Henry James (1843-1916) - Joseph Conrad (1857–1924) - Edith Wharton (1862-1937) - Rudyard Kipling (1865–1936)  -  John Galsworthy (1867-1933) - Edward Morgan Forster (1879-1970)  - William McGregor Paxton (1869-1941) - Henry Bacon (1839-1912) ...

Last update : 18/12/2016

S'adossant à l'impérialisme britannique, le roman anglais s'ouvre, autant que son sentiment de supériorité et des conventions le lui permet (John Galsworthy, Edith Wharton, E.M.Forster), aux différentes cultures du monde, - mais d'un monde perçu au travers de la colonisation - à l' "aventure" (Rudyard Kipling), aux atmosphères mystérieuses (Conan Doyle), aux conquêtes qui valorisent l'apprentissage de l'homme face au monde des océans (Joseph Conrad), aux rivalités politiques et nationales, au jeu complexe des relations civilisées qu'entretient la haute société pour endiguer les "horreurs de la saison mondaine" (Henry James). C'est au travers de ces différentes prises de distance, et de l'éclairage des cultures étrangères, qu'apparaît plus vive l'hypocrisie des conventions sociales.

 

La littérature s'empare d'une nouvelle thématique, les différences culturelles entre l'Europe, le plus souvent l'Angleterre, et les Etats-Unis : on parle de "Transatlantic Literature" et l'on établit un contraste entre les manières frustres des Américains et la sophistication voire le cynisme des Européens, l'indépendance d'esprit fondée sur la liberté et la poursuite du bonheur, d'un côté de l'Atlantique, la tradition rigide et la peur de perdre ses privilèges, de l'autre. Devenue nation, les Etats-Unis prennent confiance en eux, Henry James, né à New York, est l'exemple même de l'Américain raffiné, voyage en Europe et porte un regard détaché sur ses compatriotes. Quatre romans jalonnent cette nouvelle thématique : "The Life and Adventures of Martin Chuzzlewit" (1843-1844) de Charles Dickens se déroule tant aux Etats-Unis qu'en Grande-Bretagne, "The Way We Live Now" (1875) d'Anthony Trollope conte l'histoire d'un financier européen corrompu en Amérique, "Madame de Treymes" (1907) d'Edith Wharton décrit la vie d'Américains résidant en France, enfin Henry James décline les tensions entre Vieux et Nouveau Monde dans "The Portrait of a Lady" (1881).(1877 - Henry Bacon (1839-1912) - On the Open Sea- The Transatlantic Seamship Péreire - Museum of Fine Arts - Boston)

 

Henry James (1843-1916)

Américain de naissance, ayant choisi l'Angleterre comme patrie d'adoption, Henry James est l'écrivain de la personnalité mouvante, de l'univers des consciences dans leurs multiplicités, leurs richesses, leurs interactions. Henry James épie, capte, en l'état, la richesse insaisissable des êtres, dans une écriture qui ne conclut jamais et laisse en suspens ce que le regard a pu, un instant, posséder. 

Petit-fils de puritain irlandais, fils d'un intellectuel renommé de Boston qui se passionna pour Swedenborg et Fourier, il est le frère de William James, visionnaire, pionnier de la psychologie et militant anti-impérialiste, qui fonda le pragmatisme. L'influence des travaux de son frère se double chez James d'un intérêt très vif pour les études de Charcot sur l'hystérie, et se fait sentir dans la volonté de l'écrivain d'étudier les ambiguïtés de la subjectivité à travers les formes narratives. Vite célèbre en Amérique comme nouvelliste (Un pèlerin passionné, 1871), il gagne Paris, Venise, Londres, faisant du voyage en Europe la clé de la révélation artistique. C'est l'Amérique et la vie américaine elle-même qu'il finit par mettre à distance, et il s'établit en Europe. En 1915, par solidarité avec l'Angleterre en guerre, il demande la nationalité britannique.

Henry James est en effet connu pour son analyse des rapports complexes entre Américains naïfs et Européens cosmopolites. Ce que son biographe Leon Edel appelle sa première phase, dite «internationale», englobe des œuvres telles que "Transatlantic Sketches" (1875), "L’Américain" (1877), "Daisy Miller" (1879) et le chef-d’œuvre "Portrait de femme" (1881). Dans L’Américain, par exemple, Christopher Newman, industriel millionnaire, arrivé par son seul mérite, intelligent et idéaliste, mais naïf, part pour l’Europe afin d’y chercher femme. Lorsque la famille de la jeune fille le repousse parce qu’il n’a pas d’origines aristocratiques, il a l’occasion de se venger; il renonce pourtant, apportant ainsi la démonstration de sa supériorité morale. "H. James, d'une manière tantôt consciente, tantôt involontaire, rend très bien le déchirement de l'Américain avide de culture, irrésistiblement attiré par l'aura magique d'un art de vivre, mais rebuté par une certaine sclérose, une étroitesse d'esprit et de mœurs."

Dans une deuxième période, James traite de nouveaux sujets – le féminisme et la réforme sociale dans "Les Bostoniens" (1886), et l’intrigue politique dans "La Princesse Casamassima" (1885).

Puis James revient aux sujets internationaux, qu’il traita avec plus de raffinement et de pénétration psychologique. C'est l'époque des romans quasi mythiques, complexes, que sont "Les Ailes de la colombe" (1902), "Les Ambassadeurs" (1903) et "La Coupe d’or" (1904). "Si le principal thème de l’œuvre de Mark Twain porte sur l’apparence et la réalité, la préoccupation constante de James est la perception. Chez lui, la conscience de soi et la perception nette des autres peuvent seules engendrer la sagesse et l’amour dans l’abnégation. Avec le temps, ses romans deviennent plus psychologiques. Dans ses dernières œuvres, les événements qui comptent sont souvent des instants d’illumination intense qui révèlent aux personnages leur aveuglement passé". Ainsi, dans "Les Ambassadeurs", l’idéaliste Lambert Strether, découvre une histoire d’amour restée secrète et prend conscience d'une complexité nouvelle dans sa vie intérieure. Sa morale droite et rigide s'humanise et s'élargit, tandis qu'il se découvre la capacité d'accepter ceux qui ont péché. 

 

"The American" (L’Américain, 1877)

Christopher Newman, riche Américain, part pour l'Europe avec l'intention de se cultiver et de se marier. Il s'éprend bientôt d'une jeune veuve, la marquise Claire de Cintré, mais se heurte rapidement à un monde fermé, rempli de préjugés, l'obligeant à renoncer à ce projet. Newman découvre alors un secret qui, s'il était divulgué, couvrirait de honte la mère et le frère de son ancienne fiancée. Sa loyauté naturelle le fait renoncer à cette vengeance. Claire, quant à elle, dit adieu à liberté et à la vie et se fait carmélite...

"On a brilliant day in May, in the year 1868, a gentleman was reclining at his ease on the great circular divan which at that period occupied the centre of the Salon Carré, in the Museum of the Louvre. This commodious ottoman has since been removed, to the extreme regret of all weak-kneed lovers of the fine arts, but the gentleman in question had taken serene possession of its softest spot, and, with his head thrown back and his legs outstretched, was staring at Murillo’s beautiful

moon-borne Madonna in profound enjoyment of his posture. He had removed his hat, and flung down beside him a little red guide-book and an opera-glass. The day was warm; he was heated with walking, and he repeatedly passed his handkerchief over his forehead, with a somewhat wearied gesture. And yet he was evidently not a man to whom fatigue was familiar; long, lean, and muscular, he suggested the sort of vigor that is commonly known as “toughness.” But his exertions on this particular day had been of an unwonted sort, and he had performed great physical feats which left him less jaded than his tranquil stroll through the Louvre. He had looked out all the pictures to which an asterisk was affixed in those formidable pages of fine print in his Bädeker; his attention had been strained and his eyes dazzled, and he had sat down with an æsthetic headache. He had looked, moreover, not only at all the pictures, but at all the copies that were going forward around them, in

the hands of those innumerable young women in irreproachable toilets who devote themselves, in France, to the propagation of masterpieces, and if the truth must be told, he had often admired the copy much more than the original. His physiognomy would have sufficiently indicated that he was a shrewd and capable fellow, and in truth he had often sat up all night over a bristling bundle of accounts, and heard the cock crow without a yawn. But Raphael and Titian and Rubens were a new kind of arithmetic, and they inspired our friend, for the first time in his life, with a vague self-mistrust.

An observer with anything of an eye for national types would have had no difficulty in determining the local origin of this undeveloped connoisseur, and indeed such an observer might have felt a certain humorous relish of the almost ideal completeness with which he filled out the national mould. The gentleman on the divan was a powerful specimen of an American. But he was not only a fine American; he was in the first place, physically, a fine man. He appeared to possess that kind of health and strength which, when found in perfection, are the most impressive--the physical capital which the owner does nothing to “keep up.” If he was a muscular Christian, it was quite without knowing it. If it was necessary to walk to a remote spot, he walked, but he had never known himself to “exercise.” He had no theory with regard to

cold bathing or the use of Indian clubs; he was neither an oarsman, a rifleman, nor a fencer--he had never had time for these amusements -- and he was quite unaware that the saddle is recommended for certain forms of indigestion. He was by inclination a temperate man; but he had supped the night before his visit to the Louvre at the Café Anglais -- someone had told him it was an experience not to be omitted -- and he had slept none the less the sleep of the just. His usual attitude and carriage were of a rather relaxed and lounging kind, but when under a special inspiration, he straightened himself, he looked like a grenadier on parade. He never smoked. He had been assured -- such things are said -- that cigars were excellent for the health, and he was quite capable of believing it; but he knew as little about tobacco as about homœopathy. He had a very well-formed head, with a shapely, symmetrical balance of the frontal and the occipital development, and a good deal of straight, rather dry brown hair. His complexion was brown, and his nose had a bold well-marked arch. His eye was of a clear, cold gray, and save for a rather abundant moustache he was clean-shaved. 

He had the flat jaw and sinewy neck which are frequent in the American type; but the traces of national origin are a matter of expression even more than of feature, and it was in this respect that our friend’s countenance was supremely eloquent. The discriminating observer we have been supposing might, however, perfectly have measured its expressiveness, and yet have been at a loss to describe it. It had that typical vagueness which is not vacuity, that blankness which is not simplicity, that look of being committed to nothing in particular, of standing in an attitude of general hospitality to the chances of life, of being very much at one’s own disposal so characteristic of many American faces. It was our friend’s eye that chiefly told his story; an eye in which innocence and experience were singularly blended. It was full of contradictory suggestions, and though it was by no means the glowing orb of a hero of romance, you could find in it almost anything you looked for. Frigid and yet friendly, frank yet cautious, shrewd yet credulous, positive yet sceptical, confident yet shy, extremely intelligent and extremely good-humored, there was something vaguely defiant in its concessions, and something profoundly reassuring in its reserve...."

 

"Un beau jour de mai 1868, sous les lambris du Louvre, un homme était nonchalamment assis sur le grand canapé circulaire qui occupait alors le centre du Salon Carré. La spacieuse ottomane a été, depuis, retirée de ce lieu, au grand regret des amants des beaux-arts qui souffrent d'une faiblesse des jarrets - mais ce jour-là notre homme avait tranquillement pris possession du coin le plus moelleux de la banquette; il faisait vis-à-vis à cette Vierge de Murillo qu'on voit s'élevant dans les nues, portée par un croissant de lune. La tête rejetée en arrière, les jambes étendues devant lui, il goûtait au plus haut point l'agrément de cette position confortable; il avait retiré son chapeau et posé à côté. de lui un petit guide à la couverture rouge et des jumelles de théâtre. La journée était chaude et il avait longtemps marché; de moment en moment, il passait un mouchoir sur son front, d'un geste las; pourtant il n'offrait guère l'apparence d'un homme à qui la fatigue fût habituelle : grand, maigre, solidement charpenté, il semblait doué de cette sorte de vigueur à laquelle on donne communément le nom de "résistance". Mais les efforts qu'il avait faits ce jour-là n'étaient pas de ceux auxquels il était accoutumé, et sa paisible promenade dans les galeries du Louvre l'avait épuisé bien davantage que les exploits

exténuants qu'il lui était souvent arrivé d'accomplir. Il avait voulu voir tous les tableaux signalés par un astérisque dans les pages fabuleuses et substantifiques de son indispensable Bädeker. Les yeux éblouis, épuisé par un excès d'attention, il avait fini par s'asseoir, en proie à une migraine esthétique. Au reste, c'est peu de dire qu'il avait regardé tous les tableaux: il avait regardé, du même œil attentif, toutes les copies qui naissaient à l'entour des mains de ces nuées de jeunes demoiselles, irréprochablement vêtues, qui se consacrent, en France, à la multiplication des chefs-d'œuvre - ajoutons, puisqu'il faut tout dire, qu'il avait souvent admiré la copie plus que l'original. Pourtant, il suffisait de considérer sa physionomie pour reconnaître l'homme avisé, habile, compétent, et il lui était souvent arrivé de passer la nuit penché sur des montagnes de chiffres et d'entendre le coq chanter sans avoir bâillé une seule fois. Mais Raphaël, Titien, Rubens représentaient pour lui un nouveau genre d'arithmétique et pour la première fois de sa vie, notre homme ne se sentait plus tout à fait sûr de lui-même.

