André Gide (1869-1951) - Octave Mirbeau (1850-1917) -  Pierre Louys (1870-1925) - Romaine Brooks (1874-1970) - Natalie Clifford Barney (1876-1972) - Liane de Pougy (1869-1950) - Caroline Otero (1868-1965) - Émilienne d’Alençon (1869-1946) - Anne de Noailles (1876-1933) - Paul Géraldy (1885-1983) - Victor Ségalen (1878-1919) - ..

Last Update: 12/11/2016


André Gide (1869-1951)

Gide a vécu avec intensité une vie sans histoire, du moins sans événement accidentel. Et les rumeurs de sa chair vont décider seules des remous de son œuvre. Vie et œuvre sont indissociables, il s'est sans cesse appliqué à l'examen de soi, construisant une oeuvre au travers de laquelle il se libère de tous les interdits physiques et moraux, mais sans pouvoir abolir sa soif de communion spirituelle.

Fils unique, André Gide grandit dans une atmosphère ouatée, où la réflexion intellectuelle alterne avec les lectures bibliques. Mais très tôt la chair le tient : « Je ne puis dire si quelqu'un m'enseigna ou comment je découvris le plaisir, aussi loin que ma mémoire remonte en arrière, il est là. » À huit ans, il est renvoyé de l'École alsacienne pour « mauvaises habitudes ». Le conflit est noué : d'un côté le devoir, les principes, la pureté ; de l'autre le plaisir clandestin ressenti comme un péché. Dans ce sombre univers, survient l'« angélique intervention que je vais dire pour me disputer au malin », celle de Madeleine Rondeaux. Gide, réfugié sur les bords du lac d'Annecy, écrit en 1890 les Cahiers d'André Walter, héros chaste et pur, qui aime sa cousine Emmanuelle, mais résiste victorieusement aux assauts de la chair.  La création artistique apparaît alors  comme un exutoire à cette lutte sourde que se livrent en lui la foi et le plaisir.

Soudain, en 1893, il fuit Paris et sa mère, s'embarque avec le peintre Paul Albert Laurens pour l'Afrique du Nord, où, durant deux années, il va apprendre à dépouiller le vieil homme. Pourtant, en Algérie, Gide tombe malade et se croit atteint de tuberculose, au bord de la tombe ; mais la résurrection n'en est que plus éclatante : « Vivre, je veux vivre ! » (L'Immoraliste.) Aucune morale, aucune censure ne vient voiler la ténébreuse beauté des jeunes Arabes. Dans cette jubilation du cœur et du corps, Gide commence les "Nourritures terrestres", hymne à la joie, communion avec la nature dans le panthéisme. Au cours d'un second voyage (1894), il rencontre Oscar Wilde, qui l'entraîne vers de nouveaux dérèglements.

De retour à Paris, Mme Gide meurt subitement le 31 mai 1895 et il épouse le 8 octobre, dans le petit temple d'Étretat, Madeleine Rondeaux. Alors commence une vie de tensions entre exigences contraires. Chaque livre fournira un exorcisme momentané à une tentation : "Les Nourritures terrestres" (1897), "L'Immoraliste" (1902), "La porte étroite" (1909). Il atteint la notoriété avec "Les Caves du Vatican" (1914) et son entrée à la NRF. La "Symphonie pastorale" (1919) le libère de "sa dernière dette avec le passé", et pour la première fois se raconte sans fard dans "Si le grain ne meurt" (1920) et "Corydon" (1924).

 

1897 - Les nourritures terrestres 

Publiées après une lente élaboration, "Les Nourritures terrestres" chantent, sur le mode lyrique et sensuel, la libération que Gide a connue pendant son premier séjour en Tunisie. Tout  goûter et tout connaître devient un devoir, et l'ouvrage mêle notes de voyages, fragments de journal intime, rondes et ballades, dictionnaire poétique, dialogues fictionnels. La ferveur enseignée à Nathanaël est différente de l'amour : elle est abandon à toute occasion de savourer les paysages, les êtres, les attentes. Toutes les contraintes religieuses longtemps supportées sont abolies au profit d'un évangile charnel qui n'impose pas moins une éthique particulière. Passée presque inaperçue au moment de sa publication, cette œuvre est sans doute celle dont on a retenu le plus de formules jugées exprimées toute l'attitude d'un Gide devant la vie : "Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur... Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité... Il faut, Nathanaël, que tu brûles en toi tous les livres... jusqu'où mon désir peut s'étendre, là j 'irai... Nathanaël, je ne crois plus au péché... Nathanaël, je t'enseignerai que toutes choses sont divinement naturelles... Nathanaël, ne distingue pas Dieu de ton bonheur.." et surtout la plus célèbre d'entre toutes : "Familles, je vous hais, foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur"... 

"Nathanaël, je te parlerai des attentes. J’ai vu la plaine, pendant l’été, attendre ; attendre un peu de pluie. La poussière des routes était devenue trop légère et chaque souffle la soulevait. Ce n’était même plus un désir ; c’était une appréhension. La terre se gerçait de sécheresse comme pour plus d’accueil de l’eau. Les parfums des fleurs de la lande devenaient presque intolérables. Sous le soleil tout se pâmait. Nous allions chaque après-midi nous reposer sous la terrasse, abrités un peu de l’extraordinaire éclat du jour. C’était le temps où les arbres à cônes, chargés de pollen, agitent aisément leurs branches pour répandre au loin leur fécondation. Le ciel s’était chargé d’orage et toute la nature attendait. L’instant était d’une solennité trop oppressante, car tous les oiseaux s’étaient tus. Il monta de la terre un souffle si brûlant que l’on sentit tout défaillir ; le pollen des conifères sortit comme une fumée d’or des branches. – Puis il plut.

J’ai vu le ciel frémir de l’attente de l’aube. Une à une les étoiles se fanaient. Les prés étaient inondés de rosée ; l’air n’avait que des caresses glaciales. Il sembla quelque temps que l’indistincte vie voulût s’attarder au sommeil, et ma tête encore lassée s’emplissait de torpeur. Je montai jusqu’à la lisière du bois ; je m’assis ; chaque bête reprit son travail et sa joie dans la certitude que le jour va venir, et le mystère de la vie recommença de s’ébruiter par chaque échancrure des feuilles. – Puis le jour vint.

J’ai vu d’autres aurores encore. – J’ai vu l’attente de la nuit… Nathanaël, que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l’accueil. Attends tout ce qui vient à toi ; mais ne désire que ce qui vient à toi. Ne dé- sire que ce que tu as. Comprends qu’à chaque instant du jour tu peux posséder Dieu dans sa totalité. Que ton désir soit de l’amour, et que ta possession soit amoureuse. Car qu’est-ce qu’un désir qui n’est pas efficace ?

Eh quoi ! Nathanaël, tu possèdes Dieu et tu ne t’en étais pas aperçu ! Posséder Dieu, c’est le voir ; mais on ne le regarde pas. Au détour d’aucun sentier, Balaam, n’as-tu vu Dieu, devant qui s’arrêtait ton âne ? parce que toi tu te l’imaginais autrement. Nathanaël, il n’y a que Dieu que l’on ne puisse pas attendre. Attendre Dieu, Nathanaël, c’est ne comprendre pas que tu le possèdes déjà. Ne distingue pas Dieu du bonheur et place tout ton bonheur dans l’instant.

J’ai porté tout mon bien en moi, comme les femmes de l’Orient pâle, sur elles, leur complète fortune. À chaque petit instant de ma vie, j’ai pu sentir en moi la totalité de mon bien. Il était fait, non par l’addition de beaucoup de choses particulières, mais par mon unique adoration. J’ai constamment tenu tout mon bien en tout mon pouvoir.

Regarde le soir comme si le jour y devait mourir ; et le matin comme si toute chose y naissait.

Que ta vision soit à chaque instant nouvelle. Le sage est celui qui s’étonne de tout.

Toute ta fatigue de tête vient, ô Nathanaël, de la diversité de tes biens. Tu ne sais même pas lequel entre tous tu préfères et tu ne comprends pas que l’unique bien c’est la vie. Le plus petit instant de vie est plus fort que la mort, et la nie. La mort n’est que la permission d’autres vies, pour que tout soit sans cesse renouvelé ; afin qu’aucune forme de vie ne détienne cela plus de temps qu’il ne lui en faut pour se dire. Heureux l’instant où ta parole retentit. Tout le reste du temps, écoute ; mais quand tu parles, n’écoute plus. Il faut, Nathanaël, que tu brûles en toi tous les livres... "

 

1902 – L’immoraliste 

Ce récit, peu connu alors, est construit autour de la confession que Michel fait à ses amis, une nuit, dans le désert.  Érudit peu concerné par la chair, celui-ci a jadis épousé, sans réel amour, une femme dévouée, Marceline, qui éprouve pour lui des sentiments plus vifs. Au cours de leur voyage de noces en Afrique du Nord, il tombe gravement malade et lutte contre la mort à Biskra, en Algérie. La contemplation des jeunes garçons pleins de santé lui redonne le goût de la vie et il met toute sa volonté à guérir. Le convalescent est bientôt un homme neuf, attentif à son corps, au monde présent et sensuel qui l'entoure. Dans un premier temps, en partie par reconnaissance pour les soins qu’elle lui a prodigués, Michel entoure Marceline d’affection et le couple file en Italie le parfait amour. Puis ils rentrent en France pour vivre en Normandie et à Paris, où Michel obtient une chaire au collège de France. Il rencontre alors Ménalque, dont la philosophie, proche de ce qui est devenue la sienne, lui procure à la fois exaltation et irritation. Marceline, enceinte, fait une fausse couche et demeure maladive. Au lieu de lui laisser le temps de guérir en Suisse, où ils se sont installés, Michel, l’entraîne dans une fuite en avant qui les ramène à Biskra, avant un dernier voyage vers Touggourt. Là, Marceline meurt, d’épuisement, de délaissement et d’amertume. Michel y mène une vie désoeuvrée, avant de demander à ses amis de l’en arracher. La fiction permet à Gide d'éclairer plus librement les profondeurs obscures de ce que fut sa re-naissance en Afrique en 1893. 

 

".. Marceline, cependant, qui voyait, avec joie ma santé enfin revenir, commençait depuis quelques jours à me parler des merveilleux vergers de l’oasis. Elle aimait le grand air et la marche. La liberté que lui valait ma maladie lui permettait de longues courses dont elle revenait éblouie ; jusqu’alors elle n’en parlait guère, n’osant m’inciter à l’y suivre et craignant de me voir m’attrister au récit de plaisirs dont je n’aurais pu jouir déjà. Mais, à présent que j’allais mieux, elle comptait sur leur attrait pour achever de me remettre. Le goût que je reprenais à marcher et à regarder m’y portait.

Et dès le lendemain nous sortîmes ensemble. Elle me précéda dans un chemin bizarre et tel que dans aucun pays je n’en vis jamais de pareil. Entre deux assez hauts murs de terre, il circule comme indolemment ; les formes des jardins que ces hauts murs limitent, l’inclinent à loisir ; il se courbe ou brise sa ligne ; dès l’entrée, un détour nous perd ; on ne sait plus ni d’où l’on vient, ni où l’on va. L’eau fidèle de la rivière suit le sentier, longe un des murs ; les murs sont faits avec la terre même de la route, celle de l’oasis entière, une argile rosâtre ou gris tendre, que l’eau rend un peu plus foncée, que le soleil ardent craquelle et qui durcit à la chaleur, mais qui mollit dès la première averse et forme alors un sol plastique où les pieds nus restent inscrits. Par-dessus les murs, des palmiers.

À notre approche, des tourterelles y volèrent. Marceline me regardait. J’oubliais ma fatigue et ma gêne. Je marchais dans une sorte d’extase, d’allégresse silencieuse, d’exaltation des sens et de la chair. À ce moment, des souffles légers s’élevèrent ; toutes les palmes s’agitèrent et nous vîmes les palmiers les plus hauts s’incliner ; puis l’air entier redevint calme, et j’entendis distinctement, derrière le mur, un chant de flûte. Une brèche au mur ; nous entrâmes. C’était un lieu plein d’ombre et de lumière ; tranquille, et qui semblait comme à l’abri du temps ; plein de silences et de frémissements, bruit léger de l’eau qui s’écoule, abreuve les palmiers, et d’arbre en arbre fuit, appel discret des tourterelles, chant de flûte dont un enfant jouait. Il gardait un troupeau de chèvres ; il était assis, presque nu, sur le tronc d’un palmier abattu ; il ne se troubla pas à notre approche, ne s’enfuit pas, ne cessa qu’un instant de jouer. Je m’aperçus, durant ce court silence, qu’une autre flûte au loin répondait. Nous avançâmes encore un peu, puis : – Inutile d’aller plus loin, dit Marceline ; ces vergers se ressemblent tous ; à peine, au bout de l’oasis deviennent-ils un peu plus vastes…

Elle étendit le châle à terre : – Repose-toi. Combien de temps nous y restâmes ? je ne sais plus ; qu’importait l’heure ? Marceline était près de moi ; je m’étendis, posai sur ses genoux ma tête. Le chant de flûte coulait encore, cessait par instants, reprenait ; le bruit de l’eau… Par instants une chèvre bêlait. Je fermai les yeux ; je sentis se poser sur mon front la main fraîche de Marceline ; je sentais le soleil ardent doucement tamisé par les palmes ; je ne pensais à rien ; qu’importait la pensée ? je sentais extraordinairement. Et par instants, un bruit nouveau ; j’ouvrais les yeux ; c’était le vent léger dans les palmes ; il ne descendait pas jusqu’à nous, n’agitait que les palmes hautes…

Le lendemain matin, dans ce même jardin, je revins avec Marceline ; le soir du même jour, j’y allai seul. Le chevrier qui jouait de la flûte était là. Je m’approchai de lui, lui parlai. Il se nommait Lossif, n’avait que douze ans, était beau. Il me dit le nom de ses chèvres, me dit que les canaux s’appellent séghias ; toutes ne coulent pas tous les jours, m’apprit-il ; l’eau, sagement et parcimonieusement répartie, satisfait à la soif des plantes, puis leur est aussitôt retirée. Au pied de chacun des palmiers, un étroit bassin est creusé qui tient l’eau pour abreuver l’arbre ; un ingénieux système d’écluses que l’enfant, en les faisant jouer, m’expliqua, maîtrise l’eau, l’amène où la soif est trop grande.

Le jour suivant, je vis un frère de Lossif : il était un peu plus âgé, moins beau ; il se nommait Lachmi. À l’aide de la sorte d’échelle que fait le long du fût la cicatrice des anciennes palmes coupées, il grimpa tout au haut d’un palmier étêté ; puis descendit agilement, laissant, sous son manteau flottant, voir une nudité dorée. Il rapportait du haut de l’arbre, dont on avait fauché la cime, une petite gourde de terre ; elle était appendue là- haut, près de la récente blessure, pour recueillir la sève du palmier dont on fait un vin doux qui plaît fort aux Arabes. Sur l’invite de Lachmi, j’y goûtai ; mais ce goût fade, âpre et sirupeux me déplut.

Les jours suivants, j’allai plus loin ; je vis d’autres jardins, d’autres bergers et d’autres chèvres. Ainsi que Marceline l’avait dit, ces jardins étaient tous pareils ; et pourtant chacun différait. Parfois Marceline m’accompagnait encore ; mais, plus souvent, dès l’entrée des vergers, je la quittais, lui persuadant que j’étais las, que je voulais m’asseoir, qu’elle ne devait pas m’attendre, car elle avait besoin de marcher plus ; de sorte qu’elle achevait sans moi la promenade. Je restais auprès des enfants.

Bientôt j’en connus un grand nombre ; je causais avec eux longuement ; j’apprenais leurs jeux, leur en indiquais d’autres, perdais au bouchon tous mes sous. Certains m’accompagnaient au loin (chaque jour j’allongeais mes marches), m’indiquaient, pour rentrer, un passage nouveau, se chargeaient de mon manteau et de mon châle quand parfois j’emportais les deux ; avant de les quitter, je leur distribuais des piécettes ; parfois ils me suivaient, toujours jouant, jusqu’à ma porte ; parfois enfin ils la passèrent.

Puis Marceline en amena de son côté. Elle amenait ceux de l’école, qu’elle encourageait au travail ; à la sortie des classes, les sages et les doux montaient ; ceux que moi j’amenais étaient autres ; mais des jeux les réunissaient. Nous eûmes soin d’avoir toujours prêts des sirops et des friandises. Bientôt d’autres vinrent d’eux-mêmes, même plus invités par nous. Je me souviens de chacun d’eux ; je les revois…"

 

Ménalque, personnage dont on devine seulement l'influence dans "Les Nourritures Terrestres", apparaît totalement dans "L'Immoraliste". Célibataire, il est celui qui maintient dans sa vie "l'état précaire" de disponibilité qui supprime toutes les attaches. Et les conversations de Michel avec Ménalque permettent de dévoiler sa propre pensée,  Gide incarne en effet en Ménalque une partie de lui-même qui oppose sa hardiesse lucide aux résistances d'une conscience scrupuleuse. Ici, Michel, laissant seule Marceline proche d'accoucher, est venu s'entretenir avec Ménalque la nuit qui précède un départ lointain, et son ami lui rappelle que, marié, bientôt père, il a "choisi"...

"Des mille formes de la vie, chacun ne peut connaître qu'une. Envier le bonheur d'autrui, c'est folie; on ne saurait pas s'en servir. Le bonheur ne se veut pas tout fait, mais sur mesure. Je pars demain; je sais: j'ai tâché de tailler ce bonheur à ma taille... gardez le bonheur calme du foyer...

- C'est à ma taille aussi que j'avais taillé mon bonheur, m'écriai-je; mais j'ai grandi ; à présent mon bonheur me serre. Parfois, j'en suis presque étranglé...

- Bah! vous vous y ferez! dit Ménalque; puis il se campa devant moi, plongea son regard dans le mien, et, comme je ne trouvais rien à dire, il sourit un peu tristement:  - On croit que l'on possède, et l'on est possédé, reprit-il.

- Versez-vous du chiraz , cher Michel; vous n'en goûterez pas souvent; et mangez de ces pâtes roses que les Persans prennent avec. Pour ce soir je veux boire avec vous, oublier que je pars demain, et causer comme si cette nuit était longue... (Ménalque parle de la philosophie et de la poésie grecques ; puis Michel reprend: )  - Pourquoi, dis-je, vous qui vivez votre sagesse, n'écrivez-vous pas vos mémoires? - ou simplement, repris-je en le voyant sourire, les souvenirs de vos voyages?

