Symbolisme - Jean Moréas (1856-1910) - Germain Nouveau (1852-1920) - Stéphane Mallarmé (1842-1898) - Arthur Rimbaud (1854-1891) - Paul Verlaine (1844-1896) - Lautréamont (1846-1870) - José Maria de Heredia (1842-1905) - Remy de Gourmont (1858-1915) - Pierre Puvis de Chavanne (1823-1892) - Gustave Moreau (1826-1898) - Odilon Redon (1840-1916) - Maurice Maeterlinck (1862-1949)...

Last update: 31/12/2016

Le Symbolisme 

Les décadents et les symbolistes appartiennent globalement aux générations de 1880 et de 1890. Après 1885, alors que la "décadence" s'efface, les jeunes artistes commencent à fréquenter, rue de Rome , les « Mardis » du poète Stéphane Mallarmé (1842-1898) : ils y apprennent que l'art est hermétique et réservé aux seuls initiés; que leurs aspirations peuvent avoir un sens au-delà des raffinements et des dégoûts de la décadence; et que la poésie a par nature un fondement métaphysique. De Villiers de L'Isle-Adam (1838-1889),  ils reprennent l'idée que le monde où nous vivons n'est qu'un rêve où nous projetons les reflets de notre Moi. Face au positivisme triomphant, les symbolistes refusent de voir le monde comme rationnel. Face au réalisme et au naturalisme, ils cherchent à recréer le sens du mystère et de la rêverie devant l’univers, à atteindre un art total qui unirait la peinture et l’écriture, la musique et la danse (Mallarmé, Jules Laforgue, Maeterlinck, Gabriel Fauré). Les thèmes du mouvement : la quête de l’idéal, la pureté et le blanc, la mélancolie. Mais en fond, c'est la figure tutélaire de Baudelaire qui règne encore et toujours...

L'année de la dernière exposition impressionniste, du moment où Gauguin, qui a lu Baudelaire, va chercher à Pont-Aven l'inspiration de "La Vision après le sermon" (1888), le 18 septembre 1886, Jean Moréas publie, dans Le Figaro, le Manifeste du Symbolisme. Paraissent la même année, dans La Vogue, "Une Saison en enfer" et les "Illuminations" d'Arthur Rimbaud. Le symbolisme va dépasser la conception parnassienne de l'art pour l'art par un absolu poétique. Le poète, comme le mystique, est en quête d'un sens caché, et va privilégier le "symbole" et les secrètes "correspondances"  que le monde recèle. L'idée est transposée en image, des analogies suggestives surgissent de cette magie musicale que possède, par essence, la langue. Des théories accompagnent ce mouvement avec "l'Art symboliste" (1889), de Georges Vanor ("l'univers n'est que le symbole d'un autre monde"), "la Littérature de tout à l'heure" (1889), de Charles Morice (l'art comme un sacerdoce, menant au Vrai par le Beau), "L'Idéalisme" (1893), de Remy de Gourmont (1858-1915). Le critique d'art Albert Aurier (1865-1892) définit, par opposition à l'impressionnisme, une peinture idéiste ou symboliste, représentée par Gauguin, Van Gogh, Cézanne. De nouvelles revues sont apparues : le Mercure de France, la Revue blanche, les Entretiens politiques et littéraires, la Plume, l'Ermitage, qui seront plus durables que leurs aînées. 

                                                                                                          (Pierre Puvis de Chavannes - 1872 Death and the Maiden)

Henri Fantin-Latour - 1872 - The Corner of the Table - Musée d'Orsay  (France - Paris) - 1877 The Reading - Musée des Beaux-Arts de Lyon  (France - Lyon) - circa 1870 - A Studio on the Batignolles - Musée d'Orsay  (France - Paris) 

Parmi les compagnes de ce mouvement, il est d'usage de mentionner Berthe Morisot (1841-1895), amie et modèle d'Edouard Manet, épouse du frère de celui-ci, Eugène Manet, peintre elle-même et qui correspondit longtemps avec Mallarmé;  Mary Cassatt (1844-1926), américaine, autre des amies peintres de Mallarmé. Parmi les musiciennes, pianistes de préférence, il y avait l'excentrique et bohème Nina de Callias (1843-1884), amie de Verlaine, maîtresse de Charles Cros, qui tint salon ; Augusta Holmès (1847-1930), qui passait pour être la fille naturelle d'Alfred de Vigny et se maria avec Catulle Mendès ; Misia Natanson (Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, 1872-1950), la muse des Nabis, femme de Thadée Natanson, le directeur de la Revue Blanche. Enfin, Méry Laurent (1849-1900), le grand amour de Mallarmé, mais aussi la maîtresse de Coppée, Régnier, Manet, également modèle de ce dernier, et de Gervex, Blanche, Nadar, inspiratrice de nombreux poètes et écrivains.

 

Une seconde génération, celle de la future Belle Epoque, s'annonce déjà avec de jeunes écrivains comme Gide, Valéry, Claudel, Francis Jammes, Paul Fort, Jules Romains, François Mauriac, qui entrent tous en littérature en publiant de la poésie. Et la façon même dont vont se dissoudre les valeurs symbolistes aux environs de 1895 montre qu'elles n'ont pas été dans l'existence de ces poètes la quête obstinée à laquelle s'était consacré Mallarmé ; le symbolisme y apparaît, comme tous les mouvements d'idées, fussent-ils littéraires ou artistiques, comme une prise de conscience et un passage, rendu nécessaire à un instant donné, plus que comme une exigence fondamentale qui ne peut persister en l'état ou asseoir ne serait-ce que définitivement l'existence ...

Ce courant qui a élevé le langage jusqu'à son essence musicale et symbolique, débordera la seule poésie jusqu'à concerner le champ artistique tout entier, échouera dans la conception d'un "roman symbolique"  que préconisait Moéras. Les diverses tentatives ne dépasseront pas cet 'impressionnisme psychologique" qui débouchera sur le monologue intérieur d'un Maurice Barrès (Sous l'œil des barbares, 1888; Un homme libre, 1889; le Jardin de Bérénice, 1891) : le lecteur y suit effectivement "une aventure intérieure dans un décor plus suggéré que décrit", mais le propos reste barrésien. Il est d'usage de considérer "Sixtine" (1890) de Remy de Gourmont comme la forme la plus achevée du roman symboliste.

 

Jean Moréas - Manifeste du symbolisme (Le Figaro, 18 septembre 1886)

C'est le Manifeste qui formule traditionnellement les principes du mouvement symboliste. Le poète Jean Moréas (1856-1910), dont l'origine grecque s'exprimera dans ses fameuses "Stances" (1899) qui seront en quelque sorte un retour à l'ordre lumineux de la beauté méditerranéenne, souligne principalement, en 1866, les rapports du symbolisme et de l'idéalisme. Que le monde visible ne soit qu'un reflet du monde spirituel, que le poète ne soit qu'un déchiffreur de signes, ne constituent pas une réelle nouveauté, mais le manifeste vaut pour son désir d'un art nouveau. Et de fait, nombre de symbolistes ne produiront guère de chefs d'oeuvre, un Robert de Montesquiou (1855-1921), un René Ghil (1862-1925), ou un Gustave Kahn (1859-1936) ne sont alors habités que par le sentiment d'appartenir à une élite d'initiés... 

"Comme tous les arts, la littérature évolue : évolution cyclique avec des retours strictement déterminés et qui se compliquent des diverses modifications apportées par la marche du temps et les bouleversements des milieux. Il serait superflu de faire observer que chaque nouvelle phase évolutive de l'art correspond exactement à la décrépitude sénile, à l'inéluctable fin de l'école immédiatement antérieure. Deux exemples suffiront : Ronsard triomphe de l'impuissance des derniers imitateurs de Marot, le romantisme éploie ses oriflammes sur les décombres classiques mal gardés par Casimir Delavigne et Étienne de Jouy. C'est que toute manifestation d'art arrive fatalement à s'appauvrir, à s'épuiser ; alors, de copie en copie, d'imitation en imitation, ce qui fut plein de sève et de fraîcheur se dessèche et se recroqueville ; ce qui fut le neuf et le spontané devient le poncif et le lieu commun.  

    Ainsi le romantisme, après avoir sonné tous les tumultueux tocsins de la révolte, après avoir eu ses jours de gloire et de bataille, perdit de sa force et de sa grâce, abdiqua ses audaces héroïques, se fit rangé, sceptique et plein de bon sens ; dans l'honorable et mesquine tentative des Parnassiens, il espéra de fallacieux renouveaux, puis finalement, tel un monarque tombé en enfance, il se laissa déposer par le naturalisme auquel on ne peut accorder sérieusement qu'une valeur de protestation, légitime mais mal avisée, contre les fadeurs de quelques romanciers alors à la mode.  

    Une nouvelle manifestation d'art était donc attendue, nécessaire, inévitable. Cette manifestation, couvée depuis longtemps, vient d'éclore. Et toutes les anodines facéties des joyeux de la presse, toutes les inquiétudes des critiques graves, toute la mauvaise humeur du public surpris dans ses nonchalances moutonnières ne font qu'affirmer chaque jour davantage la vitalité de l'évolution actuelle dans les lettres françaises, cette évolution que des juges pressés notèrent, par une incroyable antinomie, de décadence. Remarquez pourtant que les littératures décadentes se révèlent essentiellement coriaces, filandreuses, timorées et serviles : toutes les tragédies de Voltaire, par exemple, sont marquées de ces tavelures de décadence. Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la nouvelle école ? L'abus de la pompe, l'étrangeté de la métaphore, un vocabulaire neuf ou les harmonies se combinent avec les couleurs et les lignes : caractéristiques de toute renaissance.  

    Nous avons déjà proposé la dénomination de symbolisme comme la seule capable de désigner raisonnablement la tendance actuelle de l'esprit créateur en art. Cette dénomination peut être maintenue...."


Remy de Gourmont (1858-1915)

Figure majeure et méconnue du symbolisme littéraire, Remy de Gourmont est l'un des piliers, en 1890, du Mercure de France. Auteur en 1891 d'un pamphlet anti-revanchard, le Joujou patriotique, il perd son emploi de fonctionnaire et se voit désormais interdit de grande presse. Les ouvrages de sa période symboliste, illustrant les genres les plus variées, présentent un mélange complexe d'idéalisme, de scepticisme, assorti du goût du mot rare et des tournures elliptiques et abstraites : "Sixtine, roman de la vie cérébrale", en 1890 ; de la poésie, avec les Litanies de la rose (1892), les Fleurs de jadis (1893), les Hiéroglyphes (1894) ; du théâtre, avec Lilith (1892), Théodat (1893), l'Histoire tragique de la princesse Phénissa (1894) ; des contes et des poèmes en prose avec le Fantôme (1893), le Château singulier (1894), Proses moroses (1894); enfin un art du contre-pied des pensées admises qu'il théorise dans la Culture des idées (1900) et les Promenades philosophiques (1905). Une maladie pénible, un lupus tuberculeux, le défigure et le contraint précocement à vivre à l'écart de la scène sociale.

 

Sixtine, roman de la vie cérébrale - L'heure charnelle

"Sitôt dans la rue, Hubert vit briller dans l’ombre, regards ardents d’un invisible spectre, deux yeux terribles, incitateurs et impérieux. Il les reconnut et une oppression l’écrasa ; c’était les deux yeux de la Luxure.

« Pour les femmes, le fantôme rôdeur a nom Péché c’est un mâle ; pour les hommes, c’est la femelle Luxure. Ah ! oui, je la reconnais. C’est une compagne d’enfance. Elle est ingénieuse : jadis elle raclait des ballades à la lune sur mes nerfs adolescents. Aujourd’hui, elle tambourine sur ma nuque la ronde des Lupanars. Elle veut d’un seul coup prostituer l’amant et l’amour : j’irai aux vils chatouillements et celle que j’aime sera l’opératrice. »

Il se rendait compte : un voluptueux rêve amené aux premier temps pubères, par la contemplation des yeux de la madone ; depuis cette saison, l’association avait été constante et très souvent inexorable : il fallait obéir ou souffrir d’absolues insomnies endolories encore par la spéciale excitation du lit, ou courir noctambule vers une fuyante proie : dans ce dernier cas les engageantes paroles des coins de rue faisaient peu à peu fondre le désir au feu lent du dégoût. Mais quelle terrible nuit, quand les jambes détendues ployaient, quand la honte de l’obscène vagabondage écrasait l’échine d’une pleine dossée d’horreur !

Pourtant il ne voulait pas, comme un bourgeois obsédé, comme un compagnon, les jours de paie aller frappera la porte grillagée d’une basse maison, traîner son idéalisme sur les divans spermeux et mettre sa chair aux enchères des moins saumâtres peaux ! Il hésita entre un assez propre harem, voisin, et des semblants de calmante intrigue : il ne détestait pas un choix mutuel d’apparence libre, l’excuse d’un désir précisé vers celle-ci plutôt que celle-là, des préliminaires publics et lavés de toute vergogne par la complicité du milieu, Bullier, par exemple, ou les Folies-Bergères. En prenant une rapide décision et une voiture, il pouvait arriver avant la fermeture en l’un de ces marchés d’esclaves. À la réflexion, Bullier fut écarté : les locatis de celle reprise faisaient relâche. Quant à l’autre exhibition, elle était bien lointaine. Indécis, il se calmait. Un moment, il eut l’espoir d’en être quille à bon compte, mais les yeux ressurgirent, les implacables yeux, obscènes étoiles qui ne devaient s’arrêter et s’évanouir que sur la maison d’élection.