Un observateur tant soit peu doué pour reconnaître les types nationaux n'aurait guère eu de peine à déterminer l'origine de cet amateur inexpérimenté; il aurait même ressenti une sorte de satisfaction amusée à constater avec quelle exactitude il reproduisait tous les traits de son modèle. C'était un magnifique spécimen d'Américain. Ce n'était pas seulement un bel Américain, c'était avant tout un bel homme. Il possédait cette vigueur et cette santé qui impressionnent d'autant plus, quand elles se rencontrent dans leur perfection, que celui qui les possède ne fait rien pour les "entretenir". Ce robuste chrétien ne se savait pas robuste. S'il lui fallait faire une longue marche, il la faisait sans peine - comme une nécessité mais jamais comme un exercice. Il n'avait aucune sorte de théorie sur les avantages des bains froids ou sur le maniement du mil. Il ne pratiquait point l'aviron, ni le tir, ni l'escrime -- il n'avait jamais eu le temps de se livrer à ces sortes d'amusements --, et il ignorait tout à fait que l'équitation fût recommandée dans certaines formes de dyspepsie. Il était sobre par nature, mais il avait soupé la veille au Café Anglais parce qu'on lui avait dit que c'était une chose qu'il ne fallait pas manquer, et il n'en avait pas moins dormi du sommeil du juste. Son maintien ordinaire était une sorte d'aisance souple et dégagée, mais quand sous le coup d'une inspiration particulière il lui prenait envie de se roidir, il avait l'air d'un brigadier à la parade. Il ne fumait jamais. On lui avait assuré que le cigare était excellent pour la santé (que n'entend-on pas dire ?) et il aurait été tout à fait capable de le croire, mais il en savait aussi peu sur le tabac que sur l'homéopathie. Sa tête, parfaitement proportionnée, offrait un équilibre harmonieux et symétrique entre la partie frontale et la partie occipitale et portait une masse drue de cheveux bruns, raides et secs. Il avait le teint mat. Son nez s'arquait avec audace, son œil était d`un gris limpide et froid. Il portait une moustache d'une belle venue, mais le reste de son visage était soigneusement rasé.

Ajoutons qu'il avait la mâchoire plate et le cou nerveux qui se rencontrent souvent dans, le type américain; mais les signatures nationales sont affaire d'expression plus encore que de traits, et c'est sous ce dernier rapport que la physionomie du personnage était suprêmement éloquente. Pourtant, l'observateur perspicace dont nous avons supposé la présence aurait pu ressentir vivement la force d'expression de cette physionomie et se trouver néanmoins fort en peine de la décrire. Elle réunissait ce "vague" caractéristique qui n est pas la vacuité, ce côté "page blanche" qui n'est pas la simplicité, cet air de ne se sentir engagé à rien de défini, d'être prêt à accueillir toutes les occasions - bref, cet air de "disponibilité" qui est la signature particulière de tant de visages américains. Chez notre ami, c'étaient les yeux qui parlaient le plus. Ces yeux, où l'innocence et l'expérience étaient singulièrement confondues, exprimaient simultanément les qualités les plus contradictoires. Ce n'étaient certes pas les prunelles ardentes d'un héros de roman; cela dit, on pouvait y trouver à peu près tout ce qu'on voulait y chercher: la froideur et la sympathie, la franchise et la circonspection, la lucidité et la bonhomie, la confiance et la réserve, l'esprit positif et le doute sceptique..."

 


Daisy Miller (1878)

"At the little town of Vevey, in Switzerland, there is a particularly comfortable hotel.  There are, indeed, many hotels, for the entertainment of tourists is the business of the place, which, as many travelers will remember, is seated upon the edge of a remarkably blue lake--a lake that it behooves every tourist to visit.  The shore of the lake presents an unbroken array of establishments of this order, of every category, from the "grand hotel" of the newest fashion, with a chalk-white front, a hundred balconies, and a dozen flags flying from its roof, to the little Swiss pension of an elder day, with its name inscribed in German-looking lettering upon a pink or yellow wall and an awkward summerhouse in the angle of the garden. One of the hotels at Vevey, however, is famous, even classical, being distinguished from many of its upstart neighbors by an air both of luxury and of maturity..."

Une Américaine écervelée, mais vertueuse, découvre en Europe sa capacité de déchéance et meurt de la malaria à Rome après s'être compromise avec un chasseur de dot : ce premier succès de James campe une image neuve de la jeune fille américaine.

 

Les Européens  (The Europeans, 1878)

"A narrow grave-yard in the heart of a bustling, indifferent city, seen from the windows of a gloomy-looking inn, is at no time an object of enlivening suggestion; and the spectacle is not at its best when the mouldy tombstones and funereal umbrage have received the ineffectual refreshment of a dull, moist snow-fall. If, while the air is thickened by this frosty drizzle, the calendar should happen to indicate that the blessed vernal season is already six weeks old, it will be admitted that no depressing influence is absent from the scene. This fact was keenly felt on a certain 12th of May, upwards of thirty years since, by a lady who stood looking out of one of the windows of the best hotel in the ancient city of Boston. She had stood there for half an hour--stood there, that is, at intervals; for from time to time she turned back into the room and measured its length with a restless step. In the chimney-place was a red-hot fire which emitted a small blue flame; and in front of the fire, at a table, sat a young man who was busily plying a pencil. He had a number of sheets of paper cut into small equal squares, and he was apparently covering them with pictorial designs-- strange-looking figures...."

Le roman est centré sur l’incommunicabilité entre la vieille Europe et la toute jeune Amérique. Venus d'Europe, la baronne Eugénie et son frère Félix s'installent à Boston afin de pouvoir visiter bientôt leur cousins américains. Eugénie est une femme cultivée, aimant attirer l’attention et fasciner son entourage non sans une certaine hypocrisie. La candeur et l'austérité des Américains, représentés par Mr Wentworth, ses deux filles Gertrude et Charlotte, son fils Clifford, le ministre du culte Mr Brand, Mr Robert Acton et sa sœur Lizzie,  s'oppose aux attitudes « civilisées » des Européens qui reposent sur des demi-vérités et des conventions hypocrites causées par une longue fréquentation du beau monde. Félix, quant à lui, est enjoué, épicurien, s’émerveille de tout et surtout de sa jolie cousine Gertrude qui incarne le passage entre les deux mondes. Félix épouse Gertrude Wentworth et Eugènie, qui aurait pu céder aux demandes du séduisant Robert Acton, finit par se convaincre qu'elle n'a d'autre choix que de retourner en Europe.

 

Portrait de femme (The Portrait of a Lady, 1881)

"Under certain circumstances there are few hours in life more agreeable than the hour dedicated to the ceremony known as afternoon tea. There are circumstances in which, whether you partake of the tea or not--some people of course never do,--the situation is in itself delightful. Those that I have in mind in beginning to unfold this simple history offered an admirable setting to an innocent pastime. The implements of the little feast had been disposed upon the lawn of an old English country-house, in what I should call the perfect middle of a splendid summer afternoon..."

"L'héroïne dont Henry James fait ici le portrait s'appelle Isabel Archer. Elle est la nièce sans fortune de Mrs. Touchett, l'épouse d'un banquier américain expatrié, qui l'invite à la rejoindre à Londres. Son charme et son intelligence séduisent immédiatement lord Warburton, le type parfait du gentleman britannique, dont elle refuse la main. Caspar Goodwood, homme d'affaires sincère mais possessif et sans imagination, qu'Isabel a connu en Amérique, la rejoint et propose à son tour de l'épouser. Elle réclame deux ans de réflexion, pour garder son indépendance et connaître d'autres expériences. Le fils de Mrs. Touchett, Ralph, est également amoureux d'elle. Mais, tuberculeux, il ne veut pas se marier et pourvoit à la sécurité d'Isabel en persuadant son père de faire d'elle son héritière. Devenue riche, elle part à Florence avec Mrs. Touchett. Là, elle fait la connaissance de Mme Merle, une élégante Américaine expatriée, qui lui présente un compatriote, Gilbert Osmond, un veuf qui ne tarde pas à la séduire. Osmond embrasse Isabel de force (ce sera le seul baiser du roman). Elle prend son esthétisme et son cynisme pour du détachement intellectuel, refuse d'admettre qu'il en a après sa fortune malgré les avertissements de Caspar et d'autres amis, et épouse cet aventurier. Durant les années qui suivent, Isabel se rend compte de la superficialité et du dilettantisme de son mari, de son manque de sensibilité et de profondeur morale. Elle refuse cependant d'envisager le divorce, à la fois par orgueil, sens de ses obligations et sympathie pour Pansy, la fille d'Osmond, de santé fragile. […]"

 

Washington Square (1881) 

"DURING a portion of the first half of the present century, and more particularly during the latter part of it, there flourished and practised in the city of New York a physician who enjoyed perhaps an exceptional share of the consideration which, in the United States, has always been bestowed upon distinguished members of the medical profession.  This profession in America has constantly been held in honour, and more successfully than elsewhere has put forward a claim to the epithet of “liberal.”  In a country in which, to play a social part, you must either earn your income or make believe that you earn it, the healing art has appeared in a high degree to combine two recognised sources of credit..."

Le docteur Sloper est un riche médecin de la haute bourgeoisie new yorkaise du XIXe siècle. Cet homme froid et cynique vit avec sa fille unique, Catherine, qu'il juge durement. Certes, elle n'est ni très jolie ni très intelligente, mais elle a un coeur pur et ne demande qu'à plaire à ce père qu'elle aime et craint tout à la fois. Elle rencontre un jour un jeune homme, beau mais vénal, sans situation, qui a dilapidé tout son argent. Il entreprend de séduire la naïve Catherine, qui ne demande qu'à croire à la sincérité de cet amour... Mais le docteur voit clair dans le jeu du coureur de dot. Après avoir vainement tenté de raisonner sa fille, il décide de la déshériter si elle persiste à vouloir l'épouser... 

"Il y avait à New-York vers le milieu du siècle dernier un médecin du nom de Sloper qui avait su se faire une situation exceptionnelle dans la haute société. Les médecins de qualité ont toujours joui d’une grande considération en Amérique, et, là plus qu’ailleurs, cette profession a su conquérir le nom de « libérale ». Dans un pays où, pour faire figure dans le monde, il faut ou bien gagner de l’argent, ou avoir l’air d’en gagner, l’art d’Esculape semble avoir combiné le plus heureusement deux motifs de se faire estimer. Être médecin, c’est se servir de ses yeux, de ses mains, ce qui, aux États-Unis, vous classe toujours parmi les honnêtes gens ; c’est aussi appartenir au domaine mystérieux de la science, mérite très apprécié dans une nation où l’amour du savoir n’a pas toujours trouvé de loisirs ni de facilités à sa mesure.

De l’avis général, le docteur Sloper était un grand médecin parce que son savoir égalait son savoir-faire. C’était ce que l’on pourrait appeler un savant, et cependant il ne soignait pas ses malades dans l’abstrait, si l’on peut dire, et leur donnait toujours des médicaments à prendre. Tout en étudiant chaque cas à fond, il n’infligeait pas à ses clients trop d’exposés théoriques, et, bien que d’une minutie parfois agaçante dans ses explications, il ne se contentait pas (comme font, paraît-il, certains médecins) de prescriptions verbales, mais laissait toujours en partant une ordonnance… d’ailleurs illisible. Il y avait d’autres médecins qui rédigeaient une ordonnance sans avoir auparavant rien expliqué ; mais loin de procéder ainsi, il laissait cette manière de faire aux petits miteux de la profession.

On aura compris que je parlais d’un homme intelligent ; il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la grande renommée qu’avait acquise le docteur Sloper. À l’époque où il allait devenir le personnage central de notre récit, il avait atteint la cinquantaine et sa popularité était à son apogée. Il avait beaucoup d’esprit et il était considéré dans la meilleure société de New-York comme un homme du monde – ce qu’il était en fait, sans aucun doute. Je me hâte d’ajouter, afin qu’il n’y ait pas là-dessus d’équivoque, que ce n’était pas le moins du monde un charlatan. C’était le plus honnête des hommes, plus honnête peut-être que la vie ne lui avait jamais donné l’occasion de le prouver ; et même si on laisse de côté le bel enthousiasme de son cercle de clients, qui se vantaient à tout propos d’avoir le médecin le plus « merveilleux » d’Amérique, il se montrait en tous points digne de l’idée que l’on se faisait de ses talents. C’était un observateur, un philosophe même, et il lui était si naturel d’être un grand médecin (ou plutôt facile, comme disait la voix populaire), qu’il ne cherchait jamais à se faire valoir, et dédaignait les petits trucs professionnels aussi bien que les airs imposants qui sont l’apanage des médiocres.

Il faut reconnaître qu’il avait été favorisé par la fortune, et que le succès lui avait été spécialement aisé. Il avait fait à vingt-sept ans un mariage d’amour avec la très charmante Miss Harrington, de New-York, qui, en plus de tous ses charmes, avait une très belle dot. Mrs. Sloper était aimable, gracieuse, cultivée, élégante, et avait été en 1820 l’une des plus jolies héritières de cette capitale peu étendue, mais en pleine croissance, qui avait pour centre la Battery, entre les deux rives de la Bay, et dont la limite au nord se perdait alors dans les chemins herbeux de Canal Street. À peine âgé de vingt-sept ans, Austin Sloper était déjà en assez bonne posture pour rendre moins surprenant le choix qu’avait fait de sa personne, parmi une bonne douzaine de soupirants, une jeune fille de la haute société qui avait dix mille dollars de rente et les yeux les plus ravissants de tout Manhattan. Ces yeux, et bien d’autres merveilles encore, firent du jeune médecin, qui était aussi amoureux qu’aimé, un homme vraiment comblé. Son bonheur dura environ cinq ans. Son mariage avec une femme riche ne l’avait pas écarté d’un pouce de la voie qu’il s’était tracée, et il se donnait à son métier aussi totalement que s’il n’avait encore d’autre fortune personnelle que le modeste héritage qu’il avait partagé avec ses frères et sœurs à la mort de son père.

