Emile Zola (1840-1902) - Guy de Maupassant (1850-1893) - Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) - Jules Vallès (1832-1885) Norbert Gœneutte (1854-1894) - Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) -  ...

Last Update: 11/11/2016

1880 - Le Naturalisme

"Le roman naturaliste est une expérience véritable que le romancier fait sur l'homme", explique Zola, qui ajoute : "le romancier expérimental n'est qu'un savant spécial qui emploie l'outil des autres savants, l'observation et l'analyse". A l'inverse des réalistes, les naturalistes privilégient les descriptions sociales, au détriment de l'écriture, le déterminisme au détriment de l'histoire, la physiologie plus que la psychologie. Leurs réflexions sont directement calquées sur les sciences de la nature qui se conceptualisent alors, lutte pour la vie et sélection naturelle (Darwin, De l'origine des espèces, 1859), lois de l'hérédité (Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle, 1850), démarche expérimentale et médicale (Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865) : l'intrigue permet d'exposer le déterminisme biologique et social d'un milieux ou de personnages. Le naturalisme, a-t-on dit, c'est "la science appliquée à la littérature".

Dans les années 1880, Emile Zola incarne ce mouvement et en est le théoricien ( les Rougon-Macquart, le Roman expérimental), et nombre de jeunes écrivains (J.-K. Huysmans, Henry Céard, Léon Hennique, Paul Alexis) vont se regrouper autour de lui (Les Soirées de Médan). Et c'est en 1880 qu'une une vague de romans "naturalistes" atteint l'ensemble de l'Europe : le neuvième volume des Rougon-Macquart de Zola, "Nana", paraît en 1880,  "La Déshéritée" de Benito Pérez Galdós et "Un voyage de noces" d'Emilia Pardo Bazán (en Espagne, 1881), "Giacinta" de Luigi Capuana et "Les Malavoglia" de Giovanni Verga (en Italie, 1881),  "Le Cabinet rouge" de Strindberg (en Suède, 1879), la "Maison de poupée" de Henrik Ibsen  (1879), "Les Bafouées" (1881) et "Les Dépravés" (1883) du berlinois Max Kretzer, "Les Hors-Cadres" (1884) de l'anglais George Robert Gissing. Les années 1885-1895 marquent l'apogée du naturalisme, alors que s'amorce, déjà, une réaction anti-naturaliste incarnée par  le symbolisme et les écrivains "psychologues".  Si donc le naturalisme eut au bout du compte une vie assez brève en Europe, les écrivains américains l'acclimatèrent avec plus de constance, recherchant à exprimer les effets des circonstances sur leurs personnages, on pense à Jack London, Stephen Crane, Theodore Dreiser, Upton Sinclair..

A la fin du XIXe siècle, le groupe naturaliste va éclater, les plus talentueux s'en détourneront. En 1900, le naturalisme, "à se rabâcher, en piétinant sur place" (J.K.Huysmans), en est arrivé à une impasse... 

(Marie Bracquemond - 1887 Beneath the Lamp - private collection)

1879-1900 – La république « opportuniste »

Le Naturalisme naît et s'installe, en France, dans le contexte de ce qu'on a appelé la "république opportuniste" : la démocratie républicaine est désormais installée,les  modérés domine l’Assemblée sous la présidence du premier chef de l’Etat républicain, Jules Grévy et le premier ministre Jules Ferry qui prend en 1881 l’initiative de mesures populaires : liberté totale pour la presse et enseignement primaire laïc et gratuit pour tous, obligatoire de 6 à 13 ans, liberté d’association, élection des maires des communes, jusque là désignés par l’Etat. Paris sera l'hôte d'une Exposition Universelle en 1889, pour fêter le centenaire de la Révolution, et en 1887 commence alors la construction d'une étrange structure de fer qui doit célébrer la puissance industrielle de la France, la Tour Eiffel. Entre-temps, la politique coloniale française se poursuit, nettement plus agressive, soit sous forme de protectorat, qui laisse une marge de souveraineté aux peuples, soit sous forme de colonisation pure et simple, l’administration du pays occupé dépendant directement de la métropole. Entre 1874 et 1900, les corps expéditionnaires font tomber sous la tutelle française : en Afrique, après l’Algérie, le Congo, le Soudan, la Tunisie, le Maroc, le Gabon, le Niger, le Dahomey, le Tchad, la Haute-Volta, Madagascar. En Asie, que l'on atteint beaucoup plus facilement depuis la mise en service en 1869 du canal de Suez, la péninsule indochinoise (Annam, Cambodge, Laos). En Chine, la France renforce ses positions dans le sud (Yunnan, Canton) mais aussi sur la côte est, à Shanghaï; en 1900, la France participe au corps expéditionnaire européen qui écrase la révolte des Boxers. Le domaine colonial de la France atteint son apogée durant cette période, il couvre une superficie seize fois plus grande que celle de la métropole .

Toutefois, en 1891, le jour de la Fête du Travail, célébrée par les ouvriers depuis l’année précédente, les troupes tirent sur un rassemblement de manifestants à Fourmies (Nord) qui réclament la journée de travail limitée à 8 heures. En 1893, la menace socialiste se fait plus pressante, 50 députés, dont Jules Guesde et Jean Jaurès, arrivent à la Chambre. L’année suivante, le président Sadi Carnot est assassiné par un anarchiste italien qui voulait venger ses camarades militants condamnés à mort et dont la grâce avait été refusée par le président..

(Georges Croegaert - 1883 At the Cafe de la Paix)

(Jean Beraud, 1889, Student Brasserie…)

L'homme est étroitement tributaire de son hérédité physiologique et du milieu dans lequel il vit. Émile Zola tente, dans cette "Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire" que sont "Les Rougon-Macquart", selon la méthode expérimentale définie par Claude Bernard, une synthèse entre fatalité biologique (tout le cycle repose sur les théories de l'hérédité du docteur Lucas) et déterminisme sociologique (influences de la "race" et du "milieu" définies par Hippolyte Taine). Ses personnages, complexes, sont ballottés par des forces qui les dépassent. L'exemple de Balzac l'amène à tracer un tableau global de son temps. Il rassemble une documentation gigantesque pour cerner au plus près la réalité sociale. Jusqu'à l'utilisation de termes techniques et argotiques, ce qui lui sera violemment reproché. Il agit là en journaliste et ses livres sont des représentations fidèles de l'époque. 

Le Roman expérimental (1880) : « Dans l'étude d'une famille, d'un groupe d'êtres vivants, je crois que le milieu social a [...] une importance capitale. Un jour, la physiologie nous expliquera sans doute le mécanisme de la pensée et des passions ; nous saurons comment fonctionne la machine individuelle de l'homme, comment il pense, comment il aime, comment il va de la raison à la passion et à la folie ; mais ces phénomènes, ces faits du mécanisme des organes agissant sous l'influence du milieu intérieur, ne se produisent pas au dehors isolément et dans le vide. L'homme n'est pas seul, il vit dans une société, dans un milieu social, et dès lors pour nous, romanciers, ce milieu social modifie sans cesse les phénomènes. Même notre grande étude est là, dans le travail réciproque de la société sur l'individu et de l'individu sur la société. Pour le physiologiste, le milieu extérieur et le milieu intérieur sont purement chimiques et physiques, ce qui lui permet d'en trouver les lois aisément. Nous n'en sommes pas à pouvoir prouver que le milieu social n'est, lui aussi, que chimique et physique. Il l'est à coup sûr, ou plutôt il est le produit variable d'un groupe d'êtres vivants, qui, eux, sont absolument soumis aux lois physiques et chimiques qui régissent aussi bien les corps vivants que les corps bruts. Dès lors, nous verrons qu'on peut agir sur le milieu social, en agissant sur les phénomènes dont on se sera rendu maître chez l'homme. »

Dès lors, Zola fera vivre des personnages, issus d'une même ascendance et souffrant d'une tare héréditaire commune dans les milieux les plus divers, et notera les modifications de comportement qu'apportent chez les uns et chez les autres ces modes de vie différents. Jean Macquart vit dans un cadre de paysans (La Terre), Gervaise parmi les ouvriers des faubourgs parisiens (L'Assommoir), Etienne Lantier parmi les mineurs du Nord (Germinal)...

 

Cependant Émile Zola déclare également qu'"une oeuvre d'art est un coin de la nature vue à travers un tempérament", affirmant ainsi le rôle fondamentalement créateur de l'artiste qui transforme la réalité par sa vision. Avec Germinal ses héros deviennent acteurs et l'espoir reparaît avec cette liberté : quête de la justice et du progrès, triomphe de la vie. Dans L'Assommoir, Goujet, l'ouvrier forgeron, prend au milieu de l'embrasement de sa forge une dimension plus qu'humaine. Une âme collective anime la foule hétéroclite des travailleurs qui se presse au petit matin à la barrière Poissonnière. Émile Zola en vient à dénoncer l'oppression sociale malgré ses professions de foi qui affirmaient qu'un scientifique n'est pas censé interférer avec son sujet d'expérience. Symbolique et lyrisme de l'ascension et de la chute, de l'opposition du Bien et du Mal, on est loin de l'impassibilité et de l'objectivité prônées par Zola ...

 (Jean-Georges Béraud - 1883, La Brasserie) 

Emile Zola (1840-1902)

Né en 1840 d'une mère française et d'un père d'origine italienne, Émile Zola a grandi à Aix-en-Provence. Il termine ses études secondaires à Paris, et commence comme employé à la librairie Hachette, avant de devenir journaliste en 1865. Travailleur acharné, il mène de front ses activités professionnelles et littéraires. Ses premières oeuvres, comme les "Contes à Ninon" (1865), rangent d'emblée cet admirateur de Victor Hugo parmi les écrivains d'inspiration romantique. En 1867, Zola publie un ouvrage sur Edouard Manet et bataille pour les Impressionnistes. Il rencontre Nadar dont il devient l'ami. Dans la préface de "Thérèse Raquin" (1867), il définit ce qui deviendra le naturalisme et, dès 1868, il conçoit et accomplira en vingt-cinq ans, à l'image de "la Comédie humaine" de Balzac, le vaste projet d'un cycle de romans, "Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire".  En 1870, il épouse Alexandrine Meley, l'ami de coeur de Cézanne, mais qui ne pourra lui donner d'enfant. 

En 1871, il compose "La Fortune des Rougon", premier roman de cette fresque sociale qui en comportera vingt. 

Zola fréquente désormais Flaubert, Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt, le romancier russe Tourgueniev. L'éditeur G. Charpentier rachète les droits des Rougon-Macquart pour cinq cents francs par mois. Il publie en mai 1873 "le Ventre de Paris", qui dépeint dans l'univers grouillant des Halles la petite-bourgeoisie commerçante « digérant, ruminant, cuvant en paix ses joies et ses honnêtetés moyennes », personnifiée par Lisa Macquart, la plantureuse charcutière. Les Gras, satisfaits de l'Empire, triomphent des Maigres, qui rêvent de changer l'ordre du monde. Zola est un Maigre : son article du 22 décembre 1872 dans le Corsaire, où il raillait l'avidité cynique des monarchistes, a fait interdire le journal, l'a rendu suspect au gouvernement de Thiers, puis à celui de Mac-Mahon, et lui a fermé les journaux parisiens : à part une série de comptes rendus dramatiques dans l'Avenir national, Zola n'écrit plus que dans le Sémaphore de Marseille, d'ailleurs sans signer ses articles, qui resteront pour la plupart inédits. 

 

Le succès de l'Assommoir a permis aux Zola de s'installer 23, rue de Boulogne (aujourd'hui rue Ballu). Au printemps de 1878, ils achètent une maison à Médan et  y passeront désormais plusieurs mois par an, y recevront les amis et les jeunes admirateurs de Zola : J. K. Huysmans, Henry Céard, Léon Hennique, Maupassant. L'écrivain continue à publier dans le Bien public, puis dans le Voltaire, qui lui succède à partir de juillet 1878, des articles hebdomadaires où il expose ses thèses sur l'esthétique du roman et du théâtre.

En avril 1878 paraît Une page d'amour, roman psychologique dont l'action se déroule dans les appartements cossus de Passy et dont Paris, avec l'océan de ses toitures, « est un des personnages, quelque chose comme le chœur antique ». Le 6 mai, Zola fait jouer un vaudeville, le Bouton de rose, au Palais-Royal ; à partir du 18 janvier 1879, l'Ambigu représente un drame tiré de l'Assommoir par William Busnach et Octave Gastineau. Nana, publié d'abord en feuilleton dans le Voltaire, puis chez Charpentier en mars 1880, déclenche un nouveau tapage. La critique, pudibonde et envieuse, s'insurge, mais Flaubert trouve à Zola « du génie ». Il mourra deux mois plus tard, au grand chagrin de Zola. Cependant, celui-ci commence à réunir les études critiques qu'il a publiées depuis cinq ans à Paris et à Saint-Pétersbourg, et publie chez Charpentier le Roman expérimental (1880), les Romanciers naturalistes (1881), le Naturalisme au théâtre (1881), Nos auteurs dramatiques (1881), Documents littéraires (1881). De septembre 1880 à septembre 1881, il mène une campagne hebdomadaire dans le Figaro, sur des thèmes tantôt politiques (critique du système parlementaire) et tantôt littéraires (défense du naturalisme, à travers ses propres œuvres et celles de Céard, de Huysmans, d'Alexis, de Maupassant). 

 

Durant cette période, Zola définit plus amplement son esthétique, en particulier dans "Le Roman expérimental" qui paraît en 1881. Mais, bientôt, le ton socialiste de ses romans conduit certains de ses disciples à prendre leurs distances. Zola poursuit néanmoins sa voie. En 1888, Zola découvre la bicyclette, la photographie et sa nouvelle compagne, Jeanne Rozerot.

Dans la droite ligne de ses convictions politiques, il prend parti au moment de l'affaire Dreyfus en publiant un article intitulé "J'accuse" (l'Aurore du 13 Janvier 1898) qui lui vaut d'être poursuivi et condamné pour outrage à l'armée. Il s'exile en Angleterre et ne revient en France qu'en 1899, après la grâce de Dreyfus. Sa dernière oeuvre, "les Quatre Evangiles" (Fécondité, Travail, Vérité, Justice) vise à établir les bases morales des temps nouveaux. 

Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1902, au retour de Médan, l'écrivain meurt asphyxié par les émanations du chauffage dans son appartement de la rue de Bruxelles. Accident ou malveillance ? On en a débattu, sans parvenir à une certitude. Ses funérailles ont lieu le 5 octobre. Une délégation de mineurs est venue de Denain. Anatole France, dans son discours d'hommage, prononce ces mots : « Il fut un moment de la conscience humaine. »

 

1867 – Thérèse Raquin 

« Dans Thérèse Raquin, j'ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères. Là est le livre entier. J'ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. J'ai cherché à suivre pas à pas dans ces brutes le travail sourd des passions, les poussées de l'instinct, les détraquements cérébraux survenus à la suite d'une crise nerveuse. Les amours de mes deux héros sont le contentement d'un besoin ; le meurtre qu'ils commettent est une conséquence de leur adultère, conséquence qu'ils acceptent comme les loups acceptent l'assassinat des moutons ; enfin, ce que j'ai été obligé d'appeler leurs remords, consiste en un simple désordre organique, en une rébellion du système nerveux tendu à se rompre. L'âme est parfaitement absente, j'en conviens aisément, puisque je l'ai voulu ainsi. » 

Thérèse vit avec son mari Camille et sa belle-mère madame Raquin depuis son plus jeune âge. En effet, enfant elle fut recueillie et élevée par madame Raquin qui a tout de suite considérée Thérèse comme l'épouse de son fils adoré Camille. Mais Thérèse n'aime pas l'existence qu'elle mène à côté d'un époux à la santé très fragile, elle si pleine de vie. Elle se sent à l'étroit dans la mercerie noire et mal aérée de sa belle-mère. Cependant un jour Camille rentre chez lui accompagné d'un ancien camarade qu'il a rencontré à son travail : Laurent. Ce jeune peintre sans talent et à forte allure, éveille en Thérèse des passions inassouvies et devient vite son amant. La scène d'amour représentée dans l’arrière-boutique de la mercerie, à même le sol, vaudra aux naturalistes les premières accusations ouvertes d'immoralisme. 

Las de se cacher pour s'aimer, les deux amants échafaudent un horrible plan : se débarrasser du mari gênant. Laurent a tout prévu : le lieu, le moment et surtout la manière. Il met son plan à exécution en invitant Camille et Thérèse à faire une ballade. Devant attendre avant de manger dans un petit restaurant situé au bord de l'eau, Laurent propose au couple de louer une barque. Une fois arrivé au milieu de l'eau, Laurent attrape Camille et le jette à l'eau. Celui-ci se noie rapidement et Laurent fait chavirer la barque en ayant, au préalable, pris Thérèse dans ses bras. Il explique à tous que la barque a chaviré et qu'il a pu sauver Thérèse, n'ayant rien pu faire pour son ami. Il passe pour un héros même aux yeux de madame Raquin totalement anéantie par la disparition de son fils.

Les deux amants attendent alors pour pouvoir s'aimer librement. Cependant, depuis le meurtre, leurs sentiments ont changé, le souvenir de Camille les hante. Ils se marient tout de même, mais finissent par se haïr mutuellement et se reprochent la déchéance de leur vie. 

"Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l’aimait pas, mais en somme, elle ne lui coûterait rien ; les femmes qu’il achetait à bas prix n’étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées. L’économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami. D’autre part, depuis longtemps il n’avait pas contenté ses appétits ; l’argent étant rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point laisser échapper l’occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites : Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément quand il voudrait ; en admettant même que Camille découvrît tout et se fâchât, il l’assommerait d’un coup de poing, s’il faisait le méchant. La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et engageante. Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l’heure. À la première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans l’avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses jouissances : Thérèse apaiserait les brûlures de son sang ; madame Raquin le cajolerait comme une mère ; Camille, en causant avec lui, l’empêcherait de trop s’ennuyer, le soir, dans la boutique. Le portrait s’achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse restait toujours là, accablée et anxieuse ; mais Camille ne quittait point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l’éloigner pour une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu’il terminerait le portrait le lendemain. Madame Raquin annonça qu’on dînerait ensemble et qu’on fêterait l’œuvre du peintre. Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le portrait était ignoble, d’un gris sale, avec de larges plaques violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus éclatantes sans les rendre ternes et boueuses ; il avait, malgré lui, exagéré les teintes blafardes de son modèle et le visage de Camille ressemblait à la face verdâtre d’un noyé ; le dessin grimaçant convulsionnait les traits, rendant la sinistre ressemblance plus frappante. Mais Camille était enchanté ; il disait que sur la toile il avait un air distingué. Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu’il allait chercher deux bouteilles de vin de Champagne. Madame Raquin redescendit à la boutique. L’artiste resta seul avec Thérèse. La jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita ; il examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, Camille pouvait revenir, l’occasion ne se représenterait peut-être plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes. Puis, d’un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, et, tout d’un coup, elle s’abandonna, glissant par terre, sur le carreau. Ils n’échangèrent pas une seule parole. L’acte fut silencieux et brutal."

 

1870 – La Fortune des Rougon 

"Ce roman sert d'introduction à toute l'oeuvre. Il montre certains membres de la famille dont je veux écrire l'histoire, au début de leur carrière, fondant leur fortune sur le coup d'Etat, comptant sur l'Empire qu'ils prévoient pour contenter leurs appétits. Cet épisode a surtout quatre grandes figures qui ne reparaîtront plus dans les autres récits : l'aïeule, tante Dide, la souche dont sont issus les principaux personnages de la série ; ses deux fils, l'un légitime, Pierre Rougon, l'autre illégitime, Antoine Machard, et un de ses petits-fils, Silvère. L'aïeule est la haute personnification d'un tempérament, d'un état physiologique particulier se propageant et se distribuant dans toute une famille. Les trois autres héros, outre leurs caractères héréditaires, offrent trois états de l'idée politique : Pierre Rougon est le conservateur qui cherche surtout à tirer des événements un profit personnel et qui ne recule devant aucun moyen pour fonder sa fortune et celle de ses enfants sur le nouvel Empire. Antoine Machard est le fainéant, l'envieux que sa paresse jalouse et impuissante a jeté dans une fausse et honteuse démocratie ; Silvère, au contraire, l'énergique enfant de dix-sept ans, la belle et ardente figure de tous les enthousiasmes de la jeunesse, est l'âme même de la jeune République, l'âme de l'amour et de la liberté. Je plierai le cadre historique à ma fantaisie, mais tous les faits que je regrouperai seront pris dans l'histoire (livres de Ténot et de Maquan, journaux de l'époque, etc.). Je prendrai à la très curieuse insurrection du Var ses détails les plus caractéristiques et je m'en servirai selon les besoins de mon récit (...)"

Ce roman raconte le coup d'Etat du prince Louis Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, vu d'une ville de Provence, Plassans, que Zola a inventée d'après la ville de son enfance, Aix-en-Provence. A la faveur de ce bouleversement politique, les ambitions se déchaînent: deux branches rivales d'une même famille, les Rougon et les Macquart, s'affrontent, les premiers se révélant bonapartistes par calcul, les seconds libéraux par pauvreté et par envie.

Toute la structure interne des Rougon-Macquart est expliquée par la névrose d'Adelaïde Fouque, dont le père a fini dans la démence et qui, après la mort de son mari, un simple domestique nommé Pierre Rougon, prend pour amant un ivrogne, Antoine Macquart. La descendance de celle que l'on appelle tante Dide est ainsi marquée par la double malédiction de la folie et de l'alcoolisme que l'on retrouve dans tous les volumes. Ainsi, le docteur Pascal, héros du vingtième et dernier volume, s'effraye en comprenant subitement la tragique destinée de sa famille: «Tout s'emmêlait, il arrivait à ne plus se reconnaître au milieu des troubles imaginaires qui secouaient son organisme éperdu. Et chaque soir, la conclusion était la même, le même glas sonnait dans son crâne: l'hérédité, l'effrayante hérédité, la peur de devenir fou. […] Ah?! qui me dira, qui me dira?? […] Chez lequel est le poison dont je vais mourir?? Quel est-il, hystérie, alcoolisme, tuberculose, scrofule?? Et que va-t-il faire de moi, un épileptique, un ataraxique ou un fou??»

 

1871 – La Curée 

"Dans l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, La Curée est la note de l'or et de la chair. L'artiste en moi se refusait à faire de l'ombre sur cet éclat de la vie à outrance, qui a éclairé tout le règne d'un jour suspect de mauvais lieu. Un point de l'Histoire que j'ai entreprise en serait resté obscur. J'ai voulu monter l'épuisement prématuré d'une race qui a vécu trop vite et qui aboutit à l'homme-femme des sociétés pourries ; la spéculation furieuse d'une époque s'incarnant dans un tempérament sans scrupule, en clin aux aventures ; le détraquement nerveux d'une femme dont un milieu de luxe et de honte décuple les appétits natifs. Et, avec ces trois monstruosités sociales, j'ai essayé d'écrire une œuvre d'art et de science qui fût en même temps une des pages les plus étranges de nos mœurs. Si je crois devoir expliquer La Curée, cette peinture vraie de la débâcle d'une société, c'est que le côté littéraire et scientifique a paru en être si peu compris dans le journal où j'ai tenté de donner ce roman, qu'il m'a fallu en interrompre la publication et rester au milieu de l'expérience." 

Aristide Rougon, dit Saccard, employé devenu riche affairiste, se lance dans la "curée", la spéculation immobilière née des grands travaux d'Haussmann à Paris, sous le IIe Empire. Aristide Rougon a quitté sa ville de Plassans après le coup d'Etat, pour venir tenter sa chance à Paris. Il est accompagné de sa femme Angèle et de sa fille Clothilde. Par l'intermédiaire de son frère Eugène, devenu ministre de l'Intérieur, il obtient un emploi de commissaire voyer assistant à la mairie. Déçu de ne pouvoir assouvir son ambition tout de suite, il réalise par la suite que cet emploi va lui ouvrir les portes de la fortune et de la gloire. Aristide accepte de changer de nom comme lui suggère son frère : c'est alors qu'il devient Aristide Saccard. Ayant accès aux plans des futurs grands travaux de Paris, il comprend rapidement qu'en achetant les immeubles situés sur les prochaines avenues, la fortune est assurée. Cependant son ambition est freinée par son manque d'argent jusqu'à ce que le destin intervienne. Aristide perd sa femme, atteinte de phistie, et contracte alors un mariage d'argent grâce à l'intervention de sa sœur Sidonie qui cache son activité d'entremetteuse derrière la façade de son commerce. 

"Au retour, dans l'encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l'embarras devint tel, qu'il lui fallut même s'arrêter.

Le soleil se couchait dans un ciel d'octobre, d'un gris clair, strié à l'horizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs lointains de la cascade, enfilait la chaussée, baignant d'une lumière rousse et pâlie la longue suite des voitures devenues immobiles.

Les lueurs d'or, les éclairs vifs que jetaient les roues semblaient s'être fixés le long des réchampis jaune paille de la calèche, dont les panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage environnant. Et, plus haut, en plein dans la clarté rousse qui les éclairait par-derrière, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs capotes à demi pliées, retombant du siège, le cocher et le valet de pied, avec leur livrée bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs gilets rayés noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients, comme des laquais de bonne maison qu'un embarras de voitures ne parvient pas à fâcher.

Leurs chapeaux, ornés d'une cocarde noire, avaient une grande dignité. Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d'impatience.

- Tiens, dit Maxime, Laure d'Aurigny, là-bas, dans ce coupé... Vois donc, Renée.

Renée se souleva légèrement, cligna les yeux, avec cette moue exquise que lui faisait faire la faiblesse de sa vue.

- Je la croyais en fuite, dit-elle... Elle a changé la couleur de ses cheveux, n'est-ce pas ?

- Oui, reprit Maxime en riant, son nouvel amant déteste le rouge.

Renée, penchée en avant, la main appuyée sur la portière basse de la calèche, regardait, éveillée du rêve triste qui, depuis une heure, la tenait silencieuse, allongée au fond de la voiture, comme dans une chaise longue de convalescente. Elle portait, sur une robe de soie mauve, à tabliers et à tunique, garnie de larges volants plissés, un petit paletots de drap blanc, aux revers de velours mauve, qui lui donnait un grand air de crânerie ?. Ses étranges cheveux fauve pâle, dont la couleur rappelait celle du beurre fin, étaient à peine cachés par un mince chapeau orné d'une touffe de roses du Bengale. Elle continuait à cligner des yeux, avec sa mine de garçon impertinent, son front pur traversé d'une grande ride, sa bouche, dont la lèvre supérieure avançait, ainsi que celle des enfants boudeurs. Puis, comme elle voyait mal, elle prit son binocle, un binocle d'homme, à garniture d'écaille, et, le tenant à la main sans se le poser sur le nez, elle examina la grosse Laure d'Aurigny tout à son aise, d'un air parfaitement calme.

Les voitures n'avançaient toujours pas. Au milieu des taches unies, de teinte sombre, que faisait la longue file des coupés , fort nombreux au Bois par cet après-midi d'automne, brillaient le coin d'une glace, le mors d'un cheval, la poignée argentée d'une lanterne, les galons d'un laquais haut placé sur son siège. Çà et là, dans un landau découvert, éclatait un bout d'étoffe, un bout de toilette de femme, soie ou velours. Il était peu à peu tombé un grand silence sur tout ce tapage éteint, devenu immobile.

On entendait, du fond des voitures, les conversations des piétons. Il y avait des échanges de regards muets, de portières à portières ; et personne ne causait plus, dans cette attente que coupaient seuls les craquements des harnais et le coup de sabot impatient d'un cheval. Au loin, les voix confuses du Bois se mouraient.

Malgré la saison avancée, tout Paris était là : la duchesse de Sternich, en huit-ressorts ; Mme de Lauwerens, en victoria très correctement attelée ; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun ; la comtesse Vanska, avec ses poneys pie ; Mme Daste, et ses fameux stappers noirs ; Mme de Guende et Mme Teissière, en coupé ; la petite Sylvia, dans un landau gros bleu. Et encore don Carlos, en deuil, avec sa livrée antique et solennelle ; Selim pacha, avec son fez et sans son gouverneur ; la duchesse de Rozan, en coupé égoïste, avec sa livrée poudrée à blanc ; M. le comte de Chibray, en dog-cart ; M. Simpson, en mail de la plus belle tenue ; toute la colonie américaine. Enfin deux académiciens, en fiacre.

Les premières voitures se dégagèrent et, de proche en proche, toute la file se mit bientôt à rouler doucement.

Ce fut comme un réveil. Mille clartés dansantes s'allumèrent, des éclairs rapides se croisèrent dans les roues, des étincelles jaillirent des harnais secoués par les chevaux. Il y eut sur le sol, sur les arbres, de larges reflets de glace qui couraient.

Ce pétillement des harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis dans lesquels brûlait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient les livrées éclatantes perchées en plein ciel et les toilettes riches débordant des portières, se trouvèrent ainsi emportés dans un grondement sourd, continu, rythmé par le trot des attelages. Et le défilé alla, dans les mêmes bruits, dans les mêmes lueurs, sans cesse et d'un seul jet, comme si les premières voitures eussent tiré toutes les autres après elles.

Renée avait cédé à a secousse légère de la calèche se remettant en marche, et, laissant tomber son binocle, s'était de nouveau renversée à demi sur les coussins. Elle attira frileusement à elle un coin de la peau d'ours qui emplissait l'intérieur de la voiture d'une nappe de neige soyeuse. Ses mains gantées se perdirent dans la douceur des longs poils frisés. Une brise se levait. Le tiède après-midi d'octobre, qui, en donnant au Bois un regain de printemps, avait fait sortir les grandes mondaines en voiture découverte, menaçait de se terminer par une soirée d'une fraîcheur aiguë.  Un moment, la jeune femme resta pelotonnée, retrouvant la chaleur de son coin, s'abandonnant au bercement voluptueux de toutes ces roues qui tournaient devant elle. Puis, levant la tête vers Maxime, dont les regards déshabillaient tranquillement les femmes étalées dans les coupés et dans les landaus voisins :

- Vrai, demanda-t-elle, est-ce que tu la trouves jolie, cette Laure d'Aurigny ? Vous en faisiez un éloge, l'autre jour, lorsqu'on a annoncé la vente de ses diamants !... "

 

1873 – Le Ventre de Paris 

Le Ventre de Paris, troisième roman de la série de Rougon-Macquart : "L'idée générale est le ventre ; - le ventre de Paris ; les Halles, où la nourriture afflue, s'entasse, pour rayonner sur les quartiers divers ; - le ventre de l'humanité, et par extension la bourgeoisie dirigeant, ruminant, cuvant en paix ses joies et ses honnêtetés moyennes ; - enfin le ventre dans l'empire, non pas l'éréthisme fou de Saccard lancé à la chasse des millions, les voluptés cuisantes de l'agio, de la danse formidable des écus ; mais le contentement large et solide de la faim, la bête broyant le foin au râtelier, la bourgeoisie appuyant sourdement l'empire, parce que l'empire lui donne la pâtée matin et soir, la bedaine pleine et heureuse se ballonnant au soleil et roulant jusqu'au charnier de Sedan." 

Florent n'a pas eu une enfance heureuse : orphelin de père très jeune, il voit sa mère mourir de pauvreté quelques temps après la mort de son second mari. Il se retrouve alors seul avec son demi-frère Quenu. Il abandonne ses études de droit pour devenir instituteur. Avide de savoir, il finit par adopter les valeurs de la République. Dès lors, il se coupe du monde et est arrêté pendant les émeutes suivant le coup d'Etat. Il est, par la suite, injustement déporté sur l'île du diable en Guyane. Resté seul, Quenu se tourne vers son oncle Gradelle, qui exerce la profession de charcutier. C'est alors que sa vie change : il apprend son futur métier et rencontre Lisa Macquart. Elle tient la boutique de Gradelle. A la mort de celui-ci, elle comprend l'opportunité qui s'offre à elle en épousant Quenu : elle hérite de la charcuterie et surtout de l'or se trouvant dans la cave. Avec cet or, elle ouvre un nouveau commerce de charcuterie qui leur permet de prospérer au cœur des nouvelles Halles de Paris. Lisa met au monde une petite fille : Pauline. Ce bonheur est troublé le jour où Florent resurgis dans la vie de son frère après s'être échappé du bagne. Si Quenu l'accueille à bras ouverts, Lisa voit dans ce retour un danger pour son commerce. Elle lui trouve une place d'inspecteur aux Halles mais cela enferme Florent dans un calvaire : il devient l'objet de tous les regards et de toutes les suspicions : à cause de sa présence des discordes éclatent, et à partir de là, une vieille femme, Mme Saget, essaye de confondre Florent en réunissant ses souvenirs et ses recherches. Faisant par de ses doutes à Lisa, cette dernière trahit son beau-frère. Lors de son arrestation, ce sont toutes les Halles qui se réjouissent de son départ. 

"Au milieu du grand silence, et dans le désert de l’avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d’une nappe d’ombre, éclairait les clous d’un soulier, la manche bleue d’une blouse, le bout d’une casquette, entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en arrière, des ronflements lointains de charrois annonçaient des convois pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait."

 

1875 – La Faute de l’abbé Mouret 

"L'histoire d'un homme frappé dans sa virilité par une éducation première, devenu être neutre, se réveillant homme à vingt-cinq ans, dans les sollicitations de la nature, mais retombant fatalement à l'impuissance." Le personnage de Serge Mouret apparaît dans le roman précédent. On y apprend comment il entre dans la religion : atteint par une grave maladie, Serge est entre la vie et la mort. C'est alors que l'abbé Faujas s'occupe du convalescent et développe en lui une vocation religieuse. Une fois guéri et ayant le soutien de sa mère, il convainc avec difficulté son père de le laisser entrer dans les ordres. Serge Mouret est ordonné prêtre dans un petit village perdu au milieu des collines de la Provence. C'est là qu'il s'est installé avec sa sœur Désirée, faible d'esprit et dont la passion est d'élever sa basse-cour. Quant à lui, il accomplit sa tâche avec une fervente ardeur pour Marie, mère de Dieu, à l'opposé du frère Archangias. Un jour de mai, Serge rencontre son oncle Pascal Rougon, venu soigner le gardien du Paradou, une immense propriété et décide de l'accompagner. Pour lui c'est la découverte en quelque sorte de l'Eden, d'une nature à l'état sauvage. Ce même jour, il visite la basse-cour de sa sœur. Ce sont ces deux événements qui vont réveiller en lui sa sexualité enfouie. La même nuit, il contracte la typhoïde ce qui le conduit au Paradou, où son oncle juge qu'il y sera mieux pour sa guérison. Une fois guéri, mais ayant oublié son passé de prêtre, Serge succombe aux plaisirs de la nature et de la chair dans les bras d'Albine. Surpris par le frère Archangias au cours d'une de leur escapade, Serge se remémore le passé et abandonne les bras de sa compagne pour retourner dans ceux de l'église. Toutefois son aventure a changé son état d'esprit et le pousse à abandonner sa ferveur pour Marie pour se tourner vers Jésus. 

