Rodolphe Salis (1851-1897) - Émile Goudeau (1849-1906) - Alphonse Allais (1855-1905) - Charles Cros (1842-1888) - Tristan Corbière (1845-1875) - Maurice Rollinat (1846-1903) - Jules Laforgue (1860-1887) - Paul Bourget (1852-1935) - Joris-Karl Huysmans (1848-1907) - Villiers de L'Isle-Adam (1838-1889) - Jules Barbey d'Aurevilly (1808-1889) - Félicien Rops (1833-1898) -  Jean-Louis Forain (1852-1931)........

Last Update: 11/11/2016

Décadence et fin de Siècle

Vers 1880 prend corps dans la jeunesse littéraire et artistique un état d'esprit qui entend jouir d'un univers fin de siècle en pleine décomposition, se complaire dans une inquiétude nerveuse et sombre, dans une sorte de "névrose" face à la déliquescence généralisée. Ce n'est pas encore le symbolisme, mais seulement la sensibilité décadente. C'est Verlaine qui impose le concept de "décadence" dans "Les poètes maudits", et, la même année (1884), la publication d'A Rebours de Huysmans marque une rupture et consacre une esthétique : la décadence. La mode s'en empare grâce à diverses revues et groupuscules d'individualistes provocants. Dans les cafés et les tavernes se réunissent des clubs qui s'appellent Hydropathes, Hirsutes, Zutistes, Je-m'en-foutistes ; Rodolphe Salis (1851-1897) crée le cabaret du Chat-Noir (1881) ; des revues apparaissent, comme Lutèce, la Nouvelle Rive gauche. Émile Goudeau (1849-1906), le fondateur des Hydropathes, chante la ville et ses Fleurs de bitume (1878). Alphonse Allais (1855-1905), Charles Cros (1842-1888) introduisent dans la vie et le langage la dimension de l'absurde. Maurice Rollinat (1846-1903) avec ses paroxysmes des "Névroses" (1883) et Jules Laforgue (1860-1887) avec ses complaintes douces-amères expriment leur angoisse sur des registres divers. La décadence a ses maîtres. Dans les "Essais de psychologie contemporaine" (1883), Paul Bourget (1852-1935) consacre des études à Stendhal, à Taine, à Renan, à Flaubert et surtout à Baudelaire. La même année, J.-K. Huysmans définit dans "À rebours" le type de l'esthète décadent. Son héros, Floréas des Esseintes, vit confiné dans un univers artificiel de sensations rares et de rêveries nourries des œuvres de Poe, de Baudelaire, de Verlaine, de Mallarmé, de Gustave Moreau ; son extrême lucidité le condamne à une angoisse sans recours. Tous ceux qui devaient jouer un rôle dans le symbolisme ont, à des degrés divers, connu cette « crise d'âmes » de 1880-1885. Et cependant, après 1885, l'esprit décadent comme phénomène collectif disparaît. Le Symbolisme entre en scène ...

                                                                               (Gustave Moreau - circa 1896 Galatea - Museo Thyssen-Bornemisza  (Spain - Madrid)

 

Paul Bourget (1852-1935)

Paul Bourget est l'un des premiers à définir ces années 1880 comme une époque baignant dans la névrose et un pessimisme hérité de Schopenhauer. Lecteur insatiable, féru de littérature, il passe une enfance solitaire à Clermont-Ferrand, avant de rejoindre Paris pour y enseigner comme professeur libre, côtoyer tous les salons littéraires de la capitale et collaborer à de nombreuses revues. En 1883, dans ses "Essais de psychologie contemporaine", sous couvert d'analyser son impuissance à toute inspiration poétique, voire son incapacité à toute création littéraire, il analyse ces écrivains qui semblent à l'origine de cette "intoxication" et ont tous exprimés "la même philosophie dégoûtée de l'universel néant" : Renan, Baudelaire, Flaubert, Stendhal. Mails il ne se cantonne pas à la critique littéraire et décide d'écrire : avec "Cruelle Enigme" (1885), "Un crime d'amour" (1886), "André Cornélis" (1887), et surtout "Le Disciple" (1888), il s'impose comme un maître du roman psychologique, quoique souvent engoncé dans une rhétorique démonstrative. La dernière partie de sa vie, au début du XXe siècle, amorce un retour au catholicisme et va incarner une tradition et un ordre moral qui le conduit à adhérer à la doctrine de l'Action française.

 

Essais de psychologie contemporaine (1883-1899) - (Avant-Propos de 1883)

"... dans la diminution de plus en plus évidente des influences traditionnelles et locales, le livre devient le grand initiateur. Il n'est aucun de nous qui, descendu au fond de sa conscience, ne reconnaisse qu'il n'aurait pas été tout à fait le même s'il n'avait pas lu tel ou tel ouvrage poème ou roman, morceau d'histoire ou de philosophie. A cette minute précise, et tandis que j'écris cette ligne, un adolescent, que je vois, s'est accoudé sur son pupitre d'étudiant par ce beau soir d'un jour de juin. Les fleurs s'ouvrent sous la fenêtre, amoureusement. L'or tendre du soleil couché s'étend sur la ligne de l'horizon avec une délicatesse adorable. Des jeunes filles causent dans le jardin voisin. L'adolescent est penché sur son livre, peut-être un de ceux dont il est parlé dans ces Essais. C'est les Fleurs du mal de Baudelaire, c'est la Vie de Jésus de M. Renan, c'est la Salammbô de Flaubert, c'est le Thomas Graindorge de M. Taine, c'est le Rouge et le Noir de Beyle. Qu'il ferait mieux de vivre, disent les sages. Hélas! c'est qu'il vit à cette minute, et d'une vie plus intense que s'il cueillait les fleurs parfumées, que s'il regardait le mélancolique Occident, que s'il serrait les fragiles doigts d'une des jeunes filles. Il passe tout entier dans les phrases de son auteur préféré. Il converse avec lui de coeur à coeur, d'homme à homme.Il l'écoute prononcer sur la manière de goûter l'amour et de pratiquer la débauche, de chercher le bonheur et de supporter le malheur, d'envisager la mort et l'au-delà ténébreux du tombeau, des paroles qui sont des révélations. Ces paroles l'introduisent dans un univers de sentiments jusqu'alors aperçu à peine. De cette première révélation à imiter ces sentiments, la distance est faible, et l'adolescent ne tarde guère à la franchir. Un grand observateur a dit que beaucoup d'hommes n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient entendu parler de l'amour. A coup sûr, ils auraient aimé d'une autre façon. Définir quelques-uns des exemplaires de sentiments que certains écrivains de notre époque proposent à l'imitation des tout jeunes gens, et indiquer par hypothèse quelques-unes des causes générales qui ont amené ces écrivains à peindre ces sentiments comme elles amènent leurs lecteurs à les goûter, telle est exactement la matière de ces Essais..."

 

Essais de psychologie contemporaine (1883-1899) - (Avant-propos de 1885)  

"... Le résultat de cette minutieuse et longue enquête est mélancolique. II m'a semblé que  de toutes les oeuvres passées en revue au cours de ces dix essais, une même influence se dégageait, douloureuse et, pour tout dire d'un mot, profondément, continûment pessimiste. Mais l'existence du pessimisme dans l'âme de la jeunesse contemporaine n'est-elle pas reconnue aujourd'hui par ceux-là même à qui cet esprit de négation et de dépression répugne le plus? Je crois avoir été un des premiers à signaler cette reprise inattendue de ce que l'on appelait, en 1830, le mal du siècle. On pensait en avoir fini avec la race d'Obermann et de René. Voici que des romans se publient, aussi désenchantés que le chef d'oeuvre de Senancourt, des poèmes aussi amers que les sonnets de Joseph Delorme. Il y a une différence évidente de rhétorique et de procédé. Le Bel- Amide M. de Maupassant, pour être aussi nihiliste qu'Obermann, présente son nihilisme d'une autre façon, et les extrêmes disciples de Baudelaire célèbrent leur sentiment de la décadence sur des rythmes fort différents de ceux de Sainte-Beuve. Qu'importe si des paroles diverses traduisent la même impression d'absolu, d'irrémissible découragement? Chateaubriand encadrait son inguérissable dégoût dans les horizons d'une lande bretonne, où se dressaient les tours du vieux château paternel. Nos pessimistes encadrent leur misanthropie dans un décor parisien et l'habillent à la mode du jour au lieu de le draper dans un manteau à la Byron. Pour le psychologue, c'est le fond qui est significatif, et le fond commun est, ici comme là, dans l'A Rebours de M. Huysmans comme dans l'Adolphe de Benjamin Constant, une mortelle fatigue de vivre, une morne perception de la vanité de tout effort. Ce n'est point là une simple attitude. Il y a un accent de vérité qui ne saurait tromper dans les livres dont je parle. Ce n'est pas non plus une simple imitation, et quand on a signalé l'influence de Schopenhauer, on n'a rien dit. Nous n'acceptons que les doctrines dont nous portons déjà le principe en nous. Pourquoi ne pas reconnaître plutôt que toute une portion de la jeunesse contemporaine traverse une crise?

Elle offre les symptômes, visibles pour tous ceux qui veulent regarder sans parti pris, d'une maladie de la vie morale arrivée à sa période la plus aiguë. On s'écrie c'en est donc fait de la vieille gaieté française. Entre parenthèses, je cherche en vain cette gaieté, cette légère et allègre manière de sourire à la vie en la chansonnant, et dans Pascal, et dans La Rochefoucauld, et dans La Bruyère, et dans Bossuet, lesquels furent cependant des génies de pure tradition française. Mais si cette gaieté s'en est allée presque entièrement, n'existe-t-il pas une cause ou des causes à cette disparition? Si la belle vertu de vaillance a cédé la place à l'inutile et morne « à quoi bon si la conscience de la race paraît troublée, n'y a-t-il pas lieu de rechercher la raison de ce trouble visible? Par des épigrammes on a tôt fait de montrer que les. écrivains désespérés s'accommodent pourtant à la vie; on les saisit en flagrant délit de contradiction avec les théories et les sentiments de leurs livres. Que prouve cette contradiction ? Que l'homme est complexe, que la pensée et les actes ne vont pas toujours de compagnie, que l'instinct de durer persiste, invincible aux raisonnements. Depuis quand la maladie a-t-elle été une chose absolue, non susceptible de degrés, non conciliable avec une certaine portion de santé? Tant mieux si ce reste de santé permet que le patient continue d'aller et de venir, et de faire figure d'homme. Est-ce un motif pour ne pas étudier le mal dont il souffre, surtout si la contagion de ce mal s'étend et menace d'envahir un grand nombre d'autres personnes qui n'auront pas, elles, la force de résister avec autant d'énergie?

Ces deux volumes d'Essais contiennent une suite de notes sur quelques-unes des causes du pessimisme des jeunes gens d'aujourd'hui. Elles commençaient d'agir, ces causes profondes, sur ceux qui étaient des jeunes gens en 1855, et qui nous ont transmis une part de leur coeur, rien qu'en se racontant. J'ai essayé de marquer le plus fortement que j'ai pu, à propos de ces maîtres de notre génération, celles de ces causes qui m'ont paru essentielles. A l'occasion de M. Renan et des frères de Goncourt, j'ai indiqué le germe de mélancolie enveloppé dans le dilettantisme. J'ai essayé de montrer, à l'occasion de Stendhal, de Tourguéniev et d'Amiel, quelques-unes des fatales conséquences de la vie cosmopolite. Les poèmes de Baudelaire et les comédies de Dumas m'ont été un prétexte pour analyser plusieurs nuances de l'amour moderne, et pour indiquer les perversions ou les impuissances de cet amour, sous la pression de l'esprit d'analyse. Gustave Flaubert, MM. Leconte de Lisle et Taine m'ont permis de montrer quelques exemplaires des effets produits par la science sur des imaginations et des sensibilités diverses. – J'ai pu, à l'occasion de M. Renan encore, des Goncourt, de M. Taine, de Flaubert, étudier plusieurs cas de conflit entre la démocratie et la haute culture. On remarquera que ce sont là des influences qui continuent à peser sur la jeunesse actuelle. Plus que jamais l'abus de la compréhension critique multiplie autour de nous les dilettantes, comme la facilité des voyages les cosmopolites. Plus que jamais la vie de Paris permet aux jeunes gens de compliquer leurs expériences sentimentales, et plus que jamais la démocratie et la science sont les reines de ce monde moderne qui, jusqu'à présent, n'a pas trouvé de procédé pour alimenter à nouveau les sources de vie morale ..."

