagés sous ce rapport dans ce monde. Ils peuvent s’asseoir à leur aise et bâiller au spectacle. S’ils ne savent rien de la victoire, la connaissance de la défaite leur est épargnée. Ils vivent comme nous voudrions vivre, sans être troublés, indifférents et tranquilles. Ils n’importunent personne, ni ne sont importunés. Mais vous, avec votre rang et votre fortune, Harry, moi, avec mon cerveau tel qu’il est, mon art aussi imparfait qu’il puisse être, Dorian Gray avec sa beauté, nous souffrirons tous pour ce que les dieux nous ont donné, nous souffrirons terriblement...
— Dorian Gray ? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil Hallward.
— Oui, c’est son nom. Je n’avais pas l’intention de vous le dire.
— Et pourquoi ?
— Oh ! je ne puis vous l’expliquer. Quand j’aime quelqu’un intensément, je ne dis son nom à personne. C’est presque une trahison. J’ai appris à aimer le secret. Il me semble que c’est la seule chose qui puisse nous faire la vie moderne mystérieuse ou merveilleuse. La plus commune des choses nous paraît exquise si quelqu’un nous la cache. Quand je quitte cette ville, je ne dis à personne où je vais : en le faisant, je perdrais tout mon plaisir. C’est une mauvaise habitude, je l’avoue, mais en quelque sorte, elle apporte dans la vie une part de romanesque... Je suis sûr que vous devez me croire fou à m’entendre parler ainsi ?..."

 

En 1895, le père de son amant, le Marquis de Queensberry accuse Wilde de sodomie, celui-ci le poursuit en diffamation, mais l'affaire se retourne contre lui et Oscar Wilde est condamné le 25 mai à la peine maximale, deux ans de travaux forcés, pour délit d’homosexualité. Il purgera cette peine notamment à la prison de Reading, au sud de l’Angleterre.

En 1896, la première de "Salomé", mélodrame symboliste écrite en 1891 et dont la correction française fut assurée par Pierre Louÿs, est donné à Paris, avec Sarah Bernhardt dans le rôle principal.

En 1897, il y écrit "De Profundis" ("minuit toujours au fond du cœur, et le crépuscule dans le cachot"), sa fameuse "Lettre à Lord Alfred Douglas" dans laquelle il évoque l’affaire, les conditions de sa détention et dresse le bilan de sa relation avec Douglas : au fond, rien ne saura empêcher que s'accomplisse la prémonition de Dorian Gray, emportant avec lui les stigmates de ses tentations ..

 

À sa libération, le 19 mai, Wilde, ruiné, s’exile en France, prend le nom de Sebastian Melmoth, souvenir du héros de "Melmoth the Wanderer", roman gothique écrit en 1820 par un oncle de sa mère, tandis que sa femme s’est expatriée en Allemagne avec ses fils qui ont changé de nom. Il renoue un temps avec "Childe Alfred" ("je ne peux vivre sans l'atmosphère de l'amour ; je dois aimer et être aimé, quel que soit le prix que je paye […] Quand les gens me critiquent de revenir à Bosie, dites-leur qu'il m'a offert l'amour – et que dans ma solitude et ma disgrâce je me suis, après trois mois de lutte contre un hideux monde philistin, tourné vers lui", lettre à R. Ross, 21 septembre 1897). Mais il regagne Paris, y vit misérablement pendant trois ans malgré l’aide de ses amis, notamment d'André Gide, et meurt d’une méningite, vraisemblablement consécutive à sa syphilis chronique, dans sa chambre de l’hôtel d’Alsace, 13 rue des Beaux-Arts à Paris, le 30 novembre 1900...

 

De Profundis (1897)

 De Profundis est une longue lettre qu'Oscar Wilde a écrite à son jeune amant, Lord Alfred Douglas, depuis la prison de Reading, et c'est sans doute dans son écriture qu'il trouve les ressources qui vont lui permettre de ne pas sombrer. Si le propos de Wilde est bien connu, "J'ai mis mon génie dans ma vie et mon talent dans mes œuvres", peut-être ne se rend pas assez compte à quel point il fut rongé intellectuellement et affectivement par un jeune homme égocentrique et violent,  qui l'entraîna dans tous ses excès et  parvint à le convaincre, aveuglé par la haine qu'il éprouvait à l'égard de son père, à l'attaquer en justice, ce qui provoqua sa perte.

