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Last Update: 11/11/2016 


Paul Eluard (1895-1952)
"Là où il n'y a pas de toi, il n'y a pas de moi". Eugène Grindel, dit Paul Eluard, n'a d'existence que par les muses qui l'inspirent. La femme aimée rompt son extrême sentiment de solitude, la banalité de sa vie et des mots qui l'expriment. C'est de femme en femme qu'il parvient à renaître à la vie, à regagner l'humanité, à se réapproprier un corps, une existence, la chair des mots. La première fut Gala, qui le quitte pour Dali, la seconde, Maria Benz (Nusch), qui meurt prématurément, puis Dominique, de 19 ans sa cadette, trois ans après la mort de Nusch.
Sa santé fragile l'obligera à arrêter ses études à l'âge de dix-sept ans, et le tiendra à l'écart du front durant la guerre. Il rencontre Helena Diakonova, surnommée Gala, au cours d'un séjour dans un sanatorium, et l'épouse en 1917. Après la guerre, il fait la connaissance d'André Breton, de Louis Aragon, et de Tristan Tzara, et participe bientôt au mouvement dada, puis au surréalisme. Il adhère au parti communiste de 1924 à 1933. Durant cette période, il compose plusieurs recueils, dont "Capitale de la douleur" en 1926, et "L'Amour, la poésie" en 1929. Il vouera à Gala un attachement qui survivra aux conflits et aux ruptures.
En 1930, il se sépare de Gala, et épouse quatre ans plus tard Maria Benz, surnommée Nusch. Il écrit "La Vie immédiate" en 1932, et rompt bientôt avec le surréalisme. Il compose désormais des poèmes dégagés de l'influence surréaliste : "Les Yeux fertiles" (1936), ou "Donner à voir" (1939). Ses convictions politiques lui font prendre vigoureusement parti en faveur des Républicains dès le début de la guerre civile espagnole. Durant la Deuxième Guerre mondiale, il entre dans la Résistance, se réinscrit au parti communiste, publie "Poésie et Vérité 42" (1942), "Au rendez-vous allemand" (1944), contenant le poème "Liberté" (qui sera parachuté en 1942 à des milliers d’exemplaires par des avions britanniques de la Royal Air Force au dessus du sol français), et, après la Libération, continue à militer. Mais Nusch meurt, et Éluard, profondément bouleversé, lui consacre un recueil, "Le temps déborde", qu'il publie sous le pseudonyme de Didier Desroches en 1947.
Dominique Eluard, journaliste, sera la dernière compagne d'Eluard, de son vrai nom Odette Lemort, (1914-12 juin 2000. ) avait 19 ans de moins qu'Eluard et 35 ans lors de sa rencontre au Mexique. C'est une renaissance qu'il salue dans son recueil le Phénix (1951).

 

LA COURBE DE TES YEUX
Capitale de la douleur, 1926


La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

 

 

L'amoureuse


Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.
Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire


LA MORT, L'AMOUR, LA VIE

 

J’ai cru pouvoir briser la profondeur de l’immensité

Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho

Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges

Comme un mort raisonnable qui a su mourir

Un mort non couronné sinon de son néant

Je me suis étendu sur les vagues absurdes

Du poison absorbé par amour de la cendre

La solitude m’a semblé plus vive que le sang

Je voulais désunir la vie

Je voulais partager la mort avec la mort

Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie

Tout effacer qu’il n’y ait rien ni vire ni buée

Ni rien devant ni rien derrière rien entier

J’avais éliminé le glaçon des mains jointes

J’avais éliminé l’hivernale ossature

Du voeu de vivre qui s’annule

Tu es venue le feu s'est alors ranimé

L'ombre a cédé le froid d'en bas s'est étoilé

Et la terre s'est recouverte

 

De ta chair claire et je me suis senti léger

Tu es venue la solitude était vaincue

J'avais un guide sur la terre je savais

 

Me diriger je me savais démesuré

 

 

 

J'avançais je gagnais de l'espace et du temps

J'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière

La vie avait un corps l'espoir tendait sa voile

Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit

Promettait à l'aurore des regards confiants

Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard

Ta bouche était mouillée des premières rosées

Le repos ébloui remplaçait la fatigue

Et j'adorais l'amour comme à mes premiers jours.