 

Joris-Karl Huysmans (1848-1907)

Joris-Karl Huysmans est un pur produit du naturalisme avec ses peintures d'une humanité sordide : il se montre un peintre incomparable, animé par un besoin de vérité qui ne craint ni le cru, ni l'horrible, au vocabulaire infiniment riche. Mais en 1884, il rompt brutalement avec Zola pour se tourner vers la décadence puis l'occultisme et la religion. Il gardera du naturalisme un goût pour la recherche documentaire et le style "objectif". 

Charles Marie Georges, dit Joris-Karl Huysmans est né à Paris d'une mère parisienne et d'un père flamand. Il mène une carrière de fonctionnaire au Ministère de l'Intérieur, et, en parallèle, se livre à l'écriture : il publie un recueil de poèmes en prose, puis "Marthe,  histoire d'une fille" (1876), un roman très réaliste qui lui ouvre les rangs des écrivains naturalistes: il participe au recueil des Soirées de Médan, avec Zola et Maupassant en publiant sa nouvelle "Sac au dos" (1880). Il publie ensuite les "Sœurs Vatard" (1879) et "En ménage" (1881), mais se distingue bientôt de ses amis par l'acuité de ses analyses d'états d'âmes bizarres, et sa prédilection pour les êtres inquiets ou blessés. Dans "À rebours" (1884). son héros, Des Esseintes, esthète et névrosé, perpétuel insatisfait, se construit un monde imaginaire et artificiel que les écrivains contemporains n'oublieront pas. Avec "l'Art moderne" (1883), Huysmans fait autorité dans la critique artistique, au même titre que Baudelaire : la "Salomé" de G. Moreau fascine Des Esseintes, la "Crucifixion" de Grünewald, décrite dans "Là-bas", n'est pas étrangère aux méditations mystiques de Huysmans, et c'est à une copie du "Moine" de Zurbarán, exécutée par son père, qu'il eut sous les yeux toute son enfance.

Dans "Là-bas", paru en 1891, apparaît un autre personnage, Durtal, véritable porte-parole de l'auteur; sa plongée dans les profondeurs mi-magiques, mi-chrétiennes du Moyen Âge, où il poursuit l'image fuyante de Gille de Rais, peut passer pour la première étape d'une conversion laborieuse et longue, traversée d'hésitations et d'incertitudes. ""En route (1895), "la Cathédrale" (1898), "l'Oblat" (1903), jalonnent cette ascension vers le mysticisme et la sérénité, que couronne en mai 1907 une mort courageuse, les souffrances d'un cancer à la gorge.

 

1874 – Marthe, histoire d’une fille  

Ce roman dont les intentions sont conformes aux principes du roman naturaliste, constitue un document humain et nous présente une « tranche de vie ». L'auteur déclare d'ailleurs dans un avant-propos de l'édition de 1879: "Les clameurs indignées que les derniers idéalistes ont poussées dès l'apparition de "Marthe" et des "Sœurs Vatard" ne m'ont guère ému. Je fais ce que je vois, ce que je sens et ce que j'ai vécu, en l'écrivant du mieux que je puis et voilà tout". En fait, l'intrigue, fort simplifiée, sert souvent de prétexte à des descriptions de milieux misérables. Le goût du détail insolite, la richesse et la précision des mots, l'harmonie soutenue de la phrase constituent un art vigoureux et savant. 

« Un atelier de femmes, c’est l’antichambre de Saint-Lazare. Marthe ne tarda pas à s’aguerrir aux conversations de ses compagnes ; courbées tout le jour sur le bol d’écailles, entre l’insufflation de deux perles, elles devisaient à perte de vue. A vrai dire, la conversation variait peu ; toujours elle roulait sur l’homme. Une telle vivait avec un monsieur très bien, recevait tant par mois, et toutes d’admirer son nouveau médaillon, ses bagues, ses boucles d’oreilles ; toutes de la jalouser et de pressurer leurs amants pour en avoir de semblables. Une fille est perdue dès qu’elle voit d’autres filles : les conversations des collégiens au Lycée ne sont rien près de celles des ouvrières ; l’atelier, c’est la pierre de touche des vertus, l’or y est rare, le cuivre abondant. Une fillette ne choppe pas, comme le disent les romanciers, par amour, par entraînement des sens, mais beaucoup par orgueil et un peu par curiosité. Marthe écoutait les exploits de ses amies, leurs doux et meurtriers combats, l’œil agrandi, la bouche brûlée de fièvre. Les autres riaient d’elle et l’avaient surnommée « la petite serine ». A les entendre, tous les hommes étaient parfaitement imbéciles ! Une telle s’était moquée de l’un d’eux, la veille au soir, et l’avait fait poser à un rendez-vous ; il n’en serait que plus affamé ; une autre faisait le malheur de son amant, qui l’aimait d’autant plus qu’elle lui était moins fidèle ; toutes trompaient leurs servants ou les faisaient toupiller comme des tontons, et toutes s’en faisaient gloire ! Marthe ne rougissait déjà plus des gravelures qu’elle entendait, elle rougissait de n’être pas à la hauteur de ses compagnes. Elle n’hésitait déjà plus à se donner, elle attendait une occasion propice. D’ailleurs, la vie qu’elle menait lui était insupportable. Ne jamais rire ! Ne jamais s’amuser ! N’avoir pour distraction que la maison de son oncle, une bicoque, louée à la semaine, où s’entassaient, pêle-mêle, oncle, tante, enfants, chiens et chats. Le soir on jouait au loto, à ce jeu idéalement bête, et l’on marquait les quines avec des boutons de culotte; les jours de grande fête, on buvait un verre de vin chaud entre les parties, et l’on écossait parfois des marrons grillés ou des châtaignes bouillies. Ces joies de pauvres l’exaspéraient et elle préférait encore allez chez une de ses amies qui vivait en concubinage avec un homme. Mais tous deux étaient jeunes et ne se lassaient de s’embrasser. La situation d’un tiers dans ces duos est toujours ridicule, aussi les quittait-elle, plus attristée et plus agacée que jamais ! Oh ! elle en avait assez de cette vie solitaire, de cet éternel supplice de Tantale, de ce prurit invincible de caresses et d’or! Il fallait en finir, et elle y songeait. Elle était suivie, tous les soirs, par un homme déjà âgé qui lui promettait monts et merveilles, et un jeune homme qui habitait dans sa maison, à l’étage au-dessous, la frôlait dans l’escalier et lui demandait doucement pardon quand son bras effleurait le sien. Le choix n’était pas douteux. Le vieux l’emportait, dans cette balance du cœur, où l’un ne pouvait mettre que sa bonne grâce et sa jeunesse et où l’autre jetait l’épée de Brennus : le bien-être et l’or! Il avait aussi un certain ton d’homme bien élevé qui flattait la jeune fille, par ce motif que ses compagnes n’avaient pour amants que des rustres, des calicots ou des commis de quincaillerie. Elle céda... n’ayant seulement pas pour excuse ces passions qui font crier sous le feu et s’abandonner corps et âme... Elle céda et fut profondément dégoûtée. Le lendemain, cependant, elle raconta à ses camarades sa défaillance, qu’elle regrettait alors ! Elle se montra fière de sa vaillantise et, devant tout l’atelier, prit le bras du vieux polisson qui l’avait achetée ! Mais son courage ne fut pas de longue durée ; les nerfs se rebellèrent et, un soir, elle jeta à la porte argent et vieillard, et se résolut à reprendre sa vie d’autrefois. C’est l’histoire de ceux qui fument et qui, malades d’écœurement, jurent de ne plus recommencer et recommencent jusqu’à ce que l’estomac consente à se laisser dompter. Après une pipe, une autre ; après un amant, un second. Cette fois, elle voulut aimer un jeune homme, comme si cela se commandait ! Celui-là l’aima... presque, mais il fut si doux et si respectueux qu’elle s’acharna à le faire souffrir. Ils finirent par se séparer d’un commun accord. — Oh ! alors, elle fit comme les autres ; une semaine, trois jours, deux, un, la rassasièrent avec leur importunité des caresses subies. Sur ces entrefaites, elle tomba malade et, dès qu’elle se rétablit, fut abandonnée par son amant; pour comble de malheur, le médecin lui ordonna expressément de ne pas continuer son métier de souffleuse de perles. Que faire alors? Que devenir? C’était la misère, d’autant plus opprimante que le souvenir du bien-être qu’elle avait goûté avec son premier homme lui revenait sans cesse. Elle s’essaya dans d’autres professions, mais les faibles salaires qu’elle obtint la détournèrent de tenter de nouveaux efforts. Un beau soir, la faim la roula dans la boue des priapées; elle s’y étendit de tout son long et ne se releva point.

Elle allait alors à vau-l’eau, mangeant à même ses gains de hasard, souffrant le jeûne quand la bise soufflait. L’apprentissage de ce nouveau métier était fait; elle était passée vassale du premier venu, ouvrière en passions. Un soir, elle rencontra dans un bal où elle cherchait fortune en compagnie d’une grande gaupe, à la taille joncée et aux yeux couleur de terre de Sienne, un jeune homme qui semblait en quête d’aventures. Marthe, avec sa bouche aux rougeurs de groseille, sa petite moue câline alors qu’il la lutina, sa prestance de déesse de barrière, son regard qui se mourait, en brûlant, affama ce naïf, qu’elle emmena chez elle. Cet accident devint bientôt une habitude. Ils finirent même par vivre ensemble..."

 

1879 – Les sœurs Vatard  

Considéré comme l'oeuvre la plus caractéristique et la plus crue de toute l'école naturaliste, "Les soeurs Vatard" s'ouvre sur l'atelier de reliure d'une grande imprimerie, où des groupes d'ouvrières s'y relaient jour et nuit, dans la lumière pâle d'une grande pièce sale, sous la direction de surveillantes. Parmi ces ouvrières, nous suivrons l'aînée, Céline, maigre et ardente, qui mène une vie libre et se livre sans scrupules à de multiples aventures. Désirée, sa soeur, rêve d'un amour tranquille, d'un modeste et heureux mariage. On a souvent reproché à Huysmans de se laisser aller à maintes descriptions et détails qui constituent autant de "morceaux de bravoure", cabarets, petits hôtels, gare de banlieue, théâtres de faubourg...

".. Le premier amant de Céline s’appelait Eugène Tourte. Beau, grand, brun, l’air narquois et les yeux vainqueurs, il l’affola par des gestes et des grivoiseries qui allaient loin. Il faisait tiède ce soir-là. Sur la lisière d’un chemin perdu, près de bouquets d’arbres qui se faisaient vis-à-vis et se déhanchaient au souffle du vent, comme, dans le quadrille d’un bastringue, les couples bouffonnants des gouapes, elle culbuta, ne se voila pas, suivant l’usage, la face de ses mains, mais fermant simplement les yeux, tomba sans défaillance et se releva sans honte. Elle fut très surprise. Maintenant que sa curiosité était satisfaite, elle ne comprenait plus comment les femmes s’attachaient si furieusement aux hommes. Alors c’était pour cela, c’était pour ces tâtonnements et pour ces douleurs, c’était pour cette trépidation d’une minute, pour ce cri arraché dans une secousse, qu’elles pleuraient et se laissaient caresser l’échine par les plus trapus des hercules brocheurs. Ah ! c’était bête ! puis, peu à peu elle écouta les révélations de sa chair, ses désirs montèrent, irritants et drus, elle comprit les lâchetés, les faiblesses, les désespoirs enragés des filles ! Elle devint insupportable. Cette explosion de tendresse qui la fit roucouler et se pâmer comme une bête, exaspéra son amant, qui, après lui avoir préalablement meurtri les reins de coups de canne, la quitta et s’en fut travailler dans une maison de la rive droite.

Elle choisit alors pour maître Gabriel Michon, un gringalet chauve qui avait une joufflure d’ange et des regards noyés d’ivrogne. Celui-là lui gaula le fessier à coups de bottes, dès le premier soir, puis deux autres le remplacèrent, se partageant en même temps le bivac de ses grâces, et ils la quittèrent d’un commun accord, après une dispute terminée en des calottes qu’ils lui appliquèrent et de copieuses lichades qu’ils s’offrirent au tourniquet, pendant que, se tenant les joues, elle pleurait avec un bruit d’écluse. Il y eut un instant de répit, puis Anatole entra dans l’atelier comme monteur de presse, et, après qu’ils eurent friponné dans des endroits noirs, ils devinrent amants, un jour qu’il pleuvait et qu’il s’offrit à lui aller chercher du fromage de cochon pour son déjeuner.

