Rosa Luxemburg (1871-1919) - György Lukács  (1885-1971) - Antonio Gramsci (1891-1937) - Arturo Labriola (1873 -1959) ...

Last update : 11/11/2016

Principalement en Europe, les mouvements sociaux de 1917 à 1923 formèrent un vague révolutionnaire déclenchée, généralement, par la fin de la Première Guerre mondiale, et les révolutions russes de 1917 en particulier.

Auparavant, l'écrasement de la Commune de Paris, qui suit les échecs des canuts de Lyon (1834) et 1848, ont ébranlés le mouvement prolétarien en France comme en Europe. Mais alors qu'en France, l'influence théorique de Marx est désormais réduite, une seconde génération de théoriciens marxistes se met en place dans le reste de l'Europe : Bernstein, Kautsky, Renner, Rosa Luxemburg, Karl Korsch, en Allemagne; Plekhanov, Lénine, Trotsky, en Russie; Labriola, en Italie; Hilferding, Otto Bauer, Gyorgy Lukacs, en Autriche-Hongrie..

Deux révolutions touchent la Russie durant l’année de 1917 alors que le pays est impliqué dans la première guerre mondiale. Du 23 au 28 février 1917, la population de la capitale Petrograd (Saint-Pétersbourg) manifeste, d'abord pour avoir du pain puis contre la guerre et le régime du tsar Nicolas II. Des soldats rejoignent bientôt les civils et la manifestation se transforme en insurrection que l'armée tsariste ne parvient pas à réprimer. Nicolas II est alors contraint d’abdiquer et un gouvernement provisoire est mis en place mais s'enlise très rapidement. Le 25 octobre 1917, les bolcheviks organisent le renversement du gouvernement provisoire et prennent le contrôle de Petrograd et de Moscou. Soutenus par les soviets, ils forment un nouveau gouvernement dirigé par Lénine, le « Conseil des commissaires du peuple », qui prend les premiers décrets établissant la confiscation des terres nobles, la nationalisation des usines et des banques, et la signature de la paix de Brest-Litovsk en mars 1918 avec l'Allemagne.

Des révolutions prolétariennes éclatent à la fin de l’année 1918 en Allemagne, en Autriche et dans toute l’Europe orientale et centrale. "Toute l’Europe est remplie d’un esprit révolutionnaire. Il existe parmi les travailleurs un sentiment profond non seulement de mécontentement mais de colère et de révolte contre les conditions de l’avant-guerre. Tout l’ordre existant, dans ses aspects politiques, sociaux et économiques, est mis en question par la masse de la population d’un bout à l’autre de l’Europe" (Lloyd George , 1918).  Alors qu’en Russie la révolution est un succès, elle échoue dans le reste de l’Europe , les insurrections sont toutes écrasées en quelques mois. 

Désormais, la doctrine des partis communistes va se doubler d'une nouvelle idéologie, baptisée « léninisme », qui englobe les textes et la pratique léniniste de la conquête du pouvoir, mais aussi, très rapidement, les textes et la pratique de la IIIe Internationale, puis ceux de Staline, du Komintern et de tous les partis communistes du monde qui deviennent « staliniens »...

 

L'une des raisons de la fascination qu'a pu exercer le marxisme tient au fait, non pas qu'il ait proposer un idéal politique, mais de sa prétention via une lecture scientifique de l'histoire et une dynamique des sociétés, à déduire la société idéale et les moyens pour y parvenir. Le marxisme plonge dans la distinction qu'avait fait Hegel entre une histoire interprétée en terme de liberté et de volonté humaines, et l'absolue rationalité et donc nécessité de cette histoire : pour Hegel, la liberté, la pratique humaine, est une illusion, on peut se croire libre mais on est en fait intégralement déterminé par un processus historique inéluctable. La doctrine de Marx a pour projet de concilier pratique et théorie en donnant à ce projet un caractère absolu. De là la conception d'une "science révolutionnaire" qui non seulement produit l'intelligibilité complète des processus historiques (le réel est intégralement déterminé) et assigne comme fin suprême à l'action humaine la maîtrise totale de son devenir : soit une contradiction entre une nécessité théorique et une pratique qui exclut cette nécessité. Cette contradiction habite les textes de Marx et les développements ultérieurs du marxisme. D'où des affrontements théoriques et simultanément les difficultés de mise en oeuvre dans l'enchaînement des événements historiques à venir. Dès la IIe Internationale, entre 1889 et 1902, s'opposent deux visions, l'une, qualifiée d'orthodoxe, qui entend laisser se dérouler le processus historique, et une démarche plus volontariste qui vise à accélérer ce processus au moyen d'une pratique révolutionnaire. 

La synthèse s'avère rapidement impossible dans un contexte d'exaltation révolutionnaire et de cristallisation extrême des tempéraments autour de thèmes restés foncièrement ambivalents. Rosa Luxemburg, dans un premier temps, s'accorde avec Lénine et Kautsky pour défendre contre le révisionnisme de Bernstein l'action révolutionnaire, et fait appel à ce curieux et contradictoire mélange de rationalité et de dialectique de l'histoire. Mais par la suite, elle en vient à critiquer sévèrement dans la "Révolution russe" (1921) le "volontarisme" bolchevik, au nom de cette rationalité historique, et stigmatise le "mécanisme" de Kautsky, au nom de l'action révolutionnaire. Les avatars ultérieurs du marxisme sont ainsi déjà présents dans ces premiers débats. 

(Isaak Brodsky (1919), Lenin with a Manifesto - State Historical Museum, Moscow)

Karl Kautsky (1854-1938), ancien secrétaire d'Engels, est en Allemagne jusqu'en 1914 le gardien de l'orthodoxie marxiste. Il lutte alors pour contrer le révisionnisme de Eduard Bernstein (1850-1932) qui remet en cause la dialectique révolutionnaire. En 1919, la révolution spartakiste déferle sur l'Allemagne, le 5 janvier était censé être une répétition de la révolution russe bolchevique de 1917 : mais très rapidement le social-démocrate Gustav Noske, lance la contre-offensive et les forces paramilitaires de quelques cinq mille Freikorps dans Berlin, et fait assassiner  les deux dirigeants spartakistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. La « Commune de Berlin » est démantelée et la dernière expérience de conseils, en Bavière, est écrasée par l'armée en mai 1919, pour laisser place à l'édification de la République de Weimar (1919-1933).

