Colette (1873-1954) Renée Vivien (1877-1909) - Raymond Radiguet (1903-1923) -  François Mauriac (1885-1970) - Roger Martin du Gard (1881-1958) - Georges Duhamel (1884-1966) -  Jules Romains (1885-1972) - Jean-Gabriel Doumergue (1889-1962) - ...

Last Update: 11/11/2016

Littérature française des années 20

La période située entre la fin de la Première Guerre Mondiale (1914-1918) et le début de la Seconde Guerre Mondiale (1939-1945) est une période de contrastes. On assiste d’abord à une euphorie qui suit la paix retrouvée en 1918 après un conflit terrible au plan des pertes humaines. Si la période qui précède la première guerre mondiale a reçu le surnom de "Belle Epoque", celle qui lui succède a été nommée les "Années Folles". Les femmes jouent un rôle important dans cette mutation de la société. Pendant les années de guerre, elles remplaçaient les hommes dans les industries, elles étaient devenues les "chefs de famille", elles ont acquis une indépendance sans précédent. Le taux de natalité a par ailleurs fortement baissé, créant les conditions d’une plus grande liberté des femmes, qui ne sont plus seulement des mères. L’écrivain Colette, par ses ouvrages et sa personnalité, symbolise bien ce renouveau féminin, ainsi que la styliste Coco Chanel, qui impose ses vues révolutionnaires sur le vêtement féminin. .

A partir de 1929, qui marque le début d’une grave crise économique mondiale, le ton change, les nuages s’accumulent.

(Hans Hassenteufel (1929) "Die Morgenzeitung")

Entre les deux guerres, la vogue du genre s'affirme et entraîne les écrivains français dans diverses directions. Colette rejoint Proust et Gide dans la voie de l'analyse psychologique. Le roman-fleuve fait son apparition avec Roger Marin du Gard, Georges Duhamel, Jules Romains, dont l'ambition est de présenter toute une chronique de la vie sociale au travers de personnages récurrents. Mauriac et Bernanos puisent aux sources de leur foi catholique les thèmes de leurs romans. 

Le peintre impressionniste allemand Lesser Ury (1861-1931), de passage à Paris en 1928 ..


Colette (1873-1954)
L’atmosphère de l’enfance imprègne l’œuvre entière de Colette, et au travers de celle-ci, un amour sensuel de la vie : "son esprit court comme un sang subtil le long des veines de toutes les feuilles, se caresse au velours des géraniums." Parmi les grandes figures de la littérature française, peu sont des femmes. Après Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), George Sand (1804-1876), Anna de Noailles (1876-1933), Colette est une exception dans le paysage littéraire français, essentiellement masculin. Née dans l’Yonne, non loin de Paris, Colette a célébré toute sa vie le royaume de son enfance et sa terre natale, qui pour tout autre "ne serait qu’une campagne un peu triste qu’assombrissent les forêts, un village paisible et pauvre, une vallée humide, une montagne bleuâtre qui ne nourrit même pas les chèvres" (Les Vrilles de la vigne, 1908). En même temps que l’enfance, Colette a écrit abondamment sur l’amour, sur la vie du couple qu’elle a vécue de manière passionnée et tumultueuse, à travers ses mariages successifs avec Willy (qui collabora avec elle pour la série des Claudine), Henry de Jouvenel et Maurice Goudeket. Colette analyse avec énergie et passion le monde de l’adolescence (Le blé en herbe, 1923), la jalousie (La Chatte, 1933; Duo, 1930), la vie agitée du couple (Chéri, 1920; La Fin de Chéri, 1926). Dans son style unique riche de poésie, où les sensations renaissent transformées et neuves par l’extrême beauté des mots choisis, de leurs combinaisons, Colette fait partager son expérience du "monde impur" où elle a plongé, malgré le précieux enseignement de son adorable et pure mère Sido, pour laquelle elle consacre plusieurs livres (Sido, 1929)."

"Volontiers provocatrice, Colette n’a pas hésité à décrire sa vie et à la vivre, même si elle pouvait faire l’objet de scandales : en 1906, elle a une liaison avec une comtesse et cette homosexualité soudain révélée et rendue publique aggrave sa réputation de femme à la vie dissolue, se complaisant dans l’univers de danseuse de music-hall (L’Envers du music-hall, 1913). Mais cette expérience de l’écriture qui décrit le monde troublé de la vie est une tentative de retrouver ce qui est à l’origine, la simplicité du commencement, qui peut être observé dans la plus simple des choses : une araignée sur sa toile, un chatte qui s’étire, les parfums du vent d’été, les premiers rayons du soleil. Colette écrit de manière subtile, sensuelle, souvent étonnante, le plaisir d’être là, de contempler dans l’immédiat la beauté, mais aussi la laideur des choses."...

 

1900 – Claudine à l’école 
Le premier roman de Colette, le premier de la série des Claudine, il évoque la vie quotidienne d'une jeune écolière de campagne, avec ses rites, ses émotions, ses jeux, anodins ou pervers. Très proche de la nature, Claudine y puise matière à l'éveil d'une sensualité qui se découvre aussi dans l'émoi suscité par une jeune institutrice.

"Je m’appelle Claudine, j’habite Montigny ; j’y suis née en 1884 ; probablement je n’y mourrai pas. Mon Manuel de
géographie départementale s’exprime ainsi : « Montigny-en-Fresnois, jolie petite ville de 1.950 habitants, construite en amphithéâtre sur la Thaize ; on y admire une tour sarrasine bien conservée... » Moi, ça ne me dit rien du tout, ces descriptions-là ! D’abord, il n’y a pas de Thaize ; je sais bien qu’elle est censée traverser des prés au-dessous du passage à niveau ; mais en aucune saison vous n’y trouveriez de quoi laver les pattes d’un
moineau. Montigny construit « en amphithéâtre » ? Non, je ne le vois pas ainsi ; à ma manière, c’est des maisons qui dégringolent, depuis le haut de la colline jusqu’en bas de la vallée ; ça s’étage en escalier au-dessous d’un gros château, rebâti sous Louis XV et déjà plus délabré que la tour sarrasine, basse, toute gainée de lierre, qui s’effrite par en haut un petit peu chaque jour. C’est un village, et pas une ville : les rues, grâce au Ciel, ne sont pas pavées ; les averses y roulent en petits torrents, secs au bout de deux heures ; c’est un village, pas très joli même, et que pourtant j’adore.
Le charme, le délice de ce pays fait de collines et de vallées si étroites que quelques-unes sont des ravins, c’est les bois, les bois profonds et envahisseurs, qui moutonnent et ondulent jusque là bas, aussi loin qu’on peut voir... Des prés verts les trouent par places, de petites cultures aussi, pas grand-chose, les bois superbes dévorant tout. De sorte que cette belle contrée est affreusement pauvre, avec ses quelques fermes disséminées, peu nombreuses, juste ce qu’il faut de toits rouges pour faire valoir le vert velouté des bois.
Chers bois ! Je les connais tous ; je les ai battus si souvent. Il y a les bois taillis, des arbustes qui vous agrippent méchamment la figure au passage, ceux-là sont pleins de soleil, de fraises, de muguet, et aussi de serpents. J’y ai tressailli de frayeurs suffocantes à voir glisser devant mes pieds ces atroces petits corps lisses et froids ; vingt fois je me suis arrêtée, haletante, en trouvant sous ma main, près de la « passerose », une couleuvre bien sage, roulée en colimaçon régulièrement, sa tête en dessus, ses petits yeux dorés me regardant ; ce n’était pas dangereux, mais quelles terreurs ! Tant pis, je finis toujours par y retourner seule ou avec des camarades ; plutôt seule, parce que ces petites grandes filles m’agacent, ça a peur de se déchirer aux ronces, ça a peur des petites bêtes, des chenilles velues et de araignées des bruyères, si jolies, rondes et roses comme des perles, ça crie, c’est fatigué – insupportables enfin.
Et puis il y a mes préférés, les grands bois qui ont seize et vingt ans, ça me saigne le coeur d’en voir couper un ; pas broussailleux, ceux-là, des arbres comme des colonnes, des sentiers étroits, où il fait presque nuit à midi, où la voix et les pas sonnent d’une façon inquiétante. Dieu, que je les aime ! Je m’y sens tellement seule, les yeux perdus loin entre les arbres, dans le jour vert et mystérieux, à la fois délicieusement tranquille et un peu anxieuse, à cause de la solitude et de l’obscurité vague... Pas de petites bêtes, dans ces grands bois, ni de hautes herbes, un sol battu, tour à tour sec, sonore, ou mou à cause des sources ; des lapins à derrière blanc les traversent ; des chevreuils peureux dont on ne fait que deviner le passage, tant ils courent vite ; de grands faisans lourds, rouges, dorés, des sangliers (je n’en ai pas vu) ; des loups – j’en ai entendu un, au commencement de l’hiver, pendant que je ramassais des faînes, ces bonnes petites faînes huileuses qui grattent la gorge et font tousser. Quelquefois des pluies d’orage vous surprennent dans ces grands bois-là ; on se
blottit sous un chêne plus épais que les autres, et, sans rien dire, on écoute la pluie crépiter là-haut comme sur un toit, bien à l’abri, pour ne sortir de ces profondeurs que tout éblouie et dépaysée, mal à l’aise au grand jour."

 

1901 - Claudine à Paris 
Le second roman de la série des Claudine. L'héroïne a quitté sa province natale et vit à la capitale en compagnie de son père. Elle est amoureuse de Renaud, un homme plus âgé qu'elle, et l'épouse bientôt.

"Aujourd’hui, je recommence à tenir mon journal forcément interrompu pendant ma maladie, ma grosse maladie – car je crois vraiment que j’ai été très malade ! Je ne me sens pas encore trop solide à présent, mais la période de fièvre et de grand désespoir m’a l’air passée. Bien sûr, je ne conçois pas que des gens vivent à Paris pour leur plaisir, sans qu’on les y force, non, mais je commence à comprendre qu’on puisse s’intéresser à ce qui se passe dans ces grandes boîtes à six étages. Il va falloir, pour l’honneur de mes cahiers, que je raconte pourquoi je me trouve à Paris, pourquoi j’ai quitté Montigny, l’École si chère et si fantaisiste où mademoiselle Sergent, insoucieuse des qu’en-dira-t-on, continue à chérir sa petite Aimée pendant que les élèves font les quatre cents coups, pourquoi papa a quitté ses limaces, tout ça, tout ça !… Je serai bien fatiguée quand j’aurai fini ! Parce que, vous savez, je suis plus maigre que l’année dernière et un peu plus longue ; malgré mes dix-sept ans échus depuis avant-hier, c’est tout juste si j’en parais seize. Voyons que je me regarde dans la glace. Oh ! oui. Menton pointu, tu es gentil, mais n’exagère pas, je t’en supplie, ta pointe. Yeux noisette, vous persévérez à être noisette, et je ne saurais vous en blâmer ; mais ne vous reculez pas sous mes sourcils avec cet excès de modestie. Ma bouche, vous êtes toujours ma bouche, mais si blême, que je ne résiste pas à frotter sur ces lèvres courtes et pâlottes les pétales arrachés au géranium rouge de la fenêtre. (Ça fait, d’ailleurs, un sale ton violacé que je mange tout de suite.) Ô vous, mes pauvres oreilles ! Petites oreilles blanches et anémiques, je vous cache sous les cheveux en boucles, et je vous regarde de temps en temps à la dérobée, et je vous pince pour vous faire rougir. Mais ce sont mes cheveux, surtout ! Je ne peux pas y toucher sans avoir envie de pleurer… On me les a coupés, coupés sous l’oreille, mes copeaux châtain roussi, mes beaux copeaux bien roulés ! Pardi, les dix centimètres qui m’en restent font tout ce qu’ils peuvent, et bouclent, et gonflent et se dépêcheront de grandir, mais je suis si triste tous les matins, quand je fais involontairement le geste de relever ma toison, avant de me savonner le cou..."

 

1902 - Claudine en ménage 
Le troisième roman de la série des Claudine. Colette relate une aventure venue troubler quelque temps la vie du couple : la rencontre de Rézi, une jeune femme qui séduit Claudine sous le regard curieux, complaisant et quelque peu malsain de Renaud.

"La bizarre comédie que fut le jour de mon mariage ! Trois semaines de fiançailles, la présence fréquente de ce Renaud que j'aime à l'affolement, ses yeux gênants, et ses gestes (contenus cependant) plus gênants encore, ses lèvres toujours en quête d'un bout de moi me firent pour ce jeudi-là une mine aiguë de chatte brûlante. Je ne compris rien à sa réserve, à son abstention, dans ce temps-là ! J'aurais été toute de lui, dès qu'il eût voulu ; il le sentait bien. Et pourtant, avec un soin trop gourmet de son bonheur – et du mien ? il nous maintint dans une sagesse éreintante. Sa Claudine déchaînée lui jeta, souvent, des regards irrités au bout d'un baiser trop court et rompu avant le… avant le temps moral : « Mais enfin, dans huit jours ou maintenant, qu'est-ce que ça fait ? Vous me brégez inutilement, vous me fatiguez affreusement…
» Sans pitié de nous deux, il me laissa toute intacte, malgré moi, jusqu'à ce mariage à la six-quat'deux. Irritée sincèrement contre la nécessité d'informer un monsieur- maire et un monsieur-curé de ma décision de vivre avec Renaud, je refusai d'aider Papa ni personne, en rien. Renaud y mit une adroite patience, Papa un dévouement inusité, furieux et ostentatoire. Mélie seule, rayonnante d'assister au dénouement d'une histoire d'amour, chanta et rêva au-dessus du plomb de la petite cour triste. Fanchette, suivie de Limaçon encore chancelant « plus beau qu'un fils de Phtah », flaira des cartons ouverts, des étoffes neuves, des gants longs qui lui donnèrent d'ingénus hautle-coeur, et « fit du pain » en pétrissant mon voile de tulle blanc.
Ce rubis en poire qui pend à mon cou, au bout d'un fil d'or si léger, Renaud me l'apporta l'avant-veille de notre mariage. Je me rappelle, je me rappelle ! Séduite par sa couleur de vin clair, je le mirais à contre-jour, à hauteur des yeux, mon autre main appuyée à l'épaule de Renaud agenouillé. Il rit : – Tu louches, Claudine, comme Fanchette quand elle suit une mouche volante..."

 

1903 - Claudine s ‘en va
Le quatrième roman de la série des Claudine. L'héroïne s'efface pour céder le devant de la scène et la narration à son amie Annie qui conte son difficile affranchissement d'un lien conjugal oppressant.