Au fond, tous ces amours au débotté lui décrépissaient la face et ne la contentaient guère. Tous ces va-et-vient, toutes ces pirouettes avec l’un, toutes ces culbutes avec l’autre se résumaient en une alternance de mal en pis et de pis en mal. Celui-ci lui grugeait son argent et le buvait avec une autre, celui-là la battait comme plâtre, se moquant d’elle, la contrefaisant, alors qu’effrayée de lui voir retrousser ses manches, elle poussait des cris de bête qu’on égorge. En fin de compte, taloches sur le nez, coups de pieds dans le râble, tel était son lot ; l’homme était plus ou moins fort, la danse plus ou moins vive : voilà tout. C’était assez naturel d’ailleurs. Céline n’avait pas ces allures de farceuse qui réjouissent les hommes. Elle était jolie, chiffonnée, pimpante, belle fille même, avec cette maigreur délicate et comme ébranlée des filles qui se sont corrompues avant l’âge, mais les goujats de la brochure lui préféraient ces énormes truies dont les soies craquent sur les chairs massées et qui gouaillent, le bec en l’air, avec des rires qui leur secouent la gargoulette et leur font danser le ventre. 

Pour comble de malchance, elle était avec cela très peu pervertie et elle avait des étonnements d’enfant quand les hommes, causant entre eux, lui ouvraient des horizons d’ordures qu’elle n’avait même jamais soupçonnés, et puis, suivant l’expression d’Eugène Tourte, elle était un peu « maboule », rêvassant près de son bon ami à des amours câlins, se formant un idéal d’amoureux qui l’embrasserait avec des douceurs de petite fille et lui offrirait une tartelette ou une fleur, le jour de sa fête. Ah ! bien, ce n’était pas Eugène, cette dégoûtation d’homme, comme l’appelaient les ouvrières, qui lui aurait jamais donné un ruban ou un verre ! Sa face à baiser, tous les deux jours, son poing à subir, toutes les deux heures, et c’était tout. Voulant quand elle ne voulait pas, ne voulant pas quand elle voulait, il lui avait rendu la vie bien malheureuse. Eugène était, d’ailleurs, une gouape de la plus belle eau. Corrompu jusqu’aux moelles, mauvais comme une teigne, hargneux comme un cocher, il n’avait aucun égard pour les femmes, et il occupait ses soirées à poursuivre toutes celles qui cheminaient, les abandonnant aussitôt qu’il les avait assez arrêtées pour qu’elles pussent aller faire une station sur les lits de la Bourbe.

Toutes les ouvrières des maisons de brochure le connaissaient et le méprisaient, et toutes s’arrangeaient de façon à se faire enjôler par lui ; seulement, les femmes raisonnables, les filles qui avaient du coeur, ne se laissaient séduire qu’une seule fois, certaines d’être quittées, au bout de huit jours si elles étaient jolies, au bout de quatre si elles étaient laides. Céline manqua d’expérience quand elle le connut. Elle ne pouvait croire d’ailleurs qu’un homme lâchât ainsi une fille qui s’était donnée à lui. Elle le crut, le jour seulement où Eugène disparut du quartier et s’en fut boire, à la régalade, le cognac et l’amour d’une charbonnière. Céline demeura triste. Elle songea bien à se jeter dans la Seine, mais elle se fit cette réflexion qu’elle souffrait déjà pour ce monstre d’homme et qu’il était bien inutile de souffrir davantage, en s’offrant une agonie d’eau douce. Le coeur gros et les yeux pleins, elle geignit longuement, puis elle dîna chez une camarade et s’offrit une telle indigestion de beignets que, ne pouvant arrêter le bal de son estomac, elle l’accompagna, en musique, de hoquets et de points d’orgue.

Mal disposée comme elle était, depuis une semaine qu’elle mangeait sans appétit et buvait trop sans soif, elle fut atrocement malade, la poitrine défoncée, renversant tout ce qu’elle avalait. Quand son coeur eut terminé ses gambades et que tout fut bien remis en place, le bonheur de pouvoir se repaître de mangeailles, dont elle raffolait, telles que pieds de porcs, salade de céleris, miroton à la moutarde, lui fit trouver la vie plus douce, et elle ne garda de son premier malheur qu’un certain alanguissement qui disparut au souffle du premier baiser qu’elle reçut en bouche. Elle s’était pourtant promis de rester sage. Sa brouille avec Eugène n’était pas survenue, d’ailleurs, sans une caresse prolongée de poings, et, pendant cinq jours, elle avait eu les épaules marbrées de plaques bleues, comme sur la peau d’une dinde les taches azurées des truffes, mais, telle quelle, avec les ardeurs que son premier homme avait amoncelées en elle, elle était sans défense ; Michon la prit, la laissa, ses successeurs lui firent danser une grande gigue de la croupe, en vis-à-vis tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre ; l’habitude était prise, elle aurait dansé, toute seule, devant un balai...."

 

1881 – En ménage 

La première phrase du roman rendit Huysmans célèbre dans le groupe des naturalistes : "leurs cigares charbonnaient et puaient comme des fumerons". Il s'agissait donc bien de peindre l'existence sans ménagement. Une page de vie est ainsi écrite, sujet banal et simple, mais rehaussée par la mise en valeur des détails les plus minutieux. La même année, Henry Céard publiait "Une belle journée", chef d'oeuvre du roman "où il ne se passe absolument rien" et qui pourtant entend au long de ses trois cent-cinquante pages tenir le lecteur en haleine. Ici, en rentrant une nuit à l'improviste, un mari trouve sa femme en flagrant délit d'adultère : il ne fait aucun scandale, et s'en va, paisiblement, reprendre sa vie de garçon...

"Leurs cigares charbonnaient et puaient comme des fumerons. Tout en rattachant sa culotte qui s’était déboutonnée, Cyprien s’écria :

— Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder des pantins qui sautent, salir des gants et poisser des verres, se tenir constamment sur ses gardes, s’échapper, lorsqu’à l’affût du gibier dansant, la maîtresse de maison braconne au hasard des pièces, si tu appelles cela, malgré l’habitude que tu en peux avoir depuis que l’on t’a marié, des choses agréables, eh bien! tu n’es pas difficile.

André haussa les épaules et, crachant le jus de tabac qui lui poivrait la bouche, dit simplement :

— Peuh, on s’y fait!

Il y eut un instant de silence. Ils marchaient lentement, côte à côte, quand minuit sonna. Deux horloges entremêlaient leurs coups; l’une, au loin, vibrait doucement, en retard d’une seconde sur l’autre; la plus proche découpait, nettement, presque gaiement son heure. La rue que les deux jeunes gens suivaient était déserte et leurs pas retentissaient avec un bruit clair sur le trottoir. Tantôt leurs ombres se brisaient le long des boutiques fermées, tantôt les précédaient ou les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles à certains moments, foncées à d’autres. Souvent elles s’enchevêtraient, se confondaient, s’unissaient des épaules, ne formaient plus qu’un tronc ramifié de bras et de jambes, surmonté de deux têtes; parfois elles s’isolaient, se ramassaient sous leurs pieds ou s’allongeaient démesurément et se décapitaient dans le renfoncement des portes. Il y avait, dans le ciel, comme un éboulement de talus noirs. Au-dessus des maisons dont les toits les tranchaient durement, de grands nuages roulaient ainsi que des fumées d’usine, puis, dans ces blocs immenses de nuées, d’énormes brèches s’ouvraient et des pans de ciel étoilés de feux blancs scintillaient, éteints bientôt par le voile opaque des nuées rampantes. Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs frappaient des coups drus dans l’ombre. Le trottoir était sec, sillonné de rigoles par places, et la soudure de ses dalles se détachait, en noir. Près de la chaussée, une bonde d’égout, un tampon de fonte quadrillé, percé au milieu de son orbe d’un trou, étincelait à certaines arêtes plus aiguisées par le frottement des bottes. Des épaves de cuisine, des trognons de légumes et des morceaux d’affiches s’empuraient dans une flaque. Un rat se faufilait dans le tuyau d’une gargouille.

Lorsque André et Cyprien eurent atteint le bout de cette rue et qu’ils arrivèrent dans une autre, vivante encore et plus éclairée, la demie tintait. Un marchand de vin s’apprêtait à fermer ses vitres. Au fond de la boutique, dans une salle cloisonnée de carreaux dépolis, un garçon couvrait un billard et essuyait avec un torchon les marques de craie laissées près des bandes; un autre, dans la première pièce, vu de dos, l’échine courbée, le cou et les reins remuant avec le dandinement d’un volatile, rinçait des bouteilles au-dessus d’un cuveau; un troisième charroyait deux moitiés de tonnes plantées de lauriers roses, et deux ronds sales marquaient sur le trottoir la place où elles étaient mises. Le patron se préparait à laver à grande eau son seuil. Un baquet entre les jambes, il bâillait, s’étirant, les bras en l’air, les poings fermés, et, derrière lui, sa femme, le râble aplati sur une banquette, la poitrine écroulée sur le rebord du comptoir, gourmandait les garçons, s’épilait les poils du nez, apurait ses comptes.

La rue était presque silencieuse; deux sergents de ville se promenaient, mélancoliques, parlant bas, s’arrêtaient par moment et reprenaient leur marche; au loin, une équipe de vidangeurs cinglant les chevaux attelés aux barriques numérotées, aux carrioles bondées de tuyaux et de pompes, passa, nauséabonde, dans un sourd roulement. Le bruit devenait plus confus et plus faible. L’on entendit encore le sautillement grêle d’un fiacre qui parut, les feux allumés, le cocher endormi sous son chapeau de cuir bouilli blanc pareil à un seau de toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos, les rosses exténuées, trébuchant, faisant cahoter la guimbarde sur la chaussée, puis le bruit s’effaça, le vacarme des volets qu’on pose s’éteignit, le quartier s’endormait, tout se tut..."

 

1884 – A Rebours 

"À Rebours" témoigne de la volonté de rejeter le naturalisme chez un écrivain qui l'avait tout d'abord illustré dans ses premiers romans. Mais surtout, cet étrange livre — à travers l'exposé du "cas" Des Esseintes — propose toute une série de jugements esthétiques (célébration de Baudelaire, Verlaine, Mallarmé et d'artistes comme Gustave Moreau et Odilon Redon) qui constituent les prémices de la sensibilité "décadente". Jean des Esseintes, dernier descendant d'une famille riche et noble, pris en dégoût la vie mondaine et luxueuse qu'il menait. Seul et malade, il s'est retiré dans une demeure somptueusement aménagée où il donne libre cours à sa passion pour les littératures et les arts décadents. Mais, sur l'ordre de son médecin, il doit s'arracher à cette réclusion qui ne fait que nourrir sa névrose. Désespéré à l'idée de retrouver la société qu'il avait fuie, il implore le Seigneur de lui donner la foi pour affronter la vulgarité atroce de la vie qu'il lui faut retrouver. 

"Plus de deux mois s'écoulèrent avant que des Esseintes pût s'immerger dans le silencieux repos de sa maison de Fontenay ; des achats de toute sorte l'obligeaient à déambuler encore dans Paris, à battre la ville d'un bout à l'autre. Et pourtant à quelles perquisitions n'avait−il pas eu recours, à quelles méditations ne s'était−il point livré, avant que de confier son logement aux tapissiers! Il était depuis longtemps expert aux sincérités et aux faux−fuyants des tons. Jadis, alors qu'il recevait chez lui des femmes, il avait composé un boudoir où, au milieu des petits meubles sculptés dans le pâle camphrier du Japon, sous une espèce de tente en satin rose des Indes, les chairs se coloraient doucement aux lumières apprêtées que blutait l'étoffe. Cette pièce où des glaces se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue, dans les murs, des enfilades de boudoirs roses, avait été célèbre parmi les filles qui se complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles. Mais, en mettant même de côté les bienfaits de cet air fardé qui paraissait transfuser un nouveau sang sous les peaux défraîchies et usées par l'habitude des céruses et l'abus des nuits, il goûtait pour son propre compte, dans ce languissant milieu, des allégresses particulières, des plaisirs que rendaient extrêmes et qu'activaient, en quelque sorte, les souvenirs des maux passés, des ennuis défunts.