 

Pour Karl Marx et Friedrich Engels, seule une avant-garde révolutionnaire, externe à la classe ouvrière, est en mesure d'organiser cette fameuse grève générale prolétarienne qui emportera le changement historique. Rosa Luxemburg ne partage pas cette analyse, et s'inspirant des grandes grèves ouvrières et du "Dimanche rouge" de Saint-Pétersbourg qui débouchèrent sur la révolution russe de 1905, défend l'idée du caractère "spontané" de ce mouvement : "la grève générale est la forme que prend à un moment donné la lutte révolutionnaire", à un moment donné des conditions historiques et sociales s'imposent aux ouvriers, pour de meilleurs salaires, par exemples, puis à des fins politiques, et les dirigeants du mouvement se doivent alors d'accompagner et d'incarner les sentiments et les ambitions de ces masses. Lénine ne pouvait partager ce point de vue, cette "spontanéité révolutionnaire" se prive des bienfaits de l'organisation réfléchie qu'apportent des dirigeants parfaitement éclairés. Pour Rosa Luxemburg, la conception de Lénine ne peut aboutir qu'à la dictature, un mouvement révolutionnaire ne peut se décréter et s'installer durablement sans véritable ancrage ouvrier..

 

Rosa Luxemburg (1871-1919)

Née dans une famille juive aisée, elle vit à Varsovie puis à Zurich. En contact avec le mouvement social-démocrate de Pologne, elle est en désaccord avec lui sur la question nationale. Elle est en effet partisan de l'autonomie polonaise dans une Russie démocratique et hostile à l'indépendance. En 1898, elle adopte la nationalité allemande, prend vivement parti, en pleine crise du marxisme, contre le révisionnisme de Bernstein et écrit "Réforme sociale ou Révolution"; elle marque de même  son désaccord avec Lénine sur la question de l'organisation du parti. Elle rédige "Grève de masse, parti et syndicats" après un séjour en prison (1906), puis enseigne l'économie à l'école du parti social-démocrate allemand et rédige alors "l'Accumulation du capital" (1913). Elle rompt avec Kautsky en 1913, s'oppose à la guerre, est arrêtée plusieurs fois, et c'est en prison qu'elle rédige la brochure sur la Révolution russe publiée après sa mort par Paul Levi et qui donnera lieu à de nombreuses controverses (1921). Libérée à la fin de la guerre, elle fait partie avec Liebknecht du groupe Spartakus et rédige le programme du parti communiste allemand. Elle participe contre son gré à la révolte spartakiste, est arrêtée avec Liebknecht et exécutée sommairement : son corps sera jeté dans le Landwerkanal et retrouvé plusieurs mois plus tard...

 

Grève de masse, parti et syndicats (1906)

Le théoricien socialiste allemand Eduard Bernstein entendait adapter le marxisme aux formes nouvelles du capitalisme allemand de la fin du 19e siècle :  Marx avait prédit l'effondrement inévitable du capitalisme et la révolution socialiste dans un avenir proche. Or sa prédiction semblait infirmée par les faits. Après la grande crise de 1873 le capitalisme a manifesté une vigueur et une élasticité étonnantes. Marx avait analysé une tendance à la concentration croissante du capital. Bernstein affirme au contraire que les petites entreprises non seulement survivent mais encore s'accroissent en nombre. La prise du pouvoir politique par le prolétariat n'est plus à privilégier, mais il faut désormais que le Parti avance pas à pas dans la voie des conquêtes sociales. Le Parti doit mettre en accord la théorie et la praxis, et procéder à une révision des thèses marxistes : le Parti doit avoir « le courage de paraître ce qu'il est aujourd'hui en réalité : un parti réformiste, démocrate socialiste » . Pour Rosa Luxemburg, les principes du marxisme ne sont pas figés, c'est une méthode et une doctrine inspirées de l'histoire. Quand bien même Marx se serait trompé quant à l'estimation de la date et des circonstances de l'effondrement du capitalisme, cela n'implique pas que cet effondrement ne se produira pas. De plus Bernstein abandonne complètement le terrain de ta lutte des classes, et sous-estime ou va jusqu'à nier la résistance de la bourgeoisie aux conquêtes pratiques du mouvement ouvrier. En 1905 la Révolution russe remplit d'espoir les masses prolétariennes de tous les pays, et celles-ci ont expérimentées avec succès la grève de masse. Et contrairement à l'idée adoptée en Allemagne où l'on accordait une importance de plus en plus considérable à l'organisation et à la discipline du Parti, Rosa Luxemburg montre qu'en Russie ce n'est pas l'organisation qui a créé la Révolution, mais la Révolution qui a produit l'organisation,  c'est d'une action spontanée de la masse que naît l'organisation. 