Les champs sont labourés les usines rayonnent

Et le blé fait son nid dans une houle énorme

La moisson la vendange ont des témoins sans nombre

Rien n’est simple ni singulier

La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit

La forêt donne aux arbres la sécurité

Et les murs des maisons ont une peau commune

Et les routes toujours se croisent.

Les hommes sont faits pour s’entendre

Pour se comprendre pour s’aimer

Ont des enfants qui deviendront pères des hommes

Ont des enfants sans feu ni lieu

Qui réinventeront les hommes

Et la nature et leur patrie

Celle de tous les hommes

Celle de tous les temps.



JE T'AIME

Derniers poèmes d'amour

 

Je t'aime pour toutes les femmes

Que je n'ai pas connues

Je t'aime pour tout le temps

Où je n'ai pas vécu

Pour l'odeur du grand large

Et l'odeur du pain chaud

Pour la neige qui fond

Pour les premières fleurs

Pour les animaux purs

Que l'homme n'effraie pas

Je t'aime pour aimer

Je t'aime pour toutes les femmes

Que je n'aime pas

 

Qui me reflète sinon toi-même

Je me vois si peu

Sans toi je ne vois rien

Qu'une étendue déserte

Entre autrefois et aujourd'hui

Il y a eu toutes ces morts

Que j'ai franchies

Sur de la paille

 

 

Je n'ai pas pu percer

Le mur de mon miroir

Il m'a fallu apprendre

Mot par mot la vie

 

Comme on oublie

 

Je t'aime pour ta sagesse

Qui n'est pas la mienne

Pour la santé je t'aime

Contre tout ce qui n'est qu'illusion

Pour ce cœur immortel

Que je ne détiens pas

Que tu crois être le doute

Et tu n'es que raison

Tu es le grand soleil

Qui me monte à la tête

Quand je suis sûr de moi

Quand je suis sûr de moi

 

Tu es le grand soleil

Qui me monte à la tête

Quand je suis sûr de moi

Quand je suis sûr de moi



Toutes les choses au hasard
Tous les mots dits sans y penser
Et qui sont pris comme ils sont dits
Et nul n'y perd et nul n'y gagne
Les sentiments à la dérive
Et l'effort le plus quotidien
Le vague souvenir des songes
L'avenir en butte à demain
Les mots coincés dans un enfer
De roues usées de lignes mortes
Les choses grises et semblables
Les hommes tournant dans le vent
Muscles voyants squelette intime
Et la vapeur des sentiments
Le cœur réglé comme un cercueil
Les espoirs réduits à néant
Tu es venue l'après-midi crevait la terre
Et la terre et les hommes ont changé de sens
Et je me suis trouvé réglé comme un aimant
Réglé comme une vigne

A l'infini notre chemin le but des autres

Des abeilles volaient futures de leur miel
Et j'ai multiplié mes désirs de lumière
Pour en comprendre la raison

Tu es venue j'étais très triste j'ai dit oui
C'est à partir de toi que j'ai dit oui au monde