- Parce que je ne veux pas me souvenir, répondit-il. Je croirais, ce faisant, empêcher d'arriver l'avenir et faire empiéter le passé. C'est du parfait oubli d'hier que je crée la nouvelleté de chaque heure. Jamais, d'avoir été heureux, ne me suffit. Je ne crois pas aux choses mortes, et confonds n'être plus, avec n'avoir jamais été. 

Je m'irritais enfin de ces paroles, qui précédaient trop ma pensée; j'eusse voulu tirer arrière, l'arrêter; mais je cherchais en vain à contredire ; et d'ailleurs m'irritais contre moi-même plus encore que contre Ménalque. Je restai donc silencieux. Lui, tantôt allant et venant à la façon d'un fauve en cage, tantôt se penchant vers le feu, tantôt se taisait longuement, puis tantôt, brusquement disait:

- Si encore nos médiocres cerveaux savaient bien embaumer les souvenirs! Mais ceux-ci se conservent mal; les plus délicats se dépouillent; les plus voluptueux pourrissent, les plus délicieux sont les plus dangereux dans la suite. Ce dont on se repent était délicieux d'abord.

De nouveau, long silence; et puis il reprenait:

- Regrets, remords, repentirs, ce sont joies de naguère, vues de dos. Je n'aime pas regarder en arrière, et j'abandonne au loin mon passé comme l'oiseau, pour s'envoler, quitte son ombre. Ah! Michel, toute joie nous attend toujours, mais veut toujours trouver la couche vide, être la seule, et qu'on arrive à elle comme un veuf. - Ah! Michel, toute joie est pareille à cette manne du désert qui se corrompt d'un jour à l'autre; elle est pareille à l'eau de la source Amélès qui, raconte Platon, ne se pouvait garder dans aucun vase... Que chaque instant emporte tout ce qu'il avait apporté.

Ménalque parla longtemps encore ; je ne puis rapporter ici toutes ses phrases ; beaucoup pourtant se gravèrent en moi, d'autant plus fortement que j'eusse désiré les oublier plus vite ; non qu'elles m'apprissent rien de bien neuf mais elles mettaient à nu brusquement ma pensée; une pensée que je couvrais de tant de voiles, que j'avais presque pu l'espérer étouffée. Ainsi s'écoula la veillée. 

(L'Immoraliste, éditions Mercure de France).

En rentrant chez lui, le matin, Michel apprend qu'il ne sera pas père. Alors qu'il aspire à la vie la plus ardente, Marceline affaiblie ne lui apparaît plus que comme "une chose abîmée". Et lors d'un nouveau voyage de Michel et de Marceline dans les oasis algériennes, Gide (Michel) s'abandonne à la tentation de la vie la plus libre. A son retour, Marceline mourra dans ses bras "vers le petit matin". La page est étonnante de retenue...

"Par un dernier semblant de vertu, je reste jusqu'au soir près d'elle. Et soudain je me sens comme à bout de forces moi-même. O goût de cendre! O lassitude! Tristesse du surhumain effort! J'ose à peine la regarder; je sais trop que mes yeux, au lieu de chercher son regard, iront affreusement se fixer sur les trous noirs de ses narines; l'expression de son visage souffrant est atroce. Elle non plus ne me regarde pas. Je sens, comme si je la touchais, son angoisse. Elle tousse beaucoup ; puis s'endort. Par moments un frisson brusque la secoue. La nuit pourrait être mauvaise et, avant qu'il ne soit trop tard, je veux savoir à qui je pourrais m'adresser. Je sors. Devant la porte de l'hôtel, la place de Touggourt, les rues, l'atmosphère même sont étranges au point de me faire croire que ce n'est pas moi qui les vois. - Après quelques instants, je rentre. Marceline dort tranquillement. Je m'effrayais à tort; sur cette terre bizarre, on suppose un péril partout; c'est absurde. Et, suffisamment rassuré, je ressors.

Étrange animation nocturne sur la place; circulation silencieuse; glissement clandestin des burnous blancs. Le vent déchire par instant des lambeaux de musique étrange et les apporte je ne sais d'où. Quelqu'un vient à moi... C'est Moktir. Il m'attendait, dit-il, et pensait bien que je ressortirais. Il rit. Il connaît bien Touggourt, y vient souvent et sait où il m'emmène. Je me laisse entraîner par lui. Nous marchons dans la nuit; nous entrons dans un café maure; c'est de là que venait la musique. Des femmes arabes y dansent -  si l'on peut appeler une danse ce monotone glissement..."

 

1909 – La porte étroite 

Le narrateur, Jérôme, chérit tendrement dès l'enfance sa cousine Alissa, bonne, vertueuse et d'une grande ferveur religieuse. Tous voient leur union d'un oeil favorable mais Alissa diffère le moment des fiançailles. Une telle attitude s'explique tout d'abord par le fait qu'Alissa a découvert que sa jeune soeur, Juliette, était amoureuse de Jérôme. Toutefois, même après le mariage, visiblement heureux, de Juliette avec un négociant, Alissa continue à éloigner d'elle Jérôme. Gide a voulu ici retracer "le drame d'une âme protestante en qui se jouât le drame essentiel du protestantisme." Jérôme et Alissa cherchent d'abord ensemble"leur félicité à côté du bonheur terrestre", puis Alissa, héroïque, marchera seule jusqu'à la mort.

 

".. Chaque beau soir d’été, après dîner, nous descendions dans « le bas jardin ». Nous sortions par la petite porte secrète et gagnions un banc de l’avenue d’où l’on domine un peu la contrée ; là, près du toit de chaume d’une marnière abandonnée, mon oncle, ma mère et Miss Ashburton s’asseyaient ; devant nous, la petite vallée s’emplissait de brume et le ciel se dorait au-dessus du bois plus lointain. Puis nous nous attardions au fond du jardin déjà sombre. Nous rentrions ; nous retrouvions au salon ma tante qui ne sortait presque jamais avec nous…

Pour nous, enfants, là se terminait la soirée ; mais bien souvent nous étions encore à lire dans nos chambres quand, plus tard, nous entendions monter nos parents. Presque toutes les heures du jour que nous ne passions pas au jardin, nous les passions dans « la salle d’étude », le bureau de mon oncle où l’on avait disposé des pupitres d’écoliers. Mon cousin Robert et moi, nous travaillions côte à côte ; derrière nous, Juliette et Alissa. Alissa a deux ans de plus, Juliette un an de moins que moi ; Robert est, de nous quatre, le plus jeune.

Ce ne sont pas mes premiers souvenirs que je prétends écrire ici, mais ceux-là seuls qui se rapportent à cette histoire. C’est vraiment l’année de la mort de mon père que je puis dire qu’elle commence. Peut-être ma sensibilité, surexcitée par notre deuil et, sinon par mon propre chagrin, du moins par la vue du chagrin de ma mère, me prédisposait-elle à de nouvelles émotions : j’étais précocement mûri ; lorsque, cette année, nous revînmes à Fongueusemare, Juliette et Robert m’en parurent d’autant plus jeunes, mais, en revoyant Alissa, je compris brusquement que tous deux nous avions cessé d’être enfants.

Oui, c’est bien l’année de la mort de mon père ; ce qui confirme ma mémoire, c’est une conversation de ma mère avec Miss Ashburton, sitôt après notre arrivée. J’étais inopinément entré dans la chambre où ma mère causait avec son amie ; il s’agissait de ma tante ; ma mère s’indignait qu’elle n’eût pas pris le deuil ou qu’elle l’eût déjà quitté. (Il m’est, à vrai dire, aussi impossible d’imaginer ma tante Bucolin en noir que ma mère en robe claire.) Ce jour de notre arrivée, autant qu’il m’en souvient, Lucile Bucolin portait une robe de mousseline. Miss Ashburton, conciliante comme toujours, s’efforçait de calmer ma mère ; elle arguait craintivement :

– Après tout, le blanc aussi est de deuil.

– Et vous appelez aussi « de deuil » ce châle rouge qu’elle a mis sur ses épaules ? Flora, vous me révoltez ! s’écriait ma mère.

Je ne voyais ma tante que durant les mois de vacances et sans doute la chaleur de l’été motivait ces corsages légers et largement ouverts que je lui ai toujours connus ; mais, plus encore que l’ardente couleur des écharpes que ma tante jetait sur ses épaules nues, ce décolletage scandalisait ma mère. Lucile Bucolin était très belle.

Un petit portrait d’elle que j’ai gardé me la montre telle qu’elle était alors, l’air si jeune qu’on l’eût prise pour la sœur aînée de ses filles, assise de côté, dans cette pose qui lui était coutumière : la tête inclinée sur la main gauche au petit doigt mièvrement replié vers la lèvre. Une résille à grosses mailles retient la masse de ses cheveux crêpelés à demi croulés sur la nuque ; dans l’échancrure du corsage pend, à un lâche collier de velours noir, un médaillon de mosaïque italienne. La ceinture de velours noir au large nœud flottant, le chapeau de paille souple à grands bords qu’au dossier de la chaise elle a suspendu par la bride, tout ajoute à son air enfantin. La main droite, tombante, tient un livre fermé. .."

 

L' ultime rencontre de Jérôme et d'Alissa, d'un Jérôme incapable de comprendre pourquoi, jadis presque fiancée à lui, Alissa s'est toujours refusée au mariage, appartient à ces célèbres scènes d'adieux qui constellent le roman français depuis "La Princesse de Clèves", "Le Lys dans la Vallée", "Dominique" ....

 

"Le soleil déclinant, que cachait depuis quelques instants un nuage, reparut au ras de l'horizon, presque en face de nous, envahissant d'un luxe frémissant les champs vides et comblant d'une profusion subite l'étroit vallon qui s'ouvrait à nos pieds; puis, disparut. Je demeurais, ébloui, sans rien dire; je sentais m'envelopper encore, me pénétrer, cette sorte d'extase dorée où mon ressentiment s'évaporait, et je n'entendais plus en moi que l'amour. Alissa, qui restait penchée, appuyée contre moi, se redressa; elle sortit de son corsage un menu paquet enveloppé de papier fin, fit mine de me le tendre, s'arrêta, semblant indécise, et comme je la regardais, surpris :

- Ecoute, Jérôme, c'est ma croix d'améthystes que j'ai là; depuis trois soirs je l'apporte parce que je voulais depuis longtemps te la donner.

- Que veux-tu que j'en fasse? fis-je assez brusquement. Que tu la gardes en souvenir de moi, pour ta fille. Quelle fille? m'écriai-je en regardant Alissa sans la comprendre.

 - Écoute-moi bien calmement, je t'en prie; non, ne me regarde pas ainsi; ne me regarde pas ; déjà j'ai beaucoup de mal à te parler ; mais ceci, je veux absolument te le dire. Écoute, Jérôme, un jour, tu te marieras ?... Non, ne me réponds pas ; ne m'interromps pas, je t'en supplie. Je voudrais tout simplement que tu te souviennes que je t'aurai beaucoup aimé et... depuis longtemps déjà... depuis trois ans... j'ai pensé que cette petite croix que tu aimais, une fille de toi la porterait un jour, en souvenir de moi, oh ! sans savoir de qui... et peut-être pourrais-tu aussi lui donner... mon nom...

Elle s'arrêta, la voix étranglée; je m'écriai presque hostilement:

- Pourquoi ne pas la lui donner toi-même?

Elle essaya de parler encore. Ses lèvres tremblaient comme celles d'un enfant qui sanglote ; elle ne pleurait pas toutefois ; l'extraordinaire éclat de son regard inondait son visage d'une surhumaine, d'une angélique beauté.

- Alissa! qui donc épouserais-je ? Tu sais pourtant que je ne puis aimer que toi... et tout à coup, la serrant éperdument, presque brutalement dans mes bras, j'écrasai de baisers ses lèvres. Un instant comme abandonnée je la tins à demi renversée contre moi; je vis son regard se voiler; puis ses paupières se fermèrent, et d'une voix dont rien n'égalera pour moi la justesse et la mélodie:

- Aie pitié de nous, mon ami! Ah! n'abîme pas notre amour.

Peut-être, dit-elle encore : N'agis pas lâchement! ou peut-être me le dis-je moi-même, je ne sais plus, mais soudain, me jetant à genoux devant elle et l'enveloppant pieusement de mes bras:

- Si tu m'aimais ainsi, pourquoi m'as-tu toujours repoussé? Vois! j'attendais d'abord le mariage de Juliette; j'ai compris que tu attendisses

aussi son bonheur; elle est heureuse; c'est toi-même qui me l'as dit. J'ai cru longtemps que tu voulais continuer à vivre près de ton père; mais à présent nous voici tous deux seuls.

- Oh! ne regrettons pas le passé, murmura-t-elle. A présent j'ai tourné la page. - Il est temps encore, Alissa.

- Non, mon ami, il n'est plus temps. Il n'a plus été temps du jour où, par amour, nous avons entrevu l'un pour l'autre mieux que l'amour. Grâce à toi, mon rêve était monté si haut que tout contentement humain l'eût fait déchoir. ]'ai souvent réfléchi à ce qu'eût été notre vie l'un avec l'autre; dès qu'il n'eût plus été parfait, je n'aurais plus pu supporter... notre amour.

- Avais-tu réfléchi à ce que serait notre vie l'un sans l'autre?

- Non! jamais.

- A présent tu le vois! Depuis trois ans, j'erre péniblement... Le soir tombait.

- J'ai froid, dit-elle en se levant et s'enveloppant de son châle trop étroitement pour que je pusse reprendre son bras. Tu te souviens de ce

verset de l'Écriture, qui nous inquiétait et que nous craignions de ne pas bien comprendre: "Ils n'ont pas obtenu ce qui leur avait été promis,

Dieu les ayant réservés pour quelque chose de meilleur..."

- Crois-tu toujours à ces paroles? -  Il le faut bien.

Nous marchâmes quelques instants l'un près de l'autre, sans plus rien dire. Elle reprit:

- Imagines-tu cela, Jérôme: le meilleur! Et brusquement les larmes jaillirent de ses yeux, tandis qu'elle répétait encore: le meilleur!

Nous étions de nouveau parvenus à la petite porte du potager par où, tout à l'heure, je l'avais vue sortir. Elle se retourna vers moi:

- Adieu! fit-elle. Non, ne viens pas plus loin. Adieu, mon ami bien-aimé. C'est maintenant que va commencer... le meilleur.

Un instant elle me regarda, tout à la fois me retenant et m'écartant d'elle, les bras tendus et les mains sur mes épaules, les yeux emplis d'un indicible amour..." 

(La Porte Étroite, éditions Gallimard).

 

1914 – Les Caves du Vatican 

Gide entreprend ici plus un conte philosophique qu'un roman, et sous l'aspect d'une intrigue policière caricature les valeurs catholiques et bourgeoises. Des escrocs font courir le bruit que le Pape, enlevé par des francs-maçons, est retenu prisonnier dans les caves du Vatican, tandis qu'un usurpateur a pris sa place. Amédée Fleurissoire, un catholique français des plus grotesques, entreprend d'aller délivrer le pape. Parmi tous les personnages falots et insipides qui peuplent cette parodie, Gide distingue Lafcadio, un être qui s'est affranchi de toutes les contraintes morales et qui va, pour affirmer sa liberté, commettre un acte gratuit, jeter le malheureux Fleurissoire par la portière au cours d'un voyage en chemin de fer. 

".. – Qui le verrait ? pensait Lafcadio. Là, tout près de ma main, sous ma main, cette double fermeture, que je peux faire jouer aisément ; cette porte qui, cédant tout à coup, le laisserait crouler en avant ; une petite poussée suffirait ; il tomberait dans la nuit comme une masse ; même on n’entendrait pas un cri... Et demain, en route pour les îles !... Qui le saurait ? 

La cravate était mise, un petit noeud marin tout fait ; à présent Fleurissoire avait repris une manchette et l’assujettissait au poignet droit ; et, ce faisant, il examinait, au-dessus de la place où il était assis tout à l’heure, la photographie (une des quatre qui décoraient le compartiment) de quelque palais près de la mer. 

– Un crime immotivé, continuait Lafcadio : quel embarras pour la police ! Au demeurant, sur ce sacré talus, n’importe qui peut, d’un compartiment voisin, remarquer qu’une portière s’ouvre, et voir l’ombre du Chinois cabrioler. Du moins les rideaux du couloir sont tirés... Ce n’est pas tant des événements que j’ai curiosité, que de moi-même. Tel se croit capable de tout, qui, devant que d’agir, recule... Qu’il y a loin, entre l’imagination et le fait !... Et pas plus le droit de reprendre son coup qu’aux échecs. Bah ! qui prévoirait tous les risques, le jeu perdrait tout intérêt !... Entre l’imagination d’un fait et... Tiens ! le talus cesse. Nous sommes sur un pont, je crois ; une rivière... 

Sur le fond de la vitre, à présent noire, les reflets apparaissaient plus clairement, Fleurissoire se pencha pour rectifier la position de sa cravate. 

– Là, sous la main, cette double fermeture – tandis qu’il est distrait et regarde au loin devant lui – joue, ma foi ! plus aisément encore qu’on eût cru. Si je puis compter jusqu’à douze, sans me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauvé. Je commence : Une ; deux ; trois ; quatre ; (lentement ! lentement !) cinq ; six ; sept ; huit ; neuf... Dix, un feu... 

Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée de Lafcadio et en face du gouffre brusquement ouvert devant lui, il fit pour se retenir un grand geste, sa main gauche agrippa le cadre lisse de la portière, tandis qu’à demi retourné il rejetait la droite en arrière par-dessus Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette, à l’autre extrémité du wagon, la seconde manchette qu’il était au moment de passer. 

Lafcadio sentit s’abattre sur la nuque une griffe affreuse, baissa la tête et donna une seconde poussée plus impatiente que la première ; les ongles lui raclèrent le col ; et Fleurissoire ne trouva plus où se raccrocher que le chapeau de castor qu’il saisit désespérément et qu’il emporta dans sa chute. 

– À présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne claquons pas la portière : on pourrait entendre à côté. 

Il tira la portière à lui, contre le vent, avec effort, puis la referma doucement..."

