Henrik Ibsen (1828-1906) - Bjørnstjerne Bjørnson (1832-1910) - Georg Brandes (1842-1927) - August Strindberg (1849-1912) -  Knut Hamsun (1859-1952) - Edvard Grieg (1843-1907) - Carl Larsson (1853-1919) - Selma Lagerlöf (1858-1940) - Vilhelm Hammershoi (1864-1916) - Peter Vilhelm Ilsted (1861-1933) - Christian Krohg (1852-1925) -  Oda Lasson (1860-1935) - Hans Jæger (1854-1910) - .......

Last Update : 12/11/2016

Les pays scandinaves ou "pays nordiques", connaissent une vie intellectuelle particulièrement brillante à la fin du XIXe siècle: Knut Hamsun, Henrik Ibsen, Sigrid Unset (Norvège), August Strinberg, Selma Lagerlöf (Suède) en sont quelques exemples dans le domaine littéraire. Ecrire, dans ce monde nordique, ne semble pas alors chose aisée : on y préfère le silence au scandale, la résignation à l'action, et sous des apparences collectivistes, les mentalités se rétractent en de farouches individualités qu'il n'est pas aisé de percer à jour. Au plan de son histoire, la Scandinavie vivra au rythme des luttes de la Suède et du Danemark, qui se disputent l'hégémonie pour la maîtrise de la Baltique. La Norvège, quant à elle,  sera assujettie pendant plus de quatre siècles au Danemark (de 1380 à 1814), puis sera unie quatre-vingt-onze ans à la Suède, tout en demeurant sous sa tutelle :  la Norvège n’accédera véritablement à l’indépendance qu’en 1905. Entre-temps, une vague d'émigration scandinave emporte près d'un tiers de la population vers les Etats-Unis de 1860 à 1880, notamment en Norvège et au Danemark, alors que la Suède s'industrialise et s'urbanise rapidement, portant au devant la scène politique et littéraire les questions de moralité. Mais en fond, joue la beauté de paysages nordiques, abritant sur d’immenses étendues fjords et lacs, montagnes et plaines …

(Christian Krohg (1852–1925), 17th of May 1893)


Georg Brandes (1842-1927), né à Copenhague, est considéré comme le grand intercesseur de l'évolution littéraire scandinave : son intérêt pour la réalité quotidienne fera place, progressivement, à la fascination pour les êtres d'exception. Critique littéraire, il a tracé dans un premier cycle de conférences, à partir de 1871 (Principaux courants de la littérature européenne du XIXe siècle), un programme d'action naturaliste dans les domaines philosophiques et littéraires. Et vingt ans plus tard, il fait de l'homme exceptionnel le centre de sa pensée et de son esthétique. Entre-temps, il s'ait familiarisé avec la pensée française lors d'un séjour à Paris, en 1867. Il y découvrir Taine et Sainte-Beuve au contact desquels il se débarrasse du discours universitaire pour s'adresser directement au public. Sainte-Beuve lui enseigne à chercher l'homme derrière l'œuvre, et la psychologie dans l'homme. Taine le convertit à la célèbre théorie de la race, du milieu et du moment. Brandes exerça à partir des années 1890 une influence décisive non seulement au Danemark, mais aussi en Suède et en Norvège. Traducteur de l'ouvrage de Stuart Mill sur l'oppression de la femme, il soutenait qu'on ne pouvait réprimer l'instinct sexuel sans amoindrir l'homme. L'évolution de Brandes le rapprocha de Nietzsche (Radicalisme aristocratique, 1889 ; la Bête dans l'homme, 1890), tant dans sa dénonciation du judéo-christianisme, auquel il opposait l'esprit de la Grèce, alors que d'autres générations chercheront le salut dans le passé germanique, que dans sa condamnation de l'incompréhension des masses, qui empêchent le développement du génie artistique.

 

(Painting from 1890 - by Edvard Petersen describing the many Danish emigrants at Larsen's Plads leaving for America) - Paul-Gustave Fischer - the lady in red...

 

Peu d'œuvres auront été aussi mal comprises que celles du norvégien Henrik Ibsen. Au-delà d'une dénonciation très vive du conformisme social, Ibsen donne au drame une profondeur psychologique rarement égalée."Je ne peux plus me contenter de ce que les gens disent ni de ce qu’il y a dans les livres. Je dois penser par moi-même et tâcher d’y voir clair » dit Nora dans "Maison de poupée", avant de rompre avec la mascarade de sa vie conjugale. Les pièces d'Ibsen sont "des œuvres littéraires sur des êtres humains et des destinées humaines". Ses personnages vont jusqu'au bout du chemin, d'un chemin où la vie n'apparaît au bout du compte qu'un domaine de non-sens, de médiocrité de compromis. La lumière qui pourrait éclairer le difficile chemin de la réalisation de soi est tout intérieure...

 

Henrik Ibsen  (1828-1906)
Henrik Ibsen naquit à Skien, petite ville de la côte norvégienne près d'Oslo et vécut une enfance solitaire, repliée sur elle-même, nourrie d'un certain ressentiment à l'encontre de la bourgeoisie de la petite ville de province il débute dans la vie comme commis de pharmacien. En 1850, il part pour Christiania, passe son baccalauréat.  A Bergen, il devient metteur  en  scène suppléant, voyage en Allemagne, au Danemark, découvre Shakespeare, Kierkegaard et Hermann Hettner (Das moderne Drama, 1852) : il apprend ainsi que le ressort d'une tragédiequi lui apprend que la dynamique d'une tragédie est de nature psychologique. En 1858, il épouse Susannah Thoresen, qui se révèlera femme autoritaire et dominatrice, et est  nommé  directeur  artistique  du  nouveau  théâtre national de Bergen. Mais il étouffe dans cette Norvège trop conformiste et décide de s'exiler en 1864 : il ne regagnera la Norvège qu'en 1891. C'est en Italie qu'il prend conscience de sa vocation, de "ce qu'il a  à dire" .