Petite fille je t'aimais comme un garçon
Ne peut aimer que son enfance
Avec la force d'un passé très loin très pur
Avec le feu d'une chanson sans fausse note
La pierre intacte et le courant furtif du sang
Dans la gorge et les lèvres
Tu es venue le vœu de vivre avait un corps
Il creusait la nuit lourde il caressait les ombres
Pour dissoudre leur boue et fondre leurs glaçons
Comme un œil qui voit clair
L'herbe fine figeait le vol des hirondelles
Et l'automne pesait dans le sac des ténèbres
Tu es venue les rives libéraient le fleuve
Pour le mener jusqu'à la mer
Tu es venue plus haute au fond de ma douleur
Que l'arbre séparé de la forêt sans air
Et le cri du chagrin du doute s'est brisé
Devant le jour de notre amour
Gloire l'ombre et la honte ont cédé au soleil
Le poids s'est allégé le fardeau s'est fait rire
Gloire le souterrain est devenu sommet
La misère s'est effacée
La place d'habitude où je m'abêtissais
Le couloir sans réveil l'impasse et la fatigue
Se sont mis à briller d'un feu battant des mains
L'éternité s'est dépliée


LA TERRE EST BLEUE  

Capitale de la douleur, 1926

 

La terre est bleue comme une orange 

Jamais une erreur les mots ne mentent pas 

Ils ne vous donnent plus à chanter 

Au tour des baisers de s'entendre 

Les fous et les amours 

Elle sa bouche d'alliance 

Tous les secrets tous les sourires 

Et quels vêtements d'indulgence 

À la croire toute nue. 

Les guêpes fleurissent vert 

L'aube se passe autour du cou 

Un collier de fenêtres 

Des ailes couvrent les feuilles 

Tu as toutes les joies solaires 

Tout le soleil sur la terre 

Sur les chemins de ta beauté.

Oeil de sourd

Faites mon portait.

Il se modifiera pour remplir tous les vides.

Faites mon portrait sans bruit, seul le silence,

A moins que - s'il - sauf - excepté - 

Je ne vous entends pas.

Il s'agit, il ne s'agit plus.

Je voudrais ressembler - 

Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires.

Sans fatigue, têtes nouées

Aux mains de mon activité. 

 

AMOUREUSES

La Vie immédiate (1932) 

 

Elles ont les épaules hautes

Et l'air malin

Ou bien des mines qui déroutent

La confiance est dans la poitrine

À la hauteur où l'aube de leurs seins se lève

Pour dévêtir la nuit

 

Des yeux à casser des cailloux

Des sourires sans y penser

Pour chaque rêve

Des rafales de cris de neige

Et des ombres déracinées.

 

Il faut les croire sur baiser

Et sur parole et sur regard

Et ne baiser que leurs baisers

 

Je ne montre que ton visage

Les grands orages de ta gorge

Tout ce que je connais et tout ce que j'ignore

Mon amour ton amour ton amour ton amour. 



Les Champs magnétiques

André Breton (1896-1966)  & Philippe Soupault (1897-1990)
André Breton  et Philippe Soupault publient en mai 1920 "Les Champs magnétiques", recueil de textes en prose considéré par les auteurs eux-mêmes comme premier ouvrage surréaliste et première application  systématique de l'écriture automatique. "On revenait de guerre, explique Breton, mais ce dont on ne revenait pas, c'est de ce qu'on appelait alors le bourrage de crânes qui, d'êtres ne demandant qu'à vivre et à s'entendre avec leurs semblables, avait fait durant quatre années, des êtres hagards et forcenés, non seulement corvéables mais pouvant être décimés à merci." Breton avait été brancardier au front Breton et affecté au Centre de neurologie à Saint-Dizier. En contact direct avec la folie,  il découvre la "psyschoanalyse" de Freud, puis, de retour à Paris, en 1917, rencontre Philippe Soupault qui lui fait découvrir Les Chants de Maldoror de Lautréamont. Folie, demi-sommeil, crise intérieure, émotions semblent produire un langage comportant des éléments des éléments d'emblée poétique. "Tout occupé que j'étais encore de Freud à cette époque et familiarisé avec ses méthodes d'examen que j'avais eu quelque peu l'occasion de pratiquer sur des malades pendant la guerre, je résolus d'obtenir de moi ce qu'on cherche à obtenir d'eux, soit un monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l'esprit critique du sujet ne fasse porter aucun jugement, qui ne s'embarrasse, par suite, d'aucune réticence, et qui soit aussi exactement que possible, la pensée parlée [...] C'est dans ces dispositions que Philippe Soupault, à qui j'avais fait part de ces premières conclusions, et moi, nous entreprîmes de noircir du papier avec un louable mépris de ce qui pourrait s'ensuivre littérairement..." (Breton, Manifeste du surréalisme) L’écriture automatique qu’ils expérimentent donne naissance à des images plutôt qu’à des énoncés logiques. C’est une  parole poétique et libre qui met en lumière la part inconsciente,  sans contrôle exercé par la raison, et sans préoccupation de valeurs esthétiques et morales.