 

1919 – La Symphonie pastorale 

Les récits de Gide sont ainsi marqués par l’ambiguïté entre morale bourgeoise et pulsions intérieures : ici,  un pasteur recueille une jeune aveugle, Gertrude,  et prend peu à peu conscience que son intérêt pour elle n’est pas seulement une conscience évangélique, mais bien l’expression d’un désir charnel. C'est alors que, tout comme Gide lui-même, il relit l'Evangile d'un oeil nouveau et s'autorise de se laisser entraîner dans la passion avec une mauvaise foi inconsciente. Le scandale et le désastre refermeront sur lui le piège du désir charnel et de la "libre interprétations des Ecritures". 

".. La neige est tombée encore abondamment cette nuit. Les enfants sont ravis parce que bientôt, disent-ils, on sera forcé de sortir par les fenêtres. Le fait est que ce matin la porte est bloquée et que l’on ne peut sortir que par la buanderie. Hier, je m’étais assuré que le village avait des provisions en suffisance, car nous allons sans doute demeurer quelque temps isolés du reste de l’humanité. Ce n’est pas le premier hiver que la neige nous bloque, mais je ne me souviens pas d’avoir jamais vu son empêchement si épais. J’en profite pour continuer ce récit que je commençai hier.

J’ai dit que je ne m’étais point trop demandé, lorsque j’avais ramené cette infirme, quelle place elle allait pouvoir occuper dans la maison. Je connaissais le peu de résistance de ma femme ; je savais la place dont nous pouvions disposer et nos ressources, très limitées. J’avais agi, comme je le fais toujours, autant par disposition naturelle que par principes, sans nullement chercher à calculer la dépense où mon élan risquait de m’entraîner (ce qui m’a toujours paru anti évangélique). Mais autre chose est d’avoir à se reposer sur Dieu ou à se décharger sur autrui.

Il m’apparut bientôt que j’avais déposé sur les bras d’Amélie une lourde tache, si lourde que j’en demeurai d’abord confondu. Je l’avais aidée de mon mieux à couper les cheveux de la petite, ce que je voyais bien qu’elle ne faisait déjà qu’avec dé- goût. Mais quand il s’agit de la laver et de la nettoyer je dus laisser faire ma femme ; et je compris que les plus lourds et les plus désagréables soins m’échappaient. Au demeurant, Amélie n’éleva plus la moindre protestation. Il semblait qu’elle eût réfléchi pendant la nuit et pris son parti de cette charge nouvelle ; même elle y semblait prendre quelque plaisir et je la vis sourire après qu’elle eut achevé d’apprêter Gertrude. Un bonnet blanc couvrait la tête rase où j’avais appliqué de la pommade ; quelques anciens vêtements à Sarah et du linge propre remplacèrent les sordides haillons qu’Amélie venait de jeter au feu.

Ce nom de Gertrude fut choisi par Charlotte et accepté par nous tous aussitôt, dans l’ignorance du nom véritable que l’orpheline ne connaissait point elle-même et que je ne savais où retrouver. Elle devait être un peu plus jeune que Sarah, de sorte que les vêtements que celle-ci avait dû laisser depuis un an lui convenaient. Il me faut avouer ici la profonde déception où je me sentis sombrer les premiers jours. Certainement je m’étais fait tout un roman de l’éducation de Gertrude, et la réalité me forçait par trop d’en rabattre. L’expression indifférente, obtuse de son visage, ou plutôt son inexpressivité absolue glaçait jusqu’à sa source mon bon vouloir. Elle restait tout le long du jour, auprès du feu, sur la défensive, et dès qu’elle entendait nos voix, surtout dès que l’on s’approchait d’elle, ses traits semblaient durcir ; ils ne cessaient d’être inexpressifs que pour marquer l’hostilité ; pour peu que l’on s’efforçât d’appeler son attention elle commençait à geindre, à grogner comme un animal.

Cette bouderie ne cédait qu’à l’approche du repas, que je lui servais moi-même, et sur lequel elle se jetait avec une avidité bestiale des plus pénibles à observer. Et de même que l’amour répond à l’amour, je sentais un sentiment d’aversion m’envahir, devant le refus obstiné de cette âme. Oui, vraiment, j’avoue que les dix premiers jours j’en étais venu à désespérer, et même à me désintéresser d’elle au point que je regrettais mon élan premier et que j’eusse voulu ne l’avoir jamais emmenée.

Et il advenait ceci de piquant, c’est que, triomphante un peu devant ces sentiments que je ne pouvais pas bien lui cacher, Amélie prodiguait ses soins d’autant plus et de bien meilleur cœur, semblait-il, depuis qu’elle sentait que Gertrude me devenait à charge et que sa présence parmi nous me mortifiait.

J’en étais là, quand je reçus la visite de mon ami le docteur Martins, du Val Travers, au cours d’une de ses tournées de malades. Il s’intéressa beaucoup à ce que je lui dis de l’état de Gertrude, s’étonna grandement d’abord de ce qu’elle fût restée à ce point arriérée, n’étant somme toute qu’aveugle ; mais je lui expliquai qu’à son infirmité s’ajoutait la surdité de la vieille qui seule jusqu’alors avait pris soin d’elle, et qui ne lui parlait jamais, de sorte que la pauvre enfant était demeurée dans un état d’abandon total. Il me persuada que, dans ce cas, j’avais tort de désespérer ; mais que je ne m’y prenais pas bien.

– Tu veux commencer de construire, me dit-il, avant de t’être assuré d’un terrain solide. Songe que tout est chaos dans cette âme et que même les premiers linéaments n’en sont pas encore arrêtés. Il s’agit, pour commencer, de lier en faisceau quelques sensations tactiles et gustatives et d’y attacher, à la manière d’une étiquette, un son, un mot, que tu lui rediras, à satiété, puis tâcheras d’obtenir qu’elle redise. « Surtout ne cherche pas d’aller trop vite ; occupe-toi d’elle à des heures régulières et jamais très longtemps de suite… "

 

1920-1924 – Si le Grain ne meurt 

Si le grain ne meurt est l'autobiographie de l'écrivain français André Gide. Publié en 1924, ce récit recouvre la vie de Gide depuis sa première enfance à Paris jusqu'à ses fiançailles avec sa cousine Madeleine Rondeaux (appelée ici Emmanuèle) en 1895. Le livre se compose de deux parties. Dans la première, l'auteur raconte ses souvenirs d'enfance: ses précepteurs, sa fréquentation discontinue de l'Ecole alsacienne, sa famille, son amitié avec Pierre Louÿs, la naissance de sa vénération pour sa cousine, ses premières tentatives d'écriture. Dans la seconde partie, beaucoup plus courte, il retrace sa découverte du désir et de son penchant homosexuel, lors d'un voyage en Algérie. Certains épisodes pouvaient, au moment de la publication du livre, scandaliser le public pour leur propagation de la pédérastie et pour leurs représentations minutieuses de scènes de débauche. Gide fait le récit de l'échec total de sa vie conjugale avec Madeleine dans un autre récit autobiographique, écrit en 1938 peu après la mort de sa femme, publié en 1951 et intitulé Et nunc manet in te. 

".. Les faits dont je dois à présent le récit, les mouvements de mon cœur et de ma pensée, je veux les présenter dans cette même lumière qui me les éclairait d’abord, et ne laisser point trop paraître le jugement que je portai sur eux par la suite. D’autant que ce jugement a plus d’une fois varié et que je regarde ma vie tour à tour d’un œil indulgent ou sévère suivant qu’il fait plus ou moins clair au-dedans de moi. Enfin, s’il m’est récemment apparu qu’un acteur important : le Diable, avait bien pu prendre part au drame, je raconterai néanmoins ce drame sans faire intervenir d’abord celui que je n’identifiai que longtemps plus tard. Par quels détours je fus mené, vers quel aveuglement de bonheur, c’est ce que je me propose de dire.

En ce temps de ma vingtième année, je commençai de me persuader qu’il ne pouvait m’advenir rien que d’heureux ; je conservai jusqu’à ces derniers mois cette confiance, et je tiens pour un des plus importants de ma vie l’événement qui m’en fit douter brusquement. Encore après le doute me ressaisis-je – tant est exigeante ma joie ; tant est forte en moi l’assurance que l’événement le plus malheureux en première apparence reste celui qui, bien considéré, peut aussi le mieux nous instruire, qu’il y a quelque profit dans le pire, qu’à quelque chose malheur est bon, et que si nous ne reconnaissons pas plus souvent le bonheur, c’est qu’il vient à nous avec un visage autre que celui que nous attendions.

Mais assurément j’anticipe, et vais gâcher tout mon récit si je donne pour acquis déjà l’état de joie, qu’à peine j’imaginais possible, qu’à peine, surtout, j’osais imaginer permis. Lorsque ensuite je fus mieux instruit, certes tout cela m’a paru plus facile ; j’ai pu sourire des immenses tourments que de petites difficultés me causaient, appeler par leur nom des velléités indistinctes encore et qui m’épouvantaient parce que je n’en discernais point le contour. En ce temps il me fallait tout découvrir, inventer à la fois et le tourment et le remède, et je ne sais lequel des deux m’apparaissait le plus monstrueux. Mon éducation puritaine m’avait ainsi formé, donnait telle importance à certaines choses, que je ne concevais point que les questions qui m’agitaient ne passionnassent point l’humanité tout entière et chacun en particulier. J’étais pareil à Prométhée qui s’étonnait qu’on pût vivre sans aigle et sans se laisser dévorer. Au demeurant, sans le savoir, j’aimais cet aigle ; mais avec lui je commençais de transiger. Oui, le problème pour moi restait le même, mais, en avançant dans la vie, je ne le considérais déjà plus si terrible, ni sous un angle aussi aigu. – Quel problème ? – Je serais bien en peine de le définir en quelques mots.

Mais, d’abord n’était-ce pas déjà beaucoup qu’il y eût problème ? – Le voici, réduit au plus simple : Au nom de quel Dieu, de quel idéal me défendez-vous de vivre selon ma nature ? Et cette nature, où entraînerait-elle, si simplement je la suivais ? – Jusqu’à présent j’avais accepté la morale du Christ, ou du moins certain puritanisme que l’on m’avait enseigné comme étant la morale du Christ. Pour m’efforcer de m’y soumettre, je n’avais obtenu qu’un profond désarroi de tout mon être. Je n’acceptais point de vivre sans règles, et les revendications de ma chair ne savaient se passer de l’assentiment de mon esprit. Ces revendications, si elles eussent été plus banales, je doute si mon trouble en eût été moins grand. Car il ne s’agissait point de ce que réclamait mon désir, aussi longtemps que je croyais lui devoir tout refuser.

Mais j’en vins alors à douter si Dieu même exigeait de telles contraintes ; s’il n’était pas impie de regimber sans cesse, et si ce n’était pas contre Lui ; si, dans cette lutte où je me divisais, je devais raisonnablement donner tort à l’autre. J’entrevis enfin que ce dualisme discordant pourrait peut-être bien se résoudre en une harmonie. Tout aussitôt il m’apparut que cette harmonie devait être mon but souverain, et de chercher à l’obtenir la sensible raison de ma vie. Quand en octobre 93, je m’embarquai pour l’Algérie, ce n’est point tant vers une terre nouvelle, mais bien vers cela, vers cette toison d’or, que me précipitait mon élan. J’étais résolu à partir ; mais j’avais longtemps hésité si je ne suivrais pas mon cousin Georges Pouchet, ainsi qu’il m’y invitait, dans une croisière scientifique en Islande ; et j’hésitais encore, lorsque Paul Laurens reçut, en prix de je ne sais plus quel concours, une bourse de voyage qui l’obligeait à un exil d’un an ; le choix qu’il fit de moi pour compagnon décida de ma destinée. Je partis donc avec mon ami ; sur le navire Argo, l’élite de la Grèce ne frémissait point d’un plus solennel enthousiasme. J’ai dit, je crois, que nous étions exactement de même âge ; nous avions même taille, même aspect, même démarche, mêmes goûts.

De sa fréquentation avec les élèves des beaux-arts, il avait rapporté un ton d’assurance un peu gouailleur qui cachait une grande retenue naturelle ; aussi l’habitude d’un tour funambulesque, qui faisait mon admiration et ma joie, mais aussi mon désespoir lorsque j’y comparais l’ankylose de mon esprit. Je fréquentais Paul moins souvent que Pierre Louis, peut- être ; mais il me semble que j’avais pour le premier une affection plus véritable et plus capable de développement. Pierre avait dans le caractère je ne sais quoi d’agressif, de romantique et de contrecarrant qui mouvementait à l’excès nos rapports.

Le caractère de Paul au contraire était tout souplesse ; il ondoyait avec le mien. À Paris je ne le voyais guère qu’en compagnie de son frère, qui, de tempérament plus entier et bien qu’un peu plus jeune, nous bousculait, de sorte qu’avec lui la conversation se faisait sommaire. Deux fois par semaine une leçon d’escrime que j’allais prendre chez eux, le soir, était prétexte à des lectures et des entretiens prolongés. Nous sentions, Paul et moi, notre amitié grandir et découvrions avec ravissement l’un dans l’autre toutes sortes de possibilités fraternelles. Nous en étions au même point de la vie ; pourtant il y avait entre nous cette différence, que son cœur était libre, le mien accaparé par mon amour ; mais ma résolution était prise de ne m’en laisser pas empêcher.

Après la publication de mes Cahiers, le refus de ma cousine ne m’avait point découragé peut-être, mais du moins m’avait forcé de reporter plus loin mon espoir ; aussi bien, je l’ai dit, mon amour demeurait-il quasi mystique ; et si le diable me dupait en me faisant considérer comme une injure l’idée d’y pouvoir mêler quoi que ce fût de charnel, c’est ce dont je ne pouvais encore me rendre compte ; toujours est-il que j’avais pris mon parti de dissocier le plaisir de l’amour ; et même il me paraissait que ce divorce était souhaitable, que le plaisir était ainsi plus pur, l’amour plus parfait, si le cœur et la chair ne s’entr’engageaient point. Oui, Paul et moi, nous étions résolus, quand nous partîmes…

Et si l’on me demande peut-être comment Paul, élevé moralement sans doute, mais selon une morale catholique et non puritaine, dans un milieu d’artistes et provoqué sans cesse par les rapins et les modèles, avait pu, passé vingt-trois ans, rester puceau – je répondrai que je raconte ici mon histoire et non point la sienne et qu’un tel cas est du reste beaucoup plus fréquent qu’on ne croit ; car le plus souvent il répugne à se laisser connaître. Timidité, pudeur, dégoût, fierté, sentimentalité mal comprise, effarouchement nerveux à la suite d’une maladroite expérience (c’était le cas de Paul, je crois) tout cela retient sur le seuil. Alors, c’est le doute, le trouble, le romantisme et la mélancolie ; de tout cela nous étions las ; de tout cela nous voulions sortir.

Mais ce qui nous dominait surtout, c’était l’horreur du particulier, du bizarre, du morbide, de l’anormal. Et dans les conversations que nous avions avant le départ, nous nous poussions, je me souviens, vers un idéal d’équilibre, de plénitude et de santé. Ce fut, je crois bien, ma première aspiration vers ce qu’on appelle aujourd’hui le « classicisme » ; à quel point il s’opposait à mon premier idéal chrétien, c’est ce que je ne saurais jamais assez dire ; et je le compris aussitôt si bien, que je me refusai d’emporter avec moi ma Bible. Ceci, qui peut-être n’a l’air de rien, était de la plus haute importance : jusqu’alors il ne s’était point passé de jour que je ne puisasse dans le saint livre mon aliment moral et mon conseil...."

 

Gide qui, dans L'Immoraliste et Les Faux-Monnayeurs, a peint tant d'adolescents complexes, dissimulés et instinctivement cruels, a pu faire sur lui-même l'observation de la perversité enfantine: aptitude à la comédie, remords impuissants à la pensée de l'inquiétude, mouvement de défense instinctif contre la perspicacité des adultes, sentiment de l'échec suivi d'un mouvement de haine enfantine, tout est ici révélateur d'une "météorologie intime" extrêmement compliquée. En même temps s'affirme le narrateur adulte dans son engagement de sincérité, dans la restitution de l'aveu pénible. Cette page peut être rapprochée de maintes pages semblables dans "les Confessions" de Rousseau ou dans "la Vie de Henri Brulard" de Stendhal...

"Voici, je crois, comment cela commença: Au premier jour qu'on me permit de me lever, un certain vertige faisait chanceler ma démarche, comme il est naturel après trois semaines de lit. Si ce vertige était un peu plus fort, pensai-je, puis-je imaginer ce qui se passerait? Oui, sans doute: ma tête, je la sentirais fuir en arrière; mes genoux fléchiraient (j'étais dans le petit couloir qui menait de ma chambre à celle de ma mère) et soudain je croulerais à la renverse. Oh! me disais-je, imiter ce qu'on imagine! Et tandis que j'imaginais, déjà je pressentais quelle détente, quel répit je goûterais à céder à l'invitation de mes nerfs. Un regard en arrière, pour m'assurer de l'endroit où ne pas me faire trop de mal en tombant...

Dans la pièce voisine, j'entendis un cri. C'était Marie; elle accourut. Je savais que ma mère était sortie; un reste de pudeur, ou de pitié, me retenait encore devant elle; mais je comptais qu'il lui serait tout rapporté. ,Après ce coup d'essai, presque étonné d'abord qu'il réussît, promptement enhardi, devenu plus habile et plus décidément inspiré, je hasardai d'autres mouvements, que tantôt j'inventais saccadés et brusques, que tantôt je prolongeais au contraire, répétais et rythmais en danses. ]'y devins fort expert et possédai bientôt un répertoire assez varié : celle-ci se sautait presque sur place ; cette autre nécessitait le peu d'espace de la fenêtre à mon lit, sur lequel, tout debout, à chaque retour, je me lançais: en tout trois bonds bien exactement réussis; et cela près d'une heure durant. Une autre enfin que j'exécutais couché, les couvertures rejetées, consistait en une série de ruades en hauteur, scandées comme celles des jongleurs japonais.

Maintes fois par la suite je me suis indigné contre moi-même, doutant où je pusse trouver le cœur, sous les yeux de ma mère, de mener cette comédie. Mais avouerai-je qu'aujourd'hui cette indignation ne me paraît pas bien fondée. Ces mouvements que je faisais, s'ils étaient conscients, n'étaient qu'à peu près volontaires. C'est-à-dire que, tout au plus, j'aurais pu les retenir un peu. Mais j'éprouvais le plus grand soulas à les faire. Ah! que de fois, longtemps ensuite, souffrant des nerfs, ai-je pu déplorer de n'être plus à un âge où quelques entrechats...

