Maurice Barrès (1862-1923) - Paul Bourget (1852-1935) - Anatole France (1844-1924) - Pierre Loti (1850-1923) - Léon Bloy (1846-1917) - ...

Last update : 12/11/2016

La littérature française reste l'expression, au début du siècle, d'auteurs issus généralement de la bourgeoisie aisée, marqués par leur milieu, ayant une haute idée de la littérature centrée dans le réalisme et fermée à toute évolution stylistique. Entre ceux qui s'affirment comme les continuateurs du positivisme et ceux que va tenter le spiritualisme, c'est surtout l'affaire Dreyfus (1894-1906) qui s'avérera le point de cristallisation des divergences et des énergies : Zola, Anatole France, Péguy, Jaurès représentent les dreyfusards et une certaine idée de l'homme, le camp des antidreyfusards, Paul Bourget, Maurras, s'appuyant sur l'intérêt supérieur de la Nation. Le début du siècle s'ouvre en fait sur les premières convulsions d'un pays qui bouge tant au niveau social qu'au plan intellectuel et artistique. La séparation de l'Eglise et de l'Etat, en France, en 1905, est un signe fondateur de ce bouleversement en cours. En peinture, l'attitude est encore plus manifeste : un Jean-Paul Laurens (1838-1921), peintre officiel de la IIIe République, ignore totalement le présent, la réalité, et semble ne pas avoir pu oublier la défaite de 1870. L'Empire et l'Eglise en sont rendus responsables (cf les tableaux L'Excommunication de Robert le Pieux , L'interdit, 1875). 

(Zuloaga Ignacio - Barrès devant Tolède,1913 Musée d'Orsay Paris) 

 

Maurice Barrès (1862-1923)

Dès 1900, Barrès est célèbre pour son apologie de l'individualisme (Le Culte du Moi), sa théorisation du nationalisme (Les Déracinés) et son exaltation des traditions du terroir. Député boulangiste de Nancy (1889-1891) et guide intellectuel du mouvement nationaliste durant l'entre-deux-guerres - en 1921, les Dadas se réunirent à Paris pour tenter de juger Maurice Barrès accusé de "crime contre la sûreté de l’esprit" - , Barrès reste un esprit rempli de contradictions, individualiste raffiné prônant la discipline. Son oeuvre révèle en fait l'angoisse face à un monde en complète mutation, la nostalgie d'un ordonnancement du monde qui se désagrège et que l'on ne pense maintenir qu'en faisant appel à des notions telles que l'énergie, la tradition, l'ordre établi, pour ne pas périr, s'incarnant dans le nationalisme (Les Déracinés, 1897, La Colline inspirée, 1913) ou dans l'égotisme (Sous l'œil des Barbares, 1888, Un homme libre, 1889, Le Jardin de Bérénice, 1891). 

 

Le Culte du Moi regroupe trois « romans » de jeunesse de Maurice Barrès : "Sous l'œil des barbares" (1888), "Un homme libre" (1889), "Le Jardin de Bérénice" (1891).

Le personnage central, jeune homme sans nom (il n'en trouvera un, Philippe, que dans le troisième livre) doit libérer son Moi des autres – les "barbares" – qui l'empêchent d'être lui-même, et après quelques tentatives évoquées dans les deux premiers livres, comprend, dans le troisième et dernier opus, qu'il doit vivre en harmonie avec le monde et donc l'affronter dans toutes ses difficultés. Cette trilogie est réputée pour témoigner des angoisses et des aspirations de toute une génération qui a vécu dans l'espoir d'une reconstruction, nationale, après la chute du Second Empire et de Sedan.

 

Un Homme libre (1889)

A l'époque d'un Renan exprimant un ironique scepticisme ou d'un Taine trop versé dans des théories systématiques, Barrès veut assurer la culture de son âme, d'une âme qui ne doit pas rester simplement "un passage où se pressent les sentiments et les idées", mais au contraire de développer notre moi, un moi qu'il faut défendre chaque jour, et le Barrès d' "Un Homme libre" établit que "nous ne sommes jamais si heureux que dans l'exaltation", que "ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, c'est de l'analyser", et qu'il faut donc "sentir le plus possible en analysant le plus possible." Il nous faut donc défendre notre moi contre tout ce qui risque de l'affaiblir et de la contrarier, mais en prenant, écrira-t-il dans "Le Jardin de Bérénice", à "cette griserie de la solitude où risque de se déformer l'univers". Nous devons choisir des intercesseurs pour nous aider à poursuivre ce chemin : "Simon et moi, écrit-il dans la première partie d' "Un Homme libre", nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des barbares, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, c'est de s'entourer de hautes murailles. Mais, dans son jardin fermé, il introduit avec lui ceux qui guident des façons analogues de sentir et des intérêts communs." Une nouvelle étape spirituelle va conduire son individualisme vers sa terre ancestrale : "Je mesurai de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains", et de là le culte du moi va s'approfondissant - "la conscience lorraine englobée dans la conscience française -, en intégrant tous les les éléments qui semblent constituer son être et créer des "devoirs". Barrès enracine l'individu dans la terre où il est né. "Et puis, écrit-il, se fut la vie, car il fallut agir". L'année où, dans "Un Homme libre", Barrès affirme avec clarté les constantes de son "Culte du moi", - "une hygiène de l'âme", qui est ascèse par l'intensité de la réflexion et le choix volontaire des valeurs,  les affinités électives entre une âme et un paysage peuplé d'âmes, enfin, l'intuition d'une sorte d'enracinement dans la durée qui insère l'instant dans une immense perspective d'histoire, de culture et d'émotions, - il est élu député de Nancy, à vingt-sept ans, parmi les adeptes du boulangisme. Il ne sera pas réélu par la suite, il rapportera de Cordoue et de Tolède des images fascinantes (1892), et affrontera l'Affaire Dreyfus à partir de 1894...

"Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait guère m'intéresser. Mon orgueil, ma plénitude, c'est de les concevoir sous la forme d'éternité. Mon être m'enchante, quand je l'entrevois échelonné sur les siècles, se développant à travers une longue suite de corps. Mais dans mes jours de sécheresse si je crois qu'il naquit, il y a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente ans, je n'en ai que du dégoût. Oui, une partie de mon âme, toute celle qui n'est pas attachée au monde extérieur, a vécu de longs siècles avant de s'établir en moi. Autrement, serait-il possible qu'elle fût ornée comme je la vois ! Elle a si peu progressé depuis vingt-cinq ans que je peine à l'embellir! J'en conclus que, pour l'amener au degré où je la trouvai dès ma naissance, il a fallu une infinité de vies d'hommes. L'âme qui habite aujourd'hui en moi est faite des parcelles qui survécurent à des milliers de morts; et cette somme, grossie du meilleur de moi-même, me survivra en perdant mon souvenir.

Je ne suis qu'un instant d'un long développement de mon Être; de même la Venise de cette époque n'est qu'un instant de l'Âme vénitienne. Mon Être et l'Etre vénitien sont illimités (..). Cette émotion particulière qui est la partie essentielle de Venise, cette sensibilité qui forme l'atmosphère de cette ville et dont chacun des détails de cette race porte l'empreinte, seules la perçoivent pleinement les âmes marquées d'une sensibilité parente. Ce caractère mystérieux, que je nomme l'âme de tout groupe d'humanité et qui varie avec chacun d'eux, on l'obtient en éliminant mille traits mesquins, où s'embarrasse le vulgaire (..)

Ainsi durant quelques semaines, couché sur mon vaste lit des Fondamenta Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi; je fus soustrait aux Barbares. Même je ne les connaissais plus; ayant été au milieu d'eux l'esprit souffrant, puis à l'écart l'esprit militant, par ma méthode je devenais l'esprit triomphant.