"La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l’autel. Elle s’était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle traversa l’église, pour sonner l’Angelus, boitant davantage dans sa hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait du plafond, nue, râpée, terminée par un gros nœud, que les mains avaient graissé ; et elle s’y pendit de toute sa masse, à coups réguliers, puis s’y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant sa face large. Après avoir ramené son bonnet d’une légère tape, essoufflée, la Teuse revint donner un coup de balai devant l’autel. La poussière s’obstinait là, chaque jour, entre les planches mal jointes de l’estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrité. Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se fâcha, en constatant que la grande nappe supérieure, déjà reprisée en vingt endroits, avait un nouveau trou d’usure au beau milieu ; on apercevait la seconde nappe, pliée en deux, si émincée, si claire elle-même, qu’elle laissait voir la pierre consacrée, encadrée dans l’autel de bois peint. Elle épousseta ces linges roussis par l’usage, promena vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle débarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de cotonnade jaune. Le cuivre était piqué de taches ternes."

 

1876 – Son Excellence Eugène Rougon 

Sixième roman de la série de Rougon-Macquart , Zola entend y "étudier l'ambition dans un homme. L'amour du pouvoir pour le pouvoir lui-même, pour la domination. Eugène Rougon idolâtre son intelligence, aime son effort. Ce qu'il cherche, dans le pouvoir, c'est la joie d'être supérieur, le bonheur de se sentir plus fort, plus intelligent que les autres. L'intelligence a tout mangé chez lui, tous les autres appétits ; il n'est ni voluptueux, ni gourmand, ni intéressé. Une masse de chair un peu inerte, dans laquelle s'est logé un esprit adroit, souple, fort, persévérant, supérieur. J'ai alors un type très beau, j'étudie le drame pur d'une intelligence. Quant au côté moral, il est subordonné au côté intellectuel. Un esprit ne croyant qu'à lui-même ; aucune croyance au-delà, aucun souci de ce qui n'est pas lui ; au fond, l'idée que tous les hommes sont des imbéciles ou des coquins ; en pratique la conduite des hommes assimilée à celle d'un troupeau. Il se sert des autres (...)."

Eugène Rougon est arrivé au pouvoir en même temps que le coup d'Etat : tout d'abord il se rallie à la République pour ensuite l'abandonner pour servir Louis Napoléon. Son aide dans la destruction de la République lui vaut d'être nommé Président du Conseil d'Etat puis, par la suite, ministre de l'intérieur. Cette nomination va permettre à Eugène d'asseoir sa position et d'en profiter. Il fait emprisonner impunément ces ennemis politiques et devient à lui seul la loi et le pouvoir. Toutefois cette domination sans partage prend fin quand Eugène se voit retirer son poste. Commence alors pour lui une période difficile où ses ennemis d'avant se réjouissent. Mais Eugène Rougon tient sa vengeance quand il revient de nouveau au pouvoir, plus puissant qu'avant. Avide de pouvoir, il n'est jamais satisfait et relègue le reste au second plan. Une seule femme parvient à réveiller en lui des pulsions qu'il croit avoir enfouies : Clorinde Balbi. Fasciné par cette femme sauvage qui arrive à pénétrer ses secrets, il préfère s'en éloigner. Il va même jusqu'à lui faire épouser un homme riche et gentil : Detestang. Il espère qu'elle cessera sa domination sur lui. Mais bien au contraire elle l'accentue et, quand Eugène atteint le sommet du pouvoir, elle use de son influence sur Napoléon III pour le déstabiliser et fait nommer son mari au poste qu'occupe Eugène. 

"Le président était encore debout, au milieu du léger tumulte que son entrée venait de produire. Il s’assit, en disant à demi-voix, négligemment : « La séance est ouverte. »  Et il classa les projets de loi, placés devant lui, sur le bureau. À sa gauche, un secrétaire, myope, le nez sur le papier, lisait le procès-verbal de la dernière séance, d’un balbutiement rapide que pas un député n’écoutait. Dans le brouhaha de la salle, cette lecture n’arrivait qu’aux oreilles des huissiers, très dignes, très corrects, en face des poses abandonnées des membres de la Chambre.

Il n’y avait pas cent députés présents. Les uns se renversaient à demi sur les banquettes de velours rouge, les yeux vagues, sommeillant déjà. D’autres, pliés au bord de leurs pupitres comme sous l’ennui de cette corvée d’une séance publique, battaient doucement l’acajou du bout de leurs doigts. Par la baie vitrée qui taillait dans le ciel une demi-lune grise, tout le pluvieux après-midi de mai entrait, tombant d’aplomb, éclairant régulièrement la sévérité pompeuse de la salle. La lumière descendait les gradins en une large nappe rougie, d’un éclat sombre, allumée çà et là d’un reflet rose, aux encoignures des bancs vides ; tandis que, derrière le président, la nudité des statues et des sculptures arrêtait des pans de clarté blanche."

 

1877 – L’Assommoir

"Les Rougon-Macquart doivent se composer d'une vingtaine de romans. Depuis 1869, le plan général est arrêté, et je le suis avec une rigueur extrême. L'Assommoir est venu à son heure, je l'ai écrit, comme j'écrirai les autres, sans me déranger une seconde de ma ligne droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un but auquel je vais. Lorsque l'Assommoir a paru dans un journal, il a été attaqué avec une brutalité sans exemple, dénoncé, chargé de tous les crimes. Est-il bien nécessaire d'expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions d'écrivain ? J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l'ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l'oubli progressif des sentiments honnêtes, puis comme dénouement la honte et la mort. C'est la morale en action, simplement.

L'Assommoir est à coup sûr le plus chaste de mes livres. Souvent j'ai dû toucher à des plaies autrement épouvantables. La forme seule a effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la curiosité littéraire de ramasser et de couler dans un moule très travaillé la langue du peuple ! Ah ! la forme, là est le grand crime ! Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrés l'étudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprévue et de la force de ses images. Elle est un régal pour les grammairiens fureteurs. N'importe, personne n'a entrevu que ma volonté était de faire un travail purement philologique, que je crois d'un vif intérêt historique et social. Je ne me défends pas, d'ailleurs. Mon œuvre me défendra. C'est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu'ignorants et gâtés par le milieu de rude besogne et de misère où ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur mes œuvres. Ah ! si l'on savait combien mes amis s'égayent de la légende stupéfiante dont on amuse la foule ! si l'on savait combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un digne bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son coin, et dont l'unique ambition est de laisser une œuvre aussi large et aussi vivante qu'il pourra ! je ne démens aucun conte, je travaille, je m'en remets au temps et à la bonne foi publique pour me découvrir enfin sous l'amas des sottises entassées."

L'Assommoir raconte la grandeur puis la décadence de Gervaise Macquart, blanchisseuse dans le quartier de la Goutte-d'Or à Paris. Gervaise et son amant Auguste Lantier viennent à Paris avec Claude et Etienne, leurs deux fils. Chapelier de métier, Lantier est paresseux et infidèle. Il quitte Gervaise pour Adèle, la laissant seule avec ses fils. Au lavoir, Virginie, la sœur d’Adèle, provoque Gervaise. Une bagarre éclate entre les deux femmes. Gervaise l’emporte sur son adversaire. Coupeau, un ouvrier zingueur lui fait la cour à L’Assommoir, le cabaret du Père Colombe. Ils décident de vivre ensemble et s'installent dans le même immeuble que la sœur de Coupeau, mariée à Lorilleux, un artisan cupide et égoïste . Gervaise et Coupeau se marient à la mairie, puis à l’église. Grâce au travail et aux économies, le ménage connaît bonheur et prospérité et a une petite fille, Nana. Goujet, un forgeron solide et sûr, qui vit avec sa mère à côté des Coupeau, devient l’ami de Gervaise. Un jour, Coupeau tombe d’un toit et se casse une jambe. Le couple doit puiser dans les économies. Goujet prête de l’argent à Gervaise pour lui permettre de s’établir blanchisseuse. Le commerce fonctionne plutôt bien, et Gervaise engage deux ouvrières. Elle gagne correctement sa vie mais ne parvient pas cependant à rembourser Goujet. 

"Deux années s’écoulèrent, pendant lesquelles ils s’enfoncèrent de plus en plus. Les hivers surtout les nettoyaient. S’ils mangeaient du pain au beau temps, les fringales arrivaient avec la pluie et le froid, les danses devant le buffet, les dîners par coeur, dans la petite Sibérie de leur cambuse. Ce gredin de décembre entrait chez eux par-dessous la porte, et il apportait tous les maux, le chômage des ateliers, les fainéantises engourdies des gelées, la misère noire des temps humides. Le premier hiver, ils firent encore du feu quelquefois, se pelotonnant autour du poêle, aimant mieux avoir chaud que de manger ; le second hiver, le poêle ne se dé-rouilla seulement pas, il glaçait la pièce de sa mine lugubre de borne de fonte. Et ce qui leur cassait les jambes, ce qui les exterminait, c’était par-dessus tout de payer leur terme. Oh ! le terme de janvier, quand il n’y avait pas un radis à la maison et que le père Boche présentait la quittance ! Ça soufflait davantage de froid, une tempête du Nord. M. Marescot arrivait, le samedi suivant, couvert d’un bon paletot, ses grandes pattes fourrées dans des gants de laine ; et il avait toujours le mot d’expulsion à la bouche, pendant que la neige tombait dehors, comme si elle leur préparait un lit sur le trottoir, avec des draps blancs. Pour payer le terme, ils auraient vendu de leur chair. C’était le terme qui vidait le buffet et le poêle. Dans la maison entière, d’ailleurs, une lamentation montait. On pleurait à tous les étages, une musique de malheur ronflant le long de l’escalier et des corridors. Si chacun avait eu un mort chez lui, ça n’aurait pas produit un air d’orgues aussi abominable. Un vrai jour du jugement dernier, la fin des fins, la vie impossible, l’écrasement du pauvre monde. La femme du troisième allait faire huit jours au coin de la rue Belhomme. Un ouvrier, le maçon du cinquième, avait volé chez son patron. 

Sans doute, les Coupeau devaient s’en prendre à eux seuls. L’existence a beau être dure, on s’en tire toujours, lorsqu’on a de l’ordre et de l’économie, témoins les Lorilleux qui allongeaient leurs termes régulièrement, pliés dans des morceaux de papier sales ; mais, ceux-là, vraiment, menaient une vie d’araignées maigres, à dégoûter du travail. Nana ne gagnait encore rien, dans les fleurs ; elle dépensait même pas mal pour son entretien. Gervaise, chez madame Fauconnier, finissait par être mal regardée. Elle perdait de plus en plus la main, elle bousillait l’ouvrage, au point que la patronne l’avait réduite à quarante sous, le prix des gâcheuses. Avec ça, très fière, très susceptible, jetant à la tête de tout le monde son ancienne position de femme établie. Elle manquait des journées, elle quittait l’atelier, par coup de tête ; ainsi, une fois, elle s’était trouvée si vexée de voir madame Fauconnier prendre madame Putois chez elle, et de travailler ainsi coude à coude avec son ancienne ouvrière, qu’elle n’avait pas reparu de quinze jours. Après ces foucades, on la reprenait par charité, ce qui l’aigrissait davantage. Naturellement, au bout de la semaine, la paye n’était pas grasse ; et, comme elle le disait amèrement, c’était elle qui finirait un samedi par en redevoir à la patronne. Quant à Coupeau, il travail-lait peut-être, mais alors il faisait, pour sûr, cadeau de son travail au gouvernement ; car Gervaise, depuis l’embauche d’Étampes, n’avait pas revu la couleur de sa monnaie. "

 

1880 – Nana 

"Le sujet philosophique est celui-ci : toute une société se ruant sur le cul. Une meute derrière une chienne qui n'est pas en chaleur et qui se moque des chiens qui la suivent. Le poème des désirs du mâle, le grand levier qui remue le monde. Il n'y a que le cul et la religion."

Après le succès de scandale de l'Assommoir (1877), qui relate la déchéance par l'alcoolisme d'une honnête blanchisseuse, Gervaise Macquart, Zola connaît encore de grands succès de librairie. Appartenant également au cycle des Rougon-Macquart, Nana (1880), qui raconte l'ascension sociale et le déclin d'une prostituée, se vend, dès le premier jour de sa parution, à cinquante-cinq mille exemplaires. Nana Coupeau, fille de Gervaise, mène une vie de demi-mondaine alternant richesse et misère. Elle conduit à la ruine ou à la mort tous les hommes qui l'ont aimée avant de mourir de la petite vérole.

Émilie-Louise Delabigne, dite Valtesse de La Bigne (1848-1910), semble avoir inspirée le personnage de Nana : demi-mondaine de haut vol, maîtresse de Jacques Offenbach, construisant sa fortune au détriment du prince Lubomirski, entre autres, elle fut en "relation" avec Édouard Manet, Henri Gervex, Édouard Detaille, Gustave Courbet, Eugène Boudin, Alphonse de Neuville, Octave Mirbeau, Arsène Houssaye, Pierre Louÿs, Théophile Gautier.

"... Le prince prit place sur le divan, avec le marquis de Chouard. Seul le comte Muffat demeurait debout. Les deux verres de champagne, dans cette chaleur suffocante, avaient augmenté leur ivresse. Satin, en voyant les messieurs s’enfermer avec son amie, avait cru discret de disparaître derrière le rideau ; et elle attendait là, sur une malle, embêtée de poser, pendant que madame Jules allait et venait tranquillement, sans un mot, sans un regard.

– Vous avez merveilleusement chanté votre ronde, dit le prince. Alors, la conversation s’établit, mais par courtes phrases, coupées de silences.

Nana ne pouvait toujours répondre. Après s’être passé du cold-cream avec la main sur les bras et sur la figure, elle étalait le blanc gras, à l’aide d’un coin de serviette. Un instant, elle cessa de se regarder dans la glace, elle sourit en glissant un regard vers le prince, sans lâcher le blanc gras.

– Son Altesse me gâte, murmura-t-elle. C’était toute une besogne compliquée, que le marquis de Chouard suivait d’un air de jouissance béate. Il parla à son tour.

– L’orchestre, dit-il, ne pourrait-il pas vous accompagner plus en sourdine ? Il couvre votre voix, c’est un crime impardonnable.

Cette fois, Nana ne se retourna point. Elle avait pris la patte de lièvre, elle la promenait légèrement, très attentive, si cambrée au-dessus de la toilette, que la rondeur blanche de son pantalon saillait et se tendait, avec le petit bout de chemise. Mais elle voulut se montrer sensible au compliment du vieillard, elle s’agita en balançant les hanches. Un silence régna. Madame Jules avait remarqué une déchirure à la jambe droite du pantalon. Elle prit une épingle sur son coeur, elle resta un moment par terre, à genoux, occupée autour de la cuisse de Nana, pendant que la jeune femme, sans paraître la savoir là, se couvrait de poudre de riz, en évitant soigneusement d’en mettre sur les pommettes.

Mais, comme le prince disait que, si elle venait chanter à Londres, toute l’Angleterre voudrait l’applaudir, elle eut un rire aimable, elle se tourna une seconde, la joue gauche très blanche, au milieu d’un nuage de poudre. Puis, elle devint subitement sérieuse ; il s’agissait de mettre le rouge. De nouveau, le visage près de la glace, elle trempait son doigt dans un pot, elle appliquait le rouge sous les yeux, l’étalait doucement, jusqu’à la tempe. Ces messieurs se taisaient, respectueux.

Le comte Muffat n’avait pas encore ouvert les lèvres. Il songeait invinciblement à sa jeunesse. Sa chambre d’enfant était toute froide. Plus tard, à seize ans, lorsqu’il embrassait sa mère, chaque soir, il emportait jusque dans son sommeil la glace de ce baiser. Un jour, en passant, il avait aperçu, par une porte entrebâillée, une servante qui se débarbouillait ; et c’était l’unique souvenir qui l’eût troublé, de la puberté à son mariage. Puis, il avait trouvé chez sa femme une stricte obéissance aux devoirs conjugaux ; lui-même éprouvait une sorte de répugnance dévote. Il grandissait, il vieillissait, ignorant de la chair, plié à de rigides pratiques religieuses, ayant réglé sa vie sur des préceptes et des lois. Et, brusquement, on le jetait dans cette loge d’actrice, devant cette fille nue. Lui qui n’avait jamais vu la comtesse Muffat mettre ses jarretières, il assistait aux détails intimes d’une toilette de femme, dans la débandade des pots et des cuvettes, au milieu de cette odeur si forte et si douce. Tout son être se révoltait, la lente possession dont Nana l’envahissait depuis quelque temps l’effrayait, en lui rappelant ses lectures de piété, les possessions diaboliques qui avaient bercé son enfance. Il croyait au diable. Nana, confusément, était le diable, avec ses rires, avec sa gorge et sa croupe, gonflées de vices. Mais il se promettait d’être fort. Il saurait se défendre. – Alors, c’est convenu, disait le prince, très à l’aise sur le divan, vous venez l’année prochaine à Londres, et nous vous recevons si bien, que jamais plus vous ne retournerez en France... Ah ! voilà, mon cher comte, vous ne faites pas un assez grand cas de vos jolies femmes. Nous vous les prendrons toutes !. – Ça ne le gênera guère, murmura méchamment le marquis de Chouard, qui se risquait dans l’intimité. Le comte est la vertu même. En entendant parler de sa vertu, Nana le regarda si drôlement, que Muffat éprouva une vive contrariété. Ensuite ce mouvement le surprit et le fâcha contre lui-même. Pourquoi l’idée d’être vertueux le gênait-elle devant cette fille ? Il l’aurait battue...."