"Le sort de la démocratie est lié, nous l'avons vu, au sort du mouvement ouvrier. Mais le développement de la démocratie rend-il superflue ou impossible une révolution prolétarienne dans le sens de la prise du pouvoir d`Etat, de la conquête du pouvoir politique? Bernstein tranche cette question en pesant soigneusement les aspects positifs et les aspects négatifs de la réforme légale et de la révolution, à peu près comme on pèse de la cannelle ou du poivre dans une coopérative de consommation. Dans le cours légal, il voit l'action du raisonnement; dans son cours révolutionnaire, celle du sentiment; dans le travail réformiste, une méthode lente; dans la révolution, une méthode rapide de progrès historique; dans la légalité, une force méthodique, dans l'insurrection une violence spontanée. C'est une chose bien connue que le réformateur petit-bourgeois aperçoit en tout un "bon" et un "mauvais" côté et qu'il mange à tous les râteliers. C'est aussi une chose bien connue que le cours réel de l'histoire ne se soucie guère des combinaisons petites-bourgeoises, et renverse d'un coup les échafaudages bien construits et les calculs, sans tenir compte des "bons côtés" des choses, si bien triés en tas. En fait, dans l'histoire, la réforme légale ou la révolution se mettent en marche pour des raisons plus puissantes que le calcul des avantages ou des inconvénients comparés des deux méthodes. Dans l'histoire de la société bourgeoise, la réforme légale eut pour efet de renforcer progressivement la classe ascendante jusqu'à ce que celle-ci se sente assez forte pour s'emparer du pouvoir politique et mettre à bas le système juridique pour en construire un nouveau. Bernstein, qui condamne les méthodes de prise de pouvoir politique en leur reprochant de reprendre les théories blanquistes de la violence taxe à tort de blanquisme ce qui est depuis des siècles le pivot et la force motrice de l'histoire humaine. Depuis qu'il existe des sociétés de classe et que la lutte des classes constitue le moteur essentiel de l'histoire, la conquête du pouvoir politique a toujours été le but de toutes les classes ascendantes ainsi que le point de départ et le point d'aboutissement de toute période historique. C'est ce que nous constatons dans les longues luttes de la paysannerie contre les financiers et contre la noblesse dans l'ancienne Rome, dans les luttes du patriciat contre les évêques et dans celles de l'artisanat contre les patriciens dans les villes du Moyen-âge, ainsi que dans celles de la bourgeoisie contre le féodalisme dans les temps modernes. La réforme légale et la révolution ne sont donc pas des méthodes différentes de progrès historique que l'on pourrait choisir à volonté comme on choisirait des saucisses chaudes ou des viandes froides au buffet, mais des facteurs différents de l`évolution de la société de classe, qui se conditionnent et se complètent réciproquement, tout en s'excluant, comme par exemple le pôle Sud et le pôle Nord, la bourgeoisie et le prolétariat. A chaque époque, en effet, la constitution légale est un simple produit de la révolution. Si la révolution est l'acte de création politique de l'histoire de classe, la législation n'est que l'expression, sur le plan politique, de l'existence végétative et continue de la société. Le travail légal de réformes ne possède aucune forme motrice propre, indépendante de la révolution; il ne s'accomplit dans chaque période historique que dans la direction que lui a donnée l'impulsion de la dernière révolution, et aussi longtemps que cette impulsion continue à se faire sentir ou, pour parler concrètement, seulement dans le cadre de la forme sociale créée par la dernière révolution. Nous sommes là au cœur du problème. Il est inexact et contraire à la vérité historique de se représenter le travail de réforme comme une révolution diluée dans le temps, et la révolution comme une réforme condensée. Une révolution sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments distincts par leur durée, mais par leur contenu; tout le secret des révolutions historiques, de la prise du pouvoir politique, est précisément dans le passage de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle ou, pour parler concrètement, dans le passage d'une période historique d'une forme de société donnée à une autre. Quiconque se prononce en faveur de la réforme légale, au lieu et à l'encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas en réalité une voie plus paisible, plus sûre et plus lente conduisant au même but; il a en vue un but différent : au lieu de l'instauration d'une société nouvelle, il se contente de modifications superficielles apportées à l'ancienne société. Ainsi les thèses politiques du révisionnisme conduisent-elles à la même conclusion que ses théories économiques. Elles ne visent pas, au fond, à réaliser l'ordre socialiste, mais à réformer l'ordre capitaliste, elles ne cherchent pas à abolir le système du salariat, mais à doser ou à atténuer l'exploitation, en un mot elles veulent supprimer les abus du capitalisme et non le capitalisme lui-même.

Cependant, ce que nous venons de dire de la fonction respective de la réforme légale et de la révolution n'est-il pas valable uniquement pour une lutte de classes du passé ? Peut-être, grâce au développement du système juridique bourgeois, incombe-t-il à la réforme légale de faire passer la société d'une phase historique à une autre? la conquête du pouvoir d'Etat par le prolétariat n'est-elle pas devenue une "phrase vide de sens", comme le prétend Bernstein ! En fait, c'est le contraire qui est vrai. Qu'est-ce qui distingue la société bourgeoise des autres sociétés de classe, de la société antique et de la société féodale ? C'est le fait que la domination de classe n'y repose pas sur les "droits acquis", mais sur de véritables rapports économiques, le fait que le salariat n'est pas un rapport juridique, mais un rapport purement économique. On ne trouvera dans tout notre système juridique aucun statut légal de la domination de classe actuelle. S'il en reste encore des traces, ce sont des survivances de la société féodale, tel le règlement du statut de la domesticité. Comment supprimer alors l'esclavage du salariat progressivement "par la voie légale", s'il n'est pas traduit dans les lois ? ..."

Dans la littérature révolutionnaire, socialiste ou communiste, l'une des thématiques majeures consiste à opposer le sort des classes opulentes et privilégiées, aux classes démunies vivant de misérables conditions d'existence : la lutte des classes est le moteur de l'histoire. Marx s'est efforcé de définir ce concept de classe "scientifiquement", en l'occurrence par rapport à un mode de production déterminé. Chaque mode de production engendre ses exploiteurs et ses exploités, mais avec la société industrielle, une bipolarisation évidente apparaît autour de deux grandes classes antagonistes, la bourgeoisie et le prolétariat. Les autres classes éventuelles, "le petit industriel, le petit marchand, l'artisan, le paysan" ne peuvent que décliner avec le développement de la grande industrie ou se fondre irrémédiablement dans le prolétariat. Reste la définition précise de la notion de "classes" et de leur identification, question posée dans le livre II du Capital - "qu'est-ce qui fait que les ouvriers salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers constituent les trois grandes classes de la société? A première vue, c'est l'identité des revenus et des sources de revenus.." - mais le critère de revenu ne s'avère pas décisif, et c'est la place occupée dans le processus de production qui semble s'imposer. Pourtant, la question n'est pas épuisée, ainsi une autre problématique se fait jour lorsque Marx se pose la question de la masse considérable des paysans parcellaires de l'époque : ces paysans ne constituent pas une classe parce que la "similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté.." (1852). Apparaît ainsi la notion de "conscience de classe", dont György Lukács et Antonio Gramsci vont débattre comme l'enjeu principal des luttes idéologiques qui traversent l'espérance d'un grand soir..


Revenu en Hongrie à la fin de 1918, Béla Kun fonde le parti communiste hongrois et profitant de colère populaire face à l'invasion par  les Roumains de la Transylvanie, par les Tchèques de la Slovaquie, proclame la dictature du prolétariat et une république des Conseils qui durera 133 jours.

 

György Lukács  (1885-1971)

György Lukács s'enthousiasme très rapidement pour la République des Conseils instaurée en Hongrie par Béla Kun. Dans "Histoire et conscience de classe" (1923), Lukács tente de réhabiliter l'importance des facteurs subjectifs dans la maturation des processus historique, il propose une conciliation entre la thèse matérialiste de la conscience, qui est le reflet de la réalité, et la thèse hégélienne de l'identité sujet-objet, où la dialectique joue un rôle déterminant : mais sa thèse est comprise comme un retour à l'idéalisme et le 25 juillet 1925, Boukharine et Zinoviev font paraître dans la Pravda un réquisitoire contre les thèses de Lukács, taxées de « révisionnistes et idéalistes ». Dans ce texte, on trouve aussi une condamnation des thèses de Karl Korsch. Lukács renonce à tout écrit politique. Poursuivant une réflexion sur l'art et la littérature, il s'attachera à fonder une esthétique marxiste (l'Évolution du drame moderne, 1908 ; le Roman historique, 1936 ; Balzac et le réalisme français, 1936).