Ici se réfugièrent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues. Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête sous un ciel pur et devant des chefs-d”œuvre élancés, elle console nos chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. ]'ai apporté à Venise tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu'au soir de mon abattement d'Haroué; je l'ai priée de les assimiler et de leur donner du style. Et tandis que je contemplais sa beauté, j'ai senti ma force qui, sans s'accroître d'éléments nouveaux, prenait une merveilleuse intensité..."

 

Les Déracinés (1897)

Louis Aragon dira de ce roman qu'il est le "premier roman politique moderne". A Nancy, sept lycéens suivent l'enseignement du professeur Bouteiller, qui les initie à Kant et leur inculque que la réalisation de toute ambition passe par le déracinement. Ils vont appliquer cet enseignement, gagner Paris et y fonder un journal, La Vraie République. Les difficultés qu'ils vont rencontrer va détruire leur amitié et les mener à leur perte. Ce tableau d'un Paris du dix-neuvième siècle montre un régime politique et social à bout de souffle, et dénonce la pesanteur de cette philosophie officielle qui s'imposait alors, le parlementarisme de la Troisième République teinté du positivisme comtiste.

 

"En octobre 1879, à la rentrée, la classe de philosophie du lycée de Nancy fut violemment émue. Le professeur, M. Paul Bouteiller, était nouveau,et son aspect, le son de sa voix, ses paroles dépassaient ce que chacun de ces enfants avait imaginé jamais de plus noble et de plus impérieux. Un bouillonnement étrange agitait leurs cerveaux, et une rumeur presque insurrectionnelle emplissait leur préau leur quartier, leur réfectoire et même leur dortoir : car, pour les mépriser, ils comparaient à ce grand homme ses collègues et l'administration.Ce bâtiment d'ordinaire si morne semblait une écurie où l'on a distribué de l'avoine. A des jeunes gens qui jusqu'alors remâchaient des rudiments quelconques, on venait de donner le plus vigoureux des stimulants : des idées de leur époque ! Non pas des idées qui aient été belles, neuves et éloquentes dans les collèges avant la Révolution,mais ces mêmes idées qui circulent dans notre société, dans nos coteries, dans la nie, et qui font des héros, des fous, des criminels, parmi nos contemporains.Et peut-être à l'usage perdront-elles leur puissance sur des âmes diverties par les années,mais en octobre 1879, voici seulement que naissent ces lents enfants de province : jusqu'alors, ils n'ont connu ni la vie ni la mort, mais un état où la rêverie sur le moi n'existe pas encore et qui est une mort animée, comme aux bras de la nourrice.
Pour bien comprendre ce qui se passa dans cette année scolaire 1879-1880, où sortirent de la vie végétative et se formèrent dans une crise quelques-unes des énergies de notre temps, il faut se représenter le lycée, réunion d'enfants favorable, comme tout groupement, aux épidémies morales, et soumise, en outre, à une action très définie qui marque jusqu'au cimetière la grande majorité des bacheliers.
Le lycéen reçoit de la collectivité où il figure un ensemble de défauts et de qualités, une conception particulière de l'homme idéal. Cet enfant qui plie sa vie selon la discipline et d'après les roulements du tambour, ne connaissant jamais une minute de solitude ni d'affection sans méfiance, ne songe même pas à tenir comme un élément, dans aucune des raisons qui le déterminent à agir, son contentement intime.Il se préoccupe uniquement de donner aux autres une opinion avantageuse de lui. C'est bon à un jeune garçon élevé à la campagne de sentir vers dix-sept ans la beauté de la nature et les délicatesses du sens moral ! Toujours pressés les uns contre les autres, inquiets sans trêve de sembler ridicules, les lycéens développent monstrueusement, à ce régime et sous le système pédagogique des places, une seule chose,leur vanité. Ils se préparent une capacité d'être humiliés et envieux qu'on ne rencontre dans aucun pays, en même temps qu'ils deviennent capables de tout supporter pour une distinction.La qualité qui fait compensation, c'est le sens de la camaraderie. On dit "chic type", dans leur argot,celui qui possède une supériorité, — qu'il versifie ou qu'il ait réussi au Concours général, — et qui, de plus, est bon camarade. Mais être bon camarade,c'est tout d'abord se refuser à la discipline. Il est difficile de ne point la haïr. Ceux mêmes qui l'appliquent en rougissent. Le proviseur, le censeur, fort impérieux et glorieux devant les petites classes,éprouvent du malaise en face des philosophes et des candidats aux Écoles du Gouvernement. Les pions, qui aux jours de sortie les croisent à la brasserie et dans l'escalier des filles, et qui pressentent déjà les distances de l'avenir, tendent à être, plutôt que des supérieurs, des camarades mécontents du rôle où leur fâcheuse destinée les contraint.
Sur toute la France, ces vastes lycées aux dehors de caserne et de couvent abritent une collectivité révoltée contre ses lois, une solidarité de serfs qui rusent et luttent, plutôt que d'hommes libres qui s'organisent conformément à une règle. Le sentiment de l'honneur n'y apparaît que pour se confondre avec le mépris de la discipline. — En outre,ces jeunes gens sont enfoncés dans une extraordinaire ignorance des réalités.

Quelle conception auraient-ils de l'humanité ? Ils perdent de vue leurs concitoyens et tout leur cousinage ; ils se déshabituent de trouver chez leurs père et mère cette infaillibilité ou même ce secours qui maintiendraient la puissance et l'agrément du lien filial. Les femmes ne sont pas à leurs yeux des êtres d'une vie complète, mais seulement un sexe..."

 

La Colline inspirée, 1913

Considéré comme le chef-d'œuvre d'un Maurice Barrès qui a alors atteint la notoriété, "La Colline inspirée" débute par ses fameuses considérations sur les "lieux  où souffle l'esprit", et en particulier sur l'un d'eux,  la colline de Sion-Vaudémont, haut-lieu de son pays d'origine, la Lorraine, et il y fait revivre la dramatique histoire des frères Baillard, trois prêtres qui s'étaient donné, au cours du XIXe, pour tâche "de relever la vieille Lorraine mystique et de ranimer les flammes qui brûlent sur ses sommets". L'œuvre est dominée par la figure de l'aîné, Léopold, qui, avec le zèle d'un fondateur d'ordre, rénove sur la colline le culte abandonné depuis la Révolution, en fait un lieu de pèlerinage,  s'allie à un illuminé, Vintras, et se croit favorisé d'un miracle en la personne d'une de ses religieuses, et Maurice Barrès suit, non sans émotion, le tragique effondrement du projet ...

"Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse. L'étroite prairie de Lourdes, entre un rocher et son gave rapide; la plage mélancolique d'où les Saintes-Maries nous orientent vers la Sainte-Baume; l'abrupt rocher de la Sainte-Victoire tout baigné d'horreur dantesque, quand on l'aborde par le vallon aux terres sanglantes ; l'héroïque Vézelay, en Bourgogne; le Puy de Dôme, les grottes des Eyzies, où l'on révère les premières traces de l'humanité; la lande de Carnac, qui parmi les bruyères et les ajoncs dresse ses pierres inexpliquées; la forêt de Brocéliande pleine de rumeur et de feux-follets, où Merlin par les jours d'orage gémit encore dans sa fontaine; Alise-Sainte-Reine et le mont Auxois, promontoire sous une pluie presque constante, autel où les Gaulois moururent aux pieds de leurs dieux; le mont Saint-Michel, qui surgit comme un miracle des sables mouvants; la noire forêt des Ardennes, tout inquiétude et mystère, d'où le génie tira, du milieu des bêtes et des fées, ses fictions les plus aériennes; Domremy enfin, qui porte encore sur sa colline son Bois Chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont, et près de l'église la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons soudain le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève ; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s'élance à de grandes affirmations.