Et ce n’était pas tellement le désir de s’enrichir qui le poussait que la passion d’apprendre encore et de travailler. Apprendre des choses intéressantes et travailler à des choses utiles – tel était en deux mots le programme qu’il s’était fixé et qui ne lui paraissait pas devoir comporter le moindre changement du fait que sa femme se trouvait être riche. Il aimait son métier et se plaisait à déployer une maîtrise dont il se sentait fier ; et tout en lui prouvait si clairement qu’il était né pour être médecin, qu’il prétendait rester médecin quoi qu’il advienne, et exercer la médecine de la meilleure façon possible. Évidemment, l’aisance de sa vie domestique lui épargnait les côtés les plus déplaisants de sa profession, et les relations qu’avait sa femme parmi les « gens huppés » faisaient qu’il recevait dans son cabinet un bon nombre de malades dont les symptômes, pour n’être pas plus intéressants en eux-mêmes que ceux des classes populaires, se révèlent du moins avec plus de netteté. Il souhaitait enrichir son expérience, et en l’espace de vingt années, il apprit en effet une infinité de choses. Il est juste de dire qu’il acquit une partie de cette expérience dans des conditions telles qu’il eût préféré mille fois s’en passer, quelque enseignement qu’il y puisât. Son premier enfant avait été un petit garçon admirablement doué, de l’aveu même du docteur à qui l’on ne pouvait jamais reprocher d’excès d’enthousiasme ; il l’avait perdu à l’âge de trois ans, malgré tout ce que l’amour de sa mère et la science de son père avaient pu inventer pour le sauver. Deux ans plus tard, Mrs. Sloper avait donné le jour à un autre enfant – enfant d’un sexe qui faisait de la pauvre créature une piètre compensation pour la perte du premier-né tant regretté et dont le père s’était juré de faire un homme accompli.

La petite fille qui naquit fut donc une déception ; mais le pire était encore à venir. Une semaine après la naissance de l’enfant, la jeune mère qui, suivant la formule consacrée, se portait bien, se trouva soudain prise de graves malaises, et, avant qu’une deuxième semaine se fût écoulée, Austin Sloper se trouvait veuf. Pour un homme dont la profession est d’empêcher les gens de mourir, il n’avait vraiment pas trop bien réussi ; un docteur de talent qui perd en l’espace de trois ans sa femme et son fils pourrait craindre que l’on mît en doute ses capacités professionnelles aussi bien que son amour. Notre ami, cependant, échappa aux critiques ; entendons-nous : il échappa aux critiques du monde extérieur. Car pour ce qui était de lui, il se fit les reproches les plus sanglants qu’un homme peut se faire. Il dut subir jusqu’à la fin de sa vie le joug de cette censure intime et garda toujours les marques de la correction que la main la plus dure qu’il connût lui avait administrée pendant la nuit qui suivit la mort de sa femme.

Le monde qui, je l’ai dit, avait de l’amitié pour lui, le plaignait trop pour faire de l’ironie ; son malheur le rendit plus intéressant encore, et acheva de faire de lui l’homme à la mode. Les gens se dirent qu’après tout les familles des médecins ne peuvent échapper aux formes les plus malignes des maladies, et que le docteur avait vu mourir d’autres malades que ceux dont nous venons de parler, ce qui créait un précédent honorable. Il lui restait sa petite fille, et, bien qu’elle ne fût pas ce qu’il avait désiré, il résolut de l’élever aussi parfaitement que possible. Il avait en réserve beaucoup d’autorité inemployée dont la petite fille bénéficia largement pendant ses premières années. On lui avait donné, naturellement, le nom de sa pauvre mère, et même lorsqu’elle n’était encore qu’un tout petit bébé au maillot, le docteur ne l’appela jamais autrement que Catherine. En grandissant, elle s’affirma de nature saine et robuste, et son père se disait, en la regardant, qu’avec cette mine-là, il ne courait pas le moindre risque de la perdre. J’ai dit : « avec cette mine-là », parce que, à la vérité… Mais ce n’est pas de cela que je veux parler pour le moment...."

 

Les Bostoniennes  (The Bostonians, 1886)

"OLIVE will come down in about ten minutes; she told me to tell you that. About ten; that is exactly like Olive. Neither five nor fifteen, and yet not ten exactly, but either nine or eleven. She didn't tell me to say she was glad to see you, because she doesn't know whether she is or not, and she wouldn't for the world expose herself to telling a fib. She is very honest, is Olive Chancellor; she is full of rectitude. Nobody tells fibs in Boston; I don't know what to make of them all. Well, I am very glad to see you, at any rate."  -  These words were spoken with much volubility by a fair, plump, smiling woman who entered a narrow drawing-room in which a visitor, kept waiting for a few moments, was already absorbed in a book. The gentleman had not even needed to sit down to become interested: apparently he had taken up the volume from a table as soon as he came in, and, standing there, after a single glance round the apartment, had lost himself in its pages. He threw it down at the approach of Mrs. Luna, laughed, shook hands with her, and said in answer to her last remark, "You imply that you do tell fibs. Perhaps that is one...."

"Boston, à la fin du 19e siècle, la plus européenne des villes américaines, dans les milieux bourgeois cultivés et progressistes. Miss Chancellor, Olivia pour les intimes - ils sont rares - à la pointe d'un austère engagement féministe, dur, dirigé contre les hommes, coupables d'une oppression universelle des femmes, des ennemis de toujours et irréconciliables. Elle rencontre Verena, jeune âme noble douée d'un génie oratoire hors norme qui rejoint ses idées et son combat. Olivia masque derrière la pureté de ses convictions une poigne de fer qui tient Verena sous son entier contrôle. Celle-ci l'accepte au nom de « la cause » et de la confiance dans son amie. Mais la vie est là, qui rôde en la personne du jeune Ransom, machiste enamouré  comme on sait l'être quand on vient du Sud profond, dont elle s'amourache malgré elle, malgré Olivia et leurs engagements .."

 

Ce que savait Maisie (What Maisie Knew, 1897)

Ici, les drames d'un groupe d'adultes sont reconstruits sans autres matériaux que des valeurs d'enfants : toute l'histoire de la rupture d'un ménage anglais est reconstituée à travers les yeux de la petite fille qui en est la victime, Maisie. "Nous ne saurons des événements que ce qu'en peut connaître Maisie, mais nous en saurons tout de même plus qu'elle parce que nous pouvons déduire, des signes qu'elle observe, les conséquences qui lui échappent..." Le secret de James, écrira André Maurois, "est que plus tard il a découvert que cette société séduisante a de terribles défauts, et qu'il a pris alors le parti de l'innocence. Les personnages sympathiques de ses oeuvres sont des Américains ou des enfants..."

 

"The child was provided for, but the new arrangement was inevitably confounding to a young intelligence intensely aware that something had happened which must matter a good deal and looking anxiously out for the effects of so great a cause. It was to be the fate of this patient little girl to see much more than she at first understood, but also even at first to understand much more than any little girl, however patient, had perhaps ever understood before. Only a drummer-boy in a ballad or a story could have been so in the thick of the fight. She was taken into the confidence of passions on which she fixed just the stare she might have had for images bounding across the wall in the slide of a magic-lantern. Her little world was phantasmagoric--strange shadows dancing on a sheet. It was as if the whole performance had been given for her--a mite of a half-scared infant in a great dim theatre. She was in short introduced to life with a liberality in which the selfishness of others found its account, and there was nothing to avert the sacrifice but the modesty of her youth.

 

Her first term was with her father, who spared her only in not letting her have the wild letters addressed to her by her mother: he confined himself to holding them up at her and shaking them, while he showed his teeth, and then amusing her by the way he chucked them, across the room, bang into the fire. Even at that moment, however, she had a scared anticipation of fatigue, a guilty sense of not rising to the occasion, feeling the charm of the violence with which the stiff unopened envelopes, whose big monograms - Ida bristled with monograms - she would have liked to see, were made to whizz, like dangerous missiles, through the air. The greatest effect of the great cause was her own greater importance, chiefly revealed to her in the larger freedom with which she was handled, pulled hither and thither and kissed, and the proportionately greater niceness she was obliged to show.

 

Her features had somehow become prominent; they were so perpetually nipped by the gentlemen who came to see her father and the smoke of whose cigarettes went into her face. Some of these gentlemen made her strike matches and light their cigarettes; others, holding her on knees violently jolted, pinched the calves of her legs till she shrieked--her shriek was much admired--and reproached them with being toothpicks. The word stuck in her mind and contributed to her feeling from this time that she was deficient in something that would meet the general desire. She found out what it was: it was a congenital tendency to the production of a substance to which Moddle, her nurse, gave a short ugly name, a name painfully associated at dinner with the part of the joint that she didn't like.

 

She had left behind her the time when she had no desires to meet, none at least save Moddle's, who, in Kensington Gardens, was always on the bench when she came back to see if she had been playing too far. Moddle's desire was merely that she shouldn't do that, and she met it so easily that the only spots in that long brightness were the moments of her wondering what would become of her if, on her rushing back, there should be no Moddle on the bench. They still went to the Gardens, but there was a difference even there; she was impelled perpetually to look at the legs of other children and ask her nurse if THEY were toothpicks. Moddle was terribly truthful; she always said: "Oh my dear, you'll not find such another pair as your own." It seemed to have to do with something else that Moddle often said: "You feel the strain--that's where it is; and you'll feel it still worse, you know."

 

Thus from the first Maisie not only felt it, but knew she felt it. A part of it was the consequence of her father's telling her he felt it too, and telling Moddle, in her presence, that she must make a point of driving that home. She was familiar, at the age of six, with the fact that everything had been changed on her account, everything ordered to enable him to give himself up to her..."

 

"L'avenir de l'enfant était assuré, mais le nouvel arrangement était certes fait pour confondre toutes les notions dans une jeune intelligence intensément sensible au fait que quelque chose de très important s'était sans doute passé, et cherchant autour de soi avec anxiété les effets d'une si grande cause. Le destin de cette passive petite fille était de voir beaucoup plus de choses qu'elle n'en pouvait tout d'abord comprendre, mais aussi, et dès le début, de comprendre bien plus que toute autre petite fille, si passive qu'elle eût jamais l'occasion d'être, n'avait jamais compris avant elle. Seul un tambour dans une ballade ou dans un conte aurait pu se trouver ainsi au coeur de la mêlée. Elle était prise pour confidente par des passions sur lesquelles elle fixait le même regard ébahi qu'elle aurait pu avoir pour des images se poursuivant sur un mur à travers une lanterne magique. Son petit univers était une fantasmagorie : des ombres étranges dansant sur un drap. On eût dit que le spectacle se donnait pour elle : petite enfant de rien du tout un peu intimidée dans ce grand théâtre obscur. Bref, l'expérience de la vie lui était prodiguée avec une largesse à laquelle l'égoïsme des autres trouvait son compte, et seule l'innocence de sa jeunesse pouvait détourner le danger. 

Son premier semestre se passa chez son père, qui n'eut . d'autres ménagements envers elle que de l'empêcher de lire les furieuses lettres que lui adressait sa mère. Il se contentait de les brandir hors de sa portée en exhibant sa denture, l'amusant ensuite par la manière dont il il les lançait dans le feu à travers la chambre. Même à ce moment, d'ailleurs, elle éprouvait un craintif avant-goût de fatigue, un sentiment un peu coupable de n'être pas à la hauteur, tout en se laissant charmer par la violence avec laquelle les raides enveloppes non ouvertes, dont elle aurait aimé examiner de près les grands monogrammes (Ida était tout hérissée de monogrammes), se trouvaient bruyamment projetées en I'air comme de dangereux projectiles. Le plus grand effet de cette grande cause était son importance à elle devenue plus grande aussi, et que lui révélaient surtout les plus fortes libertés  prises avec sa personne tirée à hue et à dia, maniée, embrassée, et obligée de faire preuve d'une gentillesse proportionnellement accrue. Ses traits étaient devenus quelque peu proéminents, à force d'avoir été pris entre le pouce et l'index par des messieurs qui venaient voir son père, et lui soufflaient au visage la fumée de leurs cigares Quelques-uns de ces fumeurs la chargeaient d'enflammer pour eux une allumettes; d'autres, tenant l'enfant sur leurs genoux, et lui imprimant force secousses, lui pinçaient les mollets à la faire crier (on admirait beaucoup ce cri), et lui reprochaient d'avoir pour jambes des baguettes de tambour.  Le mot lui resta dans l'esprit, et contribua dès cette époque à la persuader qu'il lui manquait une qualité qui l'eût rendue agréable à tous. Elle découvrit de quelle qualité il s'agissait : c'était cette tendance congénitale à la production d'une substance à laquelle Moddle, sa bonne, donnait un vilain nom monosyllabique, péniblement associé pour Maisie au souvenir des morceaux gras qu'elle refusait de manger.