C’était dans une petite rue du marché Saint-Sulpice. Une femme demeurait là, dont les prunelles, adéquates à ses rêves primordiaux, jadis l’avaient séduit, jadis, vers sa vingtième année, alors que nul dégoût raisonné n’enfrène les sens. Ses charnelles obsédances venaient chaque fois converger en cet agréable souvenir et avec un entêtement animal, il croyait, chaque fois, retrouver la même femme et les mêmes jouissances. Comme elle ne cédait pas au premier quémandeur, ayant la coquetterie d’une certaine propreté amoureuse, on la surprenait souvent seule ou capable sous le prétexte d’un protecteur jaloux, de mettre à la porte l’hôte du soir si le nouveau venu lui plaisait davantage.

« Ainsi, se disait Entragues, voilà donc l’aboutissement ! Les femmes honnêtes savent fort bien à quelles promiscuités les exposent leurs refus : elles devraient au moins céder par dignité. On devrait leur apprendre cela : ce serait un des utiles chapitres du cours d’amour, que de vieilles séculières professeraient si bien et avec tant de joie ! Mais si elles cédaient, adieu le plaisir des duels de vanité. »

Sans se douter de l’inutilité et du mal à propos de ses réflexions, — il suivait l’étoile.

« Voyons, que va-t-il se passer ? Oh ! je le sais d’avance. N’importe, j’y vais ! »

Il frappa d’un certain doigté.

« Dire que je me souviens de cela. Il y a pourtant longtemps que je suis venu. Depuis des années, ces soudaines et irrémissibles tortures m’avaient été épargnées. Des années ! Elle va être changée, vieillie, laidie. Tant mieux, ce sera la douche nécessaire et peut-être que dans une demi-heure, je rirai de moi au lieu d’en pleurer. Serait-elle absente, ou endormie ou occupée ? Occupée ! J’ai envie, comme un collégien, de fuir avant qu’on ne m’ouvre. Une, deux… je m’en vais. »

Non, il frappa une seconde fois.

— À qui ?

—…

— Toi !

« Elle me tutoie, c’est effarouchant. »

—…

— Toujours pour toi !

« Encore ! Enfin je lui plais. C’est moins vil que l’indifférence. »

Maintenant, il entendait des chuchotements qui lui venaient coupés par un va-et-vient de portes. Il eut la sensation de conversations de nonnes perçues à travers une cloison de bois plein. Ce mauvais lieu avait des mystères de couvent ; l’approche des femmes, et leurs remuements donnent toujours à l’homme de pareilles impressions, quelque divers que soient les milieux. Elle parlementait : enfin le verrou sonna, la clef tourna : nouvelle attente, bien plus courte, dans une antichambre noire : bruit d’une seconde porte extérieure, des pas descendent l’escalier : il est parti.

Elle était habillée, son chapeau sur la tête, gantée.

« Au moins elle ne sort pas récemment de bras quelconques. »

Elle n’avait pas vieilli : c’était un plein été chaudement épanoui et que n’avaient pas fané les souffles des « minutes heureuses » et mutuelles. Des femmes résistent à tout ; ni les veilles, ni les jeunes, ni les contacts multipliés ne les atteignent et bien, au contraire, il leur faut, pour fleurir, l’arrosoir incessant du jardinier. En petites exclamations et menus propos assez déréglés, elle formulait de la joie ; Entragues songea qu’autant valait cueillir l’heure présente et il s’efforça vers un aimable libertinage. Elle le trouvait beau et fait pour tous les baisers ; il laissait dire, plutôt content de donner cette impression et conscient de faire passer à cette fille qui prévalait ses pareilles, un moment de plaisir sincère.

« Ces créatures, après tout, pensait-il, ne sont pas plus répulsives que les adultères ; il leur manque c’est vrai l’auréole du mensonge, mais elles ne sont ni plus ni moins partageuses : avoir à la fois deux hommes, ou en avoir dix, où est la différence ? Passé un, le vice commence et s’il faut mépriser les unes, le même mépris est de droit pour les autres. Sans doute, transgressant une plus stricte loi et un serment spécial, les adultères devraient s’amuser plus infernalement : le piment de l’enfer craque sous leurs dents et poivre leurs baisers d’un feu anticipé, si elles ont eu la grâce d’une éducation chrétienne, mais combien sont capables d’une si cuisante jouissance, de savourer au moment de l’amour l’inéluctable damnation conquise pour le plaisir de celui qu’elles aiment ? Il faut leur reconnaître encore une possible supériorité : c’est quand il y a des enfants : la progéniture des filles n’a pas de père : la progéniture adultère en a deux, prévoyante assurance contre l’orphanité. »

Pendant cela, Valentine apportait de vagues gâteaux et une bouteille de ce vin aumalien, qui donne au peuple l’illusion d’un régal princier. Puis elles s’anonchalit aux genoux d’Entragues, les yeux pleins de blandices, de promesses et d’attirances. Elle le regardait tremper ses lèvres dans le verre, voulut boire après lui, semblait ivre de désir, livrée à un quart d’heure de plein amour, se consolant en un soir, avec ce pèlerin inattendu, de plusieurs mois, de plusieurs années, peut-être, de plaisirs prévus et sans sursis, donnés sans plaisir.

Une blasphématoire comparaison l’eût fait prendre pour une Madeleine soudain partie en adoration, l’âme nouvellement livrée à un Dieu révélé, charmante d’intérieures et inutiles supplications, si persuadée d’aimer au-dessus d’elle, qu’un geste d’acquiescement la renverserait de joie. Ce bien surprenant spectacle charmait Entragues, mais il y sentait sa faute aggravée de tout l’agrément préventif dont se dorlote la chair. Ce n’était plus l’unique secousse nécessaire au rétablissement de la circulation nerveuse, mais un plaisir complexe et trop prolongé pour être excusable.

Elle lui baisa joliment la main, les derniers remords s’envolèrent, les deux balanciers battirent isochrones. Ils disaient des riens et lui, cherchant ces amusettes qui plaisent à ces femmes, la faisait rire : elle semblait, par moments, étonnée de sa jouissance, comme si l’air froid d’autour d’elle se fût soudain et magiquement évaporé en d’effervescents parfums. Entragues, tout lus et ravagé, oui, lui semblait beau : blond de cheveux, avec une plus fine cendrure aux tempes, la barbe brunissante aux joues, terminée en deux longues pointes comme en de vieux portraits vénitiens ; le front haut, la peau très pâle avec, dans l’animation, de la roseur, le nez sans courbures, la bouche lourde, les cils et les sourcils presque noirs surlignant des yeux dorés comme tels yeux félins, mais doux. D’une ordinaire taille et de muscles raisonnables, il portait la tête droite, semblant regarder d’invisibles féeries, le regard divergent et fixe, comme l’Inconscience.

Valentine surtout guettait les lèvres, il s’en aperçut et les donna non sans mordre les piments mûrs qui offraient leurs sincères rougeurs. Elle n’était ni teinte, ni peinte et des pieds à la tête d’une vérifiable véracité : elle le prouva en commençant à se dénuder. D’ailleurs, elle si froide en ses communes rencontres, n’y tenait plus et sa connaissance de l’homme lui suggérait que la vue de sa belle peau de brune, ferme et chagrinée, inciterait le toucher et le toucher, le reste. C’était à supposer, car si d’aucuns aiment à conquérir le terrain pied à pied sur les cordons et les agrafes, celui-ci (c’était faux) paraissait doué du calme qui attend l’occasion et ne se soucie point des commencements. Quant aux délicatesses, elle en avait perdu l’usage et cette phase d’amour ne lui fit pas retrouver les trésors perdus.

Nue, elle se dressa, se faisant voir avec orgueil : sa dignité était là, dans la solidité des lignes, la fermeté des seins marbrins, la bonne tenue des hanches et des autres courbes.

Entragues la considérait avec plaisir, mais sans guère de trouble, car le nu, surtout, en une chambre de fille, n’est pas spécialement sensuel ; c’est un si naturel état, si simple, si exempt de provocation, si peu suggestif par son absence de mystère, qu’un bas de jambe entrevu dans la rue, un corsage adroitement habillé, un frôlis de jupes, une main dégantée, un sourire derrière un éventail, telle mine, tel geste, tel regard, même en toute chasteté d’intention, sont bien plus excitants. Remarque assez banale, mais Entragues, excusable de s’y arrêter comme à une impression directement ressentie, cherchait encore à en démêler la cause.

Devant cette fort agréable femme qui se pétrissait elle-même, en attendant, il éprouvait ceci : un grand découragement : « Cette beauté qui me plaît, que je désire et qui est à moi, je ne l’aurai pas. Je la prendrai dans mes bras, je la serrerai contre ma chair, je pénétrerai en elle autant que la nature l’a permis, et je ne l’aurai pas. Quand je la baiserais d’autant de baisers que le mensonge a de langues, quand je la mordrais, quand je la déchirerais, quand je la mangerais, quand je boirais tout son sang en un sacrifice humain, je ne l’aurais pas encore. Et toutes les sortes de possessions dont je puis rêver sont vaines ; quand je pourrais comme un flot, en une complète circonvolution, l’imprégner de ma vie par tous les points de son corps à la fois, je ne l’aurais pas encore. L’endosmose d’amour est irré elle et la tromperie du désir, seule, me fait croire à son possible accomplissement. Je sais que c’est un mensonge, je sais la déception qui m’attend : je serai puni par un effroyable désappointement d’avoir cherché l’oubli de moi-même en dehors de moi-même, d’avoir trahi l’idéalité, et pourtant il le fallait puisque les sens sont impératifs et que je n’ai pas, mérité le surnaturel don de la grâce. »

Les contacts opérèrent ainsi qu’il est écrit dans la chair de l’homme, mais Entragues eut une désillusion plus prompte qu’il n’aurait souhaité.

L’adorable séductrice ployait sous les baisers ; le songe charnel soufflait aux amants l’inconscience du bien et du mal, ils allaient, anxieux et la tête perdue, prêts à mettre le pied sur la barque qui vogue vers l’île des Délices, cherchant comment devait s’orienter la voile et s’incliner le gouvernail : Entragues, soudain, se dressa, pâle : spectrale entre les rideaux de la fenêtre, terrible en sa robe rouge Sixtine venait de surgir.

« Ah ! songeait-il vaguement, épouvanté, mais rendu à lui-même, ceci est de la réalité. Les illusions sont fauchées, le foin est rentré, le pré est nu. Cela devait arriver : les images que l’on évoque volontairement et de propos délibéré finissent par acquérir de mauvaises habitudes et par s’évoquer toutes seules : celle-ci prend mal son temps ; elle doit assister à un spectacle désagréable. Tant pis pour elle, je ne l’ai pas conviée. »

Valentine inquiète, s’informait : « Un soudain malaise ? Quel dommage ! » 

Il fallut fermer les rideaux du lit, éteindre la lumière. Sixtine leur fit la grâce de ne point bouger et de répudier le stratagème de la phosphorescence. Les bougies, au bout d’un temps rallumées, n’éclairèrent plus pour Entragues qu’une chambre vide ; Sixtine était partie. Mais partis aussi les désirs et tout l’agrément inavoué d’une jolie nuit de débauche.

Il n’osa pas s’en aller, craignant une solitude peuplée contre son gré ; fatiguer la bête, c’est fatiguer l’intelligence : il s’exténua, comme on se laudanise..."  


C'est dans "Jadis et Naguère" que figure "l'Art poétique" (écrit en 1874), qui fit de Verlaine le chef de file des symbolistes et qui expose, en vers, les principes de la poétique "verlainienne" : "l'Art poétique" prône l'usage des vers courts et des vers impairs, jugés plus musicaux et plus légers. Paul Verlaine, à la différence d'un Rimbaud ou d'un Lautréamont, n'a jamais aspiré à quelque révolte et le paradoxe habite cette oeuvre poétique qui marque définitivement la littérature française : il joue avec les rythmes et les mètres, met en musique des images d'une simplicité sidérante, et par ailleurs semble choisir d'emblée un certain repli sur une vie de brume et de rêve ("Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant…", dominée par l'image d'une mère qui l'assistera constamment et le sauvera parfois de ses pires accès de violence. Nombre de ses poèmes évoquent la quête d'une intimité triste et tranquille et la poésie lui offre, contre les tumultes du monde, le refuge d'une musicalité qui calme son angoisse. Son existence, elle, bascule inexorablement dans une déchéance absolue : durant les dix dernières années de sa vie, il séjournera pratiquement quatre ans dans les hôpitaux parisiens..

 

Paul Verlaine (1844-1896)

Verlaine naquit à Metz, son père, capitaine-adjudant major au 2e régiment du génie, étant alors en garnison dans cette ville. Sa famille paternelle était originaire du Luxembourg belge ; sa mère, Élisa Dehée (1809-1886), était née à Fampoux, près d'Arras. Après des séjours à Montpellier, à Sète et à Nîmes, les Verlaine revinrent à Metz au début de 1849. En 1851, le capitaine Verlaine démissionna, et les Verlaine vinrent habiter aux Batignolles. Il est reçu au baccalauréat en 1862. Très tôt, il prend l'habitude de boire. En 1864, il travaille quelques mois dans une compagnie d'assurances, puis est nommé expéditionnaire dans les bureaux de la Ville de Paris. En 1868, Verlaine paraît aux soirées chez Nina de Villard et y rencontre les frères Cros, F. Coppée, A. France, A. Villiers de L'Isle-Adam. Au mois d'août, à Bruxelles, il va rendre visite à Victor Hugo ; celui-ci récite au jeune poète, ébloui, des vers des Poèmes saturniens.   

 

En 1869, Verlaine tombe amoureux de Mathilde Mauté, jeune bourgeoise de seize ans éprise de poésie. Ils se fiancent. Verlaine lui adresse des poèmes pleins de l'espoir d'une douce vie tranquille, sorte de havre de paix dont la femme aimée serait la promesse. Ils sont édités l'année suivante sous le titre la "Bonne Chanson". Le mariage de Verlaine et de Mathilde est célébré en 1870. Leur bonheur est de courte durée. Verlaine s'engage brièvement dans l'action communarde, ce qui lui vaudra de perdre son travail à la mairie de Paris.