Tout l'être s'émeut, depuis ses racines les plus profondes jusqu'à ses sommets les plus hauts. C'est le sentiment religieux qui nous envahit. Il ébranle toutes nos forces. Mais craignons qu'une discipline lui manque, car la superstition, la mystagogie, la sorcellerie apparaissent aussitôt, et des places désignées pour être des lieux de perfectionnement par la prière deviennent des lieux de sabbat. C'est ce qu'indique le profond Goethe, lorsque son Méphistophélès entraîne Faust sur la montagne du Hartz, sacrée par le génie germanique, pour y instaurer la liturgie sacrilège du Walpurgisnachtstraum.

D'où vient la puissance de ces lieux? La doivent-ils au souvenir de quelque grand fait historique, à la beauté d'un site exceptionnel, à l'émotion des foules qui du fond des âges y vinrent s'émouvoir? Leur vertu est plus mystérieuse. Elle précéda leur gloire et saurait y survivre. Que les chênes fatidiques soient coupés, la fontaine remplie de sable et les sentiers recouverts, ces solitudes ne sont pas déchues de pouvoir. La vapeur de leurs oracles s'exhale, même s'il n'est plus de prophétesse pour la respirer. Et n'en doutons pas, il est de par le monde infiniment de ces points spirituels qui ne sont pas encore révélés, pareils à ces âmes voilées dont nul n'a reconnu la grandeur. Combien de fois, au hasard d'une heureuse et profonde journée, n'avons-nous pas rencontré la lisière d'un bois, un sommet, une source, une simple prairie, qui nous commandaient de faire taire nos pensées et d'écouter plus profond que notre cœur l Silence ! les dieux sont ici.

Illustres ou inconnus, oubliés ou à naître, de tels lieux nous entraînent, nous font admettre insensiblement un ordre de faits supérieurs à ceux où tourne à l'ordinaire notre vie. Ils nous disposent à connaître un sens de l'existence plus secret que celui qui nous est familier, et, sans rien nous expliquer, ils nous communiquent une interprétation religieuse de notre destinée. Ces influences longuement soutenues produiraient d'elles-mêmes des vies rythmées et vigoureuses, franches et nobles comme des poèmes. Il semble que, chargées d'une mission spéciale, ces terres doivent intervenir, d'une manière irrégulière et selon les circonstances, pour former des êtres supérieurs et favoriser les hautes idées morales. C'est là que notre nature produit avec aisance sa meilleure poésie, la poésie des grandes croyances. Un rationalisme indigne de son nom veut ignorer ces endroits souverains. Comme si la raison pouvait mépriser aucun fait d'expérience! Seuls des yeux distraits ou trop faibles ne distinguent pas les feux de ces éternels buissons ardents. Pour l'âme, de tels espaces sont des puissances comme la beauté ou le génie. Elle ne peut les approcher sans les reconnaître. Il y a des lieux où souffle l'esprit..."

 

Loin, mais pas tout à fait, du doctrinaire, Maurice Barrès est de ceux qui contribua à rendre célèbre ce "déraciné" qu'était Domenikos Theotokopoulos, dit Le Greco, né en Crète, italianisé par Tintoret, puis fixé dans cette Espagne dont il a su rendre les paysages, les grandes figures et la mystique passionnée..

(Maurice Barrès, 1911, Greco ou le secret de Tolède).

"La Castille étonna, domina le Greco. Il arrive souvent qu'un étranger surpris par un milieu nouveau en saisit les nuances et saura le peindre mieux que ne feraient les indigènes de talent. Philippe de Champaigne vint des Flandres à Paris pour être le portraitiste de Port-Royal. Le Greco, débarqué d'Italie, s'est trouvé, en un rien de temps, le peintre le plus profond des âmes castillanes. C'est lui, c"est ce Crétois qui nous fait le mieux comprendre les contemporains de Cervantès et de Sainte Thérèse. Quelque première éducation byzantine, ou bien la nostalgie de son milieu oriental lui servirent-elles pour qu'il aimât cette population catholique et moresque? Nous sommes libres de l'imaginer comme un héritier de la vieille civilisation hellénique, ou d'admettre que, grandi au milieu des spectacles de l'Islam, il était prédestiné pour interpréter la part sémitique qu'il y a dans Tolède. Le certain, c'est qu'on le voit, dès son premier pas dans cette ville, se soumettre d'enthousiasme aux influences du lieu, s'envelopper de l'atmosphère, la simplifier et la dramatiser. Il traduit le paysage où il vient de tomber. Au milieu des collines grises et des tristes hidalgos, il abandonne les intonations chaudes, familières à l'opulente Venise et à la Rome des Papes, pour se plaire aux lumières pâles et froides. Est-ce lui-même qu'il a représenté dans cet artiste en train de peindre, que j'ai vu, il y a quelques années, au palais de San Telmo à Séville? Tout au moins, c'est sa propre palette qu'il lui a mise à la main. Elle ne se compose plus que de cinq couleurs: du blanc, du noir, du vermillon, de l'ocre jaune et de la laque de garance. Délaissant la série des teintes rousses et dorées, il adopte celle des bleus et du carmin. Il aime créer de violents contrastes en posant de grandes masses de couleurs, vives jusqu'à la crudité, cependant qu'il inonde ses œuvres de gris cendré. 

Ce singulier mélange d'harmonie et de déséquilibre, cette intensité froide et lumineuse lui servent à exprimer une certaine moralité. Que valent désormais pour cet étrange converti le pittoresque et le paganisme chers à la magnifique Venise! A Tolède on ignore la beauté aimée pour elle-même, comme l'aime l' Italie. Maintenant sa peinture présente les brusques alternatives saisissantes, un peu barbares, de cette âme espagnole tout entière résumée par le prosaïque Sancho et le visionnaire Don Quichotte. Le visionnaire toutefois domine. Greco allonge les corps divins ; il les voit pareils à des flammes que les ténèbres semblent grandir. Il enveloppe toutes ses visions d'une clarté stellaire. Ce n'est pas que ce lunatique perde le bénéfice de ses sérieuses études italiennes. Il se souvient d'elles pour les employer dans un esprit nouveau. Tel grand tableau du Tintoret, au musée du Prado, montre les teintes, les lignes, voire l'émaciement du Greco, mais celui-ci est moins encombré, d'une plus aiguë sobriété, j'oserai dire plus arabe.

Le voilà parti pour être un peintre de l'âme, et de l'âme la plus passionnée: l'espagnole du temps de Philippe II. Il laisse à d'autres de représenter les martyrs affreux, les gesticulations violentes, toutes ces inventions bizarres ou cruelles qui plaisaient à un peuple de mœurs dures, mais il gardera ce qui vit de fierté et de feu au fond de ces excès. Ils valent pour ramener toujours les esprits au point d'honneur et aux vénérations religieuses. Et, dans son œuvre, Greco manifestera ce qui est le propre de l'Espagne, la tendance à l'exaltation des sentiments."



Paul Bourget (1852-1935)

"J'ai vécu avec votre pensée et de votre pensée.." - Bourget est convaincu que son époque est livrée à la décomposition faute d'avoir conservé sa foi. Tous ses romans (L'Etape, 1902; L'Emigré, 1907; Le Démon de midi, 1914) font le récit des malheurs d'une génération qui a perdu ses valeurs. Bourget entre en littérature en exprimant, paradoxalement, son impuissance à écrire, les Baudelaire, les Renan ou les Taine l'ont empêché de vivre sa vie à lui en prônant "la même philosophie dégoûtée de l'universel néant". Ses "Essais de psychologie contemporaine" (1883-1899) trouvent de l'écho dans sa génération, et ses premiers romans comme "Cruelle Énigme" (1885) ou "Un crime d'amour" (1886) reflètent cet état d'esprit : "“Notre moi nous échappe presque à nous-mêmes, sans cesse envahi par les ténèbres de l’inconscience, sans cesse à la veille de sombrer d’un naufrage irréparable dans les flux et les reflux de la morne et silencieuse marée des phénomènes dont il est un flot” .