Ainsi, par haine, par mépris de son enfance, il avait pendu au plafond de cette pièce une petite cage en fil d'argent où un grillon enfermé chantait comme dans les cendres des cheminées du château de Lourps; quand il écoutait ce cri tant de fois entendu, toutes les soirées contraintes et muettes chez sa mère, tout l'abandon d'une jeunesse souffrante et refoulée, se bousculaient devant lui, et alors, aux secousses de la femme qu'il caressait machinalement et dont les paroles ou le rire rompaient sa vision et le ramenaient brusquement dans la réalité, dans le boudoir à terre, un tumulte se levait en son âme, un besoin de vengeance des tristesses endurées, une rage de salir par des turpitudes des souvenirs de famille, un désir furieux de panteler sur des coussins de chair, d'épuiser jusqu'à leurs dernières gouttes, les plus véhémentes et les plus âcres des folies charnelles. D'autres fois encore, quand le spleen le pressait, quand par les temps pluvieux d'automne, l'aversion de la rue, du chez soi, du ciel en boue jaune, des nuages en macadam, l'assaillait, il se réfugiait dans ce réduit, agitait légèrement la cage et la regardait se répercuter à l'infini dans le jeu des glaces, jusqu'à ce que ses yeux grisés s'aperçussent que la cage ne bougeait point, mais que tout le boudoir vacillait et tournait, emplissant la maison d'une valse rose.

Puis, au temps où il jugeait nécessaire de se singulariser, des Esseintes avait aussi créé des ameublements fastueusement étranges, divisant son salon en une série de niches, diversement tapissées et pouvant se relier par une subtile analogie, par un vague accord de teintes joyeuses ou sombres, délicates ou barbares, au caractère des oeuvres latines et françaises qu'il aimait. Il s'installait alors dans celle de ces niches dont le décor lui semblait le mieux correspondre à l'essence même de l'ouvrage que son caprice du moment l'amenait à lire. Enfin, il avait fait préparer une haute salle, destinée à la réception de ses fournisseurs ; ils entraient, s'asseyaient les uns à côté des autres, dans des stalles d'église, et alors il montait dans une chaire magistrale et prêchait le sermon sur le dandysme, adjurant ses bottiers et ses tailleurs de se conformer, de la façon la plus absolue, à ses brefs en matière de coupe, les menaçant d'une excommunication pécuniaire s'ils ne suivaient pas, à la lettre, les instructions contenues dans ses monitoires et ses bulles.

Il s'acquit la réputation d'un excentrique qu'il paracheva en se vêtant de costumes de velours blanc, de gilets d'orfroi, en plantant, en guise de cravate, un bouquet de Parme dans l'échancrure décolletée d'une chemise, en donnant aux hommes de lettres des dîners retentissants un entre autres, renouvelé du XVIIIe siècle, où, pour célébrer la plus futile des mésaventures, il avait organisé un repas de deuil. Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit bassin maintenant bordé d'une margelle de basalte et rempli d'encre et ses massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient des flammes vertes et par des chandeliers où flambaient des cierges.

Tandis qu'un orchestre dissimulé jouait des marches funèbres, les convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et des bas en toile d'argent, semée de larmes. On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes ; bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Pefias et des Porto ; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout. Le dîner de faire−part d'une virilité momentanément morte, était−il écrit sur les lettres d'invitations semblables à celles des enterrements. Mais ces extravagances dont il se glorifiait jadis s'étaient, d'elles−mêmes, consumées ; aujourd'hui, le mépris lui était venu de ces ostentations puériles et surannées, de ces vêtements anormaux, de ces embellies de logements bizarres. Il songeait simplement à se composer, pour son plaisir personnel et non plus pour l'étonnement des autres, un intérieur confortable et paré néanmoins d'une façon rare, à se façonner une installation curieuse et calme, appropriée aux besoins de sa future solitude. Lorsque la maison de Fontenay fut prête et agencée, suivant ses désirs et ses plans, par un architecte ; lorsqu'il ne resta plus qu'à déterminer l'ordonnance de l'ameublement et du décor, il passa de nouveau et longuement en revue la série des couleurs et des nuances.

Ce qu'il voulait, c'étaient des couleurs dont l'expression s'affirmât aux lumières factices des lampes ; peu lui importait même qu'elles fussent, aux lueurs du jour, insipides ou rêches, car il ne vivait guère que la nuit, pensant qu'on était mieux chez soi, plus seul, et que l'esprit ne s'excitait et ne crépitait réellement qu'au contact voisin de l'ombre ; il trouvait aussi une jouissance particulière à se tenir dans une chambre largement éclairée, seul éveillé et debout, au milieu des maisons enténébrées et endormies, une sorte de jouissance où il entrait peut−être une pointe de vanité, une satisfaction toute singulière, que connaissent les travailleurs attardés alors que, soulevant les rideaux des fenêtres, ils s'aperçoivent autour d'eux que tout est éteint, que tout est muet, que tout est mort. ..."

 

1887 - En rade 

Après "À Rebours", Barbey d'Aurevilly considérait que Huysmans était parvenu à une impasse, celle d'une littérature devenue corps et âme négation du réel : «Il ne vous reste plus logiquement que la bouche d'un pistolet ou les pieds de la Croix.»

Il y a une autre solution : la campagne, la solitude lyrique, le retour à la bonne nature généreuse et consolatrice. C'est l'histoire d'En rade, celle d'un couple de Parisiens, Jacques Marles et sa femme Louise, malades de cœur et d'argent, qui vont se réfugier dans un château de la Brie auprès de cousins paysans. Hélas! le château est une ruine, la campagne est sinistre : quand il ne pleut pas, on est dévoré par les aoûtats, et les cousins paysans sont de patibulaires canailles. La névrose de Louise, soulignée en contrepoint par celle d'un chat agonisant, s'aggrave, tandis que Jacques est obsédé par des rêves dont l'absurdité, inquiétante et constructive à la fois, annonce le surréalisme. Et c'est aussi dans cette oeuvre que se manifeste pour la première fois la curiosité de Huysmans pour le surnaturel. «Avec une clairvoyance sans égale, écrit André Breton, Huysmans a formulé la plupart des lois qui vont régir l'affectivité moderne et s'est élevé avec En rade aux sommets de l'inspiration.» 

 

1891 - Là-bas 

Le naturalisme se heurte à l'univers de la magie noire. Une démystification du surnaturel qui débouche sur une messe noire : un historien qui étudie Gilles de Rais, le compagnon de Jeanne d'Arc prototype de Barbe-Bleue, s'initie à l'adultère avec l'épouse hystérique d'un écrivain catholique et au satanisme avec un chanoine excommunié qui régale d'hosties ses souris blanches. «Le mal d'âmes», comme disait Mallarmé, à la fin du siècle, et «le bizarre attardement, au Paris actuel, de la démonialité». 

 

1895 - En route 

L'œuvre forme avec "la Cathédrale"  et "l'Oblat" une trilogie. Le narrateur, qui, sous le nom de Durtal, apparaît déjà dans "Là-bas", retrace les étapes de sa conversion, préparée de longue date et qui s'accomplit à la Trappe de Notre-Dame-de-l'Atre. L'art supplée souvent les hésitations métaphysiques et, quand la foi toute neuve vient à vaciller et que les obsessions charnelles sont trop pressantes, la beauté des chants liturgiques apporte au néophyte son réconfort. 

Roman de conversion, - et la conversion des artistes, de Claudel à Péguy ou Ghéon, au tournant du siècle est un phénomène de société -, celle-ci échoue. Roman de la vie spirituelle, de l'église et du couvent, il ouvre une voie originale, où triompheront Mauriac et Bernanos. Enfin, c'est, comme À Rebours, une grande rêverie narcissique, un monologue intérieur où luttent l'imaginaire érotique et la prière, l'esthétisme et l'ascétisme.  

"C'était pendant la première semaine de novembre, la semaine où se célèbre l'octave des morts. Durtal entra, le soir, à huit heures, à Saint−Sulpice. Il fréquentait volontiers cette église parce que la maîtrise y était exercée et qu'il pouvait, loin des foules, s'y trier en paix. L'horreur de cette nef, voûtée de pesants berceaux, disparaissait avec la nuit ; les bas côtés étaient souvent déserts, les lampes peu nombreuses éclairaient mal ; l'on pouvait se pouiller l'âme sans être vu, l'on était chez soi. Durtal s'assit derrière le maître−autel, à gauche, sous la travée qui longe la rue de Saint−Sulpice ; les réverbères de l'orgue de choeur s'allumèrent. Au loin, dans la nef presque vide, un ecclésiastique parlait en chaire. Il reconnut à la vaseline de son débit, à la graisse de son accent, un prêtre, solidement nourri, qui versait, d'habitude, sur ses auditeurs, les moins omises des rengaines. Pourquoi sont−ils si dénués d'éloquence ? Se disait Durtal. J'ai eu la curiosité d'en écouter un grand nombre et tous se valent. Seul, le son de leurs voix diffère. Suivant leur tempérament, les uns l'ont macéré dans le vinaigre et les autres l'ont mariné dans l'huile. Un mélange habile n'a jamais lieu. Et il se rappelait des orateurs choyés comme des ténors, Monsabré, Didon, ces Coquelin d'église et, plus bas encore que ces produits du conservatoire catholique, la belliqueuse mazette qu'est l'abbé d'Hulst !

Après cela, reprit−il, ce sont ces médiocres−là que réclame la poignée de dévotes qui les écoute. Si ces gargotiers d'âmes avaient du talent, s'ils servaient à leurs pensionnaires des nourritures fines, des essences de théologie, des coulis de prières, des sucs concrets d'idées, ils végéteraient incompris des ouailles. C'est donc pour le mieux, en somme. Il faut un clergé dont l'étiage concorde avec le niveau des fidèles ; et certes, la Providence y a vigilamment pourvu. Un piétinement de souliers, puis des chaises dérangées qui crissèrent sur les dalles l'interrompirent. Le sermon avait pris fin. Dans un grand silence, l'orgue préluda, puis s'effaça, soutint seulement l'envolée des voix. Un chant lent, désolé, montait, le de profundis. des gerbes de voix filaient sous les voûtes, fusaient avec les sons presque verts des harmonicas, avec les timbres pointus des cristaux qu'on brise. Appuyées sur le grondement contenu de l'orgue, étayées par des basses si creuses qu'elles semblaient comme descendues en elles−mêmes, comme souterraines, elles jaillissaient, scandant le verset de profundis clamavi ad te, do, puis elles s'arrêtaient exténuées, laissaient tomber ainsi qu'une lourde larme la syllabe finale, mine ; −et ces voix d'enfants proches de la mue reprenaient le deuxième verset du psaume domine, exaudi vocem meam et la seconde moitié du dernier mot restait encore en suspens, mais au lieu de se détacher, de tomber à terre, de s'y écraser telle qu'une goutte, elle semblait se redresser d'un suprême effort et darder jusqu'au ciel le cri d'angoisse de l'âme désincarnée, jetée nue, en pleurs, devant son Dieu.

Et, après une pause, l'orgue assisté de deux contrebasses mugissait, emportant dans son torrent toutes les voix, les barytons, les ténors et les basses, ne servant plus seulement alors de gaines aux lames aiguës des gosses, mais sonnant découvertes, donnant à pleine gorge, et l'élan des petits soprani les perçait quand même, les traversait, pareil à une flèche de cristal, d'un trait. Puis une nouvelle pause ; —et dans le silence de l'église, les strophes gémissaient à nouveau, lancées, ainsi que sur un tremplin, par l'orgue. En les écoutant avec attention, en tentant de les décomposer, en fermant les yeux, Durtal les voyait d'abord presque horizontales, s'élever peu à peu, s'ériger à la fin, toutes droites, puis vaciller en pleurant et se casser du bout. Et soudain, à la fin du psaume, alors qu'arrivait le répons de l'antienne et lux perpetua luceat eis, les voix enfantines se déchiraient en un cri douloureux de soie, en un sanglot affilé, tremblant sur le mot eis qui restait suspendu, dans le vide. Ces voix d'enfants tendues jusqu'à éclater, ces voix claires et acérées mettaient dans la ténèbre du chant des blancheurs d'aube ; alliant leurs sons de pure mousseline au timbre retentissant des bronzes, forant avec le jet comme en vif argent de leurs eaux les cataractes sombres des gros chantres, elles aiguillaient les plaintes, renforçaient jusqu'à l'amertume le sel ardent des pleurs, mais elles insinuaient aussi une sorte de caresse tutélaire, de fraîcheur balsamique, d'aide lustrale ; elles allumaient dans l'ombre ces brèves clartés que tintent, au petit jour, les angélus ; elles évoquaient, en devançant les prophéties du texte, la compatissante image de la Vierge passant, aux pâles lueurs de leurs sons, dans la nuit de cette prose. Bien qu'il n'appartînt point au répertoire grégorien, proprement dit, il était incomparablement beau, ce de profundis ainsi chanté. Cette requête sublime finissant dans les sanglots au moment où l'âme des voix allait franchir les frontières humaines tordit les nerfs de Durtal, lui tressailla le coeur.