Puis, en 1871, il reçoit une lettre d'un jeune inconnu qui admire sa poésie et qui, lui envoyant un aperçu de la sienne, lui demande de le faire venir à Paris: c'est Rimbaud. Au cours de l'été 1872, Verlaine abandonne sa femme et s'enfuit avec Rimbaud. Leur périple les mène en Angleterre et en Belgique, dont il chantera les lumières froides et fades dans "Romances sans paroles" (1874). Ces textes, dont les touches brèves et les phrases nominales rappellent la peinture d'un Manet, visent avant tout à la musicalité. L'aventure est de courte durée. Lors d'une scène, Verlaine tire sur Rimbaud, qu'il blesse légèrement. Le jeune homme prend peur et porte plainte. Verlaine est condamné à deux ans de prison.

 

Privé de sa liberté, soumis à des travaux répétitifs, Verlaine découvre pourtant dans cet enfermement une sorte de sécurité. Il a échoué dans sa recherche d'un bonheur bourgeois, dans celle d'une passion sulfureuse; il se convertit et tourne vers la Vierge sa quête d'un Autre sur qui se reposer. Le recueil "Sagesse" (1880) témoigne de cette ferveur nouvelle, dans une forme tantôt classique tantôt encore très musicale.

De septembre 1876 à septembre 1877, il enseignera au collège Saint-Aloysius, à Bournemouth, où il aura de graves problèmes de discipline. À partir d'octobre, il est professeur à l'institution Notre-Dame, à Rethel, où il enseigne le français, l'anglais et l'histoire, à raison de trente heures de cours par semaine ; là, il se prend d'une amitié passionnée pour son élève Lucien Létinois : mais en 1883, Lucien meurt à l'hôpital de la Pitié, d'une fièvre typhoïde. Longtemps soutenu par la présence et l'aide matérielle de sa mère, malgré ses efforts pour reprendre en main sa vie, Verlaine retombe dans ses travers. En 1886, il a une liaison avec une prostituée, Marie Gambier.Désormais, malade, démuni, il mène à Paris une vie pénible, marquée par la déchéance, même s'il continue de publier et de fréquenter les artistes de son temps. Ironie du sort, durant ces quelques années qui lui reste à vivre, Verlaine va publier une masse de vers grossiers et empreints d'une lourde sensualité, alors que sa renommée de poète s'impose enfin.

 

1866 – Poèmes saturniens 

Les Poèmes saturniens témoignent de l'influence de la poésie parnassienne sur Verlaine; certains fragments en ont d'ailleurs été publiés d'abord dans le Parnasse contemporain. Mais Verlaine y fait déjà preuve d'une recherche formelle et musicale toute personnelle, alliant à des vers au nombre de syllabes impair une versification moins riche, plus libre, que celle pratiquée alors.

 

CHANSON D'AUTOMNE

 Les sanglots longs

Des violons

De l'automne

Blessent mon coeur

D'une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l'heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure ;

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte.

 

MON REVE FAMILIER

 

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,

Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur transparent

Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,

Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.

Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore

Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,

Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a

L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

 


1869 – Les Fêtes galantes 

Les Fêtes galantes parurent en 1869. Verlaine y mariait la tradition de libertinage du XVIIIe siècle, connue à travers les Goncourt, à la poésie et aux grâces de Watteau. Il suivait donc une tradition plus littéraire que picturale. Il baigne les personnages de la comédie italienne et les belles "écouteuses" dans cette clarté lunaire qui est l'atmosphère propre de sa poésie. Un pessimisme latent écrase et domine le rêve, extériorisant une inquiétude profonde. Le recueil se termine par la confrontation désolée des deux fantômes de Colloque sentimental : "Tels ils marchaient dans les avoines folles Et la nuit seule entendit leurs paroles..." 

 

À LA PROMENADE

Le ciel si pâle et les arbres si grêles

Semblent sourire à nos costumes clairs

Qui vont flottant légers avec des airs

De nonchalance et des mouvements d'ailes.

Et le vent doux ride l'humble bassin,

Et la lueur du soleil qu'atténue

L'ombre des bas tilleuls de l'avenue

Nous parvient bleue et mourante à dessein.

Trompeurs exquis et coquettes charmantes,

Coeurs tendres mais affranchis du serment,

Nous devisons délicieusement,

Et les amants lutinent les amantes

De qui la main imperceptible sait

Parfois donner un soufflet qu'on échange

Contre un baiser sur l'extrême phalange

Du petit doigt, et comme la chose est

Immensément excessive et farouche,

On est puni par un regard très sec,

Lequel contraste, au demeurant, avec

La moue assez clémente de la bouche.

 

COLLOQUE SENTIMENTAL

 

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,

Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres ont évoqué le passé.

- Te souvient-il de notre extase ancienne ?

- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

- Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom ?

Toujours vois-tu mon âme en rêve ? - Non.

- Ah ! les beaux jours de bonheur indicible

Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !

- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,

Et la nuit seule entendit leurs paroles.


1870 – La Bonne Chanson 

La Bonne Chanson a été publié en juin 1870, soit deux mois après le mariage de Paul Verlaine avec Mathilde Mauté. C'est la chronique romancée d'un amour qui finira, on le sait, par sombrer dans la méchanceté et la mesquinerie. Les poèmes de La Bonne Chanson - Verlaine les jugeait d'ailleurs ainsi - se caractérisent par leur simplicité. La première lectrice de ces pièces n'avait que seize ans. Ainsi le style du recueil est bien moins recherché que celui des Poèmes saturniens ou des Fêtes galantes et la forme poétique frôle parfois ici la banalité. 

 

 Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs,

Les platanes déchus s’effeuillant dans l’air noir,

L’omnibus, ouragan de ferraille et de boues,

Qui grince, mal assis entre ses quatre roues,

Et roule ses yeux verts et rouges lentement,

Les ouvriers allant au club, tout en fumant

Leur brûle-gueule au nez des agents de police,

Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,

Bitume défoncé, ruisseaux comblant l’égout,

Voilà ma route — avec le paradis au bout.

 

Le paysage dans le cadre des portières

Court furieusement, et des plaines entières

Avec de l’eau, des blés, des arbres et du ciel

Vont s’engouffrant parmi le tourbillon cruel

Où tombent les poteaux minces du télégraphe

Dont les fils ont l’allure étrange d’un paraphe.

Une odeur de charbon qui brûle et d’eau qui bout,

Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout

Desquelles hurleraient mille géants qu’on fouette ;

Et tout à coup des cris prolongés de chouette. —

— Que me fait tout cela, puisque j’ai dans les yeux

La blanche vision qui fait mon cœur joyeux,

Puisque la douce voix pour moi murmure encore,

Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore

Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,

Au rythme du wagon brutal, suavement.


1874 – Romances sans paroles 

Dans les Romances sans paroles (1874), c'est bien l'expérience vécue des années 1871-1873 qui se reflète dans ces poèmes. Les "Ariettes oubliées" représentent l'extrême tentative de Verlaine pour parvenir à une "poésie objective".  

 

Il pleure dans mon coeur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon coeur ?

O bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

Pour un coeur qui s'ennuie

O le chant de la pluie !

Il pleure sans raison

Dans ce coeur qui s'écoeure.

Quoi ! nulle trahison ?...

Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon coeur a tant de peine !

 

Le piano que baise une main frêle

Luit dans le soir rose et gris vaguement,

Tandis qu'un très léger bruit d'aile

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant

Rôde discret, épeuré quasiment,

Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.

Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain

Qui lentement dorlote mon pauvre être ?

Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin ?

Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain

Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre

Ouverte un peu sur le petit jardin ?

 

O triste, triste était mon âme

A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé

Bien que mon coeur s'en soit allé,

Bien que mon coeur, bien que mon âme

Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé,

Bien que mon coeur s'en soit allé.

Et mon coeur, mon coeur trop sensible

Dit à mon âme : Est-il possible,

Est-il possible, - le fût-il, -

Ce fier exil, ce triste exil ?

Mon âme dit à mon coeur : Sais-je

Moi-même que nous veut ce piège

D'être présents bien qu'exilés,

Encore que loin en allés ?

 

Elle voulut aller sur les bords de la mer,

Et comme un vent bénin soufflait une embellie,

Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,

Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,

Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or,

Si bien que nous suivions son pas plus calme encor

Que le déroulement des vagues, à délice !

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement

Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.

Parfois de grands varechs filaient en longues branches,

Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète

De ne nous croire pas pleinement rassurés,

Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés,

Elle reprit sa route et portait haut la tête.


1881 – Sagesse 

Composé entre 1873 et 1880, le recueil est marqué, pour une part,  par le séjour de Verlaine à la prison de Bruxelles ("Le ciel est par-dessus le toit... "), puis à celle de Mons. C'est de cette époque que date le retour de Verlaine à la foi catholique. Cependant, bien plus qu'un livre religieux, "Sagesse" exprime la difficulté de Verlaine de s'extraire de ses vices ("Les faux beaux jours"...), la soif de pardon ("Les chères mains"...). L'œuvre fut poursuivie à Stickney, à Arras ; certaines pièces doivent même dater de Rethel et de Coulommes, donc d'une période où le poète était retourné à ses habitudes d'intempérance et de débauche. Il n'est donc pas surprenant que le volume manque d'unité. "Sagesse" a longtemps été considéré comme le chef-d'œuvre de Verlaine.

 

Les chères mains qui furent miennes,

Toutes petites, toutes belles,

Après ces méprises mortelles

Et toutes ces choses païennes,

Après les rades et les grèves,

Et les pays et les provinces,

Royales mieux qu'au temps des princes,

Les chères mains m'ouvrent les rêves.

Mains en songe, mains sur mon âme,

Sais-je, moi, ce que vous daignâtes,

Parmi ces rumeurs scélérates,

Dire à cette âme qui se pâme ?

Ment-elle, ma vision chaste

D'affinité spirituelle,

De complicité maternelle,

D'affection étroite et vaste ?

Remords si chers, peine très bonne,

Rêves bénits, mains consacrées,

O ces mains, ces mains vénérées,

Faites le geste qui pardonne !

 

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre, par-dessus le toit,

Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,

Doucement tinte.

Un oiseau sur l'arbre qu'on voit

Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là

Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur-là

Vient de la ville.

Qu'as-tu fait, à toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

 

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme,

Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.

Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ :

Une tentation des pires. Fuis l'infâme.

Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme,

Battant toute vendange aux collines, couchant

Toute moisson de la vallée, et ravageant

Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame.

O pâlis, et va-t'en, lente et joignant les mains.

Si ces hier allaient manger nos beaux demains ?

Si la vieille folie était encore en route ?

Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer ?

Un assaut furieux, le suprême sans doute !

O va prier contre l'orage, va prier.

 

Je ne sais pourquoi

Mon esprit amer

D'une aile inquiète et folle vole sur la mer.

Tout ce qui m'est cher,

D'une île d'effroi

Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi ? Pourquoi ?

Mouette à l'essor mélancolique,

Elle suit la vague, ma pensée,

A tous les vents du ciel balancée

Et biaisant quand la marée oblique,

Mouette à l'essor mélancolique.

Ivre de soleil

Et de liberté,

Un instinct la guide à travers cette immensité.

La brise d'été

Sur le flot vermeil

Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.


1883 – Les Poètes maudits, essai 

Verlaine est un médiocre prosateur, à l'exception de ce recueil où il s'est astreint à quelque rigueur d'expression. Ses œuvres en prose comprennent : le "Voyage en France par un Français" (vers 1880) ; "Nos Ardennes" (article du Courrier des Ardennes, 1882-1883) ; les "Poètes maudits" (1re série, 1884 ; 2e série, 1888), où Verlaine s'est peint lui-même sous l'anagramme de « Pauvre Lélian » : sont ainsi présentés Tristan Corbière, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé, Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de l'Isle-Adam ; les "Hommes d'aujourd'hui" (1885-1893) ; "Louise Leclercq", "Pierre Duchatel", et les "Mémoires d'un veuf" (1886) ; "Histoires comme ça" (1888-1890) ; "Gosses" (1889-1891) ; Mes hôpitaux et Souvenirs (1891) ; Mes prisons et Quinze Jours en Hollande (1893). Ces pages offrent un intérêt plus documentaire que littéraire. 

 

1884 – Jadis et Naguère  

Ce recueil est composé d'œuvres écrites, pour la plupart, bien avant 1884, quelques-unes même ayant été créées vers 1870. Ce livre rappelle donc parfois la veine des Fêtes galantes, mais aussi l'aventure vécue avec Rimbaud. C'est aussi dans ce recueil qu'a été repris le poème de 1874, "Art poétique", où Verlaine exprime le plus explicitement ce qui fait la beauté de son écriture. La rétrospective que constitue Jadis et Naguère a été publiée à une époque où Verlaine, renié par les Parnassiens de sa génération, est devenu l'un des hérauts du groupe qu'on appellera les Symbolistes.  

 

L'Art poétique

 

De la musique avant toute chose,

Et pour cela préfère l’Impair

Plus vague et plus soluble dans l’air,

Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

 

Il faut aussi que tu n’ailles point

Choisir tes mots sans quelque méprise :

Rien de plus cher que la chanson grise

Où l’Indécis au Précis se joint.

 

C’est des beaux yeux derrière des voiles,

C’est le grand jour tremblant de midi,

C’est, par un ciel d’automne attiédi,

Le bleu fouillis des claires étoiles !

 

Car nous voulons la Nuance encor,

Pas la Couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiance

Le rêve au rêve et la flûte au cor !

 

Fuis du plus loin la Pointe assassine,

L’Esprit cruel et le Rire impur,

Qui font pleurer les yeux de l’Azur,

Et tout cet ail de basse cuisine !

 

 

 

 

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !

Tu feras bien, en train d’énergie,

De rendre un peu la Rime assagie.

Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

 

Ô qui dira les torts de la Rime ?

