Franz Kafka (1882-1924)  - Arthur Schnitzler (1862-1931) - Rainer Maria Rilke (1875-1926) ...

Last update: 12/20/2016

Dans "La Métamorphose" (1915), Kafka aborde l'existence à travers deux points d'accroche : l'angoisse qui surgit sans raison à l'esprit et nous transforme tant extérieurement qu'intérieurement jusqu'à perdre son humanité : "Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte." L'attitude des autres, proches ou non, qui, loin de compatir, vont accroître ce sentiment de déshumanisation : Gregor Samsa est alors traité comme un insecte, un être abject, et l'hostilité de son cercle familial le pousse un peu plus dans un sentiment de honte et d'aliénation dont il ne se relèvera pas. Kafka entre dans la littérature pour dire qu'au bout du compte nous ne parviendrons jamais à venir à bout de nos angoisses, existentielles ou non, et que nous ne pouvons qu'élaborer des solutions très provisoires ou très saugrenues, voire absurdes, pour leur survivre...

 "Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheueren Ungeziefer verwandelt..." : "As Gregor Samsa woke one morning from uneasy dreams, he found himself transformed into some kind of monstrous vermin...” 

In "The Metamorphosis" (1915), Kafka approaches existence through two hooks: the anguish that arises without reason in the mind and transforms us as much externally as internally until losing his humanity: "Gregor Samsa found himself, in his bed, metamorphosed into a monstrous insect. The attitude of others, close or not, who, far from sympathizing, will increase this feeling of dehumanization: Gregor Samsa is then treated like an insect, an abject being, and the hostility of his family circle pushes him a little more in a feeling of shame and alienation from which he will not recover. Kafka enters the literature to say that in the end we will never succeed in overcoming our anguish, existential or not, and that we can only elaborate very temporary solutions or very absurd, even absurd, to survive them...

En "La Metamorfosis" (1915), Kafka aborda la existencia a través de dos ganchos: la angustia que surge sin razón en la mente y nos transforma tanto externa como internamente hasta perder su humanidad: "Gregor Samsa se encontró, en su lecho, metamorfoseado en un insecto monstruoso. La actitud de otros, cercanos o no, que, lejos de simpatizar, aumentarán este sentimiento de deshumanización: Gregor Samsa es entonces tratado como un insecto, un ser abyecto, y la hostilidad de su círculo familiar lo empuja un poco más a un sentimiento de vergüenza y alienación del que no se recuperará. Kafka entra en la literatura para decir que al final nunca conseguiremos superar nuestra angustia, existencial o no, y que sólo podemos elaborar soluciones muy temporales o muy absurdas, incluso absurdas, para sobrevivirlas....



Franz Kafka (1882-1924) 

Kafka est foncièrement un étranger au monde de son temps: il appartient à la minorité germanique de Prague, écrit dans une famille hostile à toute activité artistique, occupe un emploi de bureaucrate dans une compagnie d'assurances qui renforce son sentiment de solitude, souffre de tuberculose face à un père débordant de santé, et ses cinq tentatives de mariage se soldent par un échec. Ses romans semblent inachevés et décrivent une situation sans issue, une atmosphère oppressante, un espace labyrinthique dans lequel l'individu tente de trouver un sens à son existence, en vain... Les efforts que l'homme fait pour trouver un sens à son existence ont pour conséquence inéluctable de rendre encore plus opaque le mystère de sa destinée. Pire, il se sent coupable a priori dans un monde politique et sociale dont il ne comprend pas les rouages, ou dont il n'admet pas la finalité. On retrouve ce thème dans ses deux plus grands romans parus après sa mort, "le Procès" (1925) et "le Château" (1926).

 

En 1913, l'éditeur Rowohlt publie le premier livre de Franz Kafka, "Betrachtungen" ("Considérations"), recueil de petits fragments de prose sélectionnés par Kafka sur les conseils de son ami Max Brod. Le livre passa inaperçu malgré son style d'une frappante nouveauté.

"Hochzeitsvorbereitungen auf dem Lande" (1907-1909)

"Préparatifs de noce à la campagne", "Wedding Preparations in the Country")
Beginnt mit den Worten:  "Als Eduard Raban, durch den Flurgang kommend, in die Öffnung des Tores trat, sah er, daß es regnete. Es regnete wenig. Auf dem Trottoir gleich vor ihm gab es viele Menschen in verschiedenartigem Schritt. Manchmal trat einer vor und durchquerte die Fahrbahn. Ein kleines Mädchen hielt in den vorgestreckten Händen ein müdes Hündchen. Zwei Herren machten einander Mitteilungen. Der eine hielt die Hände mit der innern Fläche nach oben und bewegte sie gleichmäßig, als halte er eine Last in Schwebe..."
Considéré comme la grande nouvelle de jeunesse de Kafka et sans doute le texte le plus ancien dont on possède le manuscrit : 1908 ou 1909, publié en 1953. Le personnage principal, Edouard Raban, ne rejoindra jamais sa fiancée pour l'épouser, parce qu'il est de ce monde sans en être, parce que son esprit voyage plus loin que son propre corps, parce qu'il n'est pas ici mais ailleurs, parce qu'il n'en a plus guère envie mais semble ne pas le savoir.

"Raban ouvrit promptement son parapluie et empoigna sa valise. Mais quand il voulut accéder au trottoir, plusieurs femmes présseées lui barrèrent le chemin et il dut les laisser passer. En attendant, son regard se posa sur le chapeau d'une jeune fille, un chapeau de paille tressée et teinte en rouge, dont le bord ondulé était orné d'une petite couronne verte. Il s'en souvenait encore quand il se trouva dans la rue, qui montait un peu du côté où il voulait se diriger. Puis il l'oublia, car à ce moment, il dut faire un certain effort; sa valise n'était point légère et il marchait exactement contre le vent, qui faisait voler son manteau et enfonçait les baleines de son parapluie. Il respira plus profondément; au fond d'une place voisine, une pendule sonna cinq heures moins le quart, il voyait sous son parapluie les pas légers et brefs des gens qui venaient à sa rencontre, les freins faisaient grincer les roues des voitures qui tournaient lentement, les chevaux, pareils à des chamois dans la montagne, tendaient audacieusement leurs jambes minces. Alors, Raban eut l'impression qu'il surmonterait encore cette longue et pénible épreuve des deux prochaines semaines..."

 

"Das Urteil"  (1913, publié 1916, "Le Verdict", "The Judgment")

Beginnt mit den Worten:  "Es war im Sommer, ein heißer Tag. Ich kam auf dem Nachhauseweg mit meiner Schwester an einem Hoftor vorüber. Ich weiß nicht, schlug sie aus Mutwillen ans Tor oder aus Zerstreutheit oder drohte sie nur mit der Faust und schlug gar nicht...."
Le Verdict, récit bref et dense, écrit en une nuit, marque un tournant décisif dans l'art de Kafka : le style limpide et dépouillé, la technique nouvelle qui remplace le fantastique des œuvres de jeunesse par un réalisme étrange, obsédant, rapprochent l'œuvre de l'expressionnisme le plus pur. Kafka lui-même a conscience de l'originalité de ce récit : « Ce n'est qu'ainsi qu'on peut écrire », dit-il dans son Journal du 23 septembre 1912. Le thème central, la sentence de mort prononcée par un père tout-puissant quoique d'apparence sénile contre Georg, son fils unique, tourmenté de remords, se retrouve sous-jacent dans la totalité des œuvres ultérieures.

"C'était un matin de dimanche, par une année qui débutait splendidement, Georges Bendemann, un jeune négociant, se trouvait alors dans sa chambre, au premier étage d'une de ces maisons basses, bâties de matériaux légers, uniquement différentes de hauteur ou de ton, dont la longue file s'étirait le long de la rivière. Il venait de terminer une lettre à un ami de jeunesse qui habitait l'étranger; il commença par la fermer avec lenteur, puis, le coude appuyé sur la table, se mit à regarder par la fenêtre la rivière, le pont et les ondulations de terrain de l'autre rive, recouvertes d'un vert léger. Il réfléchissait au destin de cet ami qui, mécontent de piétiner au pays, s'était littéralement enfui en Russie, il y avait déjà de longues années..." C'est aux deux tiers du récit que l'histoire qui se veut retraçant une existence banale, est bouleversée par une vérité jusque-là enfouie et dont la protagoniste est Frieda Brandenfeld  : Kafka est sans doute l'un des premiers romanciers à reconnaître en 1912 une certaine filiation de son récit avec Freud.Peu de temps avant, Kafka avait rencontré Felice Bauer chez Max Brod, fiction et réalité partagent les mêmes initiales.

 

"Blumfeld, ein älterer Junggeselle" (1915, "Un célibataire entre deux âges")
Beginnt mit den Worten:  "Blumfeld, ein älterer Junggeselle, stieg eines abends zu seiner Wohnung hinauf, was eine mühselige Arbeit war, denn er wohnte im sechsten Stock. Während des Hinaufsteigens dachte er, wie öfters in der letzten Zeit, daran, daß dieses vollständig einsame Leben recht lästig sei ..."

La Nouvelle est reconnue comme l'une des critiques les plus acerbes du célibat, et, dit-on, l'une des plus belles autoflagellation de l'écrivain. 

"Blumfeld, un célibataire entre deux âges, remontait un soir à son appartement, ce qui était une besogne pénible, car il habitait au sixième étage. Tout en montant, il pensait, comme il avait fait souvent ces derniers temps, que cette vie parfaitement solitaire était bien pesante, qu(il lui fallait gravir ces six étages littéralement en se cachant, pour arriver là-haut dans ses pièces vides, enfiler sa robe de chambre en sa cachant à nouveau littéralement, allumer sa pipe, lire un peu la revue française à laquelle il était abonné depuis des années, tout en sirotant un petit verre de kirsch de sa fabrication et finalement aller se coucher au bout d'une demi-heure, non sans dû au préalable refaire entièrement son lit, que sa femme de ménage, en dépit de toutes ses instructions, s'obstinait à faire à son idée. Pour toutes ces activités, Blumfeld aurait bien aimé avoir quelque compagnon, quelque spectateur. Il s'était déjà demandé s'il ne devait pas se procurer un petit chien. Ces bêtes sont amusantes, elles sont surtout reconnaissantes et fidèles..."

 

"Verlockung im Dorf" (1914, "Tentation au village")
Tagebücher 1910–1923 ("Tentation au village" et autres récits extraits du Journal de Franz Kafka) - Editions Grasset - Récit inachevé au cours duquel un voyageur semble hanté par une certaine méfiance vis-à-vis des lieux et des personnes qui les peuplent.
Beginnt mit den Worten:  "Ich kam einmal im Sommer gegen Abend in ein Dorf in dem ich noch nie gewesen war. Mir fiel auf wie breit und frei die Wege waren. Überall vor den Bauernhöfen sah man hohe alte Bäume. Es war nach einem Regen, die Luft gieng frisch, mir gefiel alles so gut. Ich suchte es durch meinen Gruß den Leuten zu zeigen die vor den Toren standen, sie antworteten freundlich, wenn auch zurückhaltend. Ich dachte dass es gut wäre hier zu übernachten, wenn ich einen Gasthof fände..."

"Un jour d'été, vers le soir, j'arrivai dans un village où je n'étais encore jamais allé. Je remarquai avec étonnement combien les chemins étaient larges et dégagés. On voyait partout devant les fermes de vieux arbres très hauts. Il avait plu, le vent était frais, tout cela m'agréait fort. Je m'appliquai à le montrer en saluant les gens debout devant leurs portes, ils répondaient aimablement, mais non sans réticence. Je pensai qu'il serait agréable de passer la nuit en cet endroit, si toutefois je trouvais une auberge. Au moment même où je passais devant un grand mur de ferme tout couvert de verdure, une petite porte s'ouvrit dans le mur, trois visages se montrèrent, disparurent, et la porte se referma...""Un jour d'été, vers le soir, j'arrivai dans un village où je n'étais encore jamais allé. Je remarquai avec étonnement combien les chemins étaient larges et dégagés. On voyait partout devant les fermes de vieux arbres très hauts. Il avait plu, le vent était frais, tout cela m'agréait fort. Je m'appliquai à le montrer en saluant les gens debout devant leurs portes, ils répondaient aimablement, mais non sans réticence. Je pensai qu'il serait agréable de passer la nuit en cet endroit, si toutefois je trouvais une auberge. Au moment même où je passais devant un grand mur de ferme tout couvert de verdure, une petite porte s'ouvrit dans le mur, trois visages se montrèrent, disparurent, et la porte se referma..."