Maisie avait laissé loin derrière elle l'époque où elle n'avait à se rendre agréable à personne, sauf à cette même Moddle que la fillette trouvait toujours assise sur le même banc dans les jardins de Kensington, quand elle revenait pour s'informer si elle ne s'était pas trop éloignée au cours de ses jeux. Moddle n'avait qu'un désir :que Maisie ne s'éloignât pas trop, et ce désir était si facile à satisfaire que les seules ombres de ces longs beaux jours consistaient pour l'enfant à se demander ce qui adviendrait d'elle, si jamais, quand elle revenait en courant vers Moddle, il lui arrivait de ne plus la trouver assise sur le banc. Elles allaient encore aux jardins, mais même là il y avait une différence; Maisie ne pouvait s'empêcher de regarder sans cesse les autres enfants et de demander à sa bonne si ceux-là aussi avaient pour jambes des baguettes de tambour. Moddle était terriblement sincère : elle répondait : "Pour ça, ma chérie, vous n'en trouverez jamais de pareilles aux vôtres." Et cette phrase ne semblait pas sans rapports avec une autre que Moddle répétait souvent : "Vous vous en ressentez, voilà ce que c'est. Et vous vous en ressentirez encore plus, je vous dis."

Ainsi dès le début, Maisie non seulement ressentit ces choses, elle sut qu'elle les ressentait. En partie, ce fut le résultat des déclarations de son père lui affirmant qu'il s'en ressentait aussi, et disait à Moddle, en présence de l'enfant, qu'il comptait sur elle pour le faire savoir à qui de droit. Elle était familière, dès l'âge de six ans, avec l'idée que tout avait été modifié à cause d'elle, et que tout avait été mis en oeuvre pour permettre à son père de se dévouer à elle entièrement..."


Le tour d'écrou (The Turn of the Screw, 1898) 

""I remember the whole beginning as a succession of flights and drops, a little seesaw of the right throbs and the wrong. After rising, in town, to meet his appeal, I had at all events a couple of very bad days--found myself doubtful again, felt indeed sure I had made a mistake. In this state of mind I spent the long hours of bumping, swinging coach that carried me to the stopping place at which I was to be met by a vehicle from the house. This convenience, I was told, had been ordered, and I found, toward the close of the June afternoon, a commodious fly in waiting for me..."

Deux enfants, Miles et Flora, sont confiés, dans des circonstances un peu mystérieuses, à une gouvernante. Cette dernière acquiert bientôt la certitude que des esprits damnés persécutent les deux petits qui, par une sorte de connivence, gardent jalousement pour eux ce secret. Malgré tout, l'héroïne entreprend une lutte pour les libérer de cette possession dans une atmosphère de cauchemars et d'hallucinations...

 

"... Je ne me rappelle tout ce commencement que comme une succession de hauts et de bas, un va-et-vient d’émotions diverses, tantôt bien naturelles et tantôt injustifiées. Après le sursaut d’énergie qui m’avait entraînée, en ville, à accepter sa demande, j’eus deux bien mauvais jours à passer ; tous mes doutes s’étaient réveillés, je me sentais sûre d’avoir pris le mauvais parti. Ce fut dans cet état d’esprit que je passai les longues heures du voyage dans une diligence cahotante et mal suspendue qui m’amena à la halte désignée. J’y devais rencontrer une voiture de la maison où je me rendais, et je trouvai, en effet, vers la fin d’un après-midi de juin, un coupé confortable qui m’attendait.

En traversant à une telle heure, par un jour radieux, un pays dont la souriante beauté semblait me souhaiter une amicale bienvenue, toute mon énergie me revint et, au tournant de l’avenue, m’inspira un optimisme ailé qui ne pouvait être que la réaction à un bien profond découragement. Je suppose que j’attendais, ou craignais, quelque chose de si lamentable que le spectacle qui m’accueillait était une exquise surprise. Je me rappelle l’excellente impression que me fit la grande façade claire, toutes fenêtres ouvertes, les deux servantes qui guettaient mon arrivée ; je me rappelle la pelouse et les fleurs éclatantes, le crissement des roues sur le gravier, les cimes des arbres qui se rejoignaient et au-dessus desquelles les corneilles décrivaient de grands cercles, en criant dans le ciel d’or. La grandeur de la scène m’impressionna.

C’était tout autre chose que la modeste demeure où j’avais vécu jusqu’ici. Une personne courtoise, tenant une petite fille par la main, apparut, sans tarder, à la porte ; elle me fit une révérence aussi cérémonieuse que si j’eusse été la maîtresse de la maison, ou un hôte de première importance. L’impression qui m’avait été donnée de l’endroit à Harley Street était beaucoup plus modeste : je me rappelle que le propriétaire m’en parut encore plus gentilhomme, et cela me fit penser que les agréments de la situation pourraient être supérieurs à ce qu’il m’avait laissé entendre. Je n’eus aucune déception jusqu’au jour suivant, car je passai des heures triomphantes à faire la connaissance de ma plus jeune élève. Cette petite fille, qui accompagnait Mrs. Grose, me frappa sur-le-champ comme une créature tellement exquise que c’était un véritable bonheur d’avoir à s’occuper d’elle.

Jamais je n’avais vu plus bel enfant, et, plus tard, je me demandai comment il se faisait que mon patron ne m’en eût pas parlé. Je dormis peu, cette première nuit : j’étais trop agitée, et cela me frappa, je m’en souviens, m’obséda, s’ajoutant à l’impression causée par la générosité de l’accueil qui m’était offert. Ma grande chambre imposante, – l’une des plus belles de la maison, – son grand lit, qui me paraissait un lit de parade, les lourdes tentures à ramages, les hautes glaces dans lesquelles, pour la première fois, je me voyais de la tête aux pieds, – tout me frappait (de même que l’étrange attrait de ma petite élève), comme étant un ordre de choses naturel ici.

Ce fut aussi, dès le premier jour, une chose toute naturelle que mes rapports avec Mrs. Grose : j’y avais réfléchi avec inquiétude pendant mon voyage en diligence. Le seul motif, qui, à première vue, aurait pu renouveler cette inquiétude, était sa joie anormale de mon arrivée. Dès la première demi-heure, je la sentis contente au point qu’elle se tenait positivement sur ses gardes – c’était une forte femme, simple, nette et saine – pour ne pas trop le montrer. Je m’étonnai même un peu, à ce moment, qu’elle préférât s’en cacher, et à la réflexion, évidemment, quelque soupçon aurait pu s’élever en moi à ce sujet et me causer du malaise. Mais c’était un réconfort de penser qu’aucun malaise ne pouvait surgir de cette vision béatifique qu’était l’image radieuse de ma petite fille, vision dont l’angélique beauté était, plus que tout le reste probablement, la cause de cette agitation qui, dès avant le jour, me fit me lever et marcher à travers ma chambre, avec le désir de me pénétrer davantage du décor et de la vue tout entière, de guetter, de ma fenêtre, l’aurore commençante d’un jour d’été, de découvrir les autres parties de la maison que ma vue ne pouvait embrasser, et, tandis que dans l’ombre finissante les oiseaux commençaient à s’appeler, entendre peut-être de nouveau certains sons moins naturels et venant, non du dehors, mais du dedans, et que je me figurais avoir entendu.

Un moment, j’avais cru reconnaître, faible et dans l’éloignement, un cri d’enfant ; à un autre, j’avais tressailli presque inconsciemment, comme au bruit d’un pas léger qui se serait fait entendre devant ma porte. Mais de telles imaginations n’étaient pas assez accusées pour n’être pas aisément repoussées, et ce n’est qu’à la lumière – ou plutôt à l’ombre – des événements postérieurs, qu’elles me reviennent à la mémoire. Surveiller, instruire, « former » la petite Flora, c’était là, à n’en pas douter, l’œuvre d’une vie heureuse et utile. Nous avions convenu, après le souper, qu’après la première nuit, elle coucherait, bien entendu, dans ma chambre, son petit lit blanc y étant déjà tout arrangé à cet effet. Je devais me charger d’elle complètement, et elle ne restait une dernière fois auprès de Mrs. Grose que par déférence pour mon dépaysement inévitable et sa timidité naturelle. En dépit de cette timidité, je me sentais sûre d’être vite aimée d’elle. Chose bizarre, l’enfant s’était expliquée franchement et bravement à ce sujet ; elle nous avait laissé, sans aucun signe de malaise, – avec véritablement la douce et profonde sécurité d’un ange de Raphaël, – en discuter, l’admettre et nous y soumettre. Une part de ma sympathie pour Mrs. Grose venait du plaisir que je lui voyais éprouver devant mon admiration et mon émerveillement, tandis que j’étais assise avec mon élève devant un souper de pain et de lait, éclairé de quatre hautes bougies, l’enfant en face de moi sur sa haute chaise, en tablier à bavette. En présence de Flora, naturellement, il y avait bien des choses que nous ne pouvions nous communiquer que par des regards joyeux et significatifs, ou des allusions indirectes et obscures ..."

 

Les Ailes de la colombe (The Wings of Dove, 1902)

"She waited, Kate Croy, for her father to come in, but he kept her unconscionably, and there were moments at which she showed herself, in the glass over the mantel, a face positively pale with the irritation that had brought her to the point of going away without sight of him. It was at this point, however, that she remained; changing her place, moving from the shabby sofa to the armchair upholstered in a glazed cloth that gave at once--she had tried it--the sense of the slippery and of the sticky. She had looked at the sallow prints on the walls and at the lonely magazine, a year old, that combined, with a small lamp in coloured glass and a knitted white centre-piece wanting in freshness, to enhance the effect of the purplish cloth on the principal table; she had above all from time to time taken a brief stand on the small balcony to which the pair of long windows gave access. The vulgar little street, in this view, offered scant relief from the vulgar little room; its main office was to suggest to her that the narrow black house-fronts, adjusted to a standard that would have been low even for backs, constituted quite the publicity implied by such privacies. One felt them in the room exactly as one felt the room--the hundred like it or worse--in the street...."

Cette oeuvre est connue pour être sans doute le plus sombre des drames moraux de James. "Sur fond de matérialisme londonien et de beauté et de clin vénitiens, c'est le  récit d'un triangle amoureux passionné entre l'énigmatique Kate Croy, Merton Debsher, son fiancé secret, et Milly Theale, jeune héritière américaine condamnée par la maladie. Le désir désespéré de celle-ci de connaître "le sentiment d'avoir vécu" fait naître en Kate un mobile à la fois compatissant et intéressé. Elle souhaite que Densher séduise Milly pour remplir ses derniers jours d'amour, sachant que la fortune qu'elle lui lèguera lui permettra d'épouser Kate."

 

Les Ambassadeurs (The Ambassadors, 1903)

"Strether's first question, when he reached the hotel, was about his friend; yet on his learning that Waymarsh was apparently not to arrive till evening he was not wholly disconcerted. A telegram from him bespeaking a room "only if not noisy," reply paid, was produced for the enquirer at the office, so that the understanding they should meet at Chester rather than at Liverpool remained to that extent sound. The same secret principle, however, that had prompted Strether not absolutely to desire Waymarsh's presence at the dock, that had led him thus to postpone for a few hours his enjoyment of it, now operated to make him feel he could still wait without disappointment. They would dine together at the worst, and, with all respect to dear old Waymarsh--if not even, for that matter, to himself--there was little fear that in the sequel they shouldn't see enough of each other. The principle I have just mentioned as operating had been, with the most newly disembarked of the two men, wholly instinctive--the fruit of a sharp sense that, delightful as it would be to find himself looking, after so much separation, into his comrade's face, his business would be a trifle bungled should he simply arrange for this countenance to present itself to the nearing steamer as the first "note," of Europe. Mixed with everything was the apprehension, already, on Strether's part, that it would, at best, throughout, prove the note of Europe in quite a sufficient degree...."

Le roman est considéré comme la plus grande oeuvre de Henry James. "Avec le personnage de Lambert Stether, un cinquantenaire de la Nouvelle-Angleterre confronté aux charmes sociaux et esthétiques d'un Paris captivant, son style narratif à la première personne du singulier atteint la perfection. Strether, envoyé en Europe pour le compte de sa fiancée, Mrs Newsome, est chargé de mettre fin à la liaison de son fils, Chad, qu'elle considère comme dépravé par le relâchement moral européen. Mais à son arrivée, Strether découvre une aventure bien plus compliquée qui l'amène à réévaluer les cultures américaines et européennes." 

 

La bête dans la jungle  (The Beast in the Jungle, 1903)

"What determined the speech that startled him in the course of their encounter scarcely matters, being probably but some words spoken by himself quite without intention--spoken as they lingered and slowly moved together after their renewal of acquaintance. He had been conveyed by friends an hour or two before to the house at which she was staying; the party of visitors at the other house, of whom he was one, and thanks to whom it was his theory, as always, that he was lost in the crowd, had been invited over to luncheon. There had been after luncheon much dispersal, all in the interest of the original motive, a view of Weatherend itself and the fine things, intrinsic features, pictures, heirlooms, treasures of all the arts, that made the place almost famous; and the great rooms were so numerous that guests could wander at their will, hang back from the principal group and in cases where they took such matters with the last seriousness give themselves up to mysterious appreciations and measurements...."