Quel enfant sourd ou quel nègre fou

Nous a forgé ce bijou d’un sou

Qui sonne creux et faux sous la lime ?

 

De la musique encore et toujours !

Que ton vers soit la chose envolée

Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée

Vers d’autres cieux à d’autres amours.

 

Que ton vers soit la bonne aventure

Éparse au vent crispé du matin

Qui va fleurant la menthe et le thym…

 

Et tout le reste est littérature.


1888 – Amours 

À l'origine, ce recueil devait compléter "Sagesse", en équilibrant le thème de la foi par celui de la charité chrétienne. Mais, peu à peu, d'autres poèmes sont venus grossir le livre, l'éloignant de plus en plus de son plan d'origine.  C'est surtout les vingt-quatre poèmes consacrés à la mémoire de Lucien Lutinois, jeune paysan que Verlaine connut alors qu'il était professeur et avec qui il habita pendant de nombreuses années, qui donnent une couleur particulière à "Amours". Il est vrai que certains poèmes, comme celui où Verlaine absout Lucien Létinois d'avoir péché avec une jeune Anglaise, sont involontairement loufoques, mais d'autres, tels "J'ai la fureur d'aimer" ou "L'affreux Ivry", expriment une douleur authentique. 

Couché dans l’herbe pâle et froide de l’exil,

Sous les ifs et les pins qu’argente le grésil,

Ou bien errant, semblable aux formes que suscite

Le rêve, par l’horreur du paysage scythe,

Tandis qu’autour, pasteurs de troupeaux fabuleux,

S’effarouchent les blancs Barbares aux yeux bleus,

Le poète de l’art d’Aimer, le tendre Ovide

Embrasse l’horizon d’un long regard avide

Et contemple la mer immense tristement.

 

Le cheveu poussé rare et gris que le tourment

Des bises va mêlant sur le front qui se plisse,

L’habit troué livrant la chair au froid, complice,

Sous l’aigreur du sourcil tordu l’œil terne et las,

La barbe épaisse, inculte et presque blanche, hélas

Tous ces témoins qu’il faut d’un deuil expiatoire

Disent une sinistre et lamentable histoire

D’amour excessif, d’âpre envie et de fureur

Et quelque responsabilité d’Empereur.

Ovide morne pense à Rome et puis encore

À Rome que sa gloire illusoire décore.

 

Or, Jésus ! vous m’avez justement obscurci :

Mais n’étant pas Ovide, au moins je suis ceci.

 

Hélas ! je n’étais pas fait pour cette haine

Et pour ce mépris plus forts que moi que j’ai.

Mais pourquoi m’avoir fait cet agneau sans laine

Et pourquoi m’avoir fait ce cœur outragé ?

J’étais né pour plaire à toute âme un peu fière,

Sorte d’homme en rêve et capable du mieux,

Parfois tout sourire et parfois tout prière,

Et toujours des cieux attendris dans les yeux ;

 

Toujours la bonté des caresses sincères,

En dépit de tout et quoi qu’il y parût,

Toujours la pudeur des hontes nécessaires

Dans l’argent brutal et les stupeurs du rut ;

Toujours le pardon, toujours le sacrifice !

J’eus plus d’un des torts, mais j’avais tous les soins.

Votre mère était tendrement ma complice,

Qui voyait mes torts et mes soins, elle, au moins.

 

Elle n’aimait pas que par vous je souffrisse.

Elle est morte et j’ai prié sur son tombeau ;

Mais je doute fort qu’elle approuve et bénisse

La chose actuelle et trouve cela beau.

Et j’ai peur aussi, nous en terre, de croire

Que le pauvre enfant, votre fils et le mien,

Ne vénérera pas trop votre mémoire,

Ô vous sans égard pour le mien et le tien.

 

Je n’étais pas fait pour dire de ces choses,

Moi dont la parole exhalait autrefois

Un épithalame en des apothéoses,

Ce chant du matin où mentait votre voix.

 

J’étais, je suis né pour plaire aux nobles âmes,

Pour les consoler un peu d’un monde impur,

Cimier d’or chanteur et tunique de flammes,

Moi le Chevalier qui saigne sur azur,

 

Moi qui dois mourir d’une mort douce et chaste

Dont le cygne et l’aigle encor seront jaloux,

Dans l’honneur vainqueur malgré ce vous néfaste,

Dans la gloire aussi des Illustres Époux !


1889 - Parallèlement

Au mois d'août 1887, Verlaine écrivait à Charles Morice : "Parallèlement est le déversoir, le dépotoir de tous les mauvais sentiments que je suis capable d'exprimer." Et Verlaine, visant à un succès de scandale, mettait la magie incantatoire au service des pires faiblesses de la chair. "Parallèlement" est une composition née d'une des périodes les plus troubles de l'existence de Verlaine, entre 1885 et 1887 : il est réduit au vagabondage et vit à l'hôpital.  

À mademoiselle ***

 

Rustique beauté

Qu’on a dans les coins,

Tu sens bon les foins,

La chair et l’été.

Tes trente-deux dents

De jeune animal

Ne vont point trop mal

À tes yeux ardents.

Ton corps dépravant

Sous tes habits courts,

— Retroussés et lourds,

Tes seins en avant,

Tes mollets farauds,

Ton buste tentant,

— Gai, comme impudent,

Ton cul ferme et gros,

Nous boutent au sang

Un feu bête et doux

Qui nous rend tout fous,

Croupe, rein et flanc.

Le petit vacher

Tout fier de son cas,

Le maître et ses gas,

Les gas du berger,

Je meurs si je mens,

Je les trouve heureux,

Tous ces culs-terreux,

D’être tes amants.

Limbes

 

L’imagination, reine,

Tient ses ailes étendues,

Mais la robe qu’elle traîne

A des lourdeurs éperdues.

Cependant que la Pensée,

Papillon, s’envole et vole,

Rose et noir clair, élancée

Hors de la tête frivole.

L’Imagination, sise

En son trône, ce fier siège !

Assiste, comme indécise,

À tout ce preste manège,

Et le papillon fait rage,

Monte et descend, plane et vire :

On dirait dans un naufrage

Des culbutes du navire.

La reine pleure de joie

Et de peine encore, à cause

De son cœur qu’un chaud pleur noie,

Et n’entend goutte à la chose.

Psyché Deux pourtant se lasse.

Son vol est la main plus lente

Que cent tours de passe-passe

Ont faite toute tremblante.

Hélas, voici l’agonie !

Qui s’en fût formé l’idée ?

Et tandis que, bon génie

Plein d’une douceur lactée,

La bestiole céleste

S’en vient palpiter à terre,

La Folle-du-Logis reste

Dans sa gloire solitaire !



Rimbaud fut un génie solitaire qui écrivit toute son oeuvre, une centaine de pages, entre quinze et vingt ans, avant une fuite et un silence définitifs. L'écriture fut pour lui une expérience de soi, individuelle, mue par une sourde colère et un extrême désir d'évasion. Il trace des caricatures impitoyables des manies bourgeoises (A la musique), dénonce les horreurs d'un monde injuste (Les Effarés). "Le Bateau ivre" (1871) attira l'attention de Baudelaire et de Verlaine : et Verlaine invitera Rimbaud, engage une liaison qui tourne mal et dont "Une Saison en enfer" (1873) dresse le bilan. Rimbaud semble avoir à cette date consommé tout ce que la vie lui semblait offrir : comme Baudelaire, Rimbaud entend échapper à l'aliénation sociale, et se livrer méthodiquement aux expériences les plus extrêmes, drogue, homosexualité, pour découvrir er exprimer le véritable "Je" enfoui au profond de son être. On considère ainsi que Rimbaud incarne une rupture dans l'histoire de la poésie, formulant le premier l'idée d'une créativité qui naît de la déviance, de l'instinct sauvage, de la désagrégation. A partir des bouleversements et des tourments existentiels, va jaillir "l'alchimie du verbe". La poésie moderne et le surréalisme retiendront cette nouvelle et si vive conception de l'acte poétique. Les "Illuminations", recueil de poèmes en prose, inventent un langage poétique et achèvent son existence de poète. Rimbaud libère une dernière fois tous ses fantasmes dans un univers énigmatique. Puis, passe ses dix dernières années en Abyssinie, à la tête d'une succursale commerciale, et de trafic d'armes ... 

Arthur Rimbaud (1854-1891)

Arthur Rimbaud est né à Charleville et trouve rapidement dans la poésie un refuge à l'autorité inflexible de sa mère : à l'âge de seize ans, il compose ses premiers poèmes et le désir de fugue ne cesse de le talonner :  "Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille, que voulez-vous, je m'entête affreusement à adorer la liberté libre." (lettre à Georges Izambard (2 novembre 1870). En 1871, il fugue une nouvelle fois vers Paris, s'enthousiasme pour les insurgés de la Commune, la désagrégation de l'Empire, et dans la fameuse "Lettre du Voyant" trace les premiers éléments de sa démarche poétique, qu'il inaugure quelques mois plus tard en écrivant "Le Bateau ivre" : c'est par le biais d'un "encrapulement systématique", par "un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens", soit l'expérimentation contrôlée de toutes les techniques hallucinatoires (alcool, drogue…), que le poète peut dissoudre les limites trop étroites de sa personnalité et atteindre la vraie lucidité.

À l'invitation de Paul Verlaine, Rimbaud part pour Paris et s'installe chez lui. Leur relation passionnée durera deux ans, les conduira en Belgique et à Londres, et s'achèvera tragiquement en 1873 : Verlaine tire un coup de revolver sur Rimbaud et le blesse. Durant cette période troublée, Rimbaud compose "Une saison en enfer", sorte d'autobiographie poétique qui s'avère au bout du compte un constat d'échec, échec de l'entreprise projetée dans le "Voyant",  et nécessité de revenir au monde réel, d'accepter la matérialité de la condition humaine.

Cette défaite du langage poétique que Rimbaud semble ressentir avec amertume, n'est pas loin d'être définitivement consommée. Il continue certes d'écrire et compose, jusqu'en 1874-1875, "les Illuminations" : il y renouvelle son langage poétique et crée un nouvel univers d'images parfois empruntées au réel, parfois issues de son imagination hallucinée. Après ce recueil, Rimbaud abandonne définitivement la poésie et part mener une vie d'aventurier : il s'engage dans l'armée hollandaise, déserte à Djakarta, voyage en Europe avec un cirque, fait des expéditions en Éthiopie et en Somalie, ou encore du trafic d'armes en Abyssinie. Mais, souffrant d'une tumeur à la jambe droite, il revient en France en 1891, où il est hospitalisé à Marseille. Il est amputé, cela n'enraye pas la maladie, et il meurt quelques mois plus tard.

 

Alors qu'il est resté pratiquement inconnu de son vivant, Rimbaud a été redécouvert par les symbolistes, puis les surréalistes, qui ont vu en lui un précurseur. Les innombrables analyses que ses poèmes ont suscitées ne sont pas parvenues à percer ni le mystère de cette imagination envoûtante et insondable, ni cet abandon brutal et définitif de la littérature resté sans équivalent.

 

1871 - La Lettre du voyant 

La phrase emblématique est bien connue : "Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences..." Rimbaud semble s'être engagé dans la recherche éperdue d'un monde dans lequel il pourrait habiter et posséder "la vérité dans une âme et dans un corps". Atteindre ce monde, c'est quelque part le métamorphoser, se faire "voyant", et inventer le nouveau langage susceptible de lui donner existence. Il convient donc de "dégager nos sens" des règles de la raison et de l'habitude pour être à même de retrouver "le pur ruissellement de la vie infinie" auquel Rimbaud croyait naïvement accéder dans les toutes premières années de son adolescence. 

 

"Charleville, 15 mai 1871.

J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle;

Voici de la prose sur l'avenir de la poésie 

Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse. - De la Grèce au mouvement romantique, - moyen âge, il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes: Racine est le pur, le fort, le grand. - On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd'hui aussi ignoré que le premier auteur d'Origines. - Après Racine, le jeu moisit. Il a duré mille ans ! Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un jeune France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres: on est chez soi et l'on a le temps. 

On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'oeuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ? 

Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident: j'assiste à l'éclosion de ma pensée: je la regarde, je l'écoute: je lance un coup d'archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs ! En Grèce, ai-je dit, vers et Iyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux: plusieurs se réjouissent à renouveler ces antiquités : - c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau: on agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche, I'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains: auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé ! 

La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoistes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. 

Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé ! "

 

1870-1872 - Poésies, vers nouveaux et chansons 

 

Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

 

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

 

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

 

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

Ma bohème

 

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;

Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

 

Mon unique culotte avait un large trou.

- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

 

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

 


Le bateau ivre

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

 J'étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

 Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,

Je courus ! Et les Péninsules démarrées

N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

 La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots

Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

 Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,

L'eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

 Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

 Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,

Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

 Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

 J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,

Illuminant de longs figements violets,

Pareils à des acteurs de drames très antiques

Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

 J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

La circulation des sèves inouïes,

Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

 J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,

Sans songer que les pieds lumineux des Maries

 

Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

 J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides

 

Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

  

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses

Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !

Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,

Et les lointains vers les gouffres cataractant !

 Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !

Échouages hideux au fond des golfes bruns

Où les serpents géants dévorés des punaises

Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

 J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.

- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

 Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes

Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

 Presque île, ballottant sur mes bords les querelles

Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles

Des noyés descendaient dormir, à reculons !

 Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

 Libre, fumant, monté de brumes violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

 Qui courais, taché de lunules électriques,

Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

 Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,

Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

 J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,

Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

 Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. 

Toute lune est atroce et tout soleil amer :

L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.

Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

 Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

 Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

 


1873 – Une Saison en enfer 

Commencé par Rimbaud à l’époque de sa liaison avec Paul Verlaine et achevé après la séparation des deux hommes, "Une Saison en enfer " est une suite de pièces en prose, parfois incrustées de vers, dans laquelle Rimbaud exprime son désir de rompre avec les désordres du passé, s’efforce aussi de donner à sa décision un certain retentissement : c’est à travers le langage et l’écriture qu’il entend se dépasser lui-même, traçant une voie que voudront explorer plus tard André Breton et les surréalistes. 

Nuit de l’enfer (Une Saison en enfer)

J'AI avalé une fameuse gorgée de poison. - Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé! - Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine! Voyez comme le feu se relève! Je brûle comme il faut. Va, démon!

J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes! C'était des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je?

Les nobles ambitions!

Et c'est encore la vie! - Si la damnation est éternelle! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent! L'enfer ne peut attaquer les païens. - C'est la vie encore! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

 

Tais-toi, mais tais-toi!. . . C'est la honte, le reproche, ici: Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. - Assez!. . . Des erreurs qu'on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. - Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice: j'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection. . . Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche. Pitié! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif, si soif! Ah! l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze. . . le diable est au clocher, à cette heure. Marie! Sainte-Vierge!. . . - Horreur de ma bêtise.

 

1886 – Illuminations 

Chacun des poèmes qui constituent le recueil des "Illuminations" apparaît comme une scène hallucinatoire, un instantané d'extase ou de liberté. Le monde est recréé à chaque poème, avec un thème obsédant, celui du départ.

PHRASES

Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, — en une plage pour deux enfants fidèles, — en une maison musicale pour notre claire sympathie, — je vous trouverai.

Qu’il n’y ait ici-bas qu’un vieillard seul, calme et beau, entouré d’un luxe inouï, — et je suis à vos genoux.

Que j’aie réalisé tous vos souvenirs, — que je sois celle qui sait vous garrotter, — je vous étoufferai.

Quand nous sommes très forts, — qui recule ? très gais, — qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, — que ferait-on de nous ?

Parez-vous, dansez, riez. Je ne pourrai jamais envoyer l’Amour par la fenêtre.

Ma camarade, mendiante, enfant monstre ! comme ça t’est égal, ces malheureuses et ces manœuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec ta voix impossible, ta voix ! unique flatteur de ce vil désespoir.

Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l’air ; — une odeur de bois suant dans l’âtre, — les fleurs rouies, — le saccage des promenades, — la bruine des canaux par les champs, — pourquoi pas déjà les joujoux et l’encens ?

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.

Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?

Pendant que les fonds publics s’écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

Avivant un agréable goût d’encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée. — Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l’ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines ! 

AUBE

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. À la grand’ville, elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et, courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil, il était midi.

 

 

DÉPART

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions !

 

Départ dans l’affection et le bruit neufs !

 

 



L'intention de Mallarmé est de faire de la poésie un instrument de connaissance. Mais cette démarche est vouée par essence à n'être qu'individuelle. Mallarmé a exercé un fort ascendant sur les artistes de son temps, recevant chez lui, tous les mardi, des "disciples" qui semblent n'avoir pas tous réellement compris les intentions du Maître. Pour Mallarmé, professeur d'anglais de son état, le réel est insatisfaisant, la vie trop répétitive ("La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres"); le poète rêve d'un ailleurs esthétique, voire mystique, mais se heurte au risque de la banalité (tout n'a-t-il pas déjà été dit?) : pour échapper à cette impasse éventuelle, Mallarmé va engager la littérature dans une démarche perfectionniste, une exigence d'absolu qui confine à l'hermétisme, mais en contre-partie la poésie n'est plus tributaire des aléas de ce monde, elle habite un langage qui lui est propre et qui constitue en quelque sorte la patrie du poète : le monde n'est plus donné tel quel mais restitué dans une écriture symbolique, une incantation, une harmonie singulière, dont le lecteur, rejoignant ainsi le poète, doit déchiffrer la texture pour percer le mystère des choses et des lois qui régissent le monde. Mais l'obscurité guette autant le poète que le lecteur. Les quarante-neuf pièces qui composent les Poésies de Mallarmé ont fait l'objet de commentaires et d'interprétations passionnés tant ses audaces frôlent l'inintelligibilité : rarement poète suscita un tel engouement et de telles interrogations dans la littérature. "Verlaine, qui ose associer dans ses vers les formes les plus familières et les termes les plus communs à la poétique assez artificieuse du Parnasse, et qui finit par écrire en pleine et même cynique impureté : et ceci, non sans bonheur; et Mallarmé qui se crée un langage presque entièrement sien par le choix raffiné des mots et par les tours singuliers qu'il invente ou développe, refusant à chaque instant la solution immédiate que lui souffle l'esprit de tous." (Paul Valéry, Variété III). 


Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Stéphane Mallarmé est né à Paris en 1842, perd sa mère à l'âge de cinq ans et vit une enfance triste qui le mène de pensionnat en pensionnat. Il lit beaucoup, Baudelaire, Sainte-Beuve, Hugo et surtout Poe, mais traîne avec lui, durant toute cette période, un mal de vivre. 1862 est l'année de sa rencontre avec Maria Gehrardt,  se rend à Londres avec elle et l'épouse, "pour elle seulement", avoue-t-il; il en effet alors pressé d'en finir avec la vie de tous les jours, désireux de n'avoir d'autres soucis que celui de la poésie. Mallarmé a pris conscience de l'importance que la poésie tenait dans sa vie, au point d'accorder une attention tout à fait secondaire à la qualité de son bonheur terrestre : "si j'épousais Maria pour faire son bonheur, je serais un fou. D'ailleurs, le bonheur existe-t-il sur cette terre ? Et faut-il le chercher sérieusement autre part que dans le rêve ?" 

 En 1863-1864, sa "crise" de Tournon lui fait prendre conscience que "le bonheur d'ici-bas est ignoble", et devant cette soudaine impuissance à créer qui s'abat sur lui, il se refuse, par souci de perfection, à se laisser aller à écrire au gré du hasard: "je sentais que l'on n'a pas le droit de mésuser ainsi de la forme écrite et je commençais à étudier ce qu'elle exige..."

Sa vie "terrestre" est alors toute tracée, marié, père de famille, il devient professeur d'anglais et exerce dans plusieurs villes de province, puis Paris en 1871. Entre-temps, ses premiers poèmes paraissent en 1866 dans Le Parnasse contemporain, marqués par l'influence de Baudelaire à qui il reprend les thèmes de l'ennui et de l'angoisse éprouvés face à une réalité monotone, puis "Hérodiade" (1867) et "l'Après-midi d'un faune", qui ne paraîtra qu'en 1876 et sera, plus tard, mis en musique par Debussy. La mort de son fils en 1879 le replonge un temps dans la morosité. En 1884, alors que Verlaine publie les "Poètes maudits", qu'il rencontre Méry Laurent, un des modèles favoris de Manet, Mallarmé fait paraître dans la Revue indépendante, le poème "Prose pour des Esseintes", poème décadent dans le goût du jour. C'est le début de la notoriété : Huysmans fait l'apologie de sa poésie dans "A Rebours". L'univers symbolique de Mallarmé, qui fonctionne à coups d'intuitions, de révélations (" le trait dominant de cette causerie était une faculté d'apercevoir les analogies, développées à un degré qui rendait fantastique le sujet le plus simple"), attire de nombreux adeptes, et la jeune génération poétique qui, depuis 1880, fréquentait les « Mardis » de la rue de Rome le reconnaît comme un maître : René Ghil, Henri de Régnier, Gustave Kahn, Jules Laforgue, Laurent Tailhade, puis Paul Claudel, Paul Valéry, Camille Mauclair, Marcel Schwob. Mallarmé poursuit alors sa carrière de professeur et le poète poursuit son activité intense. En 1887, il fait paraître une édition de ses Poésies, traduit les poèmes d'Edgar Poe et le Ten O'Clock de James M. N. Whistler,  (1888). fait de nombreuses conférences en Belgique sur son ami Villiers de L'Isle-Adam, mort en 1889. Le banquet de la Plume (15 février 1893). Il meurt le 9 septembre 1898, quelques mois après avoir fait paraître "Un coup de dés jamais n'abolira le hasard" dans la revue Cosmopolis. Pour Gide, l'oeuvre de Mallarmé est quelque part l'un des points extrêmes "où se soit aventuré l'esprit humain.."

 

1887 – Poésies

"Toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée doit s'entourer de mystères", et ainsi la poésie se doit d'être mystère. Mallarmé usera de plus en plus de l'ellipse, du raccourci, s'appliquant à compliquer le poème pour le rendre illisible, allant jusqu'à donner des recettes par trop systématiques : "Il faut toujours couper le commencement et la fin de ce qu'on écrit de manière à en rendre l'accès difficile." De cette manière, la poésie ne risque pas d'être livrée en pâture à la foule ignorante, incapable de saisir le beau. Et seul le rêve permet d'atteindre la beauté qui n'est pas de ce monde et qui doit être fabriquée de toutes pièces : "Si le rêve était ainsi défloré, où donc nous sauverions-nous, nous autres malheureux que la terre dégoûte et qui n'avons que le rêve pour refuge ?" (lettre à son ami Henri Cazalis, 1863). Pourtant, Mallarmé qui a prôné la toute-puissance de l'intellect et de la conscience pour conquérir la Beauté, écrit à Villiers de L'Isle-Adam : "J'avais, à la faveur d'une grande sensibilité, compris la corrélation intime de la poésie avec l'univers et, pour qu'elle fût pure, conçu le dessein de la sortir du rêve et du hasard et de la juxtaposer à une conception de l'univers. Malheureusement, âme inorganisée simplement pour la jouissance poétique, je n'ai pu, dans la tâche préalable de cette conception, comme vous, disposer d'un esprit – et vous serez terrifié d'apprendre que je suis arrivé à l'idée de l'univers par la seule sensation…" 

Brise marine

La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres. 

Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres 

D'être parmi l'écume inconnue et les cieux! 

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux 

Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe 

O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe 

Sur le vide papier que la blancheur défend 

Et ni la jeune femme allaitant son enfant. 

Je partirai! Steamer balançant ta mâture, 

Lève l'ancre pour une exotique nature! 

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, 

Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs! 

Et, peut-être, les mâts, invitant les orages 

Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages 

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots... 

Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots! 

 

Apparition

La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs 

Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs 

Vaporeuses, tiraient de mourantes violes 

De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles. 

– C'était le jour béni de ton premier baiser. 

Ma songerie aimant à me martyriser 

S'enivrait savamment du parfum de tristesse 

Que même sans regret et sans déboire laisse 

La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli. 

J'errais donc, l'oeil rivé sur le pavé vieilli 

Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue 

Et dans le soir, tu m'es en riant apparue 

Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté 

Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté 

Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées 

Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.

 


Lorsque Mallarmé écrit "Apparition" pour exprimer l'amour que Henri Cazalis (1840-1909), par ailleurs inspirateur de la "Danse macabre" de Camille Saint-Saens (1874) porte à la très jeune Harriet (Ettie) Yapp (1846-1873), il ne peut, dit-il, "faire cela d'inspiration. Il faut méditer longtemps : l'art, seul, limpide et impeccable, est assez chaste pour la sculpter religieusement". A propos de "L'Azur" (1864), Mallarmé écrit à Cazalis : "je te jure qu'il n'y a pas un mot qui m'ait coûté plusieurs heures de recherche et que le premier mot qui revêt la première idée, outre qu'il tend lui-même à l'effet général du poème, sert encore à préparer le dernier". Poème écrit avec une très rigoureuse logique, il décrit comment le poète impuissant de la "feuille blanche", voudrait fuir sa vocation mais n'y parvient pas et triomphe "l'azur", symbole de l'idéal...

L'AZUR

 

De l'éternel azur la sereine ironie

Accable, belle indolemment comme les fleurs,

Le poëte impuissant qui maudit son génie

À travers un désert stérile de Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde

Avec l'intensité d'un remords atterrant,

Mon âme vide. Où fuir? Et quelle nuit hagarde

Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?

Brouillards, montez! Versez vos cendres monotones

Avec de longs haillons de brume dans les cieux

Qui noiera le marais livide des automnes

Et bâtissez un grand plafond silencieux!

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse

En t'en venant la vase et les pâles roseaux,

Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse

Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

 

Encor! que sans répit les tristes cheminées

Fument, et que de suie une errante prison

Éteigne dans l'horreur de ses noires traînées

Le soleil se mourant jaunâtre à l'horizon!

-- Le Ciel est mort. -- Vers toi, j'accours! donne, ô matière,

L'oubli de l'Idéal cruel et du Péché

À ce martyr qui vient partager la litière

Où le bétail heureux des hommes est couché,

Car j'y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée

Comme le pot de fard gisant au pied d'un mur,

N'a plus l'art d'attifer la sanglotante idée,

Lugubrement bâiller vers un trépas obscur..

En vain! l'Azur triomphe, et je l'entends qui chante

Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus

Nous faire peur avec sa victoire méchante,

Et du métal vivant sort en bleus angelus!

Il roule par la brume, ancien et traverse

Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr;

Où fuir dans la révolte inutile et perverse?

Je suis hanté. L'Azur! l'Azur! l'Azur! l'Azur!

 



Pierre Puvis de Chavanne (1823-1892)

L'œuvre de Puvis de Chavannes eut un grand retentissement parmi ses contemporains, qui le considérèrent comme le maître du Symbolisme : 1879, Young Girls at Seaside - Musée d'Orsay  (France - Paris); 1881, The Poor Fisherman - Musée d'Orsay  (France - Paris); 1883, The Dream - Musée du Louvre  (France - Paris); 1865, The River - Metropolitan Museum of Art - New York, NY  (United States - New York); 1872, Hope - Musée d'Orsay  (France - Paris).

Si dans ces oeuvres des femmes idéalisées et allégoriques habitent des paysages d'une grande sérénité, c'est par "Le Pauvre Pêcheur" que Puvis de Chavanne devient un maître du symbolisme.