Le poème dramatique "Brand" (1866), considéré comme son premier chef d'oeuvre, traduit alors, confusément et non sans contradiction, son sentiment d'idéalisme absolu et sa vocation dramatique : tirer de leur torpeur ses compatriotes,  les pousser à rejeter cet esprit de compromission qui le blesse si profondément. Le pasteur Brand veut régénérer l'humanité et pose l'exigence d'un choix total : l'homme ne peut qu'être tout entier à Dieu ou au Diable. Le refus du compromis sème la mort autour de lui, il sacrifie son enfant et sa femme et fait l'union du peuple contre lui et en meurt. Un second poème dramatique, "Peer Gynt" (1867), met en scène un personnage très différent, un paysan rusé, affabulateur et bon à rien, qui s'emploie à contourner son destin. Ici, le compromis évite le choix. Mais lorsque, à la fin, il doit prouver qu'il a été, il ne le peut pas : "Nous sommes les pensées que tu aurais dû penser, les larmes que tu aurais dû pleurer." Mais si Peer est condamné, c'est l'amour de Solveig qui le sauve, elle a été au bout du compte le sens de sa vie. Ainsi dans les drames d'Ibsen, la vérité de l'individu se fonde sur des valeurs contradictoires selon les situations.
Les drames qui suivent vont refléter cette lutte qui l'habite, celle de l'individu contre le poids des conventions imposées par la société; et c'est de son époque même qu'il va en tirer les sujets: "Cette surface fardée et dorée que présentent les grandes sociétés, que cache-t-elle au juste ? vide et pourriture, si j'ose dire. Aucun fondement moral à la base. En un mot, des sépulcres blanchis, ces grandes sociétés d'aujourd'hui."  Après "les Piliers de la société" (1877), "Maison de poupée" (Dukkehjem,1879) part d'un fait divers, l'histoire de Laura Kieler, femme d'un professeur, qui a secrètement emprunté de l'argent pour sauver son mari malade et se le verra reprocher ensuite. Dans cette pièce, qui une  dénonciation du mariage et de l'inégalité des époux, l'héroïne découvre la véritable nature de sa relation maritale et en conclut qu’il est vital pour elle de quitter son mari afin de se "trouver" elle-même. La pièce qui suit, "Les Revenants" (1881), attaque également le mariage conventionnel sans amour, mais se révèle plus encore la tragédie d'une mère qui entend trouver un sens à sa vie. Les pièces d'Ibsen soulèvent une tempête d'indignation que les pièces suivantes tentent de désamorcer : "Un ennemi du peuple" (1882), "le Canard sauvage" (1884). Ibsen confirme ici sa technique dramatique : l’intrigue tourne autour d’un passé successivement dévoilé, et dans "Le Canard sauvage", le passé devient un poids impossible à rejeter. Parce qu'il exige la justice et la vérité à tout prix, le héros, Greger, provoque un drame familial et entraîne une innocente à se suicider.
Suivent "Rosmersholm" (1886), "La Dame de la mer" (1888), "Hedda Gabler" (1890). En 1891, Ibsen quitte l'Allemagne, après s'être familiarisé avec l'œuvre de Nietzsche. "Solness le Constructeur" (1892), "John Gabriel Borkman" (1896) , "Quand nous nous réveillerons d'entre les morts" (1899) constituent ses dernières oeuvres. Henrik Ibsen meurt le 23 mai 1906.

 

Une Maison de poupée (Dukkehjem,1879)
Dans les pièces de tendance réaliste, les personnages principaux sont des âmes emprisonnées, leur mal peut venir du passé ou de leur propre caractère (défaut ou péché), ou encore l'individu peut souffrir de la corruption sociale. Dans" Maison de poupée", Nora, mariée depuis huit ans à Torvald Helmer, un directeur de la banque avec lequel elle a eu trois enfants, souffre du mal de ne pas être une personne à part entière, et le drame naît lorsqu'il devient clair que son mari ne veut ou ne peut pas la considérer d'égal à égal.

 

NORA. — Il me faut être seule pour prendre conscience de moi-même et de tout ce qui m'entoure. Aussi je ne peux pas rester avec toi.

HELMER. — Nora ! Nora !

NORA. — Je veux m'en aller tout de suite. Je trouverai bien un abri chez Kristine cette nuit...

HELMER. — Tu perds l'esprit ! Tu n'as pas le droit de t'en aller. Je te le défends.

NORA. — Tu ne peux rien me défendre désormais. J'emporte tout ce qui est à moi. De toi je ne veux rien tenir, ni maintenant ni jamais.

HELMER. — Que veut dire cette folie ?

NORA. — Demain je partirai chez moi ; je parle de mon pays d'origine... J'y trouverai plus facilement de quoi vivre.

HELMER. — Aveugle que tu es, pauvre être sans expérience !

NORA. — L'expérience, ça s'acquiert, Torvald.

HELMER. — Abandonner ton foyer, ton mari, tes enfants ! Tu ne songes pas à ce qu'on en dira ?

NORA. — Je ne peux m'arrêter à cela. Je sais seulement que, pour moi, c'est indispensable.

HELMER. — Ah ! c'est révoltant ! Ainsi tu trahirais tes devoirs les plus sacrés ?

NORA. — Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés ?

HELMER. — Ai-je besoin de te le dire ? Tes devoirs envers ton mari et tes enfants, n'est-ce pas ?

NORA. — J'en ai d'autres tout aussi sacrés.

HELMER. — Tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs ?

NORA. — Mes devoirs envers moi-même.

HELMER. — Avant tout, tu es épouse et mère.

NORA. — Je n'y crois plus... Je crois qu'avant tout je suis un être humain, au même titre que toi... ou au moins que je dois essayer de le devenir. Je sais que la plupart des hommes te donneront raison, Torvald, et que ces idées-là sont imprimées dans les livres. Mais ce que disent les hommes et ce qu'on imprime dans les livres ne me suffit plus. Il faut que je me fasse moi-même des idées là-dessus, et que j'essaie de me rendre compte de tout.

HELMER. — Quoi ! tu ne te rendrais pas compte de ta place au foyer ? N'as-tu pas dans ces questions un guide infaillible ? N'as-tu pas la religion ?

NORA. — Hélas ! Torvald ! La religion, je ne sais pas au juste ce que c'est.

HELMER. — Tu ne sais pas ce que c'est ?

NORA. — Là-dessus je ne sais que ce que m'en a dit le pasteur Hansen en me préparant à la confirmation. La religion, c'est ceci, c'est cela. Quand je serai seule et affranchie, je vais examiner cette question comme les autres. Je verrai si le pasteur disait vrai, ou du moins si ce qu'il m'a dit était vrai pour moi.

HELMER. — Ah ! voilà qui est inouï de la part d'une si jeune femme ! Mais si la religion ne peut pas te guider, laisse-moi du moins sonder ta conscience. Car je suppose que tu possèdes du moins un sens moral ? Ou peut-être en es-tu dépourvue : réponds-moi.

NORA. — Vois-tu, Torvald, il m'est difficile de répondre. Je n'en sais rien. Je ne peux pas me retrouver dans tout cela. Je ne sais qu'une chose : c'est que mes idées diffèrent entièrement des tiennes. J'apprends aussi que les lois ne sont pas ce que je croyais ; mais que ces lois soient justes, c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tête. Une femme n'aurait pas le droit d'épargner un souci à son vieux père mourant ou de sauver la vie à son mari ! Cela ne se peut pas.