Sous ce titre métaphorique, Henry James devait composer, en 1903, un très singulier colloque sentimental qui est en même temps, l'une de ses nouvelles les plus abouties. Au hasard d'une rencontre dans une somptueuse demeure londonienne où rayonne la poésie de l'histoire, John Marcher éprouve soudain face à May Bartram, le sentiment de retrouver le fil d'une histoire dont il aurait manqué le début. Pour quel mystérieux accomplissement Marcher a-t-il si soigneusement préservé sa solitude ? Quel secret s'apprête à surgir de leurs entretiens ? La révélation viendra, tardive, tragique, irrémédiable.

 

La Coupe d'or (The Golden Bowl, 1904)

"The Prince had always liked his London, when it had come to him; he was one of the modern Romans who find by the Thames a more convincing image of the truth of the ancient state than any they have left by the Tiber. Brought up on the legend of the City to which the world paid tribute, he recognised in the present London much more than in contemporary Rome the real dimensions of such a case. If it was a question of an Imperium, he said to himself, and if one wished, as a Roman, to recover a little the sense of that, the place to do so was on London Bridge, or even, on a fine afternoon in May, at Hyde Park Corner. It was not indeed to either of those places that these grounds of his predilection, after all sufficiently vague, had, at the moment we are concerned with him, guided his steps; he had strayed, simply enough, into Bond Street, where his imagination, working at comparatively short range, caused him now and then to stop before a window in which objects massive and lumpish, in silver and gold, in the forms to which precious stones contribute, or in leather, steel, brass, applied to a hundred uses and abuses, were as tumbled together as if, in the insolence of the Empire, they had been the loot of far-off victories. The young man's movements, however, betrayed no consistency of attention--not even, for that matter, when one of his arrests had proceeded from possibilities in faces shaded, as they passed him on the pavement, by huge beribboned hats, or more delicately tinted still under the tense silk of parasols held at perverse angles in waiting victorias....."

" Après avoir amassé une fortune considérable, l'industriel américain Adam Verver écume l'Europe avec sa fille unique Maggie. Il y acquiert de précieuses œuvres d'art afin de fonder un musée dans sa ville d'origine. La pièce maîtresse de sa collection est le prince romain Amerigo, qu'il donne en mariage à Maggie. Craignant qu'il ne se sente délaissé, Maggie incite son père à épouser Charlotte Stant, sa grande amie d'enfance. Ce qu'elle ignore, c'est que Charlotte et Amerigo ont eu une liaison passionnée. Ainsi rapprochés comme malgré eux, les deux anciens amants se livrent irrésistiblement à un double adultère. Symbolisés par une coupe de cristal à la fêlure indécelable sous la dorure, l'éclat illusoire et la faille profonde de ce quatuor en quelque sorte échangiste ont fourni à Henry James l'occasion de pousser jusqu'à l'extrême son art incomparable de l'analyse et de la dramatisation." (Seuil)

 


 "The Boston School"
"L'école de Boston" est une groupe de peintres, pour la grande majorité d'entre eux basés à Boston et qui vont dominer la scène artistique de 1900 à 1930. Souvent classés comme impressionnistes, ils furent en effet sensibles à des peintres comme John Singer Sargent et Claude Monet, mais le classicisme et la précision d'un Jan Vermeer les inspira considérablement. Chacun de leurs tableaux constitue un véritable récit dont les jeunes femmes de la haute société sont les principales protagonistes. A la manière d'un Henry James dans ses romans comme "Portrait of a Lady" (1881) ou "The American" (1877), ils représentent des femmes idéalisées dans des décors somptueux, et le choix de peindre uniquement la haute bourgeoisie bostonienne leur fut souvent reproché.
William McGregor Paxton (1869-1941) est le principal d'entre eux : il enseigna de 1906 à 1913 au  Museum of Fine Arts School de Boston. Le Metropolitan Museum of Art écrivit lors de l'entrée du tableau "Tea Leaves" (1909) de Paxton dans leur collection :  " In a windowless parlor permeated by soft light, a dreamy atmosphere, and the sounds of silence, two elegant women pass the time by doing very little or nothing at all. Paxton hints at a narrative, but he asks that the viewer invent it, recapitulating the ambiguity of Vermeer's paintings, which he admired". "The New Necklace" (1910) peut être admiré au Museum of Fine Arts de Boston, "The Figurine" (1921) au Smithsonian American Art Museum. Les autres peintres de ce mouvement, comme Edmund C. Tarbell (1862-1938), Frank Weston Benson (1862-1951) furent tous formés initialement à l'Académie Juilian de Paris.


Edith Wharton (1862-1937)
Edith Wharton, issue d'une famille appartenant à la haute société new-yorkaise, passa une partie de son enfance en Europe (Paris, Bad Wildbad, Florence) et publia très tôt  poèmes et nouvelles (1877-1890). Après l'échec d'un premier mariage,  elle acquiert une certaine notoriété avec "The Decoration of Houses", écrit en collaboration avec Ogden Codman (1897). En 1903, elle retourne en Europe et rencontre en Angleterre Henry James, avec lequel elle restera liée jusqu'à la mort de ce dernier en 1916. Installée à Paris, puis après 1919 dans sa villa Pavillon Colombe à Saint-Brice-sous-Forêt , elle se lie avec nombre d'écrivains et d'artistes français, Paul Bourget, Jacques-Émile Blanche, Anna de Noailles, André Gide, Jean Cocteau. En 1911, "Sous la neige" paraît dans le Scribner's Magazine, suivi par "L'Écueil" en 1912. Pendant la Première Guerre mondiale, son expérience des "American Hostels for Refugees" qu'elle contribue à fonder est retracée dans "La France en Guerre" (Fighting France: From Dunkerque to Belfort). En 1920, paraît "Le Temps de l'innocence" (The Age of Innocence). Elle succombe à une crise cardiaque en 1937, laissant inachevés deux recueils, "Ghosts" et "Les Boucanières".

 

Chez les heureux du monde (The House of Mirth, 1905)

"Selden paused in surprise. In the afternoon rush of the Grand Central Station his eyes had been refreshed by the sight of Miss Lily Bart. It was a Monday in early September, and he was returning to his work from a hurried dip into the country; but what was Miss Bart doing in town at that season? If she had appeared to be catching a train, he might have inferred that he had come on her in the act of transition between one and another of the country-houses which disputed her presence after the close of the Newport season; but her desultory air perplexed him. She stood apart from the crowd, letting it drift by her to the platform or the street, and wearing an air of irresolution which might, as he surmised, be the mask of a very definite purpose..."

"Un après-midi de septembre, à la gare de New York, Mr Selden rencontre par hasard Miss Lily Bart ; elle vient de manquer le train qui devait la conduire chez des amis. Elle accepte de venir prendre une tasse de thé chez l’avocat. C’est l’occasion pour lui de faire une cour discrète à cette jeune femme de vingt-neuf ans, orpheline charmante mais sans argent, qui aimerait faire un riche mariage. Mais, pour elle, ce moment passé seule à seul chez un célibataire est aussi la première entorse aux usages du monde. Évocation brillante de la haute société new-yorkaise, où la richesse ne compte qu’affichée, Chez les heureux du monde fonde son intrigue sur le thème du mariage et de l’ascension sociale qu’il permet. Mais Lily Bart confond la vie et les fausses valeurs auxquelles elle sacrifie son âme." (Livre de poche) Histoire d'amour et critique sociale, Lily est alternativement l'architecte de son propre destin, le pouvoir féminin dans toute sa puissance, et un pion dans une société marquée par l'inégalité des sexes exploitant son amour du superficiel et du luxe.

 

Ethan Frome (Ethan Frome, 1911)

"I had the story, bit by bit, from various people, and, as generally happens in such cases, each time it was a different story. If you know Starkfield, Massachusetts, you know the post-office. If you know the post-office you must have seen Ethan Frome drive up to it, drop the reins on his hollow-backed bay and drag himself across the brick pavement to the white colonnade; and you must have asked who he was. It was there that, several years ago, I saw him for the first time; and the sight pulled me up sharp. Even then he was the most striking figure in Starkfield, though he was but the ruin of a man. It was not so much his great height that marked him, for the “natives” were easily singled out by their lank longitude from the stockier foreign breed: it was the careless powerful look he had, in spite of a lameness checking each step like the jerk of a chain. There was something bleak and unapproachable in his face, and he was so stiffened and grizzled that I took him for an old man and was surprised to hear that he was not more than fifty-two. I had this from Harmon Gow, who had driven the stage from Bettsbridge to Starkfield in pre-trolley days and knew the chronicle of all the families on his line..."

Le récit "évoque l'isolement mental, la frustration sexuelle et le désespoir moral d'une communauté rurale de la Nouvelle-Angleterre au début du XXe siècle. Il décrit l'amour naissant de Frome pour la vive Mattie Silver, parente pauvre de sa femme Zeena, et poursuit la logique qui va pousser les deux amants à mettre fin à leurs jours avec des conséquences inattendues et poignantes."

Le Temps de l'innocence (The Age of Innocence, 1920)

"On a January evening of the early seventies, Christine Nilsson was singing in Faust at the Academy of Music in New York. Though there was already talk of the erection, in remote metropolitan distances "above the Forties," of a new Opera House which should compete in costliness and splendour with those of the great European capitals, the world of fashion was still content to reassemble every winter in the shabby red and gold boxes of the sociable old Academy. Conservatives cherished it for being small and inconvenient, and thus keeping out the "new people" whom New York was beginning to dread and yet be drawn to; and the sentimental clung to it for its historic associations, and the musical for its excellent acoustics, always so problematic a quality in halls built for the hearing of music...."

"Newland Archer, son personnage principal, est l'initié de la bonne société new-yorkaise après la guerre de Sécession. Son mariage imminent avec May Welland, jeune mondaine, unira deux des plus anciennes familles de la ville. Dès les premières pages du roman cependant la cousine de May, la comtesse Ellen Olenska, perturbe par son intensité passionnée et par son excentricité européenne l'univers conventionnel d'une société obsédée par l'ordre. L'espoir que nourrit Ellen de se libérer de son passé est anéanti lorsqu'elle est forcée de choisir entre la conformité et l'exil. "

 

Les New-Yorkaises (Twilight Sleep, 1927)

"Miss Bruss, the perfect secretary, received Nona Manford at the door of her mother's boudoir ("the office," Mrs. Manford's children called it) with a gesture of the kindliest denial. "She wants to, you know, dear--your mother always wants to see you," pleaded Maisie Bruss, in a voice which seemed to be thinned and sharpened by continuous telephoning. Miss Bruss, attached to Mrs. Manford's service since shortly after the latter's second marriage, had known Nona from her childhood, and was privileged, even now that she was "out," to treat her with a certain benevolent familiarity--benevolence being the note of the Manford household. "But look at her list--just for this morning!" the secretary continued, handing over a tall morocco-framed tablet, on which was inscribed, in the colourless secretarial hand: "7.30 Mental uplift. 7.45 Breakfast. 8. Psycho-analysis. 8.15 See cook. 8.30 Silent Meditation. 8.45 Facial massage. 9. Man with Persian miniatures. 9.15 Correspondence. 9.30 Manicure. 9.45 Eurythmic exercises. 10. Hair waved. 10.15 Sit for bust. 10.30 Receive Mothers' Day deputation. 11. Dancing lesson. 11.30 Birth Control committee at Mrs.--" "The manicure is there now, late as usual. That's what martyrizes your mother; everybody's being so unpunctual. This New York life is killing her."

"Avec l'intelligence et l'humour féroce dont elle est coutumière, Edith Wharton brocarde dans ce roman, publié en 1927, l'inaction et l'insouciance aveugle de l'aristocratie new-yorkaise des Années folles. En moraliste sévère, elle étudie les mœurs de cette classe sociale privilégiée – dont elle est elle-même issue – et montre que, sous la surface policée et rassurante des conventions, bouillonnent les passions, les mensonges et les trahisons ; nul n'échappe à sa plume acerbe : oisifs, dilettantes, forcenés du travail, tous sont condamnés par un sentiment d'autosatisfaction qui va insensiblement provoquer des ravages irréversibles. Le sentiment du tragique apporte donc une note discordante dans cet univers feutré. Ce thème pourra paraître quelque peu désuet aux yeux d'un lecteur contemporain, mais la description exacte du New York du début du XXe siècle, ainsi que le style élégant, proche de celui de Paul Bourget et d'Henry James, parvient en partie à masquer cette faiblesse." (J'ai Lu)

 

Eté (Summer, 1917)

" A girl came out of lawyer Royall's house, at the end of the one street of North Dormer, and stood on the doorstep. It was the beginning of a June afternoon. The springlike transparent sky shed a rain of silver sunshine on the roofs of the village, and on the pastures and larchwoods surrounding it. A little wind moved among the round white clouds on the shoulders of the hills, driving their shadows across the fields and down the grassy road that takes the name of street when it passes through North Dormer. The place lies high and in the open, and lacks the lavish shade of the more protected New England villages. The clump of weeping-willows about the duck pond, and the Norway spruces in front of the Hatchard gate, cast almost the only roadside shadow between lawyer Royall's house and the point where, at the other end of the village, the road rises above the church and skirts the black hemlock wall enclosing the cemetery. The little June wind, frisking down the street, shook the doleful fringes of the Hatchard spruces, caught the straw hat of a young man just passing under them, and  spun it clean across the road into the duck-pond...."