 

1882 – Pot-Bouille 

Dans Pot-Bouille, nouvelle étape des Rougon-Macquart, Zola a voulu, écrit-il, montrer la bourgeoisie à nu, après avoir montré le peuple (L'Assommoir) : "Parler de la bourgeoisie, c'est faire l'acte d'accusation le plus évident qu'on puisse lancer contre la société. Les trois adultères, sans passion sexuelle, par éducation, par détraquement physiologique et par bêtise. Une maison bourgeoise neuve, opposée à la maison de la Goutte-d'Or. Montrer la bourgeoisie à nu après avoir montré le peuple, et la montrer plus abominable, elle qui se dit l'ordre et l'honnêteté." 

Octave Mouret, fraîchement arrivé dans la capitale, devient le nouveau locataire d'un immeuble bourgeois de six étages, situé rue de Choiseul. Octave découvre vite que dans cet immeuble, en apparence de réputation irréprochable, les intrigues et les adultères font partis de la vie courante des locataires. La belle façade de l'immeuble dissimule une cour intérieure d'où émane une odeur nauséabonde due aux détritus des cuisines mais, également aux propos injurieux que tiennent les domestiques vis à vis des leurs employeurs. Il faut dire que le comportement de la plupart des locataires ne reflète pas leur rang social. Tout d'abord il y a le ménage Josserand dans lequel Madame reproche sans cesse à son mari de laisser traîner, à la vue de ses filles, le journal qui véhicule des histoires abominables qu'il faut absolument ignorer. De plus, cherchant à marier désespérément ses deux filles, elles participent toutes les trois aux dîners et soirées organisés dans la bourgeoisie. Cependant voulant cacher leur gêne financière, elles portent leurs vieilles robes qu'elles ornent de petits rubans et autres dentelles. Toutefois cela coûte au ménage et monsieur Josserand travaille secrètement le soir afin de permettre la coquetterie de sa femme et de ses deux filles. Ensuite il y madame Vuillaume qui est la seule responsable du comportement décadent de sa fille. En effet ayant été privée de sorties au cours de sa jeunesse, cette dernière a goûté au plaisir de l'adultère à peine mariée. 

"..Octave, libre enfin, s’était hâté de rejoindre Trublot, assoupi sur le canapé. Près d’eux, un groupe entourait le Dr Juillerat, vieux médecin du quartier, homme médiocre, mais devenu à la longue bon praticien, qui avait accouché toutes ces dames et soigné toutes ces demoiselles. Il s’occupait spécialement des maladies de femme, ce qui le faisait, le soir, rechercher des maris en quête d’une consultation gratuite, dans un coin de salon. Justement, Théophile lui disait que Valérie avait encore eu une crise, la veille ; elle étouffait toujours, elle se plaignait d’un noeud qui montait à sa gorge ; et lui non plus, ne se portait pas bien, mais ce n’était pas la même chose. Alors, il ne parla plus que de sa personne, conta ses déboires : il avait commencé son droit, tenté l’industrie chez un fondeur, essayé de l’administration dans les bureaux du mont-de-piété ; puis, il s’était occupé de photographie et croyait avoir trouvé une invention pour faire marcher les voitures toutes seules ; en attendant, il plaçait par gentillesse des pianos-flûtes, une autre invention d’un de ses amis. Et il retomba sur sa femme : c’était sa faute, si rien ne marchait chez eux ; elle le tuait, avec ses nerfs continuels. 

– Donnez-lui donc quelque chose, docteur ! suppliait-il, les yeux allumés de haine, toussant et geignant, dans la rage éplorée de son impuissance. 

Trublot, plein de mépris, l’examinait ; et il eut un rire silencieux, en regardant Octave. Cependant, le Dr Juillerat trouvait des paroles vagues et calmantes – sans doute, on la soulagerait, cette chère dame. À quatorze ans, elle étouffait déjà, dans la boutique de la rue Neuve-Saint-Augustin ; il l’avait soignée pour des étourdissements, qui se terminaient par des saignements de nez ; et, comme Théophile rappelait avec désespoir sa douceur languissante de jeune fille, tandis que maintenant elle le torturait, fantasque, changeant d’humeur vingt fois en un jour, le docteur se contenta de hocher la tête. Le mariage ne réussissait pas à toutes les femmes. 

– Parbleu ! murmura Trublot, un père qui s’est abruti pendant trente ans à vendre du fil et des aiguilles, une mère qui a toujours eu des boutons plein la figure, et ça dans un trou sans air du vieux Paris, comment veut-on que ça fasse des filles possibles ! 

Octave restait surpris. Il perdait de son respect pour ce salon, où il était entré avec une émotion de provincial. Une curiosité se réveilla en lui, quand il aperçut Campardon, qui consultait à son tour le docteur, mais tout bas, en homme posé, désireux de ne mettre personne dans les accidents de son ménage."

 

1883 – Au Bonheur des dames 

"Je veux dans Au Bonheur des Dames faire le poème de l'activité moderne. Donc, changement complet de philosophie : plus de pessimisme d'abord, ne pas conclure à la bêtise et à la mélancolie de la vie, conclure au contraire à son continuel labeur, à la puissance et à la gaieté de son enfantement. En un mot, aller avec le siècle, exprimer le siècle qui est un siècle d'action et de conquête, d'efforts dans tous les sens. Ensuite, comme conséquence, montrer la joie de l'action et le plaisir de l'existence ; il y a certainement des gens heureux de vivre, dont les jouissances ne ratent pas et qui se gorgent de bonheur et de succès."

Octave Mouret est employé dans une vieille mercerie : Au bonheur des dames, mais devient vite le premier collaborateur de la fille du co-fondateur : Caroline Hédouin. Octave a pour ce magasin une ambition démesurée où rien ne compte à part la réussite. Il fait part de ses rêves à Caroline mais celle-ci, bien qu'intéressée, attend la mort de son époux pour les concrétiser. Cette collaboration est également scellée par un mariage qui est davantage de convenance que d'amour. Caroline n'a pas le temps de voir la fin des travaux d'agrandissement, elle perd la vie lors d'une chute sur le chantier. Touché par cet événement, Octave poursuit néanmoins ses projets et, il rallie à sa cause le Baron Hautmann. Il écrase les petits commerçants qui se trouvent autour du Bonheur des Dames pour devenir le maître d'un gigantesque magasin. Contrairement au succès commercial, Octave ne parvient à trouver l'amour. Lui, le grand séducteur n'arrive pas à conquérir le cœur d'une de ses employés : Denise Baudu. Denise est une jeune femme de vingt ans qui, pour pouvoir survivre avec ses deux frères, monte à Paris afin de trouver du travail. Son oncle Baudu tient une vieille mercerie aux bords de l'agonie à cause du Bonheur des Dames. Malgré les protestations de son oncle, Denise entre au Bonheur des dames. 

"..Une voiture les força tous trois à quitter le milieu de la place ; et, machinalement, ils prirent la rue Neuve-Saint-Augustin, ils suivirent les vitrines, s’arrêtant de nouveau devant chaque étalage. D’abord, ils furent séduits par un arrangement compliqué : en haut, des parapluies, posés obliquement, semblaient mettre un toit de cabane rustique ; dessous, des bas de soie, pendus à des tringles, montraient des profils arrondis de mollets, les uns semés de bouquets de roses, les autres de toutes nuances, les noirs à jour, les rouges à coins brodés, les chairs dont le grain satiné avait la douceur d’une peau de blonde ; enfin, sur le drap de l’étagère, des gants étaient jetés symétriquement, avec leurs doigts allongés, leur paume étroite de vierge byzantine, cette grâce raidie et comme adolescente des chiffons de femme qui n’ont pas été portés. Mais la dernière vitrine surtout les retint. Une exposition de soies, de satins et de velours, y épanouissait, dans une gamme souple et vibrante, les tons les plus délicats des fleurs : au sommet, les velours, d’un noir profond, d’un blanc de lait caillé ; plus bas, les satins, les roses, les bleus, aux cassures vives, se décolorant en pâleurs d’une tendresse infinie ; plus bas encore, les soies, toute l’écharpe de l’arc-en-ciel, des pièces retroussées en coques, plissées comme autour d’une taille qui se cambre, devenues vivantes sous les doigts savants des commis ; et, entre chaque motif, entre chaque phrase colorée de l’étalage, courait un accompagnement discret, un léger cordon bouillonné de foulard crème. C’était là, aux deux bouts, que se trouvaient, en piles colossales, les deux soies dont la maison avait la propriété exclusive, le Paris-Bonheur et le Cuir-d’Or, des articles exceptionnels, qui allaient révolutionner le commerce des nouveautés.

– Oh ! cette faille à cinq francs soixante ! murmura Denise, étonnée devant le Paris-Bonheur.

Jean commençait à s’ennuyer. Il arrêta un passant.

– La rue de la Michodière, monsieur ?

Quand on la lui eut indiquée, la première à droite, tous trois revinrent sur leurs pas, en tournant autour du magasin. Mais, comme elle entrait dans la rue, Denise fut reprise par une vitrine, où étaient exposées des confections pour dames. Chez Cornaille, à Valognes, elle était spécialement chargée des confections. Et jamais elle n’avait vu cela, une admiration la clouait sur le trottoir. Au fond, une grande écharpe en dentelle de Bruges, d’un prix considérable, élargissait un voile d’autel, deux ailes déployées, d’une blancheur rousse ; des volants de point d’Alençon se trouvaient jetés en guirlandes ; puis, c’était, à pleines mains, un ruissellement de toutes les dentelles, les malines, les valenciennes, les applications de Bruxelles, les points de Venise, comme une tombée de neige. À droite et à gauche, des pièces de drap dressaient des colonnes sombres, qui reculaient encore ce lointain de tabernacle. Et les confections étaient là, dans cette chapelle élevée au culte des grâces de la femme : occupant le centre, un article hors ligne, un manteau de velours, avec des garnitures de renard argenté.."

 

1885 – Germinal 

"Germinal est le soulèvement des salariés, le coup d'épaule donné à la société, qui craque un instant : en un mot, la lutte du capital et du travail. C'est là qu'est l'importance du livre, je le veux prédisant l'avenir, portant la question qui sera la question la plus importante du XX ème siècle. Donc, pour établir cette lutte, qui est mon nœud, il faut que je montre d'une part le travail, les houilleurs de la mine, et de l'autre le capital, la direction le patron, enfin ce qui est à la tête. Mais deux cas se présentent : prendrai-je un patron qui personnifie en lui-même le capital, ce qui rendrait la lutte plus directe et peut-être plus dramatique ?" (...)

Fils de Gervaise Macquart et de son amant Lantier, le jeune Etienne Lantier s'est fait renvoyer de son travail pour avoir donné une gifle à son employeur. Chômeur, il part, en pleine crise industrielle, dans le Nord de la France, à la recherche d’un nouveau emploi. Il se fait embaucher aux mines de Montsou et connaît des conditions de travail effroyables (pour écrire ce roman, Emile Zola s'est beaucoup documenté sur le travail dans les mines). Il fait la connaissance d'une famille de mineurs, les Maheu et tombe amoureux de la jeune Catherine. Mais celle-ci est la maîtresse d'un ouvrier brutal, Chaval, et bien qu'elle ne soit pas insensible à Etienne, elle a à son égard une attitude étrange. Etienne s'intègre vite parmi le peuple des mineurs. Il est révolté par l'injustice qu'il découvre et par les conditions de vie des mineurs. Il propage assez rapidement des idées révolutionnaires. Lorsque la Compagnie des Mines , arguant de la crise économique, décrète une baisse de salaire, il pousse les mineurs à la grève. Il parvient à vaincre leur résignation et à leur faire partager son rêve d'une société plus juste. 

"Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d'avoir balayé des lieues de marais et de terres nues.

Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d'une jetée, au milieu de l'embrun aveuglant des ténèbres.

L'homme était parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d'un pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son pantalon de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à carreaux, le gênait beaucoup ; et il le serrait contre ses flancs, tantôt d'un coude, tantôt de l'autre, pour glisser au fond de ses poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du vent d'est faisaient saigner. Une seule idée occupait sa tête vide d'ouvrier sans travail et sans gîte, l'espoir que le froid serait moins vif après le lever du jour. Depuis une heure, il avançait ainsi, lorsque sur la gauche, à deux kilomètres de Montsou, il aperçut des feux rouges, trois brasiers brûlant au plein air, et comme suspendus. D'abord, il hésita, pris de crainte ; puis, il ne put résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.

Un chemin creux s'enfonçait. Tout disparut. L'homme avait à droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferrée ; tandis qu'un talus d'herbe s'élevait à gauche, surmonté de pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, à un coude du chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu'il comprît davantage comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de l'arrêter. C'était une masse lourde, un tas écrasé de constructions, d'où se dressait la silhouette d'une cheminée d'usine ; de rares lueurs sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques, et, de cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule voix montait, la respiration grosse et longue d'un échappement de vapeur, qu'on ne voyait point.

Alors, l'homme reconnut une fosse. Il fut repris de honte :

à quoi bon ? il n'y aurait pas de travail. Au lieu de se diriger vers les bâtiments, il se risqua enfin à gravir le terri sur lequel brûlaient les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour éclairer et réchauffer la besogne. Les ouvriers de la coupe à terre avaient dû travailler tard, on sortait encore les déblais inutiles. Maintenant, il entendait les moulineurs pousser les trains sur les tréteaux, il distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, près de chaque feu.

- Bonjour, dit-il en s'approchant d'une des corbeilles.

Tournant le dos au brasier, le charretier était debout, un vieillard vêtu d'un tricot de laine violette, coiffé d'une casquette en poil de lapin ; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans une immobilité de pierre, qu'on eût vidé les six berlines montées par lui. Le manoeuvre employé au culbuteur, un gaillard roux et efflanqué, ne se pressait guère, pesait sur le levier d'une main endormie. Et, là-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont les grandes haleines régulières passaient comme des coups de faux.

- Bonjour, répondit le vieux.

Un silence se fit. L'homme, qui se sentait regardé d'un oeil méfiant, dit son nom tout de suite.

- Je me nomme Etienne Lantier, je suis machineur... Il n'y a pas de travail ici ?

Les flammes l'éclairaient, il devait avoir vingt et un ans, très brun, joli homme, l'air fort malgré ses membres menus.

Rassuré, le charretier hochait la tête.

- Du travail pour un machineur, non, non... Il s'en est encore présenté deux hier. Il n'y a rien. Une rafale leur coupa la parole. Puis, Etienne demanda, en montrant le tas sombre des constructions, au pied du terri :

- C'est une fosse, n'est-ce pas ?

Le vieux, cette fois, ne put répondre. Un violent accès de toux l'étranglait. Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpré, laissa une tache noire.

- Oui, une fosse, le Voreux... Tenez ! le coron est tout près.

A son tour, de son bras tendu, il désignait dans la nuit le village dont le jeune homme avait deviné les toitures.

Mais les six berlines étaient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes raidies par des rhumatismes ; tandis que le gros cheval jaune repartait tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle bourrasque, qui lui hérissait le poil. Le Voreux, à présent, sortait du rêve. Etienne, qui s'oubliait devant le brasier à chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait, retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronné du criblage, le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d'extraction, la tourelle carrée de la pompe d'épuisement. Cette fosse, tassée au fond d'un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa cheminée comme une corne menaçante, lui semblait avoir un air mauvais de bête goulue, accroupie là pour manger le monde.

Tout en l'examinant, il songeait à lui, à son existence de vagabond, depuis huit jours qu'il cherchait une place ; il se revoyait dans son atelier du chemin de fer, giflant son chef, chassé de Lille, chassé de partout ; le samedi, il était arrivé à Marchiennes, où l'on disait qu'il y avait du travail, aux Forges ; et rien, ni aux Forges, ni chez Sonneville, il avait dû passer le dimanche caché sous les bois d'un chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l'expulser, à deux heures de la nuit...."

 

1886 - L’œuvre 

"Avec Claude Lantier, je veux peindre la lutte de l'artiste contre la nature, l'effort de la création dans l'œuvre d'art, effort de sang et de larmes pour donner sa chair, faire de la vie : toujours en bataille avec le vrai et toujours vaincu, la lutte contre l'ange. En un mot, j'y raconterai ma vie intime de production, ce perpétuel accouchement si douloureux ; mais je grandirai le sujet par le drame, par Claude, qui ne se contente jamais, qui s'exaspère de ne pouvoir accoucher de son génie, et qui se tue à la fin devant son œuvre irréalisée." 