 

"Die Verwandlung"  (1915, "La Métamorphose", 'The Metamorphosis')

Beginnt mit den Worten:  "Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheueren Ungeziefer verwandelt... "

Suivant un projet finalement abandonné, ce récit, écrit à la fin de l'année 1912, devait être publié avec deux autres textes de la même époque, le Verdict et le Soutier (c'est-à-dire le début du roman l'Oublié ou l'Amérique), dans un volume sous le titre "les Fils". Les trois récits ont en commun qu'ils décrivent la révolte des fils contre le monde des pères. Dans la Métamorphose, la protestation du héros Grégoire Samsa contre l'oppression mortelle de l'autorité paternelle, contre le dépérissement de la vie affective et contre l'exploitation économique s'exprime par le fait qu'il s'éveille un matin transformé en un "énorme cancrelat". Objet de répulsion et de honte pour les siens, Grégoire, qui pourtant continue à penser et à sentir en être humain, est relégué dans un coin où il se laisse mourir : ses restes sont balayés comme un petit tas d'ordures par la femme de charge. Le choc que ce texte provoque chez le lecteur naît de la manière dont Kafka transpose sur le plan physique l'aliénation de son héros et la décrit comme s'il s'agissait d'un événement banal et quotidien, mais qui devait, très vite, prendre une valeur universelle.

 

"En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux. « Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus – Samsa était représentant de commerce – on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment découpée dans un magazine et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa tous les deux en fourrure et qui, assise bien droite, tendait vers le spectateur un lourd manchon de fourrure où tout son avant-bras avait disparu.

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper le rebord en zinc – le rendit tout mélancolique. « Et si je re-dormais un peu et oubliais toutes ces sottises ? » se dit-il ; mais c’était absolument irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit et, dans l’état où il était à présent, il était incapable de se mettre dans cette position. Quelque énergie qu’il mît à se jeter sur le côté droit, il tanguait et retombait à chaque fois sur le dos. Il dut bien essayer cent fois, fermant les yeux pour ne pas s’imposer le spectacle de ses pattes en train de gigoter, et il ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une petite douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée...."

 

"In der Strafkolonie"  (1914, "La Colonie pénitentiaire", "In the Penal Colony")
Beginnt mit den Worten:  "Es ist ein eigentümlicher Apparat", sagte der Offizier zu dem Forschungsreisenden und überblickte mit einem gewissermaßen bewundernden Blick den ihm doch wohlbekannten Apparat..."
Dans cette nouvelle écrite en octobre 1914, un explorateur découvre le système juridique particulièrement monstrueux d'une colonie pénitentiaire où chaque accusé est torturé individuellement pendant des heures par une machine de mort. Les lectures psychanalytiques de la nouvelle, comme pour "La Métamorphose", n'ont pas manqué : Kafka introduit ici un personnage, le Voyageur, témoin apparemment neutre, qui se substitue au point de vue de la "victime" qu'il utilise dans la plupart de ses récits. Nulles préoccupations sociales ou politiques, le Voyageur n'éprouve aucune sympathie pour un condamné qui de toute façon se résigne à sa fin.

"– C’est un appareil singulier, dit l’officier au chercheur qui se trouvait en voyage d’études.

Et il embrassa d’un regard empreint d’une certaine admiration cet appareil qu’il connaissait pourtant bien. Le voyageur semblait n’avoir donné suite que par politesse à l’invitation du commandant, qui l’avait convié à assister à l’exécution d’un soldat condamné pour indiscipline et offense à son supérieur. L’intérêt suscité par cette exécution n’était d’ailleurs sans doute pas très vif dans la colonie pénitentiaire. Du moins n’y avait-il là, dans ce vallon abrupt et sablonneux cerné de pentes dénudées, outre l’officier et le voyageur, que le condamné, un homme abruti et mafflu, cheveu hirsute et face à l’avenant, et un soldat tenant la lourde chaîne où aboutissaient les petites chaînes qui l’enserraient aux chevilles, aux poignets et au cou, et qui étaient encore reliées entre elles par d’autres chaînes. Au reste, le condamné avait un tel air de chien docile qu’apparemment on aurait pu le laisser librement divaguer sur ces pentes, quitte à le siffler au moment de passer à l’exécution. Le voyageur ne se souciait guère de l’appareil et, derrière le dos du condamné, faisait les cent pas avec un désintérêt quasi manifeste, tandis que l’officier vaquait aux derniers préparatifs, tantôt se glissant dans les fondations de l’appareil, tantôt grimpant sur une échelle pour en examiner les superstructures. C’étaient là des tâches qu’en fait on aurait pu laisser à un mécanicien, mais l’officier s’en acquittait avec grand zèle, soit qu’il fût particulièrement partisan de cet appareil, soit que pour d’autres motifs l’on ne pût confier le travail à personne d’autre.

– Voilà, tout est paré ! s’écria-t-il enfin en descendant de l’échelle. 

Il était exténué, respirait la bouche grande ouverte, et avait deux fins mouchoirs de dame coincés derrière le col de son uniforme.

– Ces uniformes sont quand même trop lourds pour les tropiques, dit le voyageur au lieu de s’enquérir de l’appareil comme l’officier s’y attendait.

– Certes, dit l’officier en lavant ses mains souillées d’huile et de graisse dans un seau d’eau disposé à cet effet, mais ils rappellent le pays ; nous ne voulons pas perdre le pays. Mais regardez donc cet appareil, ajouta-t-il aussitôt en s’essuyant dans un torchon les mains qu’il tendait en même temps vers l’appareil. Jusqu’à présent il fallait encore mettre la main à la pâte, mais désormais l’appareil travaille tout seul.

Le voyageur acquiesça de la tête et suivit l’officier. Soucieux de parer à tout incident, celui-ci dit alors :

– Il arrive naturellement que cela fonctionne mal ; j’espère bien que ce ne sera pas le cas aujourd’hui, mais enfin il ne faut pas l’exclure. C’est que l’appareil doit rester en service douze heures de suite. Mais même s’il y a des incidents, ils sont tout de même minimes et l’on y porte aussitôt remède. Vous ne voulez pas vous asseoir ?"

 

"Erinnerungen an die Kaldabahn" (1914, "Souvenir du chemin de fer de Kalda")
Beginnt mit den Worten: "Eine Zeit meines Lebens - es ist nun schon viele Jahre her - hat ich eine Anstellung bei einer kleinen Bahn im Innern Rußlands. So verlassen wie dort bin ich niemals gewesen. Aus verschiedenen Gründen, die nicht hierhergehören, suchte ich damals einen solchen Ort, jemehr Einsamkeit mir um die Ohren schlug, desto lieber war ich und ich will also auch jetzt nicht darüber klagen. Nur Beschäftigung fehlte mir in der ersten Zeit..."
La Nouvelle est écrite à un moment où Kafka, dans la solitude la plus totale après son échec de mariage, lit avec assiduité Dostoïevski et ce chemin de fer de Russie, inutile, qui s'arrête en rase campagne et ne mène nulle part, est devenu le symbole de la route de sa vie qui lui semble tracée une fois pour toute et dont il ne peut s'échapper. Le petit employé de Kalda se borne à entretenir la ligne pour ne pas penser à l'avenir.

 

"C'est donc sur cette ligne que j'avais un emploi; j'habitais  une  baraque  qui  datait  de  la  construction  de  la  voie  et  servait  en  même  temps  de  gare.  Elle  n'avait  qu'une pièce, où on avait placé un lit de camp à mon intention - et un pupitre, en vue d'éventuelles écritures. L'appareil télégraphique était installé au-dessus du pupitre. Au printemps, époque à laquelle j'arrivai, l'un des trains passait à la station de très bonne heure - ce qui fut changé par la suite - et il advenait parfois qu'un voyageur arrivât à la gare tandis que je dormais encore. Il va de soi qu'il ne restait pas dehors – les nuits, là-bas, étaient  très  fraîches  jusqu'au  milieu  de  l'été  -,  il  frappait, je tirais le verrou, et nous passions bien souvent des heures entières à bavarder. J'étais étendu sur mon lit de camp, mon hôte s'accroupissait par terre ou bien, suivant mes instructions, préparait le thé que nous buvions  ensuite  ensemble,  en  bonne  intelligence.  Tous  ces villageois se distinguent par une humeur extrêmement  sociable.  je  constatais  du  reste  que  je  n'étais guère  fait  pour  supporter  une  solitude  absolue,  quoique  je  dusse  m'avouer  qu'au  bout  de  peu  de  temps,  cette solitude que je m'étais infligée commençait déjà à disperser les anciens soucis. D'une manière générale, j'ai compris que c'est une bien grande épreuve de force pour  un  malheur  que  de  continuer  à  dominer  constamment un être dans la solitude. La solitude est plus puissante que tout et vous pousse de nouveau vers les hommes. Ensuite, naturellement, on essaie de trouver d'autres chemins, moins douloureux en apparence, en réalité simplement encore inconnus. Je me liai aux gens de là-bas plus que je n'avais pensé..."

 

"Die Brücke"  (1916–1917, "Le Pont")
Beginnt mit den Worten:  "Ich war steif und kalt, ich war eine Brücke, über einem Abgrund lag ich. Diesseits waren die Fußspitzen, jenseits die Hände eingebohrt, in bröckelndem Lehm habe ich mich festgebissen. Die Schöße meines Rockes wehten zu meinen Seiten. In der Tiefe lärmte der eisige Forellenbach. Kein Tourist verirrte sich zu dieser unwegsamen Höhe, die Brücke war in den Karten noch nicht eingezeichnet. – So lag ich und wartete; ich musste warten. Ohne einzustürzen kann keine einmal errichtete Brücke aufhören, Brücke zu sein..."
 Publié en 1931 dans "Beim Bau  der chinesuchen Mauer", la nouvelle nous conte le vécu de l'homme-pont, perdu au milieu de hauteurs infranchissables, et qui attend de réaliser ce pourquoi il existe, accueillir le pas d'un être humain franchissant le précipice..

"J'étais raide et froid, j'étais un pont, je passais au-dessus d'un abîme. La pointe de mes pieds s'enfonçait d'un côté, de l'autre mes mains s'engageaient dans la terre; je me suis accroché de toutes mes dents à l'argile qui s'effritait. Les pans de mon veston battaient à mes côtés. Au fond du gouffre on entendait mugir l'eau glacée du torrent que chérissaient les truites. Nul touriste ne s'égarait à ces hauteurs impraticables, nulle carte encore ne mentionnait le pont. J'étais donc là et j'attendais; et j'étais obligé d'attendre. Sans s'effondrer un pont, une fois lancé, ne saurait cesser d'être un pont..."

 

"Ein Landarzt. Kleine Erzählungen"

(1917, "Un médecin de campagne", "A Country Doctor")
Beginnt mit den Worten:  "Ich war in großer Verlegenheit: eine dringende Reise stand mir bevor; ein Schwerkranker wartete auf mich in einem zehn Meilen entfernten Dorfe; starkes Schneegestöber füllte den weiten Raum zwischen mir und ihm..."
Nouvelle parue dans le recueil "Ein Landarzt veröffentlicht" (1920), et qui constitue, dit-on, un des plus beaux récits de Kafka et des plus métaphoriquement riches. Le médecin, isolé au milieu d'une tempête de neige dans la maison d'un malade, est partagé entre dégoût d'un contexte familial et attrait de la servante, Rosa, et découvre sa destinée, la solitude extrême qui laisse chacun aux prises avec ses propres souffrances.

"Maigre, sans fièvre, ni froid ni chaud, les yeux vides, sans chemise, le garçon se relève sous l'édredon, se pend à mon cou et me souffle à l'oreille: "docteur, laisse-moi mourir". Je regarde autour de moi, personne ne l'a entendu; les parents se tiennent là, muettement penchés, dans l'attente de mon verdict; sa soeur a apporté une chaise pour ma trousse. J'ouvre la trousse et je cherche parmi mes instruments; le garçon ne cesse de me tendre les mains pour me rappeler sa prière; je saisis une pince, je l'examine à la lueur de la bougie et je la repose: "Oui, me dis-je révolté, dans ces cas-là les dieux vous aident.. C'est après que je me souviens de Rosa. Que faire? Comment la sauver? Comment délivrer son corps du poids de ce palefrenier?..."

 "Der Prozeß"  (1914-1915, "Le Procès", "The Trial", publication posthume 1925)

 Joseph K., le héros du Procès, se trouve arrêté sans motif précis le jour de son trentième anniversaire. En fait, il est libre de vaquer à son emploi au sein d'une grande banque. Tout au long du roman, il est confronté avec les images de la Loi, du Tribunal et du Juge, et lutte en vain pour saisir la vérité de ces images, symboles en apparence, allusions en réalité à un monde dont le sens est malaisé à déchiffrer. Il évolue dans un univers totalitaire où la justice semble absente. L'avant-veille de son trente et unième anniversaire, il meurt « comme un chien », dans une carrière déserte, égorgé par deux bourreaux mystérieux, vêtus de noir.

 "On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. La cuisinière de sa logeuse, Mme Grubach, qui lui apportait tous les jours son déjeuner à huit heures, ne se présenta pas ce matin-là. Ce n’était jamais arrivé. K. attendit encore un instant, regarda du fond de son oreiller la vieille femme qui habitait en face de chez lui et qui l’observait avec une curiosité surprenante, puis, affamé et étonné tout à la fois, il sonna la bonne. À ce moment on frappa à la porte et un homme entra qu’il n’avait encore jamais vu dans la maison. Ce personnage était svelte, mais solidement bâti, il portait un habit noir et collant, pourvu d’une ceinture et de toutes sortes de plis, de poches, de boucles et de boutons qui donnaient à ce vêtement une apparence particulièrement pratique sans qu’on pût cependant bien comprendre à quoi tout cela pouvait servir.