"Il est parti ! Il est parti ! Je le répète, je l'écris, pour savoir que cela est vrai, pour savoir si cela me fera mal. Tant qu'il était là, je ne sentais pas qu'il partirait. Il s'agitait avec précision. Il donnait des ordres nets, il me disait : « Annie, vous n'oublierez pas… » puis, s'interrompant : « Mon Dieu, quelle pauvre figure vous me faites. J'ai plus de chagrin de votre chagrin que de mon départ. » Est-ce que je lui faisais une si pauvre figure ? Je n'avais pas de peine, puisqu'il était encore là. À l'entendre me plaindre ainsi je frissonnais, repliée et craintive, je me demandais : « Est-ce que vraiment je vais avoir autant de chagrin qu'il le dit ? C’est terrible. »
À présent, c'est la vérité : il est parti. Je crains de bouger, de respirer, de vivre. Un mari ne devrait pas quitter sa femme, quand c'est ce mari-là, et cette femme-là. Je n'avais pas encore treize ans, qu'il était déjà le maître de ma vie. Un si beau maître ! Un garçon roux, plus blanc qu'un oeuf, avec des yeux bleus qui m'éblouissaient. J'attendais ses grandes vacances, chez grand-mère Lajarisse – toute ma famille – et je comptais les jours. Le matin venait enfin où, en entrant dans ma chambre blanche et grise de petite nonne (à cause des cruels étés
de là-bas, on blanchit à la chaux, et les murs restent frais et neufs dans l'ombre des persiennes), en entrant, elle disait : « Les fenêtres de la chambre d'Alain sont ouvertes, la cuisinière les a vues en revenant de ville. » Elle m'annonçait cela tranquillement, sans se douter qu'à ces seuls mots je me recroquevillais, menue, sous mes draps, et que je remontais mes genoux jusqu'à mon menton…
Cet Alain ! Je l'aimais, à douze ans, comme à présent, d'un amour confus et épouvanté, sans coquetterie et sans ruse. Chaque année, nous vivions côte à côte, pendant tout près de quatre mois (parce qu'on l'élevait en Normandie dans une de ces écoles genre anglo-saxon, où les vacances sont longues). Il arrivait blanc et doré, avec cinq ou six taches de rousseur sous ses yeux bleus et il poussait la porte du jardin comme on plante un drapeau sur une citadelle. Je l'attendais, dans ma petite robe de tous les jours, n'osant pas, de peur qu'il le remarquât, me parer pour lui. Il m'emmenait, nous lisions, nous jouions, il ne me demandait pas mon avis, il se moquait souvent, il décrétait : « Nous allons faire ceci, vous tiendrez le pied de l'échelle : vous tendrez votre tablier pour que je jette les pommes dedans… » ; Il posait ses bras sur mes épaules et regardait autour de lui d'un air méchant, comme pour dire : « Qu'on vienne me la prendre ! » Il avait seize ans, et moi douze..."

 

1909 – L’Ingénue libertine
"Des yeux noirs superbes, des cheveux si blonds qu'ils paraissent argentés, élancée, Minne est une ravissante personne adorée par sa maman. Elle suit les cours des demoiselles Souhait pour y rencontrer des jeunes filles bien élevées et s'y instruire à l'occasion... Tout a été arrangé pour que Minne ait une vie des plus douillettes. Mais Minne rêve d'autre chose, elle veut connaître ce qu'elle appelle l'Aventure. Mariée, déçue, humiliée mais maintenant renseignée et ayant compris que l'Aventure, c'est l'Amour, Minne va alors chercher avec détermination l'homme qui lui donnera ce bonheur merveilleux dont toutes les femmes qu'elle connaît parlent et tous les livres aussi."

 

"Minne dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à côté d’elle, remplit et borne l’avenir de Madame… qu’importe son nom ? elle s’appelle Maman, cette jeune veuve craintive et casanière. Maman a cru souffrir beaucoup, il y a dix ans, lors de la mort soudaine de son mari ; puis ce grand chagrin a pâli dans l’ombre dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les repas de Minne, les cours de Minne, les robes de Minne… Maman n’a pas trop de temps pour y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une ni l’autre.
Pourtant, Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on remarque dans la rue sa beauté sage, éteinte sous des robes d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle sourit, quand les hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit violemment, lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille, il n’y a guère d’autres événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père Minne ? vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules dans le petit hôtel du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa femme et sa fille, toutes seules… jusqu’à l’époque, confuse et terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira avec un monsieur de son choix…
L’oncle Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur elles deux, pour soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de perdre la tête ; le cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances. Minne suit les cours des demoiselles Souhait pour s’y distraire, y rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon Dieu, s’y instruire à l’occasion… « Tout cela est bien arrangé », se dit Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi jusqu’à la fin de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un tiède et étroit bonheur, comme la mort serait vite franchie, sans péché et sans peine !…
– Minne chérie, c’est sept heures et demie.
Maman a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser.
Dans l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing et retombe.
Puis la voix de Minne faible et légère demande :
– Il pleut encore ?
Maman replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par la fenêtre, avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui sent l’air et l’asphalte.
– Un temps superbe !
Minne, assise sur son lit, fourrage les soies emmêlées de sa chevelure. Parmi la clarté des cheveux, la pâleur rose de son teint, la noire et liquide lumière de ses yeux étonne. Beaux yeux, grands ouverts et sombres, où tout pénètre et se noie, sous l’arc élégant des sourcils mélancoliques… La bouche mobile sourit, tandis qu’ils restent graves… Maman se souvient, en les regardant, de Minne toute petite, d’un bébé délicat tout blanc, la peau, la robe, le duvet de la chevelure, un poussin argenté qui ouvrait des yeux étonnants, des yeux sévères, tenaces, noirs comme l’eau ronde d’un puits…"
Pour l’instant, Minne regarde remuer les feuilles d’un air vide. Elle ouvre et resserre les doigts de ses pieds, comme font les hannetons avec leurs antennes… La nuit n’est pas encore sortie d’elle. Elle vagabonde à la suite de ses rêves, sans en-tendre Maman qui tourne par la chambre, Maman tendre et toute fraîche en peignoir bleu, les cheveux nattés…"

 

1910 - La Vagabonde
"Renée Néré, lasse des infidélités de son mari, le peintre Taillandy, vient de le quitter. La séparation la laisse meurtrie. Pour subvenir à sa vie, Renée devient mime, danseuse et actrice. Un riche héritier, Maxime, en tombe amoureux. La jeune femme est tentée par ce nouvel amour, mais les souvenirs douloureux de son premier mariage sont omniprésents. A l’issue d’une tournée théâtrale, elle prend sa décision… Le roman est riche des premières expériences matrimoniales de Colette. Il est aussi un hymne au théâtre, aux coulisses et aux gagne-petit qui le peuplent. Ces deux thèmes – le renoncement à l’amour et le music-hall – , qui seront ceux que l’écrivain développera tout au long de son œuvre, sont ici inextricablement mêlés. La Vagabonde est le roman de la désillusion, de la nostalgie, mais aussi celui du combat intérieur et de la victoire sur soi." (Livre de poche)

 

1920 – Chéri
"Une histoire d'amour entre un jeune homme, Fred Peloux (chéri) et Léa de Lonval, une femme de 24 ans son aînée... Léa de Lonval, une courtisane de près de cinquante ans, est la maîtresse de Fred Peloux, appelé Chéri. A mesure qu'elle éprouve le manque de conviction croissant de son jeune amant, Léa ressent, avec un émerveillement désenchanté et la lucidité de l'amertume, les moindres effets d'une passion qui sera la dernière. Pourtant il suffira à Chéri d'épouser la jeune et tendre Edmée pour comprendre que la rupture avec Léa ne va pas sans regrets. La peinture narquoise d'un certain milieu mondain, l'analyse subtile de l'âme féminine, les charmes cruels de la séduction, l'humour un peu triste de la romancière font de Chéri une des oeuvres les plus attachantes et les plus célèbres de Colette."

 

Mitsou ou Comment l'esprit vient aux filles
"Un mois de mai de la guerre. Mitsou, petite danseuse de l'Empyrée-Montmartre, s'apprête à entrer en scène quand surgit dans sa loge son amie Petite-Chose, accompagnée de deux jeunes sous-lieutenants, un kaki et un bleu horizon. Mitsou se montre froide et réservée. Mais elle est bien jolie et le Lieutenant Bleu, avant de retourner au front, lui adresse une lettre. Une correspondance s'établit. Malgré les fautes d'orthographe, des tournures quelque peu populaires, les lettres de Mitsou enchantent le jeune homme : elle s'y révèle d'une grande pureté de coeur. Chacune des lettres les rapproche et ils finissent par oublier tout ce qui les sépare, jusqu'au jour où le Lieutenant Bleu arrive en permission..." 

Les Vrilles de la vigne
"Ce recueil comprend vingt textes dont la disposition n'obéit pas à un ordre chronologique. Les trois premiers textes - «Les vrilles de la vigne», «Rêverie de Nouvel An» et «Chanson de la danseuse» sont des sortes de contes métaphoriques dans lesquels Colette évoque sa destinée, douloureuse et exaltante à la fois, de femme libre et solitaire. Les trois pièces suivantes - «Nuit blanche», «Jour gris» et «le Dernier Feu»-, adressées à Missy, célèbrent la douceur du lien avec la compagne et rappellent, sur un ton empreint de nostalgie, les souvenirs d'une enfance aux allures de paradis perdu. D'autres pièces s'apparentent à des fables: la description du comportement des animaux familiers, chers à Colette et souvent présents dans son oeuvre, invite à une méditation sur les relations humaines - «Amours», «Nonoche», «Toby-Chien parle», «Dialogue de bêtes». Le personnage de Valentine, dont Colette brosse le portrait à travers dialogues et anecdotes - «Belles-de-jour», «De quoi est-ce qu'on a l'air», «La guérison»-, fournit matière à diverses réflexions sur les amours et la destinée des femmes."

NUIT BLANCHE
"Il n’y a dans notre maison qu’un lit, trop large, pour toi, un peu  étroit  pour  nous  deux.  Il  est  chaste,  tout  blanc,  tout  nu  ;  aucune  draperie  ne  voile,  en  plein  jour,  son  honnête  candeur.  Ceux  qui  viennent  nous  voir  le  regardent  tranquillement,  et  ne  détournent pas les yeux d’un air complice, car il est marqué, au milieu, d’un seul vallon moelleux, comme le lit d’une jeune fille qui dort seule. Ils  ne  savent  pas,  ceux  qui  entrent  ici,  que  chaque  nuit  le  poids de nos deux corps joints creuse un peu plus, sous son linceul voluptueux, ce vallon pas plus large qu’une tombe. Ô  notre  lit  tout  nu  !  Une  lampe  éclatante,  penchée  sur  lui,  le dévêt encore. Nous n’y cherchons pas, au crépuscule, l’ombre savante, d’un gris d’araignée, que filtre un dais de dentelle, ni la rose  lumière  d’une  veilleuse  couleur  de  coquillage...  Astre  sans  aube  et  sans  déclin,  notre  lit  ne  cesse  de  flamboyer  que  pour  s’enfoncer dans une nuit profonde et veloutée.
Un halo de parfum le nimbe. Il embaume, rigide et blanc, comme  le  corps  d’une  bienheureuse  défunte.  C’est  un  parfum  compliqué  qui  surprend,  qu’on  respire  attentivement,  avec  le  souci d’y démêler l’âme blonde de ton tabac favori, l’arôme plus blond  de  ta  peau  si  claire,  et  ce  santal  brûlé  qui  s  ‘exhale  de  moi ; mais cette agreste odeur d’herbes écrasées, qui peut dire si elle est mienne ou tienne ?
Reçois-nous  ce  soir,  ô  notre  lit,  et  que  ton  frais  vallon  se  creuse  un  peu  plus  sous  la  torpeur  fiévreuse  dont  nous  enivra  une journée de printemps, dans les jardins et dans les bois. Je gis sans mouvement, la tête sur ta douce épaule. Je vais sûrement,  jusqu’à  demain,  descendre  au  fond  d’un  noir  sommeil,  un  sommeil  si  têtu,  si  fermé,  que  les  ailes  des  rêves  le  viendront  battre  en  vain.  Je  vais  dormir...  Attends  seulement  que  je  cherche,  pour  la  plante  de  mes  pieds  qui  fourmille  et  brûle, une place toute fraîche... Tu n’as pas bougé. Tu respires à longs  traits,  mais  je  sens  ton  épaule  encore  éveillée,  attentive  à  se  creuser  sous  ma  joue...  Dormons...  Les  nuits  de  mai  sont  si  courtes.  Malgré  l’obscurité  bleue  qui  nous  baigne,  mes  paupières sont encore pleines de soleil, de flammes roses, d’ombres qui bougent,  balancées,  et  je  contemple  ma  journée  les  yeux  clos,  comme  on  se  penche,  derrière  l’abri  d’une  persienne,  sur  un  jardin d’été éblouissant...
Comme  mon  cœur  bat  !  J’entends  aussi  le  tien  sous  mon  oreille.  Tu  ne  dors  pas  ?  Je  lève  un  peu  la  tête,  je  devine  la  pâleur de ton visage renversé, l’ombre fauve de tes courts cheveux. Tes genoux sont frais comme deux oranges... Tourne-toi de mon côté, pour que les miens leur volent cette lisse fraîcheur... Ah ! dormons !... Mille fois mille fourmis courent avec mon sang  sous  ma  peau.  Les  muscles  de  mes  mollets  battent,  mes  oreilles  tressaillent,  et  notre  doux  lit,  ce  soir,  est-il  jonché  d’aiguilles de pin ? Dormons ! je le veux ! Je ne puis dormir. Mon insomnie heureuse palpite, allègre, et  je  devine,  en  ton  immobilité,  le  même  accablement  frémissant...  Tu  ne  bouges  pas.  Tu  espères  que  je  dors.  Ton  bras  se  resserre parfois autour de moi, par tendre habitude, et tes pieds charmants  s’enlacent  aux  miens...  Le  sommeil  s’approche,  me  frôle  et  fuit...  Je  le  vois  !  Il  est  pareil  à  ce  papillon  de  lourd  velours  que  je  poursuivais,  dans  le  jardin  enflammé  d’iris...  Tu  te  souviens  ?  Quelle  lumière,  quelle  jeunesse  impatiente  exaltait  toute  cette  journée  !...  Une  brise  acide  et  pressée  jetait  sur  le  soleil une fumée de nuages rapides, fanait en passant les feuilles trop  tendres  des  tilleuls,  et  les  fleurs  du  noyer  tombaient  en  chenilles  roussies  sur  nos  cheveux,  avec  les  fleurs  des  paulownias,  d’un  mauve  pluvieux  du  ciel  parisien...  Les  pousses  des  cassis  que  tu  froissais,  l’oseille  sauvage  en  rosace  parmi  le  gazon,  la  menthe  toute  jeune,  encore  brune,  la  sauge  duvetée  comme  une  oreille  de  lièvre,  –  tout  débordait  d’un  suc énergique et poivré, dont je mêlais sur mes lèvres le goût d’alcool et de citronnelle... Je ne savais que rire et crier, en foulant la longue herbe juteuse qui tachait ma robe... Ta tranquille joie veillait sur ma folie, et quand j’ai tendu la main pour atteindre ces églantines, tu sais, d’un rose si ému, – la tienne a rompu la branche avant moi, et tu as enlevé, une à une, les petites épines courbes, couleur de corail,  en  forme  de  griffes...  Tu  m’as  donné  les  fleurs  désarmées...