HELMER. — Tu parles comme un enfant : tu ne comprends rien à la société dont tu fais partie.

NORA. — Non, je n'y comprends rien. Mais je veux y arriver et savoir qui des deux a raison, la société ou moi.

HELMER. — Tu es malade, Nora, tu as la fièvre : je croirais presque que tu n'es pas dans ton bon sens.

NORA. — Je me sens cette nuit plus lucide et plus sûre de moi que je ne l'ai jamais été.

HELMER. — Et c'est avec cette assurance et en toute lucidité que tu abandonnes ton mari et tes enfants ?

NORA. — Oui.

HELMER. — Il n'y a qu'une explication possible…

NORA. — Laquelle.

HELMER. — Tu ne m'aimes plus.

NORA. — C'est bien cela ; voilà en effet le nœud de tout.

HELMER. — Nora !... Et c'est ainsi que tu le dis.

NORA. — Cela me fait tant de peine, Torvald ; car tu as toujours été si bon envers moi. Mais je n'y puis rien : je ne t'aime plus.

HELMER,s'efforçant de garder contenance. — Cela aussi, n'est-ce pas, tu en es parfaitement convaincue ?

NORA. — Absolument. Et voilà pourquoi je ne veux plus vivre ici.

HELMER. — Et peux-tu m'expliquer comment j'ai perdu ton amour ?

NORA. — Certainement. C'est ce soir, quand je n'ai pas vu s'accomplir le prodige espéré. J'ai vu alors que tu n'étais pas l'homme que je croyais.

HELMER. — Explique-toi : je ne comprends pas.

NORA. — Pendant huit années j'ai patiemment attendu. Je savais bien, mon Dieu, que les prodiges ne s'accomplissent pas tous les jours. Enfin vint cette heure d'angoisse. Je pensai alors avec certitude : voici venir le prodige. Pendant que la lettre de Krogstad était là dans la boîte, je n'ai pas songé un instant que tu pouvais te plier aux conditions de cet homme. Je croyais si fermement que tu lui dirais : Allez, et publiez tout. Et quand cela aurait eu lieu...

HELMER. — Eh bien oui !... quand j'aurais livré ma femme à la honte et au mépris?...

NORA. — Quand cela aurait eu lieu, et j'étais entièrement sûre que tu allais paraître, prendre tout sur toi et dire : Je suis coupable.

HELMER. — Nora !...

NORA. — Tu vas dire que je n'aurais pas accepté un tel sacrifice. Sans doute. Mais qu'auraient signifié mes affirmations à côté des tiennes ?... Eh bien ! c'était là le prodige que j'espérais avec terreur. Et c'est pour empêcher cela que je voulais mourir.

HELMER. — C'est avec bonheur, Nora, que j'aurais travaillé pour toi nuit et jour. J'aurais tout supporté, soucis et privations. Mais il n'y a personne qui offre son honneur pour l'être qu'il aime.

NORA. — Des milliers de femmes l'ont fait.

HELMER. — Eh ! tu penses comme un enfant, et tu parles de même.

NORA. — Admettons. Mais tu ne penses pas, toi, et tu ne parles pas comme l'homme qu'il me serait possible de suivre. Une fois rassuré, non sur le danger qui me menaçait, mais sur celui que tu courais toi-même... tu as tout oublié. Je suis redevenue ton petit oiseau chanteur, ta poupée que

tu étais tout prêt à porter sur tes bras comme avant, avec d'autant plus de précautions que tu l'avais vue plus fragile. (Se levant.) Ecoute, Torvald ; en ce moment-là, il m'est apparu que j'avais vécu huit années dans cette maison avec un étranger et que j'avais eu trois enfants... Ah ! je ne peux même pas y penser ! J'ai envie de me déchirer moi-même en mille morceaux.

HELMER,sourdement. — Je le vois, hélas, je le vois bien. Un abîme s'est creusé entre nous. Mais dis-moi, Nora, s'il ne peut pas être comblé.

NORA. — Telle que je suis maintenant, je ne peux être ta femme.

HELMER. — J'ai la force de me transformer.

NORA. — Peut-être... si on t'enlève ta poupée.

HELMER. — Me séparer... me séparer de toi ! Non, non, Nora, je ne peux accepter cette idée.

NORA,se dirigeant vers la porte de droite. — Raison de plus pour en finir.

(Elle sort et revient avec son manteau, son chapeau et un petit sac de voyage qu'elle pose sur une chaise près de la table.)

HELMER. — Pas encore, Nora, pas encore ! Attends demain.

NORA, mettant son manteau. — Je ne peux passer la nuit sous le toit d'un étranger. 

HELMER, Mais ne pouvons-nous continuer à vivre ensemble comme frère et sœur ?

NORA, attachant son chapeau. — Tu sais bien que cela ne durerait pas longtemps. (Jetant son châle sur les épaules.) Adieu, Torvald. Je ne veux pas voir les enfants. Je sais qu'ils sont dans de meilleures mains que les miennes. Telle que je suis maintenant... je ne peux pas être une mère pour eux."

 

Hedda Gabler (Hedda Gabler, 1890)

Pièce en quatre actes qui relate le destin tragique d'une femme qui n'a pas su donner un sens à son existence.

Hedda Gabler est une femme frustrée, violente et entière, méprisant le quotidien, tendant à l'héroïsme, à l'acte chargé de sens.  Elle méprise son mari et son travail. Elle rencontre Løvborg, brûle son manuscrit par jalousie et le pousse à accomplir une grande action. Mais Løvborg échoue à mettre la grandeur dans sa vie, et la seule action significative qui lui reste est le suicide. Effrayée par le scandale, dégoûtée par la médiocrité environnante, Hedda se tue de la façon qui lui semble la plus belle : d'une balle dans la tempe.

 

La Dame de la mer (Fruen fra Havet, 1888)
On a déjà noté que la mer joue un rôle important dans les pièces d'Ibsen et possède un pouvoir singulier sur l'esprit. Dans "la Dame de la mer", pièce en cinq actes, Ellida éprouve une étrange attirance envers la mer. Précédemment fiancée à un marin, elle est hantée par son souvenir. Elle le croit mort en mer, mais elle avait juré de lui appartenir pour toujours. Ellida a peur, car, mort ou vivant, le marin la réclamera. Celui-ci revient ; son image est à la fois associée à l'assassinat qu'il a commis, à l'idée de noyade, aux apparitions surnaturelles et à la mer, mais, en fin de compte, il représente la mort. Il réclame Ellida, qui sent l'étau se refermer sur elle, mais il la veut de son plein gré. Wangel, le mari d'Ellida, lui donne la possibilité de choisir. Cette liberté nouvelle permet d'échapper à l'emprise de l'homme venu de la mer.