« Qui êtes-vous ? » demande K. en se dressant sur son séant.

Mais l’homme passa sur la question, comme s’il était tout naturel qu’on le prît quand il venait, et se contenta de demander de son côté :

« Vous avez sonné ? Anna doit me porter le déjeuner », dit K., essayant d’abord muettement de découvrir par déduction qui pouvait être ce monsieur. Mais l’autre ne s’attarda pas à se laisser examiner ; il se retourna vers la porte et l’entrouvrit pour dire à quelqu’un qui devait se trouver juste derrière :

« Il veut qu’Anna lui apporte le déjeuner ! »

Un petit rire suivit dans la pièce voisine ; à en juger d’après le bruit, il pouvait se faire qu’il y eût là plusieurs personnes. Bien que l’étranger n’eût pu apprendre de ce rire rien qu’il ne sût auparavant, il déclara « C’est impossible » à K. sur un ton de commandement.

« Voilà qui est fort, répondit K. en sautant à bas de son lit pour enfiler son pantalon. Je voudrais bien voir qui sont ces gens de la pièce à côté, et comment Mme Grubach m’expliquera qu’elle puisse tolérer qu’on vienne me déranger de la sorte. »

L’idée lui vint bien aussitôt qu’il n’eût pas dû parler ainsi à haute voix, car il avait l’air, en le faisant, de reconnaître en quelque sorte un droit de regard à l’étranger, mais il n’y attacha pas d’importance sur le moment. L’autre l’avait pourtant compris comme il n’aurait justement pas fallu, car il lui dit :

« N’aimeriez-vous pas mieux rester ici ?

– Je ne veux ni rester ici ni vous entendre m’adresser la parole tant que vous ne vous serez pas présenté.

– Je le faisais dans une bonne intention », dit l’étranger ; et il ouvrit spontanément la porte.

La pièce voisine, où K. entra plus lentement qu’il ne voulait, présentait au premier abord à peu près le même aspect que la veille. C’était le salon de Mme Grubach ; peut-être y avait-il dans cette pièce encombrée de meubles, de dentelles, de porcelaines et de photographies, un peu plus d’espace que d’ordinaire, mais on ne s’en rendait pas compte en entrant, et d’autant moins que la principale modification consistait dans la présence d’un homme assis près de la fenêtre ouverte et armé d’un livre dont il détacha son regard en voyant entrer Joseph K.

« Vous auriez dû rester dans votre chambre, Franz ne vous l’a-t-il donc pas dit ?

– Vous, je voudrais bien savoir ce que vous voulez », dit K. quittant des yeux sa nouvelle connaissance pour regarder sur le pas de la porte celui qu’on venait d’appeler Franz, et revenir ensuite à l’autre.

Par la fenêtre, on voyait la vieille femme qui était restée postée à la sienne – juste en face maintenant – avec une curiosité vraiment sénile, pour ne rien perdre de ce qui allait se passer.

« Il faut tout de même, dit K., que Mme Grubach… »

Et il fit un mouvement, comme pour s’arracher aux deux hommes qui se tenaient pourtant loin de lui, et voulut continuer son chemin.

« Non, dit celui qui était près de la fenêtre, en jetant son livre sur une petite table et en se levant, vous n’avez pas le droit de sortir, vous êtes arrêté.

– Ça m’en a tout l’air, dit K. Et pourquoi donc ? demanda-t-il ensuite.

– Nous ne sommes pas ici pour vous le dire. Retournez dans votre chambre et attendez. La procédure est engagée, vous apprendrez tout au moment voulu. Je dépasse ma mission en vous parlant si gentiment. Mais j’espère que personne ne m’a entendu en dehors de Franz qui vous traite lui-même sur un pied d’amitié contraire à tous les règlements. Si vous continuez à avoir par la suite autant de chance qu’avec vos gardiens, vous pouvez avoir bon espoir. »

K. voulut s’asseoir, mais il s’aperçut alors qu’il n’y avait plus aucun siège dans la pièce, excepté la chaise près de la fenêtre.

« Vous reconnaîtrez plus tard, dit Franz, combien nous vous avons dit vrai », et il s’avança sur lui suivi de son compagnon. K. fut énormément surpris, surtout par le dernier, qui lui tapa à plusieurs reprises sur l’épaule. Tous deux regardèrent sa chemise de nuit et déclarèrent qu’il lui faudrait en mettre une bien plus mauvaise, mais qu’ils veilleraient avec grand soin sur cette chemise comme aussi sur tout le reste de son linge, et qu’ils le lui rendraient au cas où son affaire finirait bien.

« Il vaut beaucoup mieux, lui dirent-ils, nous confier vos objets à garder, car, au dépôt, il se produit souvent des fraudes et d’ailleurs on y revend tout, au bout d’un temps déterminé, sans s’inquiéter de savoir si le procès est fini. Or, on ne sait jamais, surtout ces derniers temps, combien ce genre d’affaires peut durer. Au bout du compte le dépôt vous rendrait bien le produit de la vente, mais d’abord ce ne serait pas grand-chose, car ce n’est pas la grandeur de l’offre qui décide du prix, mais celle du pot-de-vin, et puis l’expérience montre trop que ces sommes diminuent toujours avec les années en passant de main en main. »

K. fit à peine attention à ces discours ; il n’accordait pas grande importance au droit qu’il pouvait encore posséder sur son linge ; il lui semblait beaucoup plus urgent de se faire éclaircir sa situation ; mais, en présence de ces gens, il ne pouvait même pas réfléchir ; le ventre du second inspecteur – ce ne pouvaient être évidemment que des inspecteurs – s’aplatissait à chaque instant sur lui de la façon la plus cordiale, mais lorsqu’il levait les yeux, il découvrait une tête sèche et osseuse, armée d’un grand nez déjeté, qui n’allait pas sur ce gros corps et qui se concertait comme une personne à part avec le second inspecteur. Quels hommes étaient-ce donc là ? De quoi parlaient-ils ? À quel service appartenaient-ils ? K. vivait pourtant dans un État constitutionnel. La paix régnait partout ! Les lois étaient respectées ! Qui osait là lui tomber dessus dans sa maison ? Il avait toujours tendance à prendre les choses légèrement, à ne croire au pire que quand il arrivait et à ne pas s’armer de pré- cautions pour l’avenir, même alors que tout menaçait ; mais, dans le cas qui se présentait, cette attitude lui sembla déplacée ; sans doute cette scène n’était-elle qu’une plaisanterie, une grossière plaisanterie, que ses collègues de la banque avaient organisée à son intention pour des raisons qu’il ignorait – peut-être parce que c’était le jour de son trentième anniversaire – c’était possible, évidemment ; peut-être n’aurait-il qu’à éclater de rire pour que ses gardiens en fissent autant ; peut-être bien ces fameux inspecteurs n’étaient-ils que les commissionnaires du coin ; en tout cas ils leur ressemblaient ; et cependant, depuis l’instant où il avait aperçu Franz, K. était décidé à ne pas abandonner le moindre atout qu’il pût avoir contre ces hommes. Si l’on disait plus tard qu’il n’avait pas compris la plaisanterie, tant pis, ce n’était pas un gros danger ; sans être de ces gens à qui l’expérience profite toujours, il se rappelait avoir été puni par les événements, de s’être sciemment conduit avec imprudence dans certains cas, au contraire de ses amis. Cela ne se reproduirait pas, tout au moins cette fois-ci. S’il s’agissait d’une comédie, il allait la jouer lui aussi. Pour le moment, il était encore libre.

« Permettez », dit-il, et, se glissant entre les gardiens, il entra vivement dans sa chambre. 

– « Il semble raisonnable », entendit-il dire derrière lui.

Aussitôt chez lui, il ouvrit brutalement les tiroirs de son secrétaire ; tout s’y trouvait dans le plus grand ordre ; mais l’émotion l’empêcha de découvrir immédiatement les pièces d’identité qu’il cherchait. Il finit par mettre la main sur un permis de bicyclette, et il allait déjà le présenter au gardien quand, se ravisant, il l’estima insuffisant et continua à chercher jusqu’à ce qu’il eût trouvé un extrait de naissance. Lorsqu’il revint dans la pièce voisine, la porte d’en face s’en ouvrait et Mme Grubach s’apprêtait à entrer. On n’aperçut d’ailleurs cette dame qu’un instant, car, à peine l’eut-elle reconnu, qu’elle s’excusa, visiblement gênée, disparut et referma la porte avec les plus grandes précautions.

« Entrez donc ! »

C’était tout ce que K. avait eu le temps de lui dire. Il restait là, planté avec ses papiers à la main au milieu de cette pièce, à regarder la porte qui ne se rouvrait pas ; un appel des gardiens le réveilla en sursaut ; ils étaient attablés devant la fenêtre ouverte, en train de manger son déjeuner.

« Pourquoi n’est-elle pas entrée ? demanda-t-il.

– Elle n’en a pas le droit, dit le plus grand des deux gardiens. Vous savez bien que vous êtes arrêté.

– Pourquoi serais-je donc arrêté ? Et de cette façon, pour comble ?

– Voilà donc que vous recommencez ! dit l’inspecteur en plongeant une tartine beurrée dans le petit pot de miel. Nous ne répondons pas à de pareilles questions. 

– Vous serez bien obligés d’y répondre, dit K. Voici mes papiers d’identité ; maintenant, montrez-moi les vôtres et faites-moi voir, surtout, votre mandat d’arrêt.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! dit le gardien, que vous êtes long à entendre raison ! On dirait que vous ne cherchez qu’à nous irriter inutilement, nous qui, pourtant, sommes sans doute en ce moment les gens qui vous veulent le plus de bien.

– Puisqu’on vous le dit » expliqua Franz, et, au lieu de porter à la bouche la tasse de café qu’il tenait à la main, il jeta sur K. un long regard peut-être très significatif, mais auquel K. ne comprit rien. Il s’ensuivit un long dialogue de regards, malgré K. qui finit pourtant par exhiber ses papiers et par dire :

- « Voici mes pièces d’identité.

– Que voulez-vous que nous en fassions ? s’écria alors le grand gardien. Vous vous conduisez pis qu’un enfant. Que voulez-vous donc ? Vous figurez-vous que vous amènerez plus vite la fin de ce sacré procès en discutant avec nous, les gardiens, sur votre mandat d’arrestation et sur vos papiers d’identité ? Nous ne sommes que des employés subalternes ; nous nous connaissons à peine en papiers d’identité et nous n’avons pas autre chose à faire qu’à vous garder dix heures par jour et à toucher notre salaire pour ce travail. C’est tout ; cela ne nous empêche pas de savoir que les autorités qui nous emploient enquêtent très minutieusement sur les motifs de l’arrestation avant de dé- livrer le mandat. Il n’y a aucune erreur là-dedans. Les autorités que nous représentons – encore ne les connais-je que par les grades inférieurs – ne sont pas de celles qui recherchent les dé- lits de la population, mais de celles qui, comme la loi le dit, sont « attirées », sont mises en jeu par le délit et doivent alors nous expédier, nous autres gardiens. Voilà la loi, où y aurait-il là une erreur ?

– Je ne connais pas cette loi, dit K.

– Vous vous en mordrez les doigts, dit le gardien.

– Elle n’existe certainement que dans votre tête », répondit K. ..."

 

 "Das Schloß"  (1921, "Le Château","The Castle",  publication posthume 1926)

 C'est probablement en 1921 que Kafka se met à rédiger son dernier roman, inachevé, le Château (das Schloss) : l'arpenteur K., venu de loin, cherche en vain droit de cité dans un village et échoue dans ses tentatives d'entrer en rapport avec « les messieurs du Château ». Éternel étranger, personne en surnombre, sa liaison avec Frieda, fille « d'ici », enracinée dans le réel comme l'était Felice Bauer, ne fera pas de lui un indigène, semblable à ses semblables, tout au contraire : il s'épuise dans sa situation de paria, qui est à la fois son privilège et sa misère.

 "Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides. Puis il alla chercher un gîte ; les gens de l’auberge n’étaient pas encore au lit ; on n’avait pas de chambre à louer, mais, surpris et déconcerté par ce client qui venait si tard, l’aubergiste lui proposa de le faire coucher sur une paillasse dans la salle. K. accepta. Il y avait encore là quelques paysans attablés autour de leurs chopes, mais, ne voulant parler à personne, il alla chercher lui-même la paillasse au grenier et se coucha près du poêle. Il faisait chaud, les paysans se taisaient, il les regarda encore un peu entre ses paupières fatiguées puis s’endormit. Mais il ne tarda pas à être réveillé ; l’aubergiste se tenait debout à son chevet en compagnie d’un jeune homme à tête d’acteur qui avait des yeux minces, de gros sourcils, et des habits de citadin. Les paysans étaient toujours là, quelques-uns avaient fait tourner leurs chaises pour mieux voir. Le jeune homme s’excusa très poliment d’avoir réveillé K. et se présenta comme le fils du portier du Château, puis déclara :

« Ce village appartient au Château ; y habiter ou y passer la nuit c’est en quelque sorte habiter ou passer la nuit au Château. Personne n’en a le droit sans la permission du comte. Cette permission vous ne l’avez pas ou du moins vous ne l’avez pas montrée. »

K. s’étant à moitié redressé passa la main dans ses cheveux pour se recoiffer, leva les yeux vers les deux hommes et dit :

– Dans quel village me suis-je égaré ? Y a-t-il donc ici un Château ?