 

1923 – Le Blé en herbe
"Phil, 16 ans, et Vinca, 15 ans, amis de toujours, passent leurs étés en Bretagne. Tout naturellement, l'amour s'installe entre ces deux complices inséparables, un amour qui grandit plus vite qu'eux. Et cet été-là, Vinca et Phil découvrent leurs différences et leurs incompréhensions. L'insouciance et la confiance font alors place à la souffrance et à la trahison. Ces amours adolescentes révèlent à Vinca et à Phil ce qu'ils sont désormais et ne seront jamais plus. Avec délicatesse, Colette évoque l'amour naissant et le dur passage de l'enfance à l'adolescence. Un éveil amer et nostalgique de la sensualité qui prend toute sa force dans les très belles descriptions de la nature qui semble s’éveiller avec eux. Avec Colette tout se joue à fleur de peau, sensibilité, caresse d’une écriture simple, libre, pleine de charme. "

"– Tu vas à la pêche, Vinca ?
D’un signe de tête hautain, la Pervenche, Vinca aux yeux couleur de pluie printanière, répondit qu’elle allait, en effet, à la  pêche. Son chandail reprisé en témoignait, et ses espadrilles racornies par le sel. On savait que sa jupe à carreaux bleus et verts, qui datait de trois ans et laissait voir ses genoux, appartenait à la crevette et aux crabes. Et ces deux havenets sur l’épaule, et ce béret de laine hérissé et bleuâtre comme un chardon des dunes constituaient-ils une panoplie de pêche, oui ou non ?
Elle dépassa celui qui l’avait hélée. Elle descendit vers les rochers, à grandes enjambées de ses fuseaux maigres et bien tournés, couleur de terre cuite. Philippe la regardait marcher, comparant l’une à l’autre Vinca de cette année et Vinca des dernières vacances. A-t-elle fini de grandir ? Il est temps qu’elle s’arrête. Elle n’a pas plus de chair que l’autre année. Ses cheveux courts s’éparpillent en paille raide et bien dorée, qu’elle laisse pousser depuis quatre mois, mais qu’on ne peut ni tresser ni rouler. Elle a les joues et les mains noires de hâle, le cou
blanc comme lait sous ses cheveux, le sourire contraint, le rire éclatant, et si elle ferme étroitement, sur une gorge absente, blousons et chandails, elle trousse jupe et culotte pour descendre à l’eau, aussi haut qu’elle peut, avec une sérénité de petit garçon…
Le camarade qui l’épiait, couché sur la dune à longs poils d’herbe, berçait sur ses bras croisés son menton fendu d’une fossette. Il compte seize ans et demi, puisque Vinca atteint ses quinze ans et demi. Toute leur enfance les a unis, l’adolescence les sépare. L’an passé, déjà, ils échangeaient des répliques aigres, des horions sournois; maintenant le silence, à tout moment, tombe entre eux si lourdement qu’ils préfèrent une bouderie à l’effort de la conversation. Mais Philippe, subtil, né pour la chasse et la tromperie, habille de mystère son mutisme, et s’arme de tout ce qui le gêne. Il ébauche des gestes désabusés, risque des « À quoi bon ?… Tu ne peux pas comprendre… », tandis que Vinca ne sait que se taire, souffrir de ce qu’elle tait, de ce qu’elle voudrait apprendre, et se raidir contre le précoce, l’impérieux instinct de tout donner, contre la crainte que Philippe, de jour en jour changé, d’heure en heure plus fort, ne rompe la frêle amarre qui le ramène, tous les ans, de juillet en octobre, au bois touffu incliné sur la mer, aux rochers chevelus de fucus noir. Déjà il a une manière funeste de regarder son amie fixement, sans la voir, comme si Vinca était transparente, fluide, négligeable…
C’est peut-être l’an prochain qu’elle tombera à ses pieds et qu’elle lui dira des paroles de femme : « Phil ! ne sois pas méchant… Je t’aime, Phil, fais de moi ce que tu voudras… Parle moi, Phil… » Mais cette année elle garde encore la dignité revêche des enfants, elle résiste, et Phil n’aime pas cette résistance.
Il regardait la plate et gracieuse fille, qui descendait à cette heure vers la mer. Il n’avait pas plus l’envie de la caresser que de la battre, mais il la voulait confiante, promise à lui seul, et disponible comme ces trésors dont il rougissait – pétales séchés, billes d’agate, coquilles et graines, images, petite montre d’argent…"

 

1928 – La Naissance du jour
"Considéré comme un des grands romans de Colette, "La naissance du jour" est récit largement autobiographique: l'auteur y emploie la première personne, les personnages qui s'adressent à la narratrice l'appellent «Madame Colette» et la propriété provençale de l'écrivain, «la Treille muscate», sert de cadre à l'action. En outre, Colette fait intervenir des protagonistes réels: sa mère Sido, son père le capitaine Colette et les amis qu'elle fréquente à Saint-Tropez. Pour autant, l'intrigue bâtie autour de Vial, qui emprunte quelques traits à Maurice Goudeket, le compagnon de Colette, est fictive. Cette histoire est celle d'une femme qui arrive à la seconde moitié de sa vie. Tout semble fini, tout de la jeunesse et de l'amour. Mais tout recommence : une nouvelle jeunesse, un nouvel accord avec la nature et, sans doute, bientôt, un nouvel amour..."

"Est-ce ma dernière maison ? Je la mesure, je l’écoute, pendant que s’écoule la brève nuit intérieure qui succède immédiatement, ici, à l’heure de midi. Les cigales et le clayonnage neuf qui abrite la terrasse crépitent, je ne sais quel insecte écrase de petites braises entre ses élytres, l’oiseau rougeâtre dans le pin crie toutes les dix secondes, et le vent de ponant qui cerne, attentif, mes murs, laisse en repos la mer plate, dense, dure, d’un bleu rigide qui s’attendrira vers la chute du jour. Est-ce ma dernière maison, celle qui me verra fidèle, celle que je n’abandonnerai plus ? Elle est si ordinaire qu’elle ne peut pas connaître de rivales.
J’entends tinter les bouteilles qu’on reporte au puits, d’où elles remonteront, rafraîchies, pour le dîner de ce soir. L’une flanquera, rose de groseille, le melon vert l’autre, un vin de sable trop chaleureux, couleur d’ambre, convient à la salade – tomates, piments, oignons, noyés d’huile – et aux fruits mûrs. Après le dîner, il ne faudra pas oublier d’irriguer les rigoles qui encadrent les melons, et d’arroser à la main les balsamines, les phlox, les dahlias, et les jeunes mandariniers qui n’ont pas encore de racines assez longues pour boire seuls au profond de la terre, ni la force de verdoyer sans aide sous le feu constant du ciel… Les jeunes mandariniers…, plantés pour qui ? Je ne sais. Peut-être pour moi… Les chats attaqueront par bonds verticaux les phalènes, dans l’air de dix heures bleu de volubilis. Le couple de poules japonaises, assoupi, pépiera comme un nid, juché sur le bras d’un fauteuil rustique. Les chiens, déjà retirés du monde, penseront à l’aube prochaine, et j’aurai le choix entre le livre, le lit, le chemin de côte jalonné de crapauds flûteurs…

Demain, je surprendrai l’aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle… Le chemin de côte qui remonte de la nuit, de la brume et de la mer… Et puis le bain, le travail, le repos… Comme tout pourrait être simple… Aurais-je atteint ici ce que l’on ne recommence point ? Tout est ressemblant aux premières années de ma vie, et je reconnais peu à peu, au rétrécissement du domaine rural, aux chats, à la chienne vieillie, à l’émerveillement, à une sérénité dont je sens de loin le souffle – miséricordieuse humidité, promesse de pluie réparatrice suspendue sur ma vie encore orageuse – je reconnais le chemin du retour. Maint stade est accompli, dépassé. Un château éphémère, fondu dans l’éloignement, rend sa place à la maisonnette. Des domaines étalés sur la France se sont peu à peu rétractés, sous un souhait que je n’osais autrefois formuler.
Hardiesse singulière, vitalité d’un passé qui inspire jusqu’aux génies subalternes du présent : les serviteurs redeviennent humbles et compétents. La femme de chambre bêche avec amour, la cuisinière savonne au lavoir. Ici-bas, quand je ne croyais plus la suivre que de l’autre côté de la vie, ici-bas existe donc une sente potagère où je pourrais remonter mes propres empreintes ? À la margelle du puits un fantôme maternel, en robe de satinette bleue démodée, emplit-il les arrosoirs ? Cette fraîcheur de poudre d’eau, ce doux leurre, cet esprit de province, cette innocence enfin, n’est-ce pas l’appel charmant de la fin de la vie ? Que tout est devenu simple… Tout, et jusqu’au second couvert que parfois je dispose, sur la table ombragée, en face du mien..."

 

Colette évoque ici, dans sa profonde complexité, la personnalité de sa mère qui, elle, sut toujours préserver son âme de ce qui n'était pas sagesse et pureté...

"A n'en pas douter, ma mère savait, elle qui n'apprit rien, comme elle disait, "qu'en se brûlant", elle savait qu'on possède dans l'abstention, et seulement dans l'abstention. Abstention, consommation - le péché n'est guère plus lourd ici que là, pour les "grandes amoureuses" de sa sorte, - de notre sorte. Sereine et gaie auprès de l'époux, elle devenait agitée, égarée de passion ignorante, à la rencontre des êtres qui traversent leur moment sublime. Confinée dans son village, entre deux maris successifs et quatre enfants, elle rencontrait partout, imprévus, suscités pour elle, par elle, des apogées, des éclosions, des métamorphoses, des explosions de miracles, dont elle recueillait tout le prix. Elle qui ménagea la bête, soigna l'enfant, secourut la plante, il lui fut épargné de découvrir qu'une singulière bête veut mourir, qu'un certain enfant implore la souillure, qu'une des fleurs closes exigera d'être forcée, puis foulée aux pieds. Son ignorance à elle, ce fut de voler de l'abeille à la souris, du nouveau-né à un arbre, d'un pauvre à un plus pauvre, d'un rire à un tourment. Pureté de ceux qui se prodiguent! Il n'y eut jamais dans sa vie le souvenir d'une aile déshonorée, et, si elle trembla de désir autour d'un calice fermé, autour d'une chrysalide roulée encore dans sa coque vernissée, du moins elle attendit, respectueuse, l'heure. Pureté de ceux qui n'ont pas commis d'effraction! Me voici contrainte, pour la renouer à moi, de rechercher le temps où ma mère rêvait dramatiquement au long de l'adolescence de son fils aîné, le très beau, le séducteur. En ce temps-là, je la devinai sauvage, pleine de fausse gaîté et de malédiction, ordinaire, enlaidie, aux aguets. Ah! que je la revoie ainsi diminuée, la joue colorée d'un rouge qui lui venait de la jalousie et de la fureur! Que je la revoie ainsi et qu'elle m'entende assez pour se reconnaître dans ce qu'elle eût le plus fort réprouvé ! Que je lui révèle, à mon tour savante, combien je suis son impure survivance, sa grossière image, sa servante fidèle chargée des basses besognes! Elle m'a donné le jour et la mission de poursuivre ce qu'en poète elle saisit et abandonna comme on s'empare d'un fragment de mélodie flottante, en voyage dans l'espace... Qu'importe la mélodie, à qui s'enquiert de l'archet et de la main qui tient l'archet?

Elle alla vers ses fins innocentes avec une croissante anxiété. Elle se levait tôt, puis plus tôt, - puis encore plus tôt. Elle voulait le monde à elle, et désert, sous la forme d'un petit enclos, d'une treille et d'un toit incliné. Elle voulait la jungle vierge, encore que limitée à l'hirondelle, aux chats et aux abeilles, à la grande épeire debout sur sa roue de dentelle argentée par la nuit. Le volet du voisin, cliquant sur le mur, ruinait son rêve d'exploratrice incontestée, recommencé chaque jour à l'heure où la rosée froide semble tomber, en sonores gouttes inégales, du bec des merles. Elle quitta son lit à six heures, puis à cinq heures et, à la fin de sa vie, une petite lampe rouge s'éveilla, l'hiver, bien avant que l'angelus battît l'air noir. En ces instants encore nocturnes ma mère chantait, pour se taire dès qu'on pouvait l'entendre. L'alouette aussi, tant qu'elle monte vers le plus clair, vers le moins habité du ciel. Ma mère montait et montait sans cesse sur l'échelle des heures, tâchant à posséder le commencement du commencement. Je sais ce que c'est que cette ivresse-là. Mais elle quêta, elle, un rayon horizontal et rouge et le pâle soufre qui vient avant le rayon rouge; elle voulut l'aile humide que la première abeille étire comme un bras. Elle obtint, du vent d'été qu'enfante l'approche du soleil, sa primeur en parfums d'acacia et de fumée de bois; elle répondit avant tous au grattement de pied et au hennissement à mi-voix d'un cheval, dans l'écurie voisine; de l'ongle elle fendit sur le seau du puits le premier disque de glace éphémère où elle fut seule à se mirer, un matin d'automne."

 

1929 – Sido
"Dans le prolongement de La maison de Claudine et de La naissance du jour, Sido est consacré à l'évocation de l'enfance de Colette. Dans la première partie, Colette dresse le portrait de sa mère, Sido, femme intelligente et sensible, dont la largeur d'esprit fait fi des préjugés. Amie des plantes et des bêtes, Sido perçoit les rythmes secrets de la nature et en transmet le respect à sa fille. Dans la deuxième partie, Colette nous parle de son père, dont les exploits militaires se sont soldés par la perte d'une jambe. Profondément épris de sa femme, et timide à l'égard de ses enfants, il reste un personnage un peu lointain, mais tendrement chéri, que sa fille regrette de ne pas avoir connu davantage. Et enfin, dans la dernière partie, sont évoqués la demi-soeur aînée, Juliette, accablée par le poids d'une monstrueuse chevelure et inaccessible car abîmée dans l'univers imaginaire de ses incessantes lectures - Achille, beau, gai, inventif et que son métier de médecin épuisera - Léo, le second frère, «vieux sylphe» rêveur, inadapté, qui restera éternellement prisonnier de l'univers de son enfance et enfin Colette elle-même, enfant évoluant dans le sillage de tous ces êtres hors du commun."

" Sido" est souvent considérée comme le chef-d'oeuvre de Colette, elle sait ainsi susciter une saison jusqu'à la rendre sensible en ce qu'elle a de plus fugitif, une fleur, une bourrasque, et simultanément, la situer dans ses plus lointains du souvenir d'une inoubliable figure maternelle...

"Il y avait dans ce temps-là de grands hivers, de brûlants étés. J'ai connu, depuis, des étés dont la couleur, si je ferme les yeux, est celle de

la terre ocreuse, fendillée entre les tiges du blé et sous la géante ombrelle du panais sauvage, celle de la mer grise ou bleue. Mais aucun été, sauf ceux de mon enfance, ne commémore le géranium écarlate et la hampe enflammée des digitales. Aucun hiver n'est plus d'un blanc pur à la base d'un ciel bourré de nues ardoisées qui présageaient une tempête de flocons plus épais, puis un dégel illuminé de mille gouttes d'eau et de bourgeons lancéolés... Ce ciel pesait sur le toit chargé de neige des greniers à fourrages, le noyer nu, la girouette, et pliait les oreilles des chattes...

La calme et verticale chute de neige devenait oblique, un faible ronflement de mer lointaine se levait sur ma tête encapuchonnée, tandis que j'arpentais le jardin, happant la neige volante... Avertie par ses antennes, ma mère s'avançait sur la terrasse, goûtait le temps, me jetait un cri:   - La bourrasque d'Ouest! Cours! Ferme les lucarnes du grenier... La porte de la remise aux voitures !... Et la fenêtre de la chambre du fond! Mousse exalté du navire natal, je m'élançais, claquant des sabots, enthousiasmée si du fond de la mêlée blanche et bleu-noir, sifflante, un vif éclair, un bref roulement de foudre, enfants d'Ouest et de Février, comblaient tous deux un des abîmes du ciel... Je tâchais de trembler, de croire à la fin du monde. Mais dans le pire du fracas ma mère, l'œil sur une grosse loupe cerclée de cuivre, s'émerveillait, comptait les cristaux ramifiés d'une poignée de neige qu'elle venait de cueillir aux mains mêmes de l'Ouest rué sur notre jardin..."

