Mark Twain (1835-1910) - Winslow Homer (1836-1910) - William Dean Howells (1837-1920) - Albert Bierstadt (1830-1902) - ....

Last Update: 11/11/2016

La disparition de la Frontière et la formidable expansion industrielle qui la suit modifient considérablement la littérature américaine.

La critique littéraire commune distingue habituellement deux courants. Dans le courant dit des "régionalistes", Mark Twain, né sur la Frontière, formé à l'école du journalisme et du voyage, écrit l'américain comme il le parle et va s'inspirer tant de ses errances que de sa jeunesse (Tom Sawyer, 1876 ; Huckleberry Finn, 1884).

Un second courant, dit "réaliste", se développe au tournant du siècle, suscité par l'expansion urbaine et industrielle, l'apparition d'une classe ouvrière et de nouvelles vagues d'immigrants, le développement de la presse : Henry James, considéré comme le maître du "réalisme psychologique" ( (Un portrait de femme, 1881) et William Dean Howells (A Modern Instance, 1882), tourné vers un réalisme plus social, celui des classes moyennes en cours de constitution. Ils seront suivis, début XXe, par des écrivains tels que Henry Adams (Démocratie, 1880), Edward Bellamy (Cent Ans après, 1888), Upton Sinclair (la Jungle, 1906), Stephen Crane (la Conquête du courage, 1895), Frank Norris (la Pieuvre, 1901), Jack London (Croc-Blanc, 1905 ; Martin Eden, 1909), Theodore Dreiser (Une tragédie américaine, 1925), proches du naturalisme français et d'un darwinisme social.

(Thomas Hill, The Last Spike, 1881)


Mark Twain (1835–1910)
Il est d'usage de reprendre le jugement d’Ernest Hemingway qui, en 1935, proclame haut et fort, que toute la littérature américaine moderne sort d’un livre de Mark Twain. Considéré longtemps comme un écrivain pour adolescent, Twain rompt en effet avec une tradition littéraire qui voulait que "l'homme de lettres américain" ne soit en fait qu'un succédané de l'écrivain européen : Twain inaugure le roman et le romancier américains, les enracinent dans le petit peuple, dans leur terroir, utilise les ressources de la langue populaire et des patois de l'Ouest et du Sud pour créer un nouveau style. Le roman américain, jusque-là cantonné aux "salons de Boston", s'ouvre aux immenses paysages de l'Amérique, à cette Amérique qui se construit, à la fois brutale, crue, et débridée.

 

"A aucun moment je n'ai essayé de rendre cultivées les classes cultivées, écrit Mark Twain en 1899 dans une lettre à Andrew Lang. Je n'étais pas outillé pour le faire : il m'en manquait aussi bien les qualités naturelles que la préparation. Je n'ai jamais eu d'ambitions de ce genre, mais j'ai toujours essayé de chasser un plus gros gibier : les masses. Je me suis rarement proposé de les instruire, mais j'ai fait de mon mieux pour les amuser. Les amuser et rien d'autre aurait déjà satisfait ma plus grande et constante ambition."

 

"Les êtres humains peuvent être affreusement cruels entre eux", c'est bien le message que renvoie l'ingénu Huck, tant épris de liberté dans une réalité sociale frustre, et que la sagesse populaire peine à "civiliser". Pour Ernest Hemingway, "Les Aventures d'Huckleberry Finn" (1884) constitue le point de départ de toute la littérature américaine : le roman, publié après la guerre de Sécession (1861-1865) porte sur une période qui se déroule 50 ans auparavant, à une époque où l'esclavage est profondément enraciné dans le Sud et alors que les colons tentent de conquérir des terres dans l'Ouest. Le roman incita les écrivains américains à quitter les contextes de la Nouvelle-Angleterre pour se tourner vers leurs propres racines et la singularité de leurs dialectes locaux. Twain parle "vrai" de la vallée du Mississipi, Harriet Beecher, dite Mrs Beecher-Stowe, aborde le Kentucky ("Uncle Tom's Cabin", 1852), Sarah Orne Jewett raconte le Maine (The Country of the Pointed Firs, 1896).