– Mais oui, dit le jeune homme lentement, et quelques-uns des paysans hochèrent la tête, c’est le Château de monsieur le comte Westwest.

– Il faut avoir une autorisation pour pouvoir passer la nuit ? demanda K. comme s’il cherchait à se convaincre qu’il n’avait pas rêvé ce qu’on lui avait dit.

– Il faut avoir une autorisation, lui fut-il répondu, et le jeune homme, étendant le bras, demanda, comme pour railler K., à l’aubergiste et aux clients :

– À moins qu’on ne puisse s’en passer ?

– Eh bien, j’irai en chercher une, dit K. en bâillant, et il rejeta la couverture pour se lever.

– Oui ? Et auprès de qui ?

– De monsieur le comte, dit K., il ne me reste plus autre chose à faire.

– Maintenant ! À minuit ! Aller chercher l’autorisation de monsieur le comte ? s’écria le jeune homme en reculant d’un pas. 

– C’est impossible ? demanda calmement K. Alors pourquoi m’avez-vous réveillé ?

Le jeune homme sortit de ses gonds.

– Quelles manières de vagabond ! s’écria-t-il. J’exige le respect pour les autorités comtales ! Je vous ai réveillé pour vous dire d’avoir à quitter sur-le-champ le domaine de monsieur le comte.

– Voilà une comédie qui a assez dure, dit K. d’une voix étonnamment basse en se recouchant et en ramenant la couverture sous son menton. Vous allez un peu loin, jeune homme, et nous en reparlerons demain. L’aubergiste, ainsi que ces messieurs, sera témoin, si toutefois j’ai besoin de témoins. En attendant je vous préviens que je suis l’arpenteur que monsieur le comte a fait venir. Mes aides arriveront demain, en voiture, avec les appareils. Je n’ai pas voulu me priver d’une promenade dans la neige mais j’ai perdu plusieurs fois mon chemin et c’est pourquoi je suis arrivé si tard. Je savais très bien que ce n’était plus l’heure de se présenter au Château sans que vous ayez besoin de me l’apprendre. Voilà pourquoi je me suis contenté de ce gîte, où vous avez eu, pour m’exprimer avec modération, l’impolitesse de venir me déranger. Je n’ai pas autre chose à vous dire. Et maintenant bonne nuit, messieurs. 

Et K. se retourna vers le poêle.

« Arpenteur ? » prononça encore derrière lui une voix qui semblait hésiter ; sur quoi tout le monde se tut. Mais le jeune homme ne tarda pas à se ressaisir et demanda à l’hôte, sur un ton assez bas pour marquer quelque égard à l’endroit du sommeil de K…, mais assez haut pour pouvoir être entendu de lui :

– Je vais me renseigner au téléphone. 

– Eh quoi ! le téléphone était-il installé dans cette auberge de village ? Quelle merveilleuse organisation ! 

Le détail en surprenait K. bien qu’il se fût attendu à l’ensemble. L’appareil se trouvait presque au-dessus de sa tête – K. avait eu tellement sommeil qu’il ne s’en était pas aperçu – ; si le jeune homme téléphonait il ne pourrait le faire sans troubler le dormeur, quelque bonne volonté qu’il y mit ; il ne s’agissait que de savoir si K. le laisserait oui ou non téléphoner : il décida de le laisser. Mais il devenait inutile dès lors de feindre le sommeil. Il voyait déjà les paysans se rapprocher pour parler entre eux, car la venue d’un arpenteur n’était pas mince événement. La porte de la cuisine s’était ouverte ; la puissante silhouette de l’hôtesse l’emplissait toute ; l’aubergiste s’approcha de sa femme sur la pointe des pieds pour lui faire part des événements ; et la conversation téléphonique commença. Le portier était endormi, mais il y avait un sous-portier à l’appareil, l’un des sous-portiers, un Monsieur Fritz...."

 

"Ein Bericht für eine Akademie" (1917, "Rapport pour une Académie")
Beginnt mit den Worten:  "Hohe Herren von der Akademie! Sie erweisen mir die Ehre, mich aufzufordern, der Akademie einen Bericht über mein äffisches Vorleben einzureichen..."
Nouvelle parue dans le recueil "Ein Landarzt veröffentlicht"  (1920), dans lequel un singe se transforme en homme et s'installe au mieux dans la vie, sorte de "Métamorphose" à rebours  la finalité étant de vivre comme tout le monde.

"..Il me semble, à voir les choses avec mes yeux d'aujourd'hui, que j'avais au moins pressenti que je devais trouver une issue si je voulais vivre, mais que cette issue ne pourrait pas être dans la fuite. Je ne sais plus si la fuite était possible, mais je le crois; la fuite doit toujours être possible à un singe. Avec mes dents d'aujourd'hui, je suis obligé d'être prudent pour casser une simple noix, mais à cette époque j'aurais forcément réussi avec le temps à couper à coups de dents la serrure de ma porte. Je ne le fis pas. Qu'y eussé-je gagné? .."

 

"Ein Hungerkünstler"

(1922, "Un champion de jeûne", "A Hunger Artist")
Beginnt mit den Worten:  "In den letzten Jahrzehnten ist das Interesse an Hungerkünstlern sehr zurückgegangen. Während es sich früher gut lohnte, große derartige Vorführungen in eigener Regie zu veranstalten, ist dies heute völlig unmöglich..."
Nouvelle parue dans "Ein Hungerkünstler" et qui semble être de ces rares récits que Kafka n'a pas renié. On a pu y lire le procès de la duplicité du jeûneur qui jeûne juste assez pour ne pas mourrir. Kafka évoque donc ici les souffrances, la gloire et la fin obscure d'un artiste jadis célèbre, champion de jeûne qui sortait de sa cage au bout de quarante jours et était alors acclamé en un temps où ce genre de spectacle attirait les foules.

"Dans les dernières années l’intérêt du public pour les jeûneurs professionnels s'est notablement affaibli.  Alors que rien n'était plus fructueux autrefois que d'organiser de grandes exhibitions de jeûne sous sa propre direction, aujourd'hui c'est devenu complètement impossible. C’étaient d’autres temps. Jadis, toute la ville était occupée par l’artiste de la faim ; l’intérêt allait croissant de jour de faim en jour de faim ; chacun voulait voir l’artiste de la faim au moins une fois par jour ; les derniers jours, il y avait des abonnés qui restaient assis toute la journée devant la petite cage grillagée ; la nuit aussi il y avait des visites, aux flambeaux pour augmenter l’effet ; les beaux jours, on sortait la cage à l’air libre, et c’était spécialement aux enfants qu’on montrait l’artiste de la faim ; alors que pour les adultes ce n’était souvent qu’un amusement auquel ils participaient parce que c’était à la mode, les enfants, étonnés, bouche bée, se tenant par la main pour se sentir en sécurité, regardaient l’artiste de la faim : il était pâle, portait un tricot noir d’où ses côtes ressortaient très nettement, ne voulait même pas du fauteuil qu’on lui avait mis, préférant rester assis sur de la paille dispersée par terre, faisait un signe poli de la tête, répondait aux questions avec un sourire forcé, tendait aussi le bras à travers la grille pour qu’on puisse toucher sa maigreur, puis il replongeait complètement en lui-même, ne s’occupait plus de personne, même pas de l’heure qui sonnait, si importante pour lui, à la pendule qui était le seul meuble de la cage, regardait devant lui les yeux presque fermés en trempant les lèvres de temps en temps dans un minuscule verre d’eau pour se les humecter. À part les spectateurs qui changeaient sans cesse, il y avait en permanence des gardiens choisis par le public, bizarrement des bouchers en général qui, toujours par groupe de trois, avaient pour tâche de surveiller jour et nuit l’artiste de la faim afin qu’il n’aille pas manger en cachette. Mais c’était une simple formalité qu’on avait introduite pour rassurer la foule, car les initiés savaient bien que, pendant la période de la faim, l’artiste de la faim n’aurait jamais rien mangé, quoi qu’il arrive, même pas sous la contrainte, même la plus petite chose ; l’honneur de son art le lui interdisait. Évidemment, ce n’étaient pas tous les gardiens qui pouvaient comprendre cela, il y avait parfois des équipes de nuit qui surveillaient de manière très souple, elles se mettaient exprès dans un coin retiré et se plongeaient dans une partie de cartes afin visiblement de lui accorder un petit réconfort qu’il serait, d’après eux, aller puiser dans quelque réserve secrète. Rien ne le tourmentait plus que ces gardiens, ils lui troublaient l’âme, ils lui rendaient la faim terriblement difficile, parfois il surmontait sa faiblesse et chantait pendant qu’on le surveillait, il chantait aussi longtemps qu’il le pouvait pour montrer aux gens qu’ils le soupçonnaient de manière injuste. Mais cela ne servait pas à grand-chose, les gardiens s’étonnaient alors de l’habileté avec laquelle il arrivait à manger tout en chantant."

 

"Eine kleine Frau" (1924, «Une petite femme»)
Beginnt mit den Worten:  "Es ist eine kleine Frau; von Natur aus recht schlank, ist sie doch stark geschnürt; ich sehe sie immer im gleichen Kleid, es ist aus gelblich – grauem, gewissermaßen holzfarbigem Stoff und ist ein wenig mit Troddeln oder knopfartigen Behängen von gleicher Farbe versehen; sie ist immer ohne Hut, ihr stumpf-blondes Haar ist glatt und nicht unordentlich, aber sehr locker gehalten..."
Nouvelle parue dans "Ein Hungerkünstler" et dernier des trois grands récits de Kafka, qui, par le biais du portrait d'une femme sans grande importance, sa logeuse de la Miguelstrasse, dit-on, tourne autour de la supposée haine que le narrateur ressent de celle-ci.

"C'est une petite femme, naturellement très mince, qui se corsète quand même très étroit. Je ne lui ai jamais connu qu'une robe, d'un gris jaune qui rappelle le bois, garnie par-ci par-là d'on ne sait quelles houpettes, de petits pompons et de fioritures de même couleur. Elle ne porte jamais de chapeau. Ses cheveux, d'un blond mat, sont lisses; si on peut croire qu'elle les néglige, c'est qu'elle les peigne très flou. Malgré le corset qui la sangle, elle reste extrêmement agile; elle exagère même cette vivacité; elle aime se camper les deux poings sur la taille et pivoter d'un seul coup sur les hanches si brusquement qu'elle vous fait sursauter. Comment rendre l'impression que produit sa main? Je n'en ai encore jamais vue de telle..."

 

"Josefine, die Sängerin oder Das Volk der Mäuse"

(1924, Prague, "Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris", "Josephine the Singer,or The Mouse Folk")
Beginnt mit den Worten:  "Unsere Sängerin heißt Josefine. Wer sie nicht gehört hat, kennt nicht die Macht des Gesanges. Es gibt niemanden, den ihr Gesang nicht fortreißt, was umso höher zu bewerten ist, als unser Geschlecht im ganzen Musik nicht liebt..."
Nouvelle parue dans "Ein Hungerkünstler"  et dernier des trois grands récits de Kafka, met en exergue le peuple des souris constamment exposé aux périls et aux sujets d'inquiétudes.

"Notre cantatrice s'appelle Joséphine. Qui ne l'a pas entendue ignore la puissance du chant.Il n'est personne que le sien ne transporte, ce qui est d'autant plus remarquable que notre espèce ne témoigne en général d'aucun penchant pour la musique. Le silence et la paix sont notre plus chère musique, notre vie est pénible : en vain tâchons-nous de secouer les soucis du jour, notre âme ne peut plus s'élever jusqu'à des préoccupations aussi éloignées de notre vie courante. Pourtant nous ne nous en plaignons guère; nous n'allons même pas jusque-là : une certaine ruse, un certain tour d'esprit pratique, dont nous avons d'ailleurs le plus pressant besoin, voilà, croyons-nous, nos principales qualités..."

 

"Der Bau" (1923-1924, Berlin, "Le Terrier", "The Burrow")
Beginnt mit den Worten:  "Ich habe den Bau eingerichtet und er scheint wohlgelungen. Von außen ist eigentlich nur ein großes Loch sichtbar, dieses führt aber in Wirklichkeit nirgends hin, schon nach ein paar Schritten stößt man auf natürliches festes Gestein..."
Ecrit à Berlin fin 1923, publié en 1931,  et dernier des trois grands récits de Kafka, texte inachevé qui  traite de la terreur permanente dans laquelle vit un narrateur mi-animal mi-humain dans sa demeure, qu'il améliore sans cesse pour se protéger d'ennemis invisibles.