Claude Lantier, fils de Gervaise et de son amant, peintre, finira par se pendre devant une toile inachevée. Tout commence par un soir de pluie. C'est en rentrant chez lui que Claude, rencontre une inconnue devant sa porte : elle se nomme Christine. Il lui offre alors l'hospitalité non sans réticence. Là elle découvre l'atelier du peintre rempli de tableaux. Le lendemain, elle remercie Claude et elle ne vient le revoir que deux mois plus tard. Entre eux un lien se crée alors et les balades sur les bords de la Seine se multiplient. Elle devient même le modèle de Claude pour une toile qu'il veut présenter au Salon. Son tableau est rejeté puis exposé au Salon des Refusés. Claude doit subir les railleries d'un public moqueur et ignare. Il subit le contre coup dans son atelier et pleure devant Christine qui lui apporte réconfort et amour. Un nouveau couple s'est formé et a décidé de changer d'horizon : Bennecourt remplace Paris. Claude a laissé sa vie artistique de côté pour se consacrer à sa famille qui s'est agrandie avec la naissance de son fils Jacques-Louis. Toutefois la passion artistique renaît peu à peu chez le peintre et, finit par pousser la famille Lantier à revenir dans la capitale. Claude se sent plein de confiance pour son art et produit chaque année des toiles qu'il présente au Salon. Malheureusement c'est à chaque fois des refus qui accueillent les tableaux et, qui petit à petit installent le doute chez Claude. Cependant ce dernier reste hanter par le désir de réaliser un chef-d'œuvre. Pour cela il loue un hangar où il installe une toile aux dimensions démesurées. Il s'abandonne complètement à son œuvre, mais celle-ci n'avance pas. De plus sa vie de famille s'écroule : l'enfant tombe malade et les liens qui unissent les deux amants se déchirent doucement. Toutefois Christine accepte de poser à nouveau pour aider Claude.

 

1887 – La Terre 

 "Je veux faire tenir tous mes paysans, avec leur histoire, leurs mœurs, leur rôle, j'y veux poser la question sociale de la propriété, j'y veux montrer où nous allons, dans cette crise de l'agriculture, si grave en ce moment. Toutes les fois maintenant que j'entreprends une étude, je me heurte au socialisme. Je voudrais faire pour le paysan avec la Terre, ce que j'ai fait pour l'ouvrier avec Germinal. Ajoutez que j'entends rester artiste, écrivain, écrire le poème vivant de la terre, les saisons, les travaux des champs, les gens, les bêtes, la campagne entière". Mais le roman soulèvera une violente campagne de protestations. 

Jean Macquart, frère de Gervaise, a préféré s'engager dans l'armée afin de fuir l'ignominie de son père. Après sept ans, il quitte l'armée pour aller travailler chez le père d'un ami. Malheureusement la mort de son patron l'oblige à partir pour Rognes où il doit réparer une ferme. La chance lui sourit quand un paysan lui propose un travail en tant que valet. Jean accepte même si le travail est rude. De plus ce nouveau travail va lui permettre de rencontrer Françoise Fouan, sa future femme. Françoise est la fille de Michel Fouan qui autrefois, lors du partage des terres familiales, a obtenu la partie la plus mauvaise. Et cette histoire se répète avec les enfants de Louis Fouan, le frère de Michel. Cette fois-ci c'est Buteau, le dernier des trois enfants qui est victime de la malchance. Mais pour lui la seule chose qui puisse le contenter c'est de devenir propriétaire de l'ensemble des terres. Et pour cela rien ne peut l'arrêter, même pas le crime. C'est ainsi que Jean va être le malheureux spectateur de trois meurtres dont celui de sa propre femme. Tout d'abord Buteau assassine sa mère car il veut pouvoir fouiller librement la maison familiale afin d'y trouver un trésor caché. Ensuite c'est au tour de sa belle-sœur de succomber. En effet, Lise, la femme de Buteau, tue Françoise sa propre sœur. La rancoeur de Buteau envers Françoise est double : son envie de la posséder qui le pousse à la violenter mais également la jalousie envers l'héritage dont elle est la bénéficiaire. C'est ainsi que lors d'une dispute entre les deux soeurs, l'aînée tue la cadette à l'aide d'une faux. Françoise succombe ainsi que l'enfant qu'elle porte.

 

1888 – Le Rêve 

"Je voudrais faire un livre qu'on n'attende pas de moi. Il faudrait, pour première condition, qu'il peut être mis entre toutes les mains, même les mains des jeunes filles. Donc, pas de passion violente, rien qu'une idylle (...) Refaisons donc Paul et Virginie. D'autre part, puisqu'on m'accuse de ne pas faire de psychologie, je voudrais forcer les gens à confesser que je suis un psychologue (...) Enfin, je voudrais mettre dans le livre de l'au-delà, du rêve, toute une partie de rêve, l'inconnu, l'inconnaissable." Angélique Rougon, abandonnée par sa mère Sidonie, est recueillie par un couple de brodeurs. Elle vit à l'ombre d'une cathédrale et s'épanouit dans un monde d'encens et de légendes. Elle s'éprend de Félicien, le fils de l'évêque et meurt le jour de ses noces.

Le Rêve est un récit atypique: écrit dans une veine plus intimiste et paisible, il est sans doute inspiré à l'auteur par sa liaison avec Jeanne Rozerot : dans l'été de 1888, Zola s'est épris d'une jeune lingère qui travaillait à Médan et qui devient sa maîtresse le 11 décembre 1888. Il vivra désormais une double vie, déchiré entre une affection inaltérable pour Alexandrine et son amour pour Jeanne, qui lui donnera deux enfants.

 

1890 – La Bête humaine 

"Je voudrais, après le Rêve, faire un roman tout autre ; d'abord dans le monde réel, puis sans description, sans art visible, sans effort, écrit d'une plume plus courante ; du récit simplement ; et, comme sujet, un drame violent à donner le cauchemar à tout Paris, quelque chose de pareil à Thérèse Raquin, avec un côté de mystère, d'au-delà, quelque chose qui ait l'air de sortir de la réalité (pas d'hypnotisme, mais une force inconnue, à arranger, à trouver). Le tout, dans une grande passion évidemment. L'amour et l'argent mêlé."(...)

Zola revient à une inspiration strictement naturaliste avec la publication, en 1890, de la Bête humaine, qui met en scène un criminel héréditaire, Jacques Lantier, tout en décrivant la vie quotidienne des cheminots. Edmond de Goncourt se moque ouvertement du voyage que fait Zola, de Paris à Mantes, sur la plate-forme d'une locomotive, vêtu d'un bleu de chauffe, afin de se documenter pour son livre. Il souligne par là le dérisoire de la démarche de l'écrivain: l'approche qu'un romancier bourgeois tel que Zola, même de bonne foi, pouvait avoir des milieux ouvriers n'était-elle pas nécessairement partielle et faussée?

Jacques Lantier est le second fils de Gervaise et de Lantier : conducteur de locomotive, il souffre de pulsions meurtrière. Elevé par sa tante, il a étudié à l'Ecole des arts et métiers. Avec son expérience dans les chemins de fer acquise à Orléans, Jacques entre à la Compagnie de l'Ouest en tant que mécanicien. Ce jeune homme bien sous tous rapports se transforme en un fou dangereux en présence d'une femme. Il n'y a qu'à bord de sa locomotive, sa Lison, que Jacques se sent en sécurité.

Toutefois un jour Lison part en réparation et Jacques décide d'aller rendre visite à sa tante qui vit dans le Nord, aux côtés de son mari qui est garde barrière. Là il retrouve Flore, la fille de sa tante et sent que ses pulsions se réveillent. Il parvient tout de même à les maîtriser mais se sent très vulnérable : il décide alors de battre la campagne afin d'échapper à la bête humaine qui sommeille en lui. Et c'est là qu'il est témoin d'un meurtre. En effet il assiste à l'assassinat de Grandmorin, un magistrat riche et influent, par Roubaud qui est assisté de sa femme Séverine. C'est par elle que tout est arrivé. Elevée par le magistrat, elle lui doit tout : sa dote, son mariage et le travail de son époux. En contre partie, le magistrat en a fait sa maîtresse. Et c'est en trahissant ce secret que Roubaud décide d'éliminer l'amant, dans le compartiment privé que ce dernier possède à bord de l'express pour le Havre.

Apprenant que Jacques est le seul témoin visuel de son crime, Roubaud pousse sa femme dans les bras du mécanicien. Celle-ci parvient à éveiller l'amour chez Jacques sans pour autant éveiller ses pulsions meurtrières. Roubaud découvre l'adultère de sa femme alors que, son meurtre est étouffé par les autorités qui craignent un scandale si les agissements pervers du défunt étaient découverts. Les événements morbides vont peu à peu se succéder.

 

1891 – L’Argent 

"Les grands points du roman deviennent : 1° Saccard, en quête d'affaires d'argent, près de succomber, avec un portefeuille bourré de projets. Là poser la rivalité qui éclatera plus tard avec le banquier juif, dont il se sépare, pour prendre l'Union. - 2° Début et marche ascendante de l'Union sous la conduite de Saccard. Montée vertigineuse pendant deux ou trois ans. - 3° La crise, le jeu fou à la hausse, et tout le drame à la Bourse, avec l'écroulement."

Ce roman a pour personnage principal le même que celui de la Curée, c'est-à-dire Aristide Rougon dit Saccard. Ce dernier, après avoir vécu diverses aventures financières, plus ou moins fructueuses, se trouve dans une situation plus que précaire. Cependant son appétit et son envie de réussir n'ont pas diminué. Sollicitant de nouveau l'aide d'Eugène, devenu Premier Ministre, ce dernier lui offre un poste aux colonies afin de se débarrasser d'un frère gênant. Cette proposition étant un affront pour Aristide, cela le pousse à affronter son frère à travers un projet d'envergure : il crée une banque commerciale baptisée : la Banque Universelle. Aristide entre en contact avec d'anciennes connaissances dont la princesse d'Orviedo. Toutefois celle-ci refuse de participer à la grande œuvre d'Aristide, ce qui le pousse à porter son attention sur son voisin, Jacques Hamelin un jeune ingénieur, et sur Caroline la sœur de celui-ci. Les deux orphelins ont pratiquement toujours vécus ensemble que ce soit à Paris ou au Liban. Suite à un accord scellé entre Georges et Aristide, l'ingénieur rejoint Constantinople pour obtenir des concessions, tandis que l'homme d'affaires s'emploie à s'allier avec quelques hommes très riches. Ces derniers effectuent des opérations illégales mais cela importe peu pour Aristide. Peu à peu il abat les obstacles qui se dressent devant lui. 

"Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place. D’un coup d’oeil, il parcourut les rangs de petites tables, où les convives affairés se serraient coude à coude ; et il parut surpris de ne pas voir le visage qu’il cherchait. Comme, dans la bousculade du service, un garçon passait, chargé de plats : 

« Dites donc, M. Huret n’est pas venu ? – Non, monsieur, pas encore. » 

Alors, Saccard se décida, s’assit à une table que quittait un client, dans l’embrasure d’une des fenêtres. Il se croyait en retard ; et, tandis qu’on changeait la serviette, ses regards se portèrent au-dehors, épiant les passants du trottoir. Même, lorsque le couvert fut rétabli, il ne commanda pas tout de suite, il demeura un moment les yeux sur la place, toute gaie de cette claire journée des premiers jours de mai. À cette heure où le monde déjeunait, elle était presque vide : sous les marronniers, d’une verdure tendre et neuve, les bancs restaient inoccupés ; le long de la grille, à la station de voitures, la file des fiacres s’allongeait, d’un bout à l’autre ; et l’omnibus de la Bastille s’arrêtait au bureau, à l’angle du jardin, sans laisser ni prendre de voyageurs. Le soleil tombait d’aplomb, le monument en était baigné, avec sa colonnade, ses deux statues, son vaste perron, en haut duquel il n’y avait encore que l’armée des chaises, en bon ordre. Mais Saccard, s’étant tourné, reconnut Mazaud, l’agent de change, à la table voisine de la sienne. Il tendit la main."

 

1893 – Le Docteur Pascal 

Le Docteur Pascal, vingtième et dernier roman de la série de Rougon-Macquart, "Je voudrais, avec le Docteur Pascal, résumer toute la signification philosophique de la série. Je crois y avoir mis, malgré le noir pessimisme qui s'y trouve, un grand amour de la vie, en exaltant continuellement la force. J'ai aimé la vie, j'en ai montré l'effort continu avec passion, malgré tout le mal, tout l'écœurement qu'elle peut contenir. Et c'est cela que je voudrais tirer peut-être de celle conclusion ! je ne me suis pas plu à ces tableaux, je ne les ai pas étalés par perversion, mais pour montrer bravement ce qui est, pour arriver à dire que malgré tout la vie est grande et bonne, puisqu'on la vit avec tant d'acharnement " 

Pascal, le second fils de Pierre et de Félicité, est médecin. Il a consacré toute sa vie à l'étude des lois de l'hérédité au sein des familles et notamment, au sein même de la sienne. Il vit à Plassans où se trouve encore sa mère âgée de 80 ans. Celle-ci se bat pour que le nom des Rougon soit gravé sur un monument. De plus elle exècre les recherches de son fils sur sa famille, ce qui réveille en elle toutes les tares qu'elle voudrait à jamais effacer. Pascal vit dans sa maison qui porte le nom de "La Souléïade", en compagnie de sa servante Martine et de sa nièce Clotilde, la fille d'Aristide. Celui-ci l'avait éloignée de lui lorsque sa femme Angèle mourut.

Clotilde apporte la jeunesse et la beauté dans la maison de son oncle dont elle tient le secrétariat. Eduquer par Martine en ce qui concerne la religion, Clotilde émet des oppositions. De plus Félicité incite sa petite fille à détruire les dossiers de Pascal invoquant les risques de représailles divines. Petit à petit Clotilde exprime son désir de s'unir charnellement à son oncle. Elle le supplie de brûler son passé, son travail afin de s'ouvrir à une existence nouvelle. Terrifié Pascal plonge dans la paranoïa : il ne dort plus de peur qu'on lui détruise son travail, il rôde dans sa propre demeure. De plus l'image de Clotilde commence à l'obséder et il finit par succomber au désir qui l'envahit, non sans avoir essayé de la jeter dans les bras d'un autre.

 



Guy de Maupassant a écrit en dix ans plus de trois cents contes, publiés dans divers journaux, et six romans. Si l'objet de l'art est pour lui de donner "une image exacte de la vie", il montre une prédilection pour les personnages moyens ou médiocres, décrits dans le cadre rétréci de leurs occupations quotidiennes. Les diverses sources de son inspiration, récits du terroir normand, épisodes de guerre, évocation de la vie des employés de bureau, s'appuient sur son expérience vécue. Ses textes utilisent un vocabulaire simple, décrivent des comportements et refusent toute dramatisation. Mais son univers est noir et pessimiste : la vie sociale est pour lui une grotesque comédie, "nous sommes tous dans un désert", la philosophie comme la science restent à la surface des problèmes et la religion est un recours illusoire. 

On reconnaît en Maupassant la perfection de ses contes : le décor y est rapidement brossé, l'atmosphère est créée, l'aspect physique et le comportement des personnages, la qualité des dialogues suffisent à nous faire pénétrer dans le secret leurs états d'âmes, et ce sont ces états d'âme qui vont déterminer le cheminement de l'intrigue.

 

".... La petite femme est un modèle, bien entendu. Elle posait chez lui. Elle était jolie, élégante, surtout, et possédait, paraît-il, une taille divine. Il devint amoureux d'elle, comme on devient amoureux de toute femme un peu séduisante qu'on voit souvent. Il s'imagina qu'il l'aimait de toute son âme. C'est là un singulier phénomène. Aussitôt qu'on désire une femme, on croit sincèrement qu'on ne pourra plus se passer d'elle pendant tout le reste de sa vie. On sait fort bien que la chose vous est déjà arrivée; que le dégoût a toujours suivi la possession; qu'il faut, pour pouvoir user son existence à côté d'un autre être, non pas un brutal appétit physique, bien vite éteint, mais une accordance d'âme, de tempérament et d'humeur. Il faut savoir démêler, dans la séduction qu'on subit, si elle vient de la forme corporelle, d'une certaine ivresse sensuelle ou d'un charme profond de l'esprit...»

 

"... Cet homme était marié depuis dix ans. Depuis dix ans il avait l'habitude de sentir une femme près de lui, toujours. Il était accoutumé à ses soins, à cette voix familière quand on rentre, à l'adieu du soir, au bonjour du matin, à ce doux bruit de robe si cher aux féminins, à cette caresse tantôt amoureuse et tantôt maternelle qui rend légère l'existence, à cette présence aimée qui fait moins lentes les heures. Il était aussi accoutumé aux gâteries matérielles de la table peut-être, à toutes les attentions qu'on ne sent pas et qui nous deviennent peu à peu indispensables. Il ne pouvait plus vivre seul. Alors, pour passer les interminables soirées, il prit l'habitude d'aller s'asseoir une heure ou deux dans une brasserie voisine. Il buvait un bock et restait là, immobile, suivant d'un oeil distrait les billes du billard courant l'une après l'autre sous la fumée des pipes, écoutant sans y songer les disputes des joueurs, les discussions de ses voisins sur la politique et les éclats de rire que soulevait parfois une lourde plaisanterie à l'autre bout de la salle. Il finissait souvent par s'endormir de lassitude et d'ennui. Mais il avait au fond du coeur et au fond de la chair le besoin irrésistible d'un coeur et d'une chair de femme; et sans y songer, il se rapprochait un peu, chaque soir, du comptoir où trônait la caissière, une petite blonde, attiré vers elle invinciblement parce qu'elle était une femme...."