 


Renée Vivien (1877-1909)
Pauline-Mary Tarn, poète raffiné connue sous le pseudonyme de Renée Vivien, lesbienne avouée et grande amie de Colette, meurt à trente-deux ans, terrassée par l'alcool, la névrose, la solitude. Elle vécut dans une passion absolue, celle de l'anéantissement de son propre corps pour et dans celui de femmes aimées : "Je hume en frémissant la tiédeur animale, D’une fourrure aux bleus d’argent, aux bleus d’opale ; J’en goûte le parfum plus fort qu’une saveur, Plus large qu’une voix de rut et de blasphème, Et je respire avec une égale ferveur, La Femme que je crains et les Fauves que j’aime."

Colette dresse ainsi son portrait: "Il n’est pas un trait de ce jeune visage qui ne me soit présent. Tout y disait l’enfance, la malice et la propension au rire. Où chercher entre la chevelure blonde et la tendre fossette du menton effacé et faible, un pli qui ne fût point riant, l’indice, le gîte de la tragique tristesse qui rythme les vers de Renée Vivien ?"  Ses quelques biographes relatent une vie mondaine et orageuse, repliée sur elle-même,  mais totalement dépendante de sa grande passion, Natalie Clifford Barney, riche héritière américaine, originale autant par sa fortune que par son mode de vie et ses nombreuses incartades, son goût pour la littérature et l'art en général.

En neuf années de vie littéraire, Renée Vivien publie quinze volumes de vers et de proses, lieu du fantasme inassouvi : "J’adore la langueur de ta lèvre charnelle, Où persiste le pli des baisers d’autrefois, Ta démarche ensorcelle, Et la perversité calme de ta prunelle A pris au ciel du nord ses bleus traîtres et froids..."

A la fin de sa vie, Renée noua une liaison avec Hélène de Zuylen de Nyevelt de Haar, née de Rothschild,  qui lui apporta un peu de stabilité et collabora à quelques ouvrages sous le pseudonyme de Paul Riversdale. Mais Natalie Clifford restera jusqu'au bout de sa courte vie cet amour absolu, inassouvi, qui la détacha de toute existence possible : "Tes yeux bleus, à travers leurs paupières mi-closes, Recèlent la lueur des vagues trahisons. Le souffle violent et fourbe de ces roses M’enivre comme un vin où dorment les poisons… Vers l’heure où follement dansent les lucioles, L’heure où brille à nos yeux le désir du moment, Tu me redis en vain les flatteuses paroles… Je te hais et je t’aime abominablement..."


Raymond Radiguet (1903-1923)
"Raymond Radiguet est l'aîné d'une fratrie de six enfants dont le père est un caricaturiste apprécié. A quinze ans, il a déjà lu et apprécie Mme de Lafayette, Proust, Rimbaud, Mallarmé ou Lautréamont, et choisit d'abandonner ses études pour s'essayer dans le journalisme. Introduit par André Salmon, Raymond Radiguet s'impose aisément dans le Tout-Paris artistique du moment et rencontre Jean Cocteau, avec lequel il partagera désormais grande part de son temps. En 1919, alors qu'il collabore aux revues de Tristan Tzara et d'André Breton, il écrit avec Cocteau 'Paul et Virginie' et publie 'Les Joues en feu'. Puis, toujours encouragé par Cocteau, il écrit 'Le Diable au corps'. Ce roman qui paraît en 1923 chez Bernard Grasset, connaît immédiatement l'immense succès que l'on sait. Fortement impressionné, Radiguet ordonne un peu plus sérieusement sa vie de bohème et travaille à la rédaction du 'Bal du comte d'Orgel' , mais il est soudainement frappé par une fièvre typhoïde et meurt le 12 décembre 1923, à vingt ans. Préfacé par Cocteau, 'Le Bal du comte d'Orgel' paraît durant l'été 1924."

 

"Le Diable au corps"

En mars 1923 paraît "Le Diable au corps", qui faillit s'appeler La Tête la première. Radiguet avait noté dans ses brouillons: «Un amour restitue ses dix-huit ans à un quinquagénaire ; une déception quadruple l'âge du jouvenceau.» C'est le récit autobiographique de l'amour adultère entre le lycéen François et Marthe, dont le fiancé croupit dans les tranchées, et plus largement encore c'est la peinture d'une jeunesse tôt mûrie, entraînée plus vite et plus loin que ses aînés dans les « grandes vacances » de la guerre. 

"Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis quelque temps déjà, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office. Il pleuvait. Tant mieux ! La pluie couvrirait le bruit. Apercevant que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en route. Déjà la précaution des bottines était impossible ; à cause de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je m'y suspendais, l'une d'elles tomba.
Mon angoisse décupla le bruit de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais le panier avec mes dents ; je tombai dans une flaque. Une longue minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf !
Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain. La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J...
J'hésitai longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite. Je cachai tout de même mes victuailles. La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai encore mes bottines avant de prendre l'escalier.
Marthe était si nerveuse ! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant dans sa chambre. Je tremblai ; je ne trouvai pas le trou de la serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies. Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme ! J'ouvris. Je murmurai :
– Marthe ?
Elle répondit :
– Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours plus tôt ?
Elle me prenait pour Jacques !  Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait donc venir dans huit jours ! J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de dire : « C'est moi », et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai dans le cou.
– Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc.
Alors, elle se retourna et poussa un cri. D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre la peine de s'expliquer ma présence nocturne :
– Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal ! Déshabille toi vite.
Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit :
– Veux-tu que je t'aide ?
Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel. Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda : c'était fou de rester nu ; il fallait me frictionner à l'eau de Cologne. Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit. « Il devait être de ma taille. » Un costume de Jacques ! Et je pensais à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru.
J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre. Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement :
– Non. Je veux te voir t'endormir.
À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis de force. Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers moments d'amour. Elle fut donc plus heureuse que moi.
Mais la minute où nous nous désenlaçâmes, et ses yeux admirables, valaient bien mon malaise. Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans les tableaux religieux. Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres. C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe appartînt à son mari plus qu'elle ne voulait le prétendre. Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour davantage.
En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme : la jalousie. J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps..." 

 

Raymond Radiguet décrit dans son roman "Le bal du comte d'Orgel" les fastueuses soirées de Misia Godebska (1872-1950), l'une des femmes les plus courtisées de la Belle Époque. 

Née à Saint-Pétersbourg dans une famille d'artistes, d'un père sculpteur d'origine polonaise et d'une mère musicienne, Misia fut modèle de Renoir, Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard et Vallotton, élève du compositeur Gabriel Fauré, amie de Stravinsky, de Ravel, intime de Mallarmé, inspiratrice de Proust et de Cocteau. Elle incarne tour à tour, l'idéal de la Parisienne élégante, lectrice de La Revue blanche, devenue Madame Thadée Natanson en 1893, puis soutient avec ferveur les milieux artistiques d'avant-garde et les ballets de Serge de Diaghilev, après son remariage en 1908 avec le peintre d'origine catalane José Maria Sert. Ses dîners et ses soupers après spectacles sont courus du Tout-Paris et sa vie sentimentale a forgé sa légende au même titre que sa vie sociale. Plus tard, elle ne parviendra pas à surmonter l'abandon de Sert pour la jeune Roussadana Mdivani et mourra dans la solitude dépendante à la morphine.


François Mauriac a difficilement émerger de la serre familiale, bourgeoise et traditionnelle, pour aborder les thèmes les plus "troubles", tous liés "au péché de la chair". A son tour, il s'insinue dans l'intimité des foyers de province, en vient à révéler les conflits qui opposent sournoisement ou par incommunicabilité dramatique les membres d'une même famille, et parvient à mettre en pleine lumière un personnage emblématique qui incarne tout le drame spirituel de l'être humain, déchiré entre les appels de sa sensualité et les élans de sa foi, un être humain qui conserve au sein de ses pires égarements une nostalgie de pureté...

François Mauriac (1885-1970)
L'oeuvre de François Mauriac porte la marque de sa jeunesse dans les landes girondines et de son éducation chrétienne puritaine : dans ce contexte des années 20, se développe le thème de la hantise du « péché de la chair » qui marque ses romans. "Des jeunes gens troublés et parfois troubles (l'Enfant chargé de chaînes, 1913 ; le Baiser au lépreux, 1922 ; Genitrix, 1923), des couples déchirés (le Désert de l'amour, 1925 ; le Nœud de vipères, 1932), des femmes révoltées et humiliées (Thérèse Desqueyroux, 1927) témoignent de l'importance d'une sexualité partout présente et refusée comme le signe d'une dramatique misère humaine. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, François Mauriac abandonne ses romans de psychologue amer pour se lancer dans le journalisme, entrer en "résistance intellectuelle". De 1952 à sa mort, il occupe le poste de chroniqueur au Figaro, puis à L'Express. Chaque semaine, dans son 'Bloc-notes', il livre ainsi sa critique des hommes et des événements."

 

1922 – Le Baiser au lépreux
"C'est l'histoire d'un mariage arrangé. Lui est riche, puissant, mais d'une laideur extrême qui le plonge dans un désespoir insoutenable. Elle est jeune, pauvre, sublime et pieuse. Bien sûr le mariage tourne au tragique... Lui n'a qu'une idée : être aimé. Elle n'a qu'une obsession : être une bonne épouse. Sauf qu'aucun des deux ne parvient à honorer sa tache, l'un parce qu'il est trop obnubilé par sa laideur pour songer à montrer ses autres qualités, elle parce qu'elle n'arrive pas à surmonter cette laideur et à consommer l'union... C'est le troisième roman de Mauriac, mais c'est surtout celui qui va le révéler."

 

1927 - Thérèse Desqueyroux
"Pour éviter le scandale et protéger l'honneur de la famille, Bernard Desqueyroux, que sa femme Thérèse a tenté d'empoisonner, dépose de telle façon qu'elle bénéficie d'un non-lieu. Enfermée dans sa chambre, Thérèse tombe dans une prostration si complète que son mari, effrayé, ne sait plus quelle décision prendre. Doit-il lui rendre sa liberté?"  La jeune femme bénéficie d'un non-lieu. Elle regagne alors la petite gare de Saint-Clair, qui dessert sa maison, et, au rythme du train, elle revit les heures de son passé, partagées avec la jeune sœur de son mari, Anne, qui fut l'amie tendrement aimée de son adolescence... 

« L'avocat ouvrit une porte. Thérèse Desqueyroux, dans ce couloir dérobé du palais de justice, sentit sur sa face la brume et, profondément, l'aspira. Elle avait peur d'être attendue, hésitait à sortir. Un homme, dont le col était relevé, se détacha d'un platane, elle reconnut son père. L'avocat cria

- "Non-lieu" et, se retournant vers Thérèse : "Vous pouvez sortir, il n'y a personne."
Elle descendit des marches mouillées. Oui, la petite place semblait déserte. Son père ne l'embrassa pas, ne lui donna pas même un regard ; il interrogeait l'avocat Duros qui répondait à mi-voix, comme s'ils eussent été épiés. Elle entendait confusément leurs propos :
"Je recevrai demain l'avis officiel du non-lieu.
- Il ne peut plus y avoir de surprise ?
- Non : les carottes sont cuites, comme on dit.
- Après la déposition de mon gendre, c'était couru.
- Couru... couru... On ne sait jamais.
- Du moment que, de son propre aveu il ne comptait jamais les gouttes...
- Vous savez, Larroque, dans ces sortes d'affaires, le témoignage de la victime..."
La voix de Thérèse s'éleva :
- " Il n'y a pas eu de victime.
-  J'ai voulu dire : victime de son imprudence, madame."
Les deux hommes, un instant, observèrent la jeune femme immobile, serrée dans son manteau, et ce blême visage, qui n'exprimait rien. Elle demanda où était la voiture ; son père l'avait fait attendre sur la route de Budos, en dehors de la ville, pour ne pas attirer l'attention.
Ils traversèrent la place : des feuilles de platane étaient collées aux bancs trempés de pluie. Heureusement, les jours avaient bien diminué. D'ailleurs, pour rejoindre la route de Budos, on peut suivre les rues les plus désertes de la sous-préfecture. Thérèse marchait entre les deux hommes qu'elle dominait du front et qui de nouveau discutaient comme si elle n'eût pas été présente ; mais, gênés par ce corps de femme qui les séparait, ils le poussaient du coude. Alors elle demeura un peu en arrière, déganta sa main gauche pour arracher de la mousse aux vieilles pierres qu'elle longeait. Parfois un ouvrier à bicyclette la dépassait, ou une carriole ; la boue jaillie l'obligeait à se tapir contre le mur. Mais le crépuscule recouvrait Thérèse, empêchait que les hommes la reconnussent. L'odeur de fournil et de brouillard n'était plus seulement pour elle l'odeur du soir dans une petite ville : elle y retrouvait le parfum de la vie qui lui était rendue enfin ; elle fermait les yeux au souffle de la terre endormie, herbeuse et mouillée ; s'efforçait de ne pas entendre les propos du petit homme aux courtes jambes arquées qui, pas une fois, ne se retourna vers sa fille ; elle aurait pu choir au bord de ce chemin : ni lui, ni Duros ne s'en fussent aperçus. Ils n'avaient plus peur d'élever la voix.
"La déposition de M. Desqueyroux était excellente, oui. Mais il y avait cette ordonnance : en somme, il s'agissait d'un faux... Et c'était le docteur Pédemay qui avait porté plainte...
- Il a retiré sa plainte...
-  Tout de même, l'explication qu'elle a donnée... cet inconnu qui lui remet une ordonnance..."
Thérèse, moins par lassitude que pour échapper à ces paroles dont on l'étourdissait depuis des semaines, ralentit en vain sa marche ; impossible de ne pas entendre le fausset de son père :
- "Je le lui ai assez dit : "Mais, malheureuse, trouve autre chose... trouve autre chose..." "

 

Georges Franju réalisa en 1962 une adaptation de "Thérèse Desqueyroux" avec Emmanuelle Riva (Thérèse Desqueyroux), Philippe Noiret (Bernard Desqueyroux), et Sami Frey (Jean Azevedo)..