"J'ai organisé mon terrier et il m'a l'air bien réussi. De dehors on ne voit qu'un grand trou, mais qui ne mène nulle part; au bout de quelques pas, on se heurte au rocher. Je ne veux pas me vanter d'avoir eu là une ruse intentionnelle; ce trou n'est que le résultat de l'une des nombreuses tentatives que j'avais vainement faites, mais il m'a semblé finalement avantageux de ne pas le recouvrir. Evidemment, il est des ruses si subtiles qu'elles se contrecarrent elles-mêmes, je le sais mieux que personne, et il est bien hardi de vouloir faire croire que ce trou peut dissimuler une proie digne de recherche.."

 

"Amerika, Amerika or Der Verschollene" 

("L’Amérique", "Amerika", publication posthume 1927)
Beginnt mit den Worten:  "Als der sechzehnjährige Karl Roßmann, der von seinen armen Eltern nach Amerika geschickt worden war, weil ihn ein Dienstmädchen verführt und ein Kind von ihm bekommen hatte, in dem schon langsam gewordenen Schiff in den Hafen von New York einfuhr, erblickt er die schon längst beobachtete Statue der Freiheitsgöttin wie in einem plötzlich stärker gewordenen Sonnenlicht. Ihr Arm mit dem Schwert ragte wie neuerdings empor, und um ihre Gestalt wehten die freien Lüfte..."

A seize ans, Karl Rossman est exilé au Nouveau Monde où sa famille l'a envoyé car il a engrossé une servante. Malgré sa solitude et sa vulnérabilité en terre inconnue, il a pour lui un optimisme juvénile et une bonne humeur exubérante. Karl décide de chercher fortune et est engagé comme liftier dans un hôtel. Finalement renvoyé, il part à la dérive, fait la rencontre d'une série de personnage bizarres et rejoint enfin un mystérieux théâtre ambulant. L'ouvrage n'a jamais été terminé par Kafka, mais il désoriente, l'auteur n'a jamais visité l'Amérique, mais reste une vision intrigante de ce nouveau monde.

«Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu'une bonne l'avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu'il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui brandissait l'épée s'était levé à l'instant même, et l'air libre soufflait autour de ce grand corps...»

 

"Forschungen eines Hundes"

(1922, "Les Recherches d'un chien", "Investigations of a Dog")
Beginnt mit den Worten:  "Wie sich mein Leben verändert hat und wie es sich doch nicht verändert hat im Grunde! Wenn ich jetzt zurückdenke und die Zeiten mir zurückrufe, da ich noch inmitten der Hundeschaft lebte, teilnahm an allem, was sie bekümmert, ein Hund unter Hunden, finde ich bei näherem Zusehen doch, daß hier seit jeher etwas nicht stimmte, eine kleine Bruchstelle vorhanden war, ein leichtes Unbehagen inmitten der ehrwürdigsten volklichen Veranstaltungen mich befiel, ja manchmal selbst im vertrauten Kreise, nein, nicht manchmal, sondern sehr oft, der bloße Anblick eines mir lieben Mithundes, der bloße Anblick, irgendwie neu gesehen, mich verlegen, erschrocken, hilflos, ja mich verzweifelt machte..."
C'est un des plus longs récits de Kafka, si l'on excepte ses romans, loin d'être continu tant se mêlent de nombreuses digréssions et qui débute en montrant combien la race canine est partagée entre l'aspiration à la vie en communauté et l'impossibilité d'y parvenir.

"Quel changement dans ma vie et pourtant, comme ma vie, au fond, a peu changé! Quand je pense aujourd'hui au passé et que je me remémore les temps où je vivais encore au milieu de la société canine, un chien parmi les chiens, participant à tous les soucis des autres, je trouve, en regardant de plus près, que de tout temps quelque chose boitait; il y avait une petite fêlure; un léger malaise s'emparait de moi au cours des cérémonies les plus vénérables de notre peuple, et parfois même dans mon milieu familier; non, cela n'était même pas exceptionnel, cela se produisait souvent; le simple spectacle d'un congénère-chien qui m'était cher pouvait, vu en quelque sorte d'un autre oeil, m'emplir d'embarras, de frayeur, de désarroi et même de désespoir..."

 

"Beschreibung eines Kampfes"

(1904–1905,"Description d'un combat", "Description of a Struggle")
Beginnt mit den Worten:  "Gegen zwölf Uhr standen schon einige Leute auf, verbeugten sich, reichten einander die Hände, sagten, es wäre sehr schön gewesen und giengen dann durch den großen Türrahmen ins Vorzimmer, sich anzukleiden. Die Hausfrau stand mitten in dem Zimmer und machte bewegliche Verbeugungen, während ihr Kleid gezierte Falten warf..."
Deux hommes sont aux prises par une nuit glacée, l'un prenant parti pour son rêve, l'autre le réel, le thème dominant est toujours cette impossibilité de vivre qui ruine d'avance toute tentative d'évasion..

"Vers minuit, quelques personnes commencèrent déjà à se lever, s'inclinèrent, se serrèrent les mains, dirent qu'elles avaient passé une très bonne soirée; puis, en franchissant la grande porte ouverte, elles passèrent dans le vestibule pour y prendre leurs vêtements. Debout au milieu de la pièce, la maîtresse de maison faisait de vives révérences, tandis que dans sa robe se creusaient des plis délicats. Assis devant un petit guéridon aux trois pieds raides et minces, je trempais les lèvres dans mon troisième verre de Bénédictine.."

 

"Beim Bau der chinesischen Mauer"

(1917, "La Muraille de Chine", "The Great Wall of China")

Beginnt mit den Worten:  "Die Chinesische Mauer ist an ihrer nördlichsten Stelle beendet worden. Von Südosten und Südwesten wurde der Bau herangeführt und hier vereinigt. Dieses System des Teilbaues wurde auch im Kleinen innerhalb der zwei großen Arbeitsheere, des Ost - und des Westheeres, befolgt..."
Dans "La Muraille de Chine", un Empereur, par crainte de la tourbe qui assiège son palais, ordonne la construction d'un rempart gigantesque, tous les hommes étant mobilisés à cette entreprise et feignant de croire en la réalité de la menace pour pouvoir continuer à vivre. Kafka décrit minutieusement cet impossible labeur, mettant en jeu des lois que personne ne connaît ("quel supplice que d'être gouverné par des lois qu'on ne connaît pas"), et les soldats obéissent sans mot dire à des ordres venus on ne sait d'où. 

"..J"eus la chance que la construction du mur fût entreprise juste au moment où, à vingt ans, je venais de passer l'examen final de l'école inférieure. Je dis que c'était une chance, car beaucoup de ceux qui avaient atteint plus tôt le point culminant de la formation à laquelle ils pouvaient prétendre restaient des années à ne savoir que faire de leur science, tournaient en rond inutilement avec les plus magnifiques plans de construction en tête et dépérissaient en masse. Mais ceux qui étaient finalement admis comme maîtres d'oeuvre, même du rang le plus humble, en étaient vraiment dignes. C'étaient des maçons, qui avaient beaucoup réfléchi à la construction et qui ne cessaient pas d'y réfléchir..."

 

"Aforismi di Zürau" (1918-20, "Aphorismes de Zürau")
"Entre 1917 et 1918, Kafka séjourne huit mois chez sa sœur Ottla à Zürau, dans la campagne de Bohême. La tuberculose s’est déclarée, et crée chez l'écrivain dans sa retraite une intimité nouvelle avec l’idée de la mort. C’est durant cette période que sont nés ces «aphorismes» étranges et déroutants : alors que Kafka avait coutume de remplir des cahiers d’écolier d’une écriture serrée, ici au contraire il dispose une phrase, un paragraphe tout au plus, sur de petites feuilles volantes. Tout le reste de la page, étonnamment vide…
À l’initiative de Roberto Calasso, ces aphorismes de Zürau sont livrés pour la première fois à une lecture telle que Kafka aurait pu la souhaiter. Quoiqu’il ait presque toujours répugné à la publication de ses textes, il est certain que cette disposition singulière était destinée à faire briller l’éclat foudroyant de sentences venues des abîmes. Car ses pensées y sont vertigineuses, parfois oraculaires, échappant toujours à l’explicitation univoque mais suscitant sans cesse la nécessité d’une méditation essentielle : le bien et le mal, le corps et l’esprit, le courage et la fuite, le chemin et le cercle, la création et la mort. Autant de motifs qui parcourent son œuvre, mais ciselés ici à l’extrême, douloureux et resplendissants comme des pointes de diamant, regard d’un «œil qui simplifie jusqu’à la désolation totale». Mais cette désolation est pour Roberto Calasso une «splendeur voilée». (Editions Gallimard)

 

Aux Editions Gallimard, Œuvres complètes en trois tomes, La Pléiade - Trad. de l'allemand (Autriche) par Jean-Pierre Danès, Claude David, Marthe Robert et Alexandre Vialatte.
«Un Juif de Prague, dégingandé et malingre, écrasé par un père tyrannique, hanté par les fantasmes de l'impuissance, prompt à s'éprouver coupable et à s'infliger des châtiments imaginaires, doutant de son talent et de son droit à l'existence. Une vie faite de frustrations, occupée de petites misères quotidiennes et traversée de grandes angoisses, de bonne heure menacée par la maladie qui, lorsqu'elle se déclare, est dénoncée comme une fuite, accueillie comme un abri. Une œuvre faite de fragments et de lambeaux épars, tout entière vouée à la destruction par son auteur ; une œuvre sans concessions et sans agréments, austère et sans sourire. Rien ne semblait destiner Kafka à la renommée qu'il a reçue : ni cette vie misérable, ni cette œuvre étrange, rugueuse, en apparence impénétrable. Ni non plus le milieu où il avait vécu : cette Prague mal connue en France, cette Bohême presque exotique, avec ses champs de neige et ses traîneaux. Pourtant, le fait est là, que personne n'aurait soupçonné lorsque Kafka mourut, en 1924. Sans doute pas même Max Brod, qui, le premier, avait pressenti le talent de son ami et tant fait pour préparer son avenir. Pas même Kafka assurément, car jamais écrivain n'avait autant que lui méconnu son propre génie. Cette gloire a mis du temps à naître. Jusqu'à la guerre, à cause des circonstances politiques, il est à peu près inconnu en Allemagne ; à l'étranger, quelques délicats et quelques curieux s'intéressent à lui, comme à un petit-maître, amoureux de l'insolite. Depuis la fin de la guerre, Kafka est un de nos classiques.... "

Dans le monde anglo-saxon, quelques générations de traducteurs se sont aussi confrontés aux textes de Kafka avec, pour chacun, une vision assez spécifique : Edwin & Willa Muir, Malcolm Pasley, Joachim Neugroschel, Stanley Corngold, Michael Hofmann, Joyce Crick.

 

Le 3 juillet 1883, Franz Kafka naît à Prague. Ses parents étaient tous deux originaires de la Bohême méridionale. L'héritage de ses ascendants maternels, parmi lesquels se trouvent des rabbins et des médecins, domine en lui : il se reconnaît maints traits originaux des Löwy, dont il tient le goût de la solitude et la constitution délicate. Siegfried, demi-frère de sa mère, médecin de campagne, homme très érudit et secret, était l'oncle préféré de Kafka, qui lui rendait de fréquentes visites à Triesch, en Moravie. Sa mère, Julie Löwy, née en 1856 à Podebrady, fille d'un riche commerçant orthodoxe « éclairé », était dévouée, travailleuse, très timide.  Le père de Franz, Hermann Kafka, homme très autoritaire, d'une vitalité inépuisable, naquit à Wossek en 1852. Issu d'une famille nombreuse et des plus modestes, il connut une enfance difficile, dut gagner sa vie dès l'âge de quatorze ans et s'installa à Prague en 1881. Il ouvrit un commerce de mode. En classe terminale, il découvre Nietzsche, qu'il lit avec enthousiasme. Promu bachelier en 1901, il fait son premier voyage hors de la Bohême et passe quelques semaines à Norderney et à Helgoland. Puis il se met aux études de chimie, délaissées aussitôt, et assiste à des cours de droit romain, enfin à des cours d'histoire de l'art et de littérature allemande. Après un bref séjour à Munich, il retourne à Prague et reprend ses études juridiques, cédant ainsi à un désir de son père.   À l'automne 1902, il fait la connaissance de l'écrivain Max Brod. Il est alors un grand lecteur de Goethe et de Flaubert ; durant toute sa vie, il garde une admiration inaltérable pour ces deux écrivains. Il se passionne également pour le Tonio Kröger de Thomas Mann, pour Hamsun, Hesse, Rudolf Kassner et Hofmannsthal. C'est probablement vers la fin de 1904 que Kafka entreprit la première de ses œuvres qui nous soit conservée, la Description d'un combat (Beschreibung eines Kampfes). Le thème du combat constitue un élément fondamental de toute la création littéraire de Kafka. De santé fragile, Kafka doit faire un séjour dans une maison de repos en Silésie, pendant l'été 1905. En 1906, Kafka obtient le diplôme de docteur en droit.  En 1908, Kafka rentre à Arbeiter-Unfall-Versicherungs-Anstalt für das Königreich Böhmen (Institution d'assurance pour les accidents des travailleurs du royaume de Bohême), organisme semi-public où il restera jusqu'à sa retraite prématurée en 1922. Il commence son "Journal" en 1909. En 1910-1911, il voyage avec Max Brod à Berlin, à Paris et en Italie. Il publie son premier ouvrage en 1912, Regards (Betrachtung). 