Mais son nihilisme désabusé évolue au cours du temps : militant à l'Action française, il se lance dans la critique de la démocratisation et de l'égalitarisme, puis se convertit au catholicisme et tente à sa manière une synthèse entre le positivisme et l'idéalisme. 

 

Le Disciple (1889)

La publication de ce roman provoqua des polémiques où s'affrontèrent les défenseurs de la liberté intellectuelle, avec à leur tête Anatole France ("Il ne saurait y avoir pour la pensée une pire domination que celle des moeurs"), et les partisans de la tradition représentés par Brunetière ("Toutes les fois qu’une doctrine aboutira, par voie de conséquence logique, à mettre en question les principes sur lesquels repose la société, elle sera fausse, n’en faites pas de doute"). Bourget dénonce dans ce roman d'éducation la responsabilité du maître à penser, s’en prend à la science moderne qui s’est substituée à la religion sans fournir de morale : en 1885, le philosophe Adrien Sixte reçoit la visite d’un jeune homme de vingt ans, Robert Greslou, qui lui a soumis un manuscrit d’une impressionnante qualité. Puis Robert Greslou part en Auvergne occuper un poste de précepteur chez le marquis de Jussat-Randon. Deux ans plus tard, la fille du marquis meurt empoisonnée. Greslou est accusé du meurtre et Sixte est convoqué chez le juge qui se demande dans quelle mesure l’influence du philosophe a pu détruire le sens moral de son disciple. 

 

Paul Bourget, en prêtant à son personnage, Robert Greslou, une faculté de dédoublement - "Il y a toujours eu en moi deux personnes distinctes, une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible curiosité -, révèle le déterminisme, peut-être trop rigoureux, sans doute trop parfait, de ses analyses psychologiques ...

 

"Le travail par lequel une émotion s'élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que le raisonnement simple aurait prévu. N 'eût-il pas été naturel, par exemple, que l'antipathie admirative soulevée en moi par la rencontre du comte André aboutît soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration définitive? Dans le premier cas, j'eusse dû me rejeter davantage vers la Science, et, dans l'autre, souhaiter une moralité plus active, une virilité plus pratique dans mes actes? Oui, j 'eusse dû. Mais le naturel de chacun, c'est sa nature. La mienne voulait que, par une métamorphose dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l'antipathie admirative pour le comte devînt chez moi un principe de critique à mon propre égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la vie, que cette théorie réveillât ma disposition native aux curiosités passionnelles, que le tout se fondît en une nostalgie des expériences sentimentales et que, juste à ce moment, une jeune fille se rencontrât dans mon intimité, dont la seule présence aurait suffi pour provoquer le désir de lui plaire chez tout jeune homme de mon âge. Mais j 'étais trop intellectuel pour que ce désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé ma tête. Du moins, si j'ai subi le charme de grâce et de délicatesse qui émanait de cette enfant de vingt ans, je l'ai subi en croyant que je raisonnais. Il y a des heures où je me demande s'il en a été ainsi, où toute mon histoire m'apparaît comme plus simple, où je me dis : "j'ai tout bonnement été amoureux de Charlotte, parce qu,elle était jolie, fine, tendre, et que j'étais jeune ; puis je me suis donné des prétextes de cerveau parce que j'étais un orgueilleux d'idées qui ne voulait pas avoir aimé comme un autre." Quel soulagement quand je parviens à me parler de la sorte! Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me faire horreur, comme cela m'arrive lorsque je me rappelle ce que j'ai pensé alors, cette froide résolution caressée dans mon esprit, consignée dans mes cahiers, vérifiée, hélas ! dans les événements, la résolution de séduire cette enfant sans l'aimer, par pure curiosité de psychologue, pour le plaisir d'agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d'y contempler à même et directement ce mécanisme des passions jusque-là étudié dans les livres, pour la vanité d'enrichir mon intelligence d'une expérience nouvelle. Mais oui, c'est bien ce que j'ai voulu, et je ne pouvais pas ne pas le vouloir, dressé comme j'étais par ces hérédités, par cette éducation que je vous ai dites, transplanté dans le milieu nouveau où me jetait le hasard, et mordu, comme je le fus, par ce féroce esprit de rivalité envers cet insolent jeune homme, mon contraire.

Et pourtant, qu'elle était digne de rencontrer un autre que moi, qu'une froide et meurtrière machine à calcul mental, cette fille si pure et si vraie! Rien que d'y songer me fend soudain le cœur et me déchire, moi qui me voudrais sec et précis comme un diagnostic de médecin [...]. Je ne me lassais pas, des ce début de notre connaissance, de constater le contraste entre l'animal de combat qu'était le comte et cette créature de grâce et de douceur qui descendait les escaliers de pierre du château d'un pas si léger, posé à peine, et dont le sourire était si accueillant à la fois et si timide ! ]'oserai tout dire, puisque encore une fois je n'écris pas ceci pour me peindre en beau, mais pour me montrer. Je n'affirmerais pas que le désir de me faire aimer par cette adorable enfant, dans l'atmosphère de laquelle je commençais de tant me plaire, n'ait pas eu aussi pour cause ce contraste entre elle et son frère. Peut-être l'âme de cette jeune fille, que je voyais toute pleine de ce frère si différent, devint-elle comme un champ de bataille pour la secrète, pour l'obscure antipathie que deux semaines de séjour commun transformèrent aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il, dans mon désir de séduction, la cruelle volupté d'humilier ce soldat, ce gentilhomme, ce croyant, en l'outrageant dans ce qu'il avait au monde de plus précieux. Je sais que c'est horrible, mon cher maître, ce que je dis là, mais je ne serais pas digne d'être votre élève, si je ne vous donnais ce document aussi sur l'arrière-fond de mon cœur. Et après tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de sensations, qu'un phénomène nécessaire, comme les autres, comme la grâce romanesque de Charlotte, comme l'énergie simple de son frère et comme mes complications à moi, - si obscures à moi-même !..." 

 

Robert Greslou entreprendra donc de séduire Charlotte en appliquant les principes "scientifiques" de Sixte dans sa Théorie des Passions. Il apitoie ainsi la jeune fille par une feinte mélancolie, il la rend jalouse, il choisit les lectures qui doivent l'émouvoir. Mais, au moment où il comprend qu'il est aimé, elle s'enfuit à Paris pour échapper à la tentation et accepte pour fiancé un ami de son frère. Greslou découvre alors qu'il s'est pris à son propre piège et qu'il est désespérément amoureux à son tour...

 

Paul Bourget tente, au limite de cette objectivité d'analyse qu'il privilégie, de suivre pas à pas la logique du cheminement de la pensée de son personnage, Robert Greslou, jusqu'à l'idée du suicide...

 

"Je ne me rappelle pas une réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique, d'intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une lancination continue, et, - grandissant, grandissant toujours, le rêve d'en finir, un projet de suicide... Commencé où, quand, à propos de quelle souffrance particulière ? Je ne peux pas le dire... Vous le voyez bien, que j'ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes subtilités s'étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi ancien dans le martyre.