 

Histoire et Conscience de classe

(Geschichte und Klassenbewußtsein, 1923)

Lukács reprend le débat entre spontanétité des masses et parti d'avant-garde dans la stratégie de l'action révolutionnaire : la conscience révolutionnaire est-elle intrinsèquement liée à la position d'exploité dans la lutte des classes, ou doit-elle être insufflée de l'extérieur, à partir d'une analyse globale ?  Il tente alors de donner une base théorique solide à la conception léniniste qui soutient cette dernière position. Lukacs distingue chez le prolétaire la conscience psychologique de l'exploitation, qui est spontanée, mais qui n'est pas un élément moteur portant le prolétaire à la révolution. Il n'en est pas de même de la conscience de classe, qui est extérieure et permet à la classe ouvrière de saisir sa situation réelle par rapport à la totalité de la société. L'homme, présent dans l'histoire comme sujet, est en fait un sujet aliéné. C'est dans ce cadre que Lukács analyse l'aliénation comme une "réification", un processus dont est victime le prolétariat dans la société bourgeoise, où toutes les choses produites sont transformées en marchandises. La révolution socialiste est le moyen pour l’homme de retrouver son statut de sujet comme producteur et créateur de sa propre existence, de se réaliser dans son humanité. Ce sont les œuvres de jeunesse de Marx qui servent de référence à l’analyse de Lukács. La proposition ne répond pas entièrement au problème soulevé par Rosa Luxemburg : la question de l'élitisme et de l'autoritarisme est renforcée par la manière avec laquelle les bolchevistes vont conduire le processus révolutionnaire en 1918... 

"L'essence de la structure marchande a déjà été souvent soulignée; elle repose sur le fait qu'un rapport, une relation entre personnes prend le caractère d'une chose et, de cette façon, d'une "objectivité illusoire" qui, par son système de lois propre, rigoureux, entièrement clos et rationnel en apparence, dissimule toute trace de son essence fondamentale : la relation entre hommes. Combien cette problématique est devenue centrale pour la théorie économique elle-même, quelles conséquences l'abandon de ce point de départ méthodologique a entraînées pour les conceptions économiques du marxisme vulgaire, c'est ce qui ne sera pas étudié ici. L'attention sera seulement attirée - en présupposant les analyses économiques de Marx - sur les problèmes fondamentaux qui résultent du caractère fétichiste de la marchandise comme forme d'objectivité, d'une part, et du comportement du sujet qui lui est coordonné, d'autre part, problèmes dont seule la compréhension nous permet une vue claire des problèmes idéologiques du capitalisme et de son déclin... (...) ... La bureaucratie implique une adaptation du mode de vie et de travail et, parallèlement aussi, de la conscience, aux présuppositions économiques et sociales générales de l'économie capitaliste, tout comme nous l'avons constaté pour l'ouvrier dans l'entreprise particulière. La rationalisation formelle du Droit, de l'Etat, de l'Administration, etc., implique, objectivement et réellement, une semblable décomposition de toutes les fonctions sociales en leurs éléments, une semblable recherche des lois rationnelles et formelles régissant ces systèmes partiels séparés avec exactitude les uns des autres, et implique, par suite, subjectivement, dans la conscience, des répercussions semblables dues à la séparation du travail et des capacités et besoins individuels de celui qui l'accomplit, implique donc une semblable division du travail, rationnelle et inhumaine, tout comme nous l'avons trouvée dans l'entreprise, quant à la technique et au machinisme. Il ne s'agit pas seulement du mode de travail entièrement mécanisé et «vide d'esprit» de la bureaucratie subalterne, qui est extraordinairement proche du simple service de la machine, qui le dépasse même souvent en vacuité et en monotonie. D'une part, il s'agit d'une façon de traiter les questions, du point de vue objectif, qui devient, de plus en plus fortement, formellement rationnelle, d'un mépris sans cesse croissant de l'essence qualitative matérielle des "choses" auxquelles se rapporte la façon bureaucratique de les traiter. Il s'agit, d'autre part, d'une intensification encore plus monstrueuse de la spécialisation unilatérale, et violant l'essence humaine de l'homme, dans la division du travail. La constatation de Marx sur le travail en usine, selon laquelle "l'individu lui-même est divisé, transformé en rouage automatique d'un travail parcellaire" et ainsi "atrophié jusqu'à n'être qu'une anomalie", se vérifie ici d'autant plus crûment que cette division du travail exige des exploits plus élevés, plus évolués et plus "spirituels". La séparation de la force de travail et de la personnalité de l'ouvrier, sa métamorphose en une chose, en un objet que l'ouvrier vend sur le marché, se répète également ici, à cette différence près, que ce n'est pas l'ensemble des facultés intellectuelles qui est opprimé par la mécanisation due aux machines, mais une faculté (ou un complexe de facultés) qui est détachée de l'ensemble de la personnalité, objectivée par rapport à elle, et qui devient chose, marchandise. Même si les moyens de la sélection sociale de telles facultés et leur valeur d'échange matérielle et "morale" sont fondamentalement différents de ceux de la force de travail (l'on ne doit d'ailleurs pas oublier la grande série de chaînons intermédiaires, de transitions insensibles), le phénomène fondamental reste cependant le même. Le genre spécifique de «probité» et d'objectivité bureaucratiques, la soumission nécessaire et totale du bureaucrate individuel à un système de relations entre choses, son idée que précisément l' "honneur" et le "sens de la responsabilité" exigent de lui une semblable soumission totale, tout cela montre que la division du travail s'est enfoncée dans l' "éthique" - comme elle s'est, avec le taylorisme, enfoncée dans le "psychique". Cela n'est pourtant pas un affaiblissement, c'est au contraire un renforcement de la structure réifiée de la conscience comme catégorie fondamentale pour toute la société. Car, aussi longtemps que le destin de celui qui travaille apparaît comme un destin isolé (destin de l'esclave dans l'antiquité), la vie des classes dominantes peut se dérouler sous de tout autres formes. Le capitalisme a, le premier, produit, avec une structure économique unifiée pour toute la société, une structure de conscience - formellement - unitaire pour l'ensemble de cette société. Et cette structure unitaire s'exprime justement en ce que les problèmes de conscience relatifs au travail salarié se répètent dans la classe dominante, affinés, spiritualisés, mais à cause de cela, aussi, intensifiés. Et le "virtuose" spécialiste, le vendeur de ses facultés spirituelles objectivées et chosifiées, ne devient pas seulement un spectateur à l'égard du devenir social (on ne peut ici noter, même allusivement, combien l'administration et la jurisprudence modernes revêtent, par opposition à l'artisanat, les caractères déjà évoqués, de l'usine), il prend aussi une attitude contemplative à l'égard du fonctionnement de ses propres facultés objectivées et chosifiées. Cette structure se montre sous les traits les plus grotesques dans le journalisme, où la subjectivité elle-même, le savoir, le tempérament, la faculté d'expression, deviennent un mécanisme abstrait, indépendant tant de la personnalité du "propriétaire" que de l'essence matérielle et concrète des sujets traités, mis en mouvement selon des lois propres. L' "absence de conviction" des journalistes, la prostitution de leurs expériences et de leurs convictions personnelles ne peut se comprendre que comme le point culminant de la réification capitaliste.