August Strinberg (1849-1912)

Né à Stockholm, Strindberg est l'auteur d'une oeuvre autobiographique unique qui, de "Lui à Elle" (1875-1876) à "Seul" (1903), en passant par "Le Fils de la servante" (1886), ne comprend pas moins de douze ouvrages, mais tous composant une confession continue et une même obsession : nous rêvons sans cesse la Vie, nous idéalisons la Femme, mais ni la Vie ni la Femme ne se montrent à la hauteur de nos désirs de perfection et d'absolu. La masse, envieuse et vile, et le destin, si ironique, savent s'unir pour dissoudre la personnalité de notre être. Et plus encore, notre lucidité va croître à proportion de notre angoisse. D'où cette "lutte des cerveaux" qui s'achève inéluctablement en "assassinat psychique", en folie pour l'homme qui a entrepris d'échapper au mensonge commun.

C'est en France que Strindberg découvre le naturalisme et c'est en français qu'il fit le récit de ses plus douloureuses expériences (Le Playdoyer d'un fou, 1887; Inferno, 1897). Mais à la différence d'un Zola, Strindberg utilise la méthode naturaliste non pour exposer les vices de la société, mais disséquer les "fantômes du moi".

 

Strinberg a toujours eu une attirance pour l'occultisme et l'oeuvre d'un Emanuel Swedenborg (1688-1772), théologien et philosophe suédois qui à l'âge de cinquante-six ans entra dans une phase de visions mystiques. Pour Strindberg, le monde est fait de correspondances et d'appels qu'il faut interpréter si ,l'on veut que soient réunies les deux parts qui font l'être complet, le terrestre et le céleste, le féminin et le masculin. Et c'est la Femme, usant de la perfidie pour conforter un univers mesquin, qui donne à l'homme une existence qui n'est qu'un "Songe" (1902), où, pour échapper au mal de vivre, l'homme se dédouble, ou, comme dans "Sonate des spectres" (1907), la vie et la mort ne cessent d'échanger leurs signes. Et comme Ibsen pour ses personnages féminins, Hedda Gabler, femme frustrée d'idéal et d'amour, l'illustration de l'antagonisme entre le génie et les forces qui le persécutent, passe par la Femme.

 

Johan August Strindberg est né à Stockholm des amours d'Oskar Strindberg négociant, bon petit bourgeois malheureux en affaires, et d'une fille d'auberge, qui  devint la gouvernante, puis la maîtresse d'Oskar qu'elle finira par épouser. L'année 1870 marque la découverte de Georg Brandes (et en particulier de ses commentaires sur Shakespeare), le grand éveilleur des consciences littéraires dans les pays nordiques. Strindberg rencontre, en 1875, Siri von Essen, femme du baron Wrangel, qu'il épouse en 1877, après l'avoir poussée au divorce. Le couple connaîtra quelques années heureuses que ponctue la publication d'un drame, "Le Mystère de la Guilde" (1879), et du roman "La Chambre rouge" (Röda rummet, 1879). Mais, dès 1880, les brouilles assombrissent la vie des époux Strindberg et dès 1882, dans "La Femme de sire Bengt" (Herr Bengts Hustru), se fait jour son trop célèbre antiféminisme : ils divorceront en 1897. 

Le séjour en France est directement responsable du passage au naturalisme, qui ouvre une période d'une extrême créativité : Strindberg s'adonne pleinement à ce qu'on a dénommé le "radicalisme" scandinave, cette rage d'absolu, cette volonté de pousser théories et applications jusqu'en leurs derniers retranchements, cette propension dans l'écriture comme dans la vie à ne pouvoir s'affronter et prendre conscience que dans le paroxysme de la crise. Lorsqu'il atteint la quarantaine, il n'a pas encore achevé la quête passionnée et irritante de lui-même, il s'emporte contre les mesquineries d'une destinée contraire, et c'est dans le théâtre qu'il va exprimer ce mélange d'angoisse et de violence polémique : "Camarades" (Kamraterna, 1888, d'abord écrit en 1886 sous le titre de Maraudeurs), "Le Père" (Fadern, 1887), "Mademoiselle Julie" (1888, la plus jouée de ses pièces), "La Danse macabre, Créanciers" (Fordringsägare, 1888), "Paria" (1889), "La Plus Forte" (Den starkare, 1889), Simoun (1889). C'est alors le tournant décisif : s''inspirant de Darwin, il a toujours éprouvé que le creuset social comme la vie de couple n'est que lutte, avec Nietzsche, surgit le "surhomme", la traduction de son sentiment qu'il existe bien une aristocratie de l'esprit que le peuple hait instinctivement. Mais si, en 1879, son roman "La Chambre rouge" (Röda rummet) a pu lui donner une certaine notoriété, il va souffrir de l'incompréhension systématique dont fait preuve la critique dramatique, sa misogynie produit des articles outranciers, et se laisse tenter par l'occultisme, alors en plein réveil en France, rompt avec le naturalisme et se tourne vers le symbolisme. Multipliant les expériences alchimiques dans un grand dénuement matériel, sentimental et moral, il sombre dans le délire de la persécution et l'idée de suicide, dont "Inferno" (écrit en français en 1897, puis traduit en suédois) relate l'ampleur. 

 

La Chambre rouge (Röda rummet, 1879)

Considéré comme le premier roman moderne suédois, proche d'un Dickens ou d'un Zola, la prose colorée de Strindberg suit un jeune idéaliste, Arvid Falk, qui aspire à devenir écrivain, rejoint un groupe d'artistes, mais se voit forcé de lutter contre ses propres tendances puritaines. C'est bien une satire de la société de Stockholm que poursuit ici Strinberg au long des rencontres que fait Falk des personnages du théâtre, de la politique et des affaires, société bourgeoise et corrompue qui s'oppose à la bohème des artistes où notre trop naïf écrivain trouvera quelque refuge : "entraînez-vous à regarder le monde comme vu d'avion, et vous découvrirez comme tout est petit et insignifiant.."

 

Petit Catéchisme à l'usage de la classe inférieure (Lilla katekes för underklassen, 1886)

"- Qui a inventé le mariage ?

- La femme qui, de cette façon créa une nouvelle classe supérieure, en se dérobant au travail.