Cette idée de la mort sortie des profondeurs intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis possédé comme d'une soif et d'une faim physiques, vous y reconnaîtriez, mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l'Amour, si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans l'homme en même temps que l'instinct du sexe. Cela s'annonça d'abord par une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer jamais. Car, je vous le répète, l'angoisse des yeux de Charlotte, quand ces yeux rencontraient les miens, la défendait plus que n'auraient fait toutes les paroles. D'ailleurs, nous n'étions jamais seuls, sinon parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un paralytique de remuer ses pieds. Un effort sur-humain n'y suffirait pas. On éprouve combien l'émotion, à un certain degré d'intensité, devient incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l'on voudrait s'en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler, s'abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s'abolit. Cela continua par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une empreinte qui ne pût s'effacer, par un désir insensé de lui donner une preuve d'amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la tendresse de son futur mari, ni l'opulence du décor social où elle allait vivre. "Si je meurs du désespoir d'être séparé d'elle pour toujours, il faudra bien qu'elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple précepteur, du petit provincial capable de cette énergie dans ses sentiments !..." Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là. Vous voyez, je dis : "Il me semble." Car, en vérité, je ne me suis pas compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une autosuggestion, comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c'est comme un somnambule que j'ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l'influence de cette résolution, je n'espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je n'ai été, comme à celui-là, le spectateur, j'allais dire désintéressé, de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne pensante. - Mais j'ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de Boismont consacré au suicide. - J'éprouvais à ces préparatifs une sensation indéfinissable de rêve éveillé, d'automatisme lucide. J'attribue ces phénomènes étranges à un désordre nerveux voisin de la folie et causé par les ravages de l'idée fixe. Ce fut seulement le matin du jour choisi pour exécuter mon projet que je pensai à une dernière tentative auprès de Charlotte. Je m'étais mis à ma table pour lui écrire une lettre d'adieu. Je la vis lisant cette lettre et cette question se posa soudain à moi : "Que fera-t-elle?" Était-il possible qu'elle ne fût pas remuée par cette annonce de mon suicide possible? N'allait-elle pas se précipiter pour l'empêcher? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle me trouverait mort... A moins que je n'attendisse, pour me tuer, l'effet de cette dernière épreuve ?... - Là, je suis bien sûr d'y voir clair en moi. ]e sais que cette espérance naquit exactement ainsi et précisément à ce point de mon projet.

"Hé bien ! me dis-je, essayons."J'arrêtai que si, à minuit, elle n'était pas venue chez moi, je boirais le poison. J'en avais étudié les effets. Je le savais quasi foudroyant, et j'espérais souffrir très peu de temps. Il est étrange que toute cette journée se soit passée pour moi dans une sérénité singulière. Je dois noter cela encore. J'étais comme allégé d'un poids, comme réellement détaché de moi-même, et mon anxiété ne commença que vers dix heures, quand, m'étant retiré le premier, j'eus placé la lettre sur la table dans la chambre de la jeune fille. A dix heures et demie, j'entendis par ma porte entr'ouverte le marquis, la marquise et elle qui montaient. Ils s'arrêtèrent pour causer une dernière minute dans les couloirs, puis ce furent les bonsoirs habituels et l'entrée de chacun dans sa chambre... Onze heures. Onze heures un quart. Rien encore. Je regardais ma montre posée devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour M. de Jussat, pour ma mère et pour vous, mon cher maître. Mon cœur battait à me rompre la poitrine, mais la volonté était ferme et froide. J'avais annoncé à Mlle de Jussat qu'elle ne me reverrait pas le lendemain. J'étais sûr de ne pas manquer à ma parole si... Je n'osais creuser ce que ce si enveloppait d'espérance. Je regardais marcher l'aiguille des secondes et je faisais un calcul machinal, une multiplication exacte : "A soixante secondes par minute, je dois voir l'aiguille tourner encore tant de fois, car à minuit je me tuerai...". Un bruit de pas dans l'escalier, et que je perçus tout furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me fit interrompre mon calcul. Ces pas s'approchaient. Ils s'arrêtèrent devant ma porte. Brusquement cette porte s'ouvrit. Charlotte était devant moi..."

 


Pierre Loti (1850-1923)

Officier de marine, Julien Viaud, devenu Pierre Loti en littérature, transforme sa peur de la réalité moderne en fuite vers le vaste monde, les lieux exotiques : ces contrées lointaines, qui restent des contrées de rêves portant le plus souvent des intrigues très simples et avec un style peu élaboré, lui permettent de maintenir un sens de l'émerveillement devant cette existence, mais toujours teinté d'une certaine mélancolie. Il fut un auteur à succès goûté par un public essentiellement féminin. Ces romans évoquent l'Afrique (le Roman d'un spahi, 1881), l'Orient (Fantôme d'Orient, 1892; les Désenchantées, 1906), l'Extrême-Orient (Mme Chrysanthème, 1887; Un pèlerin d'Angkor, 1912), la Bretagne (Mon frère Yves, 1883 ; Pêcheur d'Islande, 1885) cherchent en vain une pureté initiale.

 

Aziyadé (1879), suivi de Fantôme d'Orient

Publié anonymement, Aziyadé conte l'amour de l'officier pour une jeune autochtone.

"- Avant mon arrivée en Turquie, que faisais-tu, Aziyadé ?

- Dans ce temps-là, Loti, j'étais presque une petite fille. Quand pour la première fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'étais dans le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait raconter parfaitement."

 

Le Roman d'un spahi (1881)

"En 1881, Loti a trente et un ans, et signe pour la première fois de son pseudonyme ce qui est son premier roman véritable. L'intrigue rendra l'auteur célèbre : un Français, transplanté dans une contrée lointaine, ici le Sénégal, y connaît un grand amour. Il meurt ; sa maîtresse se tue, après avoir tué son enfant.

On trouve dans ce récit l'Afrique, ses plaines, ses forêts, à l'époque peu connues, et décrites par la sensibilité d'un poète. On trouve la double aventure de l'amour et de la guerre. On trouve la grande lamentation de l'amour et de l'exil, que reconnaissent à la première phrase, à la première mesure, tous les amoureux de Loti - qui connaît une nouvelle jeunesse, une renaissance dans le public." (Editions Gallimard)

 


Anatole France (1844-1924)
Anatole Thibaut, qui prend nom d'Anatole France en littérature, se pose en défenseur des idées modernes et pacifiste reconnu, partisan d'une morale naturelle qui se méfie des extrémismes. Nourri des chef-d'oeuvres de l'antiquité grecque et latine, Il a su se moquer des comportements humains (L'île des Pingouins, 1908), se montrer sensible aux plaisirs de ce monde (Les Dieux ont soif, 1912), et faire preuve d'un scepticisme ironique (Le Crime de Sylvestre Bonnard, 1881). A partir de l'Affaire Dreyfus, où il se range aux côtés de Zola pour réclamer la révision du procès, France a le souci constant de prendre position sur les problèmes qui passionnent alors l'opinion. "M.Bergeret à Paris" (1901) est une peinture sans indulgence des "antidreyfusards". Enfin, "Thaïs" (1890) et "Le Lys rouge" (1894) furent inspirés par Léontine Lippmann, inspiratrice du personnage de Madame Verdurin de Proust, maîtresse et l'égérie d'Anatole France, avec laquelle il tint un Salon littéraire, avenue Hoche, à Paris, après 1888 : le salon se voulait uniquement littéraire et politique, rejetant musique et aristocratie.  

 

Le Crime de Sylvestre Bonnard (1881)

Ce premier roman d'Anatole France, qui le fit immédiatement connaître, met en scène un bibliophile passionné, Sylvestre Bonnard, qui ne vit qu'à travers ses livres, se trouve subitement confronté à la vie elle-même et à l'amour. L'oeuvre vaut par la façon si particulière que possède Anatole France de mêler ici les jugements sur le monde d'un vieux lettré aux événements de la vie qui viennent en bouleverser le cours jusque-là si mesuré. 