La métamorphose de la relation marchande en chose dotée d'une "objectivité fantomatique" ne peut donc pas en rester à la transformation en marchandise de tous les objets destinés à la satisfaction des besoins. Elle imprime sa structure à toute la conscience de l'homme; les propriétés et les facultés de cette conscience ne se relient plus seulement à l'unité organique de la personne, elles apparaissent comme des "choses" que l”homme «possède» et «extériorise», tout comme les divers objets du monde extérieur. Et il n'y a, conformément à la nature, aucune forme de relation des hommes entre eux, aucune possibilité pour l'homme de faire valoir ses «propriétés» physiques et psychologiques, qui ne se soumettent, dans une proportion croissante, à cette forme d'objectivité..." (traduction K.Axelos et J.Bois, Editions de Minuit)


Au sortir de la guerre, l'Italie connaît un énorme mouvement de contestation, marqué par des occupations d'usines et la création de conseils ouvriers à Turin, notamment en avril 1920. Ces mouvements enthousiasment le jeune Antonio Gramsci, qui fonde avec Togliatti le parti communiste italien. Mais les violences et les succès de l'idéologie révolutionnaire ne tardent pas à susciter l'inquiétude des propriétaires fonciers de la vallée du Pô, auxquels les grèves endémiques des travailleurs agricoles causent des pertes croissantes. Dès le 23 mars 1919, à l'appel de Mussolini, une organisation groupant, sous le nom de Faisceaux de combat, les éléments qui ont favorisé l'intervention italienne dans la guerre, auxquels se sont joints nombre d'officiers et de soldats démobilisés, se constitue place San Sepolcro, à Milan, et donne naissance au mouvement fasciste.  Mais ce n'est qu'en septembre 1920, lorsque les grèves s'étendent des services publics aux industries métallurgiques et à l'occupation des usines de Milan et de Turin, que le fascisme en réaction acquiert sa physionomie définitive de mouvement d'extrême droite.

 

Selon Karl Marx, les classes possédantes contrôlent l'économie et créent par ce biais des institutions politiques et sociales qui imposent leur domination sur les classes laborieuses. La société est alors conçue en tant que contexte de lutte économique permanente entre deux groupes antagonistes, une classe minoritaire dirigeante et la masse majoritaire des travailleurs. Ce schéma devait déboucher sur une révolution générale triomphante, or Antonio Gramsci constate que ces classes dirigeantes parviennent dans ses années 1920 à conserver leur pouvoir et à un maintenir un ordre social stable, non pas uniquement par leur puissance économique, non pas en pratiquant une répression systématique, mais en propageant leur culture, leur vision du monde. La domination est autant économique que culturelle. La notion d' "hégémonie culturelle" traduit ce dispositif de renforcement du pouvoir grâce auquel une classe dominante s'impose comme une émanation de bon sens, incontestable, et reçoit ainsi comme "naturellement" légitimité, approbation et consentement du peuple

Pour Antonio Gramsci, la "masse humaine" ne peut espérer se libérer du joug de la classe dirigeante à moins qu'elle ne s'organise, et il n'y pas d'organisation possible sans intellectuels. Chaque classe porte en effet une vision du monde, des valeurs morales, des idées, des croyances, qui orientent, sans que l'on puisse s'en rendre véritablement compte, ce que chacun de nous devrions être. Gramsci, à l'encontre du déterminisme économique prépondérant dans le marxisme orthodoxe, privilégie le rôle des individus et des idéologies dans la lutte à mener pour le progrès social : nous devons donc tenter malgré tout de vivre, sans illusions, certes, mais en tentant de résister au désenchantement que nous pourrions éprouver face aux illusions propagées par les classes dominantes...

 

Antonio Gramsci (1891-1937)

Originaire d'une famille bourgeoise sarde, Antonio Gramsci  adhère en 1913 au parti socialiste,  fonde avec Umberto Terracini et Palmiro Togliatti le journal l'Ordine Nuovo, soutient le mouvement d'occupation d'usines que connaît Turin et, en janvier 1921, contribue à la fondation du parti communiste italien. Mais Antonio Gramsci assume dès 1926 une forte divergence avec le  communisme soviétique et est aussi éloigné des communistes "critiques" (Korsch, Lukaćs) qui rompent définitivement avec l'Internationale communiste ou seront désavoués par elle. En 1926, il est arrêté, condamné à la déportation deux ans plus tard. Il ne cessera d'écrire jusqu'en 1937. Malade, il est libéré sous condition et meurt quelques jours après.

De sa prison, Gramsci s'interroge sur l'impasse du mouvement révolutionnaire (la Révolution d'Octobre n'a pas réussi à essaimer dans les pays de capitalisme avancé) et sur le rôle de l'idéologie dans l'affermissement de la domination sociale. L'hégémonie d'une classe se fonde sur "une combinaison de la force et du consentement". L'acceptation par les masses de la domination de classe est facilitée par leur croyance en la souveraineté du peuple, la négation de l'existence d'une classe dirigeante au niveau des représentations mentales, la mythologie de l'égalité, autant d'illusions, consolidées par les intellectuels, qui créent les conditions d'un consensus inattaquable autour des institutions politiques que contrôle la bourgeoisie.

 

Ecrits politiques (1914-1926)

"On trouvera dans le volume I (19124-192) un choix d'articles (le Gramsci couvrant les années 1914-1920, Les “Ecrits de jeunesse” (1914-1918) illustrent d'abord à partir du fameux article “mussolinien” de 1914, l'itinéraire socialiste du jeune Gramsci : l'opposition à la guerre et les influences zimmerwaldiennes, le contact de la classe ouvrière turinoise et le spectacle de ses combats, l'effort pour élaborer une voie originale au marxisme par un retour à des positions hégéliennes, la rencontre avec la Révolution russe et l'effort pour définir la révolution bolchévique comme une révolution sans jacobinisme, une révolution aussi contre Le Capital de Marx. Mais ce sont à coup sûr les textes de la période de L'Ordine Nuovo (1919 -1920) qui représentent le temps fort, le moment neuf de l'itinéraire gramscien. Il y a là, en effet, un effort pour définir et promouvoir un socialisme anti-autoritaire, un socialisme par-en bas : sur la base, précisément, des Consigli di fabbrica (Conseils d'usine), organes d'auto-gouvernement que le prolétariat s'est donnés spontanément et qui, pendant un moment privilégié, constituent, face au Parti et aux syndicats, l'expression du mouvement réel. L'ouvrage s'achève avec l'année 1920 : après l'échec de l'occupation des usines, Gramsci, converti enfin à la nécessité de la scission, se prépare à participer, aux côtés de Bordiga, à la fondation du Parti communiste d'Italie.