En peinture, s'il s'agit de restituer l'indicible, de privilégier le fantasme au réel, le rêve à la banalité; le préromantisme anglais d'un Henry Fuseli et de William Blake, le romantisme allemand de Caspar David Friedrich, de Philipp Otto Runge et de Carl Gustav Carus, ou les des préraphaélites anglais portent bien des thématiques qualifiées de symbolistes. C’est en 1890 et 1891 qu'Albert Aurier, alors âgé de vingt-cinq ans, tente, dans Le Mercure de France nouvellement fondé, de poser les principes d’une peinture symboliste. Aurier pense alors aux œuvres de Gauguin qui ont suivi "La Vision après le sermon". En prérequis, l'artiste symboliste doit être pourvu de "cette transcendantale émotivité, si grande et si précieuse, qui fait frissonner l’âme devant le drame ondoyant des abstractions". Et si un Van Gogh peut être qualifié de symbolistes, c'est que "dans presque toutes ses toiles, sous cette chair très chair, sous cette matière très matière, gît, pour l’esprit qui sait y voir, une pensée, une Idée, et cette Idée, essentiel substratum de l’œuvre, en est, en même temps, la cause efficiente." Et a contrario, un Courbet montre ce que n'est pas l'attitude symboliste en peinture : "Je tiens la peinture pour un art essentiellement concret qui ne peut consister que dans les représentations des choses réelles et existantes; c’est une langue toute physique qui se compose pour moi de tous les objets visibles. Un objet abstrait non visible, non existant n’est pas du domaine de la peinture."

Il en est de même de l'impressionnisme : les impressionnistes, écrit Gauguin, "cherchèrent autour de l’œil et non au centre mystérieux de la pensée, et de là tombèrent dans des raisons scientifiques". "La Perte du pucelage" (1890-91) de Paul Gauguin est un des tableau représentatif du symbolisme : l'oeuvre est riche en références littéraires et picturales, de l'Olympia de Manet au Christ mort d'Holbein.

Dans une formule célèbre transmise par Sérusier, Redon juge l’impressionnisme "trop bas de plafond". Et au sortir de l’exposition impressionniste de 1880, Odilon Redon persiste:  "je ne crois pas que tout ce qui palpite sous le front d’un homme qui s’écoute et se recueille, je ne crois pas que la pensée prise pour ce qu’elle est en elle-même ait à gagner beaucoup dans ce parti pris de ne considérer que ce qui se passe au-dehors de nos demeures. L’expression de la vie ne peut différemment paraître que dans le clair-obscur ...". 

Odilon Redon (1840-1916)

" Mon régime le plus fécond, le plus nécessaire à mon expansion a été, je l'ai dit souvent, de copier directement le réel en reproduisant attentivement des objets de la nature extérieure en ce qu'elle a de plus menu, de plus particulier et accidentel. Après un effort pour copier minutieusement un caillou, un brin d'herbe, une main, un profil ou toute autre chose de la vie vivante ou inorganique, je sens une ébullition mentale venir ; j'ai alors besoin de créer, de me laisser aller à la représentation de l'imaginaire." 

On retrouve Odilon Redon notamment au musée d'Orsay, Paris (Les Yeux Clos, 1890, Autoportrait, 1880, Christ en croix, 1905, Le Pavot Rouge, v. 1906..), au Dallas Museum of Art (Le Port de Morgat, 1882, Initiation à l'étude : Deux jeunes femmes, vers 1905), au Metropolitan Museum of Art (Pandore, 1914).. 

Gustave Moreau (1826-1898)

Si le "Sphinx" (1864, Metropolitan Museum), le "Jeune Homme et la Mort" (1865) et la "Jeune Fille thrace portant la tête d'Orphée" (1865, Paris, musée d'Orsay) lui donnèrent une certaine notoriété, celle-ci ne concerna qu'un public restreint sensible à toutes les audaces. Cette incompréhension et la mort de sa mère en 1884 le poussèrent à s'enfermer dans une solitude créative singulière : le spectacle du monde, humain ou nature, l'ennui profondément, et ce qu'il tente d'exprimer c'est une quête intellectuelle et mystique, fascinée par les mythologies grecque, égyptienne ou orientale, traduite en évocations féeriques et hallucinées, avec un sens des couleurs qui fera nombre d'adeptes (Georges Rouault, qui fut le premier conservateur de son musée, les "fauves", les surréalistes pour les thématiques). Le musée Gustave Moreau, à Paris, expose ainsi "Salomé dansant devant Hérode", "Hercule séduisant les Filles de Thestius", "Hésiode et les Muses" (1891), .. Les femmes sont ici des héroïnes légendaires au charme énigmatique et cruel. Il tentera ainsi de recréer une mythologie toute personnelle mais chacune de ses oeuvres semblent témoigner d'une impossibilité native de parvenir à exprimer cet inexprimable qu'il vivait en lui..


Lautréamont (1840-1870)

Né à Montevideo, venu seul à Paris, après des études sans joie à Tarbes (1859) et à Pau, Isidore Ducasse meurt solitaire et inconnu à l'âge de vingt-quatre ans. L'ignorance où l'on est du détail de sa vie a favorisé bien des suppositions. Il laisse, sous le pseudonyme de Maldoror, une épopée, "Les Chants de Maldoror" (1869), que les surréalistes présenteront comme une oeuvre prophétique. Rimbaud défendait en principe créateur une certaine anormalité, que Mallarmé va ériger en célébration, visant à la perversion totale dans une langue hallucinée. Le héros des "Chants", Maldoror, assiste à un naufrage sans secourir les victimes. Il abat même le seul survivant. L'océan devient alors l'image du Mal et Maldoror se fait bête immonde, poulpe, cygne noir. Ce délire touche l'écriture elle-même, et par un retournement énigmatique, Isidore Ducasse signe sous son véritable nom, six mois avant sa mort, un recueil de Poésies. L’été de 1870 n’est guère favorable aux écrivains: la France vient de déclarer la guerre à la Prusse, le second Empire s’effondre lors de la défaite de Sedan, et c’est dans une capitale assiégée que Ducasse, déclaré «homme de lettres», meurt, le 24 novembre, pour une cause inconnue en son domicile du 7, Faubourg-Montmartre, Paris, à huit heures du matin....

 

1869 - Les Chants de Maldoror

Les six chants qui forment l'ouvrage des "Chants de Maldoror" sont l'oeuvre d'un homme de vingt-deux ans que la mort emportera à peine un an plus tard. L'influence de ces pages ira grandissante tout au long du XXe siècle, en particulier sous l'impulsion d'André Breton qui verra dans ce livre «l'expression d'une révélation totale qui semble excéder les possibilités humaines!» et qui, louant cette littérature de la révolte, écrivit aussi: «C'est au comte de Lautréamont qu'incombe peut-être la plus grande part de l'état de choses poétique actuel : entendez la révolution surréaliste.» 

"J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un ver luisant, grand comme une maison, qui me dit : "Je vais t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet ordre suprème." Une vaste lumière couleur de sang à l'aspect de laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes, se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre une muraille en ruines, car j'allais tomber, et je lus : "Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire : vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui." Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu autant de courage que moi. Pendant ce temps une belle femme nue vint se coucher à mes pieds. Moi à elle avec une figure triste : "Tu peux te relever." Je lui tendis la main avec laquelle le fratricide égorge sa sœur. Le ver-luisant à moi : "Toi, prends une pierre et tue-la." – Pourquoi ? lui dis-je. – Lui à moi : "Prends garde à toi, le plus faible, parce que je suis le plus fort. Celle-ci s'appelle la prostitution." Les larmes dans les yeux, la rage dans le cœur, je sentis naître en moi une force inconnue. "Je pris une grosse pierre, après bien des efforts je la soulevai à peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine ; je la mis sur l'épaule avec les bras, je gravis une haute montagne jusqu'au sommet ; de là j'écrasai le ver-luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol d'une grandeur d'homme, la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de six églises  ; elle alla retomber dans un lac dont les eaux s'abaissèrent un instant tournoyantes, en creusant un immense cône renversé. Le calme reparut à la surface, la lumière de sang ne brilla plus. "Hélas ! hélas ! s'écria la belle femme nue ; qu'as-tu fait ?" Moi à elle : "Je te préfère à lui ; parce que j'ai pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute si la justice éternelle t'a créée." Elle à moi : "Un jour les hommes me rendront justice ; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi partir pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui m'as aimée !" Moi à elle : "Adieu !… ; encore une fois : adieu !… ; je t'aimerai toujours ! Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu." C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver gémir sur la mer et près de ses bords, ou au dessus des grandes villes, qui depuis longtemps ont pris le deuil pour moi, ou à travers les froides régions polaires, dites : "Ce n'est pas l'esprit de Dieu qui passe, c'est le soupir aigu de la prostitution uni avec les gémissements graves du Montévidéen. Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, agenouillez-vous, pleins de miséricorde, et que les hommes, plus nombreux que les poux, fassent de longues prières...."

 

"Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me paraissait étrange ; maintenant j'y suis habitué. Le vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent. Alors les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des fermes lointaines ; ils courent dans la campagne, ça et là, en proie à la folie. Tout à coup ils s'arrêtent, regardent de tous côtés avec une inquiétude farouche, l'œil en feu ; et, de même que les éléphants avant de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les chiens baissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour soit comme un enfant qui crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de la peste à l'hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime, contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l'est, contre les étoiles au sud, contre les étoiles à l'ouest ; contre la lune ; contre les montagnes semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité ; contre l'air froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur narine rouge, brûlant ; contre le silence de la nuit ; contre les chouettes dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits ; contre les lièvres qui disparaissent en un clin-d'œil ; contre le voleur qui s'enfuit au galop de son cheval après avoir commis un crime ; contre les serpents remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents ; contre leurs propres aboiements qui leur font peur à eux-mêmes ; contre les crapauds qu'ils broient d'un coup sec de mâchoire (pourquoi se sont-ils éloignés du marais ?) ; contre les arbres dont les feuilles mollement bercées sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents ; contre les araignées suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver ; contre les corbeaux qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant la journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée ; contre les rochers du rivage ; contre les feux qui paraissent aux mâts des navires invisibles ; contre le bruit sourd des vagues ; contre les grands poissons, qui, nageant, montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abîme ; et contre l'homme qui les rend esclaves. Après quoi ils se mettent de nouveau à courir la campagne en sautant de leurs pattes sanglantes par dessus les fossés, les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attardé ! Les chiens se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront, avec leur bouche d'où tombe du sang, car ils n'ont pas les dents gâtées. Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de la bouche, se précipitent les uns sur les autres sans savoir ce qu'ils font, se déchirent en mille lambeaux avec une rapidité incroyable  ; ils n'agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère me dit : "Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu'ils font : ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains à la figure pâle et longue. Même, je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime." Depuis ce temps, je respecte le vœu de la morte. Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini… ; Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne… ; je croyais être davantage ! Au reste, que m'importe d'où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides vertes de mon front, ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, lesquelles je parcourus souvent quand j'avais sur ma tête des cheveux d'une autre couleur. Et quand je rôde autour des habitations des hommes pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées  ; il ne faut pas les yeux soient témoins de la laideur que l'Être-Suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l'espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma chère caverne, dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant je sens que je ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant je sens que je respire ! Comme un condamné qui essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt monter à l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant des heures entières ; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment, lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu'il s'arrête pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde subitement l'horizon à travers les rares interstices laissés par les broussailles épaisses qui recouvrent l'entrée… ;je ne vois rien ! Rien, si ce n'est les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau !… ; Qui donc sur la tête me donne des coups de barre de fer comme un marteau frappant l'enclume ? 

 

"La poésie n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C’est un fleuve majestueux et fertile..."

"Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.

Les premiers principes doivent être hors de discussion.

J’accepte Euripide et Sophocle ; mais je n’accepte pas Eschyle.

Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires et de mauvais goût envers le créateur.

Repoussez l’incrédulité : vous me ferez plaisir.

Il n’existe pas deux genres de poésies ; il n’en est qu’une.

Il existe une convention peu tacite entre l’auteur et le lecteur, par laquelle le premier s’intitule malade, et accepte le second comme garde-malade. C’est le poète qui console l’humanité ! Les rôles sont intervertis arbitrairement.

Je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur.

Je ne laisserai pas des Mémoires.

La poésie n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C’est un fleuve majestueux et fertile.

Ce n’est qu’en admettant la nuit physiquement, qu’on est parvenu à la faire passer moralement. O Nuits d’Young ! vous m’avez causé beaucoup de migraines !

On ne rêve que lorsque l’on dort. Ce sont des mots comme celui de rêve, néant de la vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le trépied désordonné, qui ont infiltré dans vos âmes cette poésie moite des langueurs, pareille à de la pourriture. Passer des mots aux idées, il n’y a qu’un pas.

Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphêmes, les asphyxies, les étouffements, les rages,-devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.

Votre esprit est entraîné perpétuellement hors de ses gonds, et surpris dans le piége de ténèbres construit avec un art grossier par l’égoïsme et l’amour-propre.

Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultrà de l’intelligence. Ce n’est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l’équilibre de toutes les facultés. Villemain est trente-quatre fois plus intelligent qu’Eugène Sue et Frédéric Soulié. Sa préface du Dictionnaire de l’Académie verra la mort des romans de Walter Scott, de Fenimore Cooper, de tous les romans possibles et imaginables. Le roman est un genre faux, parce qu’il décrit les passions pour elles-mêmes : la conclusion morale est absente. Décrire les passions n’est rien ; il suffit de naître un peu chacal, un peu vautour, un peu panthère. Nous n’y tenons pas. Les décrire, pour les soumettre à une haute moralité, comme Corneille, est autre chose. Celui qui s’abstiendra de faire la première chose, tout en restant capable d’admirer et de comprendre ceux à qui il est donné de faire la deuxième, surpasse, de toute la supériorité des vertus sur les vices, celui qui fait la première.