 

Né dans le Missouri, romancier, humoriste et essayiste, Samuel Langhorne Clemens. orphelin de père à l’âge de 12 ans, Mark Twain exerce diverses activités : apprenti typographe, rédacteur d’articles dans le journal de son frère, pilote de bateau à vapeur sur le Mississipi.  Il s’enfuit vers les montagnes du Névada et devient chercheur d’or pour éviter de combattre dans les rangs sudistes. A partir de 1864, reporter à San Francisco, il parcourt l'Europe, réunit ses articles en un volume (The Innocents abroad, 1869), gagne New York et organise avec un certain succès des conférences qui lui permettent de raconter devant un public fasciné "sa" conquête de l'Ouest.Le 18 novembre 1865, il publie dans Saturday Post son premier conte folklorique du Far West, la Fameuse Grenouille sauteuse de Calaveras. En 1867, il rassemble ces contes en un premier volume, "The Celebrated Jumping Frog of Calaveras County, and Other Sketches".

Mais Twain a, semble-t-il, soif de reconnaissance sociale : il épouse en 1870 une bourgeoise distinguée et prude, Olivia Langdon, qui surveille ses manières et corrige ses manuscrits. On a écrit avec raison que bien des écrivains américains étaient écartelés entre une littérature de pionniers, anarchiste et picaresque, et le tempérament austère du puritanisme originel. En 1875, il raconte ses souvenirs de pilote dans des feuilletons, qui forment la base d'un de ses meilleurs livres, "Life on the Mississippi" (1883). Puis, exploitant toujours sa nostalgie de l'Ouest et de son passé, il publie "Les aventures de Tom Sawyer" (1876) puis  "Les aventures d'Huckleberry Finn" (1885) qui lui apportent la notoriété.

Mais par la suite Twain n'a plus guère d'imagination: "The £1,000,000 Bank Note and Other New Stories" (1893), "The Man That Corrupted Hadleyburg and Other Stories and Sketches" (1900), "A Double Barrelled Detective Story" (1902), "The $30,000 Bequest and Other Stories" (1906). Twain se jette dans les affaires, finance une machine à vapeur, un générateur électrique, une presse à imprimer, une maison d'édition, voyage en Europe, multiplie les œuvres alimentaires pour mener grand train de vie.

La seconde partie de sa vie, Twain se lance avec véhémence dans la dénonciation de la société américaine de son temps, de la prétendue moralité et religiosité qui sont alors mises en pratique. La fin de sa vie est assombrie par des ennuis financiers ainsi que par la mort de l’une de ses filles, puis de sa femme. Ses derniers livres, "Extracts from Adam's Diary, Extracts from Eve's Diary" (1904), "What is Man ?" (1906), donnent une dimension métaphysique à sa vision désespérée de la solitude de l'homme dans un univers absurde.

 

The Adventures of Tom Sawyer, 1876
Mark Twain nous décrit les frasques et mésaventures de Tom Sawyer, jeune garçon à l'esprit vif et débordant d'imagination, élevé par sa tante, au bord du Mississipi. Tom ne loupe pas une occasion de se distinguer pour plaire à la jolie Becky, et il est toujours prêt pour vivre des aventures en compagnie de son inséparable ami Huckleberry Finn, fils de l'ivrogne du village. Un soir dans un cimetière, Tom et Huck sont témoins d'un meurtre. Muff Potter est accusé du crime, mais Tom et Huck savent que le véritable assassin est Joe l'Indien. Les jeux d'enfants tournent alors à la révolte contre des adultes ridicules et incapables : seuls les enfants démasquent le coupable. Le thème est déjà celui de la supériorité de l'innocence sur l'expérience adulte. Il sera repris et développé dans Huck Finn.

 

The Adventures of Huckleberry Finn, 1884
Devenu son propre éditeur, Twain publie ce qu'il présente comme une suite à Tom Sawyer. La censure l'interdira dans plusieurs États : l'histoire est racontée à la première personne avec l'argot pittoresque d'un enfant mal élevé. Mais c'est aussi l'histoire d'un enfant qui n'accepte pas les choses telles qu'elles sont. Orphelin de mère, abandonné par un père délinquant et alcoolique, Huck est recueilli par une veuve, éduqué, dressé. Mais, préférant les coups de son père à l'ennui de l'école, il le rejoint au maquis. Séquestré, menacé de mort par son père atteint de delirium tremens, Huck s'enfuit sur une île du Mississippi. Il y rencontre Jim, esclave évadé, dont on a vendu la femme et l'enfant. L'enfant blanc et l'esclave noir s'échappent sur un radeau au fil du Mississippi et tentent d'échapper à un univers où règnent l'escroquerie, la violence, le lynchage, l'esclavage et, pour eux, à la mort. La dernière phrase de Huck, souvent citée, est le cri du cœur de tout homme pollué par un excès de civilisation, et qui rêve de l'Ouest comme d'un paradis : "Il va falloir que je file au territoire indien, car tante Sally veut me civiliser, et je ne peux pas supporter ça !" ("I reckon I got to light out for the Territory ahead of the rest, because Aunt Sally she's going to adopt me and sivilize me, and I can't stand it. I been there before").