 

Guy de Maupassant (1850-1893)

Guy de Maupassant est né en Normandie, au château de Miromesnil, à Turvilles sur Arques, en 1850. Il passe son enfance à Etretat et vit dans la familiarité des paysans et des pêcheurs. Il fait de solides études, puis part faire la guerre en 1870. À son retour, il est employé au ministère de la Marine puis au Ministère de l'Instruction publique. Son goût des filles de joie et des maisons closes débouchera en 1877 sur le diagnostic de cette "petite vérole" qui, avec l’absinthe, fait des ravages dans cette fin de siècle. C'est la même année que se situe l'épisode bien connu de la représentation très privée de la pièce érotico-exotique de Maupassant "À la Feuille de rose, maison turque", dans l’atelier des peintres Becker et Leloir, rue de Fleurus, et qui "réunit" Zola, Huysmans, Valtesse de la Bigne, Suzanne Lagier, chanteuse de l’Alcazar, et Edmond de Goncourt.

Sous la direction de Gustave Flaubert qui corrige durement ses premiers écrits et semble apprécier son côté épicurien, il compose aussi bien des poèmes que des contes ou des pièces de théâtre. C'est à l'occasion de la publication de Boule de Suif en 1880, dans l'ouvrage collectif "Les Soirées de Médan", que Maupassant se fait connaître et se démarque du groupe des naturalistes et de Zola. Son succès l'encourage à travailler la forme du conte, et il parvient désormais à vivre de sa plume. Il entre alors dans une période d'intense production littéraire. En mai 1881, il publie son premier volume de nouvelles sous le titre de "La Maison Tellier" puis termine son premier roman, "Une Vie", qui lui aura coûté six années, en 1883 : les vingt-cinq mille en moins d’un an.  Sa réputation ira jusqu’en Russie, grâce notamment à Ivan Tourgueniev. Avec les droits d’auteur de ces deux succès littéraires, il se fait construire une maison à Étretat et en cette même année, a un premier fils, avec une couturière, Joséphine Litzelmann.

En 1884, il vit une liaison avec la comtesse Emmanuela Potocka, une mondaine issue d'une riche et célèbre famille napolitaine,les Pignatelli, assidûment courtisée par les Paul Bourget, Jacques-Emile Blanche, Jean-Louis Forain, Frédéric Mistral, et Montesquiou-Fézensac, et qui apparaît dans les romans de Maupassant sous les traits de Christiane Andermatt dans "Mont-Oriol", et dans "Notre Coeur" sous ceux de la baronne de Frémines.

En 1885, "Bel-Ami", qui décrit l’ascension sociale fulgurante d’un journaliste cynique, dont l’unique talent est de savoir séduire des femmes influentes, d’abord paru en feuilleton dans Gil Blas, connaît un succès populaire immédiat. Guy de Maupassant s'est alors définitivement affranchi de l’influence de Gustave Flaubert. 

Alors que les contes des années 1880 ont plutôt pour cadre la Normandie de son enfance, le goût de Maupassant pour le morbide est de plus en plus flagrant dans ses dernières œuvres, ce qui ne va pas sans laisser penser à une influence de sa maladie sur son écriture. Sujet à des troubles nerveux probablement dus à sa syphilis, il est d'abord en proie à des hallucinations, puis à un délire qui le conduit à être interné en 1891. Il meurt dix-huit mois plus tard.

 

« Les Employés » (Chronique) Le Gaulois, 4 janvier 1882

« Comme je passais dans cette foule compacte, dans cette foule engourdie, lourde, pâteuse, qui coulait lentement dimanche, sur le boulevard comme une épaisse bouillie humaine, plusieurs fois ce mot me frappa l'oreille : « La gratification ». En effet, ce qui remuait si difficilement le long des trottoirs, c'était le peuple des employés. De toutes les classes d'individus, de tous les ordres de travailleurs, de tous les hommes qui livrent quotidiennement le dur combat pour vivre, ceux-là sont le plus à plaindre, sont les plus déshérités de faveurs. On ne le croit pas. On ne le sait point. Ils sont impuissants à se plaindre ; ils ne peuvent pas se révolter ; ils restent fiés, bâillonnés dans leur misère, leur misère correcte, leur misère de bachelier. 

Comme je l'aime, cette dédicace de Jules Vallès : « A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim ! » 

Voici qu'on parle d'augmenter le traitement des députés, ou plutôt, voici que les députés parlent d'augmenter leur traitement. Qui parlera d'augmenter celui des employés, qui rendent ma foi, autant de discutables services que les bavards du palais Bourbon ? 

Sait-on ce qu'ils gagnent, ces bacheliers, ces licenciés en droit, ces garçons que l'ignorance de la vie, la négligence coupable des pères et la protection d'un haut fonctionnaire ont fait entrer, un jour, comme surnuméraires dans un ministère ? 

Quinze ou dix-huit cents francs au début ! Puis, de trois ans en trois ans, ils obtiennent une augmentation de trois cents francs, jusqu'au maximum de quatre mille, auquel ils arrivent vers cinquante ou cinquante-cinq ans. Je ne parle point ici des très rares élus qui deviennent chefs de bureau. J'en dirai quelques mots tout à l'heure. Sait-on ce que gagne aujourd'hui, dans Paris, un bon maçon ? - Quatre-vingts centimes l'heure. Soit huit francs par jour, soit deux cent huit francs par mois, soit deux mille cinq cents francs environ par an. Un ouvrier dans une spécialité quelconque ? Douze francs par jour. Soit trois mille sept cents francs par an ! Et je ne parle pas des habiles ! 

Or, messieurs les gouvernants, vous savez ce que vaut le pain, et le reste, n'est-ce pas, puisque vous vous trouvez insuffisamment rétribués ? Vous admettez bien que les bureaucrates se marient comme vous, aient des enfants comme vous, s'habillent au moins un peu, sans fourrures, mais enfin aillent vêtus à leur bureau. Et vous voulez qu'aujourd'hui, avec deux mille cinq cents francs, moyenne des traitements, un homme ait une femme, deux mioches au moins - (un de chaque sexe, pour maintenir l'équilibre des unions futures et la population de la France, dont vous vous inquiétez), et que cet homme achète des culottes pour lui et son garçon, des jupes pour sa femme et sa fille. Calculons : loyer, cinq cents ; habillement et linge, six cents ; tous autres frais, cinq cents. - Il reste neuf cents francs justes, soit deux francs quarante-cinq centimes par jour pour nourrir le père, la mère et les deux enfants. C'est odieux et révoltant ! 

Et pourquoi donc, seuls, les employés demeurent-ils dans cette misère, alors que l'ouvrier vit à son aise. Pourquoi ? Parce qu'ils ne peuvent ni réclamer, ni protester, ni se mettre en grève, ni changer d'emploi, ni se faire artisan. 

Cet homme est instruit, il respecte son éducation et se respecte lui-même. Ses diplômes l'empêchent de clouer des tentures ou de racler du plâtre, ce qui vaudrait mieux pour lui. S'il quittait sa fonction, que ferait-il ? Où irait-il ? On ne change pas d'administration comme d'atelier. Il y a les fo-or-ma-li-tés. Il ne peut pas protester ; on le chasserait. Il ne peut même pas réclamer. Voici un exemple : Il y a quelques années, les employés de la marine, las de mourir de faim, de voir les Expositions universelles et l'augmentation générale du bien-être faire tout renchérir, alors que leurs traitements demeuraient invariablement dérisoires rédigèrent humblement une requête à M. Gambetta, président de la Chambre. Il y eut dans les bureaux un soupir d'espoir. Tout le monde signait. Des députés avaient promis, dit-on, d'intervenir. Or, la requête fut dénoncée, saisie, au nom de la discipline et au mépris de tout droit. L'amiral quelconque, alors ministre, fulmina des menaces de révocation pour les signataires, terrorisa l'administration tout entière. Que pouvait-on faire ? On se tut, et on continua à crever de misère. 

Et quand on songe que ces pauvres diables d'employés trouvent encore quelquefois le moyen, par suite de je ne sais quels insondables mystères d'économie, d'envoyer leurs fils au collège, afin de leur faire obtenir, plus tard, ce ridicule et inutile diplôme de bachelier ! C'est à eux qu'on peut appliquer l'image hardie si connue, et dire : « Ils vivent de privations ». 

Parlons de leur existence.  Sur la porte des Ministères, on devrait écrire en lettres noires la célèbre phrase de Dante : « Laissez toute espérance, vous qui entrez ». 

On pénètre là vers vingt-deux ans. On y reste jusqu'à soixante. Et pendant cette longue période, rien ne se passe. L'existence tout entière s'écoule dans le petit bureau sombre, toujours le même, tapissé de cartons verts. On y entre jeune, à l'heure des espoirs vigoureux. On en sort vieux, près de mourir. Toute cette moisson de souvenirs que nous faisons dans une vie, les événements imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous les hasards d'une existence libre, sont inconnus à ces forçats. 

Tous les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années se ressemblent. A la même heure on arrive ; à la même heure, on déjeune ; à la même heure, on s'en va ; et cela de vingt-deux à soixante ans. Quatre accidents seulement font date : le mariage, la naissance du premier enfant, la mort de son père et de sa mère. Rien autre chose ; pardon, les avancements. On ne sait rien de la vie ordinaire, rien même de Paris. On ignore jusqu'aux joyeuses journées de soleil dans les rues, et les vagabondages dans les champs : car jamais on n'est lâché avant l'heure réglementaire. On se constitue prisonnier à dix heures du matin ; la prison s'ouvre à cinq heures, alors que la nuit vient. Mais, en compensation, pendant quinze jours par an on a bien le droit, - droit discuté, marchandé, reproché, d'ailleurs - de rester enfermé dans son logis. Car où pourrait-on aller sans argent ? 

Le charpentier grimpe dans le ciel, le cocher rôde par les rues ; le mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des mers. L'employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant ; et dans la même petite glace où il s'est regardé, jeune, avec sa moustache blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe blanche, le jour où il est mis à la retraite. Alors, c'est fini, la vie est fermée, l'avenir clos. Comment cela se fait-il qu'on en soit là, déjà ? Comment donc a-t-on pu vieillir ainsi sans qu'aucun événement se soit accompli, qu'aucune surprise de l'existence vous ait jamais secoué ? Cela est pourtant. Place aux jeunes, aux jeunes employés !  Alors on s'en va, plus misérable encore, avec l'infime pension de retraite. On se retire aux environs de Paris, dans un village à dépotoirs, où l'on meurt presque tout de suite de la brusque rupture de cette longue et acharnée habitude du bureau quotidien, des mêmes mouvements, des mêmes actions, des mêmes besognes aux mêmes heures. 

Parlons des chefs maintenant. 

Les quelques inconnus d'avant-hier qui, hier, se sont réveillés ministres n'ont pas pu ressentir un plus violent affolement d'orgueil qu'un vieil employé nommé chef. Lui, l'opprimé, l'humilié, le triste obéissant, il commande, il en a le droit, - et il se venge. Il parle haut, durement, insolemment, et les subordonnés s'inclinent. Il faut excepter certains ministères comme celui de l'instruction publique, où d'anciennes traditions de bienveillance et de courtoisie ont été jusqu'ici conservées. D'autres sont des galères. J'ai cité celui de la marine ; j'y reviens. J'y ai passé, je le connais. Là-dedans on a le ton de commandement des officiers sur leur pont. Il n'est pas le seul ; d'ailleurs, rien n'égale la morgue, l'outrecuidance, l'insolence de certains pions parvenus, dont l'ancienneté a fait des rois de bureau, des despotes au rond de cuir.  L'ouvrier insulté par le contremaître retrousse ses manches et frappe du poing. Puis il ramasse ses outils et cherche un autre chantier. Un employé un peu fier serait sans pain le lendemain, et pour longtemps, sinon pour toujours. 

Dernièrement, un ministre prenant possession de son département prononçait à peu près ces paroles devant les « hauts fonctionnaires » de son administration, les chefs et les employés : « Et n'oubliez pas, messieurs, que j'exige votre estime et votre obéissance : votre estime, parce que j'y ai droit ; votre obéissance, parce que vous me la devez ». 

Cela sent-il assez l'autoritaire parvenu ? 

Et songeons à ce que deviendra un pareil discours passant de bouche en bouche jusqu'au sous-chef haranguant ses expéditionnaires ! 

Oh ! il y a bien des cœurs froissés dans ces vastes usines à papier noirci, et des coeurs tristes, et de grandes misères, et de pauvres gens instruits, capables, qui auraient pu être quelqu'un, et qui ne seront jamais rien, et qui ne marieront point leurs filles sans dot, à moins de leur faire épouser un employé comme eux."

 

1880 - Les Dimanches d’un bourgeois de Paris

Les Dimanches d’un bourgeois de Paris est initialement publiée dans la revue "Le Gaulois" en 1880. Cette nouvelle n’a pas été incorporée dans un recueil du vivant de Maupassant. Cette œuvre d’une cinquantaine de pages marque le début de la collaboration entre Le Gaulois et Maupassant qui écrit à Émile Zola : « Je viens de rentrer au Gaulois avec Joris-Karl Huysmans, nous donnerons un article par semaine et toucherons cinq cent francs par mois". 

M. Patissot, employé de bureau, voit son existence bouleversée le jour où il apprend qu'il est menacé d'apoplexie s'il ne s'adonne pas à l'exercice physique. Notre homme se lance alors fièrement à l'assaut de la nature: excursions à la campagne, partie de pêche, canotage, émois amoureux s'enchaînent... Et heureusement pour lui, contrairement à l’apoplexie, le ridicule ne tue pas.... 

"Monsieur Patissot, né à Paris, après avoir fait, comme beaucoup d’autres, de mauvaises études au collège Henri IV, était entré dans un ministère par la protection d’une de ses tantes, qui tenait un débit de tabac où s’approvisionnait un chef de division. Il avança très lentement et serait peut-être mort commis de quatrième classe, sans le paterne hasard qui dirige parfois nos destinées. Il a aujourd’hui cinquante-deux ans, et c’est à cet âge seulement qu’il commence à parcourir, en touriste, toute cette partie de la France qui s’étend entre les fortifications et la province.

L’histoire de son avancement peut être utile à beaucoup d’employés, comme le récit de ses promenades servira sans doute à beaucoup de Parisiens qui les prendront pour itinéraires de leurs propres excursions, et sauront, par son exemple, éviter certaines mésaventures qui lui sont advenues.

M. Patissot, en 1854, ne touchait encore que 1. 800 francs. Par un effet singulier de sa nature, il déplaisait à tous ses chefs, qui le laissaient languir dans l’attente éternelle et désespérée de l’augmentation, cet idéal de l’employé. Il travaillait pourtant ; mais il ne savait pas le faire valoir : et puis il était trop fier, disait-il. Et puis sa fierté consistait à ne jamais saluer ses supérieurs d’une façon vile et obséquieuse, comme le faisaient, à son avis, certains de ses collègues qu’il ne voulait pas nommer. Il ajoutait encore que sa franchise gênait bien des gens, car il s’élevait, comme tous les autres d’ailleurs, contre les passe-droits, les injustices, les tours de faveur donnés à des inconnus, étrangers à la bureaucratie. Mais sa voix indignée ne passait jamais la porte de la case où il besognait, selon son mot : « Je besogne… dans les deux sens, monsieur »..."

 

1880 - Boule de Suif

"Boule de Suif" fut d'abord lue par Maupassant devant ses amis du « groupe de Médan », puis publié dans le recueil collectif de nouvelles "les Soirées de Médan", le 15 avril 1880.

Abandonnée par les « lambeaux d'une armée en déroute », la ville de Rouen est envahie par les Prussiens qui trouvent chez les « bourgeois bedonnants, émasculés par le commerce », un accueil plutôt complaisant, à quelques actes de résistance près. Dans la cité occupée, «le besoin du négoce travailla de nouveau le coeur des commerçants du pays» : ils sont dix à s'embarquer pour Dieppe à bord d'une diligence. La société tout entière se trouve résumée là, comme dans une arche de Noé, par couples : des commerçants, des grands bourgeois, des nobles. Plus deux religieuses, enfin deux marginaux : « Comudet le démoc » (le républicain) et Boule de suif, une prostituée aux formes arrondies. Les femmes honnêtes l'insultent d'abord, mais comme elle seule a prévu des provisions pour le voyage qui s'éternise, tous finissent par accepter ses offres et, malgré des scrupules de vertu outragée, vident son panier. On arrive enfin à l'hôtel de Tostes, occupé par des soldats allemands, Leur officier fait demander Élisabeth Rousset, alias Boule de suif, qui revient exaspérée, on ne sait trop pour quel motif. Le lendemain matin, ordre est donné de ne pas atteler. Affolés à l'idée d'être retenus en otages, les hôtes pressent Boule de suif de leur révéler « le mystère de sa visite » à l'officier. « Ce qu'il veut, ce qu'il veut? Il veut coucher avec moi!» On s'indigne, on fait chorus autour de Boule de suif puis on réfléchit, on s'impatiente, on tente de convaincre la prostituée de se sacrifier pour ses compagnons. « Puisque c'est son métier à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus qu'un autre ? » 

« Dans la voiture, on se regardait curieusement, à la triste clarté de cette aurore. Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l'un de l'autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue Grand-Pont.

Ancien commis d'un patron ruiné dans les affaires, Loiseau avait acheté le fonds et fait fortune. Il vendait à très bon marché de très mauvais vins aux petits débitants des campagnes et passait parmi ses connaissances et ses amis pour un fripon madré, un vrai Normand plein de ruses et de jovialité. Sa réputation de filou était si bien établie, qu'un soir à la préfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant et fin, une gloire locale, ayant proposé aux dames qu'il voyait un peu somnolentes de faire une partie de "Loiseau vole", le mot lui-même vola à travers les salons du préfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait fait rire pendant un mois toutes les mâchoires de la province. Loiseau était en outre célèbre par ses farces de toute nature, ses plaisanteries bonnes ou mauvaises; et personne ne pouvait parler de lui sans ajouter immédiatement: "Il est impayable, ce Loiseau." De taille exiguë, il présentait un ventre en ballon surmonté d'une face rougeaude entre deux favoris grisonnants. Sa femme, grande, forte, résolue, avec la voix haute et la décision rapide, était l'ordre et l'arithmétique de la maison de commerce, qu'il animait par son activité joyeuse.