Écrits politiques, tome III : 1921-1922 - La première partie de ce volume est constituée par un choix d'articles publiés pour la plupart dans le quotidien du Parti communiste d'Italie dont Gramsci assurait la direction. Couvrant la période qui va du congrès de fondation du Parti communiste italien (Livourne, 21 janvier 1921) au départ de Gramsci pour Moscou, en mai 1922, ces textes sont surtout représentatifs de la «forte personnalité» de Bordiga. Dans la second moitié du volume on trouve la Correspondance de Moscou et de Vienne où il s'agit de former un nouveau «groupe dirigeant» qui évite au P.C.I. d'être exclu de l'Internationale communiste ou de se retrouver dans les vieilles ornières du parti socialiste italien.

Écrits politiques, tome III : 1923-1926 - La première partie de ce volume est constituée d'articles parus pour l'essentiel dans L'Unità et dans la IIIe série de L'Ordine Nuovo. Deux grands thèmes, souvent imbriqués, dominent cet ensemble : la crise du fascisme et la «bolchevisation» du parti communiste d'Italie. Ouverte par l'assassinat de Matteoti le 10 juin 1924, la crise du fascisme se poursuivra jusqu'au discours de Mussolini du 3 janvier 1925 pour s'achever par la mise en place de la législation d'exception de 1926 dont Gramsci sera l'une des premières victimes. Convaincu que le fascisme et la démocratie constituent «deux aspects d'une même réalité», c'est en vain que Gramsci tente, tout au long de cette période, de faire du parti communiste une force autonome, voire antagoniste, face à l'opposition démocratique organisée sous le nom d'«Aventin». À dater du Ve congrès de l'Internationale communiste, la «conquête gramscienne» du P.C. d'Italie, entreprise depuis 1923, s'identifie de fait avec sa «bolchevisation». C'est en utilisant toutes les ressources de l'appareil du Parti et en jouant de l'appui de l'Internationale que Gramsci – nommé secrétaire général en août 1924 – fera triompher ses thèses au congrès de Lyon de 1926. La célèbre lettre d'octobre 1926 au Comité central du parti communiste d'Union soviétique constitue le cœur d'un autre dossier – la deuxième partie de ce volume – consacré à la crise qui secoue alors le parti bolchevique. La troisième partie, enfin, présente le texte auquel Gramsci était en train de travailler au moment de son arrestation : les Notes sur la question méridionale." (Gallimard, Trad. de l'italien par Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, Gilbert Moget, Robert Paris et Armando Tassi). 

 

Lutte antibourgeoise - "Pourquoi la classe propriétaire lutte-t-elle avec autant d'acharnement et dépense-t-elle des dizaines de millions pour remporter la victoire aux élections? Pourquoi lancer tant de tracts, pourquoi noircir tant de colonnes de journaux, pourquoi soudoyer autant de sicaires contre le Parti socialiste, contre le parti de la classe ouvrière?  La classe propriétaire est désormais convaincue que le mouvement prolétarien tend vraiment à la conquête du pouvoir social; elle est convaincue que les travailleurs, ouvriers et paysans, tendent vraiment à l'expropriation de la grande industrie et de la grande propriété foncière. Elle en est convaincue depuis que la classe ouvrière a démontré qu'elle était capable de s'organiser en État, avec ses méthodes et ses systèmes, qu'elle était capable de créer sa hiérarchie, expression de sa volonté et de ses fins historiques, capable de réorganiser l'appareil national de la production industrielle et agricole, en le transformant selon ses exigences de classe productrice. La classe propriétaire terrorisée se réfugie dans son dernier abri; dans son bastion le plus valide et le plus puissant : l'État parlementaire-bureaucratique, l'organisme central de sa force, l'organisme qui contrôle et dirige toute l'activité économique et spirituelle de la nation, qui réunit la direction de toutes les fabriques, de toutes les entreprises agricoles, en une seule et unique direction suprême de tout l'appareil national de production industrielle et agricole. Posséder le gouvernement cela signifie, pour la classe propriétaire, être en mesure de saboter la révolution; cela veut dire pouvoir embrigader, avec les moyens énormes dont dispose l'Etat, des dizaines de centaines de milliers de gardes blancs; cela signifie avoir la possibilité de manœuvrer, face au flux révolutionnaire; cela signifie la possibilité d'arrêter d'un seul coup, au moment décisif, le mécanisme administratif qui règle la vie de la nation et en plongeant ainsi le pays dans le chaos et le tumulte; créer les conditions qui permettront à une minorité de mercenaires bien armés et bien entretenus, d'avoir raison de la majorité qui voit se dresser devant elle le spectre de la famine. Mais on ne peut posséder le gouvernement qu'autant que sont réunies les conditions qui lui permettent de fonctionner, c'est-à-dire lorsque existe un Parlement susceptible de fournir au gouvernement une majorité stable et sûre. Et voilà pourquoi la classe propriétaire s'acharne tant en ce moment contre le parti socialiste; voilà pourquoi elle dépense des dizaines de millions et lance tant de sicaires stipendiés contre les candidats du socialisme international, contre les candidats du parti de la classe ouvrière. Pour remporter les élections, pour interdire à la classe propriétaire l'exercice du pouvoir social, il n'est pas nécessaire que le parti socialiste obtienne la moitié plus un des sièges parlementaires; il suffit que le Parti socialiste ait plus de cent députés parmi ses militants. La Chambre ne pourrait plus fonctionner comme base du gouvernement, comme base du pouvoir. Il y aurait crise sur crise, agitation sur agitation, les grandes masses seraient contraintes de sortir de leur apathie, de secouer leur veulerie, et d'entrer dans le système des forces révolutionnaires, pour collaborer avec le prolétariat d'avant-garde au renversement de la classe patronale et à la fondation organique de la société communiste. Le Parlement est un organe de libre concurrence. En y gagnant la majorité absolue, la classe propriétaire donne l'illusion à la multitude informe des individus, que les intérêts des coffres-forts s'identifient aux intérêts de la majorité populaire. Puisque cette majorité bourgeoise est divisée en partis qui luttent entre eux pour apporter une solution plutôt qu'une autre aux problèmes inhérents au régime de la propriété privée, on donne l'illusion que ce dernier ne doit pas être remis en question, mais qu'il s'agit tout simplement de la forme extérieure de cette institution et de l'ensemble des rapports qui en forment la superstructure.