"For us there is only one season, the season of sorrow.  The very sun and moon seem taken from us.  Outside, the day may be blue and gold, but the light that creeps down through the thickly-muffled glass of the small iron-barred window beneath which one sits is grey and niggard.  It is always twilight in one's cell, as it is always twilight in one's heart.
And in the sphere of thought, no less than in the sphere of time, motion is no more.  The thing that you personally have long ago forgotten, or can easily forget, is happening to me now, and will happen to me again to-morrow.  Remember this, and you will be able to understand a little of why I am writing, and in this manner writing. . . . "

 

"... Je commencerai par te dire que je me blâme terriblement. Dans cette sombre cellule, en tenue de forçat, déshonoré et ruiné, je me blâme. Durant ces nuits d’angoisse troublées et agitées, durant ces monotones et longues journées de souffrance, je me blâme. Je me blâme d’avoir laissé une amitié sans affinité intellectuelle, une amitié dont le but essentiel n’était pas la création et la contemplation des belles choses dominer entièrement ma vie. Dés le début, il y avait entre nous un trop grand fossé. Tu avais été paresseux à l’école et pis que paresseux à l’université. Tu n’as pas compris qu’un artiste, et particulièrement l’artiste que je suis, c’est-à-dire celui chez qui la qualité de l’œuvre dépend de l’intensification de la personnalité, exige, pour le développement de son art, une communauté d’idées, une atmosphère intellectuelle, le calme, la paix et la solitude. Tu admirais mon œuvre lorsqu’elle était achevée, tu prenais plaisir aux brillants succès de mes premières et aux brillants banquets qui les suivaient. Tu étais fier, et tout naturellement, d’être l’ami intime d’un artiste aussi distingué, mais tu ne pouvais comprendre les conditions requises pour la production d’un travail artistique. Je n’use pas de phrases d’une exagération rhétorique, mais de termes d’une vérité absolue : si je te rappelle que, pendant tout le temps que nous avons été ensemble, je n’ai jamais pu écrire une seule ligne, n’est-ce pas un fait positif ? […] 