Puis il voulut s'abstraire, s'attacher surtout au sens de la morne plainte où l'être déchu, lamentablement, implore, en gémissant, son Dieu. Et ces cris de la troisième strophe lui revenaient, ceux, où suppliant, désespéré, du fond de l'abîme, son Sauveur, l'homme, maintenant qu'il se sait écouté, hésite, honteux, ne sachant plus que dire. Les excuses qu'il prépara lui paraissent vaines, les arguments qu'il ajusta lui semblent nuls et alors il balbutie : " si vous tenez compte des iniquités, Seigneur, Seigneur, qui trouvera grâce ? " quel malheur, se disait Durtal, que ce psaume qui chante si magnifiquement, dans ses premiers versets, le désespoir de l'humanité tout entière, devienne, dans ceux qui suivent, plus personnel au roi David. Je sais bien, reprit−il, qu'il faut accepter le sens symbolique de ces plaintes, admettre que ce despote confond sa cause avec celle de Dieu, que ses adversaires sont les mécréants et les impies, que lui−même préfigure, d'après les docteurs de l'Eglise, la physionomie du Christ, mais, c'est égal, le souvenir de ses boulimies charnelles et les présomptueux éloges qu'il dédie à son incorrigible peuple, rétrécissent l'empan du poème. Heureusement que la mélodie vit hors du texte, de sa vie propre, ne se confinant pas dans les débats de tribu, mais s'étendant à toute la terre, chantant l'angoisse des temps à naître, aussi bien que celle des époques présentes et des âges morts...."

 


Maurice Rollinat (1846-1903) 

Maurice Rollinat, né le 29 décembre à Châteauroux, fils d'un ancien député de l'Indre, filleul de George Sand, il découvre Paris en 1868 et va mener double vie, une banale carrière administrative le jour, la Bohême parisienne la nuit. Il y dit ses poèmes ou les chante en les accompagnant de mélodies qu’il improvise au piano, et anime ainsi les soirées des Hydropathes dès 1878, puis, à partir de 1881, plusieurs soirs par semaine, la salle du Chat noir, célèbre cabaret parisien, se remplit pour laisser place à l'impressionnant Rollinat. Seul au piano, le jeune poète exécute ses poèmes; ou ceux de Baudelaire, en musique. Son visage blême, qui inspira de nombreux peintres, et son aspect névralgique, auront une formidable emprise sur les spectateurs et lui vaudront une brève consécration. En 1883, le poète publie "Les Névroses" qui laissent perplexes ses contemporains : certains voient en lui un génie, d'autres, comme Verlaine dans "Les hommes d'aujourd'hui", un « sous-Baudelaire », doutant ainsi de sa sincérité poétique. C'est dans tous les cas un témoignage sur la sensibilité spleenétique qui envahit alors les chapelles littéraires de l'époque. Puis, plus tard, suivront les oeuvres suivantes: L’Abîme (1886), «Le Livre de la nature» (1893), Les Apparitions (1896), Ce que dit la vie, ce que dit la mort (1898), Paysages et paysans (1899).

 

Les Névroses (1883) 

Les "Névroses" se composent de cinq parties: élévation spirituelle et appel de la chair, extase suscitée par les paysages berrichons et horreur, tels sont les thèmes qui s'opposent deux à deux dans «Les Âmes» et «Les Luxures», «Les Refuges», «Les Spectres» et «Les Ténèbres». On retrouve dans cette oeuvre les dominantes de la sensibilité symboliste: goût du vague, du nostalgique, de l’angoisse indécise aux lointaines résonances religieuses, et également goût du macabre. 

 

LE FANTOME DU CRIME (Les Ames)

La mauvaise pensée arrive dans mon âme

En tous lieux, à toute heure, au fort de mes travail r..

la j'ai beau m'épurer dans un rigoureux blâme

Pour tout ce que le Mal insuffle à nos cerveaux,

La mauvaise pensée arrive dans mon âme.

J'écoute malgré moi les notes infernales

Qui vibrent dans mon coeur où Satan vient cogner,

Et bien que j'aie horreur des viles saturnales

Dont l'ombre seulement suffit pour m'indigner,

J'écoute malgré moi les notes infernales.

 

LES ROBES (Les Luxures)

0 ma pauvre sagesse, en vain tu te dérobes

Au fluide rôdeur, âcre et mystérieux

Qne, pour magnétiser le paissant curieux,

L'Inconnu féminin promène sous les robes!

Les robes! où circule et s'est insinuée

La vie épidermique avec tous ses frissons,

Et qui, sur les trottoirs comme entre les buissons,

Pussent avec des airs de barque et do nuée

Elles ont tout corsage où pleurent les longs voiles,

Jupe où jasent des nids de volants emperlés,

Kuhans papillonneurs et boutons ciselés

Qui luisent comme autant de petites étoiles.

 

LES LÈVRES (Les Luxures)

Depuis que tu m'as quitté,

Je suis hanté par tes lèvres,

Inoubliable beauté 1

Dans mes spleens et dans mes fièvres,

A toute heure, je les vois

Avec leurs sourires mièvres;

Et j'entends encor la voix

Qui s'en échappait si pure

En disant des mots grivois.

Sur l'oreiller de guipure

J'évoque ton incarnat,

Délicieuse coupure

0 muqueuses de grenat,

Depuis que l'autre vous baise,

Je rêve d'assassinat!

 

LA CHAIR (Les Luxures)

La chair de femme sèche ou grasse

Est le fruit de la volupté

Tour à tour vert, mer et gâté

Que le désir cueille ou ramasse.

Mystérieuse dans sa grâce,

Exquise dans son âcreté,

La chair de femme sèche ou grasse

Est le fruit de la volupté.

Pas un seul homme ne s'en lasse.

Chacun avec avidité

Y mordrait pour l'éternité.

Et pourtant, c'est un feu qui passe,

La chair de femme sèche ou grasse

 



Tristan Corbière (1845-1875)

Corbière est un poète singulier, rivé au dérisoire, aux blasphèmes désespérés et cyniques. "Je suis là mais comme une rature... ", écrit-il face à un père omnipotent, Édouard, brillant auteur, navigateur et notable, qui jamais, dit-on, ne lira Tristan. Même la "Décadence" lui paraissait une attitude affectée et dérisoire. 

Éduard-Joachim, dit Tristan, Corbière, est né à Ploujean, près de Morlaix, en Bretagne. "On m'a manqué ma vie », écrit celui qui dès l'adolescence fut voué par la maladie (rhumatisme aigu, peut-être tuberculose) à l'infirmité, à la difformité, à la mort précoce. Pires, la vie rognée par l'insomnie, et surtout, brusquement brisés, les rêves si vastes de naviguer, de dominer. De décembre 1869 à la fin de mars 1870, il voyage en Italie. En 1871, il suit une actrice italienne («Marcelle»), dont il était épris, à Paris. C'est là qu'il fait publier son recueil «Les Amours jaunes» (1873), qui n'a aucun succès. En 1874, son état de santé s'aggrave. Il rentre à Morlaix, où il meurt en 1875, en pressant un bouquet de bruyère dans ses bras.

 

 Les Amours jaunes (1873-1891)

Verlaine révélera dix ans après leur parution cette poésie qui annonce par son style un Joyce ou les Surréalistes. Sous l'évocation des thèmes de la mer, de la Bretagne ou de l'amour, se donnent une versification désarticulée, un langage parfois trivial,  un lexique bariolé où l'archaïsme jouxte le néologisme. Ce qui peut sembler dissonance accroît un sentiment de nihilisme affronté avec lucidité.

 

A L'ÉTERNELLE MADAME

Mannequin idéal, tête-de-turc du leurre,

Éternel Féminin !. repasse tes fichus,

Et viens sur mes genoux, quand je marquerai l'heure,

Me montrer comme on fait chez vous, anges déchus.

Sois pire, et fais pour nous la joie à la malheur,

Piaffe d'un pied léger dans les sentiers ardus,

Damne-toi, pure idole ! et ris ! et chante et pleure,

Amante ! et meurs d'amour !. à nos moments perdus.

Fille de marbre, en rut ! sois folâtre !. et pensive.

Maîtresse, ehair de moi ! fais-moi vierge et lascive.

Féroce, sainte, et bête, en me cherchant un coeur.

Sois femelle de l'homme, et sers de Muse, ô femme,

Quand le poète brame en Ame, en Lame, en Flamme !

Puis– quand il ronflera – viens baiser ton Vainqueur!

 

BONNE FORTUNE ET FORTUNE

Moi, je fais mon trottoir, quand la nature est belle,

Pour la passante qui, d'un petit air vainqueur,

Voudra bien crocheter, du bout de son ombrelle,

Un clin de ma prunelle ou la peau de mon coeur.

Et je me crois content –pas trop – mais il faut vivre:

Pour promener un peu sa faim, lé gueux s'enivre.

Un beau jour – quel métier je faisais, comme ça

Ma croisière. Métier – Enfin, Elle passa.

Elle qui ? – La Passante ! Elle, avec son ombrelle !

Vrai valet de bourreau, je te frôlai... mais Elle

Me regarda tout bas, souriant en dessous,

Et. me tendit sa main, et....

m'a donné deux sous.

 

APRÈS LA PLUIE

J'aime la petite pluie

Qui s'essuie

D'un torchon de bleu troué !

J'aime l'amour et la brise,

Quand ça frise.

Et pas quand c'est secoué.

Comme un parapluie en flèches,

Tu te sèches,

0 grand soleil grand ouvert.

A bientôt l'ombrelle verte

Grande ouverte !

Du printemps été d'hiver.

La passion c'est l'averse

Qui traverse !

Mais la femme n'est qu'un grain :

Grain de beauté, de folie

Ou de pluie.

Grain d'orage ou de serein. –

Dans un clair rayon de boue,

Fait la roue,

La roue à grand appareil,

– Plume et queue – une Cocotte

Qui barbotte

Vrai déjeuner de soleil !

Anne ! ou qui que tu sois, chère.

Ou pas chère,

«Dont on fait, à l'oeil, les yeux.

Hum. Zoé Nadjejda ! Jane !

Vois je flâne,

Doublé d'or comme les cieux

English spoken ? – Espagnole ?... 



Jules Laforgue (1860-1887)

Désabusé, grinçant, maladif, Laforgue éprouve physiquement l'usure du monde. Il jongle avec les mots, avec un humour très personnel, et exprime dans ses "Complaintes", la mélancolie d'une génération perdue sans idéal.

Né à Montevideo en Uruguay, où ses parents étaient partis tenter fortune, il est renvoyé en France pour ses études. Et, tandis que sa famille se regroupe à Tarbes en 1875, il gagne Paris et  fréquente d'abord Charles Cros et les milieux «décandistes», puis Maurice Rollinat et Paul Bourget. Il collabore à quelques petites revues. La mort de sa mère en 1877 le plonge dans une vie de misère et d'ennui, qu'il exprime dans une poésie d'une ironie amère qui sera remarquée par le cercle des Hydropathes. Grâce à quelques appuis dont celui de Paul Bourget, il obtient en décembre 1881, le poste de lecteur auprès de l'impératrice d'Allemagne Augusta, grand-mère du futur Guillaume II, qui le fit voyager dans toute l'Europe. De 1881 à 1886, il séjourne à Berlin, accompagnant l’impératrice à Bade, à Coblence et à Elseneur. C’est dans cette dernière ville, selon toute vraisemblance, qu’il conçut son «Hamlet», ce conte des Moralités légendaires qui sera son autoportrait. Mais la sécurité matérielle ne fit pas disparaître l'ennui qui le hantait et qui imprime sa marque à sa poésie dans "Les Complaintes" (1885). De retour à Paris, il épouse en 1886 une jeune Anglaise, Leah Lee, rencontrée peu auparavant. Mais il est déjà miné par la tuberculose et meurt à l’année suivante, dans le dénuement le plus complet.  Leah Lee, qui avait contracté son mal, ne lui survécut que quelques mois. 