Dès les premières manifestations de ce mal bizarre, le docteur Leenhardt appelé avait pu rassurer ma mère: les nerfs, rien que les nerfs, disait-il; mais comme tout de même je continuais de gigoter, il jugea bon d'appeler à la rescousse deux confrères. La consultation eut lieu, je ne sais comment ni pourquoi, dans une chambre de l'hôtel Nevet. Ils étaient là, trois docteurs, Leenhardt, Theulon et Boissier; ce dernier, médecin de Lamalou-les-Bains, où il était question de m'envoyer. Ma mère assistait, silencieuse.

J'étais un peu tremblant du tour que prenait l'aventure; ces vieux Messieurs, dont deux à barbe blanche, me retournaient dans tous les sens, m'auscultaient, puis parlaient entre eux à voix basse. Allaient-ils me percer à jour? dire, l'un d'eux, M. Theulon à l'œil sévère:

- Une bonne fessée, Madame, voilà ce qui convient à cet enfant P...

Mais non; et plus ils m'examinent, plus semble les pénétrer le sentiment de l'authenticité de mon cas. Après tout, puis-je prétendre en savoir sur moi-même plus long que ces Messieurs? En croyant les tromper, c'est sans doute moi que je trompe.

La séance est finie.

]e me rhabille. Theulon paternellement se penche, veut m'aider; Boissier aussitôt l'arrête; je surprends de lui à Theulon un petit geste, un clin d'œil, et suis averti qu'un regard malicieux, fixé sur moi, m'observe, veut m'observer encore, alors que je ne me sache plus observé, qu`il épie le mouvement de mes doigts, ce regard, tandis que je reboutonne ma veste. - "Avec le petit vieux que voilà, s'il m'accompagne à Lamalou, il va falloir jouer serré", pensai-je, et, sans en avoir l'air, je lui servis quelques grimaces de supplément, du bout des doigts trébuchant dans les boutonnières.

Quelqu'un qui ne prenait pas au sérieux ma maladie, c'était mon oncle; et comme je ne savais pas encore qu'il ne prenait au sérieux les maladies de personne, j'étais vexé. J'étais extrêmement vexé, et résolus de vaincre cette indifférence en jouant gros. Ah! quel souvenir misérable! Comme je sauterais par-dessus, si j'acceptais de rien omettre! - Me voici dans l'antichambre de l'appartement, rue Salle-l'Évêque; mon oncle vient de sortir de sa bibliothèque et je sais qu'il va repasser; je me glisse sous une console, et, quand il revient, j'attends d'abord quelques instants, si peut-être il m'apercevra de lui-même, car l'antichambre est vaste et mon oncle va lentement; mais il tient à la main un journal qu”il lit tout en marchant; encore un peu et il va passer outre...

Je fais un mouvement; je pousse un gémissement; alors il s'arrête, soulève son lorgnon et, de par-dessus son journal:

- Tiens! Qu'est-ce que tu fais là?

Je me crispe, me contracte, me tords et, dans une espèce de sanglot que je voudrais irrésistible:

- Je souffre, dis-je.

Mais tout aussitôt j'eus la conscience du fiasco: mon oncle remit le lorgnon sur son nez, son nez dans son journal, rentra dans sa bibliothèque dont il referma la porte de l'air le plus quiet. O honte ! Que me restait-il à faire, que me relever, secouer la poussière de mes vêtements, et détester mon oncle; à quoi je m'appliquais de tout mon cœur

( Si le Grain ne meurt, éditions Gallimard).

 

Madeleine Rondeaux, à qui Gide fut tant attaché et  qui devint sa femme, apparaît sous divers noms (Ellis, dans "le Voyage d'Urien" , Marceline, dans "L'Immoraliste", Alissa, dans "La Porte Étroite") et est l'Emmanuèle des "Cahiers d'André Walter" et garde ce nom dans "Si le Grain ne meurt". Pourquoi cet attachement? selon l'œuvre considérée, s'expriment le dévouement et le désir de protéger un être faible et blessé (la mère de Madeleine était une épouse assez frivole qui ridiculisa son mari). Ici Gide nous fait revivre l'instant où l'adolescent devine chez Madeleine l' "intolérable détresse" née d'un drame familial. Cette scène essentielle de sa vie, Gide en avait déjà fait le récit dans "La Porte Étroite" (1909), une première version qui semble plus proche de la réalité...  Au Havre où il est en vacances, Gide revient le soir dans la maison de la rue de Lecat, mû par un instinctif besoin de surprendre, et, écrira-t-il, "ce soir-là, dit-il, mon goût du clandestin fut servi.."

"Dès le seuil, je flairai l'insolite. Contrairement à la coutume, la porte cochère n'était pas fermée, de sorte que je n'eus pas à sonner. Je me

glissais furtivement lorsque Alice, une peste femelle que ma tante avait à son service, surgit de derrière la porte du vestibule où, apparemment, elle était embusquée, et, de sa voix la moins douce:

- Eh quoi! c'est vous! Qu'est-ce que vous venez faire à présent?

Évidemment je n'étais pas celui qu'on attendait. Mais je passai sans lui répondre. 

Au rez-de-chaussée se trouvait le bureau de mon oncle Émile, un morne petit bureau qui sentait le cigare, où il s'enfermait des demi-journées et où je crois que les soucis l'occupaient beaucoup plus que les affaires; il ressortait de là tout vieilli. Certainement il avait beaucoup vieilli ces derniers temps; je ne sais trop si j'aurais remarqué cela de moi-même, mais, après avoir entendu ma mère dire à ma tante Lucile: "Ce pauvre Émile a bien changé!" aussitôt m'était apparu le plissement douloureux de son front, l'expression inquiète et parfois harassée de son regard.

Mon oncle n'était pas à Rouen ce jour-là. Je montai sans bruit l'escalier sans lumière. Les chambres des enfants se trouvaient tout en haut; au-dessous, la chambre de ma tante et celle de mon oncle ; au premier, la salle à manger et le salon, devant lesquels je passai. Je m'apprêtais à franchir d'un bond le deuxième étage, mais la porte de la chambre de ma tante était grande ouverte; la chambre était très éclairée et répandait de la lumière sur le palier. Je ne jetai qu'un rapide coup d'œil; j'entrevis ma tante, étendue languissamment sur un sofa; auprès d'elle Suzanne et Louise, penchées, l'éventaient et lui faisaient, je crois, respirer des sels. Je ne vis pas Emmanuèle, ou, plus exactement, une sorte d'instinct m'avertit qu'elle ne pouvait pas être là. Par peur d'être aperçu et retenu, je passai vite. La chambre de ses sœurs, que je devais d'abord traverser, était obscure, ou du moins je n'avais pour me diriger que la clarté crépusculaire des deux fenêtres dont on n'avait pas encore fermé les rideaux. J'arrivai devant la porte de mon amie; je frappai doucement et, ne recevant pas de réponse, j'allais frapper encore, mais la porte céda, qui n'était pas close. Cette chambre était plus obscure encore ; le lit en occupait le fond; contre le lit je ne distinguai pas d'abord Emmanuèle, car elle était agenouillée. ]'allais me retirer, croyant la chambre vide, mais elle m'appela :

- Pourquoi viens-tu? Tu n'aurais pas dû revenir...

Elle ne s'était pas relevée. Je ne compris pas aussitôt qu'elle était triste. C'est en sentant ses larmes sur ma joue que tout à coup mes yeux s'ouvrirent. Il ne me plaît point de rapporter ici le détail de son angoisse, non plus que l'histoire de cet abominable secret qui la faisait souffrir, et dont à ce moment je ne pouvais du reste à peu près rien entrevoir. Je pense aujourd'hui que rien ne pouvait être plus cruel, pour une enfant qui n'était que pureté, qu'amour et que tendresse, que d'avoir à juger sa mère et à réprouver sa conduite; et ce qui renforçait le tourment, c'était de devoir garder pour elle seule, et cacher à son père qu'elle vénérait, ce secret qu'elle avait surpris je ne sais comment et qui l'avait meurtrie - ce secret dont on jasait en ville, dont riaient les bonnes et qui se jouait de l'innocence et de l'insouciance de ses deux sœurs. Non, de tout cela je ne devais rien comprendre que plus tard ; mais je sentais que, dans ce petit être que déjà je chérissais, habitait une grande, une intolérable détresse, un chagrin tel que je n'aurais pas trop de tout mon amour, toute ma vie, pour l'en guérir. Que dirais-je de plus ?... ]'avais erré jusqu'à ce jour à l'aventure; je découvrais soudain un nouvel orient à ma vie..."

(Si le Grain ne meurt, éditions Gallimard).

 

Dans "La Porte étroite" (1909), la scène comporte l' "objet" du délit, 

".. La bonne qui m'a ouvert m'arrête:

- Ne montez pas, monsieur Jérôme l ne montez pas : madame a sa crise.

Mais je passe outre: - Ce n'est pas ma tante que je viens voir... La chambre d'Alissa est au troisième étage. Au premier, le salon et la salle à manger ; au second, la chambre de ma tante d'où jaillissent des voix. La porte est ouverte, devant laquelle il faut passer; un rais de lumière sort de la chambre et coupe le palier de l'escalier; par crainte d'être vu, j'hésite un instant, me dissimule, et, plein de stupeur, je vois ceci : au milieu de la chambre aux rideaux clos, mais où les bougies de deux candélabres répandent une clarté joyeuse, ma tante est couchée sur une chaise longue; à ses pieds, Robert et Juliette; derrière elle, un inconnu jeune homme en uniforme de lieutenant. - La présence de ces deux enfants m'apparaît aujourd'hui monstrueuse ; dans mon innocence d'alors, elle me rassura plutôt.

Ils regardent en riant l'inconnu qui répète d'une voix flûtée:

- Bucolin! Bucolin !... Si j'avais un mouton, sûrement je l'appellerais Bucolin.

Ma tante elle-même rit aux éclats. Je la vois tendre au jeune homme une cigarette qu'il allume et dont elle tire quelques bouffées. La cigarette tombe à terre. Lui s'élance pour la ramasser, feint de se prendre les pieds dans une écharpe, tombe à genoux devant ma tante...

A la faveur de ce ridicule jeu de scène, je me glisse sans être vu. Me voici devant la porte d'Alissa. J'attends un instant. Les rires et les éclats de voix montent de l'étage inférieur ; et peut-être ont-ils couvert le bruit que j'ai fait en frappant, car je n'entends pas de réponse. Je pousse la porte, qui cède silencieusement. La chambre est déjà si sombre que je ne distingue pas aussitôt Alissa; elle est au chevet de son lit, à genoux, tournant le dos à la croisée d'où tombe un jour mourant. Elle se retourne, sans se relever pourtant, quand j'approche; elle murmure:

- Oh ! Jérôme, pourquoi reviens-tu?

Je me baisse pour l'embrasser; son visage est noyé de larmes...

Cet instant décida de ma vie ; je ne puis encore aujourd'hui le remémorer sans angoisse. Sans doute je ne comprenais que bien imparfaitement la cause de la détresse d'Alissa, mais je sentais intensément que cette détresse était beaucoup trop forte pour cette petite âme palpitante, pour ce frêle corps tout secoué de sanglots..."

(La Porte Étroite, éditions Gallimard).

 

1925 – Les Faux-Monnayeurs

C'est la première oeuvre que Gide qualifia de Roman en faisant entrer plusieurs points de vue, les faits et gestes d'un petit groupe de collégiens, mais ne peut s'empêcher de privilégier un personnage, Bernard Profitendieu, qui s'est toujours senti mal à l'aise dans son milieu familial où règne un puritanisme inflexible.  

 

"« C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor », se dit Bernard. Il releva la tête et prêta l’oreille. Mais non : son père et son frère aîné étaient retenus au Palais ; sa mère en visite ; sa sœur à un concert ; et quant au puîné, le petit Caloub, une pension le bouclait au sortir du lycée chaque jour. Bernard Profitendieu était resté à la maison pour potasser son bachot ; il n’avait plus devant lui que trois semaines.

La famille respectait sa solitude ; le démon pas. Bien que Bernard eût mis bas sa veste, il étouffait. Par la fenêtre ouverte sur la rue n’entrait rien que de la chaleur. Son front ruisselait. Une goutte de sueur coula le long de son nez, et s’en alla tomber sur une lettre qu’il tenait en main :

« Ça joue la larme, pensa-t-il. Mais mieux vaut suer que de pleurer. »

Oui, la date était péremptoire. Pas moyen de douter : c’est bien de lui, Bernard, qu’il s’agissait. La lettre était adressée à sa mère ; une lettre d’amour vieille de dix-sept ans ; non signée.

« Que signifie cette initiale ? Un V, qui peut aussi bien être un N… Sied-il d’interroger ma mère ?… Faisons crédit à son bon goût. Libre à moi d’imaginer que c’est un prince. La belle avance si j’apprends que je suis le fils d’un croquant ! Ne pas savoir qui est son père, c’est ça qui guérit de la peur de lui ressembler. Toute recherche oblige. Ne retenons de ceci que la délivrance. N’approfondissons pas. Aussi bien j’en ai mon suffisant pour aujourd’hui. »

Bernard replia la lettre. Elle était de même format que les douze autres du paquet. Une faveur rose les attachait, qu’il n’avait pas eu à dénouer ; qu’il refit glisser pour ceinturer comme auparavant la liasse. Il remit la liasse dans le coffret et le coffret dans le tiroir de la console. Le tiroir n’était pas ouvert ; il avait livré son secret par en haut. Bernard rassujettit les lames disjointes du plafond de bois, que devait recouvrir une lourde plaque d’onyx.

Il fit doucement, précautionneusement, retomber celle-ci, replaça par-dessus deux candélabres de cristal et l’encombrante pendule qu’il venait de s’amuser à réparer. La pendule sonna quatre coups. Il l’avait remise à l’heure.

« Monsieur le juge d’instruction et Monsieur l’avocat son fils ne seront pas de retour avant six heures. J’ai le temps. Il faut que Monsieur le juge, en rentrant, trouve sur son bureau la belle lettre où je m’en vais lui signifier mon départ. Mais avant de l’écrire, je sens un immense besoin d’aérer un peu mes pensées – et d’aller retrouver mon cher Olivier, pour m’assurer, provisoirement du moins, d’un perchoir. Olivier, mon ami, le temps est venu pour moi de mettre ta complaisance à l’épreuve et pour toi de me montrer ce que tu vaux. Ce qu’il y avait de beau dans notre amitié, c’est que, jusqu’à présent, nous ne nous étions jamais servis l’un de l’autre. Bah ! un service amusant à rendre ne saurait être ennuyeux à demander. Le gênant, c’est qu’Olivier ne sera pas seul. Tant pis ! je saurai le prendre à part. Je veux l’épouvanter par mon calme. C’est dans l’extraordinaire que je me sens le plus naturel. »

La rue de T…, où Bernard Profitendieu avait vécu jusqu’à ce jour, est toute proche du jardin du Luxembourg. Là, près de la fontaine Médicis, dans cette allée qui la domine, avaient coutume de se retrouver, chaque mercredi entre quatre et six, quelques-uns de ses camarades. On causait art, philosophie, sports, politique et littérature.

Bernard avait marché très vite ; mais en passant la grille du jardin il aperçut Olivier Molinier et ralentit aussitôt son allure. L’assemblée ce jour-là était plus nombreuse que de coutume, sans doute à cause du beau temps. Quelques-uns s’y étaient adjoints que Bernard ne connaissait pas encore.

Chacun de ces jeunes gens, sitôt qu’il était devant les autres, jouait un personnage et perdait presque tout naturel. Olivier rougit en voyant approcher Bernard et, quittant assez brusquement une jeune femme avec laquelle il causait, s’éloigna. Bernard était son ami le plus intime, aussi Olivier prenait-il grand soin de ne paraître point le rechercher ; il feignait même parfois de ne pas le voir. Avant de le rejoindre, Bernard devait affronter plusieurs groupes, et, comme lui de même affectait de ne pas rechercher Olivier, il s’attardait. Quatre de ses camarades entouraient un petit barbu à pince-nez, sensiblement plus âgé qu’eux, qui tenait un livre. C’était Dhurmer.

« Qu’est-ce que tu veux, disait-il en s’adressant plus particulièrement à l’un des autres, mais manifestement heureux d’être écouté par tous. J’ai poussé jusqu’à la page trente sans trouver une seule couleur, un seul mot qui peigne. Il parle d’une femme ; je ne sais même pas si sa robe était rouge ou bleue. Moi, quand il n’y a pas de couleurs, c’est bien simple, je ne vois rien. »

– Et par besoin d’exagérer, d’autant plus qu’il se sentait moins pris au sérieux, il insistait : « Absolument rien. »

Bernard n’écoutait plus le discoureur ; il jugeait malséant de s’écarter trop vite, mais déjà prêtait l’oreille à d’autres qui se querellaient derrière lui et qu’Olivier avait rejoints après avoir laissé la jeune femme ; l’un de ceux-ci, assis sur un banc, lisait l’Action française..."

 


Octave Mirbeau (1850-1917)

Journaliste, pamphlétaire, romancier et auteur dramatique, Octave Mirbeau est une des figures les plus originales de la littérature de la Belle Époque. Après une jeunesse passée dans un bourg du Perche où il étouffe, Rémalard, et des études secondaires médiocres au collège des jésuites de Vannes, il répond à l'appel du  leader bonapartiste Dugué de la Fauconnerie qui l'embauche comme secrétaire particulier, l'emmène à Paris et l'introduit à L'Ordre de Paris, l'organe officiel de l'Appel au Peuple. Dès lors commence une longue période de prolétariat de la plume. C'est seulement au cours de l'année 1884 que, à l'occasion d'une liaison dévastatrice avec une prostituée, Judith Vimmer, il tire de sa vie un bilan négatif, rentre à Paris. Le premier volume qu'il publie sous son nom en novembre 1885, les "Lettres de ma chaumière", recueil de nouvelles,  se veut l'antithèse de la gentillesse d'Alphonse Daudet et donne de l'homme et de la société une image fort noire, que les trois romans suivants, plus ou moins autobiographiques, vont renforcer : "Le Calvaire" (1886), où il romance à peine sa liaison avec Judith ; "L'Abbé Jules" (1888), où, sous la le coup de la révélation de Dostoïevski, il met en œuvre une psychologie des profondeurs pour évoquer le personnage d'un prêtre catholique dont la chair et l'esprit sont en révolte contre l'oppression sociale et la pourriture de l'Église ; "Sébastien Roch" (1890), où il raconte avec émotion "le meurtre d'une âme d'enfant" par un jésuite violeur et qu'il situe au collège Saint-François-Xavier de Vannes. Parallèlement, sous son nom ou sous divers pseudonymes, il collabore au Gaulois, à La France, à L'Événement, au Matin, au Gil Blas, au Figaro et à L'Écho de Paris : il y entame des combats artistiques et des combats politiques (il se rapproche des anarchistes, pourfend le boulangisme, le nationalisme, le colonialisme, le militarisme, et les "mauvais bergers" de toute obédience qui se servent du suffrage universel pour mieux tondre le troupeau et planifier l'écrasement et l'abêtissement des individus). 