Je ne parle pas à présent des effroyables résultats de mon amitié avec toi. Je pense simplement à sa qualité pendant le temps qu’elle a duré. Intellectuellement, elle était pour moi dégradante. Tu possédais les éléments d’un tempérament artistique en germe. Mais je t’ai rencontré ou trop tard ou trop tôt, je ne sais lequel des deux. Quand tu étais absent, je me sentais parfaitement bien. Je n’ai jamais pu retrouver les dispositions d’esprit qui les avaient inspirées. Maintenant que tu as publié toi-même un volume de vers, tu seras à même de reconnaître la vérité de mes paroles. Mais, que tu le puisses ou non, elle demeurera une hideuse vérité au cœur même de notre amitié. Ta présence auprès de moi a été la ruine absolue de mon art, et je m’attribue entièrement et la honte et le blâme de t’avoir laissé t’immiscer continuellement entre mon art et moi. Tu ne pouvais savoir, tu ne pouvais comprendre, tu ne pouvais apprécier. Je n’avais aucun droit de l’escompter de ta part. Ton intérêt se bornait à tes repas et à tes caprices. Tes désirs se réduisaient à des amusements, à des plaisirs ordinaires ou moins qu’ordinaires. Ils étaient ce dont ton tempérament avait besoin, ou croyait avoir besoin selon les impulsions du moment. J’aurais dû t’interdire ma maison et mes appartements, à moins de t’y avoir formellement invité. Je me blâme sans réserve de ma faiblesse. Ce n’était là que faiblesse. Une demi-heure avec l’Art a toujours été pour moi plus qu’une éternité avec toi. A aucune période de ma vie rien n’a jamais eu pour moi la moindre importance comparé à l’Art. Mais, pour un artiste, la faiblesse n’est rien moins qu’un crime quand c’est une faiblesse qui paralyse l’imagination. Je me blâme de t’avoir laissé me conduire à la ruine financière complète et dégradante. […]
Dans notre cas, il me fallait ou m’abandonner à toi ou t’abandonner. Il n’y avait pas d’autre choix. A cause de mon affection pour toi, profonde, bien que mal placée, à cause de ma grande pitié pour tes défauts de caractère, à cause de mon indulgence proverbiale et de mon indolence celtique, à cause d’une aversion artistique pour les scènes et les mots grossiers, à cause de cette incapacité qui me caractérisait alors d’éprouver la moindre rancune, à cause de ma répugnance à voir la vie rendue amère et ingrate par ce qui, avec mes yeux fixés sur d’autres choses, me paraissait de pures bagatelles trop futiles pour mériter plus qu’une pensée ou un intérêt d’un moment, pour toutes ces raisons, si simples qu’elles puissent sembler, je te cédais toujours. Il en résulta naturellement que tes exigences, tes tentatives de domination, tes exactions devinrent de plus en plus déraisonnables. Tes mobiles les plus mesquins, tes appétits les plus bas, tes passions les plus vulgaires devenaient pour toi des lois sur lesquelles les autres devaient toujours guider leur vie et auxquelles, si c’était nécessaire, ils devaient être sacrifiés sans scrupule. Sachant qu’en faisant une scène tu arrivais toujours à tes fins, il était tout naturel que tu en vinsses, presque inconsciemment, j’en suis sûr, à tous les excès d’une violence vulgaire. A la fin, tu ne savais vers quel but tu te hâtais ni quel objet tu avais en vue. Ayant tiré tout ce que tu pouvais de mon génie, de ma volonté et de ma fortune, tu exigeais, dans l’aveuglement d’une intarissable avidité, mon existence entière. Tu l’as prise. Au moment suprêmement et tragiquement critique de toute ma vie, juste avant ma lamentable décision d’intenter cette action absurde, ton père m’attaquait d’un côté par d’odieuses cartes déposées à mon club et tu m’attaquais de l’autre côté par des lettres non moins répugnantes. Celle que j’ai reçue de toi le matin du jour où je t’ai laissé m’emmener au commissariat pour demander contre ton père ce ridicule mandat d’arrêt est l’une des pires que tu aies jamais écrites, et pour la plus indigne raison. Entre vous deux, j’avais perdu la tête. Mon jugement me fit défaut. La terreur prit sa place. Je ne vis, je puis le dire franchement, aucun moyen d’échapper ni à l’un ni à l’autre. Je titubai aveuglément, comme un bœuf à l’abattoir. Je commis une gigantesque erreur psychologique. J’avais toujours cru que te céder dans les petites choses était sans importance, que lorsqu’un grand moment viendrait, je pourrais réaffirmer ma volonté dans sa supériorité naturelle. Il n’en fut pas ainsi. Au grand moment, ma volonté me fit complètement défaut. Dans la vie, il n’y a vraiment ni grande ni petite chose. Toutes choses sont d’égale valeur et d’égale dimension. Mon habitude de toujours te céder, due, au début surtout, à l’indifférence, avait fini peu à peu par faire partie intégrante de ma nature. […] Je t’avais laissé saper ma force de caractère et, pour moi, la formation d’une habitude avait abouti non seulement à un échec, mais tout simplement à la ruine. Moralement, tu as été pour moi plus destructif encore qu’artistiquement..."

 

The Ballad of Reading Gaol (1898)

Lorsqu'il sort de prison en mai 1897, Oscar Wilde est un homme brisé. Il a perdu sa prolixité d’antan et n'écrit désormais qu'avec peine. Avant de mourir, il trouve néanmoins la force d'écrire la "Ballade de la geôle de Reading", long poème funèbre, où il se replace lui-même parmi les condamnés et les déchus de la terre.

"... There is no chapel on the day
  On which they hang a man:
The Chaplain's heart is far too sick,
  Or his face is far to wan,
Or there is that written in his eyes
  Which none should look upon.
So they kept us close till nigh on noon,
  And then they rang the bell,
And the Warders with their jingling keys
  Opened each listening cell,
And down the iron stair we tramped,
  Each from his separate Hell.
Out into God's sweet air we went,
  But not in wonted way,
For this man's face was white with fear,
  And that man's face was grey,
And I never saw sad men who looked
  So wistfully at the day.
I never saw sad men who looked
  With such a wistful eye
Upon that little tent of blue
  We prisoners called the sky,
And at every careless cloud that passed
  In happy freedom by.
But their were those amongst us all
  Who walked with downcast head,
And knew that, had each go his due,
  They should have died instead:
He had but killed a thing that lived
  Whilst they had killed the dead.
For he who sins a second time
  Wakes a dead soul to pain,
And draws it from its spotted shroud,
  And makes it bleed again,
And makes it bleed great gouts of blood
  And makes it bleed in vain! ..."