"Du fond d'un compartiment obscur, Thérèse regarde ces jours purs de sa vie - purs mais éclairés d'un frêle bonheur imprécis; et cette trouble lueur de joie, elle ne savait pas alors que ce devait être son unique part en ce monde. Rien ne l'avertissait que tout son lot tenait dans un salon ténébreux, au centre de l`été implacable,  - sur ce canapé de reps rouge, auprès d'Anne dont les genoux rapprochés soutenaient un album de photographies. D'où lui venait ce bonheur? Anne avait-elle un seul des goûts de Thérèse? Elle haïssait la lecture, n'aimait que coudre, jacasser et rire. Aucune idée sur rien, tandis que Thérèse dévorait du même appétit les romans de Paul de Kock, les Causeríes du Lundi, l'Histoire du Consulat, tout ce qui traîne dans les placards d'une maison de campagne. Aucun goût commun, hors celui d'être ensemble durant ces après-midi où le feu du ciel assiège les hommes barricadés dans une demi-ténèbre. Et Anne parfois se levait pour voir si la chaleur était tombée. Mais, les volets à peine entrouverts, la lumière pareille à une gorgée de métal en fusion, soudain jaillie, semblait brûler la natte, et il fallait, de nouveau, tout clore et se tapir. [...] En septembre, elles pouvaient sortir après la collation et pénétrer dans le pays de la soif: pas le moindre filet d'eau à Argelouse; il faut marcher longtemps dans le sable avant d'atteindre les sources du ruisseau appelé la Hure. Elles crèvent, nombreuses, un bas-fond d'étroites prairies entre les racines des aulnes. Les pieds nus des jeunes filles devenaient insensibles dans l'eau glaciale, puis, à peine secs, étaient de nouveau brûlants. Une de ces cabanes qui servent en octobre aux chasseurs de palombes, les accueillait comme naguère le salon obscur. Rien à se dire; aucune parole: les minutes fuyaient de ces longues haltes innocentes sans que les jeunes filles songeassent plus à bouger que ne bouge le chasseur lorsqu'à l'approche d'un vol, il fait le signe du silence. Ainsi leur semblait-il qu'un seul geste aurait fait fuir leur informe et chaste bonheur. Anne, la première, s'étirait - impatiente de tuer des alouettes au crépuscule; Thérèse, qui haïssait ce jeu, la suivait pourtant, insatiable de sa présence. Anne décrochait dans le vestibule le calibre 24 qui ne repousse pas. Son amie, demeurée sur le talus, la voyait au milieu du seigle viser le soleil comme pour l'éteindre. Thérèse se bouchait les oreilles; un cri ivre s'interrompait dans le bleu, et la chasseresse ramassait l'oiseau blessé, le serrait d'une

main précautionneuse et, tout en caressant de ses lèvres les plumes chaudes, l'étouffait.

- "Tu viendras demain?

- Oh! non; pas tous les jours."

Elle ne souhaitait pas de la voir tous les jours; parole raisonnable à laquelle il ne fallait rien opposer; toute protestation eût paru, à Thérèse même, incompréhensible. Anne préférait ne pas revenir; rien ne l'en eût empêchée sans doute; mais pourquoi se voir tous les jours? "Elles finiraient, disait-elle, par se prendre en grippe." Thérèse répondait: "Oui... oui... surtout ne t'en fais pas une obligation: reviens quand le cœur t'en dira... quand tu n'auras rien de mieux." L'adolescente à bicyclette disparaissait sur la route déjà sombre en faisant sonner son grelot.

Thérèse revenait vers la maison; les métayers la saluaient de loin; les enfants ne l'approchaient pas. C'était l'heure où des brebis s'épandaient sous les chênes et soudain elles couraient toutes ensemble, et le berger criait. Sa tante la guettait sur le seuil et, comme font les sourdes, parlait sans arrêt pour que Thérèse ne lui parlât pas. Qui était-ce donc que cette angoisse? Elle n'avait pas envie de lire ; elle n'avait envie de rien; elle errait de nouveau : "Ne t'éloigne pas : on va servir." Elle revenait au bord de la route, vide aussi loin que pouvait aller son regard. La cloche tintait au seuil de la cuisine. Peut-être faudrait-il, ce soir, allumer la lampe. Le silence n'était pas plus profond pour la sourde immobile et les mains croisées sur la nappe, que pour cette jeune fille un peu hagarde.."

 

Le train atteint la gare de Saint-Clair : Thérèse tremble devant les explications devenues imminentes. Si le "non-lieu" est acquis,  en famille, à huis-clos, le vrai procès va commencer, un procès interminable et sans espoir...

"Non : rien à dire pour sa défense; pas même une raison à fournir; le plus simple sera de se taire ou de répondre seulement aux questions. Que peut-elle redouter? Cette nuit passera comme toutes les nuits; le soleil se lèvera demain: elle est assurée d'en sortir, quoi qu'il arrive. Et rien ne peut arriver de pire que cette indifférence, que ce détachement total qui la sépare du monde et de son être même. Oui, la mort dans la vie: elle goûte la mort autant que la peut goûter une vivante. Ses yeux accoutumés à l'ombre reconnaissaient, au tournant de la route, cette métairie où quelques maisons basses ressemblent à des bêtes couchées et endormies. Ici Anne, autrefois, avait peur d'un chien qui se jetait toujours dans les roues de sa bicyclette. Plus loin, des aulnes décelaient un bas-fond; dans les jours les plus torrides, une fraîcheur fugitive, à cet endroit, se posait sur les joues en feu des jeunes filles. Un enfant à bicyclette, dont les dents luisent sous un chapeau de soleil, le son d'un grelot, une voix qui crie: "Regardez! je lâche les deux mains !" cette image confuse retient Thérèse, tout ce qu'elle trouve, dans ces jours finis, pour y reposer un cœur à bout de forces. Elle répète machinalement des mots rythmés sur le trot du cheval : "Inutilité de ma vie - néant de ma vie - solitude sans bornes -  destinée sans issue."  Ah! le seul geste possible, Bernard ne le fera pas. S'il ouvrait les bras pourtant, sans rien demander! Si elle pouvait appuyer sa tête sur une poitrine humaine, si elle pouvait pleurer contre un corps vivant! Elle aperçoit le talus du champ où Jean Azévédo, un jour de chaleur,

s'est assis. Dire qu'elle a cru qu'il existait un endroit du monde où elle aurait pu s'épanouir au milieu d'êtres qui l'eussent comprise, peut-être admirée, aimée! Mais sa solitude lui est attachée plus étroitement qu'au lépreux son ulcère: "Nul ne peut rien pour moi ; nul ne peut rien contre moi"....

 

"La Fin de la Nuit" (1935)

Avec "La Fin de la nuit", Mauriac donne une suite à  "Thérèse Desqueyroux" qui jadis tenta d'assassiner son mari pour échapper aux conventions bourgeoises, à la norme et à l'ennui d'une existence insupportable.  Un non-lieu a finalement été prononcé et vingt ans se sont écoulés, la voici vivant à Paris, livrée à la liberté et à la solitude auxquelles elle aspirait : "Je n'ai pas voulu donner ici une suite à Therèse Desqueyroux, écrira dans sa préface François Mauriac, mais le portrait d'une femme à son déclin" : "depuis dix ans que, fatiguée de vivre en moi, elle demandait à mourir, je désirais que cette mort fût chrétienne".  Therèse, dans sa toujours morne existence, va connaître une dernière passion à laquelle sa raison ne pourra résister : sa fille Marie vient un jour lui rendre visite, elle vient lui demander de l'aide pour pouvoir épouser un certain Georges Filhot, elle dix-sept ans, lui vingt-deux ans, un Georges qui lui échappe. Thèrèse rend le mariage possible par l'abandon de sa fortune et découvre que Georges est amoureux d'elle, la voici pousser malgré elle à faire le bien et se résoudre à retourner mourir à Saint-Clair, dans la maison de Bernard, crucifiée dans sa douleur. "...bien que j'aie écrit ces pages sans autre intention que de mettre en pleine lumière la figure souffrante de Thérèse, je sais aujourd'hui ce que pour moi elles signifient et ce que d'abord j'y découvre : c'est le pouvoir départi aux créatures les plus chargées de fatalité, - ce pouvoir de dire non à la la loi qui les écrase. Lorsque Thérèse , d'une main hésitante, écarte ses cheveux sur son front ravagé, afin que le garçon qu'elle charme la prenne en horreur et s'éloigne d'elle, ce geste donne son sens à tout le livre. En chaque rencontre, la malheureuse le renouvelle, ne cessant de réagir contre la puissance qui lui est donnée pour empoisonner et pour corrompre. Mais elle appartient à cette espèce d'êtres qui ne sortiront de la nuit qu'en sortant de la vie. Il leur est demandé seulement de ne pas se résigner à la nuit."

Un jour, Marie, sa fille, vient lui rendre visite. La rencontre est brutale pour Thérèse, qui a très peu connu cette enfant, qu'on a tenue éloignée d'elle. Or, Marie vient réclamer l'aide de sa mère car, amoureuse de Mourad, elle hésite à s'engager et voudrait avoir l'avis de Thérèse. Lorsque cette dernière fait connaissance du jeune homme, l'attraction qu'elle exerce sur lui est telle que les relations entre elle et sa fille se compliquent aussitôt..

".. Thérèse appuyée contre la bibliothèque fermait à demi les yeux, détournait la tête, en proie à une joie terrible qu'elle cherchait à étouffer. Il n'épouserait pas Marie. Quoi qu'il pût advenir, la petite ne l'aurait pas, Georges ne lui appartiendrait jamais. Thérèse avait de cette joie une conscience qui allait jusqu'à l'horreur. Elle souhaita de tomber morte, à cette minute même, et que l'angoisse qui serrait sa poitrine fût la dernière avant celle de l'agonie; mais rien aumonde ne pouvait l'empêcher de ressentir ce merveilleux bonheur d'être

préférée.  Quand elle fut assurée de pouvoir opposer au garçon un front sévère, un regard sans expression, elle tourna lentement son visage vers lui qui était debout au milieu de la pièce, les bras ballants, la tête basse, le regard en dessous; avec un air sournois de mauvais chien.  

- Je le regrette, dit-elle sèchement. J'espère que vous reviendrez sur votre décision. Quant à moi, je ne puis rien de plus. En tout ceci du moins, je suis assurée d'être innocente. Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire.

Elle ouvrit la porte et s'effaça pour le laisser passer. Mais il demeurait immobile et ne la quittait pas des yeux. Il dit enfin : 

- Il faut que vous sachiez... Il faut que vous soyez avertie : je ne pourrai plus vivre sans vous.

-  On dit ça!

Thérèse affectait un ton léger. Elle feignait de n'attacher aucune importance à ce "je ne pourrai plus vivre sans vous". Mais, en vérité, elle avait compris; elle avait assez roulé, depuis des années, pour ne pas se tromper et déceler d'abord un certain accent qui est celui du désespoir sans remède. Elle ne doutait pas qu'il fallût prendre ces paroles à la lettre. Cette espèce de garçon lui était connue. Alors elle s'approcha doucement, et comme elle avait déjà fait, au commencement de la soirée, attira cette tête contre son épaule. Georges l'appuyait de tout son poids sur l'avant-bras de Thérèse et, pour le contempler, elle ployait le cou comme une femme qui regarde son nourrisson. Lui ne souriait pas, les yeux grands ouverts, un peu hagards. Et elle s'étonnait de découvrir sur cette jeune face tant de signes d'usure. Il n'y avait pas que les cicatrices laissées par les jeux d'un écolier turbulent : un peu partout des griffes légères, et sur le front des rides déjà profondes. Mais quand il ferma les yeux, ses paupières lisses et pures, étaient bien ,celles de l'enfance. 

Elle s'arracha brusquement à cette contemplation, fit asseoir Georges dans le fauteuil, approcha la chaise basse et, avec effort,prononça des paroles raisonnables. Elle était, disait-elle, une vielle femme qui n'avait rien lui offrir. La plus grande preuve d'affection qu'elle lui pût donner c'était de le détourner d'une triste épave, d'une créature finie.

A mesure qu'elle parlait, Thérèse faisait exprès de rejeter les cheveux qui ombrageaient son front trop vaste; elle découvrait ses oreilles; et ce geste accompli avec négligence, mais qui lui coûtait un effort héroïque, elle s'étonnait de ne pas en voir tout de suite l'effet, -tant nous avons peine à comprendre que souvent l'amour ne tient aucun compte des apparences, que cette mèche blanche que nous souhaitons de lui cacher l'attendrirait, bien loin de lui déplaire, s'il la voyait; mais il ne la voit pas. Non, ce n'était pas une femme à demi

détruite que Georges dévorait des yeux, mais un être invisible qui s'exprimait dans un regard, dans cette voix un peu rauque et dont la plus simple parole avait pour lui une valeur, une importance démesurée. En vain Thérèse montrait-elle à cet enfant son front dévasté, il détenait le privilège de la contempler en dehors du temps, désincarnée. C'est toujours le mystère d'une âme que la passion, même coupable, nous découvre; et toute une vie de souillures n'altère-pas cette. splendeur d'un être tel que nous le livre l'amour. 

Ainsi, Thérèse, à mesure qu'elle détruisait dans un immense effort ses pauvres défenses, s'étonnait de ne pas voir décroître la passion dans les yeux arrêtés sur les siens. Avait-il conscience de l'effort que chaque mot coûtait à cette femme? Ce qu'elle eût voulu lui dissimuler à tout prix, l'abîme que leur âge créait entre eux..."

 

1932 - Le Nœud de vipères

Vieil avare retranché au premier étage de sa propriété de Gironde et qui veut se venger des siens en les déshéritant, Louis se justifie dans une sorte de confession qu’il destine à sa femme : elle le précède dans la mort. Dépossédé de sa haine et détaché de ses biens, cet anticlérical sera touché par la lumière. C’est sans doute le chef-d’œuvre de Mauriac.

"...Je recule toujours devant le récit de cette nuit. Elle était si chaude que nous n'avions pu laisser les persiennes closes malgré ton horreur des chauves-souris. Nous avions beau savoir que c'était le froissement des feuilles d'un tilleul contre la maison, il nous semblait toujours que quelqu'un respirait au fond de la chambre. Et parfois le vent imitait, dans les frondaisons, le bruit d'une averse. La lune, à son déclin, éclairait le plancher et les pâles fantômes de nos vêtements épars. Nous n'entendions plus la prairie murmurante dont le murmure s'était fait silence. Tu me disais:
"Dormons, il faudrait dormir..."
Mais, autour de notre lassitude, une ombre rôdait. Du fond de l'abîme, nous ne remontions pas seuls. Il surgissait, ce Rodolphe inconnu, que j'éveillais dans ton coeur, dès que mes bras se refermaient sur toi. Et quand je les rouvrais, nous devinions sa présence. Je ne voulais pas souffrir, j'avais peur de souffrir. L'instinct de conservation joue aussi pour le bonheur. Je savais qu'il ne fallait pas t'interroger. Je laissais ce prénom éclater comme une bulle à la surface de notre vie. Ce qui dormait sous les eaux endormies, ce principe de corruption, ce secret putride, je ne fis rien pour l'arracher à la vase. Mais toi, misérable, tu avais besoin de libérer par des paroles cette passion déçue et qui était restée sur sa faim.
"Mais enfin, ce Rodolphe, qui était-il?
- Il y a des choses que j'aurais dû te dire... Oh! rien de grave, rassure-toi."
Tu parlais d'une voix basse et précipitée. Ta tête ne reposait plus au creux de mon épaule. Déjà l'espace infime qui séparait nos corps étendus était devenu infranchissable.
Le fils d'une Autrichienne et d'un grand industriel du Nord... Tu l'avais connu à Aix où tu avais accompagné ta grand-mère, l'année qui précéda notre rencontre à Luchon. Il arrivait de Cambridge. Tu ne me le décrivais pas, mais je lui attribuai d'un coup toutes les grâces dont je me savais démuni. Le clair de lune éclairait sur nos draps ma grande main noueuse de paysan, aux ongles courts. Vous n'aviez rien fait de vraiment mal, quoiqu'il fût, disais-tu, moins respectueux que je n'étais. De tes aveux, ma mémoire n'a rien retenu de précis. Que m'importait? Il ne s'agissait pas de cela. Si tu ne l'avais pas aimé, je me fusse consolé d'une de ces brèves défaites où sombre, d'un seul coup, la pureté d'un enfant. Mais déjà je m'interrogeais: "Moins d'un an après ce grand amour, comment a-t-elle pu m'aimer?" La terreur me glaçait: Tout était faux, me disais-je, elle m'avait menti, je n'étais pas délivré. Comment avais-je pu croire qu'une jeune fille m'aimerait! J'étais un homme qu'on n'aime pas!
Les étoiles de l'aube palpitaient encore. Un merle s'éveilla. Le souffle que nous entendions dans les feuilles, bien avant de les sentir sur nos corps, gonflaient les rideaux, rafraîchissant mes yeux, comme au temps de mon bonheur. Je posai une question:
"Il n'a pas voulu de toi?"......