 Insolentes, provocatrices, drôles, subversives ou désespérées, les réponses apportées aux multiples questions de morale ou de société posées dans ce Petit catéchisme cachent, sous leur allure parodique, l'homme contesté, l'écrivain controversé et l'époux tourmenté que fut Strindberg. Car cet opuscule violent, dont les affirmations sont parfois aussi stupéfiantes que contradictoires, reflète les idées de son temps auxquelles s'est heurté l'écrivain, les idéaux qui ont pu l'illuminer ou les persécutions dont il se croyait l'objet. Et reste un témoignage important sur le bouillonnement des idées de Strindberg pendant une période très mouvementée de sa vie." (Actes Sud)

 

"Qu'est-ce que la société? La société est une forme de vie communautaire qui permet à la classe supérieure de maintenir la classe inférieure sous sa domination. Voilà donc le secret de la société dévoilé au grand jour. Il est facile de comprendre que ce secret, une fois révélé, déclenche de terribles cris d'épouvante et de sempiternelles réfutations qui ne sont, en réalité, que des objections simplistes. Il est évident que la classe supérieure qui nous éduque et qui écrit des livres a, pour se défendre, tous les arguments à sa disposition. La classe supérieure ne prétend-elle pas que chaque membre de la classe inférieure peut s'élever "au rang de la classe supérieure" "par son travail"? C'est un mensonge! Le moyen dont on se sert le plus fréquemment pour atteindre ce rang est le vol plus ou moins légal. C'est le marchand qui a le plus de facilité pour "s'élever"..."

 

 Les Gens de Hemsö (Hemsöborna, 1887-1912)

Mme Flod est une veuve aisée: elle engage un certain Carlsson pour gérer sa ferme sur une île de l'archipel de Stockholm. Etranger dans un milieu qu'il ne connaît pas, Carlsson n'inspire pas confiance aux gens du pays. Un affrontement s'ensuit pour le contrôle de la ferme avec Gusten, le fils héritier. Carlson est-il un insaisissable escroc, s'attaquant à une veuve solitaire, ou un homme honnête redonnant vie à une femme négligée? 

 

Les Camarades (Marodörer, 1888)

"Maraudeurs" (1886), qui deviendra par la suite "les Camarades" (1888), marque l'évolution de Strindberg vers le naturalisme psychologique ; l'écrivain forme et développe sa nouvelle conception du théâtre, s'en tenant à l'esthétique et à la force dramatique. Le thème en est naturellement le féminisme ; il s'agit de la lutte entre deux époux, Axel et Bertha ; celle-ci compte faire du mariage une camaraderie et vit de « maraude », de ruse et d'intrigue.

 

Mademoiselle Julie (Fröken Julie, 1888)

Dans ce drame en un acte, véritable chef-d'œuvre du théâtre européen, qu'il analyse lui-même dans un avant-propos tout en exposant ses intentions dramatiques, on trouve à la fois la tension entre l'homme et la femme et la confrontation de deux classes sociales. Strindberg y est influencé par les idées de Nietzsche et de Darwin Pendant la nuit de la Saint-Jean, la fille du comte, absent, se donne au valet de chambre de son père ; elle est ensuite amenée à se suicider. .

 

Au bord de la vaste mer (I Havsbandet, 1890)

Le roman retrace l'inquiétante dégradation d'un intellectuel, solitaire et orgueilleux, Axel Borg, inspecteur de pêche côtière, face à une populace médiocre, pêcheurs simples et terre à terre. Il séduit en parallèle une jeune femme, Maria, qui va dévoiler les sombres recoins de son esprit. Son ego se morcelle et plonge dans le désarroi lorsqu'il doit affronter les pressions des gens du pays et des environs.

 

Inferno (1897) 

Également écrit et publié en français, c'est le récit que l'écrivain donne lui-même de ses douloureuses expériences psychiques qui l'ont mené au bord de la folie. Délire de la persécution, sentiment de culpabilité, heurts entre le rêve et la réalité, tout un bouillonnement de pensées l'ont agité dans cette période de crises, traversée de contradictions, d'angoisses et de souffrances. "«Tout ce que je touche me fait mal, et, enragé des supplices que je veux attribuer à des puissances inconnues qui me persécutent et entravent mes efforts depuis tant d'années, j'évite les hommes, néglige les réunions, décommande les invitations, et éloigne les amis. Il se fait autour de moi du silence et de la solitude : c'est le calme du désert, solennel, horrible, où par bravade je provoque l'inconnu, luttant corps à corps, âme à âme. J'ai prouvé la présence du carbone dans le soufre ; je vais y déceler l'hydrogène et l'oxygène, car il faut qu'ils y soient. Mes appareils ne suffisent plus, l'argent me manque, mes mains sont noires et sanglantes, noires comme la misère, sanglantes comme mon cœur. [...] Je me sens sublime, flottant sur la surface de quelque mer : j'ai levé l'ancre et je n'ai nulle voilure."

 

La Danse de mort (Dödsdansen, 1901) 

Ce drame rejoint le théâtre naturaliste des années 1880 et reprend le thème du vampirisme, mais avec un élément de mystère et de surnaturel. C'est la lutte éternelle du couple : le capitaine et Alice, après vingt-cinq ans de mariage, se trouvent attachés l'un à l'autre par la haine qui naît de l'amour, et seule la mort pourra défaire ces liens.

 

Le Songe (Ett Drömspel, 1901)

Pour la critique, si "Le Songe", drame symbolique, est difficile à résumer, "on aura rarement, semble-t-il, poussé plus loin la représentation sur scène de notre univers intérieur". La fille d'Indra (souverain hindou du Ciel) a décidé de venir sur terre pour se rendre compte de l'état de la condition humaine. Elle se rend donc dans toutes sortes de milieux, notamment au sein d'un couple marié, assiste à bon nombre de scènes plus ou moins tirées de la vie quotidienne en essayant de comprendre, mais en vain.

 


Knut Hamsun (1859-1952)

C'est Gide qui a fait de la publication du roman de Knut Hamsun, "La Faim", l'acte de naissance d'une nouvelle littérature : celle qui se meut dans un monde vide, par rapport à celui, plein, de la culture méditerranéenne, pétrie d'optimisme: "Notre culture méditerranéenne a dressé dans notre esprit des garde-fous dont nous avons le plus grand mal à secouer enfin les barrières ; et c’est là ce qui permettait à La Bruyère d’écrire, il y a deux siècles de cela : « Tout est dit. » Tandis que devant la Faim on est presque en droit de penser que, jusqu’à présent, presque rien n’est dit, au contraire, et que l’homme reste à découvrir. " Les allées et venues d'un homme affamé dans un port où il va s'embarquer pour l'Amérique ouvrent la voie au futur siècle de l'absurde. Ce roman exacerbe la préoccupation fondamentale de Hamsun, pour qui la réalité a toujours été intérieure, qu'il s'intéresse à l'individu ou à la société. Et Hamsun est tout à l’individu, il aime la vitalité, la vie et les forces fondamentales : l’âme et la terre.