 

La Rôtisserie de la reine Pédauque (1893)

Roman picaresque dans la tradition du XVIIIe siècle,plein de bouleversements, tragiques ou burlesques, au terme desquels un jeune homme, naguère ingénu, se trouve avoir fait son éducation morale. Mais La Rôtisserie de la reine Pédauque, tout en respectant les lois du genre, va plus loin et pose des questions essentielles sur le sens de la vie : les discussions philosophiques donnent au livre sa valeur d'inquiétude et d'apologie du désir.

 

Le Lys rouge (1894)

"Le roman raconte la liaison d'une femme du monde, mariée à un homme politique, avec un artiste. Un voyage à Florence (que symbolise le titre) couronne cette union charnelle et mystique. Bientôt, la jalousie s'insinue dans le cœur de l'amant, qui met fin à la liaison. Ce roman, unique en son genre dans l'œuvre, maintenant réhabilitée et revenue à la mode, d'Anatole France, est partiellement autobiographique, parce qu'il est fondé sur la liaison, d'abord passionnée, de l'auteur avec Mme de Caillavet. Il a voulu écrire un roman psychologique et mondain, où les personnages secondaires sont eux-mêmes inspirés du réel (Choulette est Verlaine) ; un roman charnel, sexuel, aussi, où il n'est retenu que par les limites de la bienséance habituelle à l'époque. Le cadre florentin ajoute un charme supplémentaire à ce qui est, toutes proportions gardées, l'Amour de Swann d'Anatole France". (Editions Gallimard)

 

Monsieur Bergeret à Paris  (1901)

M.Bergeret, le personnage principal des quatre tomes de L'Histoire contemporaine (L'Orme du mail, Le Mannequin d'osier, L'Anneau d'améthyste, M.Bergeret à Paris) a quitté la ville de province où il enseignait, pour venir occuper une chaire en Sorbonne. A Paris, il se trouve confronté aux intrigues qui opposent les adversaires de Dreyfus et les partisans de la révision de son procès. C'est un témoignage sur l'exaltation des esprits à propos d'un drame qui divisa la France en deux camps irréductibles. 

 

"M.Bergeret dit à sa fille : "Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une moitié d'âme.

- Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule.

- Presque tout cela, répondit M. Bergeret. ]'ai vendu à mon frère Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et celui qui la fait. ]'ai mal agi.

- Je ne crois pas, dit Pauline.

- Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix de complainte. ]'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur ! O dangereux Clopinel! Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes de la civilisation. Et aussitôt j'ai senti que j'étais un puissant de ce monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux Clopinel, mendigot exquis, flatteur ! Je me suis réjoui, je me suis enorgueilli, je me suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, ô Clopinel: Pulcher hymnus dívitíarum pauper ímmortalis (c'est un bel hymne aux richesses que l'éternelle condition du pauvre). Exécrable pratique de l'aumône I Pitié barbare de l'élémosyne (pitié) ! Antique erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et qui se croit quitte envers tous ses frères, par le plus misérable, le plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d'une meilleure répartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumône est contraire à la bienfaisance et en horreur à la charité.

- C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté.

- L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable à la bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l'aumône est inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin. C'est précisément ce que je n'ai point fait à l'endroit de mon frère Clopinel. Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées dans les âmes sensibles, au siècle des philosophes... J'avoue que je ne retrouve pas à ce mot de bienfaisance sa beauté première ; il m'a été gâté par les pharisiens qui l'ont trop employé. Nous avons dans notre société beaucoup d'établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent des services. Leur vice commun est de procéder de l'iniquité sociale qu”ils sont destinés à corriger, et d'être des médecines contaminées. La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et non du travail d'autrui. Hors l'échange et la solidarité tout est vil, honteux, infécond. La charité humaine, c'est le concours de tous dans la production et le partage des fruits."

 

Les Dieux ont soif (1912)

Roman historique centré autour du personnage d'Evariste Gamelin, élève du peintre David, révolutionnaire fanatique qui s'est voué corps et âme à la Révolution française. En pleine tourmente, il s'éprend de la fille d'un marchand de tableaux, Elodie Blaise, et dès lors débute une dramatique fuite en avant. Les romans d'Anatole France ont toujours tendance à servir des idées, des convictions, ici la cruauté des hommes s'imaginant détenir la vérité; mais son talent réside principalement dans la peinture des personnages secondaires.   

 

Anatole France reconstitute avec sobriété de l'état d'esprit des jurés du Tribunal révolutionnaire, ardemment dévoués à l'intérêt de la "nation", obsédés par l'invasion et par la subversion intérieure, soumis à la pression de la foule, écrasés par leur propre responsabilité, où toute ombre de clémence semble impossible...

"Evariste Gamelin siégeait au Tribunal pour la deuxième fois. Avant l'ouverture de l'audience, il s'entretenait, avec ses collègues du jury, des nouvelles arrivées le matin. Il en avait d'incertaines et de fausses mais ce qu'on pouvait retenir était terrible. Les armées coalisées, maîtresses de toutes les routes, marchant d'ensemble, la Vendée victorieuse, Lyon insurgé, Toulon livré aux Anglais, qui y débarquaient quatorze mille hommes. C'était autant pour ces magistrats des faits domestiques que des événements intéressant le monde entier. Sûrs de périr si la patrie périssait, ils faisaient du salut public leur affaire propre. Et l'intérêt de la nation, confondu avec le leur, dictait leurs sentiments, leurs passions, leur conduite. 

Gamelin reçut à son banc une lettre de Trubert, secrétaire du Comité de défense ; c'était l'avis de sa nomination de commissaire des poudres et des salpêtres. "Tu fouilleras toutes les caves de la section pour en extraire les substances nécessaires à la fabrication de la poudre. L'ennemi sera peut-être demain devant Paris : il faut que le sol de la patrie nous fournisse la foudre que nous lancerons à ses agresseurs. Je t'envoie ci-contre une instruction de la Convention relative au traitement des salpêtres. Salut et fraternité."

A ce moment, l'accusé fut introduit. C'était un des derniers de ces généraux vaincus que la Convention livrait au Tribunal, et le plus obscur. A sa vue, Gamelin frissonna : il croyait revoir ce militaire que, mêlé au public, il avait vu, trois semaines auparavant, juger et envoyer à la guillotine. C'était le même homme, l'air têtu, borné: ce fut le même procès. Il répondait d'une façon sournoise et brutale qui gâtait ses meilleures réponses. Ses chicanes, ses arguties, les accusations dont il chargeait ses subordonnés, faisaient oublier qu'il accomplissait la tâche respectable de défendre son honneur et sa vie. Dans cette affaire, tout était incertain,

contesté, position des armées, nombre des effectifs, munitions, ordres donnés, ordres reçus, mouvements des troupes : on ne savait rien. Personne ne comprenait rien à ces opérations confuses, absurdes, sans but, qui avaient abouti à un désastre, personne, pas plus le défenseur et l'accusé lui-même que l'accusateur les juges et les jurés, et chose étrange personne n'avouait à autrui ni à soi-même qu'il ne comprenait pas. Les juges se plaisaient à faire des plans, à disserter sur la tactique et sur la stratégie ; l'accusé trahissait ses dispositions naturelles pour la chicane. On disputait sans fin. Et Gamelin, durant ces débats, voyait sur les âpres routes du Nord les caissons embourbés et les canons renversés dans les ornières, et, par tous les chemins, défiler en désordre les colonnes vaincues, tandis que la cavalerie ennemie débouchait de toutes parts par les défilés abandonnés. Et il entendait de cette armée trahie monter une immense clameur qui accusait le général. A la clôture des débats, l'ombre emplissait la salle et la figure indiscrète de Marat apparaissait comme un fantôme sur la tête du président. Le jury appelé à se prononcer était partagé. Gamelin d'une voix sourde, qui s'étranglait dans sa gorge, mais d'un ton résolu, déclara l'accusé coupable de trahison envers la République et un murmure approbateur, qui s'éleva dans la foule, vint caresser sa jeune vertu. L'arrêt fut lu aux flambeaux, dont la lueur livide tremblait sur les tempes creuses du condamné où l'on voyait perler la sueur. A la sortie, sur les degrés où grouillait la foule des commères encocardées, tandis qu'il entendait murmurer son nom, que les habitués du Tribunal commençaient à connaître, Gamelin fut assailli par les tricoteuses qui, lui montrant le poing, réclamaient la tête de l'Autrichienne..."