La jeune Charity, recueillie enfant par un avocat du petit village de North Dormer, en Nouvelle-Angleterre, s'est résignée à une vie étriquée, au pied des montagnes, rythmée par les heures qu'elle passe à dépoussiérer et ordonner la minuscule bibliothèque municipale. Un jour de début d'été, elle voit apparaître dans ce bout du monde un jeune architecte, Lucius Harney, venu dessiner des croquis d'habitats traditionnels de la région. Très vite, elle s'éprend de lui... Admirablement construit, ce court roman des espoirs et des cruautés de l'amour est également une description impitoyable de l'oppression exercée par la "normalité" sociale contre les aspirations de l'individu. Été, quoique fort chaste, traite avec franchise de la sexualité féminine, vue comme force vitale puissante. Un roman très en avance sur son temps qui, lorsqu'il fut publié en 1917, créa un véritable scandale. On alla jusqu'à le comparer à Madame Bovary, qui était précisément le livre préféré d'Edith Wharton. (UGE, 10-18)

 


Au XIXème siècle, l'impérialisme britannique est à son apogée. Les écrivains occidentaux sont d'emblée colonialistes et endossent implicitement un complexe de supériorité qui pénètre toute la littérature. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que la brutalité et l'arrogance de la "civilisation" à l'encontre de ses immenses territoires asiatiques ou africains puissent commencer à poser question. Mais tout n'est pas aussi tranché. Rudyard Kipling semble s'interroger sur la prétendue bienveillance de l'Empire britannique. Joseph Conrad pose à quant à lui explicitement le problème de l'exploitation coloniale dans son court roman, "Au coeur des ténèbres", mais à sa façon : l'exploitation de l'Afrique, du continent noir, par les puissances impérialistes conduit au bout du compte à s'interroger sur soi-même, à remonter en soi, comme le personnage de Marlow remonte le Congo, et se confronter à ces ténèbres qui ont envahi notre esprit humain et nous conduisent à déposséder de leur territoire et de leur humanité des "hommes d'une autre couleur que nous ou dont le nez est un peu plus plat". En 1924, dans "Route des Indes", Edward Morgan Forster s'interroge avec subtilité sur les liens colon et colonisé...


Joseph Conrad (1857–1924)

De son vrai nom Teodor Jozef Konrad Nalecz Korzeniowski, Joseph Conrad naît dans la partie de la Pologne occupée par la Russie et perd très jeune ses parents. A 17 ans, il rejoint Marseille et s'engage dans la marine marchande, quitte la France pour l'Angleterre où il apprend l'anglais, grâce aux vers de Shakespeare. Il va alors parcourir les mers du monde jusqu'en 1856, date à laquelle il se marie et se consacre à l'écriture. Naturalisé britannique en 1886, il écrit son premier roman en 1889, "La Folie Almayer". On le compare bientôt à Kipling, exotisme et aventure au service de la Couronne  ("The Nigger of the Narcissus", 1897), mais romantique invétéré, il met à jour la soif du pouvoir, la peur de mourir, la fascination de l'épreuve ("Au Cœur des ténèbres", 1902), construisant une oeuvre anti-impérialiste à l'encontre des idées dominantes du temps. Tant au niveau du contenu que de la forme, Conrad reste partagé entre son idéalisme foncier qui le pousse à défendre les opprimés, et un conservatisme politique qui reste sans illusion; son écriture porte cette même ambivalence, une technique narrative qui porte un récit romanesque, et des expérimentations de style comportant des dislocations chronologiques et des montages de point de vue. "Nostromo" (1904) prédit l'accès à la brutalité capitaliste du continent sud-américain. "L'Agent secret" (1907) analyse le désir de trahison caché dans le ressentiment anarchiste. "Sous les yeux d'Occident" (1911) dit le drame du délateur et la perversité commune de la police tsariste et des révolutionnaires. "Lord Jim" (1900), son roman le plus connu, raconte l'histoire de Jim, un jeune officier britannique marqué d'infamie après avoir abandonné en mer Rouge sans en prévenir ses passagers un navire qu'il croyait sur le point de sombrer, et qui cherche par suite à expier son acte, monologues et dialogues continuellement imbriqués emprisonne cette personnalité déchirée comme dans une toile : il finira par racheter sa faute en se sacrifiant.

 

Au coeur des ténèbres (Heart of darkness, 1902)

"Remonter ce fleuve, le Congo, c'était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde.."

"Le Cœur des ténèbres s’inspire d’un épisode de la vie de Conrad en 1890 dans l’État libre du Congo mis en coupe réglée au profit de Léopold II. De cette expérience amère, l’écrivain a tiré un récit enchâssé dont chaque élément, à la façon des poupées russes, dissimule une autre réalité : la Tamise annonce le Congo, le yawl de croisière la Nellie le vapeur cabossé de Marlow, truchement de Conrad. Ces changements d’identité sont favorisés par les éclairages instables au coucher du soleil ou par le brouillard qui modifie tous les repères et dont émerge Kurtz. Présenté par de nombreux personnages bien avant d’entrer en scène, celui-ci fait voler en éclats toutes les définitions et finit par incarner le cœur énigmatique des ténèbres : le lieu où se rencontrent l’abjection la plus absolue et l’idéalisme le plus haut." (Livre de poche) 

"The Nellie, a cruising yawl, swung to her anchor without a flutter of the sails, and was at rest. The flood had made, the wind was nearly calm, and being bound down the river, the only thing for it was to come to and wait for the turn of the tide.

The sea-reach of the Thames stretched before us like the beginning of an interminable waterway. In the offing the sea and the sky were welded together without a joint, and in the luminous space the tanned sails of the barges drifting up with the tide seemed to stand still in red clusters of canvas sharply peaked, with gleams of varnished sprits. A haze rested on the low shores that ran out to sea in vanishing flatness. The air was dark above Gravesend, and farther back still seemed condensed into a mournful gloom, brooding motionless over the biggest, and the greatest, town on earth.

The Director of Companies was our captain and our host. We four affectionately watched his back as he stood in the bows looking to seaward. On the whole river there was nothing that looked half so nautical. He resembled a pilot, which to a seaman is trustworthiness personified. It was difficult to realize his work was not out there in the luminous estuary, but behind him, within the brooding gloom..."

 

"Le yacht la Nellie évita sur l’ancre, sans un battement dans ses voiles, et se trouva arrêté. La marée était étale, le vent presque tombé ; comme nous avions à descendre le fleuve, il ne nous restait plus qu’à mouiller en attendant le reflux. L’estuaire de la Tamise s’ouvrait devant nous, pareil à l’entrée d’un interminable chenal. Au large, le ciel et la mer se confondaient, sans un joint, et dans l’espace lumineux, les voiles hâlées des barges qui dérivaient avec la marée semblaient s’immobiliser en rouges essaims de toile haut tendue, où les espars polis luisaient. Une brume reposait sur les berges basses dont les lignes fuyantes se perdaient dans la mer. L’air était sombre au-dessus de Gravesend, et plus en arrière semblait former en s’épaississant une sorte d’obscurité désolée qui pesait sans mouvement au-dessus de la plus grande ville du monde, la plus illustre aussi.

L’Administrateur de Sociétés était notre capitaine et notre hôte. Tous les quatre nous considérions affectueusement son dos, tandis qu’il se tenait à l’avant, les yeux tournés vers la mer. Rien sur tout le fleuve n’avait l’air plus nautique que lui. Il avait proprement l’aspect du pilote, ce qui pour un marin est la sécurité personnifiée. Il était malaisé d’imaginer que son métier l’appelait, non point dans l’estuaire lumineux, mais là-bas derrière, au sein de cette obscurité en suspens. Il y avait entre nous, comme je l’ai déjà dit quelque part, le lien de la mer. Outre qu’il maintenait le contact entre nos cœurs durant les longues périodes de séparation, il avait pour effet de nous rendre réciproquement tolérants à l’égard de nos histoires, voire de nos convictions. L’Homme de Loi, – le meilleur d’entre tous les camarades, – détenait en raison de ses nombreuses années et de ses maintes qualités le seul coussin qu’il y eût sur le pont et était étendu sur notre unique couverture. Le Comptable avait déjà sorti une boîte de dominos et jouait à faire des constructions avec ses morceaux d’os. Quant à Marlow, il était assis, les jambes croisées, à l’arrière, appuyé au mât d’artimon. Il avait les joues creuses, le teint jaune, le torse droit, un aspect ascétique, et avec ses bras pendants, la paume des mains en dehors, il ressemblait à une idole.

L’administrateur s’étant assuré que l’ancre avait mordu, regagna l’arrière et prit place au milieu de nous. Nous échangeâmes quelques mots nonchalamment. Ensuite il se fit un silence à bord du yacht. Pour je ne sais quelle raison, nous n’entamâmes point cette partie de dominos. Nous nous sentions pensifs et disposés à rien d’autre qu’à une placide contemplation. Le jour s’achevait dans une sérénité d’un éclat tranquille et exquis. L’eau brillait paisiblement ; le ciel, sans une tache, n’était que bénigne immensité de lumière pure ; le brouillard même, sur les marais de l’Essex, était pareil à un tissu transparent et radieux qui, accroché aux collines boisées de l’intérieur, drapait les rives basses dans ses plis diaphanes.

Seule l’obscurité à l’Ouest, suspendue au-dessus des eaux d’amont, se faisait d’instant en instant plus épaisse, comme irritée par l’approche du soleil. Et enfin, dans sa chute oblique et imperceptible, le soleil toucha l’horizon et du blanc incandescent passa à un rouge obscur, sans rayons et sans chaleur, comme s’il allait soudainement s’éteindre, touché à mort au contact de cette nuée qui couvait une multitude d’hommes. L’aspect des eaux aussitôt s’altéra : la sérénité se fit moins brillante mais plus profonde. Le vieux fleuve dans sa large étendue reposait sans une ride au déclin du jour, après tant de siècles de loyaux services à la race qui peuplait ses bords, étendu dans la tranquille dignité d’un chenal menant aux confins les plus reculés du monde.

Nous contemplions le flot vénérable, non à la passagère clarté d’une de ces brèves journées qui s’allument et disparaissent à jamais, mais à la lumière auguste des souvenirs qui durent. Et de fait, rien n’est plus aisé, pour l’homme qui selon l’expression consacrée a « couru les mers » avec respect et ferveur, que d’évoquer la grande âme du passé sur l’estuaire de la Tamise. Le courant de la marée qui va et vient dans son incessant labeur est peuplé du souvenir des hommes et des vaisseaux qu’il a portés vers le repos du foyer ou aux batailles de l’Océan. Il a connu et servi ces hommes dont la nation s’enorgueillit, de Sir Francis Drake à Sir John Franklin, chevaliers tous, titrés ou non, les grands chevaliers errants de la mer ! Il les a tous portés, ces navires dont les noms sont pareils à des joyaux étincelant dans la nuit des temps, depuis le Golden Hind, rentrant au port, ses flancs ronds tout emplis de trésors, pour être visité par une Reine et disparaître aussitôt de la glorieuse légende, jusqu’à l’Erebus et au Terror, partis pour d’autres conquêtes – et qui ne revinrent jamais. Il a connu les navires et les hommes, ceux partis de Deptford, de Greenwich, d’Erith, les aventuriers et les colons, navires du Roi et navires des gens de la Bourse, capitaines et amiraux, sombres « interlopes » du trafic du Levant et « généraux » commissionnés aux flottes des Indes Orientales.

Ceux qui chassaient l’or et ceux qui poursuivaient la gloire, tous avaient descendu ces eaux, portant l’épée et souvent la torche, hérauts de la puissance de cette terre, dépositaires d’une étincelle du feu sacré. Quelle grandeur n’avait dérivé au fil de ce fleuve vers la promesse d’un monde inconnu !… Rêves d’hommes ; semence de dominions ; germes d’empires !… Le soleil s’était couché : l’ombre tomba sur les eaux, et des lumières commencèrent d’apparaître au long du rivage. Le phare de Chapman, hissé comme sur trois pattes, au-dessus de son banc de vase, jetait un vif éclat. Des feux de navire glissaient dans le chenal, faisaient un grand remuement de lueurs qui avançaient ou s’éloignaient. Et plus à l’Ouest, au-dessus des eaux d’amont, l’emplacement de la ville monstrueuse demeurait sinistrement marqué dans le ciel, nuée pesante durant le jour, reflet livide sous les étoiles.

– « Et ceci aussi, dit Marlow tout à coup, a été un des endroits sauvages de la terre !… »

Il était le seul d’entre nous qui courût encore les mers. Le pis qu’on eût pu dire de lui, c’est qu’il ne représentait pas son espèce. C’était un marin, mais un vagabond aussi, alors que la plupart des marins mènent, si l’on peut ainsi s’exprimer, une vie sédentaire. Leur âme est casanière ; leur maison, le navire, est toujours avec eux et pareillement leur pays, qui est la mer. Aucun navire qui ne ressemble à un autre navire, et la mer est toujours la même. Dans l’immuabilité de ce qui les entoure, les rivages étrangers, les visages étrangers, la changeante immensité de la vie, tout demeure distant à leurs yeux, voilé non pas par le sens du mystère, mais par leur ignorance dédaigneuse : car il n’est rien de mystérieux pour un marin en dehors de la mer elle-même, qui est maîtresse de son existence et aussi impénétrable que la Destinée.

Quant au reste, après les heures de travail, une flânerie fortuite, ou une bordée à terre a tôt fait de lui découvrir le secret de tout un continent et, généralement, il estime que le secret n’en valait pas la peine. Les histoires de marins ont une simplicité directe, dont tout le sens tient dans la coquille d’une noix craquée.