Né à Lom, dans le Gudbrandsdal, d'une famille de paysans assez pauvres, Knut Pedersen (il ne prendra le nom de Hamsun qu'en 1884) vécut d'abord à Hamar dans le Nordland dont les paysages rudes constitueront la toile de fond de plus d'un roman futur et c'est dans le décor austère des îles Lofoten qu'il est élevé, de 1868 à 1873, par un oncle piétiste, sévère et rigide. Mais à l'âge de quinze ans, il largue les amarres pour voyager dans monde et faire un peu tous les métiers, en Norvège d'abord, puis aux États-Unis où il est conducteur de tramway à Chicago, garçon laitier, ouvrier agricole. Il lit aussi beaucoup, en particulier Jacobsen, Hartmann, Strindberg, Mark Twain et Dostoïevski. Il regagne l'Europe en 1890, et son roman, "La Faim", lui donne une première notoriété.

"La Faim" n’est que le prélude d’une vaste œuvre, le roman "Mystères" (1892), qui vont s'attacher à des personnages étranger dans la vie, ou fou exalté et asocial. "Pan" (1894) et "Victoria" (1898) sont de véritables poèmes en prose. L’âme suit le rythme et le cycle des saisons dans "Pan" : "Le ciel était partout pur et ouvert ; je fixais cette mer limpide, couché, c’était comme si j’étais en face du fond de l’univers, comme si mon cœur battait vivement contre cet unique fond et y était à son port d’attache". Et dans "Victoria", car l’amour est une force naturelle que l’esprit ne peut dompter, que l’âme subit et que le caractère complique : "Oui, qu’est-ce que l’amour ? Un vent qui souffle parmi les roses ? Non, une phosphorescence jaune dans le sang. L’amour est une musique infernale qui fait même danser les cœurs des vieillards. Il est comme la marguerite qui s’ouvre grandement à la venue de la nuit et il est comme l’anémone qui se ferme devant un souffle et qui meurt au toucher".

Puis Hamsun s’en prend à la société moderne et à sa demi-culture, à la génération des parvenus et à la chasse au profit : "la Dernière Joie" (1912), "Enfant de son époque" (1913), "la Ville de Segelfoss" (1915). La fin de l'œuvre est inégale et plus Hamsun avance en âge, plus il va affirmer sa haine de la démocratie et sa sympathie pour les formes autoritaires de gouvernement. ... 

 

La Faim (Sult, 1890)

Si la réputation de Hamsun a souffert de ses sympathies nazies, son portait semi-autobiographique est devenu un classique, et l'angoisse existentielle qu'il y développe, influencé par Dostoïevski, préfigure la déchéance intellectuelle dont parle l'oeuvre d'un Beckett. Le roman retrace la dégradations du narrateur alors qu'il essaie de vivre de son écriture. La faim qui va murer le héros dans sa solitude lui donne une extraordinaire sensibilité aux mouvements internes de son corps. Des pulsions aberrantes et des associations d'idées singulières vont naître comme directement de ses organes. Le rythme du récit se calque sur l'activité ralentie d'un corps, accumulant les annotations physiologiques et les modifications psychiques. La technique littéraire utilisée par Hamsun sera reprise par Joyce, Virginia Woolf, Faulkner, et d'autant plus admirée par les surréalistes qu'elle permet de restituer la coexistence tumultueuse de tous les éléments participant à la physiologie de la conscience. 

"C’était au temps où j’errais, la faim au ventre, dans Christiana, cette ville singulière que nul ne quitte avant qu’elle lui ait imprimé sa marque… 

Je suis couché dans ma mansarde, éveillé, et j’entends au-dessous de moi une pendule sonner six heures. Il faisait déjà grand jour et les gens commençaient à circuler dans l’escalier. Là-bas, près de la porte, ma chambre était tapissée avec de vieux numéros du Morgenbladet. Je pouvais y voir distincte-ment un AVIS du directeur des Phares et, un peu à gauche, grasse et rebondie, une annonce de pain frais, de Fabian Olsen, boulanger. 

Aussitôt j’ouvris les yeux tout grands et, suivant une vieille habitude, je me mis à réfléchir, cherchant si j’avais aujourd’hui quelque sujet de me réjouir. J’avais été un peu serré dans les derniers temps ; l’un après l’autre, mes effets avaient pris le chemin de « Ma tante », j’étais devenu nerveux et susceptible ; à deux ou trois reprises aussi j’étais resté au lit toute la journée, à cause de vertiges. De temps en temps, quand la chance me sou-riait, je pouvais à la rigueur toucher cinq couronnes pour un feuilleton dans un journal ou l’autre. 

Le jour grandissait et je me mis à lire les annonces là-bas, près de la porte ; je pouvais distinguer jusqu’aux maigres caractères grimaçants de : Suaires, chez Demoiselle Andersen, à droite sous la porte cochère. Cela m’occupa un long moment ; j’entendis la pendule au-dessous sonner huit heures avant de me lever pour m’habiller. 

J’ouvris la fenêtre et regardai dehors. D’où j’étais, j’avais vue sur une corde à linge et un terrain vague ; tout au bout, il C’était au temps où j’errais, la faim au ventre, dans Christiana, cette ville singulière que nul ne quitte avant qu’elle lui ait imprimé sa marque… 

Je suis couché dans ma mansarde, éveillé, et j’entends au-dessous de moi une pendule sonner six heures. Il faisait déjà grand jour et les gens commençaient à circuler dans l’escalier. Là-bas, près de la porte, ma chambre était tapissée avec de vieux numéros du Morgenbladet. Je pouvais y voir distincte-ment un AVIS du directeur des Phares et, un peu à gauche, grasse et rebondie, une annonce de pain frais, de Fabian Olsen, boulanger. 

Aussitôt j’ouvris les yeux tout grands et, suivant une vieille habitude, je me mis à réfléchir, cherchant si j’avais aujourd’hui quelque sujet de me réjouir. J’avais été un peu serré dans les derniers temps ; l’un après l’autre, mes effets avaient pris le chemin de « Ma tante », j’étais devenu nerveux et susceptible ; à deux ou trois reprises aussi j’étais resté au lit toute la journée, à cause de vertiges. De temps en temps, quand la chance me sou-riait, je pouvais à la rigueur toucher cinq couronnes pour un feuilleton dans un journal ou l’autre. 

Le jour grandissait et je me mis à lire les annonces là-bas, près de la porte ; je pouvais distinguer jusqu’aux maigres caractères grimaçants de : Suaires, chez Demoiselle Andersen, à droite sous la porte cochère. Cela m’occupa un long moment ; j’entendis la pendule au-dessous sonner huit heures avant de me lever pour m’habiller. 