En 1912, il rencontre une jeune berlinoise, Felice Bauer. Débute alors une période de doute et d'hésitations entre le célibat et un éventuel mariage avec Felice Bauer. En écho à ses interrogations et à ses craintes, Kafka rédige Le Verdict dans la nuit du 22 au 23 septembre. Rédaction d'un nouveau roman, L'Oublié. Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1912, Kafka rédige d'une seule traite le Verdict (Das Urteil).

 

Le 13 août 1912, au cours d'une soirée chez les parents de Max Brod, Kafka fait la connaissance de Felice Bauer (1887-1980), originaire de haute Silésie, qui occupe à Berlin un poste de fondé de pouvoir dans une importante entreprise commerciale. Pendant cinq ans, il mène un combat incessant et désespéré avec lui-même pour s'arracher la décision d'épouser cette jeune fille au « visage insignifiant qui porte franchement son insignifiance », selon les propres paroles de Franz, mais courageuse, énergique  et gaie, d'une santé solide, aspirant à un bonheur petit-bourgeois. Après des fiançailles en mai 1914, une première rupture six semaines plus tard, puis de nouvelles fiançailles au début de juillet 1917, il se sépare d'elle définitivement en décembre 1917. 

Vers la fin de l'année 1912, Kafka compose un récit assez ample, la Métamorphose (Die Verwandlung), publié en novembre. En 1913, Kafka entreprend la lecture de Kierkegaard, dont le destin lui paraît semblable au sien.  En été 1914 éclate la Première Guerre mondiale. Kafka commence le Procès (Der Prozess), roman inachevé, auquel il travaille pendant plusieurs années. En août 1917, l'hémoptysie se déclare. Le 4 septembre, le médecin constate un catarrhe pulmonaire, et le danger de tuberculose n'est pas exclu. Kafka accueille le diagnostic avec un mélange de soulagement et d'accablement : libéré subitement de tant d'obligations qu'il ne savait pas assumer, il ressent la maladie également comme un châtiment, comme un « pacte » que son cerveau et ses poumons auraient conclu à son insu. 

En novembre 1918, il part pour Schelesen (aujourd'hui Želizy), près de Liboch, au nord de Prague, où il vit jusqu'au printemps 1919. Il y rencontre Julie Wohryzek (1891-1944), une jeune Tchèque qui possède « un merveilleux mélange de chaleur et de froideur, très difficile à troubler de l'extérieur ». Il fait une nouvelle tentative de mariage : il se fiance pour la troisième fois. Cependant, les doutes et scrupules ne tardent pas à l'envahir, et il rompt avec Julie à Prague en novembre 1919.

Revenu à Schelesen, où Max Brod le rejoint, Kafka rédige un bouleversant document autobiographique, la Lettre au Père (Brief an den Vater), qui n'a jamais été remise à son destinataire, la mère de Franz refusant de la transmettre. Longue de plus de cent pages, cette lettre est un véritable « procès » où Kafka analyse le conflit profond et insoluble dans les relations avec son père. Hermann Kafka, dont la langue maternelle était le tchèque et qui avait appris l'allemand imparfaitement à l'unique école juive de son village, avait surmonté plus d'un obstacle. Énergique, âpre au gain, habité par la volonté farouche de parvenir au succès dans les affaires, il avait fini par s'imposer. Kafka n'a jamais surmonté un besoin de s'expliquer et de se justifier devant cet homme robuste, fortement ancré dans la réalité. Le mélange d'admiration et de haine qu'il éprouve pour son père a fait naître en lui un inextricable sentiment de culpabilité. Conscient de l'incompatibilité de leur caractère et de leurs intérêts, il n'est cependant pas arrivé à se libérer de l'emprise paternelle et n'a pas cessé de solliciter une approbation impossible à obtenir.

 

En avril 1920, il part pour Merano, où il passe trois mois et écrit ses premières lettres à une jeune Tchèque, Milena Jesenská-Pollaková (1896-1944), qui vient de lui demander l'autorisation de traduire en tchèque certaines de ses œuvres. Fille très émancipée d'un chirurgien renommé de Prague, mariée à un homme de lettres, Ernst Pollak, et peu heureuse dans cette union, elle voue bientôt un amour passionné et exclusif à Franz Kafka, qui, effrayé d'abord, ému ensuite, lui rend visite à Vienne, puis la retrouve fréquemment à Prague

C'est probablement en 1921 que Kafka se met à rédiger son dernier roman, inachevé, le Château (das Schloss) . En 1922, son état de santé se dégradant de plus en plus, il est mis en pré-retraite. En 1923 - séjour à Müritz, sur les bords de la Baltique. Kafka rencontre Dora Dymant (1898-1952), jeune Juive polonaise qui sera sa compagne jusqu’à la fin de sa vie. . En dépit de l'opposition de sa famille, il s'installe avec elle à Berlin en septembre 1923. Pour la première et la dernière fois de sa vie, il semble avoir connu le bonheur, se croit un moment libéré de ses démons et trouve un certain équilibre moral. 

 

En mars 1924, son état physique s'aggrave, et son oncle Siegfried Löwy accourt à Berlin et constate une infection du larynx sans espoir de guérison. Kafka rentre à Prague chez ses parents. Il écrit sa dernière œuvre achevée, Joséphine la Cantatrice ou le Peuple des souris (Josefine, die Sängerin oder Das Volk der Mäuse), qui paraît en automne 1924 avec trois autres récits : Premier Chagrin (Erstes Leid), Une petite femme (Eine kleine Frau) et Un champion de jeûne (Ein Hungerkünstler). Kafka est transporté dans un sanatorium, où l'on constate une laryngite tuberculeuse, puis transféré en avril 1924 dans une clinique à Vienne, où il est traité avec un peu d'égards. Ses amis l'installent finalement dans une clinique à Kierling, aux environs de Vienne. Kafka écrit au père de Dora Dymant pour demander la main de la jeune fille, mais reçoit une réponse négative. Il souffre de violentes douleurs, doit parler le moins possible et ne peut presque plus manger. Il meurt le 3 juin 1924, assisté dans ses derniers moments par Dora Dymant et Robert Klopstock. Il est enterré au vieux cimetière juif de Prague. Max Brod, son exécuteur testamentaire, édite ses œuvres contre la volonté de Kafka , qui lui avait demandé de brûler ses manuscrits.

 

Lettre au père ("Brief an den Vater", écrite en 1919, publiée en 1952)

Beginnt mit den Worten: "Du hast mich letzthin einmal gefragt, warum ich behaupte, ich hätte Furcht vor Dir. Ich wußte Dir, wie gewöhnlich, nichts zu antworten, zum Teil eben aus der Furcht, die ich vor Dir habe, zum Teil deshalb, weil zur Begründung dieser Furcht zu viele Einzelheiten gehören, als daß ich sie im Reden halbwegs zusammenhalten könnte...."

Kafka l'écrivit à la suite du refus de son père concernant son mariage avec Julie Wohryzeck, une secrétaire de Prague. Il y décrit l'attitude de cette figure paternelle qui l'effraie et qui le domine. Ils entretiennent une relation conflictuelle; en effet son père lui reproche un manque d'amour filial tandis que Kafka désapprouve son autorité. Tout au long de cette lettre, Kafka, s'adressant à son père, lui dit qu'il reconnaît l'entière responsabilité de leurs rapports; c'est totalement de sa faute à lui s'ils ne s'entendent pas. Son père n'y est pour rien. Mais au fur et à mesure de la lecture, on se rend compte que Kafka critique son père ainsi que son éducation stricte de façon de plus en plus explicite. Kafka travaillait le jour en tant que juriste dans une compagnie d'assurance et il écrivait la nuit. Pour lui, être écrivain n'est pas un métier. Il se considérait d'ailleurs comme un parasite; quelqu'un d'inutile, ne pouvant rien apporter à la société et vivant à ses crochets. Ce complexe est très bien exprimé dans son récit métaphorique La Métamorphose (1913), où un voyageur de commerce se transforme subitement en un énorme insecte répugnant et est de ce fait exclu de la société et rejeté par sa famille. 

"Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension. En ce qui te concerne, les choses se sont présentées très simplement, du moins pour ce que tu en as dit devant moi et, sans discrimination devant beaucoup d'autres personnes. Tu voyais cela à peu près de la façon suivante : tu as travaillé durement toute ta vie, tu as tout sacrifié pour tes enfants, pour moi surtout ; en conséquence, j'ai « mené la grande vie », j'ai eu liberté entière d'apprendre ce que je voulais, j'ai été préservé des soucis matériels, donc je n'ai pas eu de soucis du tout ; tu n'as exigé aucune reconnaissance en échange, tu connais « la gratitude des enfants », mais tu attendais au moins un peu de prévenance, un signe de sympathie ; au lieu de quoi, je t'ai fui depuis toujours pour chercher refuge dans ma chambre, auprès de mes livres, auprès d'amis fous ou d'idées extravagantes ; je ne t'ai jamais parlé à cœur ouvert, je ne suis jamais allé te trouver au temple, je n'ai jamais été te voir à Franzensbad, d'une manière générale je n'ai jamais eu l'esprit de famille, je ne me suis jamais soucié ni de ton commerce, ni de tes autres affaires, j'ai soutenu Ottla dans son entêtement et, tandis que je ne remue pas le petit doigt pour toi (je ne t'apporte même pas un billet de théâtre), je fais tout pour mes amis. Si tu résumes ton jugement sur moi, il s'ensuit que ce que tu me reproches n'est pas quelque chose de  positivement inconvenant ou méchant (à l'exception peut-être de mon dernier projet de mariage), mais de la froideur, de la bizarrerie, de l'ingratitude. Et ceci, tu me le reproches comme si j'en portais la responsabilité, comme s'il m'avait été possible d'arranger les choses autrement ― disons en donnant un coup de barre ―, alors que tu n'as pas le moindre tort, à moins que ce ne soit celui d'avoir été trop bon pour moi. Cette description dont tu uses communément, je ne la tiens pour exacte que dans la mesure où je te crois, moi aussi, absolument innocent de l'éloignement survenu entre nous. Mais absolument innocent, je le suis aussi. Si je pouvais t'amener à le reconnaître, il nous serait possible d'avoir, je ne dis pas une nouvelle vie, nous sommes tous deux beaucoup trop vieux pour cela, mais une espèce de paix, ― d'arriver non pas à une suspension, mais à un adoucissement de tes éternels reproches. Chose singulière, tu as une sorte de pressentiment de ce que je veux dire. Ainsi, par exemple, tu m'as dit récemment : « Je t'ai toujours aimé et quand même je ne me serais pas comporté extérieurement avec toi comme d'autres pères ont coutume de le faire, justement parce que je ne peux pas feindre comme d'autres. » Or, père, je n'ai jamais, dans l'ensemble, douté de ta bonté à mon égard, mais je considère cette remarque comme inexacte. Tu ne peux pas feindre, c'est juste ; mais affirmer pour cette unique raison que les autres pères le font, ou bien relève de la pure chicane, ce qui interdit de continuer la discussion, ou bien ― et selon moi, c'est le cas ― exprime de façon voilée le fait qu'il y a quelque chose d'anormal entre nous, quelque chose que tu as contribué à provoquer, mais sans qu'il y ait de ta faute. Si c'est vraiment cela que tu penses, nous sommes d'accord. Je ne dis pas, naturellement, que ton action sur moi soit seule cause de ce que je suis devenu. Ce serait exagéré (et je tombe même dans cette exagération). Quand j'aurais été élevé absolument à l'écart de ton influence, il est fort possible que je n'eusse pu devenir un homme selon ton cœur. Sans doute aurais-je tout de même été un être faible, anxieux, hésitant, inquiet, ni un Robert Kafka, ni un Karl Hermann, mais j'aurais cependant été tout autre et nous aurions parfaitement pu nous entendre. J'aurais été heureux de t'avoir comme ami, comme chef, comme oncle, comme grand-père, même (encore qu'avec plus d'hésitation) comme beau-père. Mais comme père, tu étais trop fort pour moi, d'autant que mes frères sont morts en bas âge, que mes sœurs ne sont nées que bien plus tard et que, en conséquence, j'ai dû soutenir seul un premier choc pour lequel j'étais beaucoup trop faible. ..."