 

 1885 - Complaintes - Préludes autobiographiques

 

Soif d'infini martyre? Extase en théorèmes 

Que la création est belle, tout de même! 

En voulant mettre un peu d'ordre dans ce tiroir, 

Je me suis perdu par mes grands vingt ans, 

Ce soir de noël gras. 

Ah! Dérisoire créature! 

Fleuve à reflets, où les deuils d'unique ne durent 

Pas plus que d'autres! L'ai-je rêvé, ce noël 

Où je brûlais de pleurs noirs un mouchoir réel, 

Parce que, débordant des chagrins de la terre 

Et des frères soleils, et ne pouvant me faire 

Aux monstruosités sans but et sans témoin 

Du cher tout, et bien las de me meurtrir les poings 

Aux steppes du cobalt sourd, ivre-mort de doute, 

Je vivotais, altéré de Nihil de toutes 

Les citernes de mon amour? 

Seul, pur, songeur, 

Me croyant hypertrophique! comme un plongeur 

Aux mouvants bosquets des savanes sous-marines, 

J'avais roulé par les livres, bon misogyne. 

Cathédrale anonyme! En ce Paris, jardin 

Obtus et chic, avec son bourgeois de Jourdain 

A rêveurs, ses vitraux fardés, ses vieux dimanches 

Dans les quartiers tannés où regardent des branches 

Par-dessus les murs des pensionnats, et ses 

Ciels trop poignants à qui l'Angélus fait: assez! 

Paris qui, du plus bon bébé de la nature, 

Instaure un lexicon mal cousu de ratures. 

Bon breton né sous les tropiques, chaque soir 

J'allais le long d' un quai bien nommé mon rêvoir, 

 

Et buvant les étoiles à même: «ô Mystère! 

 

 «Quel calme chez les astres! Ce train-train sur terre! 

«Est-il quelqu'un, vers quand, à travers l'infini, 

«Clamer l'universel lamasabaktani? 

«Voyons; les cercles du cercle, en effets et causes, 

«Dans leurs incessants vortex de métamorphoses, 

«Sentent pourtant, abstrait, ou, ma foi, quelque part, 

«Battre un coeur! Un coeur simple, ou veiller un Regard! 

«Oh! Qu'il n'y ait personne et que tout continue! 

«Alors géhenne à fous, sans raison, sans issue! 

«Et depuis les toujours, et vers l'éternité! 

«Comment donc quelque chose a-t-il jamais été? 

«Que Tout se sache seul au moins, pour qu'il se tue! 

«Draguant les chantiers d'étoiles, qu'un cri se rue, 

«Mort! Emballant en ses linceuls aux clapotis 

«Irrévocables ces sols d'impôts abrutis! 

«Que l'espace ait un bon haut-le-coeur et vomisse 

«Le Temps nul, et ce Vin aux geysers de justice! 

«Lyres des nerfs, filles des harpes d'idéal 

«Qui vibriez, aux soirs d'exil, sans songer à mal, 

«Redevenez plasma! Ni Témoin, ni spectacle! 

«Chut, ultime vibration de la Débâcle, 

«Et que jamais soit Tout, bien intrinsèquement, 

«Très hermétiquement, primordialement! » 

Ah! le long des calvaires de la Conscience, 

La Passion des mondes studieux t'encense, 

Aux Orgues des Résignations, Idéal, 

O Galathée aux pommiers de l'Éden-Natal! 

Martyres, croix de l'Art, formules, fugues douces, 

Babels d'or où le vent soigne de bonnes mousses; 

Mondes vivotant, vaguement étiquetés 

De livres, sous la céleste Éternullité: 

Vanité, vanité, vous dis-je! Oh! Moi, j'existe, 

 

Mais où sont, maintenant, les nerfs de ce psalmiste? 

 


Je sais! La vie outrecuidante est une trêve 

D'un jour au bon repos qui pas plus ne s'achève 

Qu'il n' a commencé. Moi, ma trêve, confiant, 

Je la veux cuver au sein de l'INCONSCIENT. 

Dernière crise. Deux semaines errabundes, 

En tout, sans que mon ange gardien me réponde. 

Dilemme à deux sentiers vers l'Eden des Elus: 

Me laisser éponger mon Moi par l'Absolu? 

Ou bien, élixirer l'Absolu en moi-même? 

C'est passé. J'aime tout, aimant mieux que Tout m'aime. 

Donc je m'en vais flottant aux orgues sous-marins, 

Par les coraux, les oeufs, les bras verts, les écrins, 

Dans la tourbillonnante éternelle agonie 

D'un Nirvâna des Danaïdes du génie! 

Lacs de syncopes esthétiques! Tunnels d' or! 

Pastel défunt! Fondant sur une langue! Mort 

Mourante ivre-morte! Et la conscience unique 

Que c'est dans la sainte piscine ésotérique 

D'un lucus à huis-clos, sans pape et sans laquais, 

Que j'ouvre ainsi mes riches veines à Jamais. 

En attendant la mort mortelle, sans mystère, 

Lors quoi l'usage veut qu'on nous cache sous terre. 

Maintenant, tu n'as pas cru devoir rester coi; 

Eh bien, un cri humain! S'il en reste un pour toi.

 


Complainte propiatoire à l'inconscient

 

Ô loi, qui êtes parce que vous êtes, 

Que votre nom soit la retraite! 

Elles! ramper vers elles d'adoration? 

Ou que sur leur misère humaine je me vautre? 

Elle m'aime, infiniment! Non, d'occasion! 

Si non moi, ce serait infiniment un autre! 

Que votre inconsciente Volonté 

Soit faite dans l'Éternité! 

Dans l'orgue qui par déchirements se châtie. 

Croupir, des étés, sous les vitraux, en langueur; 

Mourir d'un attouchement de l'Eucharistie, 

S'entrer un crucifix maigre et nu dans le coeur? 

Que de votre communion nous vienne 

Notre sagesse quotidienne! 

Ô croisés de mon sang! Transporter les cités! 

Bénir la pâque universelle, sans salaires! 

Mourir sur la Montagne, et que l'Humanité, 

Aux âges d'or sans fin, me porte en scapulaires! 

Pardonnez-nous nos offenses, nos cris, 

Comme étant d'à jamais écrits! 

Crucifier l'infini dans des toiles comme 

Un mouchoir, et qu'on dise: «Oh! L'idéal s'est tu!» 

Formuler tout! En fugues sans fin dire l'Homme! 

Être l'âme des arts à zones que veux-tu! 

Non, rien; délivrez-nous de la pensée, 

Lèpre originelle, ivresse insensée, 

Radeau du mal et de l'exil; 

Ainsi soit-il. 

 

Figurez-vous un peu

 

Oh! qu'une, d'Elle-même, un beau soir, sût venir, 

Ne voyant que boire à Mes Lèvres! où mourir... 

Je m’enlève rien que d'y penser! Quel baptême 

De gloire intrinsèque, attirer un «Je vous aime»! 

(L'attirer à travers la société, de loin, 

Comme l'aimant la foudre); un’, deux! ni plus, ni moins. 

Je t’aime! comprend-on? Pour moi tu n'es pas comme 

Les autres; jusqu'ici c'était des messieurs, l'Homme... 

Ta bouche me fait baisser les yeux! et ton port 

Me transporte! (et je m'en découvre des trésors...) 

Et c'est ma destinée incurable et dernière 

D'épier un battement à moi de tes paupières! 

Oh! je ne songe pas au reste! J'attendrai, 

Dans la simplicité de ma vie faite exprès... 

Te dirai-je au moins que depuis des nuits je pleure, 

Et que mes parents ont bien peur que je n'en meure?... 

Je pleure dans des coins; je n'ai plus goût à rien; 

Oh! j'ai tant pleuré, dimanche, en mon paroissien! 

Tu me demandes pourquoi Toi? et non un autre... 

Je ne sais; mais c'est bien Toi, et point un autre! 

J'en suis sûre comme du vide de mon cœur, 

Et..., comme de votre air mortellement moqueur... 

– Ainsi, elle viendrait, évadée, demi-morte, 

Se rouler sur le paillasson qu'est à ma porte! 

Ainsi, elle viendrait à Moi! les yeux bien fous! 

Et elle me suivrait avec cet air partout! 

 


Nina de Callias, par Édouard Manet (1873) : elle tient un des grands salons intellectuels de Paris, 17 rue Chaptal, pendant vingt ans, de 1862 à 1882. Elle est l'amante de Charles Cros et l'inspiratrice de son "Coffret de santal"....

 

Charles Cros (1842-1888) 

Charles Cros fait partie de ces poètes qui gravitent autour du symbolisme, les frontières de ce mouvement étant assez floues. Cet homme savant, inventeur du phonographe et passionné de physique-chimie, qui fréquenta tour à tour le Parnasse, les cafés symbolistes et les cabarets de Montmartre, pratique un humour grinçant (le fameux monologue "Le Hareng saur" composé en 1872).

Le Coffret de santal (1879) a "voulu fixer l'apparence des choses, la voix des êtres. Il rêvait à la victoire de l'homme sur le temps ennemi. Il a passé – comme il dit – des portes ouvertes sur l'imaginaire. Le Coffret de santal rassemble et mélange, sauve et confond quatre visages de femmes : Nina de Villard, sauvagement aimée, qui était brune ; Sidonie, énigmatique, inconnue, qui, si l'on en croit les poèmes, était blonde ; Mary Hjardemaal, l'épouse ; Solange de Ladevignère, morte jeune et dont le fantôme, on le soupçonne, hantait Charles Cros à chaque "heure verte"..."

 

Possession

Puisque ma bouche a rencontré

Sa bouche, il faut me taire. Trêve

Aux mots creux. Je ne montrerai

Rien qui puisse trahir mon rêve.

Il faut que je ne dise rien

De l’odeur de sa chevelure,

De son sourire aérien,

Des bravoures de son allure,

Rien des yeux aux regards troublants,

Persuasifs, cabalistiques,

Rien des épaules, des bras blancs

Aux effluves aromatiques.

Je ne sais plus faire d’ailleurs

Une si savante analyse,

Possédé de rêves meilleurs

Où ma raison se paralyse.

Et je me sens comme emporté,

Épave en proie au jeu des vagues,

Par le vertige où m’ont jeté

Ses lèvres tièdes, ses yeux vagues.

On se demandera d’où vient

L’influx tout puissant qui m’oppresse,

Mais personne n’en saura rien

Que moi seul… et l’Enchanteresse.

Elle s’est endormie un soir, croisant ses bras,

Ses bras souples et blancs sur sa poitrine frêle,

Et fermant pour toujours ses yeux clairs, déjà las

De regarder ce monde, exil trop lourd pour Elle.

Elle vivait de fleurs, de rêves, d’idéal,

Âme, incarnation de la Ville éternelle.

Lentement étouffée, et d’un semblable mal,

La splendeur de Paris s’est éteinte avec Elle.

Et pendant que son corps attend pâle et glacé

La résurrection de sa beauté charnelle,

Dans ce monde où, royale et douce, Elle a passé,

Nous ne pouvons rester qu’en nous souvenant d’Elle.

Le Hareng saur

 

Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu,

Contre le mur une échelle – haute, haute, haute,

Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales,

Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu

Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute,

Et plante le clou pointu – toc, toc, toc,

Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau-qui tombe, qui tombe, qui tombe

Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue.

Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute,

L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd ;

Et puis, il s’en va ailleurs, – loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec,

Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue,

Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours

J’ai composé cette histoire, – simple, simple, simple,

Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves

Et amuser les enfants – petits, petits, petits.

 


 

Distrayeuse

La chambre est pleine de parfums. Sur la basse, dans des corbeilles, il y a du réséda, du jasmin et toutes sortes de petites fleurs rouges, jaunes et bleues.