"WE went tiptoeing along a path amongst the trees back towards the end of the widow’s garden, stooping down so as the branches wouldn’t scrape our heads. When we was passing by the kitchen I fell over a root and made a noise.  We scrouched down and laid still.  Miss Watson’s big nigger, named Jim, was setting in the kitchen door; we could see him pretty clear, because there was a light behind him.  He got up and stretched his neck out about a minute, listening.  Then he says:

“Who dah?”

He listened some more; then he come tiptoeing down and stood right between us; we could a touched him, nearly.  Well, likely it was minutes and minutes that there warn’t a sound, and we all there so close together.  There was a place on my ankle that got to itching, but I dasn’t scratch it; and then my ear begun to itch; and next my back, right between my shoulders.  Seemed like I’d die if I couldn’t scratch.  Well, I’ve noticed that thing plenty times since.  If you are with the quality, or at a funeral, or trying to go to sleep when you ain’t sleepy—if you are anywheres where it won’t do for you to scratch, why you will itch all over in upwards of a thousand places. Pretty soon Jim says:

“Say, who is you?  Whar is you?  Dog my cats ef I didn’ hear sumf’n. Well, I know what I’s gwyne to do:  I’s gwyne to set down here and listen tell I hears it agin.”

So he set down on the ground betwixt me and Tom.  He leaned his back up against a tree, and stretched his legs out till one of them most touched one of mine.  My nose begun to itch.  It itched till the tears come into my eyes.  But I dasn’t scratch.  Then it begun to itch on the inside. Next I got to itching underneath.  I didn’t know how I was going to set still. This miserableness went on as much as six or seven minutes; but it seemed a sight longer than that.  I was itching in eleven different places now.  I reckoned I couldn’t stand it more’n a minute longer, but I set my teeth hard and got ready to try.  Just then Jim begun to breathe heavy; next he begun to snore—and then I was pretty soon comfortable again."

 

"Nous avançâmes sur la pointe des pieds le long d’une allée qui menait à une des sorties du jardin. Au moment où nous passions devant la cuisine, mon pied s’embarrassa dans une racine d’arbre, je tombai à la renverse et ma chute causa un léger bruit. Tom l’accroupit par terre et nous demeurâmes immobiles. Jim se tenait assis à la porte de la cuisine. Nous le voyions très bien, parce qu’il y avait une lumière derrière lui. Il se leva et avança la tête en prêtant l’oreille.

– Qui est là ? demanda-t-il au bout d’une minute.

Après avoir encore écouté un instant, il s’avança de notre côté et s’arrêta entre Tom et

moi. Nous aurions presque pu le toucher ; mais nous nous gardions bien de bouger. Une de mes chevilles se mit à me démanger et je n’osai pas me gratter ; ensuite ce fut mon oreille gauche, puis mon dos, juste entre les deux épaules. Il me semblait que je mourrais, si je ne me grattais pas. 

J’ai souvent remarqué depuis que ces sortes de démangeaisons vous prennent toujours mal à propos, lorsque vous êtes à table, à l’école, ou quand vous essayez de vous endormir. Bientôt Jim dit :

– Ah çà ! qui êtes-vous ? Où êtes-vous ? Pour sûr, j’ai entendu quelque chose... Bon, je sais ce que je vais faire. Je ne bougerai pas d’ici, et de cette façon je verrai bien si je me suis trompé.

Et le voilà qui s’assoit par terre, s’adosse à un arbre et allonge les jambes de mon côté.

Alors ce fut le nez qui commença à me démanger au point que les larmes me vinrent aux yeux. Cela dura six ou sept minutes ; mais le temps me parut beaucoup plus long – j’avais une peur atroce d’éternuer. Heureusement la respiration de Jim annonça qu’il s’endormait, et en effet il ne tarda pas à ronfler."

 



William Dean Howells (1837-1920)

 Romancier, directeur de revue, critique littéraire, Howells a découvert et poussé nombre d'écrivains américains qui n'hésitèrent pas à s'engager, plus loin qu'il n'osa le faire, dans une écriture réaliste proche de la révolte : Crane, Norris, Veblen. Son réalisme, au sens américain du terme, est en effet jugé "prudent".