Envoyer au Parlement un bon noyau de militants socialistes cela veut dire mettre un terme à ces joutes de politicards. Les socialistes internationalistes détruiront cette illusion; ils contraindront les partis bourgeois à former un trust des défenseurs de la classe propriétaire et à en démasquer la dictature. Pour que la révolution soit intégrale, pour qu'elle ne tombe pas entre les mains de réformistes brouillons et opportunistes du type de Kerenski, il est nécessaire de gagner à la révolution les plus vastes couches de la population, de ceux qui sont engourdis, de ceux qui croient encore possible de sortir de la terrible crise économique et morale dans laquelle la guerre a plongé la nation, par de petites modifications de forme, par un léger remaniement du parti au gouvernement..."

 

Cahiers de prison (Quaderni del carcere)

"Arrêté le 8 novembre 1926 et assigné d'abord à cinq ans de relégation dans une île, Antonio Gramsci sera condamné par le Tribunal spécial à 20 ans, 4 mois et 5 jours de prison : «Pour vingt ans nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner», déclarera le 4 juin 1928 le procureur fasciste. Pressentant que sa peine serait longue, le dirigeant communiste était pourtant déjà résolu à résister par l'étude. «Je suis obsédé – écrit-il dès le 29 mars 1927 – par cette idée qu'il faudrait faire quelque chose für ewig... Je voudrais, suivant un plan préétabli, m'occuper intensément et systématiquement de quelque sujet qui m'absorberait et polariserait ma vie intérieure.» Le 8 février 1929, il entame son premier cahier. Les autres suivront, jusqu'en 1935. Les notes qui constituent l'ensemble des Cahiers de prison étaient connues jusqu'ici à travers les volumes de la première édition italienne (1948-1951), qui en réorganisaient la matière autour de quelques-uns des grands thèmes que Gramsci lui-même s'était proposé d'étudier : Intellectuels, Machiavel, Notes critiques sur un essai populaire de sociologie, Littérature populaire, Risorgimento italien, etc. Soucieuse au contraire d'offrir toutes les garanties scientifiques désirables et de respecter l'authenticité d'une œuvre en train de se chercher et de s'écrire, la présente édition critique (Gallimard) , tout comme la nouvelle édition italienne établie par V. Gerratana (1975), présente la suite des manuscrits originaux des Cahiers tels qu'ils se trouvent conservés dans les archives de l'I.G. Elle restitue ainsi la pensée de Gramsci avec toutes ses hésitations, ses détours et ses va-et-vient, et conserve le caractère fragmentaire et discontinu des textes en les présentant dans l'ordre même où ils ont été écrits. 

On reconnaîtra dans ces Cahiers 10, 11, 12 et 13, nombre de pages parmi les plus célèbres du Matérialisme historique et la philosophie de Croce, des Intellectuels et l'organisation de la culture et des Notes sur Machiavel."Malgré sa formidable mémoire, il n'aura pas pu sans doute sauver toutes ses idées sans les visites fréquentes de Tatiana Schucht (1887-1943), sa belle-soeur. Ses Cahiers ne seront publiées que dans les années 1950. 

"... Pourquoi et comment les nouvelles conceptions du monde se diffusent-elles, en devenant populaires? Dans ce procès de diffusion (qui est dans le même temps procès de substitution à ce qui est vieux, et fort souvent de combinaison du nouveau et du vieux) quelle est l'influence, comment et dans quelle mesure, de la forme rationnelle dans laquelle la nouvelle conception est exposée et présentée, de l'autorité (pour autant qu'elle est reconnue et appréciée au moins généralement) de celui qui expose et des penseurs et savants dont il se réclame, de l'appartenance à la même organisation que celle à laquelle appartient celui qui soutient la nouvelle conception (après cependant qui on fut entré dans l`organisation pour de tout autres raisons que pour partager cette nouvelle conception)? Ces éléments en réalité varient selon le groupe social et le niveau culturel du groupe donné. Mais la recherche est intéressante spécialement en ce qui concerne les masses populaires, qui changent plus difficilement de conceptions, et qui n'en changent jamais, en tout cas, en les acceptant sous leur forme "pure" - si l'on peut dire - mais toujours et uniquement sous la forme d'une combinaison plus ou moins hétéroclite et bizarre. La forme rationnelle, logiquement cohérente, la complétude du raisonnement qui n'omet aucun argument positif ou négatif de quelque importance, a certes son importance, mais est bien loin d'être décisive; elle peut être décisive par un chemin détourné, quand la personne donnée est déjà dans les conditions d'une crise intellectuelle, qu'elle hésite entre l'ancien et le nouveau, qu`elle a perdu la foi dans le premier et ne s'est pas encore décidée pour l'autre, etc. Quant à l'autorité des penseurs et des savants, on peut en dire à peu près la même chose: elle est très grande dans le peuple, mais il est de fait que chaque conception a ses penseurs et ses savants à mettre en avant, et l'autorité est divisée; en outre il est possible pour chaque penseur de faire des distinguos, de mettre en doute qu'il ait proprement dit ceci ou cela de telle manière, etc. On peut donc conclure que le procès de diffusion des conceptions nouvelles se produit pour des raisons politiques, c'est-à-dire en dernière instance sociales, mais que l'élément formel (de cohérence logique), l'élément de l`autorité et l'élément de l'organisation ont dans ce procès une fonction qui devient très importante aussitôt que l'orientation générale s'est décidée, aussi bien pour les individus singuliers que pour les groupes nombreux. Mais on en conclut également que dans les masses en tant que telles la philosophie ne peut être vécue que comme une foi.