Dans les années 1890, il traverse une longue crise existentielle, doublée d'une grave crise conjugale (il a épousé en 1887, en dépit du qu'en dira-t-on, une ancienne théâtreuse et femme galante, Alice Regnault) et se croit frappé d'impuissance. C'est pourtant au cours de ces douloureuses années qu'il publie en feuilleton "Journal d'une femme de chambre" et le "Jardin des supplices". En avril 1903, il connaît un triomphe avec la création, à la Comédie-Française, d'une grande comédie classique de mœurs et de caractères, "Les affaires sont les affaires", où il pourfend la classe des parvenus et dénonce la toute-puissance de l'argent-roi à travers le personnage d'un brasseur d'affaires devenu un type, Isidore Lechat. 

 

1900 - Le journal d’une femme de chambre 

Que trouvera Célestine au Mesnil-Roy, en Normandie. oit elle vient d'être engagée comme femme de chambre ? Elle avait accepté cette place avec l'espoir de se reposer, étant lasse de la vie agitée de Paris. Mais la province réserve parfois aussi des surprises, elle en a fait l'expérience. Entre les événements de sa nouvelle existence, Célestine note ses souvenirs en y mettant « toute la franchise qui est en elle et quand il le faut toute la brutalité qui est dans la vie ». Ce qui nous vaut une curieuse galerie de portraits - satire virulente des mœurs parisiennes ou provinciales de la Belle Epoque vue du côté de l'office. 

"Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de l'après-midi, par un temps doux, gris et pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j'ai faites durant les années précédentes. Il me serait impossible de les compter. Ah ! je puis me vanter que j'en ai vu des intérieurs et des visages, et de sales âmes... Et ça n'est pas fini... A la façon, vraiment extraordinaire, vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là, successivement, de maisons en bureaux et de bureaux en maisons, du Bois de Boulogne à la Bastille, de l'Observatoire à Montmartre, des Ternes aux Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer nulle part, faut-il que les maîtres soient difficiles à servir maintenant !... C'est à ne pas croire.

L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des Petites Annonces du Figaro et sans que je voie Madame. Nous nous sommes écrit des lettres, ç'a été tout : moyen chanceux où l'on a souvent, de part et d'autre, des surprises. Les lettres de Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais elles révèlent un caractère tatillon et méticuleux... Ah ! il lui en faut des explications et des commentaires, et des pourquoi, et des parce que... Je ne sais si Madame est avare ; en tout cas, elle ne se fend guère pour son papier à lettres... Il est acheté au Louvre... Moi qui ne suis pas riche, j'ai plus de coquetterie... J'écris sur du papier parfumé à la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose, tantôt bleu pâle, que j'ai collectionné chez mes anciennes maîtresses... Il y en a même sur lequel sont gravées des couronnes de comtesse... Ça a dû lui en boucher un coin.

Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. La propriété de Madame, qui n'est pas loin du pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout ce que je sais de l'endroit où, désormais, je vais vivre...

Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets d'être venue, à la suite d'un coup de tête, m'ensevelir dans ce fond perdu de province. Ce que j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande ce qui va encore m'arriver ici... Rien de bon sans doute et, comme d'habitude, des embêtements... Les embêtements, c'est le plus clair de notre bénéfice. Pour une qui réussit, c'est-à-dire pour une qui épouse un brave garçon ou qui se colle avec un vieux, combien sont destinées aux malchances, emportées dans le grand tourbillon de la misère ?... Après tout, je n'avais pas le choix ; et cela vaut mieux que rien.

Ce n'est pas la première fois que je suis engagée en province. Il y a quatre ans, j'y ai fait une place... Oh ! pas longtemps... et dans des circonstances véritablement exceptionnelles... Je me souviens de cette aventure comme si elle était d'hier... Bien que les détails en soient un peu lestes et même horribles, je veux la conter... D'ailleurs, j'avertis charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n'employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J'entends y mettre au contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu'on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture.

Voici la chose :

J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement, par une sorte de grosse gouvernante, pour être femme de chambre chez un certain M. Rabour, en Touraine. Les conditions acceptées, il fut convenu que je prendrais le train, tel jour, à telle heure, pour telle gare ; ce qui fut fait selon le programme.

Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur, je trouvai, à la sortie, une espèce de cocher à face rubiconde et, ornée d'un double galon d'or. Non vrai ! ils retardent, dans ce patelin-là. Avec cela, un air renfrogné, brutal, mais pas méchant diable au fond. Je connais ces types. Les premiers jours, avec les nouvelles, ils font les malins, et puis après ça s'arrange. Souvent, ça s'arrange mieux qu'on ne voudrait.

Nous restâmes longtemps sans dire un mot. Lui faisait des manières de grand cocher, tenant les guides hautes et jouant du fouet avec des gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo !... Moi, je prenais des attitudes dignes pour regarder le paysage, qui n'avait rien de particulier ; des champs, des arbres, des maisons, comme partout. Il mit son cheval au pas pour monter une côte et, tout à coup, avec un sourire moqueur, il me demanda :

— Avez-vous au moins apporté une bonne provision de bottines ?

— Sans doute ! dis-je, étonnée de cette question qui ne rimait à rien, et plus encore du ton singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi me demandez-vous ça ?... C'est un peu bête ce que vous me demandez-là, mon gros père, savez ?...

Il me poussa du coude légèrement et, glissant bourrue, qui m'interpella :

— C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de chambre de M. Rabour ?

— Oui, c'est moi.

— Vous avez une malle ?

— Oui, j'ai une malle.

— Donnez-moi votre bulletin de bagages, et attendez-moi là...

Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent. Ils l'appelaient «Monsieur Louis» sur un ton d'amical respect. Louis chercha ma malle parmi les colis entassés et la fit porter dans une charrette anglaise, qui stationnait près de la barrière.

— Eh bien... montez-vous ?

Je pris place à côté de lui sur la banquette, et nous partîmes.

Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je l'examinais de même. Je vis tout de suite que j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi, à un domestique pas stylé et qui n'a jamais servi dans les grandes maisons. Cela m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne m'affole comme une culotte de peau blanche, moulant des cuisses nerveuses. Et ce qu'il manquait de chic, ce Louis, sans gants pour conduire, avec un complet trop large de droguet gris bleu, et une casquette plate, en cuir vernis jeta sur moi un regard étrange dont je ne pus m'expliquer la double expression d'ironie aiguë et, ma foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant :

— Avec ça !... Faites celle qui ne sait rien... Farceuse va... sacrée farceuse !

Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit son allure rapide.

J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Peut-être rien du tout... Je pensai que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas trouvé autre chose pour amener une conversation que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne pas continuer.

La propriété de M. Rabour était assez belle et grande. Une jolie maison, peinte en vert clair, entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la campagne... mais, c'est drôle, elle me rend triste et elle m'endort. J'étais tout abrutie quand j'entrai dans le vestibule où m'attendait la gouvernante, celle-là même qui m'avait engagée au bureau de placement de Paris, Dieu sait après combien de questions indiscrètes sur mes habitudes intimes, mes goûts ; ce qui aurait dû me rendre méfiante... Mais on a beau en voir et en supporter de plus en plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit pas... La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau ; ici, instantanément, elle me dégoûta et je lui trouvai l'air répugnant d'une vieille maquerelle. C'était une grosse femme, grosse et courte, courte et soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux plats grisonnants, une poitrine énorme et roulante, des mains molles, humides, transparentes comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient la méchanceté, une méchanceté froide, réfléchie et vicieuse. A la façon tranquille et cruelle dont elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la chair, elle vous faisait presque rougir.

Elle me conduisit dans un petit salon et me quitta aussitôt, disant qu'elle allait prévenir Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant que je ne commençasse mon service.

— Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle. Je vous ai prise, c'est vrai, mais enfin, il faut que vous plaisiez à Monsieur...

J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une propreté et un ordre extrêmes. Les cuivres, les meubles, le parquet, les portes, astiqués à fond, cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas de flafla, de tentures lourdes, de choses brodées, comme on en voit dans de certaines maisons de Paris ; mais du confortable sérieux, un air de décence riche, de vie provinciale cossue, régulière et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer ferme, là-dedans, par exemple !... Mazette !

Monsieur entra. Ah ! le drôle de bonhomme, et qu'il m'amusa !... Figurez-vous un petit vieux, tiré à quatre épingles, rasé de frais et tout rose, ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant, ma foi ! il sautillait, en marchant, comme une petite sauterelle dans les prairies. Il me salua et avec infiniment de politesse :

— Comment vous appelez-vous, mon enfant ?

— Célestine, Monsieur.

— Célestine... fit-il... Célestine ?... Diable !... Joli nom, je ne prétends pas le contraire... mais trop long, mon enfant, beaucoup trop long... Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est très gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes mes femmes de chambre, je les ai appelées Marie. C'est une habitude à laquelle je serais désolé de renoncer... Je préférerais renoncer à la personne...

Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais vous appeler par votre nom véritable... Je ne m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà tous les noms de toutes les saintes du calendrier... Il insista :

— Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous appelle Marie ?... C'est bien entendu ?...

— Mais oui, Monsieur...

— Jolie fille... bon caractère... Bien, bien !

Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement respectueux, et sans me dévisager, sans fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage, mes jupes, comme font, en général, les hommes. A peine s'il m'avait regardée. Depuis le moment où il était entré dans le salon, ses yeux restaient obstinément fixés sur mes bottines.

— Vous en avez d'autres ?... me demanda-t-il, après un court silence, pendant lequel il me sembla que son regard était devenu étrangement brillant.

— D'autres noms, Monsieur ?

— Non, mon enfant, d'autres bottines...

Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une langue effilée, à la manière des chattes.

Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de bottines, qui me rappelait l'expression de gouaille polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela avait donc un sens ?... Sur une interrogation plus pressante, je finis par répondre, mais d'une voix un peu rauque et troublée, comme s'il se fût agi de confesser un péché galant :

— Oui, Monsieur, j'en ai d'autres... "

 

Les 21 jours d'un neurasthénique , 1901

Georges Vasseur, qui fait une cure de trois semaines dans une ville d’eaux des Pyrénées, projette sur le monde qui l'entoure et au hasard de ses rencontres sa propre neurasthénie: avec férocité, Mirbeau fait défiler sous nos yeux toute une série d’imbéciles, les uns fictifs, tel  le docteur Triceps, qui incarne les dangers du scientisme, ou le politicien véreux au nom wagnérien, Parsifal, les autres des crapules patentées directement puisées dans le personnel de la Troisième République. 

" L’été, la mode, ou le soin de sa santé, qui est aussi une mode, veut que l’on voyage. Quand on est un bourgeois cossu, bien obéissant, respectueux des usages mondains, il faut, à une certaine époque de l’année, quitter ses affaires, ses plaisirs, ses bonnes paresses, ses chères intimités, pour aller, sans trop savoir pourquoi, se plonger dans le grand tout. Selon le discret langage des journaux et des personnes distinguées qui les lisent, cela s’appelle un déplacement, terme moins poétique que voyage, et combien plus juste !… Certes, le cœur n’y est pas toujours, à se déplacer, on peut même dire qu’il n’y est presque jamais, mais on doit ce sacrifice à ses amis, à ses ennemis, à ses fournisseurs, à ses domestiques, vis-à-vis desquels il s’agit de tenir un rang prestigieux, car le voyage suppose de l’argent, et l’argent toutes les supériorités sociales. Donc, je voyage, ce qui m’ennuie prodigieusement, et je voyage dans les Pyrénées, ce qui change en torture particulière l’ennui général que j’ai de voyager. Ce que je leur reproche le plus aux Pyrénées, c’est d’être des montagnes… Or, les montagnes, dont je sens pourtant, aussi bien qu’un autre, la poésie énorme et farouche, symbolisent pour moi tout ce que l’univers peut contenir d’incurable tristesse, de noir découragement, d’atmosphère irrespirable et mortelle… J’admire leurs formes grandioses, et leur changeante lumière… Mais c’est l’âme de cela qui m’épouvante… Il me semble que les paysages de la mort, ça doit être des montagnes et des montagnes, comme celles que j’ai là, sous les yeux, en écrivant. C’est peut-être pour cela que tant de gens les aiment. 

La particularité de cette ville où je suis, et dont l’excellent Baedecker, pince-sans-rire allemand, chante en des lyrismes extravagants « la sublime beauté idyllique », tient en ceci, qu’elle n’est pas une ville. En général, une ville se compose de rues, les rues de maisons, les maisons d’habitants. Or, à X…, il n’y a ni rues, ni maisons, ni habitants indigènes, il n’y a que des hôtels… soixante-quinze hôtels, énormes constructions, semblables à des casernes et à des asiles d’aliénés, qui s’allongent les uns les autres, indéfiniment, sur une seule ligne, au fond d’une gorge brumeuse et noire, où toussote et crachote sans cesse, ainsi qu’un petit vieillard bronchiteux, un petit torrent. Ça et là, quelques étalages installés au rez-de-chaussée des hôtels, boutiques de librairies, de cartes postales illustrées, de vues photographiques de cascades, de montagnes et de lacs, assortiments d’alpenstocks et de tout ce qu’il faut aux touristes. Puis, quelques villas, éparpillées sur les pentes… et, au fond d’un trou, l’établissement thermal qui date des Romains… ah ! oui… des Romains !… Et c’est tout. En face de soi, la montagne haute et sombre ; derrière soi, la montagne sombre et haute… À droite, la montagne, au pied de laquelle un lac dort ; à gauche, la montagne toujours, et un autre lac encore… Et pas de ciel… jamais de ciel, au-dessus de soi ! De gros nuages qui traînent d’une montagne à l’autre leurs pesantes masses opaques et fuligineuses…

Si la montagne est sinistre, que dire de ces lac – oh ! ces lacs ! – dont le bleu faux et cruel, qui n’est ni le bleu d’eau, ni le bleu de ciel, ni le bleu de bleu, ne s’accorde avec rien de ce qui les entoure et de ce qu’ils reflètent ?… Ils semblent peints – ô nature ! – par M. Guillaume Dubufe, quand cet artiste, aimé de M. Leygues, s’élève jusqu’aux vastes compositions symboliques et religieuses…

Mais peut-être pardonnerais-je aux montagnes d’être des montagnes et aux lacs des lacs si, à leur hostilité naturelle, ils n’ajoutaient cette aggravation d’être le prétexte à réunir, dans leurs gorges rocheuses et sur leurs agressives rives, de si insupportables collections de toutes les humanités.

À X…, par exemple, les soixante-quinze hôtels sont surbondés de voyageurs. Et c’est à grand-peine que j’ai pu, enfin, trouver une chambre. Il y a de tout, des Anglais, des Allemands, des Espagnols, des Russes, et même des Français. Tous ces gens viennent là, non pour soigner leurs foies malades, et leurs estomacs dyspeptiques, et leurs dermatoses… ils viennent là – écoutez bien ceci – pour leur plaisir !… Et du matin au soir, on les voit, par bandes silencieuses ou par files mornes, suivre la ligne des hôtels, se grouper devant les étalages, s’arrêter longtemps à un endroit précis, et braquer d’immenses lorgnettes sur une montagne illustre et neigeuse qu’ils savent être là, et qui est là, en effet, mais qu’on n’aperçoit jamais, sous l’épaisse muraille plafonnante de nuages qui la recouvre éternellement… Tout ce monde est fort laid, de cette laideur particulière aux villes d’eaux. À peine, une fois par jour, au milieu de tous ces masques épais et de tous ces ventres pesants, j’ai la surprise d’un joli visage et d’une svelte allure. Les enfants eux-mêmes ont des airs de petits vieillards. Spectacle désolant, car on se rend compte que partout les clauses bourgeoises sont en décrépitude ; et tout ce qu’on rencontre même les enfants, si pauvrement éclos dans les marais putrides du mariage… c’est déjà du passé !…

Hier soir, j’ai dîné sur la terrasse de l’hôtel… À une table voisine de la mienne, un monsieur causait bruyamment. Il disait :

— Les ascensions ?… Eh bien, quoi, les ascensions… je les ai toutes faites, moi qui vous parle… et sans guide !… Ici, c’est de la blague… Les Pyrénées, ça n’est rien du tout… ça n’est pas des montagnes… En Suisse, à la bonne heure !… Je suis allé trois fois au Mont-Blanc… comme dans un fauteuil… en cinq heures. Oui, en cinq heures, mon cher monsieur.

Le cher monsieur ne disait rien, il mangeait, le nez sur son assiette. L’autre reprenait :

— Je ne vous parle pas du Mont-Rose… ni du Mont-Bleu… ni du Mont-Jaune… ce n’est pas malin… Et tenez, moi qui vous parle, une année, au grand Sarah-Bernhardt, j’ai sauvé trois Anglais perdus dans la neige. Ah ! si j’avais prévu Fachoda…

Il disait encore des choses que je n’entendais pas bien, mais où revenait sans cesse « Moi ! moi ! moi ! » Puis il invectivait le garçon, renvoyait les plats, discutait sur la marque d’un vin, et, s’adressant de nouveau à son compagnon :

— Allons donc, allons donc !… Moi, j’ai fait plus fort. Moi, j’ai traversé, à la rame, en quatre heures, le lac de Genève, de Territet à Genève… Oui, moi… moi… moi !…

Ai-je besoin de vous dire que ce monsieur était un vrai Français de France ?