1933 - Le Mystère Frontenac

Le roman vaut pour sa description de la mystique familiale, adossée à l'union de ses membres et aux traditions, au sein de laquelle nous suivons l'enfance, la jeunesse et l'envol d'Yves, au gré d'un monde replié sur lui-même mais d'une paisibilité à mille lieux de l'atmosphère de "Noeuds de vipère". Les premières pages sont révélatrices d'une bourgeoisie familiale murée dans ses souvenirs  et au sein de laquelle les gestes les plus insignifiants révèlent au fond bien des incompréhensions ou des interrogations implicites.

"Xavier Frontenac jeta un regard timide sur sa belle-soeur qui tricotait, le buste droit, sans s'appuyer au dossier de la chaise basse qu'elle avait rapprochée du feu; et il comprit qu'elle était irritée. Il chercha à se rappeler ce qu'il avait dit, pendant le dîner : et ses propos lui semblèrent dénués de toute malice. Xavier soupira, passa sur son crâne une main fluette. Ses yeux fixèrent le grand lit à colonnes torses où, huit ans plus tôt, son frère aîné, Michel Frontenac, avait souffert cette interminable agonie. Il revit la tête renversée, le cou énorme que dévorait la jeune barbe rigoureuse; les mouches inlassables de juin, qu'il ne pouvait chasser de cette face suante. Aujourd'hui, on aurait tenté de le trépaner, on l'aurait sauvé peut-être; Michel serait là. Il serait là... Xavier ne pouvait détourner les yeux de ce lit ni de ces murs. Pourtant, ce n'était pas dans cet appartement que son frère avait expiré; huit jours après les obsèques, Blanche Frontenac, avec ses cinq enfants, avait quitté la maison de la rue Vital-Carles, et s'était réfugiée au troisième étage de l'hôtel qu'habitait, rue de Cursol, sa mère, Mme Arnaud-Miqueu. Mais les mêmes rideaux à fond bleu, avec des fleurs jaunes, garnissaient les fenêtres et le lit. La commode e(t l'armoire se faisaient face, comme dans l'ancienne chambre. Sur la cheminée, la même dame en bronze, robe montante et manches longues, représentant la Foi. Seule, la lampe avait changé : Mme Frontenac avait acquis un modèle nouveau que toute la famille admirait  : une colonne d'albâtre supportait le réservoir de cristal où la mèche, large ténia, baignait dans le pétrole..."


Roger Martin du Gard, Georges Duhamel, Jules Romains, dans l'entre-deux-guerres, entendent reconstituer, au fond recréer de toutes pièces,  l'atmosphère d'une époque et l'étude des caractères au fil de romans cycliques aux dimensions impressionnantes. Tous semblent rechercher une âme collective, une reconstruction la plus scrupuleuse possible,  qui permettraient de contre-balancer les horreurs difficilement surmontables de la Première Guerre mondiale.  Roger Martin du Gard retrace l'histoire d'une famille, reflet du monde contemporain autour de la guerre 14-18. Georges Duhamel organise une multitude de destinées autour d'une chronique individuelle. Jules Romains renonce à tout personnage central et brasse de multiples destinées parallèles qui parfois se rencontrent ...

 


Roger Martin du Gard (1881-1958) 

Auteur marquant de la première moitié du XXe siècle, l'oeuvre de Roger Martin du Gard intéressa tant l'avant-garde littéraire que le grand public. Si ses romans paraissaient relever d'une tradition classique, certains comme Camus ont vu en Martin du Gard un véritable annonciateur de la littérature de la seconde moitié du XXe siècle. Derrière ses personnages, se laisse deviner une vision désabusée du monde.

Fils d'une famille de magistrats, il obtient un diplôme d'archiviste paléographe à l'Ecole des chartes en 1905. C'est son premier grand livre, 'Jean Barois', qui le fait remarquer des dirigeants de la NRF : c'est le bilan de huit années consacrées à la méditation et aux grands problèmes politiques et religieux partagés avec un prêtre défroqué d'opinions socialistes, Marcel Hébert. Après la guerre, il se consacre à l'écriture d'un grand roman de douze tomes 'Les Thibault', qui retrace la vie d'une grande famille de la bourgeoisie parisienne au cours de la première partie du XXe siècle. Ce roman-fleuve, auquel Martin du Gard consacre près de vingt années de sa vie, frappe par sa sobriété, sa densité. Le style, dépouillé à l'extrême, ne vise qu'au dessin ferme de la phrase. Les personnages principaux, dont les états d'âme sont suggérés jusque dans leurs échappées les plus fugitives, gardent néanmoins un relief vigoureux. Cette suite comprend 8 romans : le cahier gris (1922), le Pénitencier (1922), la Belle Saison (1923), la Consultation (1928) , la Sorellina (1928), la Mort du Père (1929), l’Eté 1914 (1936) et Epilogue (1940). Dans "l'Ete 1914", le tableau s'élargit en une fresque historique de la France et de l'Europe, au cours des quelques semaines qui ont précédé la guerre, et Martin du Gard conduit son récit avec le souci de documentation minutieuse et un effort d'objectivité constant. Il rejoint Nice lors de l'occupation allemande et entreprend son dernier roman, laissé inachevé, 'Souvenirs du colonel de Maumort'.

 

Cette vaste chronique couvre les années 1905-1918 et nous relate la vie d’une famille bourgeoise d'avant 1914, au travers du destin de deux frères que la première guerre mondiale va opposer. L'aîné, Antoine, est un brillant étudiant en médecine . Interne aux hôpitaux de Paris, dévoué aux autres et assez conservateur, il va se vouer entièrement à sa carrière . Le cadet, Jacques, lui, est un écorché vif, un révolté. Les destins opposés d’Antoine et de Jacques Thibault, les feront vivre jusqu'à leur mort dans l'incompréhension l'un de l'autre.

 

Les Thibault - Le cahier gris (1922)

1905. Jacques Thibault a quatorze ans. Antoine, le fils aîné , qui a dix ans de plus que son frère, est médecin. Leur père, Oscar Thibault, est un grand bourgeois parisien, un catholique intransigeant et autoritaire. Il y a également Melle de Waize, la vieille gouvernante dévouée qui tient la maison Thibault depuis toujours, et La petite Gise, la nièce qu’a recueillie Melle de Waize . Jacques noue une amitié enthousiaste avec son camarade de classe Daniel de Fontanin. Les parents de Daniel appartiennent à un milieu plus libéral que le sien. Le père de Daniel est un époux volage, et sa mère , pour oublier cette infortune conjugale , s’est réfugiée dans un certain mysticisme. Ils ont également une fille, Jenny, qui ne laisse pas Jacques indifférent. Jacques et Daniel ont une correspondance passionnée. Mais celle-ci est découverte et jugée suspecte, notamment par le père de Jacques. Indigné par la réaction de son père, Jacques fait une fugue. Arrêté près de Marseille , cinq jours après leur départ, Jacques et Daniel sont rendus à leur famille et connaissent alors un sort contraire. Tandis que Daniel est accueilli avec bienveillance par ses parents, Jacques sera placé, par son père, au pénitencier de Crouy. 

 

Les Thibault - Le Pénitencier (1922)

Jacques reste enfermé plusieurs mois. Sans prévenir son père, Antoine prend l’initiative de contacter son frère. Il prend conscience que le châtiment qu’a imposé M. Thibault est disproportionné à la faute et qu’il a pour effet de briser son frère cadet. Antoine sollicite secrètement l’abbé Vécard, le confesseur de M. Thibault. Ils parviendront, non sans mal, à faire libérer Jacques. Jacques habite maintenant chez son frère , qui a décidé de veiller sur lui. Malgré l’interdiction de son père, Antoine laisse Jacques revoir les Fontanin. 

 

Les Thibault - La Belle Saison (1923)

Cinq années ont passé. Daniel est étudiant aux Beaux-Arts. Jacques , lui, se présente à l’Ecole Normale et il y est reçu. Antoine rencontre Rachel, une belle aventurière et éprouve pour elle un sentiment enflammé. Il n’avait connu jusque-là que de petites aventures. Avec Rachel, il découvre la passion et cette aventure le transforme profondément. Mais Rachel le quitte bientôt pour retrouver un mystérieux bandit. Redécouvrant la solitude, Antoine se consacre avec une passion renouvelée à la pitoyable humanité qui défile dans son cabinet. Jacques, lui , est un adolescent tourmenté. Il est attiré à la fois par Jenny, la sœur de Daniel, pour laquelle il éprouve des sentiments ambigus. Mais Gize, qui a maintenant quinze ans et que Jacques avait toujours eu tendance à considérer comme sa sœur, ne le laisse plus indifférent. 

 

(Le Cahier gris) "Au coin de la rue de Vaugirard, comme ils longeaient déjà les bâtiments de l’École, M. Thibault, qui pendant le trajet n’avait pas adressé la parole à son fils, s’arrêta brusquement :

– « Ah, cette fois, Antoine, non, cette fois, ça dépasse ! » Le jeune homme ne répondit pas. L’École était fermée. C’était dimanche, et il était neuf heures du soir. Un portier entrouvrit le guichet.

– « Savez-vous où est mon frère ? » cria Antoine. L’autre écarquilla les yeux. M. Thibault frappa du pied.

– « Allez chercher l’abbé Binot. » Le portier précéda les deux hommes jusqu’au parloir, tira de sa poche un rat-de-cave, et alluma le lustre.

Quelques minutes passèrent. M. Thibault, essoufflé, s’était laissé choir sur une chaise ; il murmura de nouveau, les dents serrées :

– « Cette fois, tu sais, non, cette fois ! »

– « Excusez-nous, Monsieur », dit l’abbé Binot qui venait d’entrer sans bruit. Il était fort petit et dut se dresser pour poser la main sur l’épaule d’Antoine. « Bonjour, jeune docteur ! Qu’y a-t-il donc ? »

– « Où est mon frère ? »

– « Jacques ? »

– « Il n’est pas rentré de la journée ! » s’écria M. Thibault, qui s’était levé.

– « Mais, où était-il allé ? » fit l’abbé, sans trop de surprise.

– « Ici, parbleu ! À la consigne ! » L’abbé glissa ses mains sous sa ceinture :

– « Jacques n’était pas consigné. »

– « Quoi ? »

– « Jacques n’a pas paru à l’École aujourd’hui. »

L’affaire se corsait. Antoine ne quittait pas du regard la figure du prêtre. M. Thibault secoua les épaules, et tourna vers l’abbé son visage bouffi, dont les lourdes paupières ne se soulevaient presque jamais :

– « Jacques nous a dit hier qu’il avait quatre heures de consigne. Il est parti, ce matin, à l’heure habituelle, Et puis, vers onze heures, pendant que nous étions tous à la messe, il est revenu, paraît-il : il n’a trouvé que la cuisinière ; il a dit qu’il ne reviendrait pas déjeuner parce qu’il avait huit heures de consigne au lieu de quatre. »

– « Pure invention », appuya l’abbé. « J’ai dû sortir à la fin de l’après-midi », continua M. Thibault, « pour porter ma chronique à la Revue des Deux Mondes. Le directeur recevait, je ne suis rentré que pour le dîner. Jacques n’avait pas reparu. Huit heures et demie, personne. J’ai pris peur, j’ai envoyé chercher Antoine qui était de garde à son hôpital. Et nous voilà. »

L’abbé pinçait les lèvres d’un air songeur. M. Thibault entrouvrit les cils, et décocha vers l’abbé puis vers son fils un regard aigu.

– « Alors, Antoine ? »

– « Eh bien, père », fit le jeune homme, « si c’est une escapade préméditée, cela écarte l’hypothèse d’accident. » Son attitude invitait au calme. M. Thibault prit une chaise et s’assit ; son esprit agile suivait diverses pistes ; mais le visage, paralysé par la graisse, n’exprimait rien.

– « Alors », répéta-t-il, « que faire ? » Antoine réfléchit.

– « Ce soir, rien. Attendre. » C’était évident. Mais l’impossibilité d’en finir tout de suite par un acte d’autorité, et la pensée du Congrès des Sciences Morales qui s’ouvrait à Bruxelles le surlendemain, et où il était invité à présider la section française, firent monter une bouffée de rage au front de M. Thibault. Il se leva.

– « Je le ferai chercher partout par les gendarmes ! » s’écria-t-il. « Est-ce qu’il y a encore une police en France ? Est ce qu’on ne retrouve pas les malfaiteurs ? »

Sa jaquette pendait de chaque côté de son ventre ; les plis de son menton se pinçaient à tout instant entre les pointes de son col, et il donnait des coups de mâchoire en avant, comme un cheval qui tire sur sa bride. « Ah, vaurien », songea-t-il, « si seulement une bonne fois il se faisait broyer par un train ! » Et, le temps d’un éclair, tout lui parut aplani : son discours au Congrès, la vice-présidence peut-être… Mais, presque en même temps, il aperçut le petit sur une civière ; puis, dans une chapelle ardente, son attitude à lui, malheureux père, et la compassion de tous… Il eut honte.

– « Passer la nuit dans cette inquiétude ! » reprit-il à haute voix. « C’est dur, Monsieur l’abbé, c’est dur, pour un père, de traverser des heures comme celles-ci. » Il se dirigeait vers la porte. L’abbé tira les mains de dessous sa ceinture.

– « Permettez », fit-il, en baissant les yeux. Le lustre éclairait son front à demi mangé par une frange noire, et son visage chafouin, qui s’amincissait en triangle jusqu’au menton. Deux taches roses parurent sur ses joues.

– « Nous hésitions à vous mettre, dès ce soir, au courant d’une histoire de votre garçon – toute récente d’ailleurs – et bien regrettable… Mais, après tout, nous estimons qu’il peut y avoir là quelques indices… Et si vous avez un instant, Monsieur… » L’accent picard alourdissait ses hésitations. M. Thibault, sans répondre, revint vers sa chaise et s’assit lourdement, les yeux clos.