 

Le livre de mon ami (1885)
Le docteur Nozière ayant élu» domicile sur le quai Malaquais, le petit Pierre - son fils - a eu la chance merveilleuse de vivre ses premières années entre la Seine et l'Institut, avec leur peuple de bouquinistes et de savants, dans une de ces maisons de pierre où les appartements vastes et hauts de plafond pouvaient receler des collections d'ethnologie dignes du Muséum et donnaient sur des cours pleines du fracas des chevaux et des jurons de; palefreniers. On n'y entend plus que des pétarades de moteur et une plaque rappelle, sur le quai rebaptisé, qu'Anatole France a vécu là. En effet, Le Livre de mon ami est un recueil de souvenirs d'enfance, vrais ou rêvés, un des plus délicieux jamais composés sur ce temps où l'enfant découvre peu à peu le monde qui l'entoure.

« Les personnes qui m'ont dit ne rien se rappeler des premières années de leur enfance m'ont beaucoup surpris.
Pour moi, j'ai gardé de vifs souvenirs du temps où j'étais un très petit enfant. Ce sont, il est vrai, des images isolées, mais qui, par cela même, ne se détachent qu'avec plus d'éclat sur un fond obscur et mystérieux. Bien que je sois encore assez éloigné de la vieillesse, ces souvenirs, que j'aime, me semblent venir d'un passé infiniment profond.
Je me figure qu'alors le monde était dans sa magnifique nouveauté et tout revêtu de fraîches couleurs. Si j'étais un sauvage, je croirais le monde aussi jeune ou, si vous voulez, aussi vieux que moi. Mais j'ai le malheur de n'être point un sauvage. J'ai lu beaucoup de livres sur l'antiquité de la terre et l'origine des espèces, et je mesure avec mélancolie la courte durée des individus à la longue durée des races. Je sais donc qu'il n'y a pas très longtemps que j'avais mon lit à galerie dans une grande chambre d'un vieil hôtel fort déchu, qui a été démoli depuis pour faire place aux bâtiments neufs de l'École des beaux-arts. C'est là qu'habitait mon père, modeste médecin et grand collectionneur de curiosités naturelles. Qui est-ce qui dit que les enfants n'ont pas de mémoire ? Je la vois encore, cette chambre, avec son papier vert à ramages et une jolie gravure en couleurs qui représentait, comme je l'ai su depuis, Virginie traversant dans les bras de Paul le gué de la rivière Noire.
Il m'arriva dans cette chambre des aventures extraordinaires.
J'y avais, comme j'ai dit, un petit lit à galerie qui restait tout le jour dans un coin et que ma mère plaçait, chaque nuit, au milieu de la chambre, sans doute pour le rapprocher du sien, dont les rideaux immenses me remplissaient de crainte et d'admiration. C'était toute une affaire de me coucher. Il y fallait des supplications, des larmes, des embrassements. Et ce n'était pas tout : je m'échappais en chemise et je sautais comme un lapin. Ma mère me rattrapait sous un meuble pour me mettre au lit. C'était très gai.
Mais à peine étais-je couché, que des personnages tout à fait étrangers à ma famille se mettaient à défiler autour de moi. Ils avaient des nez en bec de cigogne, des moustaches hérissées, des ventres pointus et des jambes comme des pattes de coq. Ils se montraient de profil, avec un oeil rond au milieu de la joue, et défilaient, portant balais, broches, guitares, seringues et quelques instruments inconnus. Laids comme ils étaient, ils n'auraient pas dû se montrer ; mais je dois leur rendre une justice :
ils se coulaient sans bruit le long du mur, et aucun d'eux, pas même le plus petit et le dernier, qui avait un soufflet au derrière, ne fit jamais un pas vers mon lit. Une force les retenait visiblement aux murs le long desquels ils glissaient sans présenter une épaisseur appréciable. Cela me rassurait un peu ; d'ailleurs, je veillais. Ce n'est pas en pareille compagnie, vous pensez bien, qu'on ferme l'oeil.
Je tenais mes yeux ouverts. Et pourtant (cela est un autre prodige) je me retrouvais tout à coup dans la chambre pleine de soleil, n'y voyant que ma mère en peignoir rose et ne sachant pas du tout comment la nuit et les monstres s'en étaient allés.
Quel dormeur tu fais ! » disait ma mère en riant.
Il fallait, en effet, que je fusse un fameux dormeur.
Hier, en flânant sur les quais, je vis dans la boutique d'un marchand de gravures un de ces cahiers de grotesques dans lesquels le Lorrain Callot exerça sa pointe fine et dure et qui se sont faits rares. Au temps de mon enfance, une marchande d'estampes, la mère Mignot, notre voisine, en tapissait tout un mur, et je les regardais chaque jour, en allant à la promenade et en en revenant ; je nourrissais mes yeux de ces monstres, et, quand j'étais couché dans mon petit lit à galerie, je les revoyais sans avoir l'esprit de les reconnaître. O magie de Jacques Callot !
Le petit cahier que je feuilletais réveilla en moi tout un monde évanoui, et je sentis s'élever dans mon âme comme une poussière embaumée au milieu de laquelle passaient des ombres chéries.
En ce temps-là, deux dames habitaient la même maison que nous, deux dames vêtues l'une tout de blanc, l'autre tout de noir.
Ne me demandez pas si elles étaient jeunes : cela passait ma connaissance. Mais je sais qu'elles sentaient bon et qu'elles avaient toutes sortes de délicatesses. Ma mère, fort occupée et qui n'aimait pas à voisiner, n'allait guère chez elles. Mais j'y allais souvent, moi, surtout à l'heure du goûter, parce que la dame en noir me donnait des gâteaux.
Donc, je faisais seul mes visites. Il fallait traverser la cour.
Ma mère me surveillait de sa fenêtre, et frappait sur les vitres quand je m'oubliais trop longtemps à contempler le cocher qui pansait ses chevaux. C'était tout un travail de monter l'escalier à rampe de fer, dont les hauts degrés n'avaient point été faits pour mes petites jambes. J'étais bien payé de ma peine dès que j'entrais dans la chambre des dames ; car il y avait là mille choses qui me plongeaient dans l'extase. Mais rien n'égalait les deux magots de porcelaine qui se tenaient assis sur la cheminée, de chaque côté de la pendule. D'eux-mêmes, ils hochaient la tête et tiraient la langue. J'appris qu'ils venaient de Chine et je me promis d'y aller. La difficulté était de m'y faire conduire par ma bonne. J'avais acquis la certitude que la Chine était derrière l'Arc de Triomphe, mais je ne trouvais jamais moyen de pousser jusque-là.
Il y avait aussi, dans la chambre des dames, un tapis à fleurs, sur lequel je me roulais avec délices, et un petit canapé doux et profond, dont je faisais tantôt un bateau, tantôt un cheval ou une voiture. La dame en noir, un peu grasse, je crois, était très douce et ne me grondait jamais.
La dame en blanc avait ses impatiences et ses brusqueries, mais elle riait si joliment ! Nous faisions bon ménage tous les trois, et j'avais arrangé dans ma tête qu'il ne viendrait jamais que moi dans la chambre aux magots. La dame en blanc, à qui je fis part de cette décision, se moqua bien un peu de moi, à ce qu'il me sembla ; mais j'insistai et elle me promit tout ce que je voulus.
Elle promit. Un jour pourtant, je trouvai un monsieur assis dans mon canapé, les pieds sur mon tapis et causant avec mes dames d'un air satisfait. Il leur donna même une lettre qu'elles lui rendirent après l'avoir lue. Cela me déplut, et je demandai de l'eau sucrée parce que j'avais soif et aussi pour qu'on fît attention à moi. En effet, le monsieur me regarda.
« C'est un petit voisin, dit la dame en noir.
- Sa mère n'a que celui-là, n'est-il pas vrai ? reprit le monsieur.
- Il est vrai, dit la dame en blanc. Mais qu'est-ce qui vous a fait croire cela ?
- C'est qu'il a l'air d'un enfant gâté, reprit le monsieur.
Il est indiscret et curieux. En ce moment, il ouvre des yeux comme des portes cochères. » C'était pour le mieux voir. Je ne veux pas me flatter, mais je compris admirablement, après la conversation, que la dame en blanc avait un mari qui était quelque chose dans un pays lointain, que le visiteur apportait une lettre de ce mari, qu'on le remerciait de son obligeance, et qu'on le félicitait d'avoir été nommé premier secrétaire. »