Par cela seul qu’un professeur de seconde se dit : "Quand on me donnerait tous les trésors de l’univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans pareils à ceux de Balzac et d’Alexandre Dumas," par cela seul, il est plus intelligent qu’Alexandre Dumas et Balzac. Par cela seul qu’un élève de troisième s’est pénétré qu’il ne faut pas chanter les difformités physiques et intellectuelles, par cela seul, il est plus fort, plus capable, plus intelligent que Victor Hugo, s’il n’avait fait que des romans, des drames et des lettres.

Alexandre Dumas fils ne fera jamais, au grand jamais, un discours de distribution des prix pour un lycée. Il ne connaît pas ce que c’est que la morale. Elle ne transige pas. S’il le faisait, il devrait auparavant biffer d’un trait de plume tout ce qu’il a écrit jusqu’ici, en commençant par ses Préfaces absurdes. Réunissez un jury d’hommes compétents : je soutiens qu’un bon élève de seconde est plus fort que lui dans n’importe quoi, même dans la sale question des courtisanes.

Les chefs-d'œuvre de la langue française sont les discours de distribution pour les lycées, et les discours académiques. En effet, l’instruction de la jeunesse est peut-être la plus belle expression pratique du devoir, et une bonne appréciation des ouvrages de Voltaire (creusez le mot appréciation) est préférable à ces ouvrages eux-mêmes.- Naturellement !

Les meilleurs auteurs de romans et de drames dénatureraient à la longue la fameuse idée du bien, si les corps enseignants, conservatoires du juste, ne retenaient les générations jeunes et vieilles dans la voie de l’honnêteté et du travail.

En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une volonté indomptable, et une ténacité de fer, le passé hideux de l’humanité pleurarde. Oui : je veux proclamer le beau sur une lyre d’or, défalcation faite des tristesses goîtreuses et des fiertés stupides qui décomposent, à sa source, la poésie marécageuse de ce siècle. C’est avec les pieds que je foulerai les stances aigres du scepticisme, qui n’ont pas leur motif d’être. Le jugement, une fois entré dans l’efflorescence de son énergie, impérieux et résolu, sans balancer une seconde dans les incertitudes dérisoires d’une pitié mal placée, comme un procureur général, fatidiquement, les condamne. Il faut veiller sans relâche sur les insomnies purulentes et les cauchemars atrabilaires. Je méprise et j’exècre l’orgueil, et les voluptés infâmes d’une ironie, faite éteignoir, qui déplace la justesse de la pensée.

Quelques caractères, excessivement intelligents, il n’y a pas lieu que vous l’infirmiez par des palinodies d’un goût douteux, se sont jetés, à tête perdue, dans les bras du mal. C’est l’absinthe, savoureuse, je ne le crois pas, mais, nuisible, qui tua moralement l’auteur de Rolla. Malheur à ceux qui sont gourmands ! A peine est-il entré dans l’âge mûr, l’aristocrate anglais, que sa harpe se brise sous les murs de Missolonghi, après n’avoir cueilli sur son passage que les fleurs qui couvent l’opium des mornes anéantissements.

Quoique plus grand que les génies ordinaires, s’il s’était trouvé de son temps un autre poète, doué, comme lui, à doses semblables, d’une intelligence exceptionnelle, et capable de se présenter comme son rival, il aurait avoué, le premier, l’inutilité de ses efforts pour produire des malédictions disparates ; et que, le bien exclusif est, seul, déclaré digne, de par la voix de tous les mondes, de s’approprier notre estime. Le fait fut qu’il n’y eut personne pour le combattre avec avantage. Voilà ce qu’aucun n’a dit. Chose étrange ! même en feuilletant les recueils et les livres de son époque, aucun critique n’a songé à mettre en relief le rigoureux syllogisme qui précède. Et ce n’est que celui qui le surpassera qui peut l’avoir inventé. Tant on était rempli de stupeur et d’inquiétude, plutôt que d’admiration réfléchie, devant des ouvrages écrits d’une main perfide, mais qui révélaient, cependant, les manifestations imposantes d’une âme qui n’appartient pas au vulgaire des hommes, et qui se trouvait à son aise dans les conséquences dernières d’un des deux moins obscurs problèmes qui intéressent les cœurs non-solitaires : le bien, le mal. Il n’est pas donné à quiconque d’aborder les extrêmes, soit dans un sens, soit dans un autre. C’est ce qui explique pourquoi, tout en louant, sans arrière-pensée, l’intelligence merveilleuse dont il dénote à chaque instant la preuve, lui, un des quatre ou cinq phares de l’humanité, l’on fait, en silence, ses nombreuses réserves sur les applications et l’emploi injustifiables qu’il en a faits sciemment. Il n’aurait pas dû parcourir les domaines sataniques.

La révolte féroce des Troppmann, des Napoléon Ier, des Papavoine, des Byron, des Victor Noir et des Charlotte Corday sera contenue à distance de mon regard sévère. Ces grands criminels, à des titres si divers, je les écarte d’un geste. Qui croit-on tromper ici, je le demande avec une lenteur qui s’interpose ? O dadas de bagne ! Bulles de savon ! Pantins en baudruche ! Ficelles usées ! Qu’ils s’approchent, les Konrad, les Manfred, les Lara, les marins qui ressemblent au Corsaire, les Méphistophélès, les Werther, les Don Juan, les Faust, les Iago, les Rodin, les Caligula, les Caïn, les Iridion, les mégères à l’instar de Colomba, les Ahrimane, les manitous manichéens, barbouillés de cervelle, qui cuvent le sang de leurs victimes dans les pagodes sacrées de l’Hindoustan, le serpent, le crapaud et le crocodile, divinités, considérées comme anormales, de l’antique Égypte, les sorciers et les puissances démoniaques du moyen âge, les Prométhée, les Titans de la mythologie foudroyés par Jupiter, les Dieux Méchants vomis par l’imagination primitive des peuples barbares, - toute la série bruyante des diables en carton. Avec la certitude de les vaincre, je saisis la cravache de l’indignation et de la concentration qui soupèse, et j’attends ces monstres de pied ferme, comme leur dompteur prévu.

Il y a des écrivains ravalés, dangereux loustics, farceurs au quarteron, sombres mystificateurs, véritables aliénés, qui mériteraient de peupler Bicêtre. Leurs têtes crétinisantes, d’où une tuile a été enlevée, créent des fantômes gigantesques, qui descendent au lieu de monter. Exercice scabreux ; gymnastique spécieuse. Passez donc, grotesque muscade. S’il vous plaît, retirez-vous de ma présence, fabricateurs, à la douzaine, de rébus défendus, dans lesquels je n’apercevais pas auparavant, du premier coup, comme aujourd'hui, le joint de la solution frivole. Cas pathologique d’un égoïsme formidable. Automates fantastiques : indiquez-vous du doigt, l’un à l’autre, mes enfants, l’épithète qui les remet à leur place.

S’ils existaient, sous la réalité plastique, quelque part, ils seraient, malgré leur intelligence avérée, mais fourbe, l’opprobre, le fiel, des planètes qu’ils habiteraient la honte. Figurez-vous-les, un instant, réunis en société avec des substances qui seraient leurs semblables. C’est une succession non interrompue de combats, dont ne rêveront pas les boule-dogues, interdits en France, les requins et les macrocéphales-cachalots. Ce sont des torrents de sang, dans ces régions chaotiques pleines d’hydres et de minotaures, et d’où la colombe, effarée sans retour, s’enfuit à tire-d’aile. C’est un entassement de bêtes apocalyptiques, qui n’ignorent pas ce qu’elles font. Ce sont des chocs de passions, d’irréconciliabilités et d’ambitions, à travers les hurlements d’un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, et dont personne ne peut, même approximativement, sonder les écueils et les bas-fonds.

Mais, ils ne m’en imposeront plus. Souffrir est une faiblesse, lorsqu’on peut s’en empêcher et faire quelque chose de mieux. Exhaler les souffrances d’une splendeur non équilibrée, c’est prouver, ô moribonds des maremmes perverses ! moins de résistance et de courage, encore. Avec ma voix et ma solennité des grands jours, je te rappelle dans mes foyers déserts, glorieux espoir. Viens t'asseoir à mes côtés, enveloppé du manteau des illusions, sur le trépied raisonnable des apaisements. Comme un meuble de rebut, je t'ai chassé de ma demeure, avec un fouet aux cordes de scorpions. Si tu souhaites que je sois persuadé que tu as oublié, en revenant chez moi, les chagrins que, sous l'indice des repentirs, je t'ai causés autrefois, crebleu, ramène alors avec toi, cortège sublime, - soutenez-moi, je m'évanouis ! - les vertus offensées, et leurs impérissables redressements.

Je constate, avec amertume, qu'il ne reste plus que quelques gouttes de sang dans les artères de nos époques phthisiques. Depuis les pleurnicheries odieuses et spéciales, brevetées sans garantie d'un point de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des Châteaubriand et des nourrices en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres poètes qui se sont vautrés dans le limon impur, jusqu'au songe de Jean-Paul, le suicide de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d'Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l'immortel cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l'amant morbide de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle s'est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l'ont rendu poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements insupportables !

Allez, la musique.

Oui, bonnes gens, c'est moi qui vous ordonne de brûler, sur une pelle, rougie au feu, avec un peu de sucre jaune, le canard du doute, aux lèvres de vermouth, qui, répandant, dans une lutte mélancolique entre le bien et le mal, des larmes qui ne viennent pas du cœur, sans machine pneumatique, fait, partout, le vide universel. C'est ce que vous avez de mieux à faire.

Le désespoir, se nourrissant avec un parti pris, de ses fantasmagories, conduit imperturbablement le littérateur à l'abrogation en masse des lois divines et sociales, et à la méchanceté théorique et pratique. En un mot, fait prédominer le derrière humain dans les raisonnements. Allez, et passez-moi le mot ! L'on devient méchant, je le répète, et les yeux prennent la teinte des condamnés à mort. Je ne retirerai pas ce que j'avance. Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans.

La vraie douleur est incompatible avec l'espoir. Pour si grande que soit cette douleur, l'espoir, de cent coudées, s'élève plus haut encore. Donc, laissez-moi tranquille avec les chercheurs. A bas, les pattes, à bas, chiennes cocasses, faiseurs d'embarras, poseurs ! Ce qui souffre, ce qui dissèque les mystères qui nous entourent, n'espère pas. La poésie qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les discute pas. Indécisions à outrance, talent mal employé, perte de temps : rien ne sera plus facile à vérifier.

Chanter Adamastor, Jocelyn, Rocambole, c'est puéril. Ce n'est même que parce que l'auteur espère que le lecteur sous-entend qu'il pardonnera à ses héros fripons, qu'il se trahit lui-même et s'appuie sur le bien pour faire passer la description du mal. C'est au nom de ces mêmes vertus que Frank a méconnues, que nous voulons bien le supporter, ô saltimbanques des malaises incurables.

Ne faites pas comme ces explorateurs sans pudeur, magnifiques, à leurs yeux, de mélancolie, qui trouvent des choses inconnues dans leur esprit et dans leur corps !

La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; le doute est le commencement du désespoir ; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. Pour vous en convaincre, lisez la Confession d'un enfant du siècle. La pente est fatale, une fois qu'on s'y engage. Il est certain qu'on arrive à la méchanceté. Méfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine. Ne flattez pas le culte d'adjectifs tels que indescriptible, inénarrable, rutilant, incomparable, colossal, qui mentent sans vergogne aux substantifs qu'ils défigurent : ils sont poursuivis par la lubricité.

Les intelligences de deuxième ordre, comme Alfred de Musset, peuvent pousser rétivement une ou deux de leurs facultés beaucoup plus loin que les facultés correspondantes des intelligences de premier ordre, Lamartine, Hugo. Nous sommes en présence du déraillement d'une locomotive surmenée. C'est un cauchemar qui tient la plume. Apprenez que l'âme se compose d'une vingtaine de facultés. Parlez-moi de ces mendiants qui ont un chapeau grandiose, avec des haillons sordides !

Voici un moyen de constater l'infériorité de Musset sous les deux poètes. Lisez, devant une jeune fille, Rolla ou les Nuits, les Fous de Cobb, sinon les portraits de Gwynplaine et de Dea, ou le Récit de Théramène d'Euripide, traduit en vers français par Racine le père. Elle tressaille, fronce les sourcils, lève et abaisse les mains, sans but déterminé, comme un homme qui se noie ; les yeux jetteront des lueurs verdâtres. Lisez-lui la Prière pour tous, de Victor Hugo. Les effets sont diamétralement opposés. Le genre d'électricité n'est plus le même. Elle rit aux éclats, elle en demande davantage.

De Hugo, il ne restera que les poésies sur les enfants, où se trouve beaucoup de mauvais.

Paul et Virginie choque nos aspirations les plus profondes au bonheur. Autrefois, cet épisode qui broie du noir de la première à la dernière page, surtout le naufrage final, me faisait grincer des dents. Je me roulais sur le tapis et donnais des coups de pied à mon cheval en bois. La description de la douleur est un contre-sens. Il faut faire voir tout en beau. Si cette histoire était racontée dans une simple biographie, je ne l'attaquerais point. Elle change tout de suite de caractère. Le malheur devient auguste par la volonté impénétrable de Dieu qui le créa. Mais l'homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres. C'est ne vouloir, à toutes forces, considérer qu'un seul côté des choses. O hurleurs maniaques que vous êtes !

Ne reniez pas l'immortalité de l'âme, la sagesse de Dieu, la grandeur de la vie, l'ordre qui se manifeste dans l'univers, la beauté corporelle, l'amour de la famille, le mariage, les institutions sociales. Laissez de côté les écrivassiers funestes : Sand, Balzac, Alexandre Dumas, Musset, Du Terrail, Féval, Flaubert, Baudelaire, Leconte et la Grève des Forgerons !

Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l'expérience qui se dégage de la douleur, et qui n'est plus la douleur elle-même. Ne pleurez pas en public.

Il faut savoir arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de la mort ; mais ces beautés n'appartiendront pas à la mort. La mort n'est ici que la cause occasionnelle. Ce n'est pas le moyen, c'est le but, qui n'est pas elle.

Les vérités immuables et nécessaires, qui font la gloire des nations, et que le doute s'efforce en vain d'ébranler, ont commencé depuis les âges. Ce sont des choses auxquelles on ne devrait pas toucher. Ceux qui veulent faire de l'anarchie en littérature, sous prétexte de nouveau, tombent dans le contre-sens. On n'ose pas attaquer Dieu ; on attaque l'immortalité de l'âme. Mais, l'immortalité de l'âme, elle aussi, est vieille comme les assises du monde. Quelle autre croyance la remplacera, si elle doit être remplacée ? Ce ne sera pas toujours une négation.

Si l'on se rappelle la vérité d'où découlent toutes les autres, la bonté absolue de Dieu et son ignorance absolue du mal, les sophismes s'effondreront d'eux-mêmes. S'effondrera, dans un temps pareil, la littérature peu poétique qui s'est appuyée sur eux. Toute littérature qui discute les axiomes éternels est condamnée à ne vivre que d'elle-même. Elle est injuste. Elle se dévore le foie. Les novissima Verba font sourire superbement les gosses sans mouchoir de la quatrième. Nous n'avons pas le droit d'interroger le Créateur sur quoi que ce soit.

Si vous êtes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela pour vous.

Si on corrigeait les sophismes dans le sens des vérités correspondantes à ces sophismes, ce n'est que la correction qui serait vraie ; tandis que la pièce ainsi remaniée, aurait le droit de ne plus s'intituler fausse. Le reste serait hors du vrai, avec trace de faux, par conséquent nul, et considéré, forcément, comme non avenu.

La poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de contorsions contingentes. Reprenons le fil indestructible de la poésie impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe manqué de Ferney, depuis l'avortement du grand Voltaire.

Il paraît beau, sublime, sous prétexte d'humilité ou d'orgueil, de discuter les causes finales, d'en fausser les conséquences stables et connues. Détrompez-vous, parce qu'il n'y a rien de plus bête ! Renouons la chaîne régulière avec les temps passés ; la poésie est la géométrie par excellence. Depuis Racine, la poésie n'a pas progressé d'un millimètre. Elle a reculé. Grâce à qui ? aux Grandes-Têtes-Molles de notre époque. Grâce aux femmelettes, Châteaubriand, le Mohican -Mélancolique ; Sénancourt, l'Homme-en-Jupon ; Jean-Jacques Rousseau, le Socialiste-Grincheur ; Anne Radcliffe, le Spectre-Toqué ; Edgar Poë, le Mameluck-des-Rêves-d'Alcool ; Mathurin, le Compère-des-Ténèbres ; George Sand, l'Hermaphrodite-Circoncis ; Théophile Gautier, l'Incomparable-Epicier ; Leconte, le Captif-du-Diable ; Gœthe, le Suicidé-pour-Pleurer ; Sainte-Beuve, le Suicidé-pour-Rire ; Lamartine, la Cigogne-Larmoyante ; Lermontoff, le Tigre-qui-Rugit ; Victor Hugo, le Funèbre-Échalas-Vert ; Misçkiéwicz, l'Imitateur-de-Satan ; Musset, le Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle ; et Byron, l'Hippopotame-des-Jungles-Infernales.

Le doute a existé de tout temps en minorité. Dans ce siècle, il est en majorité. Nous respirons la violation du devoir par les pores. Cela ne s'est vu qu'une fois ; cela ne se reverra plus.

Les notions de la simple raison sont tellement obscurcies à l'heure qu'il est, que, la première chose que font les professeurs de quatrième, quand ils apprennent à faire des vers latins à leurs élèves, jeunes poètes dont la lèvre est humectée du lait maternel, c'est de leur dévoiler par la pratique le nom d'Alfred de Musset. Je vous demande un peu, beaucoup ! Les professeurs de troisième, donc, donnent, dans leurs classes à traduire, en vers grecs, deux sanglants épisodes. Le premier, c'est la repoussante comparaison du pélican. Le deuxième, sera l'épouvantable catastrophe arrivée à un laboureur. A quoi bon regarder le mal ? N'est-il pas en minorité ? Pourquoi pencher la tête d'un lycéen sur des questions qui, faute de n'avoir pas été comprises, ont fait perdre la leur à des hommes tels que Pascal et Byron ?

Un élève m'a raconté que son professeur de seconde avait donné à sa classe, jour par jour, ces deux charognes à traduire en vers hébreux. Ces plaies de la nature animale et humaine le rendirent malade pendant un mois, qu'il passa à l'infirmerie. Comme nous nous connaissions, il me fit demander par sa mère. Il me raconta, quoique avec naïveté, que ses nuits étaient troublées par des rêves de persistance. Il croyait voir une armée de pélicans qui s'abattaient sur sa poitrine, et la lui déchiraient. Ils s'envolaient ensuite vers une chaumière en flammes. Ils mangeaient la femme du laboureur et ses enfants. Le corps noirci de brûlures, le laboureur sortait de la maison, engageait avec les pélicans un combat atroce. Le tout se précipitait dans la chaumière, qui retombait en éboulements. De la masse soulevée des décombres - cela ne ratait jamais - il voyait sortir son professeur de seconde, tenant d'une main son cœur, de l'autre une feuille de papier où l'on déchiffrait, en traits de soufre, la comparaison du pélican et celle du laboureur, telles que Musset lui-même les a composées. Il ne fut pas facile, au premier abord, de pronostiquer son genre de maladie. Je lui recommandai de se taire soigneusement, et de n'en parler à personne, surtout à son professeur de seconde. Je conseillai à sa mère de le prendre quelques jours chez elle, en assurant que cela se passerait. En effet, j'avais soin d'arriver chaque jour pendant quelques heures, et cela se passa.

Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, de vos phrases. Arrangez-vous.

Les sentiments sont la forme de raisonnement la plus incomplète qui se puisse imaginer.

Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle."


 Le symbolisme français est indissolublement lié au symbolisme belge. Georges Rodenbach (1855-1898) va attacher son nom à un climat de mélancolie décadente, dont toutes les composantes sont réunies dans son roman "Bruges-la-Morte" (1892). Charles Van Lerberghe (1861-1907) évoque dans "Chanson d'Ève" (1904) l'éveil d'une conscience vierge à la vie et au monde. L'œuvre strictement poétique de M. Maeterlinck se réduit à deux courts recueils, "Serres chaudes" et "Quinze Chansons" (1900), le premier lourd d'une angoisse fiévreuse, l'autre déployant l'imagerie symboliste dans une savante fluidité. E. Verhaeren va partir d'une inspiration romantique et parnassienne (les Flamandes, 1883 ; les Moines, 1886), pour atteindre, après une crise physique et morale (Soirs, Débâcles (1888), Flambeaux noirs), un lyrisme puissant exprimant la vie moderne (les Villes tentaculaires, 1895 ; les Forces tumultueuses, 1902 ; la Multiple Splendeur, 1906 ; les Rythmes souverains, 1910). 

 

Maurice Maeterlinck (1862-1949)

"N'est-ce pas la tranquillité qui est terrible lorsqu'on y réfléchit et que les astres la surveillent; et le sens de la vie se développe-t-il dans le tumulte ou le silence ? N'est-ce pas quand on nous dit à la fin des histoires "Ils furent heureux" que la grande inquiétude devrait faire son entrée? Qu'arrive-t-il tandis qu'ils sont heureux ?  Est-ce que le bonheur ou un simple instant de repos ne découvrent pas des choses plus sérieuses et plus stables que l'agitation des passions ? N'est-ce pas alors que la marche du temps et bien d'autres marches plus secrètes deviennent enfin visibles et que les heures se précipitent ?  Est-ce que tout ceci n'atteint pas des fibres plus profondes que le coup de poignard des drames ordinaires ? N'est-ce pas quand un homme se croit à l'abri de la mort extérieure que l'étrange et silencieuse tragédie de l'être et de l'immensité ouvre vraiment les portes de son théâtre ? Est-ce tandis que je fuis devant une épée nue que mon existence atteint son point le plus intéressant ?"

Issu d'une riche famille bourgeoise et conservatrice, Maurice Maeterlinck se tourne d'abord vers la carrière d'avocat, mais se tourne très rapidement vers la littérature. Il débute par des poésies symbolistes (les Serres chaudes, 1889), suivies en 1896 par un recueil de même inspiration (Douze Chansons). Sous le signe du même idéal littéraire, il évoque dans son théâtre (la Princesse Maleine, 1889 ; Pelléas et Mélisande, 1892) des états d'âme mystérieux, en proie à la hantise de forces obscures et malveillantes. Des pièces d'une conception plus claire (Monna Vanna, 1902), au climat féerique (l'Oiseau bleu, 1909), leur succèdent. Dans son théâtre, Maeterlinck aurait aimer jusqu'à remplacer les acteurs vivants par des figures de cire, pour qu'ils ne viennent pas s'interposer entre l'imagination du spectateur et les mots. Son oeuvre prend ensuite un tour de plus en plus mystique et tourné vers la retranscription quasi scientifique des forces de la nature et de la vie, sans rien sacrifier de son écriture poétique et musicale.

 

1889 – Serres chaudes, poésies

Maurice Maeterlinck, dans Serres chaudes, évoque un univers fabuleux, mystérieux. Ses personnages se caractérisent par un langage "troué" de silences ...

Serre d'ennui

 

O cet ennui bleu dans le coeur !

Avec la vision meilleure,

Dans le clair de lune qui pleure,

Et mes rêves bleus de langeur !

 Cet ennui bleu comme la serre,

Où l'on voit closes à travers

Les vitrages profonds et verts,

Couvertes de lune et de verre;

 Les grandes végétations

Dont l'oubli nocturne s'allonge,

Immobilement comme un songe,

Sur les roses des passions;

 Où de l'eau très lente s'élève,

En mêlant la lune et le ciel

En un sanglot glauque éternel,

Monotonement comme un rêve.

 

Lassitude

 

Ils ne savent plus où se poser ces baisers,

Ces lèvres sur des yeux aveugles et glacés;

Désormais endormis en leur songe superbe,

Ils regardent rêveurs comme des chiens dans l'herbe,

La foule des brebis grises à l'horizon,

Brouter le clair de lune épars sur le gazon,

Aux caresses du ciel, vague comme leur vie;

Indifférents et sans une flamme d'envie,

Pour ces roses de joie écloses sous leur pas;

 

Et ce long calme vert qu'ils ne comprennent pas.

 

 

Feuillage du coeur

 

Sous la cloche de cristal bleu

De mes lasses mélancolies,

Mes vagues douleurs abolies

S'immobilisent peu à peu:

 Végétations de symboles, 

Nénuphars mornes des plaisirs,

Palmes lentes de mes désirs,

Mousses froides, lianes molles.

 Seul, un lys érige d'entre eux,

Pâle et rigidement débile,

Son ascension immobile

Sur les feuillages douloureux,

 Et dans les lueurs qu'il épanche

Comme une lune, peu à peu,

Elève vers le cristal bleu

Sa mystique prière blanche

O serre au milieu des forêts !

Et vos portes à jamais closes !

Et tout ce qu'il y a sous votre coupole !

Et sous mon âme en vos analogies !

Les pensées d'une princesse qui a faim,

L'ennui d'un matelot dans le désert,

Une musique de cuivre aux fenêtres des incurables.

Allez aux angles les plus tièdes !

On dirait une femme évanouie un jour de moisson;

Il y a des postillons dans la cour de l'hospice;

Au loin, passe un chasseur d'élans, devenu infirmier.

Examinez au clair de lune !

(Oh rien n'y est à sa place !)

On dirait une folle devant les juges,

Un navire de guerre à pleines voiles sur un canal,

Des oiseaux de nuit sur des lys,

Un glas vers midi,

(Là-bas sous ces cloches !)

Une étape de malades dans la prairie,

Une odeur d'éther un jour de soleil.

Mon Dieu ! Mon Dieu ! quand aurons-nous la pluie,

Et la neige et le vent dans la serre !



En Allemagne, Stefan George (1868-1933) joue un rôle déterminant dans la pénétration du symbolisme : il traduit Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, mais aussi Dante Gabriel Rossetti, Swinburne, Dowson, Willem Kloos, Albert Verwey, D'Annunzio, Wacław Rolicz-Lieder. Il publie en 1892 "Algabal", un grand poème où interfèrent les influences décadentes et les exigences mallarméennes. Cependant, il ne tarde pas à s'éloigner de cette première inspiration, du moins sous la dénomination autonome de symbolisme : le romantisme allemand et le wagnérisme sont en fait confusément peu distants des sources du symbolisme. De plus, l'expressionnisme ne tarde pas à s'implanter...

 

En Angleterre, c'est plus le mouvement décadent que le symbolisme qui semble avoir quelque effet sur la "contestation" de la société victorienne que peuvent exprimer Swinburne, Oscar Wilde, et plus tard Arthur Symons, W. B. Yeats, Ernest Downson.

 

Aux Etats-Unis, malgré des poètes expatriés un temps à Paris comme Vielé-Griffin et Stuart Merrill, le symbolisme ne pénétrera que tardivement, par le biais de la critique littéraire et sous couvert de la découverte de Baudelaire.

 

Et c'est encore Baudelaire qui inspire le courant dit de "la jeune Pologne" de Stanisław Wyspiański (1869-1907) ou le poète russe Valeri Iakovlevitch Brioussov (1873-1924).