 

Schnitzler est le peintre des amours de passage et des relations éphémères. Mais plus encore, en terme de technique littéraire, il est l'un des premiers à introduire le monologue intérieur. Ce monologue qui semble si spontané, est en fait extraordinairement structuré et renvoie à ce fameux procédé de libre association que Freud mettait alors à jour. Privé de narration, le lecteur est alors mis au défi de lire entre les lignes ..

Arthur Schnitzler (1862-1931) 

Les oeuvres d'Arthur Schnitzler ont suscité beaucoup de controverses, principalement à cause de la description qu'il y fait de la sexualité. Il a, longtemps après sa mort, été qualifié de pornographe. Ecrivain et critique, Arthur Schnitzler suit très tôt les traces de son père, grand médecin juif, et étudie la médecine et la psychiatrie à l'université de Vienne. Sigmund Freud devient l'un de ses amis et, sensible à sa plume, le pousse à écrire. Il débute la rédaction de pièces de théâtre qui sont jouées à Prague. En 1895, "Libelei" lui assure une solide notoriété en Autriche et en Allemagne. Il abandonne alors son poste à l'hôpital, mais garde quelques patients. "La Ronde" (créée seulement en 1920) fit longtemps scandale par sa structure et son sujet : chaque nouveau personnage devient l'amant ou la maîtresse du personnage précédent, qui s'efface alors, chacun des partenaires de la « ronde » révélant l'inanité de l'idéal. 

Lorsque la monarchie des Habsbourg s'effondre, Arthur Schnitzler passe de l'écriture de pièces à la fiction. "Vienne au crépuscule" (1908) évoque les difficultés de la création chez un musicien hanté par l'échec, tout en évoquant de manière ouverte l'antisémitisme de la société autrichienne. "Thérèse" (1928) raconte l'échec d'une femme dans sa lutte pour échapper à l'étroitesse bourgeoise. 

Mais Schnitzler demeure avant tout l'auteur de très nombreuses nouvelles, à travers lesquelles il expérimente toutes les potentialités de la forme. Il utilise la forme du monologue intérieur dès 1901, dans "Lieutenant Gustl" puis dans "Mademoiselle Else" (1924). Nombre de ses nouvelles ont pour héros des êtres velléitaires, hantés par la mort ou la folie comme dans l'une de ses dernières œuvres, "l'Appel des ténèbres" (1931), représentation vertigineuse d'une conscience paranoïaque. Freud voyait en lui une sorte de « double » : Schnitzler, qui se démarque de la théorie psychanalytique en élaborant sa propre réflexion sur l'inconscient, la rejoint cependant par son inlassable exploration du psychisme.

Le suicide de sa fille le marque profondément marqué, il meurt un an plus tard en 1931. En 1933, Goebbels organise des autodafés à Berlin et les oeuvres de l'écrivain autrichien, comme ceux de nombreux intellectuels juifs, partent en fumée. 

 

Son théâtre : Liebelei (1896, Amourette), Reigen (La Ronde, 1897), Der einsame Weg (1903, Le Chemin solitaire), Das weite Land (1911, Terre étrangère).
Ses nouvelles : Sterben (1892, Mourir), Frau Bertha Garlan (1900, Berthe Garlan), Leutnant Gustl (1900, Le Sous-lieutenant Gustel), Die Fremde (1902, L'Étrangère), Frau Beate und ihr Sohn (1913, Madame Béate et son fils), Casanovas Heimfahrt (1918, Le Retour de Casanova), Fräulein Else (1924, Mademoiselle Else), Traumnovelle (1926, La Nouvelle rêvée), Spiel im Morgengrauen (1926, Les Dernières Cartes).
Ses romans: Der Weg ins Freie (1907, Vienne au crépuscule), Therese. Chronik eines Frauenlebens (1928).

Lieutenant Gustl (Leutnant Gustl, 1901) 

A travers les réflexions d'un sous-officier qui envisage de se suicider à l'aube pour un point d'honneur (et qui finit par y renoncer), Arthur Schnitzler remet en cause les conventions et les préjugés sur lesquels repose la société viennoise d'avant-guerre. Si, ce soir-là, on n'avait pas offert au jeune lieutenant Gustel un billet pour assister à un concert, il n'aurait pas eu l'occasion, au vestiaire, d'injurier le boulanger Habetswallner qui l'injurie à son tour et file avant que l'arroseur arrosé n'ait eu le temps de réagir... Etrange hasard qui crée l'offense dont la seule issue est le suicide, car demande-t-on réparation à un boulanger quand on est jeune officier de l'armée autrichienne, royale et impériale ? Se tirer une balle dans la tête ? Certes la décision est prise, mais, comme l'heure du suicide est fixée à l'aube, Gustel dispose de toute la nuit pour faire défiler les personnages proches et les moments marquants qui ont rythmé sa vie. Vie dérisoire ? Peut-être. Mais combien difficile à quitter ... 

"Combien de temps ça va encore durer?,.. Il faut que je regarde ma montre... probable que ça n’se fait pas dans un concert aussi sérieux. Mais qui donc le verra? Si quelqu’un le voit, c’est qu’il ne fait pas plus attention que moi, et alors y a pas de raison que je me gêne pour lui... Neuf heures un quart, seulement? J’ai l’impression d’être à ce concert depuis au moins trois heures. Faut dire que j’ai pas l’habitude... Qu’est- ce que c’est, au fait? Il faut que je regarde le programme... Ah. voilà : oratorio? J'aurais plutôt dit une messe. C’est bon pour l’église, ces choses-là. Et puis l’avantage de l'église, c’est qu’on peut filer quand on veut. — Si au moins j’avais une place en bout de rangée ! — Patience, patience! Tout a une fin, même les oratorios! Peut-être que c'est très beau et que c’est moi qui ne suis pas d’humeur? Et pourquoi il faudrait que je sois d’humeur? Quand je pense que je suis venu ici pour me distraire... J’aurais dû donner le billet à Benedek, il aime ces choses-là lui ; il joue du violon. Mais alors c’est Kopetzky qui aurait été vexé. C’était vraiment très gentil de sa part, en tout cas l’intention y était. Un brave type, ce Kopetzky. Le seul sur qui on peut compter... C’est parce que sa sœur chante là-haut avec les autres. Au moins cent jeunes filles, et toutes habillées en noir ; comment est-ce que je pourrais la repérer ? ! C’est parce qu elle chante ici qu’il a eu le billet, Kopetzky... Pourquoi donc il n’y est pas allé lui-même? — Elles chantent très bien, d’ailleurs. C’est très émouvant — mais oui, bravo, bravo! C’est ça, applaudissons aussi. Le bonhomme à côté de moi tape dans ses mains comme un fou. Ça lui plaît vraiment tant que ça ? — La fille dans la loge de l’autre côté est très jolie. C’est moi qu’elle regarde, ou c’est le monsieur là-bas avec la barbe blonde? Ah, un solo. Qui c’est? Alto : Mademoiselle Walker, soprano Mademoiselle Michalek... c’est sûrement la soprano... Ça fait un bai que j’ai pas été à l’Opéra. À l’Opéra, je trouve toujours à me diverti même quand c’est ennuyeux. Je pourrais d’ailleurs y retourner après-demain, pour la Traviata. Oui, mais après-demain, je ne serai peut-être plus qu’un cadavre bien mort! Mais non, n’importe quoi, j’y crois pas moi-même ! Attendez un peu, mon cher Docteur, je vais vous faire passer l’envie de faire des remarques de ce genre ! Je m’en vais vous trancher je bout du nez...

Si seulement je pouvais mieux voir cette fille, dans la loge ! J’emprunterais bien les jumelles du monsieur à côté de moi, mais il est capable de me bouffer tout cru si je le dérange dans son recueillement... Dans que. coin se trouve la sœur de Kopetzky? Est-ce que je la reconnaîtrais? Mas je ne l’ai vue que deux ou trois fois, la dernière, c’était au cercle des officiers... Est-ce que ce sont toutes des jeunes filles convenables, toutes les cent? Hoho, s'il vous plaît... -Avec la participation de la chorale - Chorale... C’est drôle, je m’étais toujours imaginé que c’était les chanteuses du Ballet de Vienne, enfin, je veux dire, bien sûr, je savais que c’était autre chose!... Ah, quels souvenirs! C’était Zum Grünen Tor ... Comme s’appelait-elle donc? Et puis un jour elle m’a envoyé une carte postale de Belgrade... un beau coin ça aussi! — Quel veinard, ce Kopetzky. dire que ça fait longtemps qu'il est au café à fumer son Virginia!...

Qu’est-ce qu’il a donc à me regarder comme ça, ce type? J’ai l’impression qu’il voit que je m’ennuie et que je n’ai rien à faire ici... Je vous conseille de prendre un air un peu moins insolent, sinon, on s’expliquera tout à l’heure au Foyer! — Il détourne déjà la tête!... Pas un qui ait le courage de soutenir mon regard ! «Tu as les plus beaux yeux que j’aie jamais vus!» C’est Steffi qui m’a dit ça, l’autre jour... O Steffi. Steffi, Steffi ! — En fait, c’est la faute de Steffi si je suis ici à supporter ces jérémiades pendant des heures. — Ah, ça commence vraiment à me taper sur les nerfs, cette façon qu’elle a de m’envoyer promener tout le temps ! Ça aurait pu être une si belle soirée ! J’aurais bien envie de lire la petite lettre de Steffi. Je l’ai sur moi. Mais si je sors mon portefeuille, le type à côté de moi va me bouffer tout cru ! — Je sais bien ce qu’il y a dedans... elle ne peut pas venir parce qu’elle doit aller dîner avec « lui »... Ah, c’était comique, il y a huit jours, elle avec lui à la Gartenbaugesellschaft,  et moi en face d’eux avec Kopetzky..."

 

Mademoiselle Else  (Fräulein Else, 1924) 

Arthur Schnitzler utilise une fois de plus le monologue intérieur pour mettre à nu, sur un mode dramatique, les pulsions cachées de l'héroïne Mademoiselle Else. Discours entendu, discours parlé, discours silencieux s'entrecroisent sans cesse à travers les réflexions des protagonistes. « Une jeune fille de la bourgeoisie viennoise, en villégiature avec sa tante dans un palace italien, apprend que son père, ruiné à la suite de malversations financières, ne pourra être sauvé du déshonneur et de la prison que si elle parvient à soutirer à un ancien ami de la famille, le marchand d’art Dorsday, une somme importante. Celui-ci lui promet l’argent à la condition qu’il puisse la contempler nue. Le vieux Dorsday répugne à Else et sa proposition déclenche chez elle un délire qui trouvera son épilogue grandiose dans la scène où elle se déshabille dans les salons de l’hôtel avant de se donner la mort en absorbant des somnifères. » 

 

 

"Fräulein Else" est porté à l'écran par Paul Czinner avec Elisabeth Bergner (1897-1986): ils émigrèrent tous deux en Angleterre en 1933, puis aux Etat-Unis.

Traumnovelle (La Nouvelle rêvée , 1926) 

« Je ne sais chanter d'autre chant que celui trop familier de l'amour, du jeu et de la mort », écrivait Arthur Schnitzler. Exemplaire de cette triple obsession, La Nouvelle rêvée, chef-d'oeuvre d'érotisme et de fantastique achevé en 1925 après une genèse de dix-sept ans, fascina Stanley Kubrick qui s'en inspira pour son dernier film Eyes wide shut. A Vienne durant le carnaval, Fridolin, qui est médecin, est appelé au chevet d'un mourant. Après la mort de son patient, il se trouve entraîné dans une soirée masquée. Mots de passe, femmes voilées, musique suave... tout concourt au mystère et au sentiment d'irréalité. De son côté, dans la même nuit, Albertine, son épouse, va vivre en rêve des aventures analogues empreintes d'une trouble sensualité. Entre les songes pervers de la femme et les transgressions « vraies » de l'homme, la réalité clignote et se trouble. (Livre de Poche). La nouvelle est une des pièces majeures du mouvement décadent viennois du tournant du siècle.

 

Madame Béate et son fils (Frau Beate und ihr Sohn, 1913)

Veuve depuis cinq ans, Béate Heinold ne vit plus que pour son fils Hugo, dont elle a toujours voulu être non seulement la mère, mais aussi l amie, la confidente. Or Hugo, qui traverse sa première crise sentimentale - il a dix-sept ans - est brusquement devenu un étranger, silencieux et fermé. Intimidée et perplexe devant cet être nouveau pour elle, Béate trouvera-t-elle apaisement et réconfort dans la brève aventure qui par ailleurs s'offre à elle ? 

 

La Ronde (Reigen, 1897)

La pièce est constituée de dix brefs dialogues entre deux personnages, un homme et une femme qui ont une relation sexuelle. Le spectateur assiste aux préliminaires, au jeu de séduction ou de pouvoir, et à la fin du tête-à-tête. La ronde est constituée par le fait que chacun des protagonistes a deux partenaires successifs et apparaît donc dans deux scènes consécutives, et que le dernier personnage a une relation avec la première. Arthur Schnitzler appelait cette pièce originale, audacieuse, "Liebesreigen", « La Ronde d'Amour ». La circulation du désir, de la maladie -en filigrane, la syphilis- le passage d'un monde social à un autre, la menace de la mort, des désastres de la guerre, ce cercle infernal demeure fascinant. Il note la fin de sa rédaction dans son journal, au 24 février 1897 et quelques jours plus tard, avoue dans une lettre « de tout l'hiver, je n'ai écrit qu'une suite de scènes parfaitement impubliable et sans grande portée littéraire mais qui, si on l'exhume dans quelques centaines d'années, jettera sans doute un jour singulier sur certains aspects de notre civilisation ». La Ronde fut adaptée au cinéma par Max Ophüls (1950), et fut en quelque sorte réhabilitée après avoir suscité des commentaires haineux lors de représentations en 1921 à Munich...