J’ouvris la fenêtre et regardai dehors. D’où j’étais, j’avais vue sur une corde à linge et un terrain vague ; tout au bout, il restait, de l’incendie d’une forge, un foyer éteint que quelques ouvriers étaient en train de déblayer. Je m’accoudai à la fenêtre, et examinai le ciel. Il allait certainement faire une belle journée. L’automne était venu, la saison délicate et fraîche où toutes choses changent de couleur et passent de vie à trépas. Dans les rues le vacarme avait déjà commencé et ce bruit m’attirait de-hors. Cette chambre vide dont le plancher ondulait à chaque pas que j’y faisais était pareille à un lugubre cercueil disjoint. Il n’y avait pas de serrure convenable à la porte et pas de poêle dans la chambre ; j’avais coutume de coucher la nuit sur mes chaussettes pour les avoir à peu près sèches le lendemain matin. Le seul objet avec lequel je pusse me distraire était un petit fauteuil rouge, à bascule, où je m’asseyais le soir pour y somnoler en songeant à maintes et maintes choses. Quand le vent soufflait fort et que les portes, au-dessous, étaient ouvertes, toutes sortes de sifflements bizarres se faisaient entendre à travers le plan-cher et les cloisons. Et là-bas, près de ma porte, des fissures, longues d’une main, s’ouvraient dans le Morgenbladet. 

Je me redressai, allai dans le coin du lit inspecter un paquet, à la recherche d’un peu de nourriture pour déjeuner, mais je ne trouvai rien et revins à la fenêtre. 

Dieu sait, pensais-je, si jamais cela me servira à quelque chose de chercher une situation ! Ces multiples refus, ces demi promesses, ces «non» tout secs, ces espoirs tour à tour nourris et déçus, ces nouvelles tentatives qui à chaque fois tournaient à rien, avaient eu raison de mon courage. En dernier lieu j’avais sollicité une place de garçon de caisse, mais j’étais arrivé trop tard ; au surplus je ne pouvais fournir caution pour cinquante couronnes. Toujours il se trouvait un obstacle ou un autre. Je m’étais aussi présenté au corps des sapeurs-pompiers. Nous étions une cinquantaine d’hommes dans le préau, bombant la poitrine pour donner une impression de force et de grande hardiesse. Un inspecteur faisait la ronde et examinait ces postulants, leur tâtait les bras et leur posait des questions...."

 

L'éveil de la glèbe (Markens grøde, 1917)

Le roman retrace sur deux générations non seulement les modifications que fait subir l'homme à la terre, mais aussi les tensions et attachements familiaux, lorsque la jeune génération arrive à maturité et que les parents vieillissent. Le récit débute avec l'arrivée solitaire d'un homme, Isak, au fin fond de la Norvège, qui va défricher la terre, construire sa ferme, se marier et fonder une famille. 


Selma Lagerlöf (1858-1940)

En 1909, Selma Lagerlöf  devient la première femme couronnée d'un prix Nobel de littérature. Née en 1858 à Marbacka (Suède), Selma Lagerlöf appartient à une vieille famille du Värmland, une de ces provinces excentriques, lointaines, isolées des métropoles culturelles de l’Europe, où la petite noblesse ne constituent qu’une mince couche sociale. . Elle confessera un jour que le cerveau de son enfance « était empli à déborder de fantômes et d'amours sauvages, de dames merveilleusement belles et de cavaliers épris d'aventures ». Le milieu où elle vécut était un peu aristocratique, à l'échelle du pays, et bien protestant. Mais son père, ruiné, devra vendre le domaine familial – et ce sera toute l'ambition, couronnée de succès, de Selma que de parvenir un jour à le racheter, à l'habiter. Institutrice à l'école de filles de Landskrona de 1885 à 1895, Selma voyage en Italie (1895), en Palestine et en Égypte (1899), et se consacre entièrement à la littérature.  Pétrie des traditions et des légendes locales de la province montagneuse du Värmland, les "Liens invisibles" (Osynliga länkar, 1894), recueil de légendes et de contes, puis sa "Légende de Gösta berlin" est un retour aux récits traditionnels des vieux manoirs et des aventures romantiques. Pour Selma Lagerlöf, l'essentiel est invisible aux yeux. Son œuvre la plus célèbre, "Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson" lui est commandée pour enseigner la géographie de la Suède aux écoliers : un jeune garçon de quatorze ans, Nils, dur et égoïste, apprend les vertus de l’amour et du respect d’autrui en compagnie d’oies sauvages qui lui font survoler son pays. Son succès est tel que cela lui permettra de racheter en 1910 le domaine familial de Marbacka qui avait été vendu en 1887 et ce s'y installer jusqu'à sa mort.

 


Les peintres scandinaves de la fin du XIXe siècle, fort nombreux, ne s'inspirent pas des courants artistiques français ou allemands, mais entendent au contraire privilégier les qualités singulières de leur patrie, poussés par nationalisme croissant. Cette tendance s'impose dans le domaine de la peinture paysagiste. 

Le norvégien Harald Sohlberg (1869-1935) représente ainsi dans "Nuit d'été" (1899, Nasjonalgalleriet, Oslo) ces minuscules changements de lumière selon l'heure de la journée et des saisons qui caractérisent l'atmosphère nordique. Le suédois Richard Bergh (1858-1919) pare d'une signification symbolique ce paysage qui s'impose désormais dans les consciences comme l'étendue palpable et visible dans laquelle nous vivons, et par-delà exerce sur nos âmes une influence suggestive. Laurits Bernard Holst (1848-1934), qui voyagea aux Etats-Unis à l'âge de vingt ans, est fasciné par la mer, sa brutalité et sa beauté : dans "Village de pêcheurs norvégiens" (1894, Russell-Cotes Art, Gallery, Bournemouth), il montre une mer sombre, grise, glaciale, et un village niché au fond du fjord rendu insignifiant dans l'environnement si rude du cercle polaire. 


Autre thème par excellence de la singularité de la peinture scandinave de cette fin du XIXe siècle, la représentation de personnages solitaires dans des intérieurs silencieux, loin, très loin des troubles politiques et sociaux qui affectaient le sud du Danemark..

Artiste danois qui voyagea beaucoup, admirateur de Whistler dont il partageait les couleurs subtiles et sourdes, le danois Vilhelm Hammershoi (1864-1916) peint en 1898 "Intérieur" (Nationalmuseum, Stockholm), abritant une femme, solitaire, vue de dos, énigmatique. Laurits Andersen Ring (1854-1933) cherche un équilibre entre une représentation naturaliste et une vérité plus profonde dans le simple portrait d'une femme au matin (Le Petit Déjeuner, 1898, National museum, Stockholm: Lauritz Andersen (L.A.) Ring - 1885,Young Girl Looking out of a Window - Designmuseum Danmark , Copenhagen).