Son écriture inaugure une nouvelle approche, l'observation fidèle des détails quotidiens (Leur voyage de noces, 1872 ; Une connaissance de hasard, 1873). Mais c'est dans les années 1880 que Howells semble découvrir, lors de ses séjours à New York, le poids des problèmes sociaux les misères et les injustices de la société urbaine mais, influencé sans doute par la lecture de Tolstoï, il sera toujours tenté de voir la solution aux maux de la société dans un "art démocratique", fondé sur la perception d'une Amérique "moyenne", ou plus individuellement la bonne volonté, voire la rédemption individuelle. "The Rise of Silas Lapham" (1885) a pour sujet le personnage du self-made man. "A Hazard of New Fortunes" (1892), considéré comme son meilleur livre, traite non des problèmes de la richesse et de la pauvreté, de la grève et des mécanismes de défense du capitalisme, mais aussi de la situation mercenaire de l'écrivain et de son aliénation. L'ouvrage tente également de proposer des solutions, ici le collectivisme."A Traveller from Altruria" (1894) est le récit d'une utopie sur la société sans classe.

 

A Modern Instance, 1882 (Un cas moderne)

La Fortune de Silas Lapham

(The Rise of Silas Lapham, 1885)


Winslow Homer, Three boys in a dory, 1873, private collection

Winslow Homer (1836-1910) partage avec Mark Twain ou Louisa May Alcott, cette idéalisation du caractère libre de l'enfance à qui la nature offre un dernier refuge possible contre la corruption, les responsabilités de l'âge adulte, mais plus symboliquement encore, l'urbanisation et le révolution industrielle naissante. Winslow Homer eut une profonde influence sur Edward Hopper ou Robert Henri.


Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les Etats-Unis sont en quête d'une expression artistique, littérature ou peinture, qui leur soit propre, distincte de l'esprit européen. Cette expression est d'autant plus difficile à définir que l'art est pour une grande part totalement étranger aux attentes d'un public américain partagé entre puritanisme et affairisme sans frein : l'ouverture et l'exploration de son territoire va permettre l'émergence d'une première thématique, portée, ainsi que nous le savons, par cette fameuse "Ecole de l'Hudson" qui prolonge l'oeuvre des premiers grands peintres de l'histoire américaine que sont Thomas Cole (1801-1848) et Asher B. Durand (1796-1886), et regroupe, vers le milieu du XIXe siècle, une génération d'artistes nés après 1800 (John W. Kasilear, 1811-1893 ; John F. Kensett, 1816-1872 ; Worthington Whittredge, 1820-1910 ; Sanfort R. Gifford, 1823-1880 ; Francis Cropsey, 1828-1900). Tous, nous le savons, retrouvent dans les paysages grandioses et sauvages de cette nouvelle Amérique qui se découvrent progressivement à leurs yeux, les identifications bibliques de la Terre promise et de la Création : la dimension esthétique rejoint alors cette valeur éthique qui donne sens à leur destinée d'émigrants de la vieille Europe. Le style artistique est certes emprunté à cette Europe, le "luminisme" qui met en valeur le rôle de la lumière dans la perception des formes et des couleurs de cette nature encore vierge, la contemplation "romantique" de l'homme face aux forces naturelles, illustrée par cette fameuse Académie de Düsseldorf qui forma tant de peintres allemands ou étrangers, paysagistes ou non, entre les années 1830 et 1840. Pourtant, cette peinture qui semble contribuer au sentiment religieux d'un peuple élu, conquérant et sous protection divine, ne pénètre pas plus en avant les consciences et son succès reste ambigu.

 

En 1881, Albert Bierstadt (1830-1902) peignit les chutes du Yellowstone et Thomas Moran (1837-1926) fut le peintre de l'ouverture du plus ancien parc naturel du monde que fut le Yellowstone National Park, au nord-ouest du Wyoming (Green River, Wyoming (1878), Crystal Bridges Museum of American Art; Cliffs of Green River, 1874, Amon Carter Museum of American Art; The Grand Canyon of the Yellowstone, Smithsonian American Art Museum). Worthington Whittredge (1820-1910) séjourne en 1865 dans les Montagnes Rocheuses en compagnie de Sanford Robinson Gifford et de John Frederick Kensett.