La musique des Tsiganes m’empêcha d’en entendre davantage, car il y a aussi la musique des Tsiganes… Vous voyez que c’est complet…

Alors que puis-je faire de mieux, sinon vous présenter quelques-uns de mes amis, quelques-unes des personnes que je coudoie ici, tout le jour ? Ce sont, pour la plupart, des êtres, ceux-ci grotesques, ceux-là répugnants ; en général, de parfaites canailles, dont je ne saurais recommander la lecture aux jeunes filles. J’entends bien que vous direz de moi : « Voilà un monsieur qui a de drôles de connaissances », mais j’en ai d’autres qui ne sont pas drôles du tout, et dont je ne parle jamais, parce que je les chéris infiniment. Je vous prie donc, chers lecteurs, et vous aussi, lectrices pudiques, de ne pas m’appliquer le célèbre proverbe : « Dis-moi qui tu hantes… » Car ces âmes dont je vous montrerai les physionomies souvent laides, dont je vous raconterai les peu édifiantes histoires et les propos presque toujours scandaleux, je ne les hante pas, au sens du proverbe… Je les rencontre, ce qui est tout autre chose, et n’implique de ma part aucune approbation, et je fixe cette rencontre, pour votre amusement et pour le mien, sur le papier… Pour le mien !…

Ce préambule, afin de vous expliquer que mon ami Robert Hagueman n’est pas mon ami. C’est quelqu’un que j’ai connu, jadis, qui me tutoie, que je tutoie, et que je revois, de loin en loin, par hasard et sans plaisir.

Vous le connaissez aussi, d’ailleurs. Mon ami n’est pas un individu, mais une collectivité. Large feutre gris, veston noir, chemise rose et col blanc, pantalon blanc avec le pli médian bien marqué, souliers de cuir blanc, ils sont sur les plages et dans les montagnes ; ils sont, en ce moment, trente mille comme Robert Hagueman, dont on peut croire que le même tailleur a façonné les habits et les âmes – les âmes par-dessus le marché, bien entendu, car ce sont des âmes d’une coupe facile et d’une étoffe qui ne vaut pas cher.

Ce matin, comme je sortais de la buvette, j’aperçus mon ami Robert Hagueman. Toilette matinale d’une irréprochable correction, et qui n’étonnait pas les admirables platanes de l’allée, arbres éminemment philosophes, et qui en ont vu bien d’autres, depuis les Romains, fondateurs de bains élégants et capteurs de sources mondaines. Je feignis, tout d’abord, de m’intéresser passionnément aux manœuvres d’un cantonnier qui, armé d’une casserole, puisait de l’eau dans le ruisseau et la répandait ensuite à travers l’allée, sous le prétexte fallacieusement municipal de l’arroser… Et même, afin de donner à mon ami le temps de s’éloigner, j’engageai avec le cantonnier une conversation sur l’étrangeté pré-édilitaire de son appareil, mais Robert Hagueman m’avait aperçu, lui aussi.

— Ah ! par exemple ! fit-il.

Il vint à moi, plein d’effusion, et me tendant ses mains gantées de peau blanche :

— Comment, c’est toi ?… Et qu’est-ce que tu fais par ici ?

Il n’y a rien tant que je déteste comme de mettre les gens dans la confidence de mes petites infirmités. Je répondis :

— Mais je viens me promener… Et toi ?

— Oh ! moi ! je viens suivre un traitement… C’est le médecin qui m’envoie ici… je suis un peu démoli, tu comprends…

L’entretien prit, tout de suite, un tour banal. Robert me parla de Paul Deschanel, qu’on attendait pour le lendemain ; du Casino, qui n’était pas brillant cette année ; du tir aux pigeons, qui ne marchait pas…, etc.

— Et pas de femmes, mon vieux, pas de femmes !… conclut-il. Où sont-elles, cette année ? On ne sait pas… Sacrée saison, tu sais !…

— Mais tu as la montagne ! m’écriai-je… dans un enthousiasme ironique… c’est admirable, ici… c’est le Paradis terrestre. Regarde-moi cette végétation… ces phlox, ces leucanthèmes qui atteignent la hauteur des hêtres… et ces rosiers gigantesques qui semblent avoir été rapportés d’on ne sait quel pays de rêve, dans le chapeau de M. de Jussieu !

— Ah ! que tu es jeune !

Je m’exaltai :

— Et les torrents, et les glaciers… Alors, tout cela ne te dit rien ?…

— Tu m’amuses… répondit Robert… Est-ce que vraiment j’ai l’air d’un bonhomme qui donne dans ces bateaux-là ? On ne me monte pas le coup avec les torrents !… Et qu’est-ce qu’elle a d’épatant, la montagne ?… C’est le Mont-Valérien, en plus grand, voilà tout, et en moins rigolo…

— Tu aimes mieux la mer, alors ?…

— La mer ? Ah ! qu’est-ce que tu dis là ?… Mais, mon petit, depuis quinze ans, tous les étés, je vais à Trouville… Eh bien, je peux me vanter d’une chose, c’est… de ne pas avoir regardé la mer une seule fois… Ça me dégoûte… Ah ! non… Je crois que j’ai autre chose dans la cervelle, que d’aller m’épater à ce que tu appelles les spectacles de la nature… J’en ai soupé, tu sais ?

— Enfin, tu es venu ici pour ta santé ?… Suis-tu, au moins, un traitement ?

— Sévèrement… fit Robert… Sans ça !…

— Et qu’est-ce que tu fais ?

— Comme traitement ?

— Oui.

— Eh bien, voilà… Je me lève à neuf heures. Promenade dans le parc autour de la buvette… Rencontre de celui-ci et de celle-là… on respire un peu… on raconte qu’on s’embête… on débine les toilettes… Cela me mène jusqu’au déjeuner… Après le déjeuner, partie de poker chez Gaston… À cinq heures, Casino… station autour d’un baccara sans entrain… des pontes de quat’ sous, une banque de famille… dîner… re-Casino… Et c’est tout… Et, le lendemain, ça recommence… Quelquefois un petit intermède avec une Laïs de Toulouse, ou une Phryné de Bordeaux… Oh ! là, là ! mon pauvre vieux !… Eh bien, le croirais-tu ? cette station si vantée, qui guérit toutes les maladies… ça ne me produit aucun effet… Je suis aussi démoli qu’à mon arrivée… De la blague, ces eaux thermales…

Il renifla l’air et il dit :

— Et toujours cette odeur !… Sens-tu ? C’est ignoble…

Une odeur d’hyposulfite, échappée de la buvette, circulait parmi les platanes…

Mon ami reprit :

— Ça sent comme… pardié !… ah ! quel souvenir… ça sent comme chez la marquise…

Et il se mit à rire bruyamment.

— Figure-toi… un soir… nous devions, la marquise de Turnbridge et moi, dîner au restaurant… Tu te rappelles la marquise… cette grande blonde avec qui j’ai été deux ans ?… Non ?… Tu ne te rappelles pas ?… Mais, mon vieux, tout le monde sait ça, à Paris. Enfin, n’importe !…

— Qu’est-ce que c’était que cette marquise ? demandai-je. — Une femme très chic… mon vieux… Ancienne blanchisseuse à Concarneau, elle était devenue, par la grâce de je ne sais plus qui, marquise, et marquise de Turnbridge, encore… Et une intellectuelle, je ne te dis que ça !… Eh bien, donc, au lieu de dîner au restaurant, comme c’était tout d’abord convenu, la marquise – une lubie – aima mieux dîner chez elle… Soit !… Nous rentrons chez elle… Mais, à peine la porte refermée, une odeur épouvantable nous suffoque dans l’antichambre : « Nom de Dieu !… dit la marquise… c’est encore ma mère… Jamais je ne la déshabituerai de ça… » Et, furieuse, elle se dirige vers la cuisine. La noble mère était là qui trempait une soupe aux choux… « Je ne veux pas que tu fasses la soupe aux choux chez moi… Je te l’ai dit vingt fois… ça empeste l’appartement… Et si j’avais ramené un autre homme que mon amant, de quoi aurais-je eu l’air, avec cette puanteur de cabinets ?… Est-ce compris, enfin ? » Et se retournant vers moi, elle ajouta : « On dirait, nom de Dieu que tout un régiment de cuirassiers est venu péter ici… »

 

Le calvaire (1887)

Mirbeau eut une longue liaison avec Judith Vimmer et cette liaison fut pour lui un très long «calvaire» : il fut de 1880 à 1884 son esclave consentant, s'endettant lourdement et multipliant des travaux littéraires alimentaires pour l'entretenir, supportant ses aventures et autres turpitudes. L'écriture de son récit, "Le calvaire", et la liaison dans laquelle il s'engage avec Alice Regnault, lui permettront de surmonter l'épreuve. Dans le roman, le personnage de Juliette Roux, demi-mondaine vicieuse et méprisable à souhait, entraîne un jeune écrivain, tourmenté et craignant les femmes, Jean-François Marie Mintié, dans l'enfer de la passion dévastatrice...

"...Ce frottement léger de la brosse de peau, cet imperceptible craquement du divan, les réflexions de Juliette, ses conversations

avec Spy, suffisaient à mettre en déroute le peu d’idées que je tentais de rassembler. Ma pensée revenait aussitôt aux préoccupations

ordinaires, et je rêvais des rêves pénibles, je vivais des vies douloureuses… Juliette !… L’aimais-je ?… Bien des fois cette question se dressait devant moi, grosse d’un doute affreux ? N’avais-je point été dupe d’un étonnement des sens ?… Ce que j’avais pris pour de l’amour, n’était-ce point l’éphémère et fugitive révélation d’un plaisir non encore goûté ?… Juliette !… Certes, je l’aimais… Mais cette Juliette que j’aimais, n’était-ce point celle que j’avais créée, qui était née de mon imagination, sortie de mon cerveau, celle à qui j’avais donné une âme, une flamme de divinité, celle que j’avais pétrie impossiblement, avec la chair idéale des anges ?… Et encore ne l’aimais-je point comme on aime un beau livre, un beau vers, une belle statue, comme la réalisation visible et palpable d’un rêve d’artiste!… Mais l’autre Juliette !… celle qui était là ?… Ce joli animal inconscient, ce bibelot, ce bout d’étoffe, ce rien ?… Je la considérais avec attention, tandis qu’elle lissait ses ongles !… Oh ! j’aurais voulu déboîter ce crâne et en sonder le vide, ouvrir ce coeur et en mesurer le néant ! Et je me disais : « Quelle existence sera la mienne avec cette femme qui n’a de goût que pour le plaisir, qui n’est heureuse que dans les chiffons, dont chaque désir coûte une fortune, qui, malgré son apparence chaste, va au vice instinctivement ; qui, du soir au lendemain, sans un regret, sans un souvenir, a quitté ce misérable Malterre ; qui me quittera demain, peut-être ; cette femme qui est la négation vivante de mes aspirations, de mes admirations ; qui jamais, jamais, n’entrera dans ma vie intellectuelle ; cette femme enfin qui, déjà, pèse sur mon intelligence comme une folie, sur mon coeur comme un remords, sur tout moi comme un crime ? »… J’avais des envies de fuir, de dire à Juliette : « Je sors, mais je serai revenu dans une heure, » et de ne pas rentrer dans cette maison où les plafonds m’étaient plus écrasants que des couvercles de cercueil, où l’air m’étouffait, où les choses elles-mêmes semblaient me dire : « Va-t’en. » Eh bien, non !… Je l’aimais ! Et c’était cette Juliette que j’aimais, non l’autre, qui était allée où vont les chimères !… Je l’aimais de tout ce qui faisait ma souffrance,

je l’aimais de son inconscience, de ses futilités, de ce que je soupçonnais en elle de perverti ; je l’aimais de ce torturant amour des mères pour leur enfant malade, pour leur enfant bossu… Avez-vous rencontré, par un jour glacé d’hiver, avez-vous rencontré, accroupi dans l’angle d’une porte, un pauvre être dont les lèvres sont gercées, dont les dents claquent, dont la peau tremble, sous les guenilles déchirées ?… Et si vous l’avez rencontré, n’avez-vous pas été envahi par une pitié poignante, et n’avez-vous pas eu la pensée de le prendre, de le réchauffer contre vous, de lui donner à manger, de couvrir ses membres frissonnants de vêtements chauds ? J’aimais Juliette ainsi ; je l’aimais d’une pitié immense… ah ! ne riez pas !… d’une pitié maternelle, d’une pitié infinie !…

– Est-ce que nous n’allons pas sortir, mon chéri ?… Ce serait si gentil de faire un tour de Bois.

Et jetant les yeux sur le papier blanc, où je n’avais pas écrit une ligne :

– C’est tout ça ?… Vrai !… tu ne t’es pas foulé la rate… Et moi qui suis restée pour te faire travailler !… Oh ! d’abord, je

sais que tu n’arriveras jamais à rien… Tu es bien trop mou !…"

 

"L’Amour de la femme vénale" (1912)

Octave Mirbeau semble avoir écrit un essai réhabilitant les prostituées, victimes sociales, économiques et morales d'une société foncièrement hypocrite hantée par la frustration sexuelle. Six chapitres compose cet essai - « Origine de la prostituée », « Le corps de la prostituée », « La visite », « La haine et le courage de la prostituée », « L’amour de la prostituée » et « Son avenir » - qui est, à sa manière le prolongement de la pourriture de ces nantis qu'affronte la soubrette Célestine dans son "Journal d'une femme de chambre" : "si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens.."

 


Everett Shinn (1876-1953)

Le peintre américain Everett Shinn voyage en Europe en 1900, avec son épouse, Flossie, et découvre l'impressionnisme ..


Pierre Louys (1870-1925)

Jusque dans sa correspondance avec Paul Valéry, Pierre Louÿs restera toujours l’esthète païen qu’il était dans sa jeunesse, cultivant la beauté et l’amour. Pierre Louis, dit Pierre Louÿs, né à Gand, étudie à l'École alsacienne de Paris, et se lie d'amitié avec son condisciple, André Gide. Très tôt attiré par le monde des lettres, il se lie d’abord au Parnasse. À dix-neuf ans, il rencontre Leconte de Lisle et épouse la plus jeune fille de José Maria de Heredia, Louise. Grand amateur de littérature érotique grecque, il entonne un chant de l'amour sensuel qui va des premiers poèmes (Astarté, 1892) aux poèmes alexandrins de Léda (1893), d'Ariane (1894). Les Chansons de Bilitis (1894) inspirèrent Debussy : descriptions de paysages et scènes érotiques y alternent dans les trois parties : bucolique, élégiaque et épigrammatique. "Aphrodite" (1896), roman de mœurs antiques, lancé par une critique hyperbolique de Coppée, enthousiasma le public lettré par la luxuriance et la minutie de ses tableaux esthètes et fut adapté au théâtre en 1906. Sa sensualité prend cependant une teinte plus mélancolique dans "la Femme et le Pantin" (1896), tandis que "les Aventures du roi Pausole" (1901) renouent avec la tradition du conte galant. Les mêmes thèmes et les mêmes recherches stylistiques marquent "Sanguines" (1903), "Archipel" (1906). 

Pierre Louÿs n'est pas un amateur en matière d'érotisme et estimait lui-même avoir eu quelque chose comme 2 500 maîtresses. Il en tenait registre et a rédigé un "Catalogue chronologique et descriptif des femmes avec qui j'ai couché". Pierre Louÿs nourrissait  une autre passion : la photographie - bien entendu érotique. Et son goût pour les photographies prenait tout naturellement la forme de nouvelles classifications minutieuses. Ses "Notes sur la volupté", par exemple, sont un album de trente-six photographies centrées sur le sexe de la femme.   Il cessa de publier à 36 ans, pour vivre presque cloîtré, entouré de quelques proches.

 

1892 – Chansons de Bilitis 

C'est le 5 mars 1894 que Pierre Louÿs composa la première Chanson de Bilitis. Assez rapidement, il conçut l'idée d'attribuer ces poèmes en prose à une poétesse grecque imaginaire, qui aurait vécu à l'époque de Sapho. En mai 1894, il se ravisa cependant, jugeant la mystification inutile, comme en témoigne un «avant-propos» inédit que nous reproduisons. Mais l'idée était trop séduisante, et surtout trop conforme à son esprit à la fois érudit et moqueur, pour qu'il ne l'adoptât point.  Du Parnasse et du symbolisme le jeune esthète a d’abord retenu la sensualité païenne et le goût de la beauté. De ces descriptions de paysages, de ces scènes tendrement érotiques se dégage un paganisme calme. Debussy composa un accompagnement pour trois des chansons du recueil: La Flûte de Pan, La Chevelure, Le tombeau des Naïades. 

 LE DÉSIR

Elle entra, et passionnément, les yeux

fermés à demi, elle unit ses lèvres aux

miennes et nos langues se connurent...

Jamais il n'y eut dans ma vie un baiser

comme celui−là.

Elle était debout contre moi, toute en

amour et consentante. Un de mes genoux,

peu à peu, montait entre ses cuisses chaudes

qui cédaient comme pour un amant.

Ma main rampante sur sa tunique cherchait à

deviner le corps dérobé, qui tour à tour

onduleux se pliait, ou cambré se raidissait

avec des frémissements de la peau.

De ses yeux en délire elle désignait le lit ;

mais nous n'avions pas le droit d'aimer avant

la cérémonie des noces, et nous nous séparâmes

brusquement.

 

 LE PASSÉ QUI SURVIT

Je laisserai le lit comme elle l'a laissé,

défait et rompu, les draps mêlés, afin que

la forme de son corps reste empreinte à côté

du mien.

Jusqu'à demain je n'irai pas au bain, je ne

porterai pas de vêtements et je ne peignerai

pas mes cheveux, de peur d'effacer les

caresses.

Ce matin, je ne mangerai pas, ni ce soir,

et sur mes lèvres je ne mettrai ni rouge ni

poudre, afin que son baiser demeure.

Je laisserai les volets clos et je n'ouvrirai

pas la porte, de peur que le souvenir resté

ne s'en aille avec le vent.

 


LES SEINS DE MNASIDIKA

Avec soin, elle ouvrit d'une main sa tunique

et me tendit ses seins tièdes et doux, ainsi

qu'on offre à la déesse une paire de

tourterelles vivantes.

« Aime−les bien, me dit−elle ; je les aime

tant ! Ce sont des chéris, des petits

enfants. Je m'occupe d'eux quand je suis

seule. Je joue avec eux ; je leur fais

plaisir.

« Je les lave avec du lait. Je les poudre

avec des fleurs. Mes cheveux fins qui les

essuient sont chers à leurs petits bouts. Je

les caresse en frissonnant. Je les couche

dans de la laine.