A côté d'eux se tenait, plus digne, appartenant à une caste supérieure, M. Carré-Lamadon, homme considérable, posé dans les cotons, propriétaire de trois filatures, officier de la Légion d'honneur et membre du Conseil général. Il était resté, tout le temps de l'Empire, chef de l'opposition bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement à la cause qu'il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre expression. Mme Carré-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari, demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen en garnison. Elle faisait vis-à-vis à son époux, toute mignonne, toute jolie, pelotonnée dans ses fourrures, et regardait d'un air navré l'intérieur lamentable de la voiture.

Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Bréville, portaient un des noms les plus anciens et les plus nobles de la Normandie . Le comte, vieux gentilhomme de grande tournure, s'efforçait d'accentuer, par les artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roi Henri IV, qui, suivant une légende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse une dame de Bréville, dont le mari, pour ce fait, était devenu comte et gouverneur de province.

Collègue de M. Carré-Lamadon au Conseil général, le comte Hubert représentait le parti orléaniste dans le département. L'histoire de son mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes était toujours demeurée mystérieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait mieux que personne, passait même pour avoir été aimée par un des fils de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fête, et son salon demeurait le premier du pays, le seul où se conservât la vieille galanterie, et dont l'entrée fût difficile. La fortune des Bréville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on, cinq cent mille livres de revenu. Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le côté de la société rentée, sereine et forte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la religion et des principes.

Par un hasard étrange, toutes les femmes se trouvaient sur le même banc; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui égrenaient de longs chapelets en marmottant des Pater et des Ave. L'une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure. L'autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les illuminés.

En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les regards de tous.

L'homme, bien connu, était Cornudet le démoc, la terreur des gens respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa barbe rousse dans les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les frères et amis une assez belle fortune qu'il tenait de son père, ancien confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin la place méritée par tant de consommations révolutionnaires. Au quatre septembre, par suite d'une farce peut-être, il s'était cru nommé préfet; mais quand il voulut entrer en fonctions, les garçons de bureau, demeurés seuls maîtres de la place, refusèrent de le reconnaître, ce qui le contraignit à la retraite. Fort bon garçon du reste, inoffensif et serviable, il s'était occupé avec une ardeur incomparable d'organiser la défense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous les jeunes arbres des forêts voisines, semé des pièges sur toutes les routes, et, à l'approche de l'ennemi, satisfait de ses préparatifs, il s'était vivement replié vers la ville. Il pensait maintenant se rendre plus utile au Havre, où de nouveaux retranchements allaient être nécessaires.

La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses, avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir; et là-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques. Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.

Aussitôt qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honnêtes, et les mots de "prostituée", de "honte publique" furent chuchotés si haut qu'elle leva la tête. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l'exception de Loiseau, qui la guettait d'un air émoustillé. Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes. Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs dignités d'épouses en face de cette vendue sans vergogne; car l'amour légal le prend toujours de haut avec son libre confrère. » 

 

1881 – La Maison Tellier 

« La Maison Tellier » (1ère publication dans ce recueil) - « Les Tombales » (Gil Blas, 9 janvier 1891) - « Sur l'eau » (sous le titre « En canot », Le Bulletin français, 10 mars 1876) - « Histoire d'une fille de ferme » (La Revue politique et littéraire, 26 mars 1881) - « En famille » (La Nouvelle Revue, 15 février 1881) - « Le Papa de Simon » (La Réforme politique, littéraire, philosophique, scientifique et économique, 1er décembre 1879) - « Une partie de campagne » (La Vie moderne, les 2 et 9 avril 1881) - « Au printemps » (1ère publication dans ce recueil) - « La Femme de Paul » (1ère publication dans ce recueil)

La maison Tellier, tenue par une patronne respectable, accueille chaque soir les bourgeois de Fécamp, qui se livrent là à une «débauche honnête et médiocre». L'établissement, comportant un café et un salon où l'on «monte», héberge cinq pensionnaires: Fernande la belle blonde, Raphaële la belle Juive, Rosa la Russe et deux servantes, Louise et Flora. Un samedi soir, les notables fécampois trouvent la maison fermée. Privés de leur plaisir, ils se disputent, ne comprennent pas. L'explication se trouve sur une pancarte: «Fermée pour cause de première communion.» Toute la compagnie s'est en effet transportée dans l'Eure, où la nièce de Mme Tellier, Constance, fait sa première communion …. Dans "Une partie de campagne", on suit M. Dufour, un commerçant parisien, qui vient en famille passer une journée à la campagne, s'arrête dans une auberge pour pique-niquer au bord de l'eau : deux canotiers décident de séduire la mère et la fille ...

"... La maison avait deux entrées. À l’encoignure, une sorte de café borgne s’ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux

matelots. Deux des personnes chargées du commerce spécial du lieu étaient particulièrement destinées aux besoins de cette partie de la clientèle. Elles servaient, avec l’aide du garçon, nommé Frédéric, un petit blond imberbe et fort comme un boeuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de marbre branlantes, et, les bras jetés au cou des buveurs, assises en travers de leurs jambes, elles poussaient à la consommation.

Les trois autres dames (elles n’étaient que cinq) formaient une sorte d’aristocratie et demeuraient réservées à la compagnie du premier, à moins pourtant qu’on eût besoin d’elles en bas et que le premier fût vide. Le salon de Jupiter, où se réunissaient les bourgeois de l’endroit, était tapissé de papier bleu et agrémenté d’un grand dessin représentant Léda étendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d’un escalier tournant terminé par une porte étroite, humble d’apparence, donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait toute la nuit, derrière un treillage, une petite lanterne comme celles qu’on allume encore en certaines villes aux pieds des madones encastrées dans les murs.

Le bâtiment, humide et vieux, sentait légèrement le moisi. Par moments, un souffle d’eau de Cologne passait dans les

couloirs ou bien une porte entrouverte en bas faisait éclater dans toute la demeure, comme une explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attablés au rez-de-chaussée, et mettait sur la figure des messieurs du premier une moue inquiète et dégoûtée. 

Madame, familière avec les clients ses amis, ne quittait point le salon et s’intéressait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des trois femmes ; elle était comme un repos dans le badinage polisson des particuliers ventrus qui se livraient chaque soir à cette débauche honnête et médiocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles publiques.

Les trois dames du premier s’appelaient Fernande, Raphaële et Rosa la Rosse. Le personnel étant restreint, on avait tâché que chacune d’elles fût comme un échantillon, un résumé de type féminin, afin que tout consommateur pût trouver là, à peu près du moins, la réalisation de son idéal. Fernande représentait la belle blonde, très grande, presque obèse, molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient à disparaître, et dont la chevelure filasse, écourtée, claire et sans couleur, pareille à du chanvre peigné, lui couvrait insuffisamment le crâne. Raphaële, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait le rôle indispensable de la belle Juive, maigre, avec des pommettes saillantes plâtrées de rouge. Ses cheveux noirs, lustrés à la moelle de boeuf, formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru beaux si le droit n’avait pas été marqué d’une raie. Son nez arqué tombait sur une mâchoire

accentuée où deux dents neuves, en haut, faisaient tache à côté de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une teinte foncée comme les bois anciens.

Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes minuscules, chantait du matin au soir, d’une voix éraillée, des couplets alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des histoires interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que pour manger et de manger que pour parler, remuait toujours, souple comme un écureuil malgré sa graisse et l’exiguïté de ses pattes ; et son rire, une cascade de cris aigus, éclatait sans cesse, de-ci, de-là, dans une chambre, au grenier, dans le café, partout, à propos de rien.

Les deux femmes du rez-de-chaussée, Louise, surnommée Cocote, et Flora, dite Balançoire parce qu’elle boitait un peu, l’une toujours en Liberté avec une ceinture tricolore, l’autre en Espagnole de fantaisie avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux carotte à chacun de ses pas inégaux, avaient l’air de filles de cuisine habillées pour un carnaval. Pareilles à toutes les femmes du peuple, ni plus laides, ni plus belles, vraies servantes d’auberge, on les désignait dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.

Une paix jalouse, mais rarement troublée, régnait entre ces cinq femmes, grâce à la sagesse conciliante de Madame et à son intarissable bonne humeur. L’établissement, unique dans la petite ville, était assidûment fréquenté. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut ; elle se montrait si aimable, si prévenante envers tout le monde ; son bon coeur était si connu qu’une sorte de considération l’entourait...."

 

1882 - Mademoiselle Fifi 

« Mademoiselle Fifi » (1ère version Gil Blas, 23 mars 1882) - « La Bûche » (Gil Blas, 26 janvier 1882) - « Le Lit » (Gil Blas, 16 mars 1882) - « Un réveillon » (Gil Blas, 5 janvier 1882) - « Mots d'amour » (sous le titre « Les Mots d'amour », Gil Blas, 2 février 1882)  Une aventure parisienne » (sous le titre « Une épreuve », Gil Blas, 22 décembre 1881) - « Marroca » (sous le titre « Marauca », Gil Blas, 2 mars 1882) - « Madame Baptiste » (Gil Blas, 28 novembre 1882) - « La Rouille » (sous le titre « Monsieur de Coutelier », Gil Blas, 14 septembre 1882) - « La Relique » (Gil Blas, 17 octobre 1882) - « Fou ? » (Gil Blas, 23 août 1882) - « Réveil » (Gil Blas, 20 février 1883) - « Une ruse » (Gil Blas, 25 septembre 1882) - « A cheval » (Le Gaulois, 14 janvier 1883) - « Deux amis » (Gil Blas, 5 février 1883) - « Le Voleur » (Gil Blas, 21 juin 1882) - « Nuit de Noël » (Gil Blas, 26 décembre 1882) - « Le Remplaçant » (sous le titre « Les Remplaçants », Gil Blas, 2 janvier 1883)

La nouvelle qui donne son titre au recueil, est une des plus connues de Maupassant. Le château d'Uville est occupé par cinq officiers prussiens. Parmi eux, «un tout petit blondin fier et brutal», surnommé Mademoiselle Fifi à cause de son allure féminine. Le saccage du luxueux château ne parvenant pas à tromper l'ennui, on décide d'organiser une petite fête avec des dames de Rouen. Elles arrivent, ces cinq «filles à plaisir», dont Rachel, «une brune toute jeune, à l'œil noir comme une tache d'encre». Elle échoit en partage à Mademoiselle Fifi, qui la brutalise, «saisi d'une férocité rageuse, travaillé par son besoin de ravage». Au moment des toasts, les Allemands insultent les Français vaincus, et surtout les Françaises, qu'ils déclarent toutes leur propriété. Rachel se révolte alors ….

 

1883 - Contes de la Bécasse 

« La Bécasse » (Le Gaulois, 5 décembre 1882) - « Ce cochon de Morin » (Gil Blas, 21 novembre 1882) - « La Folle » (Le Gaulois, 5 décembre 1882) - « Pierrot » (Le Gaulois, 9 octobre 1882) - « Menuet » (Le Gaulois, 20 novembre 1882) - « La Peur » (Le Gaulois, 23 octobre 1882) - « Farce normande » (Gil Blas, 8 août 1882) - « Les Sabots » (Gil Blas, 21 janvier 1883) - « La Rempailleuse » (Le Gaulois, 1er septembre 1882) - « En mer » (Gil Blas, 12 février 1883) - « Un Normand » (Gil Blas, 10 octobre 1882) - « Le Testament » (Gil Blas, 7 novembre 1882) - « Aux champs » (Le Gaulois, 31 octobre 1882) - « Un coq chanta » (Gil Blas, 5 juillet 1882) - « Un fils » (sous le titre « Père inconnu », Gil Blas, 19 avril 1882) - « Saint Antoine » (Gil Blas, 3 avril 1883) - « L'Aventure de Walter Schnaffs » (Le Gaulois, 11 avril 1883)

Un des recueils de contes les plus connus de Maupassant, dans lequel la farce est très présente, une farce souvent cruelle (comme la chasse qui est un thème important de ces contes), illustrant «les fortes brutalités" de la nature ou des hommes. 

A priori, l’œuvre peut sembler n’être qu’un assemblage sans cohérence de textes. De chasse, il est peu question. On songe pourtant aux Mémoires d’un chasseur de Tourguéniev que Maupassant connaissait et admirait. Surtout, le récit liminaire met en scène un vieux chasseur auquel ses amis viennent raconter différentes histoires. La Normandie – pays de Caux et pays d’Auge – en constituera le cadre essentiel. Ainsi, d’un récit à l’autre, une ligne se dessine. Celle des peurs et des obsessions de Maupassant – angoisses de la mort et de la folie, de la sexualité et d’un monde âpre, dur, difficile aux humbles, à ceux qui méritent compassion ou pitié même lorsqu’ils se révèlent insupportables ou ridicules. Dans «Ce cochon de Morin», est contée l'histoire d'un mercier arrêté pour outrage aux bonnes mœurs après avoir embrassé de force une jeune fille dans un train. Dans «Aux champs», deux familles de paysans pauvres, les Tuvache et les Vallin, vivent côte à côte et élèvent ensemble leurs enfants. Un jour, un riche couple de citadins propose d'abord aux Tuvache, puis aux Vallin, d'adopter l'un de leurs fils moyennant dédommagement financier. Les Tuvache refusent ; les Vallin acceptent...

 

1883 – Une Vie 

Le premier roman de Maupassant raconte l'histoire de Jeanne Le Perthuis des Vauds, jeune femme sensible et romanesque, depuis sa sortie du couvent. Accablée par un mariage malheureux (le vicomte Julien de Lamare qu'elle a épousé se révèle rapidement volage et calculateur), ayant perdu un à un tous ses proches (son époux est assassiné par un mari jaloux, elle élève seule son fils qui à dix-huit ans s'enfuit en Angleterre et la ruine), Jeanne fait, au terme de son existence, le bilan d'une vie qui ne lui laisse que regrets et amertume. La mort de ses parents la conduit au bord de la folie que seuls la fidélité de sa bonne et les quelques souvenirs des jours heureux parviennent à endiguer. 

"On se taisait ; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les paupières. Le baron considérait d’un oeil morne les campagnes monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu’une plante enfermée qu’on vient de remettre à l’air ; et l’épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien qu’elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-dehors sa main pour l’emplir d’eau qu’elle boirait ; et elle jouissait d’être emportée au grand trot des chevaux, de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l’abri au milieu de cette inondation.

Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes exhalaient une buée d’eau bouillante. La baronne, peu à peu, s’endormait. Sa figure, qu’encadraient six boudins réguliers de cheveux pendillants, s’affaissa peu à peu, mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite ; les joues s’enflaient, tandis que, entre ses lèvres entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l’ampleur de son ventre, un petit portefeuille en cuir. Ce toucher la réveilla ; et elle considéra l’objet d’un regard noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba, s’ouvrit. De l’or et des billets de banque s’éparpillèrent dans la calèche..."

 

1884 - Miss Harriet 

« Miss Harriet » (sous le titre « Miss Hastings », Le Gaulois, 9 juillet 1883) - « L'Héritage » (La Vie militaire illustrée, du 15 mars au 26 avril 1884) - « Denis » (Le Gaulois, 2 juin 1883) - « L'Âne » (sous le titre « Le Bon Jour », Le Gaulois, 15 juillet 1883) - « Idylle » (Gil Blas, 12 février 1884) - « La Ficelle » (Le Gaulois, 25 novembre 1883) - « Garçon, un bock !... » (Gil Blas, 1er janvier 1884) - « Le Baptême » (Le Gaulois, 13 janvier 1885) - « Regret » (Le Gaulois, 4 novembre 1883) - « Mon oncle Jules » (Le Gaulois, 7 août 1883) - « En voyage » (Le Gaulois, 10 mai 1883) - « La Mère Sauvage » (Le Gaulois, 3 mars 1884)

Dans "Miss Harriet", le personnage principal est une vieille fille anglaise excentrique qui vit en maison d'hôte sur la côte normande. Le narrateur, un peintre talentueux, fait sa connaissance et l'observe avec une tendresse amusée. Elle se prend pour lui d'une passion secrète dont la révélation aura des conséquences tragiques...

 

1885 - Contes du jour et de la nuit

« Le Crime au Père Boniface » (Gil Blas, 24 juin 1884) - « Rose » (Gil Blas, 19 janvier 1884) - « Le Père » (Gil Blas, 20 novembre 1883) - « L'Aveu » (Gil Blas, 22 juillet 1884) - « La Parure » (Le Gaulois, 17 février 1884) - « Le Bonheur » (Le Gaulois, 21 janvier 1884) - « Le Vieux » (Le Gaulois, 6 janvier 1884) - « Un lâche » (sous le titre « Un lâche ? », Le Gaulois, 27 janvier 1884) - « L'Ivrogne » (Le Gaulois, 20 avril 1884) -« Une vendetta » (Le Gaulois, 14 octobre 1884) - « Coco » (Le Gaulois, 21 janvier 1884) - « La Main » (Le Gaulois, 23 décembre 1883) - « Le Gueux » (Le Gaulois, 9 mars 1884) - « Un parricide » (Le Gaulois, 25 septembre 1885) - « Le Petit » (Le Gaulois, 19 août 1883) - « La Roche aux guillemots » (Le Gaulois, 14 avril 1882) - « Tombouctou » (Le Gaulois, 2 août 1883) - « Histoire vraie » (Le Gaulois, 18 juin 1882) - « Adieu » (Gil Blas, 18 mars 1884) - « Souvenir » (Gil Blas, 20 mai 1884) - « La Confession » (Le Gaulois, 21 octobre 1883).