Mais Marlow n’était pas typique (réserve faite pour son penchant à dévider des histoires) et pour lui la portée d’un épisode, ce n’était pas à l’intérieur qu’il fallait la chercher, comme un noyau, mais extérieurement, dans ce qui, enveloppant le récit, n’avait fait que la manifester, comme la chaleur suscite la brume, à la façon de ces halos de brouillard que parfois rend visibles l’illumination spectrale du clair de lune..."

 

Nostromo (Nostromo: a Tale of the Seaboard, 1904)

"In the time of Spanish rule, and for many years afterwards, the town of Sulaco--the luxuriant beauty of the orange gardens bears witness to its antiquity--had never been commercially anything more important than a coasting port with a fairly large local trade in ox-hides and indigo. The clumsy deep-sea galleons of the conquerors that, needing a brisk gale to move at all, would lie becalmed, where your modern ship built on clipper lines forges ahead by the mere flapping of her sails, had been barred out of Sulaco by the prevailing calms of its vast gulf. Some harbours of the earth are made difficult of access by the treachery of sunken rocks and the tempests of their shores...."

"Expérimental par ses perspectives mouvantes, Nostromo décrit l'histoire d'une région de l'Amérique du Sud, depuis l'instabilité de dictatures avides jusqu'à l'ère moderne, faite de démocratie et de capitalisme florissant. Sulaco, Etat imaginaire, lutte pour se séparer du Costaguana et devenir indépendant. Ce roman prophétique montre comment l'impérialisme économique mené par les Etats-Unis est un bienfait ambivalent dans ce pays. L'auteur parsème les grands événements de petites luttes politiques et tensions familiales, alliant le général à l'intime. En suivant la vie de Nostromo, contremaître des dockers, et des divers personnages qui côtoient cet individu fourbe, nous découvrons le coût de l'évolution historique."

 

L'Agent secret (The Secret Agent, 1907)

"Mr Verloc, going out in the morning, left his shop nominally in charge of his brother-in-law.  It could be done, because there was very little business at any time, and practically none at all before the evening.  Mr Verloc cared but little about his ostensible business.  And, moreover, his wife was in charge of his brother-in-law. The shop was small, and so was the house.  It was one of those grimy brick houses which existed in large quantities before the era of reconstruction dawned upon London.  The shop was a square box of a place, with the front glazed in small panes.  In the daytime the door remained closed; in the evening it stood discreetly but suspiciously ajar. 

 

The window contained photographs of more or less undressed dancing girls; nondescript packages in wrappers like patent medicines; closed yellow paper envelopes, very flimsy, and marked two-and-six in heavy black figures; a few numbers of ancient French comic publications hung across a string as if to dry; a dingy blue china bowl, a casket of black wood, bottles of marking ink, and rubber stamps; a few books, with titles hinting at impropriety; a few apparently old copies of obscure newspapers..."

À la fin du XIXe siècle, Verloc, agent secret d'une puissance étrangère, infiltre les anarchistes et terroristes de son pays réfugiés à Londres. Il doit mener de front sa vie d'agent secret et sa vie familiale, avec sa femme, accompagnée de sa mère vieille et malade et de son frère, handicapé mental. Sommé par sa hiérarchie de se secouer et de réveiller les Anglais, il va s'impliquer dans un plan visant à poser une bombe à l'observatoire de Greenwich...

 

"Quand il s’absentait le matin, M. Verloc laissait la boutique aux soins de son beau-frère, ce qui n’offrait pas d’inconvénients, car les affaires, en tous moments assez calmes, étaient relativement nulles jusque vers le soir. M. Verloc s’inquiétait peu, d’ailleurs, de cette partie ostensible de ses occupations… En outre, sa femme était là pour surveiller son beau-frère. L’étroite boutique occupait le peu de largeur de la maison, une hideuse maison de brique comme il en existait beaucoup avant que l’on eût commencé à reconstruire les vieux quartiers de Londres, et cette sorte de boîte carrée avait une façade divisée en petits panneaux vitrés.

Pendant le jour, la porte restait fermée ; le soir elle s’entrouvrait discrètement. Derrière le vitrage, s’étalaient des photographies de danseuses plus ou moins déshabillées ; des paquets indéfinissables, emballés comme des spécialités médicales ; des enveloppes en papier jaune très mince, cachetées et étiquetées 2 shillings et 6 pence en larges chiffres noirs. Accrochées à une corde, comme pour sécher, pendaient quelques publications comiques françaises de dates reculées. Il y avait aussi une grande tasse de porcelaine bleu foncé, une cassette en bois noirâtre, des fioles d’encre à marquer et des timbres en caoutchouc ; des livres au titre suggestif ; de vieux numéros de journaux inconnus, mal imprimés, aux dénominations ronflantes : la Torche, le Gong. Et les deux becs de gaz, soit par économie, soit pour le gré de la clientèle, étaient toujours baissés.

Cette clientèle se composait tantôt de tout jeunes gens qui hésitaient un moment devant la montre avant de se faufiler brusquement à l’intérieur ; tantôt d’hommes d’un âge plus mûr et d’aspect plutôt minable. Ceux-ci portaient généralement le col de leur pardessus relevé jusqu’à la moustache, le feutre rabattu sur les yeux ; des traces de boue maculaient le bas de leur pantalon, vêtement de camelote élimé par un trop long usage et recouvrant des jambes qui ne paraissaient pas valoir mieux. Les mains enfoncées dans les poches, ils entraient de biais, l’épaule la première, comme s’ils avaient espéré, par cette tactique, empêcher la sonnette de se mettre en branle ; mais bien qu’irrémédiablement fêlée, cette sonnette suspendue à un ressort en spirale ne manquait jamais, à la moindre provocation, de retentir derrière le dos du client avec une impudente malignité.

À ce signal, du fond de l’arrière-boutique, M. Verloc arrivait à pas pesants ; franchissant une crasseuse porte vitrée, située derrière le comptoir de bois peint, il se présentait, les yeux lourds, avec la mine d’un homme qui a passé la journée couché, tout habillé, sur un lit défait. Tout autre à sa place aurait pris soin de corriger un peu sa mise et sa physionomie, dans le commerce de détail, une bonne part du succès dépendant de la tournure aimable et engageante du vendeur. Mais M. Verloc connaissait son affaire, et n’entretenait pas la moindre inquiétude au sujet de l’impression esthétique qu’il pouvait produire sur sa clientèle.

Avec un aplomb imperturbable et un regard décidé, qui semblait toujours retenir la menace de quelque machination inquiétante, il tendait à l’acheteur, par-dessus le comptoir, un objet qui, selon toute évidence, était loin de valoir le prix scandaleux qu’il en recevait ; par exemple, une petite boîte de carton qui paraissait ne rien contenir, ou l’une de ces minces enveloppes jaunes soigneusement cachetées ; ou bien un livre à la couverture sale, étalant un titre plein de promesses. De temps en temps, il arrivait que l’une des danseuses jaunies trouvait preneur, tout comme si elle avait été vivante. Parfois, c’était Mme Verloc qui répondait à l’appel de la sonnette fêlée. Winnie Verloc était une femme jeune, la poitrine forte sanglée dans un corsage ajusté, et les hanches larges. Le regard assuré et calme, comme celui de son mari, elle gardait, derrière le rempart du comptoir, la plus impénétrable indifférence.

Il arrivait qu’un client de hasard, déconcerté à sa vue, demandait en balbutiant une bouteille d’encre dont il n’avait nul besoin, et qu’il jetait subrepticement dans le ruisseau, une fois dehors, après l’avoir payée trois fois sa valeur. Les visiteurs nocturnes – ceux aux collets relevés et aux feutres rabattus – faisaient un petit salut familier à Mme Verloc, accompagné de quelques brèves paroles de politesse, et, soulevant le battant situé à l’extrémité du comptoir, passaient immédiatement dans le salon. Car la porte de la boutique était l’unique entrée de la maison où M. Verloc se livrait à son négoce interlope, où il exerçait sa vocation de protecteur de la société et cultivait ses vertus domestiques.

M. Verloc pouvait passer essentiellement pour un homme d’intérieur : aucun de ses besoins, d’ordre spirituel, moral ou physique, n’étant de nature à l’attirer beaucoup au-dehors, il goûtait à la maison le bien-être matériel et la paix de l’âme, en même temps que les attentions conjugales de Mme Verloc et les égards déférents de sa belle-mère. La mère de Winnie, respectable dame, corpulente et poussive, au large visage tanné, apparaissait toujours ornée d’une perruque noire que surmontait un bonnet blanc. Ses jambes enflées la rendaient inactive. Elle se prétendait d’origine française, ce qui pouvait bien être vrai. Veuve d’un restaurateur qui la laissa fort démunie, elle s’était créé des ressources en sous-louant sa maison en appartements meublés pour célibataires ; cette maison, située dans le voisinage d’une longue rue déchue de sa splendeur première, était comprise administrativement dans l’aristocratique quartier de Belgravia, répartition topographique qui présentait un incontestable avantage pour la rédaction des annonces captieuses destinées à amorcer les chalands.

Néanmoins, les clients de la digne veuve n’étaient pas précisément de la catégorie la plus distinguée. Quels qu’ils fussent, d’ailleurs, Winnie aidait sa mère à assurer leur confort. En elle aussi on pouvait reconnaître des indices de la descendance française dont se targuait la vieille dame ; par exemple, dans l’art qu’elle apportait à disposer son abondante chevelure ou à ajuster ses vêtements. Winnie joignait à ces talents d’autres charmes : sa jeunesse, son teint clair, ses formes généreuses et son impénétrable réserve qui agissait sur les locataires comme une provocation, et n’allait pas jusqu’à lui interdire des dialogues menés d’une part avec entrain, et d’autre part (la sienne) avec une sereine amabilité. M. Verloc, en tout cas, ne demeura pas insensible à ces attraits. Client intermittent de la logeuse, il arrivait, puis repartait, sans aucun motif apparent.

D’ordinaire, il débarquait à Londres, venant du continent, comme la grippe ; seulement, la presse ne trompettait pas son arrivée, à lui. Ses visites étaient dénuées de tout apparat ; il déjeunait dans son lit où il se prélassait jusqu’à midi – et parfois même plus tard encore. S’il quittait la place Belgravia pour quelque mystérieuse affaire, il en partait tard et y rentrait de bonne heure – aux environs de trois ou quatre heures du matin – et, à suivre les détours qu’il faisait pour revenir, on aurait cru qu’il éprouvait de singulières difficultés à retrouver le chemin de son logis temporaire. À son réveil, vers les dix heures, lorsque Winnie lui apportait son déjeuner, il lui adressait ses civilités sur un ton badin, avec la voix enrouée et épuisée d’un homme qui aurait parlé sans discontinuer pendant plusieurs heures. Ses gros yeux lourds, chargés de regards amoureux et languissants, s’attachaient à chacun des gestes de la belle fille, et ses lèvres épaisses distillaient de mielleuses flatteries...."

 


Rudyard Kipling (1865–1936) 

Rudyard Kipling publia ses premières nouvelles en 1887, lesquelles furent suivies de six autres volumes. Ces récits, écrits dans une prose vive, pleine d'humour sont autant de petites réussites nonchalantes et précises. Kipling sait, à force d'anecdotes, de traits saillants et comme esquissés, rendre toute la sève de ses observations. Ses contes très inventifs, spirituels, sont extraordinairement vivants. On lui reproche à juste titre de faire l'apologie de l'impérialisme britannique, mais faut-il lui reconnaître sa capacité à restituer la complexité des sociétés orientales, notamment de l'Inde. "The Jungle Book", 1894 (Le Livre de la jungle, Paris, Mercure de France, 1899) propose en sept récits un voyage fabuleux au coeur de la jungle (Mowgli, petit garçon volé dans un village par le tigre Shere Khan, sauvé par un clan de loups et pris sous leur protection par la panthère Bagheera et l'ours Baloo..); "The Second Jungle Book" (1895) le second opus de cet hymne à la jungle en huit nouvelles; "Captains Courageous: a Story of the Grand Banks" (1897) est le roman d'apprentissage du jeune et arrogant Harvey Cheyne dans le monde des pêcheurs du banc de Terre-Neuve; "Kim" (1901) est un second roman d'apprentissage, celui d'un jeune orphelin irlandais dans lequel Kipling restitue l'expérience de son enfance en Inde et sa double culture anglo-indienne, mais aussi et surtout un magnifique roman d'aventure au sens plein du terme. 

 

If you can keep your head when all about you

Are losing theirs and blaming it on you,

If you can trust yourself when all men doubt you,

But make allowance for their doubting too;

If you can wait and not be tired by waiting,

Or being lied about, don’t deal in lies,

Or being hated, don’t give way to hating,

And yet don’t look too good, nor talk too wise:

 

If you can dream – and not make dreams your master;

If you can think – and not make thoughts your aim;

If you can meet with Triumph and Disaster

And treat those two imposters just the same;

If you can bear to hear the truth you’ve spoken

Twisted by knaves to make a trap for fools,

Or watch the things you gave your life to, broken,

And stoop and build ’em up with worn-out tools:

 

If you can make one heap of all your winnings

And risk it on one turn of pitch-and-toss,

And lose, and start again at your beginnings

And never breathe a word about your loss;

If you can force your heart and nerve and sinew

To serve your turn long after they are gone,

And so hold on when there is nothing in you

Except the Will which says to them: “Hold on!”