 

Schauspielerin - Und wie verhält sich das mit der Liebe?
Graf - Wenn man daran glaubt, ist immer eine da, die einen gern hat.

L'actrice - Et qu'en est-il de l'amour?
Le comte - Si l'on y croit, il s'en trouve toujours une pour vous aimer.

 


Vienne au crépuscule (Der Weg ins Freie, 1908)

Le roman Vienne au crépuscule (Der Weg ins Freie, mot à mot : « Le Chemin de la liberté ») est l'œuvre de Schnitzler (1862-1931) la plus conforme au modèle européen du grand « roman de société ». 

Commencé durant l'été de 1902, publié en 1908, l'ouvrage présente une des fresques les plus suggestives de la métropole habsbourgeoise à l'époque de la « modernité viennoise. » L'« éducation sentimentale » (au sens où l'entendait Flaubert) du jeune aristocrate Georg von Wergenthin sert de fil conducteur au roman qui réunit les principaux thèmes chers à Schnitzler. Il incarne le type de l'esthète prisonnier de son narcissisme qui ne parvient, ni dans ses relations amoureuses ni dans sa vie sociale, à sortir de lui-même. Sa liaison avec Anna Rosner, jeune fille fragile d'un milieu plus modeste des faubourgs viennois, se termine tristement. Georg aime Anna, mais il ne se résout pas à l'épouser. Les deux amants donnent naissance à un enfant qui meurt aussitôt. Quand, à la fin du roman, Georg von Wergenthin choisit « le chemin de la liberté » et part pour Detmold où un poste de chef d'orchestre lui est proposé, c'est plutôt d'une fuite qu'il s'agit. Anna Rosner refuse de le suivre.

 


Rilke est un poète en errance absolue, d'une douloureuse sensibilité, qui se construit hors de ce monde et tente en vain de solidifier une intériorité qui semble le fuir de tous côtés.
"Früher wußte man (oder vielleicht man ahnte es), daß man den Tod in sich hatte wie die Frucht den Kern. Die Kinder hatten einen kleinen in sich und die Erwachsenen einen großen. Die Frauen hatten ihn im Schooß und die Männer in der Brust. Den hatte man, und das gab einem eine eigentümliche Würde und einen stillen Stolz..." (Autrefois; l'on savait (ou peut-être l'on devinait) que l'on portait la mort en soi, comme le fruit son noyau (...) On l'avait en soi, et cela conférait aux gens une dignité particulière et une fierté qui se passait de moi..) (Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge)

Rainer Maria Rilke (1875-1926) 

Né à Prague, fils d'une famille de petite extraction, de parents désunis, d'une mère bigote et frustrée à l'autorité tyrannique, d'un officier en retraite devenu inspecteur des chemins de fer, Rainer Maria Rilke a une enfance solitaire, terne et morne. Il est pourtant l'un des plus authentiques et des plus influents poètes de la première moitié du XXe siècle. Sa vie et son oeuvre révèlent un être hypersensible, d'une instabilité chronique, soumis aux caprices de l'inspiration. Très tôt, sa confrontation avec le monde réel sera vécue comme une source d'angoisse et de douleur. Rilke gardera le souvenir de cette enfance mal vécue, hantée de terreurs et d'angoisses, et il l'évoquera souvent dans son oeuvre. Étudiant successivement à Prague, Munich et Berlin, il publie dans chacune de ces capitales, divers textes en prose et recueils de poèmes dans des revues allemandes et autrichiennes: Couronné de rêve (Traumgekrönt, 1896), Offrande aux dieux lares (1896), Avent (1897) et Pour ma joie (Mir zur Feier, 1899). 

À Berlin, en 1897, il fait la connaissance de Lou Andreas-Salomé  et l'accompagnera en Russie en 1900 : celle qui avait failli, quelque quinze ans plus tôt, arracher Nietzsche à sa solitude devient pour Rilke la maîtresse maternelle (elle est de quatorze ans son aînée) pour un temps...

 

A Worpswede, près de Brême, il fait la connaissance de la peintre Clara Westhoff et l'épouse en 1901, leur fille Ruth naît à la fin de l'année. Rilke arrive  à Paris pour la première fois à la fin du mois d'août 1902. C'est le premier grand tournant dans sa vie et dans son oeuvre. Il découvre une réalité et des exigences poétiques qu'il n'avait pas jusqu'alors pressenties. Dans cette ville, qu'il aimera plus qu'aucune autre, il ne voit au premier moment que de la misère et de l'horreur, que l'on retrouve dans les "Cahiers de Malte Laurids Brigge" . Il rencontre le sculpteur Rodin et surtout le peintre Paul Cézanne, qui déclenchent chez lui une fondamentale «rénovation» de son lyrisme :  "Nouveaux Poèmes" (1906-1908) répond à cette conception et constitue le chef-d'oeuvre de Rilke. L'achèvement des "Cahiers" ouvre dans sa vie une crise profonde et entame une période d'errance et les années de guerre ajouteront encore à sa détresse. Il termine en 1923 la rédaction de ses "Élégies de Duino" qui chantent l'unité de la vie et de la mort (la mort y est perçue par le poète comme une métamorphose de la vie en une réalité intérieure invisible) et, simultanément, compose "cinquante-cinq Sonnets à Orphée" qui célèbrent, quant à eux, l'expérience cosmique, pleine d'images brutales ou étranges, que représente l'union de la vie et de la mort. Ces deux cycles sont considérés comme les formes les plus abouties de son génie poétique. Il meurt d'une leucémie aigüe en 1926. 

 

Lettres à un jeune poète ( (Briefe an einen jungen Dichter en allemand, 1903-1908) 

Dix lettres sont adressées par Rilke, entre 1903 et 1908, à un jeune homme qu'il ne connaît pas, Franz Xaver Kappus, cadet à l'école militaire de l'Empire austro-hongrois qui l'a sollicité. Rilke y aborde tous les grands sujets de l'existence :  l'amour, la mort, Dieu, la solitude, ainsi que ses influences. Le succès de ses Lettres tient à l'universalité de ses réflexions, explorant les raisons intimes qui peuvent déterminer des choix d'existence, et montrant à quel point la poésie constitue l'expression la plus authentique de l'existence vécue. 

 

" ... Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m’avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez- vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour.

Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer son propre moi qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grand sujets pour ceux que votre quotidien vous offre.

Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs.

Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit.

Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression.

Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Aussi, cher Monsieur, n’ai-je pu vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C’est là que vous trouverez la réponse à la question : devez-vous créer ? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l’Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s’est joint. Il se pourrait qu’après cette descente en vous-même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire...."

 

Les carnets de Malte Laurids Brigge

(Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge, 1910) 

Jeune Danois arrivé à Paris, Malte Laurids Brigge ne parle pas le français et découvre la ville par les sens : mais les odeurs et le bruit l'agressent rapidement et, au fil des sensations, sa curiosité initiale se change en déception. Il plonge alors au profond de son intériorité et s'il apprend à voir, son regard se porte au-delà des apparences, les visages rencontrés sont autant de masques...

Dans ce récit en prose rédigé sous forme de journal intime, Rilke retrace ses propres expériences et traduit ses propres interrogations. Partagé entre sa volonté de saisir la vie dans tous ses aspects et son angoisse existentielle, Malte est un personnage déchiré par le réel qu'il recherche. Miné par la mort omniprésente, Malte refuse cette rupture totale sans réussir à l'intégrer dans sa quête de plénitude. Rilke lui-même dira des Carnets que l'angoisse qui s'y exprime n'est pas un reproche adressé à l'existence, mais un reproche adressé à l'homme incapable de percevoir les richesses de la vie dans sa totalité. La grande ville, paradigme de la modernité, apparaît comme un lieu de déchéance physique et psychique à caractère apocalyptique. Le poème « Une charogne » de Baudelaire et le conte "la Légende de saint Julien l'Hospitalier" de Flaubert sont la matrice de la nouvelle esthétique du roman.

 

"Und man hat niemand und nichts und fährt in der Welt herum mit einem Koffer und mit einer Bücherkiste und eigentlich ohne Neugierde. Was für ein Leben ist das eigentlich: ohne Haus, ohne ererbte Dinge, ohne Hunde. Hätte man doch wenigstens seine Erinnerungen. Aber wer hat die? Wäre die Kindheit da, sie ist wie vergraben. Vielleicht muß man alt sein, um an das alles heranreichen zu können. Ich denke es mir gut, alt zu sein."

 

"Et l’on n’a rien ni personne, et l’on voyage à travers le monde avec sa malle et une caisse de livres, et en somme sans curiosité. Quelle vie est-ce donc ? Sans maison, sans objets hérités, sans chiens. Si du moins l’on avait des souvenirs ! Mais qui en a ? Si l’enfance était là : elle est comme ensevelie. Peut-être faut-il être vieux pour pouvoir tout atteindre. Je pense qu’il doit être bon d’être vieux."


Élégies de Duino (Duineser Elegien, 1922) 

Élégies des Duino est un cycle de 10 poèmes en vers libres, commencé le 20 janvier 1912 au château de Duino, sur l'Adriatique, après une grave crise qui avait fait douter Rilke de sa vocation de poète. La Première Guerre mondiale empêcha l'achèvement de l'œuvre, qui fut terminée en février 1922 à Muzot, au cours d'une période d'exaltation créatrice. Ce chant du cygne du symbolisme européen confère à la poésie le rôle de dépositaire de la tradition métaphysique de l'Occident : « Une poésie qui tient lieu de théologie. »

 

Die erste Elegie
Wer, wenn ich schriee, hörte mich denn aus der Engel
Ordnungen ? und gesetzt selbst, es nähme
einer mich plötzlich ans Herz : ich verginge von seinem
stärkeren Dasein. Denn das Schöne ist nichts
als des Schrecklichen Anfang, den wir noch grade ertragen,
und wir bewundern es so, weil es gelassen verschmäht,
uns zu zerstören. Ein jeder Engel ist schrecklich.
Und so verhalt ich mich denn verschlucke den Lockruf
dunkelen Schluchzens. Ach, wen vermögen
wir denn zu brauchen ? Engel nicht, Menschen nicht,
und die findigen Tiere merken es schon,
daß wir nicht sehr verläßlich zu Haus sind
in der gedeuteten Welt. Es bleibt uns vielleicht
irgend ein Baum an dem Abhang, daß wir ihn täglich
wiedersähen ; es bleibt uns die Straße von gestern
und das verzogene Treusein einer Gewohnheit,
der es bei uns gefiel, und so blieb sie und ging nicht.
O und die Nacht, die Nacht, wenn der Wind voller Weltraum
uns am Angesicht zehrt –, wem bliebe sie nicht, dei ersehnte,
sanft enttäuschende, welche dem einzelnen Herzen
mühsam bevorsteht. Ist sie den Liebanden leichter ?
Ach, sie verdecken sich nur mit einander ihr Los.
Weißt du’s noch nicht ? Wirf aus den Armen die Leere
zu den Raümen hinzu, die wir atmen ; vielleicht daß die Vögel
die erweiterte Luft fühlen mit innigerm Flug.

 Première élégie
Qui donc dans les ordres des anges
m’entendrait si je criais ?
Et même si l’un d’eux soudain
me prenait sur son cœur :
de son existence plus forte je périrais.
Car le beau n’est que le commencement du terrible,
ce que tout juste nous pouvons supporter
et nous l’admirons tant parce qu’il dédaigne
de nous détruire.
Tout ange est terrible.
Mieux vaut que je taise la montée obscure de l’appel.
Qui oserons-nous donc appeler ?
Ni les anges, ni les hommes,
et les malins animaux remarquent déjà
que nous ne sommes pas à l’aise dans ce monde défini.
Peut-être nous reste-t-il un arbre
sur une pente,
– le revoir chaque jour ; –
Il nous reste la rue d’hier et la fidélité d’une habitude
qui s’étant plu chez nous, n’en est plus repartie.
                            Et la nuit ! ô, la nuit,
lorsque le vent chargé d’espaces nous mord le visage –,
à qui ne serait-elle, la tant désirée,
la doucement décevante,
cette part difficile des cœurs solitaires ?
Est-elle plus légère aux amants ?
Hélas, l’un à l’autre ils se cachent leur destin.
                            Ne le sais-tu pas encore ?
Largue le vide de tes bras aux espaces que nous respirons ;
peut-être les oiseaux
ressentiront-ils le plus grand large des airs
dans leur vol ramassé.