Peter Vilhelm Ilsted (1861-1933), l'un des artistes danois les plus importants de cette fin du XIXe et début XXe, montre des personnages éloignés des troubles politiques et sociaux qui affectent alors les pays nordiques, comme dans "Intérieur" (1896, Musée d'Orsay, Paris) qui montre une jeune fille, de dos, dans une pièce au simple décor et dont la lumière crée sérénité et quiétude. A contrario, la norvégienne Harriet Backer (1845-1935) choisit d'appliquer les techniques associées à la peinture de plein air, proche de l'impressionnisme, à la façon dont la lumière illumine une pièce : dans "Lecture à la lumière de la lampe" (1890, Rasmus Meyers Samlinger, Bergen), la lumière de la lampe à huile et le feu du poêle contrastent avec les ombres qui font naître un sentiment d'étrangeté…. 


Carl Larsson (1853-1919)
Le suédois Carl Larsson va développer à l'extrême ce repliement sur la quête du bonheur au sein du foyer familial, loin des contingences du monde extérieur... Après une formation académique à Stockholm, Carl Larsson séjourna à partir de 1877 et pour plusieurs années en France, d’abord à Paris, puis à Grez-sur-Loing à partir de 1882, épouse une artiste suédoise, Karin Bergöö, avec laquelle il aura huit enfants, et regagne la Suède en 1889. Et peut-être en réaction vis-à-vis d'une enfance pauvre et malheureuse, il devient le peintre d'un registre inédit, la description de sa vie familiale dans l’univers coloré de sa maison du village de Sundborn. Son travail d'illustration lui donne une notoriété internationale. L’album "Notre maison" et les suivants qui connurent une grande diffusion, ont inspiré les jeunes couples sur le point de fonder un foyer. Ils firent de lui le porte-étendard d’une nation fière de son confort domestique et de ses valeurs humanistes. Ces aquarelles continuent d’ailleurs d’influencer la décoration intérieure en Suède. Mais le caractère fascinant de ces images repose sur une science du cadrage moderne qui distingue sa production de celle de ses suiveurs. 

Works :  Nationalmuseum, Stockholm (Anna Pettersson, 1895; Between Christmas and New Year (from the series 'At Home'); Convalescence, 1902; Cosy Corner, 1894; A Day of Celebration, 1895; Esbjörn at the Study Corner, 1912; Flowers on the Windowsill, 1894; Getting Ready for a Game, 1901; Open-Air Painter. Winter-Motif from Åsögatan, 1886) * Göteborgs konstmuseum (Before the Mirror. Self Portrait, 1900; Brita and I, 1895; Electricity, 1884; Homework, 1898; Interior of Furstenberg Gallery, 1884) * Thielska Galleriet,  Stockholm (Model writing postcards, 1906)...

Reste dans la vie et l'oeuvre de Carl Larsson une impression étrange, cette quête du bonheur du foyer familial est-elle sans nuages, un autoportrait de 1906, "Self-recognition" (Polo Museale, Firenze), nous livre, derrière les images idéalisées du couple aimant, une singulière interrogation (le peintre tient un pantin, son épouse, elle-même en fond, dans une autre pièce), au fond Carl Larsson ne sent-il pas prisonnier d'un  sentiment qui n'est pas foncièrement le sien, une représentation du bonheur qui semblerait celui de sa épouse, qui semble demandé par le public, mais loin, très loin de son for intérieur.....


 Edvard Munch grandit dans la capitale norvégienne, qui s'appelait Kristiania à l'époque, à une époque où dominait dans la peinture un Christian Krohg (1852-1925) qui, s'opposant au conservatisme dominant, ouvre des salons d'exposition à l'image de ce qui se fait à Paris avec des peintres amis tels que Frits Thaulow, Gerhard Munthe, Erik Werenskiold, introduit naturalisme et impressionnisme dans l'austère Kristiana,  un premier salon d'automne, inspiré par le salon de printemps de Paris, et cède à la beauté d'Oda Lasson, femme mariée de mœurs libres très libres, qui, mariée, vit une liaison tumultueuse avec Hans Jæger (1854-1910), écrivain et leader charismatique de la bohème norvégienne. Oda Lasson (1860-1935), devenue Oda Krohg, est une artiste-peintre que l'on retrouvera au gré des expatriations de la bohême norvégienne, à Kristiania,  Berlin, Skagen et Paris, et de ses amants, Jappe Nilssen, Gunnar Heiberg… 

Hans Jæger (1854-1910) , natif de Drammen, s'affirme dans les années 1880 comme le leader incontournable de la bohême littéraire et artistique qui sévit à Kristiania et conteste la morale puritaine de la bonne société norvégienne : son roman-reportage, "Fra Kristiania Bohemen" (Scènes de la Bohême de Kristiania), publié en 1885, décrit en terme naturaliste la vie d'un groupe d'artistes et d'écrivains prônant et vivant en toute sérénité une liberté sexuelle totale. Condamné pour immoralité et pratiquement expulsé de Norvège il se réfugiera à Paris et finira ses jours dans l'anonymat. Le peintre Edvard Munch qui l'a connu à Kristiania retiendra de lui l'un des Neuf commandements de la bohème de Christiania, "Ta propre existence écriras" pour tenter de survivre et de surmonter les tumultes de l'existence. Dans le cercle de Jæger, on retrouve des figures artistiques telles que les peintres Christian Krohg et Erik Werenskiold, Oda Lasson, modèle, peintre et femme tentatrice, Milly Ihlen, grand amour d'Edvard Munch et féministe avant l'heure. 

Christian Krohg (1852-1925) est un peintre naturaliste qu'un premier séjour à Paris ouvrit à l'impressionnisme (1881-1882). Proche des peintres de Skagen qu'il fréquente dans les années 1879-1884, il est dans les années 1880 un critique sociale tant par ses tableaux (The Struggle for Existence, 1889, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway), la série des "Albertine" (Albertine to see the Police Surgeon, Nasjonalmuseet for Kunst, Arkitektur og Design, Oslo)  qu'à travers son roman du même nom, "Albertine" (1886). Il s'établira à partir de 1901 à Paris avec Oda Lasson (1860-1935) devenue Oda Krohg, elle-même portraitiste et modèle (Portrait of the Painter Oda Krohg, 1888, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway), peintre du fameux "fjord d'Oslo" (Nasjional Galleriet, Oslo) et dont la liberté des moeurs illustra parfaitement les desseins de l a bohême norvégienne….

Works : "In the Bathtub" (1889, Bergen Kunstmuseum, Bergen, Norway) - "View over Frederiksberg, Copenhagen" (1890, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway) - "Portrait of the Painter Oda Krohg" (1888, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway) - "Eyewitnesses" (1895, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway)...