– « Nous avons eu, Monsieur », poursuivit l’abbé, « à relever ces jours derniers contre votre garçon des fautes d’un caractère particulier… des fautes particulièrement graves… Nous l’avions même menacé de renvoi. Oh, pour l’effrayer, bien entendu. Il ne vous a parlé de rien ? »

– « Est-ce que vous ne savez pas combien il est hypocrite ? Il était silencieux comme d’habitude ! »

– « Le cher garçon, malgré de sérieux défauts, n’est pas foncièrement mauvais », rectifia l’abbé. « Et nous estimons qu’en cette dernière occasion, c’est surtout par faiblesse, par entraînement, qu’il a péché : l’influence d’un camarade dangereux, comme il y en a tant, hélas, dans les lycées de l’État… »

M. Thibault coula vers le prêtre un coup d’œil inquiet.

– « Voici les faits, Monsieur, dans l’ordre : c’est jeudi dernier… » Il se recueillit une seconde, et reprit sur un ton presque joyeux : « Non, pardon, c’est avant-hier, vendredi, oui, vendredi matin pendant la grande étude. Un peu avant midi, nous sommes entré dans la salle, rapidement comme nous faisons toujours… »

Il cligna de l’œil du côté d’Antoine : « Nous tournons le bouton sans que la porte bouge, et nous ouvrons d’un seul coup. « Donc, en entrant, nos yeux tombent sur l’ami Jacquot, que nous avons précisément placé bien en face de notre porte. Nous allons à lui, nous déplaçons son dictionnaire. Pincé ! Nous saisissons le volume suspect : un roman traduit de l’italien, d’un auteur dont nous avons oublié le nom : les Vierges aux Rochers. »

– « C’est du propre ! » cria M. Thibault. – « L’air gêné du garçon semblait cacher autre chose : nous avons l’habitude. L’heure du repas approchait..."

 

Dans "La Consultation", Martin du Gard nous décrit une journée du jeune médecin, Antoine Thibault, les misères sociales et individuelles avec une simplicité et précision. La maladie puis "la mort du père", qu'il croyait n'avoir jamais aimé, bouleversera par la suite Antoine. La découverte de la maladie du père, sa longue agonie sont relatées avec, ici aussi, le souci d'atteindre la plus grande objectivité, tout en maintenant un admirable sens dramatique.

(La Mort du Père) "Le soir où Antoine, avant de prendre le train de Suisse, était venu prévenir Mlle de Waize qu’il s’absentait pour vingt quatre heures, la vieille demoiselle ne lui avait tout d’abord prêté qu’une attention distraite : installée devant son petit bureau, elle peinait depuis une heure à rédiger une réclamation pour un panier de légumes qui s’était égaré entre Maisons-Laffitte et Paris ; son irritation l’empêchait de songer à autre chose.

Ce fut seulement assez tard, après qu’elle eut tant bien que mal achevé sa lettre, fait sa toilette de nuit et commencé ses prières, qu’une phrase d’Antoine lui revint tout à coup à la mémoire : « … Vous direz à sœur Céline que le docteur Thérivier est averti et se tient prêt à venir au moindre appel. »

Alors, sans s’inquiéter de l’heure, sans même achever ses oraisons, impatiente d’être dès ce soir déchargée de cette responsabilité, elle traversa l’appartement pour aller parler à la religieuse.

Il était près de dix heures.

Dans la chambre de M. Thibault, l’électricité était éteinte ; la pièce n’était plus éclairée que par les lueurs du feu de bois qu’on entretenait dans la cheminée pour assainir l’air – précaution qui devenait chaque jour plus indispensable, et qui ne parvenait d’ailleurs à vaincre ni l’aigre vapeur des cataplasmes, ni les effluves d’éther, d’iode ou de phénol, ni l’odeur mentholée du baume analgésique, ni surtout les relents de ce corps déchu.

Pour l’instant, le malade ne souffrait guère ; ronflant et geignant, il somnolait. Depuis des mois, il ne connaissait plus le sommeil, l’apaisement de l’être dans le repos. Pour lui, dormir, c’était, non plus perdre conscience, mais seulement cesser, pendant de brefs intervalles, d’enregistrer minute par minute la course du temps ; c’était bien abandonner ses membres à un demi-engourdissement, mais sans que son cerveau renonçât, une seconde, à créer des images, à projeter un film incohérent où se succédaient, en désordre, des tronçons de sa vie passée : spectacle à la fois attachant comme un défilé de souvenirs et fatigant comme un cauchemar.

Ce soir, l’assoupissement ne parvenait pas à délivrer le dormeur d’un sentiment de malaise qui l’oppressait, qui se mêlait à ses hallucinations et qui, croissant d’instant en instant, le faisait brusquement fuir, poursuivi, dans les bâtiments du collège, à travers le dortoir, le préau, la chapelle, jusque dans la cour de récréation… C’est là, devant la statue de saint Joseph, à l’entrée du gymnase, qu’il vint s’écrouler, la tête entre les bras : alors cette chose effrayante et sans nom qui planait sur lui depuis plusieurs jours, fonça soudain du cœur des ténèbres, et, comme elle allait l’écraser, il s’éveilla en sursaut. Derrière le paravent, un insolite lumignon éclairait un angle généralement obscur de la pièce, où deux ombres s’étiraient jusqu’à la corniche. Il perçut un chuchotement. C’était la voix de Mademoiselle.

Une fois déjà, par une nuit semblable, elle était venue l’appeler… Jacques, ses convulsions… L’un des enfants serait-il malade ?… Quelle heure était il ?… La voix de sœur Céline replaça M. Thibault dans le temps. Les paroles ne lui parvenaient pas distinctement. Il retint son souffle, tendit sa meilleure oreille. Quelques syllabes plus nettes vinrent jusqu’à lui : « … Antoine a dit que le docteur est averti. Il arrivera tout de suite… » Mais non, le malade, c’est lui ! Pourquoi le docteur ? ..."

 

Les Thibault - L’Eté 1914 (1936)

Il s'agit de la période de juin à août 1914. On assiste à la montée en puissance des tensions qui vont aboutir à la première guerre mondiale. Cette partie permet à Roger Martin du Gard, au travers de Jacques, d'exprimer son pacifisme. Antoine, lui, comme nombre de ses contemporains, est pris par sa vie et ne voit pas venir ce conflit. 

Antoine, devenu un brillant pédiatre, mène une vie luxueuse et collectionne les aventures galantes. Malgré les avertissements de son frère, il juge la guerre impossible. Jacques, lui, à Genève, a décidé de s’investir aux côtés des militants de la paix. L’organisation à laquelle il appartient lui confie plusieurs missions au travers de l’Europe. De passage à Paris, il retrouve Jenny dont le père vient de se donner la mort. Entre Jacques et Jenny, une explication passionnée a lieu : ils osent enfin s’avouer qu’ils s’aiment. Ils prennent part aux manifestations populaires et sont témoins de l’assassinat de Jean Jaurès. De leur liaison naîtra un garçon : Jean-Paul. Lorsque la mobilisation est proclamée, Jacques décide de se réfugier en Suisse pour continuer à lutter contre la guerre. Jenny souhaiterait le suivre, mais par devoir, elle décide de rester près de sa mère. Le 10 Août 1914, à l’aube, Jacques monte à bord d’un avion pour survoler le front et jette aux troupes des tracts pacifistes français et allemands. L’avion a un accident et prend feu. Meynestrel meurt brûlé. Jacques est grièvement brûlé . Il est ballotté durant toute une journée sur une civière. Un des gendarmes qui trouve ce prisonnier encombrant , l’abat d’un coup de revolver. 

 

 

A la veille de la déclaration de guerre, Jacques Thibault se trouve à Paris où il assassinat de Jaurès, le tribun socialiste fondateur du journal L'Humanité qui s'est employé de toutes ses forces à empêcher le conflit. La scène est comme prise sur le vif et en même que le personnage de Jacques, nous prenons progressivement conscience du drame par la réaction de la foule...

"Il était plus de neuf heures et demie. La plupart des habitués avaient quitté le restaurant. Jacques et Jenny s’installèrent sur la droite, où il y avait peu de monde. Jaurès et ses amis formaient, à gauche de l’entrée, parallèlement à la rue Montmartre, une longue tablée, faite de plu-sieurs tables mises bout à bout. 

– « Le voyez-vous ? » dit Jacques. « Sur la banquette, là, au milieu, le dos à la fenêtre. Tenez, il se tourne pour parler à Albert, le gérant. » 

– « Il n’a pas l’air tellement inquiet », murmura Jenny, sur un ton de surprise qui ravit Jacques ; il lui prit le coude, et le serra doucement. 

– « Les autres aussi, vous les connaissez ? » 

– « Oui. Celui qui est à droite de Jaurès, c’est Philippe Landrieu. À sa gauche, le gros, c’est Renaudel. En face de Renaudel, c’est Dubreuihl. Et, à côté de Dubreuihl, c’est Jean Longuet. » 

– « Et la femme ? » 

– « Je crois que c’est Mme Poisson, la femme du type qui est en face de Landrieu. Et, à côté d’elle, c’est Amédée Dunois. Et en face d’elle, ce sont les deux frères Renoult. Et celui qui vient d’arriver, celui qui est debout près de la table, c’est un ami de Miguel Almereyda, un collaborateur du Bonnet rouge… J’ai oublié son… »

Un claquement bref, un éclatement de pneu, l’interrompit net ; suivi, presque aussitôt, d’une deuxième détonation, et d’un fracas de vitres. Au mur du fond, une glace avait volé en éclats. 

Une seconde de stupeur, puis un brouhaha assourdissant. Toute la salle, debout, s’était tournée vers la glace brisée : «On a tiré dans la glace !» – « Qui ? » – « Où ? » – « De la rue ! » Deux garçons se ruèrent vers la porte et s’élancèrent dehors, d’où partaient des cris.  Instinctivement, Jacques s’était dressé, et, le bras tendu pour protéger Jenny, il cherchait Jaurès des yeux. Il l’aperçut une seconde : autour du Patron, ses amis s’étaient levés ; lui seul, très calme, était resté à sa place, assis. Jacques le vit s’incliner lentement pour chercher quelque chose à terre. Puis il cessa de le voir. 

À ce moment, Mme Albert, la gérante, passa devant la table de Jacques, en courant. Elle criait : 

– « On a tiré sur M. Jaurès ! » 

– « Restez là », souffla Jacques, en appuyant sa main sur l’épaule de Jenny, et la forçant à se rasseoir. 

Il se précipita vers la table du Patron, d’où s’élevaient des voix haletantes : « Un médecin, vite ! » – « La police ! » Un cercle de gens, debout, gesticulant, entourait les amis de Jaurès, et empêchait d’approcher. Il joua des coudes, fit le tour de la table, parvint à se glisser jusqu’à l’angle de la salle. À demi caché par le dos de Renaudel, qui se penchait, un corps était allongé sur la banquette de moleskine. Renaudel se releva pour jeter sur la table une serviette rouge de sang. Jacques aperçut alors le visage de Jaurès, le front, la barbe, la bouche entrouverte. Il devait être évanoui. Il était pâle, les yeux clos. 

Un homme, un dîneur, – un médecin, sans doute, – fendit le cercle. Avec autorité, il arracha la cravate, ouvrit le col, saisit la main qui pendait, et chercha le pouls. Plusieurs voix dominèrent le vacarme : « Silence !… Chut !… » Les regards de tous étaient rivés à cet inconnu, qui tenait le poignet de Jaurès. Il ne disait rien. Il était courbé en deux, mais il levait vers la corniche un visage de voyant, dont les paupières battaient. Sans changer de pose, sans regarder personne, il hocha lentement la tête. De la rue, des curieux, à flots, envahissaient le café. 

La voix de M. Albert retentit : 

– « Fermez la porte ! Fermez les fenêtres ! Mettez les volets ! » 

Un refoulement contraignit Jacques à reculer jusqu’au milieu de la salle. Des amis avaient soulevé le corps, l’emportaient avec précaution, pour le coucher sur deux tables, rapprochées en hâte. Jacques cherchait à voir. Mais autour du blessé, l’attroupement devenait de plus en plus compact. Il ne distingua qu’un coin de marbre blanc, et deux semelles dressées, poussiéreuses, énormes. 

– « Laissez passer le docteur ! » 

André Renoult avait réussi à ramener un médecin. Les deux hommes foncèrent dans le rassemblement, dont la masse élastique se referma derrière eux. On chuchotait : « Le docteur… Le docteur… » Une longue minute s’écoula. Un silence angoissé s’était fait. Puis un frémissement parut courir sur toutes ces nuques ployées ; et Jacques vit ceux qui avaient conservé leur chapeau se découvrir. Trois mots, sourdement répétés, passèrent de bouche en bouche : 

– « Il est mort… Il est mort… » 

Les yeux pleins de larmes, Jacques se retourna pour cher-cher Jenny du regard. Elle était debout, prête à bondir, n’attendant qu’un signal. Elle se faufila jusqu’à lui, s’accrocha à son bras, sans un mot.

Une escouade de sergents de ville venait de faire irruption dans le restaurant, et procédait à l’évacuation de la salle. Jacques et Jenny, serrés l’un contre l’autre, se trouvèrent pris dans le remous, poussés, bousculés, entraînés vers la porte. 

Au moment où ils allaient la franchir, un homme qui parlementait avec les agents réussit à pénétrer dans le café. Jacques reconnut un socialiste, un ami de Jaurès, Henri Fabre. Il était blême. Il balbutiait : 

– « Où est-il ? L’a-t-on transporté dans une clinique ? » 

Personne n’osa répondre. Une main timide fit un geste vers le fond de la salle. Alors, Fabre se retourna : au centre d’un espace vide, la lumière crue éclairait un paquet de vêtements noirs, allongé sur le marbre comme un cadavre de la Morgue...."

 

Les Thibault - Epilogue (1940)

 

Octobre 1917. Antoine Thibault est surpris par une attaque de gaz sur le chemin des dames. IL est soigné dans une clinique près de Grasse, mais il prend conscience, qu’il est condamné. En permission à Paris, il rend visite à Jenny de Fontanin, et lui propose de donner, à l’enfant qu’elle a eu de son frère, le nom de Thibault. Jenny refuse. Dans les derniers mois de sa vie, Antoine tient un journal. Il s’adresse à Jean-Paul , le fils de Jacques et Jenny, au travers duquel son frère et lui, survivront. Huit jours après la victoire du 11 novembre 1918, Antoine , submergé par la souffrance, décide de mettre fin à ses jours en s’administrant une piqûre. 

"Le vacarme provincial des cloches de Saint-Eustache, qui s’engouffrait dans la cour de l’immeuble, éveilla Jacques de bonne heure. Sa première pensée fut pour Jenny. Vingt fois déjà, la veille, au cours de la soirée et jusqu’au moment où il s’était endormi, il s’était remémoré sa visite avenue de l’Observatoire ; il trouvait toujours de nouveaux détails à tirer de son souvenir. Il demeura quelques minutes, allongé sur son lit, promenant un regard indifférent sur le décor de son nouveau logis. Les murs étaient salpêtrés, le plafond s’écaillait ; des hardes inconnues pendaient aux patères ; des paquets de brochures, de tracts, s’empilaient sur l’armoire ; au-dessus de la cuvette de zinc, luisait un miroir de bazar, taché d’éclaboussures. Quelle avait pu être la vie du camarade qui habitait là ? La fenêtre était restée toute la nuit ouverte ; mais, malgré l’heure matinale, l’air qui montait de la cour était fétide, étouffant. « Lundi 27 », se dit-il, en consultant son carnet de poche, déposé sur la table de nuit.