"... Pas d’office dans la chapelle
Le jour où un homme est pendu.
L’aumônier a le coeur trop faible
Ou le visage trop tendu,
Ou ce qui s’écrit dans ses yeux
Par aucun ne doit être lu.
On nous boucle jusqu’à midi,
Puis on sonne la cloche vive.
Des gardiens la clef sonore ouvre
Les cellules trop attentives.
Pour prendre l’escalier de fer
De son Enfer chacun s’esquive.
Dans l’air pur de Dieu nous sortons,
Mais pas comme à l’accoutumée,
Car un visage est blanc de peur,
Gris l’autre visage levé,
Mais dans des yeux ouverts au jour
Jamais ne vis tant de regret.
Tant de regret jamais ne vis
Dans les yeux des hommes, levés
Vers la petite tente bleue
Qu’est le ciel pour les prisonniers,
Vers chaque nuage qui passe
Dans une heureuse liberté.
Parmi nous, il y avait ceux
Qui avançaient tête baissée.
Ils savaient qu’une vraie justice
Aurait dû les exécuter.
Il n’avait tué qu’un vivant.
Eux, c’est le mort qu’ils avaient tué.
Car celui qui pèche deux fois
Livre une âme morte aux tourments,
L’extrait de son linceul taché,
Fait à nouveau couler son sang,
Fait couler d’énormes caillots,
Et la fait saigner vainement ! ..."



John William Waterhouse - 1888

- The Lady of Shalott (Tate Britain - London)

from the ballad by Alfred, Lord Tennyson (1809-1892)...

 

In the stormy east-wind straining, 

The pale yellow woods were waning, 

The broad stream in his banks complaining, 

Heavily the low sky raining

            Over towered Camelot; 

Down she came and found a boat 

Beneath a willow left afloat, 

And round about the prow she wrote  

            The Lady of Shalott.

 


C'est avec l'inauguration en 1877 par Sir Coutts Lindsay de la "Grosvenor Gallery" où s'expose désormais la production artistique de l'Aesthetic Movement, que le mouvement pénètre en profondeur la société victorienne. La célèbre expression ""greenery-yallery, Grosvenor Gallery" caractérise désormais celui-ci, le fameux "vert artistique" qui accompagne une formidable rénovation des arts décoratifs avec des artistes majeurs tels que Godwin, Dresser, Morris, ou la fameuse décoration intérieure de "The Peacock Room", oeuvre de Whistler (1876-1877) exposée depuis dans la Freer Gallery de Washington, considérée comme le symbole absolu de l'Aesthetic Movement.

Tous puisent leur inspiration en Orient, plus spécifiquement dans ces objets japonais qui se diffusent massivement en Europe et aux Etats-Unis depuis l'ouverture par le Japon de ses frontières en 1854. Désormais les peintures de l'Aesthetic Movement suscitent l'enthousiasme d'un cercle d'admirateurs particulièrement aisés ...

(James Tissot - circa 1869-1870, Young Women Looking at Japanese Objects)


Les Whistler, Leighton, Watts, Moore ou Burne-Jones s'orientent vers un style qui privilégie l'harmonie des couleurs au détriment du sujet. De cette période datent les oeuvres de Whistler intitulées "Nocturne, Symphonie", qui déroutent alors un certain public confronté à une absence de fini pictural et provoque la fameuse diatribe de Ruskin qui défend un art fondé sur la fidélité à la nature, qui affirme que la beauté ne saurait être détachée de considérations morales et religieuses. Cette controverse affecte la dernière période de mouvement, autant que la mort de Rossetti en 1882 et de Godwin en 1886 : dans les années 1890 le "décadent" supplante "l'esthète", émergence d'une nouvelle sensibilité artistique que l'on retrouve dans la revue "The Yellow Book" publiée à Londres entre 1894 et 1897 (citée par Oscar Wilde dans Le Portrait de Dorian Gray), et qui accueille des auteurs comme Maurice Baring, Henry James, William Butler Yeats, H. G. Wells, Frederick William Rolfe (le baron Corvo)...