Blondes émigrantes du pays des longs crépuscules, du pays des rêves, les visions débarquent dans ma fantaisie. Elles y courent, y crient et s’y pressent tant, que je voudrais les en faire sortir.

Je prends des feuilles de papier bien blanc et bien lisse, et des plumes couleur d’ambre qui glissent sur le papier avec des cris d’hirondelles. Je veux donner aux visions inquiètes l’abri du rythme et de la rime.

Mais voilà que sur le papier blanc et lisse, où glissait ma plume en criant comme une hirondelle sur un lac, tombent des fleurs de réséda, de jasmin et d’autres petites fleurs rouges, jaunes et bleues.

C’était Elle, que je n’avais pas vue et qui secouait les bouquets des corbeilles sur la table basse. Mais les visions s’agitaient toujours et voulaient repartir. Alors, oubliant qu’Elle était là, belle et blanche, j’ai soufflé contre les

petites fleurs semées sur le papier et je me suis repris à courir après les visions, qui, sous leurs manteaux de voyageuses, ont des ailes traîtresses.

J’allais en emprisonner une, – sauvage fille au regard vert, – dans une étroite strophe, Quand Elle est venue s’accouder sur la table basse, à côté de moi, si bien que ses seins irritants caressaient le papier lisse. Le dernier vers de la strophe restait à souder. C’est ainsi qu’Elle m’en a empêché, et que la vision au regard vert s’est enfuie, ne laissant

dans la strophe ouverte que son manteau de voyageuse et un peu de la nacre de ses ailes.

Oh ! la distrayeuse !… J’allais lui donner le baiser qu’elle attendait, quand les visions remuantes, les chères émigrantes aux odeurs lointaines ont reformé leurs danses dans ma fantaisie. Aussi, j’ai oublié encore qu’Elle était là, blanche et nue. J’ai voulu clore l’étroite strophe par le dernier vers, indestructible chaîne d’acier idéal, niellée d’or stellaire, qu’incrustaient les splendeurs des couchants cristallisées dans ma mémoire.

Et j’ai un peu écarté de la main ses seins gonflés de désirs irritants, qui masquaient sur le papier lisse la place du dernier vers. Ma plume a repris son vol, en criant comme l’hirondelle qui rase un lac tranquille, avant l’orage.

Mais voilà qu’Elle s’est étendue, belle, blanche et nue, sur la table basse, au-dessous des corbeilles, cachant sous son beau corps alangui la feuille entière de papier lisse.

Alors les visions se sont envolées toutes bien loin, pour ne plus revenir. Mes yeux, mes lèvres et mes mains se sont perdus dans l’aromatique broussaille de sa nuque, sous l’étreinte obstinée de ses bras et sur ses seins gonflés de désirs.

Et je n’ai plus vu que ce beau corps alangui, tiède, blanc et lisse, où tombaient, des corbeilles agitées, les résédas, les jasmins et d’autres petites fleurs rouges, jaunes et bleues.

 


Issu d'une des familles les plus anciennes de l'aristocratie françaises, Auguste de Villiers de L'Isle-Adam a fasciné ses contemporains, Baudelaire, Verlaine, Mallarmé. Il use du merveilleux et du fantastique pour contester la société matérialiste de son temps, ridiculiser la bêtise, retourner la science contre elle-même pour contrer cette idéologie du réel qui selon lui mutile l'homme en niant l'absolu. Le conteur "cruel" représente le jaloux armé d'un rasoir, la morte violée dans une morgue, l'accidenté qui se réveille dans un cercueil. Macabre ou sanglante, la cruauté n'est pas de son côté mais imprègne la société qui l'entoure. Villiers de L'Isle-Adam, lui, ne cesse de chercher le moyen d'échapper au monde médiocre et stupide des apparences ...

Villiers de L'Isle-Adam (1838-1889)

Monté à Paris, le jeune homme mène une vie de bohème, fréquentant les cafés et les théâtres, leurs coulisses également, publie à compte d’auteurs ses Premières Poésies, collabore à diverses revues et fait bientôt la connaissance du poète Charles Baudelaire puis de Stéphane Mallarmé. Sa famille le rejoint alors dans la capitale, le forçant au mois de septembre 1862 à effectuer une retraite à l’abbaye de Solesmes, afin de s’éloigner quelques temps de l’actrice Louise Dyonnet. Une expérience qu’il renouvelle d’ailleurs en 1863. Villiers de l’Isle-Adam s’éprend ensuite d’Estelle Gautier, fille cadette du poète, qu’il espère épouser. En vain, sa famille lui refusant son consentement et l’argent nécessaire. Poursuivant son travail de littérateur à côté de ses activités journalistiques, il publie un long récit, Claire Renoir, effectue deux longs séjours en Allemagne, et, alors que la capitale vient de connaître un long siège organisé par les armées prussiennes, Villiers participe, sous le pseudonyme de Marius, à la rédaction du journal Le Tribun du Peuple, favorable à la Commune. En 1872, l’écrivain achève un nouveau drame en prose, Axel, puis entame en 1874 la publication de nouvelles dans la presse parisienne. Ces textes composeront plus tard les Contes cruels. A cette époque, il nourrie des projets d’union avec une jeune Anglaise, Anne Eyre Powells. Ceux-ci échouent de nouveau. Le 9 février 1883 enfin, paraît la première édition des "Contes cruels", une œuvre d’une profonde originalité, inspirée de l’univers baudelairien et d’Edgar Poe. Par la bouche de son personnage, Des Esseintes, Jorys-Karl Huysmans célèbre l’œuvre dans A Rebours qu’il signe l’année suivante. Une amitié profonde unira les deux écrivains, à laquelle s’ajoute celle de Léon Bloy. Toujours aussi peu enclin à apprécier la République, l’écrivain et son antiparlementarisme trouvent à s’exprimer avec l’agitation boulangiste. En 1888 toujours, il publie les "Histoires insolites", puis des "Nouveaux Contes cruels". Atteint d’un cancer des voies respiratoires, Villiers de l’Isle Adam décède le 18 août 1889.

 

Contes cruels (1883)

Les Contes cruels regroupent vingt-huit courts récits rédigés par Villiers de L'Isle-Adam entre 1867 et 1883, contes fantastiques ou récits historiques, histoires satiriques ou poèmes en prose,  plusieurs d'entre elles, écrira Mallarmé, "sont d'une poésie inouïe et que personne n'atteindra : toutes, étonnantes" : Les Demoiselles de Bienfilâtre, Véra, Vox populi, Deux augures, L'Affichage céleste, Antonie, La Machine à gloire S.G.D.G., Duke of Portland, Virginie et Paul, Le Convive des dernières fêtes, À s'y méprendre !, Impatience de la foule, Le Secret de l'ancienne musique, Sentimentalisme, Le Plus Beau Dîner du monde, Le Désir d'être un homme, Fleurs de ténèbres, L'Appareil pour l'analyse chimique du dernier soupir, Les Brigands, La Reine Ysabeau, Sombre récit, conteur plus sombre, L'Intersigne, L'Inconnue, Maryelle, Le Traitement du docteur Tristan, Conte d'amour, Souvenirs occultes, L'Annonciateur, La Chevelure. 

(L'Inconnue) "Ce soir−là, tout Paris resplendissait aux Italiens. On donnait la Norma. C'était la soirée d'adieu de Maria−Felicia Malibran. La salle entière, aux derniers accents de la prière de Bellini, Casta diva, s'était levée et rappelait la cantatrice dans un tumulte glorieux. On jetait des fleurs, des bracelets, des couronnes. Un sentiment d'immortalité enveloppait l'auguste artiste, presque mourante, et qui s'enfuyait en croyant chanter !

Au centre des fauteuils d'orchestre, un tout jeune homme, dont la physionomie exprimait une âme résolue et fière, − manifestait, brisant ses gants à force d'applaudir, l'admiration passionnée qu'il subissait. Personne, dans le monde parisien, ne connaissait ce spectateur. Il n'avait pas l'air provincial, mais étranger. − En ses vêtements un peu neufs, mais d'un lustre éteint et d'une coupe irréprochable, assis dans ce fauteuil d'orchestre, il eût paru presque singulier, sans les instinctives et mystérieuses élégances qui ressortaient de toute sa personne. En l'examinant, on eût cherché autour de lui de l'espace, du ciel et de la solitude. C'était extraordinaire : mais Paris, n'est−ce pas la ville de l'Extraordinaire ?

Qui était−ce et d'où venait−il ?

C'était un adolescent sauvage, un orphelin seigneurial, − l'un des derniers de ce siècle, − un mélancolique châtelain du Nord échappé, depuis trois jours, de la nuit d'un manoir des Cornouailles. Il s'appelait le comte Félicien de la Vierge ; il possédait le château de Blanchelande, en Basse−Bretagne. Une soif d'existence brûlante, une curiosité de notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à coup, ce chasseur, là−bas ! ... Il s'était mis en voyage, et il était là, tout simplement. Sa présence à Paris ne datait que du matin, de sorte que ses grands yeux étaient encore splendides. C'était son premier soir de jeunesse ! Il avait vingt ans. C'était son entrée dans un monde de flamme, d'oubli, de banalités, d'or et de plaisirs. Et, par hasard, il était arrivé à l'heure pour entendre l'adieu de celle qui partait.

Peu d'instants lui avaient suffi pour s'accoutumer au resplendissement de la salle. Mais, aux premières notes de la Malibran, son âme avait tressailli ; la salle avait disparu. L'habitude du silence de bois, du vent rauque des écueils, du bruit de l'eau sur les pierres des torrents et des graves tombées du crépuscule, avait élevé en poète ce fier jeune homme, et, dans le timbre de la voix qu'il entendait, il lui semblait que l'âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine de revenir. Au moment où, transporté d'enthousiasme, il applaudissait l'artiste inspirée, ses mains demeurèrent en suspens ; il resta immobile. 

Au balcon d'une loge venait d'apparaître une jeune femme d'une grande beauté. − Elle regardait la scène. Les lignes fines et nobles de son profil perdu s'ombraient des rouges ténèbres de la loge, tel un camée de Florence en son médaillon. − Pâlie, un gardénia dans ses cheveux bruns, et toute seule, elle appuyait au bord du balcon sa main, dont la forme décelait une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe de moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade, une admirable opale, à l'image de son âme, sans doute, luisait dans un

cercle d'or. L'air solitaire, indifférent à tout la salle, elle paraissait s'oublier elle−même sous l'invincible charme de cette musique. Le hasard voulut, cependant, qu'elle détournât, vaguement, les yeux vers la foule ; en cet instant, les yeux du jeune homme et les siens se rencontrèrent, le temps de briller et de s'éteindre, une seconde. S'étaient−ils connus jamais ? ... "

 

L'Ève future (1886)

"L'Eve future est au roman ce que les Poésies de Mallarmé sont à la poésie : le chef-d'œuvre de l'époque symboliste, l'anti-Zola, l'anti-Goncourt. Villiers est le plus grand conteur fantastique français. La donnée est fantastique, ou de science-fiction, puisqu'il s'agit de créer une femme artificielle, qui évite les inconvénients des femmes réelles. Ce livre traite de l'amour impossible, pour une femme qui n'existe pas. C'est aussi un roman de la révolte, qui se termine sur le frisson du créateur de l'automate, Edison, face au silence glacé, à «l'inconcevable mystère» des cieux ; un roman proche du mythe de Faust, autant que de Jules Verne, par l'anticipation scientifique ; un ouvrage philosophique parce qu'il médite sur l'être et le paraître. Le style est brillant, somptueux, insolite et ironique, comme Mallarmé l'a relevé : il mène «l'ironie jusqu'à une page cime, où l'esprit chancelle."  (Editions Gallimard)

"À vingt-cinq lieues de New York, au centre d’un réseau de fils électriques, apparaît une habitation qu’entourent de profonds jardins solitaires. La façade regarde une riche pelouse traversée d’allées sablées qui conduit à une sorte de grand pavillon isolé. Au sud et à l’ouest, deux longues avenues de très vieux arbres projettent leurs ombrages supérieurs vers ce pavillon. C’est le n°1 de la cité de Menlo Park. ― Là demeure Thomas Alva Edison, l’homme qui a fait prisonnier l’écho. 