 

If you can talk with crowds and keep your virtue,

Or walk with Kings – nor lose the common touch,

If neither foes nor loving friends can hurt you,

If all men count with you, but none too much;

If you can fill the unforgiving minute

With sixty seconds’ worth of distance run,

Yours is the Earth and everything that’s in it,

And – which is more – you’ll be a Man, my son!

 



John Galsworthy (1867-1933)

Les romans de John Galsworthy (la Saga des Forsyte, 1906-1921 ; Une comédie moderne, 1924-1928) et son théâtre (Justice, 1910) donnent une peinture critique de la grande bourgeoisie et des conventions sociales, critique d'autant plus percutante qu'elle émane d'un nanti, représentatif d'une haute société anglaise qui fut d'abord victorienne, puis édouardienne et georgienne. Il fit des études de droit sans jamais exercer de profession et, parmi ses relations, on compte surtout Joseph Conrad, qu'il soutint financièrement, Gilbert Murray et Ralph Mottram. Il épousa Ada (femme de son cousin Arthur John Galsworthy) après une longue liaison, dont on retrouve le personnage dans son oeuvre.

C'est en 1901, dans une longue nouvelle, "The Salvation of Swithin Forsyte" qu'il introduisit le nom de la célèbre famille de la haute bourgeoisie dont il allait plus tard écrire la chronique. Il peint alors une forte crique d'une société anglaise passionnément attachée à la propriété (The Island Pharisees, 1904; Fraternity, 1909; The Patrician, 1911; The Dark Flower, 1913; A Saint's Progress, 1919), puis avec "The Forsyte Saga" que Galsworthy conquiert la célébrité : The Man of Property, 1906; Indian Summer of a Forsyte, 1918 (nouvelle); In Chancery, 1920;  Awakening, 1920 (nouvelle); To Let, 1921. L'écriture de Galsworthy est d'une telle justesse que ses lecteurs furent innombrables et ce quelque soit leur milieu social. L'auteur fut aussi connu pour son engagement en faveur des victimes de la société.

 

"Au coeur de tout cela, pensa-t-il, est la propriété, mais il y a beaucoup de gens qui n'aimeraient pas qu'on le dise ainsi. Pour eux, il s'agit du caractère sacré du mariage; mais le caractère sacré du mariage dépend du caractère sacré de la famille, et le caractère sacré de la famille dépend du caractère sacré de la propriété" (The core of it all, he thought, is property, but there are many of people who would not like it put that way. To them it is the sanctity of the marriage tie; but the sanctity of the marriage tie is dependent on the sanctity of the family, and the sanctity of the family is dependent on the property..).

 

The Forsyte Saga, six volumes

Chronique de trois générations de Forsyte, représentative de la haute bourgeoisie anglaise édouardienne, mais marquée, sous la respectabilité de façade, par "la perte et la mort de la réalité au coeur de l'intimité domestique".  L'aspect impitoyable de cette collectivité familiale, imposant à chaque membre de la famille une histoire partagée, est personnalisé par Soames Forsyte, que la passion de posséder conduit au viol de sa femme, Irene Heron, drame de rupture et source d'un déséquilibre permanent dans cette quête familiale de la beauté et de la puissance.

"The Man of Property" est considéré comme le roman le plus personnel de Galsworthy et son exploration des différents aspects du mariage dans la grande bourgeoisie rejoint l'expérience qu'il traversa avec Ada, femme divorcée qu'il épousa et qui ne fut jamais reçue dans les salons londoniens si ce n'est lorsqu'il atteint lui-même la gloire littéraire : une femme n'existe que grâce à la situation de son mari, abandonnée ou divorcée, elle perd toute raison d'être et ne peut plus paraître dans les cercles mondains. Et si Galsworthy éprouve tant de sympathie pour ces femmes qui suivent leurs émotions et se rebellent contre la dictature bien-pensante de la société, contre l'obéissance exigée d'elles en échange d'une vie décorative emprunte de luxe, elles n'atteindront ici jamais le statut social des hommes grâce à leurs seules qualités professionnelles. Et plus subtil encore, les incartades d'une femme n'ont finalement que peu d'importance tant qu'elles ne compromettent pas la généalogie de la famille. Irene va ainsi rompre le contrat qui l'unit à Soames, lui qui désirait par-dessus tout une descendance digne de lui, un Soames qui incarne le grand bourgeois typique de l'ère victorienne, mais un Soames qui émeut Galsworthy tant cet homme éprouve de la passion pour sa femme...

 

"..an unhappy marriage. No ill-treatment - only that indefinable malaise, that terrible blight which killed all sweetness under heaven; and so from day to day, from night to night, from week to week, from year to year, till death should end it..."

 

"..un mauvais mariage. Sans maltraitance : seulement ce malaise indéfinissable, ce terrible malheur qui anéantit toute la tendresse du monde; et c'est ainsi jour après jour; nuit après nuit; semaine après semaine, année après année, jusqu'à ce que la mort y mette un terme..."


"Those privileged to be present at a family festival of the Forsytes have seen that charming and instructive sight — an upper middle-class family in full plumage. But whosoever of these favoured persons has possessed the gift of psychological analysis (a talent without monetary value and properly ignored by the Forsytes), has witnessed a spectacle, not only delightful in itself, but illustrative of an obscure human problem. In plainer words, he has gleaned from a gathering of this family — no branch of which had a liking for the other, between no three members of whom existed anything worthy of the name of sympathy — evidence of that mysterious concrete tenacity which renders a family so formidable a unit of society, so clear a reproduction of society in miniature. He has been admitted to a vision of the dim roads of social progress, has understood something of patriarchal life, of the swarmings of savage hordes, of the rise and fall of nations. He is like one who, having watched a tree grow from its planting — a paragon of tenacity, insulation, and success, amidst the deaths of a hundred other plants less fibrous, sappy, and persistent — one day will see it flourishing with bland, full foliage, in an almost repugnant prosperity, at the summit of its efflorescence.

On June 15, eighteen eighty-six, about four of the afternoon, the observer who chanced to be present at the house of old Jolyon Forsyte in Stanhope Gate, might have seen the highest efflorescence of the Forsytes..."

 


Edward Morgan Forster (1879-1970)

Toute l'œuvre romanesque de Forster – six romans et un recueil de nouvelles – a été écrite avant 1925, et, à 33 ans, cesse toute activité proprement littéraire. Né à Londres en 1879, Edward Morgan Forster devient orphelin de père à l'âge de deux ans. Élevé par des femmes, élément de son enfance qui marquera son oeuvre, il commence ses études à Tonbridge School, « enfer en miniature ». Un héritage que lui laisse sa grand-tante Marianne Thornton, dont il écrira la biographie, lui permet de les terminer à Cambridge (King's College) où il fut si heureux qu'il retourna y vivre : c'est là qu'il mourut.

A une époque où Kipling et l'impérialisme britannique sont adulés, il privilégie avec discrétion la liberté intérieure, entend distinguer la réalité des apparences, "donner au corps ce qui lui appartient et à l'esprit ce qu'il revendique". Il se livre à une critique du philistinisme dans "Où les anges n'osent marcher" (Where Angels Fear to Tread, 1905), de la fidélité contrainte dans le mariage dans "Le Plus Long Voyage" (The Longest Journey, 1907), oppose la douceur de vivre des pays méditerranéens à l'austérité de la société britannique dans "Avec vue sur l'Arno" (A Room with a View, 1908), confronte  la liberté des intellectuels progressistes à l'étroitesse d'esprit de la moralité victorienne dans "Howards End" (Howards End, 1910) : l'héroïne, Margaret Schlegel, a pour devise "Only connect", qui résume l'utopie relationnelle de l'auteur. Son chef d'oeuvre, "La Route des Indes" (A Passage to India, 1924), balaye l'héritage colonialiste du 19e siècle et souligne le gouffre qui sépare les cultures malgré la bonne volonté de quelques individus isolés. 

 

Avec vue sur l'Arno (A Room with a View, 1908)

" - “The Signora had no business to do it,” said Miss Bartlett, “no business at all. She promised us south rooms with a view close together, instead of which here are north rooms, looking into a courtyard, and a long way apart. Oh, Lucy!” - “And a Cockney, besides!” said Lucy, who had been further saddened by the Signora’s unexpected accent. “It might be London.” - She looked at the two rows of English people who were sitting at the table; at the row of white bottles of water and red bottles of wine that ran between the English people; at the portraits of the late Queen and the late Poet Laureate that hung behind the English people, heavily framed; at the notice of the English church (Rev. Cuthbert Eager, M. A. Oxon.), that was the only other decoration of the wall. “Charlotte, don’t you feel, too, that we might be in London? I can hardly believe that all kinds of other things are just outside. I suppose it is one’s being so tired.” -  “This meat has surely been used for soup,” said Miss Bartlett, laying down her fork.  -  “I want so to see the Arno. The rooms the Signora promised us in her letter would have looked over the Arno. The Signora had no business to do it at all. Oh, it is a shame!” -  “Any nook does for me,” Miss Bartlett continued; “but it does seem hard that you shouldn’t have a view.” - Lucy felt that she had been selfish..."

C'est une satire brillante de l'Angleterre moyenne du début du XXe siècle et de ses conventions sociales. "Miss Bartlett ne s'en remet pas : pour son premier voyage à Florence, sa jeune cousine Lucy devait bénéficier d'une chambre avec vue. Comment la Signora Bertolini, tenancière de cette pension, a-t-elle pu si cruellement les décevoir ? Tandis que la jeune fille et son chaperon accusent ce terrible coup, M. Emerson et son fils George, également pensionnaires, ont l'impertinence de proposer leurs chambres, qui, elles, ont vue sur l'Arno. Après maintes péripéties et grâce à l'entremise de M. Beebe – curé doté d'un fort sens de l'à-propos –, on procède à l'échange. Son éducation prévient Lucy contre les Emerson, mais son instinct lui suggère que le mal n'est pas grand... Dieu sait quelles passions l'Italie peut éveiller chez la jeunesse. De retour en Angleterre, Lucy est assaillie de doutes et d'interrogations, qui l'embarrassent encore davantage lorsque le hasard place à nouveau George Emerson sur sa route. " (Laffont)

 

Howards End  (Howards End, 1910)

"One may as well begin with Helen's letters to her sister.

Howards End,Tuesday. Dearest Meg,

It isn't going to be what we expected. It is old and little, and altogether delightful--red brick. We can scarcely pack in as it is, and the dear knows what will happen when Paul (younger son) arrives tomorrow. From hall you go right or left into dining-room or drawing-room. Hall itself is practically a room. You open another door in it, and there are the stairs going up in a sort of tunnel to the first-floor. Three bedrooms in a row there, and three attics in a row above. That isn't all the house really, but it's all that one notices--nine windows as you look up from the front garden. Then there's a very big wych-elm--to the left as you look up--leaning a little over the house, and standing on the boundary between the garden and meadow. I quite love that tree already. Also ordinary elms, oaks--no nastier than ordinary oaks--pear-trees, apple-trees, and a vine. No silver birches, though. However, I must get on to my host and hostess. I only wanted to show that it isn't the least what we expected. Why did we settle that their house would be all gables and wiggles, and their garden all gamboge-coloured paths?..."

"Réflexions sur les bouleversements sociaux de l'ère édouardienne, le roman présente deux familles, les Schlegel, idéalistes et intellectuels, et les Wilcox, matérialistes et pourvus de sens pratique. Le livre examine les tentatives de communication entre des personnages magnifiquement élaborés : les deux soeurs Schlegel, Margaret et Helen, vont en effet réagir de façon contrastée aux Wilcox, Helen s'opposant à leurs idéaux, Margaret espérant pouvoir réconcilier les deux approches."

 

Route des Indes  (A Passage to India, 1924)

"Except for the Marabar Caves—and they are twenty miles off—the city of Chandrapore presents nothing extraordinary. Edged rather than washed by the river Ganges, it trails for a couple of miles along the bank, scarcely distinguishable from the rubbish it deposits so freely. There are no bathing-steps on the river front, as the Ganges happens not to be holy here; indeed there is no river front, and bazaars shut out the wide and shifting panorama of the stream. The streets are mean, the temples ineffective, and though a few fine houses exist they are hidden away in gardens or down alleys whose filth deters all but the invited guest. Chandrapore was never large or beautiful, but two hundred years ago it lay on the road between Upper India, then imperial, and the sea, and the fine houses date from that period. The zest for decoration stopped in the eighteenth century, nor was it ever democratic. There is no painting and scarcely any carving in the bazaars. The very wood seems made of mud, the inhabitants of mud moving. So abased, so monotonous is everything that meets the eye, that when the Ganges comes down it might be expected to wash the excrescence back into the soil...."

Une jeune femme anglaise, Adela Quested, qui vient d'arriver en Inde, est agressée dans les grottes de Marabar, une enquête s'ensuit. Elle était accompagnée dans ces grottes par le docteur Aziz, indien, et ce qui s'y déroule entre eux n'est jamais clairement établi. La partie anglaise présume qu'elle a été attaquée par ce dernier, mais Adela elle-même ne le confirme pas. Sa rétractation devant le juge ne va ni clarifier l'incident ni emporter l'assentiment de la communauté britannique. Le vide immense de ces grottes, site plein d'ambiguïté et d'incertitude, se trouve au centre de ce roman qui porte un regard dit progressiste sur les relations anglo-indiennes de l'époque.