Dans "La parure" (1884), madame Loisel est la femme d'un petit fonctionnaire qu'elle a épousé faute de mieux. Elle rêve d'une vie moins morne, plus frivole. Elle emprunte la parure de diamants de son amie de pension pour une soirée au ministère. Mais à l'issue de cette soirée mémorable, le collier a disparu...

 

1885 – Bel Ami 

Bel-Ami est l’histoire de l'irrésistible ascension sociale d'un journaliste cynique et beau garçon, auquel une série de succès féminins permettent de réaliser ses ambitions sociales. Georges Duroy, revenu d'Afrique du nord, se rend à Paris dans l'espoir de réussir et faire fortune. Il se fait embaucher au journal la Vie française, où il est rédacteur. Duroy plait aux femmes et se sert de ses atouts de séduction pour assurer l'ascension sociale à laquelle il aspire... 

 

1887 - Pierre et Jean 

Le quatrième roman de Maupassant resserre dans un temps très court (deux mois) et avec peu de personnages (deux frères, leurs parents, quelques comparses de second plan) les données d'un drame bourgeois. Pierre et Jean sont les deux fils de M et Mme Roland, unis et opposés par «une fraternelle et inoffensive inimitié». La famille apprend que Jean hérite seul de Maréchal, un ancien ami de la famille. Et le doute s'insinue en Pierre qui va mener son enquête. 

Trop souvent occulté par le célèbre texte théorique intitulé « Le Roman » qui le précède sans en constituer à proprement parler la Préface, ce bref récit – longue nouvelle ou « petit roman », comme le qualifiait lui-même l’auteur – constitue cependant, sur le plan formel comme dans le traitement de thèmes obsédants et la vision du monde qu’il suppose, l’une des œuvres les plus fortes de Maupassant. Monsieur Roland, ancien bijoutier parisien passionné de navigation, s’est retiré au Havre avec sa femme et ses deux fils : Pierre, l’aîné, jeune diplômé de médecine, et Jean, son cadet de cinq ans, qui vient de terminer son droit. Au cours d’une partie de pêche familiale en compagnie d’une jeune veuve, Mme Rosémilly, les deux frères, pour plaire à la jeune femme, se livrent à une frénétique compétition à la rame qui révèle, sous une apparence d’union et d’affection, la rivalité qui les oppose.

 

1887 – Le Horla

« Le Horla » (1ère version Gil Blas, 26 octobre 1886) - « Amour » (Gil Blas, 7 décembre 1886) - « Le Trou » (Gil Blas, 9 novembre 1886) - « Clochette » (Gil Blas, 21 décembre 1886) - « Le Marquis de Fumerol » (Gil Blas, 5 octobre 1886) - « Le Signe » (Gil Blas, 27 avril 1886) - « Le Diable » (Le Gaulois, 5 août 1886) - « Les Rois » (Le Gaulois, 23 janvier 1887) - « Au bois » (Gil Blas, 22 juin 1886) - « Une famille » (Gil Blas, 3 août 1886) - « Joseph » (Gil Blas, 21 juillet 1886) -  L'Auberge » (Les Lettres et les Arts, 1er septembre 1886) - « Le Vagabond » (Nouvelle Revue, 1er janvier 1887)

La première nouvelle, "Le Horla", qui donne son titre au recueil, est une des nouvelles fantastiques les plus connues de la littérature française. Le narrateur, qui vit seul près de Rouen, obsédé par la présence d'un double maléfique, Le Horla, tient le journal de son immersion dans la folie jusqu'au suicide. Sous la forme d'un journal, Maupassant nous rapporte les hallucinations d'un homme obsédé par la mystérieuse présence d'un être surnaturel auquel il donne le nom de « Horla ». Ce Horla posséderait toutefois un corps, fait d'une matière invisible et impalpable lui permettant d'échapper à toute investigation des sens. Cet être surnaturel est capable de raisonnement, tout comme les hommes : c'est en fait une manière de surhomme qui s'empare du premier venu, lui impose sa propre volonté, jusqu'à en faire son esclave et absorbe, à son bénéfice, toute l'énergie vitale de sa victime...

 

1888 - Le Rosier de Madame Husson 

« Le Rosier de Madame Husson » (Nouvelle Revue, 15 juin 1887) - « Un échec » (Gil Blas, 16 juin 1885) - « Enragée ? » (Gil Blas, 7 août 1883) - « Le Modèle » (Le Gaulois, 12 décembre 1883) - « La Baronne » (Gil Blas, 17 mai 1887) - « Une vente » (Gil Blas, 22 février 1884) - « L'Assassin » (Gil Blas, 1er novembre 1887) - « La Martine » (Gil Blas, 11 septembre 1883) - « Une soirée » (Gil Blas, 29 mars 1887) - « La Confession » (Gil Blas, 12 août 1884) - « Divorce » (Gil Blas, 21 février 1888) - « La Revanche » (Gil Blas, 18 novembre 1884) - « L'Odyssée d'une fille » (Gil Blas, 25 septembre 1883) - « La Fenêtre » (Gil Blas, 10 juillet 1883)

 

1890 - L’inutile beauté 

« L'Inutile Beauté » (L'Echo de Paris, du 2 au 7 avril 1890) - « Le Champ d'oliviers » (Le Figaro, les 14 et 23 février 1890) - « Mouche » (L'Echo de Paris, 7 février 1890) - « Le Noyé » (Le Gaulois, 16 août 1888) - « L'Épreuve » (L'Echo de Paris, 13 juillet 1889) - « Les Vingt-Cinq Francs de la Supérieure » (Gil Blas, 28 mars 1888) - « Un cas de divorce » (Gil Blas, 31 août 1886) - « Qui sait ? » (L'Echo de Paris, 6 avril 1890)

 


Norbert Gœneutte (1854-1894)

Parisien de naissance, le peintre Norbert Gœneutte vivra dans la capitale jusqu’au moment où, sa santé s’affaiblissant, il gagnera Auvers-sur-Oise, pour y mourir à l’âge de quarante ans des suites de la tuberculose. C'est le peintre des scènes de la vie parisienne, des portraits de famille et de ses amis, des scènes de genre, des élégantes et de nombreux paysages, ami intime de Manet, il fréquenta Renoir, Monet, Pissarro, mais aussi , le docteur Gachet, Charles Cros, Guillaumin, Lesclide et Catulle Mendès, Debussy, Satie, Zola.

A noter : "La soupe du matin" (Musée du Luxembourg, Paris);  1888, "Le Pont de l'Europe et la  Gare Saint-Lazare" (Baltimore Museum of Art, US).


Jules Vallès (1832-1885)

Né dans un milieu pauvre, paysan, en révolte contre toute tutelle, vivotant de petits métiers, Vallès s'occupe d'un journal socialiste, "La Rue". Après la Commune, à laquelle il participe, il est exilé en Angleterre : c'est là qu'il rédige ses romans autobiographiques, la "trilogie de Jacques Vingtras", "L'Enfant", "Le Bachelier", "L'Insurgé". Tout en se réclamant de l'idéal naturaliste, Vallès est avant tout un militant et toute son oeuvre exprime rancoeur et vide affectif, haine de la société. L'image de la mère, sinistre marâtre, contamine le regard de l'enfant, toute autorité est par nature injuste et esclavagiste. 

L'Enfant, 1879 (Jacques Vingtras, tome 1)

Ce premier volume est dédié à tous ceux qui furent roués de coups par leurs parents. «À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents, je dédie ce livre.»  C’est par ces mots que Jules Vallès commence le premier tome de son roman autobiographique. On l’y retrouve sous les traits de Jacques Vingtras, un gamin mal aimé par sa mère, mal protégé par son père, malmené par la vie… Fils d'un professeur de collège et d'une paysanne bornée, Vingtras est, dès le bas âge, instruit à l'école du malheur. "Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants et elle me fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin, c'est pour midi et rarement plus tard que quatre heures." Sous prétexte de l'aguerrir, on s'ingénie à lui rendre la vie la plus dure possible, on le crétinise à longueur de journée, et on finit par lui reprocher le pain qu'il mange. Vallès restitue une vie de province que l'on ne peut oublier.

 

Le Bachelier, 1881  (Jacques Vingtras, tome 2)

Ce deuxième volume est dédié à tous ceux qui crevèrent de faim pour s'être nourris de racines grecques. Vingtrans part pour Paris :"vingt-quatre sous, dix-sept ans, des épaules de lutteur, une voix de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains comme du citron et les cheveux comme du bitume. " Aucun des métiers qu'il exercera ne lui permettra de subsister. L'atmosphère de Paris s'ajoute à sa détresse, en fond l'insurrection de juin 1848, durement réprimée par Cavaignac. Vingtrans fait cause commune avec les miséreux et se sent mûr pour la rébellion.

"..C’est qu’il m’arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n’ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l’Université, il n’y a pas les classiques de la Révolution – avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin !

Par moments, j’ai peur de n’être qu’un égoïste, comme le vieil ouvrier m’appela quand je lui parlai d’être apprenti. Je voudrais dans les discours des républicains trouver des phrases qui correspondissent à mes colères.

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent pas de la loi qui fait du père le bourreau de l’enfant, ils ne parlent pas de ceux que la misère rend voleurs ! J’en ai tant vu dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et les autorités.

Égoïste ! Oh ! non ! Je serais prêt – je le jure bien – à souffrir et à mourir pour empêcher que d’autres ne souffrent et meurent des supplices qui m’ont fait mal, que je n’ai plus à craindre, mais que je voudrais voir crever devant moi…

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des traîtres… Je m’en moque, de ça ! Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges ! Ils ne m’écoutent pas, me blaguent et m’accusent d’insulter les saints de la République !.."

 

L'insurgé, 1886   (Jacques Vingtras, tome 3)

Ce troisième volume est dédié à tous ceux qui donnèrent leur sang pour la Commune de Paris. Vingtras devient un des membres les plus influents de cette Commune dont Vallès nous retrace l'histoire, l'armée des Versaillais qui pénètre dans Paris, la guerre des barricades, les incendies et les massacres d'otages. Vingtras parvient à fuir : "Paris, "on dirait une grande blouse inondée de sang."

 

"... Je hais Robespierre le déiste, et trouve qu’il ne faut pas singer Marat, le galérien du soupçon, l’hystérique de la Terreur, le névrosé d’une époque sanguine ! Je joins mes malédictions à celles de Vermorel, quand elles visent les complices de Cavaignac dans le massacre de Juin, quand elles menacent la bedaine de Ledru, la face vile de Favre, la loupe de Garnier-Pagès, la barbe prophétique de Pelletan… mais, plus sacrilège que lui, je crache sur le gilet de Maximilien et fends, comme l’oreille d’un cheval de réforme, la boutonnière de l’habit bleu barbeau où fleurit le bouquet tricolore, le jour de la fête de l’Être suprême.

Dire que c’est pour cela peut-être que, sans le dire ou sans le savoir, Vermorel défend le tueur d’Hébert et de Danton ! … parce que les défroqués ne font que changer de culte et que dans le cadre de l’hérésie même, ils logent toujours des souvenirs de religion ! Leur foi ou leur haine ne fait que se déplacer ; ils marcheront, s’il est utile, comme les jésuites – leurs premiers maîtres ! – par des chemins de scélérats, au but qu’ils ont juré d’atteindre.

Il aurait fallu que Vermorel naquît dans un Quatre-vingttreize. Il était capable d’être le Sixte Quint d’une papauté sociale. Au fond, il rêve la dictature, ce maigre qui est venu trop tard ou trop tôt dans un monde trop lâche ! Parfois une rancoeur lui prend.

Pour ceux qui ont cru au ciel, souvent la terre est trop petite ; et, ne pouvant frapper ou être frappés sur les marches de quelque Vatican de faubourg, en plein soleil, ils se dévorent les poings dans l’ombre, ces déserteurs de la chaire ! Ayant ruminé la vie éternelle, ils agonisent de douleur dans la vie étroite et misérable.

Le spleen ronge, avec la gloutonnerie d’un cancer, la place où jadis ils croyaient avoir une âme, et fait monter la nausée du dégoût jusqu’à leurs narines, qui palpitèrent aux odeurs d’encens. Faute de ce parfum, il leur fallait le parfum de la poudre… or, l’air n’est chargé que de torpeur et de couardise ! Ils se débattent quelque temps encore ; un beau soir, ils avalent du poison pour crever comme les bêtes – qui n’ont pas d’âme !.."


Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923)

 Peintre, graveur, illustrateur, affichiste suisse et anarchisant, naturalisé français en 1901, Steinlen s'installe à Paris en 1881 et réalise pour Mirliton d'Aristide Bruant et pour le Chat noir des affiches et décorations fort populaires : Apothéose des chats (1889), Tournée du Chat-Noir avec Rodolphe Salis (1896, Paris, musée des Arts décoratifs). Il collabore à tous les journaux qui ont lutté pour une justice sociale : le Gil Blas illustré (1891-1900), le Chambard socialiste, fondé par Gérault-Richard (1893-1895), l'En-Dehors (1894) et la Feuille (1898-1899), le Rire (1895-1898), l'Assiette au beurre (1901-1905). Il illustre de nombreux romans : "les Femmes d'amis" de Courteline , "l'Affaire Crainquebille" d'Anatole France (1901).


Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)

Toulouse-Lautrec devint célèbre en 1895, principalement comme illustrateur et affichiste. Son talent de peintre ne sera reconnu qu'après sa mort. D'origine aristocratique, souffrant dès 1878 d'une maladie des os incurable, Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec Monfa entre à l'Ecole des beaux-arts en 1882, se lie d'amitié avec Van Gogh, est influencé par Manet, puis se rapproche de Renoir et des Nabis.

C'est en 1890 qu'il commence à célébrer les cabarets de Montmartre, "Le Bal du Moulin de la galette" (1889), "Au Moulin rouge, la danse" (1890), hante le Chat Noir, les salles de café-concert, les lupanars comme le fameux "salon" de la rue des Moulins ("Le Divan, 1893; Au Salon de la rue des Moulins, 1894). Il fréquente ces lieux tous les soirs, en compagnie de son cousin, le docteur Tapié de Celeyran, apprécie les fameuses goualeuses (Nini Peau-de-Chien, Rosa la Rouge), les danseuses de cancan (Grille d'Egout, Rayon d'Or, Nini Patte-en-l'air, Trompe-la-Mort, Jane Avril, dite la Mélinite, et surtout la Goulue et le danseur Valentin le désossé). Lautrec va magnifier ces femmes et sera impitoyable pour le spectateur voyeur ou le souteneur. Il use de toutes les techniques picturales, peinture, pastel, dessins, gravure, mais affectionne les panneaux de bois non préparés et le carton épais brut, brun ou gris, qui absorbe par endroits la peinture fluide et offre un fond de matière à son oeuvre. Sa vie nocturne le mène à l'alcoolisme, atteint de paralysie il meurt à trente-sept-ans. 

Le Musée d'Albi offre, en autres, "Autoportrait" (1880), "Au Salon de la rue des Moulins" (1894), "Yvette Guilbert saluant le public" (1894), le Musée d'Orsay (Paris), "Jane Avril dansant" (1892), "La Toilette" (1896), "Justine Dieuhl assise dans le jardin de M.Forest" (1891), ...

La vie que mène Toulouse-Lautrec à Paris est d'année en année plus fiévreuse. Il boit beaucoup. En 1888, il a une brève liaison avec Suzanne Valadon. Puis il contracte la syphilis, contaminé par une fille de l'Élysée-Montmartre, Rosa la Rouge. En 1895, il exécute plusieurs panneaux destinés à décorer la baraque foraine qu'une danseuse de cabaret alors célèbre, la Goulue, a ouverte sur la place du Trône. L'année suivante, il voyage en Hollande, en Espagne et au Portugal. De retour à Paris, il s'installe dans un nouvel atelier, avenue Frochot (1897), et achève le grand album de lithographies qu'il voulait intituler "Filles", mais qui s'appellera "Elles". Le cabaret (Monsieur Boileau au café, 1893, musée de Cleveland, Ohio), les «maisons closes» (Au salon de la rue des Moulins, 1894, Albi), le vélodrome (Tristan Bernard au vélodrome Buffalo, 1895), le cirque (la Clownesse Cha-U-Kao, vers 1897, musée d'Orsay) sont ses thèmes de prédilection les plus féconds. 

Toulouse-Lautrec utilise et joue avec la photographie, notamment avec ses amis et compagnons de "sorties", Maurice Guibert (1856-1913), photographe amateur connu pour ses auto-portraits et photos de Toulouse-Lautrec , Paul Sescau (1858-1926), photographe de Montmartre qui réalise pour lui des photos de ses tableaux (seul subsiste de lui un album de 35 photographies), ou par l'entremise des quelques clichés amateurs de Thadée Natanson (1868-1951), grand collectionneur de tableaux et qui soutint, avec sa flamboyante épouse, Misia Godebska, nombre de peintres ou écrivains de l'époque (Édouard Vuillard, Pierre Bonnard, Toulouse-Lautrec, Félix Vallotton, Fernand Gregh, Anatole France, Octave Mirbeau, Marcel Proust, Jules Renard, Stéphane Mallarmé).