« Puisque je n'aurai jamais d'enfants, sois

leur nourrisson, mon amour ; et, puisqu'ils

sont si loin de ma bouche, donne−leur des

baisers de ma part. »

 

LA DORMEUSE

Elle dort dans ses cheveux défaits, les mains mêlées derrière la nuque. Rêve−t−elle ? Sa bouche est ouverte ; elle respire doucement. Avec un peu de cygne blanc, j'essuie, mais sans l'éveiller, la sueur de ses bras, la fièvre de ses joues. Ses paupières fermées sont deux fleurs bleues. Tout doucement je vais me lever ; j'irai puiser l'eau, traire la vache et demander du feu aux voisins. Je veux être frisée et vêtue quand elle ouvrira les yeux. Sommeil, demeure encore longtemps entre ses beaux cils recourbés et continue la nuit heureuse par un songe de bon augure.

 


1898 – La Femme et le Pantin  

Lors du carnaval de Séville, André Stévenol croise une jeune Andalouse, échange avec elle un rapide signe prometteur et cherche aussitôt à la revoir. Mais il n'apprend guère plus que son prénom. Il se renseigne alors auprès de son ami don Mateo qui sursaute à l'évocation de Concha, et se décide, afin de le mettre en garde, à lui faire le récit de sa douloureuse aventure avec la jeune femme dont il fut le pantin. Paru en 1898, plusieurs fois porté à l'écran, en particulier par Buñuel dans "Cet obscur objet du désir", le roman espagnol de Pierre Louÿs n'est pas seulement l'illustration des ravages de la passion mais le thème de l'amour sensuel atteint ici une grande universalité. 

 

"André regardait cette multitude heureuse défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d’autres yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les paupières et elles acceptent l’hommage des regards qu’elles retiennent longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu’il pouvait se retirer, et d’une main hésitante il tournait dans sa poche le dernier œuf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune femme dont il avait brisé l’éventail. Elle était merveilleuse. Privée de l’abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et, debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche, elle ripostait ! Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu’elle fût andalouse, cela n’était pas douteux. Elle avait ce type, admirable entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une petite vallée d’Europe toutes les perfections opposées des deux races. Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que, même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu’elle souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les femmes que les longs hivers du Nord n’immobilisent pas près du feu, ont cette grâce et cette liberté. – Ses cheveux n’étaient que châtain foncé ; mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de leur conque épaisse. Ses joues, d’une extrême douceur de contour, semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre. André, poussé par la foule jusqu’au marchepied de sa voiture, la considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides battements de cœur lui apprirent que cette femme était de celles qui joueraient un rôle dans sa vie. Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche le dernier de ses œufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les six lettres du mot Quiero, et choisissant un instant où les yeux de l’inconnue s’attachèrent aux siens, il lui jeta l’œuf doucement, de bas en haut, comme une rose. La jeune femme le reçut dans la main.

Quiero est un verbe étonnant qui veut tout dire. C’est vouloir, désirer, aimer, c’est quérir et c’est chérir. Tour à tour et selon le ton qu’on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le caprice le plus léger. C’est un ordre ou une prière, une déclaration ou une condescendance. Parfois, ce n’est qu’une ironie. Le regard par lequel André l’accompagna signifiait simplement : « J’aimerais vous aimer. » Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l’avant de sa voiture. Sans doute elle allait se retourner ; mais le courant du défilé l’emporta rapidement vers la droite, et, d’autres voitures survenant, André la perdit de vue avant d’avoir pu réussir à fendre la foule à sa suite. Il s’écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une contre-allée... mais la multitude qui couvrait l’avenue ne lui permit pas d’agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d’où il domina la bataille, la jeune tête qu’il cherchait avait disparu. Attristé, il revint lentement par les rues ; pour lui, tout le carnaval se recouvrit soudain d’une ombre. Il s’en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de trancher son aventure. Peut-être, s’il eût été plus déterminé, eût-il pu trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et maintenant, où retrouver cette femme ? Était-il sûr qu’elle habitât Séville ? Si par malheur il n’en était rien, où la chercher, dans Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga ? C’était l’impossible. Et peu à peu, par une illusion déplorable, l’image devint plus charmante en lui. Certains détails des traits n’eussent mérité qu’une attention curieuse : ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu’au lieu de laisser pendre toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n’était pas une mode très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin ; mais sans doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d’en avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là...."

 

1906 – Aphrodite

"Alexandrie, Ier siècle avant Jésus-Christ : un sculpteur en vogue, amant de la reine, tombe amoureux de la belle courtisane Chrysis, qui exige de lui trois gages. Il commet trois crimes. Puis il rêve que son désir est assouvi. Il exige alors de Chrysis qu'elle aille déposer les trois objets sur le rocher du phare d'Alexandrie, nue comme Aphrodite... Immense succès à sa publication, ce roman de mœurs antiques, sans tomber dans une érudition excessive, ressuscite tout l'imaginaire esthétique de la fin du siècle, le côté «Musée d'Orsay» : le péplum, le merveilleux, les aventures, les symboles, l'érotisme, par un maître du style. La tradition de Salammbô se mêle au marivaudage tragique de Carmen ; c'est, comme disait Louÿs, «un roman antique sur la femme et sur la lumière»."

 

"... Il ne voulait pas la regarder. Volontairement il occupa sa pensée à la grande ébauche de Zagreus. Et cependant ses yeux se retournèrent vers la passante. Alors il vit qu'elle ne s'arrêtait point, qu'elle ne s'inquiétait pas de lui, qu'elle n'affectait pas même de regarder la mer, ni de relever son voile par devant, ni de s'absorber dans ses réflexions; mais que simplement elle se promenait seule et ne cherchait rien là que la fraîcheur du vent, la solitude, l'abandon, le frémissement léger du silence. Sans bouger, Démétrios ne la quitta pas du regard et se perdit dans un étonnement singulier. Elle continuait de marcher comme une ombre jaune dans le lointain, nonchalante et précédée de la petite ombre noire. Il entendait à chaque pas le faible cri de sa chaussure dans la poussière de la voie. Elle marcha jusqu'à l'île du Phare et monta dans les rochers.

Tout à coup, et comme si de longue date il eût aimé l'inconnue, Démétrios courut à sa suite, puis s'arrêta, revint sur ses pas, trembla, s'indigna contre lui-même, essaya de quitter la jetée; mais il n'avait jamais employé sa volonté que pour servir son propre plaisir, et quand il fut temps de la faire agir pour le salut de son caractère et l'ordonnance de sa vie, il se sentit envahi d'impuissance et cloué sur la place où pesaient ses pieds.

Comme il ne pouvait plus cesser de songer à cette femme, il tenta de s'excuser lui-même de la préoccupation qui venait le distraire si violemment. Il crut admirer son gracieux passage par un sentiment tout esthétique et se dit qu'elle serait un modèle rêvé pour la Charite à l'éventail qu'il se projetait d'ébaucher le lendemain...

Puis, soudain, toutes ses pensées se bouleversèrent et une foule de questions anxieuses affluèrent dans son esprit autour de cette femme en jaune. Que faisait-elle dans l'île à cette heure de la nuit? Pourquoi, pour qui sortait-elle si tard? Pourquoi ne l'avait-elle pas abordé? Elle l'avait vu, certainement elle l'avait vu pendant qu'il traversait la jetée. Pourquoi, sans un mot de salut, avait-elle poursuivi sa route? Le bruit courait que certaines femmes choisissaient parfois les heures fraîches d'avant l'aube pour se baigner dans la mer. Mais on ne se baignait pas au Phare. La mer était là trop profonde. D'ailleurs, quelle invraisemblance qu'une femme se fût ainsi couverte de bijoux pour n'aller qu'au bain?... Alors, qui l'attirait si loin de Rhacotis? Un rendez-vous, peut-être? Quelque jeune viveur, curieux de variété, qui prenait pour lit un instant les grandes roches polies par les vagues? Démétrios voulut s'en assurer. Mais déjà la jeune femme revenait, du même pas tranquille et mou, éclairée en plein visage par la lente clarté lunaire et balayant du bout de l'éventail la poussière du parapet.

Elle avait une beauté spéciale. Ses cheveux semblaient deux masses d'or, mais ils étaient trop abondants et bourrelaient son front bas de deux profondes vagues chargées d'ombres, qui engloutissaient les oreilles et se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec des narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une bouche épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne souple du corps ondulait à chaque pas, et s'animait du balancement des seins libres, ou du roulis des belles hanches, sur qui la taille pliait.

Quand elle ne fut plus qu'à dix pas du jeune homme, elle tourna son regard vers lui. Démétrios eut un tremblement. C'étaient des yeux extraordinaires; bleus, mais foncés et brillants à la fois, humides, las, en pleurs et en feu, presque fermés sous le poids des cils et des paupières. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent.

Qui passait dans leur lumière était invinciblement pris. Elle le savait bien, et de leurs effets elle usait savamment; mais elle comptait davantage encore sur l'insouciance affectée contre celui que tant d'amour sincère n'avait pu sincèrement toucher. Les navigateurs qui ont parcouru les mers de pourpre, au delà du Gange, racontent qu'ils ont vu, sous les eaux, des roches qui sont de pierre d'aimant.

Quand les vaisseaux passent auprès d'elles, les clous et les ferrures s'arrachent vers la falaise sous-marine et s'unissent à elle à jamais. Et ce qui fut une nef rapide, une demeure, un être vivant, n'est plus qu'une flottille de planches, dispersées par le vent, retournées par les flots.

Ainsi Démétrios se perdait en lui-même devant deux grands yeux attirants, et toute sa force le fuyait. Elle baissa les paupières et passa près de lui. Il aurait crié d'impatience. Ses poings se crispèrent: il eut peur de ne pas pouvoir reprendre une attitude calme, car il fallait lui parler. Pourtant il l'aborda par les paroles d'usage: «Je te salue, dit-il. --Je te salue aussi,» répondit la passante.

Démétrios continua: «Où vas-tu, si peu pressée? --Je rentre.

--Toute seule? --Toute seule.» Et elle fit un mouvement pour reprendre sa promenade.

Alors Démétrios pensa qu'il s'était peut-être trompé en la jugeant courtisane. Depuis quelque temps, les femmes des magistrats et des fonctionnaires s'habillaient et se fardaient comme des filles de joie. Celle-ci pouvait être une personne fort honorablement connue, et ce fut sans ironie qu'il acheva sa question ainsi: «Chez ton mari?»

Elle s'appuya des deux mains en arrière et se mit à rire. «Je n'en ai pas ce soir.» Démétrios se mordit les lèvres, et presque timide, hasarda: «Ne le cherche pas. Tu t'y es prise trop tard. Il n'y a plus personne.

--Qui t'a dit que j'étais en quête? Je me promène seule et ne cherche rien.

--D'où venais-tu, alors? Car tu n'as pas mis tous ces bijoux pour toi-même, et voilà un voile de soie...

--Voudrais-tu que je sortisse nue, ou vêtue de laine comme une esclave? Je ne m'habille que pour mon plaisir; j'aime à savoir que je suis belle, et je regarde mes doigts en marchant pour connaître toutes mes bagues...."

 


Depuis le Second Empire, le portrait photographique connaît un véritable essor et devient, à la Belle Epoque, le support principal du culte de la beauté féminine, sans pour autant mettre en discussion la mentalité patriarcale de la société.  

La photographie devient ainsi, plus que la peinture, l'instrument absolu de la représentation des demi-mondaines, ou "Grandes cocottes" ou "Grandes horizontales" qui fleurissent depuis la fin du siècle dernier et jouissent d'une liberté impensable pour toutes les autres femmes. Les Trois Grâces de la Belle Époque sont alors Liane de Pougy (1869-1950), Caroline Otero (1868-1965), et Émilienne d’Alençon (1869-1946). Elles ne vivent pas que de leurs charmes, mais sont aussi actrices; libres, elles choisissent leurs amants et fixent leurs conditions; elles font tout en grand et les sommes sont faramineuses. Toute l'Europe fortunée ou couronnée vient à Paris s’encanailler. La guerre mit fin brutalement à cette période.

Anne-Marie Chassaigne , mariée à dix-sept ans à un homme brutal, divorça et s'enfuit à Paris à dix-neuf ans , rencontra l'auteur dramatique Henri Meilhac qui la lança dans le monde du théâtre en la faisant engager aux Folies Bergère. Sous le pseudonyme de Liane de Pougy, elle entreprit une carrière de danseuse de cabaret et se lança dans la courtisanerie. Ouvertement bisexuelle, elle eut des amants des deux sexes qui la couvrirent de bijoux et lui offrirent tout ce qui était nécessaire à la vie d'une courtisane d'alors. Sa rivalité avec la Belle Otero, son amitié avec son « âme sœur » Jean Lorrain et ses liaisons avec Émilienne d’Alençon et Natalie Clifford Barney, font la joie des chroniqueurs mondains. Natalie Barney raconta cette expérience dans un livre intitulé "Idylle saphique "(1901).

 

Natalie Clifford Barney (1876-1972)

Poétesse américaine,ouvertement lesbienne (Renée Vivien, Liane de Pougy, Élisabeth de Clermont-Tonnerre, Romaine Brooks, Colette),  Natalie Barney joue un rôle important dans le Paris de la Belle Époque et pendant plus de soixante ans. A partir de 1909, son salon littéraire de la rue Jacob, à Neuilly, accueille les écrivains et artistes qui ont compté des deux côtés de l'Atlantique :  Colette,  Paul Valéry, Pierre Louÿs, Anatole France, Robert de Montesquiou, Edna St. Vincent Millay,  Somerset Maugham,  T. S. Eliot,  Isadora Duncan, Ezra Pound,  André Gide,  Djuna Barnes … En avril 1910, son recueil d'aphorismes, "Éparpillements", assure sa réputation littéraire. Remy de Gourmont, curieux d'en connaître l'auteur, tombe amoureux d'elle, il lui adresse des lettres passionnées, plus tard réunies en volume sous le titre de "Lettres à l'Amazone". La plus longue liaison connue de Natalie Barney est celle qu'elle a entretenue avec la peintre Américaine Romaine Brooks, rencontrée vers 1914, et qu'elle délaissera un temps pour Dolly Wilde, la nièce d'Oscar Wilde, à partir de 1937.

 

Romaine Brooks (1874-1970)

Beatrice Romaine Goddard est née à Rome, pendant un voyage de sa mère, Ella Mary Waterman. Son père le Major Henry Goddard les quitte quand elle est encore enfant. Romaine est envoyée aux États-Unis où elle est éduquée par une servante. Ce n'est qu'à douze ans qu'elle est autorisé à rejoindre sa mère, son frère et sa soeur en Europe. Elle passe son adolescence à apaiser aussi bien son frère qui souffre d'une maladie mentale, que sa mère instable. En 1896 elle convainc sa mère de lui permettre de suivre des cours de chant à Paris. En 1902 elle perd sa mère et hérite de toute la fortune de la famille. La même année elle s'installe à Londres et se marie avec le pianiste John Ellingham Brooks; ils se séparent trois mois plus tard. C'est en 1910 qu'elle commence à peindre des portraits grandeur nature et connaît le succès : Gabriel D'Annunzio, Jean Cocteau, Ida Rubinstein. En 1915, elle rencontre et tombe amoureuse de l'écrivaine Natalie Clifford Barney. C'est le début d'une relation qui durera cinquante ans. Malgré que ces exposition connaissent beaucoup de succès Brooks ne réalise presque plus de tableau après 1925.

 


"Je me suis appuyée à la beauté du Monde

Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.."

Anna de Noailles (1876-1933)

Anna de Noailles fut la contemporaine de Proust et son amie, elle et son mari serviront de modèle aux Gaspard de Réveillon dans Jean Santeuil : «La jeune femme, née Crespinelli, était une poétesse de dix-neuf ans dont La Revue des deux mondes venait de publier des vers admirables. » Née dans le somptueux hôtel Bibesco, au 22, boulevard de Latour-Maubourg, en lisière du faubourg Saint-Germain, elle est la fille du prince roumain Grégoire Bassaraba-Brancovan et de Ralouka Masurus, descendante d'une illustre famille crétoise établie à Constantinople, qui comptait nombre de lettrés et de diplomates. D'une nervosité exacerbée, qu'elle « soigne » très tôt en écrivant de la poésie. Des textes panthéistes et mélancoliques, qu'elle rassemblera ensuite et publiera dans "Le Cœur innombrable", paru en 1901. Un premier recueil  qui reçoit un accueil triomphal de la critique. « Cette petite fille a du génie ! », s'écrie Anatole France. Tandis que Jean Moréas surnomme Anna « l'abeille de l'Hymette ». Au début du XXe siècle, son salon de l'avenue Hoche attire l'élite intellectuelle, littéraire et artistique de l'époque parmi lesquels Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, André Gide, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, Paul Valéry, Jean Cocteau, Alphonse Daudet, Pierre Loti, Paul Hervieu ou encore Max Jacob.

 

A la nuit

 

Nuits où meurent l'azur, les bruits et les contours, 

Où les vives clartés s'éteignent une à une, 

Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour 

Descendent mollement et dansent à la lune,

Jardin d'épais ombrage, abri des corps déments, 

Grand coeur en qui tout rêve et tout désir pénètre

Pour le repos charnel ou l'assouvissement, 

Nuit pleine des sommeils et des fautes de l'être,

Nuit propice aux plaisirs, à l'oubli, tour à tour, 

Où dans le calme obscur l'âme s'ouvre et tressaille 

Comme une fleur à qui le vent porte l'amour, 

Ou bien s'abat ainsi qu'un chevreau dans la paille,

Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux, 

Toi qui regardes l'homme avec tes yeux d'étoiles, 

Vois mon coeur bondissant, ivre comme un bateau, 

Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile !

Regarde, nuit dont l'oeil argente les cailloux, 

Ce coeur phosphorescent dont la vive brûlure 

Éclairerait, ainsi que les yeux des hiboux, 

L'heure sans clair de lune où l'ombre n'est pas sûre.

Vois mon coeur plus rompu, plus lourd et plus amer 

Que le rude filet que les pêcheurs nocturnes 

Lèvent, plein de poissons, d'algues et d'eau de mer 

Dans la brume mouillée, agile et taciturne.

A ce coeur si rompu, si amer et si lourd, 

Accorde le dormir sans songes et sans peines, 

Sauve-le du regret, de l'orgueil, de l'amour, 

Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !...

 

La mort dit à l'homme...

 

Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme, 

Assez connu l'amour, le désir, le dégoût, 

L'âpreté du vouloir et la torpeur des sommes, 

L'orgueil d'être vivant et de pleurer debout...

Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable 

Que la douceur des jours que vous avez tenus, 

Quittez le temps, quittez la maison et la table ; 

Vous serez sans regret ni peur d'être venu.

J'emplirai votre coeur, vos mains et votre bouche 

D'un repos si profond, si chaud et si pesant, 

Que le soleil, la pluie et l'orage farouche 

Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

- Pauvre âme, comme au jour où vous n'étiez pas née, 

Vous serez pleine d'ombre et de plaisant oubli, 

D'autres iront alors par les rudes journées 

Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

D'autres iront en proie au douloureux vertige 

Des profondes amours et du destin amer, 

Et vous serez alors la sève dans les tiges, 

La rose du rosier et le sel de la mer.

D'autres iront blessés de désir et de rêve 

Et leurs gestes feront de la douleur dans l'air, 

Mais vous ne saurez pas que le matin se lève, 

Qu'il faut revivre encore, qu'il fait jour, qu'il fait clair.

Ils iront retenant leur âme qui chancelle 

Et trébuchant ainsi qu'un homme pris de vin ; 

- Et vous serez alors dans ma nuit éternelle, 

Dans ma calme maison, dans mon jardin divin...

 


Il fera longtemps clair ce soir. 

 

Il fera longtemps clair ce soir, les jours s'allongent.

La rumeur du jour vif se disperse et s'enfuit,

Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,

Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent : 

Les marronniers, sur l'air plein d'or et de lourdeur,

Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;

On n'ose pas marcher ni remuer l'air tendre

De peur de déranger le sommeil des odeurs.

De lointains roulements arrivent de la ville ...

La poussière qu'un peu de brise soulevait.

Quittant l'arbre mouvant et las qu'elle revêt,

Redescend doucement sur les chemins tranquilles ; 

Nous avons tous les jours l'habitude de voir 

Cette route si simple et si souvent suivie, 

Et pourtant quelque chose est changé dans la vie : 

Nous n'aurons plus jamais notre âme de ce soir ... 

 

L'empreinte

 

Je m'appuierai si bien et si fort à la vie,

D'une si rude étreinte et d'un tel serrement 

Qu'avant que la douceur du jour me soit ravie 

Elle s'échauffera de mon enlacement 

La mer, abondamment sur le monde étalée

Gardera dans la route errante de son eau

Le goût de ma douleur qui est âcre et salée

Et sur les jours mouvants roule comme un bateau

Je laisserai de moi dans le pli des collines

La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir

Et la cigale assise aux branches de l'épine

Fera crier le cri strident de mon désir.

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle

Et le gazon touffu sur les bords des fossés

Sentiront palpiter et fuir comme des ailes

Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés

La nature qui fut ma joie et mon domaine

Respirera dans l'air ma persistante odeur

Et sur l'abattement de la tristesse humaine

Je laisserais la forme unique de mon cœur

 



Paul Géraldy (1885-1983)

Son répertoire est celui du théâtre psychologique traditionnel, qu'il revivifia grâce à une subtile appréhension des relations familiales au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle de l'entre-deux-guerres. Il porta son regard essentiellement sur la vie de couple (Aimer, 1921; Robert et Marianne, 1925; Duo, d'après Colette, 1938), soumise à la pesanteur du quotidien. Cet art empreint de sentimentalité lui valut un vif succès, notamment auprès du public féminin. Ce fut aussi le cas pour sa poésie, sensible et désuète, où il livre les confidences du cœur avec les mots de tous les jours (Toi et Moi, 1913) et qui atteignit des tirages jamais vus pour un ouvrage de poésie.

 

Passé

 

Tu avais jadis, lorsque je t'ai prise,

il y a trois ans,

des timidités, des pudeurs exquises.

Je te les ai désapprises.

Je les regrette à présent.

A présent, tu viens, tu te déshabilles,

tu noues tes cheveux, tu me tends ton corps...

Tu n'étais pas si prompte alors.

Je t'appelais : ma jeune fille.

Tu t'approchais craintivement.

Tu avais peur de la lumière.

Dans nos plus grands embrassements,

je ne t'avais pas tout entière...

Je t'en voulais. J'étais avide,

ce pauvre baiser trop candide,

de le sentir répondre au mien.

Je te disais, tu t'en souviens :

« Vous ne seriez pas si timide

si vous m'aimiez tout à fait bien!... »

Et maintenant je la regrette

cette enfant au front sérieux,

qui pour être un peu plus secrète

mettait son bras nu sur ses yeux.

 

Abat-jour 

 

Tu demandes pourquoi je reste sans rien dire ?

C'est que voici le grand moment,

l'heure des yeux et du sourire,

le soir, et que ce soir je t'aime infiniment !

Serre-moi contre toi. J'ai besoin de caresses.

Si tu savais tout ce qui monte en moi, ce soir,

d'ambition, d'orgueil, de désir, de tendresse, et de bonté !...

Mais non, tu ne peux pas savoir !...

Baisse un peu l'abat-jour, veux-tu ? Nous serons mieux.

C'est dans l'ombre que les coeurs causent,

et l'on voit beaucoup mieux les yeux

quand on voit un peu moins les choses.

Ce soir je t'aime trop pour te parler d'amour.

Serre-moi contre ta poitrine!

Je voudrais que ce soit mon tour d'être celui que l'on câline...

Baisse encore un peu l'abat-jour.

Là. Ne parlons plus. Soyons sages.

Et ne bougeons pas. C'est si bon

tes mains tièdes sur mon visage!...

Mais qu'est-ce encor ? Que nous veut-on ?

Ah! c'est le café qu'on apporte !

Eh bien, posez ça là, voyons !

Faites vite!... Et fermez la porte !

Qu'est-ce que je te disais donc ?

Nous prenons ce café... maintenant ? Tu préfères ?

C'est vrai : toi, tu l'aimes très chaud.

Veux-tu que je te serve? Attends! Laisse-moi faire.

Il est fort, aujourd'hui. Du sucre? Un seul morceau?

C'est assez? Veux-tu que je goûte?

Là! Voici votre tasse, amour...

Mais qu'il fait sombre. On n'y voit goutte.

Lève donc un peu l'abat-jour.

 



Victor Ségalen (1878-1919)

Écrite en quinze années, l'œuvre de Segalen explorera deux "lointains exotiques", la civilisation maorie et la culture millénaire de l'Extrême-Orient. L'exploration qu'il entreprend est celle d'un itinéraire intérieur : il reprend, à ses retours, et formalise le ressenti culturel et spirituel éprouvé sur les plateaux désertiques de Chine ou sur l'atoll polynésien. "L'exotisme, écrivit-il, est tout ce qui est autre. Jouir de lui est apprendre à déguster l'Autre." Natif de Brest, après une enfance austère et difficile, il devient médecin de la marine. Il découvre alors la Polynésie, séjourne à Tahiti, en 1903 et 1904, aux Marquises, recueille les dernières oeuvres de Gauguin, mort trois mois avant son arrivée. Ce premier voyage lui inspire "Les Immémoriaux" (1907) qui, loin de relater l'exotisme sublime des mers du Sud, restitue les derniers moments de la civilisation maorie, contaminée par les missionnaires et les colonisateurs.  Il se passionne ensuite pour l'étude de la langue et de la civilisation chinoises, se rend en Chine en 1908 pour une première mission archéologique, y rencontre Paul Claudel, et publie à Pékin son chef d'oeuvre, "Stèles" (1912). En 1914, Segalen organisera une seconde mission archéologique consacrée, dans la région du haut Yangzijiang, à la recherche de tombeaux et sanctuaires inconnus : ce voyage sera à l'origine de "l'Équipée. De Pékin aux marches thibétaines". Dans tous ses ouvrages (Briques et Tuiles, Thibet, René Leys, Odes, Segalen "dépouille en esprit sa propre culture pour mieux sentir celle des autres". Rentré en France en 1918, Segalen est trouvé mort au pied d'un arbre de la forêt de Huelgoat. 

 

Stèles, 1912

«Lorsqu'en 1909 Victor Segalen a l'idée de Stèles, il "cherche délibérément en Chine non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines". Il va ainsi se servir de ce qu'il trouve pour traduire ce qu'il sent, et ce qu'il trouve, c'est la forme de la Stèle. Forme : dans tous les sens du mot, la masse dressée et ce qu'elle porte. Un rectangle allongé qui s'élève dans la campagne, dans un temple, à l'entrée d'une ville, sur le bord d'un chemin –, et un dict lapidaire, une épigraphe tracée au burin dans la pierre, qui vante les victoires d'un général ou la beauté d'une favorite. Ce sont ces deux définitions de la forme de la stèle que Segalen utilisera. Elles sont à lui : elles sont en Chine, au milieu du monde. [...] Voilà pourquoi la Chine n'est finalement ici qu'un alibi, qu'un prête-nom : l'exil le plus total, donc, qui se puisse concevoir. Et les Stèles elles-mêmes... À son ami Henry Manceron, Segalen écrit précisément : "Un pas de plus et la 'Stèle' se dépouillerait entièrement pour moi de son origine chinoise pour représenter strictement : un genre littéraire nouveau, – comme le roman, jadis, issu ou non d'une certaine Princesse de Clèves, ou de plus haut, en est venu à Salammbô, puis à tout, puis à rien du tout. Il est possible que plus tard, dans très longtemps, je donne un nouveau recueil de 'stèles' et qu'elles n'aient de la Chine même pas le papier". 

Et les Stèles elles-mêmes sont la forme rigoureuse que s'est taillée Segalen dans son habit de Chine, simplement pour dire. L'habit de Chine demeure, coloré, apparent, mais ce qui compte en filigrane du poème et ce qui nous occupe ici, c'est moins l'habit que le "patron". Et le "patron", la découpe, c'est la langue même de Segalen, neuve s'il en est.» (Gallimard)

 

STÈLES FACE AU MIDI

SANS MARQUE DE RÈGNE

 

Honorer les Sages reconnus ; dénombrer les Justes ; redire à toutes les faces que celui-là vécut, et fut noble et sa contenance vertueuse,

Cela est bien. Cela n’est pas de mon souci : tant de bouches en dissertent ! Tant de pinceaux élégants s’appliquent à calquer formules et formes,

Que les tables mémoriales se jumellent comme les tours de veille au long de la voie d’Empire, de cinq mille en cinq

mille pas.

 

Attentif à ce qui n’a pas été dit ; soumis par ce qui n’est point promulgué ; prosterné vers ce qui ne fut pas encore,

Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènement, des noms sans personnes, des personnes sans noms,

Tout ce que le Souverain-Ciel englobe et que l’homme ne réalise pas.

 

Que ceci donc ne soit point marqué d’un règne ; – ni des Hsia fondateurs ; ni des Tcheou législateurs ; ni des Han, ni des Thang, ni des Soung, ni des Yuan, ni des Grands Ming, ni des Tshing, les Purs, que je sers avec ferveur.

Ni du dernier des Tshing dont la gloire nomma la période

Kouang-Siu, 

 

Mais de cette ère unique, sans date et sans fin, aux caractères indicibles, que tout homme instaure en lui-même et salue.

À l’aube où il devient Sage et Régent du trône de son cœur.

 

LES TROIS HYMNES PRIMITIFS

Les trois hymnes primitifs que les trois Régents avaient nommés : 

Les Lacs, l’Abîme, Nuées, sont effacés de toutes les mémoires.

Qu’ils soient ainsi recomposés :

LES LACS

Les lacs, dans leurs paumes rondes noient le visage du Ciel : J’ai tourné la sphère pour observer le Ciel.

Les lacs, frappés d’échos fraternels en nombre douze :

J’ai fondu les douze cloches qui fixent les tons musicaux.

*

Lac mouvant, firmament liquide à l’envers, cloche musicale, Que l’homme recevant mes mesures retentisse à son tour sous le puissant Souverain-Ciel.

Pour cela j’ai nommé l’hymne de mon règne : les Lacs

L’ABÎME

Face à face avec la profondeur, l’homme, front penché, se recueille.

Que voit-il au fond du trou caverneux ? La nuit sous la terre, l’Empire d’ombre.

*

Moi, courbé sur moi-même et dévisageant mon abîme, – ô moi !

– je frissonne,

Je me sens tomber, je m’éveille et ne veux plus voir que la nuit.

LES NUÉES

Ce sont les pensées visibles du haut et pur Seigneur-Ciel.

Les unes compatissantes, pleines de pluie. Les autres roulant leurs soucis, leurs justices et leurs courroux sombres.

*

Que l’homme recevant mes largesses ou courbé sous mes coups connaisse à travers moi le Fils les desseins du Ciel ancestral.

Pour cela j’ai nommé l’hymne de mon règne : Nuées.



Les Immémoriaux, 1907

"Un monde se meurt. Immémoriaux, les Tahitiens ont trahi leurs dieux et leurs coutumes. Le drame se joue au moment de l'arrivée des Européens sur les rives enchantées de la Polynésie, à la fin du XVIIIe siècle. Il prend ici figure d'allégorie : en vain, Paofaï, le dernier païen, partira à la recherche d'une écriture capable de sauvegarder les « mots qui ne doivent pas mourir » ; et moins de vingt ans suffiront aux Occidentaux pour anéantir une culture restée jusque-là intacte.

Dans ce premier livre, une active nostalgie mène Victor Segalen, non à déplorer, mais à recréer la belle « société antique et forte », ses fêtes, son culte du jouir, son alliance heureuse avec la nature. Quant à la langue sacrée des Maori, il la réinvente par une prose sans exemple, qui en devient le simulacre. Le livre, publié en 1907 sous un pseudonyme, acquiert tout son sens aujourd'hui où nous en mesurons le caractère prémonitoire." (Livre de poche)

 

"Cette nuit là — comme tant d’autres nuits si nombreuses qu’on n’y pouvait songer sans une confusion — Térii le Récitant marchait, à pas mesurés, tout au long des parvis inviolables. L’heure était propice à répéter sans trêve, afin de n’en pas omettre un mot, les beaux parlers originels : où s’enferment, assurent les maîtres, l’éclosion des mondes, s’enferment, assurent les maîtres, l’éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants, les ruts et les monstrueux labeurs des dieux Maori. Et c’est affaire aux promeneurs-de-nuit, aux haèré-po à la mémoire longue, de se livrer, d’autel en autel et de sacrificateur à disciple, les histoires premières et les gestes qui ne doivent pas mourir. Aussi, dès l’ombre venue, les haèré-po se hâtent à leur tâche : de chacune des terrasses divines, de chaque maraè bâti sur le cercle du rivage, s’élève dans l’obscur un murmure monotone, qui, mêlé à la voix houleuse du récif, entoure l’île d’une ceinture de prières. 

Térii ne tenait point le rang premier parmi ses compagnons, sur la terre Tahiti ; ni même dans sa propre vallée ; bien que son nom « Térii a Paraü-rahi » annonçât « Le Chef au grand-Parler ». Mais les noms déçoivent autant que les dieux de bas ordre. On le croyait fils de Tévatané, le porte-idoles de la rive Hitia, ou bien de Véhiatua no Téahupoo, celui qui batailla dans la presqu’île. On lui connaissait d’autres pères encore ; ou plutôt des parents nourriciers entre lesquels il avait partagé son enfance. Le plus lointain parmi ses souvenirs lui racontait l’atterrissage, dans la baie Matavaï, de la grande pirogue sans balancier ni pagayeurs, dont le chef se nommait Tuti.

C’était un de ces étrangers à la peau blême, de l’espèce qu’on dit « Piritané » parce qu’ils habitent, très au loin, une terre appelée « Piritania ». Tuti frayait avec les anciens Maîtres. Bien qu’il eût promis son retour, on ne le vit point revenir : dans une autre île maori, le peuple l’avait adoré comme un atua durant deux lunaisons, et puis, aux premiers jours de la troisième, dépecé avec respect afin de vénérer ses os.

Térii ne cherchait point à dénombrer les saisons depuis lors écoulées ; ni combien de fois on avait crié les adieux au soleil fécondateur.  Les hommes blêmes ont seuls cette manie baroque de compter, avec grand soin, les années enfuies depuis leur naissance, et d’estimer, à chaque lune, ce qu’ils appellent « leur âge présent ! » Autant mesurer des milliers de pas sur la peau changeante de la mer... Il suffit de sentir son corps agile, ses membres alertes, ses désirs nombreux, prompts et sûrs, sans s’inquiéter du ciel qui tourne et des lunes qui périssent. 

Ainsi Térii. Mais, vers sa pleine adolescence, devenu curieux des fêtes et désireux des faveurs réservées aux familiers des dieux, il s’en était remis aux prêtres de la vallée Papara. Ceux-là sacrifiaient au maraè le plus noble des maraè de l’île. Le chef des récitants, Paofaï Tériifataü, ne méprisa point le nouveau disciple : Paofaï avait dormi parfois avec la mère de Térii. L’apprentissage commença. On devait accomplir, avec une pieuse indolence, tout ce que les initiateurs avaient, jusque-là, pieusement et indolemment accompli. C’étaient des gestes rigoureux, des incantations cadencées, profondes et confuses, des en-allées délimitées autour de l’enceinte de corail poli. C’étaient des rires obligés ou des pleurs conventionnels, selon que le dieu brillant Oro venait planer haut sur l’île, ou semblait, au temps des sécheresses, s’enfuir vers le pays de l’abîme et des morts. Docilement, le disciple répétait ces gestes, retenait ces dires, hurlait de joie, se lamentait. Il progressait en l’art d’interpréter les signes, de discerner, dans le ventre ouvert des chiens propitiatoires, les frémissements d’entrailles qui présagent un combat heureux. Au début de la mêlée, penché sur le premier ennemi tombé, le haèré-po savait en épier l’agonie : s’il sanglotait, le guerrier dur, c’était pour déplorer le malheur de son parti ; s’il fermait le poing, la résistance, alors, s’annonçait opiniâtre. Et Térii au grand-Parler revenant vers ses frères, leur jetait les paroles superbes qui mordent les cœurs et poussent à bondir. Il chantait, il criait, il se démenait, et prophétisait sans trêve, jusqu’à l’instant où lui- même, épuisé de lever les courages, tombait. Mais si les aventures apparaissaient funestes ou contraires aux avis mystérieux de ses maîtres, il s’empressait à dissimuler, et à changer les signes équivoques en de plus rassurants présages. Ce n’était pas irrespect des choses saintes : à quoi serviraient les prêtres, si les desseins des dieux — se manifestant tout à coup immuables et clairs — n’exigeaient plus que des prières conjurantes ou de subtils accommodements ? ..."