Jean Béraud (1849-1936), La sortie des ouvrières de la maison Paquin, rue de la Paix, 1906, Rue de Richelieu sous la pluie, Le boulevard Saint-Denis à Paris…

Jean Béraud (1849-1936), Un café dit L'Absinthe, 1909, Place De L'Europe, Un vendeur de jouets…


Léon Bloy (1846-1917)

Le catholique Léon Bloy fustige la médiocrité contemporaine et les compromissions de l'Eglise dans une rhétorique prophétique illuminée par la grâce religieuse. Son style ne s'apparente ni au symbolisme, ni au naturalisme, sa fougue verbale fut régalement égalée dans la littérature française

Né à Périgueux d'un père franc-maçon voltairien et d'une mère une catholique dévote, Bloy rencontre, à Paris, en 1867, son futur maître et ami, Jules Barbey d’Aurevilly : il se  convertit au catholicisme en 1869, rencontre Paul Bourget, François Coppée, Joris-Karl Huysmans et Jean Richepin, se plonge dans les œuvres de Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Ernest Hello et Blanc de Saint-Bonnet, qui l'orientèrent en religion vers un catholicisme ardent, en politique vers l'option monarchiste, en lettres vers le pamphlet. À trente-huit ans, Bloy écrivit son premier livre, "Le Révélateur du Globe", mais son génie d’écrivain ne se manifesta vraiment qu’avec "Le Désespéré", roman en partie autobiographique, qui passa presque inaperçu lors de sa parution en 1886. Après plusieurs histoires tumultueuses et tragiques avec les femmes, Bloy se maria en 1890 avec Jeanne Molbech, fille du poète danois Christian Molbech. C'est véritablement, dit-on, avec la parution du "Salut par les Juifs" en 1892 que le style de Bloy se révéla dans toute sa splendeur. 

 

1886 – Le Désespéré 

Le roman parut avec grande difficulté, bien des hommes de lettres reconnaissant dans cette oeuvre une féroce peinture de leur milieu, identifiables sous des pseudonymes transparents, tels que Daudet, Bourget, Maupassant. Bloy sort d'une expérience matériellement misérable mais de grande exaltation mystique partagée avec Anne-Marie Roulé, qu'il a recueillie, aimée, convertie et qui perdra la raison. Les digressions sont nombreuses, Bloy y livre ses tourments personnels , ses angoisses, ses illuminations spirituelles, autant de thèmes qui ne pouvaient trouvaient lecteurs en pleine période naturaliste.

 

1897 - La Femme pauvre, épisode contemporain 

Le roman comprend une part importante d'éléments non seulement autobiographiques mais aussi de chronique contemporaine. Des deux personnages principaux, Marchenoir incarne un Bloy sombre et désespéré, et Clotilde s'inspire de Berthe Dumont, la maîtresse de Bloy qui mourut en 1885. L'oeuvre s'avère plus poétique et visionnaire que romanesque, et propose une idée mystique de la femme, peu commune à l'époque. 

"... La porte s’ouvrit enfin et Clotilde parut. Ce fut comme l’entrée d’avril dans la cale d’un ponton.

Clotilde Maréchal, « la fille à Isidore », comme on disait dans Grenelle, appartenait à la catégorie de ces êtres touchants et tristes dont la vue ranime la constance des suppliciés.

Elle était plutôt jolie que belle, mais sa haute taille, légère-ment voûtée aux épaules par le poids des mauvais jours, lui donnait un assez grand air. C’était la seule chose qu’elle tînt de sa mère, dont elle était le repoussoir angélique, et qui contras-tait avec elle en disparates infinies.

Ses magnifiques cheveux du noir le plus éclatant, ses vastes yeux de gitane captive, « d’où semblaient couler des ténèbres », mais où flottait l’escadre vaincue des Résignations, la pâleur douloureuse de son visage enfantin dont les lignes, modifiées par de très savantes angoisses ; étaient devenues presque sévères, enfin la souplesse voluptueuse de ses attitudes et de sa démarche lui avaient valu la réputation de posséder ce que les bourgeois de Paris appellent entre eux une tournure espagnole.

Pauvre Espagnole, singulièrement timide ! À cause de son sourire, on ne pouvait la regarder sans avoir envie de pleurer. Toutes les nostalgies de la tendresse – comme des oiselles désolées que le bûcheron décourage, – voltigeaient autour de ses lèvres sans malice qu’on aurait pu croire vermillonnées au pinceau, tellement le sang de son coeur s’y précipitait pour le baiser.

Ce navrant et divin sourire, qui demandait grâce et qui bonnement voulait plaire, ne pouvait être oublié, quand on l’avait obtenu par la plus banale prévenance.

En 1879, elle avait environ trente ans, déjà trente ans de misères, de piétinement, de désespoir ! Les roses meurtries de son adolescence de galère avaient été cruellement effeuillées par les ouragans, dans la vasque noire du mélancolique jardin de ses rêves, mais, quand même, tout un orient de jeunesse était encore déployé sur elle, comme l’irradiation lumineuse de son âme que rien n’avait pu vieillir.

On sentait si bien qu’un peu de bonheur l’aurait rendue ravissante et qu’à défaut de joie terrestre, l’humble créature aurait pu s’embraser peut-être, ainsi que la torche amoureuse de l’Évangile, en voyant passer le Christ aux pieds nus !

Mais le Sauveur, cloué depuis dix-neuf siècles, ne descend guère de sa Croix, tout exprès pour les pauvres filles, et l’expérience personnelle de l’infortunée Clotilde était peu capable de la fortifier dans l’espoir des consolations humaines.

Quand elle entra, la vue de Chapuis la fit reculer instinctivement. Ses jolies lèvres frémirent et elle parut sur le point de prendre la fuite. Cet homme était, en effet, le seul être qu’elle crût avoir le droit de haïr, ayant souffert par lui d’une épouvantable façon...."

 

1892-1895 – Le Mendiant ingrat  

C'est le premier volume du Journal de Léon Bloy qui couvre une période d'une misère indescriptible et au gré de laquelle il va pourtant écrire et se développer spirituellement. On considère qu'il n'y a que peu d'oeuvre autobiographique aussi déchirante que ce Mendiant ingrat.