« Ce matin, dix heures, les types de la C. G. T… Ensuite, il faudra m’occuper de cet argent, voir le notaire, l’agent de change… Mais, à une heure, je serai chez elle, avec elle !… Après, à quatre heures et demie, j’ai cette réunion qu’on a organisée à Vaugirard, pour Knipperdinck… À six heures, je passerai au Libertaire… Et, ce soir, la manifestation… Il y avait de la bagarre dans l’air, cette nuit. Aujourd’hui, il pourrait bien se passer des choses… Les boulevards ne seront pas toujours aux jeunes patriotes ! La manifestation de ce soir s’annonce bien. Des affiches partout… La Fédération du Bâtiment a fait appel aux syndicats… Important, ça, que le mouvement syndicaliste soit bien en liaison avec celui du Parti… »

Il courut emplir son broc au robinet du couloir, et le torse nu, s’aspergea d’eau fraîche. Brusquement lui revint le souvenir de Manuel Roy, et il se mit à invectiver le jeune médecin : « Au fond, ceux que vous accusez d’antipatriotisme, ce sont ceux qui s’insurgent contre votre capitalisme ! Il suffit qu’on s’attaque à votre régime, pour être de mauvais Français ! Vous dites : “Patrie” », grogna-t-il, la tête sous l’eau ; « mais vous pensez : “Société !” “Classe !” Votre défense de la patrie n’est pas autre chose qu’une défense déguisée de votre système social ! » Il empoigna de chaque main une extrémité de la serviette, et se frotta vigoureusement le dos, rê-vant d’un monde à venir, où les diverses patries subsisteraient comme autant de groupements régionaux, autonomes, mais rassemblés sous une même organisation prolétarienne.

Puis sa pensée revint au syndicalisme : « C’est à l’intérieur des syndicats qu’il faudrait être, pour faire de la bonne besogne… » Son front s’assombrit. Pourquoi était-il en France ? Mission d’information, oui ; et il s’en acquittait de son mieux : la veille encore, il avait expédié à Genève quelques brefs « rapports » dont, sans doute, Meynestrel pourrait se servir ; mais il ne s’illusionnait pas sur l’importance de ce rôle d’enquêteur. « Être utile, vraiment utile… Agir… », il était venu à Paris avec cet espoir ; et il enrageait de n’être qu’un spectateur, un enregistreur de propos, de nouvelles ; de ne rien faire, en somme – de ne rien pouvoir faire ! Pas d’action possible sur ce plan international auquel il se trouvait, par force, limité. Pas d’action réelle pour ceux qui ne font pas partie des équipes, pour ceux qui ne sont pas incorporés, et depuis longtemps, aux organisations constituées.

« C’est tout le problème de l’individu devant la révolution », se dit-il avec un brusque découragement. « Je me suis évadé de la bourgeoisie, par instinct de fuite… Avec une révolte d’individu, non de classe… J’ai passé mon temps à m’occuper de moi, à me chercher… Tu ne seras jamais un bon révolutionnaire, mon Camm’rad… »

Les reproches de Mithœrg lui revinrent à l’esprit. Et, songeant à l’Autrichien, à Meynestrel, à tous ceux dont le réalisme délibéré avait, une fois pour toutes, accepté la nécessité révolutionnaire du sang, il se sentit repris à la gorge par l’angoissante question de la violence… « Ah ! Pouvoir se délivrer, un jour… Se donner… Se délivrer par le don total… »

Il acheva sa toilette dans un de ces états de trouble, d’abattement, qu’il ne connaissait que trop ; mais qui, par bonheur, ne duraient pas, cédaient vite au dynamisme de la vie extérieure.

« Allons aux nouvelles », se dit-il, en se secouant. Cette pensée suffit à lui rendre courage. Il donna un tour de clef à sa chambre, et descendit rapidement dans la rue. Les journaux ne lui apprirent pas grand-chose. Les feuilles de droite menaient tapage autour des manifestations faites par la Ligue des Patriotes devant la statue de Strasbourg. Dans la plupart des feuilles d’information, les dépêches officielles étaient enrobées de commentaires verbeux et contradictoires. Le mot d’ordre semblait être de faire alterner prudemment les éléments d’inquiétude et les raisons d’espoir.

Les organes de gauche convoquaient tous les pacifistes à venir manifester, dans la soirée, place de la République. La Bataille syndicaliste affichait, en première page : Tous, ce soir, sur les boulevards ! Avant de gagner la rue de Bondy, où il n’avait rendez-vous qu’à dix heures, Jacques s’arrêta à l’Humanité. À la porte du bureau de Gallot, il fut accosté par une vieille militante, qu’il connaissait pour l’avoir souvent rencontrée aux réunions du Progrès. Elle était affiliée au Parti depuis quinze ans, et rédactrice à la Femme libre. On l’appelait la mère Ury..."

 


Georges Duhamel (1884-1966)

Né à Paris, après une enfance pauvre et difficile, Georges Duhamel entreprend des études de médecine et se consacre en parallèle à la littérature. Mobilisé comme chirurgien pendant la guerre de 1914, il découvre avec horreur les monstrueux rouages de la machine à tuer et exprimer son immense compassion pour les blessés dont il cherche à apaiser les souffrances. Il livre ainsi une littérature de témoignage ("l'évidence des objets rend superflue toute conclusion") dans "Vie des martyrs" (1917) et surtout "Civilisation" (1918) qui va définitivement fixer le sens de sa vie : rejetant toute véhémence et tout artifice, il défend avec simplicité une connaissance de l'homme tout en équilibre. Dans "La Possession du monde" (1919), il entend tirer des leçons de ces épreuves et propose un message de sympathie compréhensive à accorder à toute chose comme à tout être. 

De 1920 à 1932, paraissent les cinq tomes de "Vie et Aventures de Salavin", et de 1932 à 1945 les dix volumes de la "Chronique des Pasquier". Son personnage, Louis Salavin, est un être terne mais non médiocre, ballotté au cours d'une existence parfois ridicule, qui n'est que déception,  et qui ne sera sauver de son comportement dérisoire qu'en s'engageant dans quelque chose de plus grand... 

"Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau où je ne suis pourtant venu qu’une fois, ayant aperçu les deux autres fois M. Sureau dans notre section. Je vois des tentures gros- bleu, des tableaux couleur de raisiné, et, dans un coin, un plan-coupe de la « batteuse-trieuse Socque et Sureau », avec les médailles des exposi­tions.

Lui, il est là! Vous le connaissez peut-être et vous savez que c’est un homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache en brosse et une barbiche rude ; tout le poil passablement gris. Un lorgnon qui tremblote toujours parce qu’il ne serre qu’un brimbo­rion de peau, sous le front.

M. Sureau me regarde de travers et dit seule­ment :

— Vous venez de la rédaction? Que fait M. Jacob?

— Il est souffrant.

— Ah? Donnez!...

...Tout à coup, sans lever le nez, il écrase un index sur la page et dit :

— Mal écrit... Illisible... Qu’est-ce que c’est que ce mot-là?

Je fais quatre pas d’automate. J e me penche et je lis, sans hésiter, à haute voix : « surérogatoire »  Cette manœuvre m’avait placé tout près de M. Sureau, à portée du bras gauche de son fauteuil.

C ’est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m’en souviens très exactement et juge encore qu ’elle n ’avait rien d’extraordinaire. C ’était l’oreille d’un homme un peu sanguin ; une oreille large, avec des poils et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis à regarder ce coin de peau avec une attention extrême, qui devint bientôt presque douloureuse. Cela se trouvait tout près de moi, mais rien ne m’avait jamais semblé plus lointain et plus étranger. Je pensais : « C ’est de la chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-là est chose naturelle; il y a des gens pour qui c’est chose familière. »

Je vis tout à coup, comme en rêve, un petit garçon — M. Sureau est père de famille — un petit garçon qui passait un bras autour du cou de M. Sureau. Puis j’aperçus Mlle Dupère. C ’était une ancienne dactylographe avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l’aperçus penchée derrière M. Sureau et le baisant là, pré­cisément, derrière l’oreille. Je pensais toujours : « Eh bien ! c'est de la chair humaine ; il y a des gens qui la caressent. C’est naturel. » Cette idée me paraissait, je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse. Différentes images se succédaient dans mon esprit, quand, soudain, je m’aperçus que j’avais remué un peu le bras droit, l’index en avant et, tout de suite, je compris que j’avais envie de poser mon doigt là, sur l’oreille de M. Sureau.

A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tête changea de place. J’en fus, à la fois, furieux et soulagé. Mais il se remit à lire et je sentis mon bras qui recommençait à bouger doucement.

J ’avais d’abord été scandalisé par ce besoin de ma main de toucher l’oreille de M. Sureau. Gra­duellement, je sentis que mon esprit acquiesçait. Pour mille raisons que j’entrevoyais confusé­ment, il me devenait nécessaire de toucher l’oreille de M. Sureau, de me prouver à moi- même que cette oreille n’était pas une chose interdite, inexistante, imaginaire, que ce n’était que de la chair humaine, comme ma propre oreille. Et, tout à coup, j’allongeai délibérément le bras et posai, avec soin, l’index où je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur un coin de peau brique.

Monsieur, on a torturé Damiens parce qu’il avait donné un coup de canif au roi Louis XV. Torturer un homme, c’est une grande infamie que rien ne saurait excuser ; néanmoins, Damiens a fait un petit peu mal au roi. Pour moi, je vous affirme que je n’ai fait aucun mal à M. Sureau et que je n’avais pas l’intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz qu’on ne m’a pas torturé et, dans une certaine mesure, c’est exact.

A peine avais-je effleuré, du bout de l’index, délicatement, l’oreille de M. Sureau qu ’ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arrière. Je devais être un peu blême ; quant à lui, il devint bleuâtre, comme les apoplectiques quand ils pâlissent. Puis il se précipita sur un tiroir, l’ouvrit et sortit un revolver.

Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J’avais l’impression d’avoir fait une chose monstrueuse. J ’étais épuisé, vidé, vague.

M. Sureau posa le revolver sur la table, d’une main qui tremblait si fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui claquent. Et M.Sureau hurla, hurla.

Je ne sais plus au juste ce qui s'est passé. J'ai été saisi par dix garçons de bureau, traîné dans une pièce voisine, déshabillé, fouillé. J'ai repris mes vêtements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et me dire qu'on désirait étouffer l'affaire, mais que je devais quitter immédiatement la maison. On m'a conduit jusqu'à la porte. Le lendemain, Oudin m'a rapporté mon matériel de scribe et mes affaires personnelles.

Voilà cette misérable histoire. Je n'aime pas à la raconter parce que je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement."

 

La Chronique des Pasquier (1932-1945)

L'ensemble du cycle romanesque est organisé autour de Laurent Pasquier, professeur de biologie au Collège de France, qui a entrepris d'écrire ses mémoires. Comme Les Thibault, de Martin du Gard, elle est l'histoire d'une famille sous la IIIe République. Laurent fait le bilan de sa vie, à l'aube de sa maturité, l'accepte telle qu'elle est et s'attache à privilégier un optimisme raisonné.


Jules Romains (1885-1972) 

Un soir, à dix-huit ans, en remontant une rue populeuse de Paris, il prend intuitivement conscience de ce qu'il appelle "l'unanimisme", une "harmonie naturelle et spontanée" qui se manifeste au sein d'un groupe d'êtres humains participant à la même émotion. Les recueils poétiques de Jules Romains (la Vie unanime, 1908, Odes et Prières, 1913) appellent à une communion avec cette "poésie immédiate", ce "sentiment religieux face à la vie qui nous entoure et nous dépasse". 

Mais c'est dans le domaine du roman que Jules Romain a donné son oeuvre maîtresse : les 27 volumes des "Hommes de bonne volonté" retracent la vie de la société française au cours d'un quart de siècle (1908-1933) : le sujet est non pas une destinée individuelle, mais, en accord avec sa vision unanimiste, "un vaste ensemble humain, avec une diversité de destinées individuelles qui y cheminent chacune pour leur compte, en s’ignorant pour la plupart du temps". Chaque tome de son ouvrage va donc s'organiser autour d'une certaine atmosphère à laquelle les personnages, selon leur importance et leur tempérament, vont participer. Ainsi le tome XI, "Recours à l'abîme" offre un ton volontiers cynique avec une galerie d'individus livrés aux obsessions de la chair, alors que dans le tome XII, "les Créateurs", dépeint des êtres d'élite en proie à l'inspiration créatrice.

 

Les Hommes de bonne volonté

Publiés de 1932 à 1946, Les Hommes de bonne volonté constituent, avec 27 tomes, 779 chapitres et une multitude de personnages, la plus vaste somme romanesque de la littérature française du XXe siècle. Dès Le 6 octobre, prologue de l'ouvrage, la technique narrative imaginée par Jules Romains pour traduire sa vision « unanimiste » du monde apparaît dans toute son originalité : plus de héros principal, plus d'intrigue, mais un enchaînement rapide de scènes brèves, passant d'un personnage et d'un décor à l'autre, pour obtenir « tout un pathétique de la dispersion, de l'évanouissement dont la vie abonde » mais en prenant soin d'éviter le « dilettantisme du chaos ». D'où l'extrême rigueur de la construction sous le foisonnement des récits.

 

(Les Créateurs) " Toute la nuit suivante, il la passa sans dormir un instant. Il était couché sur le dos, les yeux fermés. Il pensait avec une extrême rapidité, mais sans précipitation. Il n'éprouvait aucune impatience. Le temps ne lui durait absolument pas. Il lui semblait qu'il aurait pu vivre ainsi pendant une immense période; pendant quelque chose d'aussi long que la nuit polaire. Il ne demandait au monde extérieur que le silence, le moelleux suffisant de ce lit où il reposait, et assez de chaleur pour n'avoir aucune préoccupation, aucune distraction de ce côté-là.."

 

Au théâtre, Romains dépeint l'âme collective d'un village de montagne dans "Cromedeyre-le-Vieil" (1920) et livre, avec "Knock, ou le triomphe de la médecine" (1923), au-delà de la satire, l'emprise que la science peut avoir sur les individus : le Docteur Parpalaid, qui, pendant les vingt-cinq ans de son séjour à Saint-Maurice, n'a pas cru à la médecine ni fait fortune, vient de gruger le Docteur Knock en lui vendant un cabinet sans clientèle (acte I). Ce dernier personnage, joignant la ferveur du missionnaire à l'énergie de l'homme d'action, spécule sur la peur de la maladie et révèle le besoin de se soigner à la population du canton en commençant par une consultation gratuite le jour du marché (acte II). Très vite on accourt pour se faire examiner. Le Docteur Knock qui a su fédérer les intérêts du pharmacien, de l'instituteur, de l'hôtelière, a assuré la fortune de ses alliés, mais sa vraie passion, c'est la volonté de puissance. Au bout de trois mois, il peut montrer au Docteur Parpalaid un paysage "tout imprégné de médecine" sur lequel il règne sans partage. Le Docteur Parpalaid finit par le consulter pour lui-même (acte III). Ainsi la minable escroquerie de ce petit docteur de campagne met-elle en valeur les talents de Knock qui, rapidement, a su assurer "le triomphe de la médecine".

 


Les années 1920s sont marquées par la peinture Art déco, qui reste en marge de tous les mouvements contemporains qui s'épanouissent alors (cubisme, dada, surréalisme) et n'a effectivement pour ambition que d'être décorative. La femme reste le sujet privilégié de ces années. Jean-Gabriel Doumergue (1889-1962) fait de la "parisienne" son sujet de prédilection, et sa première "pin-up", dont il revendique la paternité, date de 1912. Il sera pendant 40 ans le portraitiste du "Tout Paris", continuateur en quelque sorte de Giovanni Boldini.