Qu'on imagine du reste la position intellectuelle d'un homme du peuple; celui-ci s`est forgé des opinions, des convictions, des critères de discrimination et normes de conduite. Quiconque soutient un point de vue opposé au sien, dans la mesure où il est intellectuellement supérieur, sait argumenter mieux que lui ses raisons, l'enfonce logiquement, etc. Faudrait-il que pour autant l'homme du peuple change ses convictions? Simplement parce que, dans l'immédiateté de la discussion, il ne sait pas se mettre en valeur? Mais alors il pourrait lui arriver de devoir en changer tous les jours, c'est-à-dire chaque fois qu`il rencontre un adversaire idéologique qui lui est intellectuellement supérieur. Sur quels éléments se fonde donc sa philosophie? et spécialement sous la forme qui a pour lui la plus grande importance, c'est-à-dire sa philosophie en tant que norme de conduite? L'élément le plus important est indubitablement de caractère non rationnel, c'est une foi. Mais foi en qui et en quoi? C'est spécifiquement une foi dans le groupe social auquel il appartient, en tant que ce groupe pense de façon diffuse la même philosophie que lui: l`homme du peuple pense qu`on ne peut pas être si nombreux à se tromper, comme cela en bloc, comme son adversaire voudrait le lui faire croire avec ses argumentations; il pense que lui-même, il est vrai, n'est pas capable de soutenir et de développer ses propres raisons comme l'adversaire fait les siennes, mais que dans son groupe il y a bien quelqu'un qui saurait le faire, et même certainement mieux que cet adversaire donné, et il se souvient en effet d'avoir entendu exposer abondamment, avec cohérence, et d`une façon telle qu'il en est resté convaincu, les raisons de sa foi. Il ne se rappelle pas les raisons concrètement et il ne saurait pas les répéter, mais il sait qu'elles existent parce qu'il les a entendu exposer et qu'il en est resté convaincu. Avoir été convaincu une fois d'une façon fulgurante est la raison permanente de la permanence de sa conviction, même si l'on ne sait plus donner les arguments en faveur de celle-ci. Mais ces considérations conduisent à conclure à une extrême labilité dans les convictions nouvelles des masses populaires, en particulier si ces nouvelles convictions sont en contradiction avec les convictions (également nouvelles) de l'orthodoxie, du conformisme social tel que le veulent les intérêts généraux des classes dominantes. C'est ce qu'on peut voir si l'on réfléchit aux vicissitudes des religions et des Églises. La religion, et une église déterminée, maintient sa communauté de fidèles (dans certaines limites, qui sont celles de la nécessité du développement historique général) dans la mesure où elle entretient en permanence et de façon organisationnelle "la foi qui est la sienne propre, en en répétant l`apologétique inlassablement, en luttant à tout moment et toujours avec des arguments semblables, et en maintenant une hiérarchie d`intellectuels qui donnent à la foi au moins l'apparence de la dignité de la pensée. Chaque fois que la continuité des rapports entre l'Église et les fidèles s'est trouvée violemment interrompue, pour des raisons politiques, comme c'est arrivé pendant la Révolution française, les pertes subies par l'Église ont été incalculables, et si les conditions qui rendaient difficile l'exercice des pratiques ordinaires s'étaient prolongées au-delà de certaines limites de temps, il est à croire que de telles pertes eussent été définitives et qu'une nouvelle religion serait apparue, comme du reste elle est apparue en France dans la combinaison avec le vieux-catholicisme. De là se déduisent certaines nécessités déterminées pour tout mouvement culturel qui tend à remplacer le sens commun et les vieilles conceptions du monde en général: 1)ne jamais se lasser de répéter ses propres arguments (en en variant littérairement la forme): la répétition est le moyen didactique le plus efficace pour agir sur la mentalité populaire; 2)travailler sans cesse à élever intellectuellement des couches populaires toujours plus larges, c'est-à-dire travailler à donner une personnalité à l'élément de masse amorphe, ce qui signifie travailler à susciter une élite d`intellectuels d'un type nouveau qui sortent directement de la masse tout en restant en contact avec celle-ci pour devenir les "baleines" du corset. Cette seconde nécessité, si elle est satisfaite, est celle qui modifie réellement le "panorama idéologique" d'une époque. Ces élites, d'autre part, ne peuvent se constituer et se développer sans qu'à l'intérieur d`elles-mêmes ne se produise une hiérarchisation d'autorité et de compétence intellectuelle, qui peut culminer dans un grand philosophe individuel, si celui-ci est capable de revivre concrètement les exigences de l'idéologie commune à la masse, de comprendre qu'elle ne peut avoir l`agilité de mouvement propre à un cerveau individuel, et partant s'il réussit à élaborer formellement la doctrine collective de la façon la plus fidèle, c'est-à-dire qui colle le mieux aux façons de penser d'un penseur collectif.

Il est évident qu'une construction de masse de ce genre ne peut se produire "arbitrairement", autour de n'importe quelle idéologie, par la volonté formellement constructive d`une personnalité ou d'un groupe qui se la proposerait par fanatisme à l'égard de ses propres convictions philosophiques ou religieuses. L`adhésion de masse à une idéologie, ou la non-adhésion, est la façon dont se produit la critique réelle de la rationalité et de l`historicité des modes de pensée. Les constructions arbitraires sont plus ou moins rapidement éliminées de la compétition historique, même si parfois, par une combinaison de circonstances immédiatement favorables,

elles réussissent à jouir d`une quelconque popularité, tandis que les constructions qui correspondent aux exigences d'une période historique complexe et organique finissent toujours par s`imposer et par prévaloir, même si c'est à travers de nombreuses phases intermédiaires, dans lesquelles elles ne s'afifirment que dans des combinaisons plus ou moins bizarres et hétéroclites.

Ces développements posent de nombreux problèmes, dont les plus importants se rassemblent en celui du mode et de la qualité des rapports entre les différentes couches intellectuellement qualifiées, c'est-à-dire en celui de l`importance et de la fonction que doit et peut avoir l'apport créateur des groupes supérieurs en liaison avec la capacité organique de développement et de discussion des nouveaux concepts critiques de la part des couches intellectuellement subordonnées. Il s'agit par conséquent de fixer les limites de la liberté de discussion et de propagande, liberté qui ne doit pas être entendue dans le sens administratif et policier, mais dans le

sens de l'auto-limitation que les dirigeants imposent à leur propre activité, ou encore, au sens propre, de la fixation d'une direction de la politique culturelle. En d`autres termes: qui fixera les "droits de la science" et les limites de la recherche scientifique, et même ces droits et ces limites pourront-ils être à proprement parler "fixés"?

Il semble nécessaire que le travail de recherche de nouvelles vérités et de formulations meilleures, plus cohérentes et plus claires, pour les vérités elles-mêmes, soit laissé à la libre initiative des savants particuliers, même si ceux-ci remettent continuellement en question les principes mêmes qui paraissent les plus essentiels. Il ne sera du reste pas difficile de dévoiler les cas dans lesquels de telles initiatives dans la remise en question auraient des motifs intéressés et non des motifs de caractère scientifique...." (traduction P.Fulchignoni, G.Granet, N.Negri, Cahiers de prison, 10 à 13, Gallimard)