Edison est un homme de quarante-deux ans. Sa physionomie rappelait, il y a quelques années, d’une manière frappante, celle d’un illustre Français, Gustave Doré. C’était presque le visage de l’artiste traduit en un visage de savant. Aptitudes congénères, applications différentes. Mystérieux jumeaux. À quel âge se ressemblèrent-ils tout à fait ? jamais, peut-être. Leurs deux photographies d’alors, fondues au stéréoscope, éveillent cette impression intellectuelle que certaines effigies de races supérieures ne se réalisent pleinement que sous une monnaie de figures, éparses dans l’Humanité. 

Quant au visage d’Edison, il offre, confronté avec d’anciennes estampes, une vivante reproduction de la médaille syracusaine d’Archimède.

Or, un soir de ces derniers automnes, vers cinq heures, le merveilleux inventeur de tant de prestiges, le magicien de l’oreille (qui, presque sourd lui-même, comme un Beethoven de la Science, a su se créer cet imperceptible instrument ― grâce auquel, ajusté à l’orifice du tympan, les surdités, non seulement disparaissent, mais dévoilent, plus affiné encore, le sens de l’ouïe ― ), Edison, enfin, s’était retiré au plus profond de son laboratoire personnel, c’est-à-dire en ce pavillon séparé de son château. 

Ce soir-là, l’ingénieur avait donné congé à ces cinq acolytes, ses chefs d’atelier, ― ouvriers dévoués, érudits et habiles, qu’il rétribue en prince et dont le silence lui est acquis. Assis en son fauteuil américain, accoudé, seul, le havane aux lèvres ― lui si peu fumeur, le tabac changeant en rêveries les projets virils, ― l’œil fixe et distrait, les jambes croisées, enveloppé de son ample vêtement, légendaire déjà, de soie noire aux glands violâtres, il paraissait perdu en une intense méditation. 

À sa droite, une haute fenêtre, grande ouverte sur l’Occident, aérait le vaste pandémonium, laissant s’épandre sur tous les objets une brume d’or rouge.

Çà et là s’ébauchaient, encombrant les tables, des formes d’instruments de précision, des rouages aux mécanismes inconnus, des appareils électriques, des télescopes, des réflecteurs, des aimants énormes, des matras à tubulures, des flacons pleins de substances énigmatiques, des ardoises couvertes d’équations.

Au dehors, par delà l’horizon, le couchant, trouant de lueurs et de rayons d’adieu les lointains rideaux de feuillages sur les collines du New Jersey boisées d’érables et de sapins, illuminait, par instants, la pièce d’une tache de pourpre ou d’un éclair. Alors saignaient, de tous côtés, des angles métalliques, des facettes de cristaux, des rondeurs de piles.

Le vent fraîchissait. L’orage de la journée avait détrempé les herbes du parc ― et aussi avait baigné les lourdes et capiteuses fleurs d’Asie épanouies dans leurs caisses vertes, sous la fenêtre. Des plantes séchées, suspendues aux poutres entre les poulies, dégageaient, galvanisées par la température, comme un souvenir de leur vie odorante d’autrefois, dans les forêts. Sous l’action subtile de cette atmosphère, la pensée, habituellement forte et vivace, du songeur ― se détendait et se laissait insensiblement séduire par les attirances de la rêverie et du crépuscule...." 


Jules Barbey d'Aurevilly (1808-1889)

Bien que contemporain de Balzac, Jules Barbey d'Aurevilly n'a connu quelque notoriété qu'au moment de la soixantaine, dans les années 1870. Nourri des préjugés d'une aristocratie ultra-catholique et intransigeante, méprisant le Second Empire, Barbey d'Aurevilly est d'abord le "maître français du dandysme", mode vestimentaire lancée par le britannique Brummel et associée à une attitude de rejet la trivialité toute bourgeoise de l'époque ("Du dandysme et de G. Brummell", 1844). Son oeuvre offre donc un mélange de raffinement et de passéisme : "Les Prophètes du passé", "Une Vieille Maîtresse" (1851), "L'Ensorcelée" et "Le Chevalier Des Touches" ressuscitent l'époque de la chouannerie. Mais c'est avec "Les Diaboliques" (1874) qu'il crée le scandale et devient célèbre : son imagination sombre et torturée transforme d'anciennes superstitions en des hantises modernes. Animée par les forces du mal, la décadence guette la société. Suivent "Une Histoire sans nom" (1882), "Les Ridicules du temps" (1883), "Une page d'histoire" (1886)...

 

Les Diaboliques (1874) 

"Ce charmant monde est fait en sorte que si vous suivez simplement les histoires, c'est le diable qui paraît les dicter", dit l'épigraphe, et les six nouvelles qui composent ce recueil sont des peintures d'âmes démoniaques. Et c'est en règle générale dans une femme que cet Esprit du Mal va s'incarner : "Le Rideau cramoisi", "Le plus bel amour de Don Juan", "Le bonheur dans le crime", "Le dessous des cartes d'une partie de whist", "La Vengeance d'une femme", "A un dîner d'athées"....

(Les Diaboliques – Le bonheur dans le crime).

« J'étais un des matins de l'automne dernier à me promener au jardin des Plantes, en compagnie du docteur Torty, certainement une de mes plus vieilles connaissances. Lorsque je n'étais qu'un enfant, le docteur Torty exerçait la médecine dans la ville de V...; mais après environ trente ans de cet agréable exercice, et ses malades étant morts, - ses fermiers comme il les appelait, lesquels lui avaient rapporté plus que bien des fermiers ne rapportent à leurs maîtres, sur les meilleures terres de Normandie, - il n'en avait pas repris d'autres; et déjà sur l'âge et fou d'indépendance, comme un animal qui a toujours marché sur son bridon et qui finit par le casser, il était venu s'engloutir dans Paris, - là même, dans le voisinage du Jardin des Plantes, rue Cuvier, je crois, - ne faisant plus la médecine que pour son plaisir personnel, qui, d'ailleurs, était grand à en faire, car il était médecin dans le sang et jusqu'aux ongles, et fort médecin, et grand observateur, en plus, de bien d'autres cas que de cas simplement physiologiques et pathologiques...

L'avez-vous quelquefois rencontré, le docteur Torty? C'était un de ces esprits hardis et vigoureux qui ne chaussent point de mitaines, par la très bonne et proverbiale raison que: «chat ganté ne prend pas de souris», et qu'il en avait immensément pris, et qu'il en voulait toujours prendre, ce matois de fine et forte race; espèce d'homme qui me plaisait beaucoup à moi, et je crois bien (je me connais!) par les côtés surtout qui déplaisaient le plus aux autres. En effet, il déplaisait assez généralement quand on se portait bien, ce brusque original de docteur Torty; mais ceux à qui il déplaisait le plus, une fois malades, lui faisaient des salamalecs, comme les sauvages en faisaient au fusil de Robinson qui pouvait les tuer, non pour les mêmes raisons que les sauvages, mais spécialement pour les raisons contraires: il pouvait les sauver! Sans cette considération prépondérante, le docteur n'aurait jamais gagné vingt mille livres de rente dans une petite ville aristocratique, dévote et bégueule, qui l'aurait parfaitement mis à la porte cochère de ses hôtels, si elle n'avait écouté que ses opinions et ses antipathies. Il s'en rendait compte, du reste, avec beaucoup de sang-froid, et il en plaisantait.

«Il fallait, - disait-il railleusement pendant le bail de trente ans qu'il avait fait à V..., - qu'ils choisissent entre moi et l'Extrême-Onction, et, tout dévots qu'ils étaient, ils me prenaient encore de préférence aux Saintes Huiles.» Comme vous voyez, il ne se gênait pas, le docteur. Il avait la plaisanterie légèrement sacrilège. Franc disciple de Cabanis en philosophie médicale, il était, comme son vieux camarade Chaussier, de l'école de ces médecins terribles par un matérialisme absolu, et comme Dubois - le premier des Dubois - par un cynisme qui descend toutes choses et tutoierait des duchesses et des dames d'honneur d'impératrice et les appellerait «mes petites mères», ni plus ni moins que des marchandes de poisson. Pour vous donner une simple idée du cynisme du docteur Torty, c'est lui qui me disait un soir, au cercle des Ganaches, en embrassant somptueusement d'un regard de propriétaire le quadrilatère éblouissant de la table ornée de cent vingt convives:

«C'est moi qui les fais tous!...» Moïse n'eût pas été plus fier, en montrant la baguette avec laquelle il changeait des rochers en fontaines. Que voulez-vous, Madame? Il n'avait pas la bosse du respect, et même il prétendait que là où elle est sur le crâne des autres hommes, il y avait un trou sur le sien. Vieux, ayant passé la soixante-dizaine, mais carré, robuste et noueux comme son nom, d'un visage sardonique et, sous sa perruque châtain clair, très lisse, très lustrée et à cheveux très courts, d'un oeil pénétrant, vierge de lunettes, vêtu presque toujours en habit gris ou de ce brun qu'on appela longtemps fumée de Moscou, il ne ressemblait ni de tenue ni d'allure à messieurs les médecins de Paris, corrects, cravatés de blanc, comme du suaire de leurs morts! C'était un autre homme. Il avait, avec ses gants de daim, ses bottes à forte semelle et à gros talons qu'il faisait retentir sous son pas très ferme, quelque chose d'alerte et de cavalier, et cavalier est bien le mot, car il était resté (combien d'années sur trente!), le charivari boutonné sur la cuisse, et à cheval, dans des chemins à casser en deux des Centaures, - et on devinait bien tout cela à la manière dont il cambrait encore son large buste, vissé sur des reins qui n'avaient pas bougé, et qui se balançait sur de fortes jambes sans rhumatismes, arquées comme celles d'un ancien postillon.

Le docteur Torty avait été une espèce de Bas-de-Cuir équestre, qui avait vécu dans les fondrières du Cotentin, comme le Bas-de-Cuir de Cooper dans les forêts de l'Amérique. Naturaliste qui se moquait, comme le héros de Cooper, des lois sociales, mais qui, comme l'homme de Fenimore, ne les avait pas remplacées par l'idée de Dieu, il était devenu un de ces impitoyables observateurs qui ne peuvent pas ne point être des misanthropes. C'est fatal. Aussi l'était-il. Seulement il avait eu le temps, pendant qu'il faisait boire la boue des mauvais chemins au ventre sanglé de son cheval, de se blaser sur les autres fanges de la vie. Ce n'était nullement un misanthrope à l'Alceste. Il ne s'indignait pas vertueusement. Il ne s'encolérait pas. Non! il méprisait l'homme aussi tranquillement qu'il prenait sa prise de tabac, et même il avait autant de plaisir à le mépriser qu'à la prendre. »  


 Jean-Louis Forain (1852-1931)

Fustigeant les parlementaires véreux et alimentant en illustration tous les journaux satiriques de l'époque, le Scapin (1876), le Courrier français, le Fifre (1889-90), les Temps difficiles (1893), Jean-Louis Forain est aussi un caricaturiste à la mode, admirateur de Degas et fréquentant Huysmans, dont il fait le portrait en pastel (1878) et illustre la seconde édition de son roman "Marthe" (1879) et les Croquis parisiens (1880). Il fustige dans des croquis acerbes les vieux bourgeois concupiscents et les maquerelles et de jeunes femmes sans scrupules dont l'époque abonde.

"Dans les coulisses" (1906, Londres, Courtauld Inst.), "le Repos du modèle" (musée de Dunkerque), "le Veuf" (Salon de 1885, Orsay), "la Plaidoirie" (1907, Orsay) ...


Félicien Rops (1833-1898)

Né à Namur, Rops, « l'infâme Fély »,  s'établit à Paris en 1874 et connaît une grande notoriété pour ses gravures et ses eaux fortes d'un humour grinçant et licencieux  : illustrations pour les Diaboliques de Barbey d'Aurevilly, frontispice de l'édition belge des Épaves de Baudelaire (1866),  Histoire anecdotique des Cafés et Cabarets de Paris (1862), Les Cythères parisiennes (1864), Dictionnaire érotique moderne (1864) : la représentation de la Parisienne,  à sa toilette et dans des attitudes, annoncent Lautrec,  sorcière ou prostituée, la femme y impose son pouvoir sur l'homme (Pornocratès, 1896, eau-forte, Marcel Mabille, Bruxelles). Entre 1886 et 1893, chacune de ses oeuvres, d'un érotisme totalement assumé, envoyée au Salon suscitera des scandales retentissants : on a pu dire que ce peintre des moeurs de son temps crée une "mythologie du péché" qui "deviendra à son tour une idéologie de la perversité.."