 

« Un soir donc, avant de m'endormir, je perçus, nettement articulée au point qu'il était impossible d'y changer un mot, mais distraite cependant du bruit de toute voix, une assez bizarre phrase qui me parvenait sans porter trace des événements auxquels, de l'aveu de ma conscience, je me trouvais mêlé à cet instant-là, phrase qui me parut insistante, phrase oserai-je dire qui cognait à la vitre. J'en pris rapidement notion et me disposais à passer outre quand son caractère organique me retint. En vérité cette phrase m'étonnait; je ne l'ai malheureusement pas retenue jusqu'à ce jour, c'était quelque chose comme : « Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre », mais elle ne pouvait souffrir d'équivoque, accompagnée qu'elle était de la faible représentation visuelle d'un homme marchant et tronçonné à mi-hauteur par une fenêtre perpendiculaire à l'axe de son corps. A n'en pas douter il s'agissait du simple redressement dans l'espace d'un homme qui se tient penché à la fenêtre. Mais cette fenêtre ayant suivi le déplacement de l'homme, je me rendis compte que j'avais affaire à une image d'un type assez rare et je n'eus vite d'autre idée que de l'incorporer à mon matériel de construction poétique. Je ne lui eus pas plus tôt accordé ce crédit que d'ailleurs elle fit place à une succession à peine intermittente de phrases qui ne me surprirent guère moins et me laissèrent sous l'impression d'une gratuité, telle que l'empire que j'avais pris jusque-là sur moi-même me parut illusoire et que je ne songeai plus qu'à mettre fin à l'interminable querelle qui a lieu en moi. »


Philippe Soupault (1897-1990)
Un bourgeois rêveur et mélancolique - Fils de famille en révolte contre sa classe, il connaît la guerre. De l'hôpital, il adresse un poème à Apollinaire, qui le publie et lui fait rencontrer Breton. Avec ce dernier et Aragon, « Philippe Dada », vu aussi comme un dilettante, participe à la création de la revue Littérature (1919), à l'origine directe du surréalisme. En collaboration avec Breton, il y fait paraître les Champs magnétiques. Il publie des recueils poétiques (Aquarium, 1917 ; Rose des vents, 1920 ; Westwego, 1922, le plus célèbre de ses recueils) et des romans ("les Dernières Nuits de Paris" (1928). Il quitte le mouvement surréaliste vers 1928. Il voyage alors et entreprend une série de grands reportages pour des journaux en Europe (1925-1928), aux États-Unis (1929), en Russie (1930), en Allemagne et en Italie (1931-1935). En 1938, il fonde Radio-Tunis. Pendant la guerre, il renouvelle le genre de l'ode, dédié aux capitales de l'Europe (Odes, 1945). À son retour en France, il rédige le Journal d'un fantôme (1946), relatant ses impressions à la Libération, collabore à la radio et reprend son activité de journaliste.

 

"Les nuits de Paris ont ces odeurs fortes

que laissent les regrets et les maux de tête

et je savais qu'il était tard

et que la nuit 

La nuit de Paris allait finir

comme les jours de fêtes

tout était bien rangé

et personne ne disait mot

j'attendais les trois coups

le soleil se lève comme une fleur

qu'on appelle je crois pissenlit

les grandes végétations mécaniques

qui n'attendaient que les encouragements

grimpent et cheminent

fidèlement

on ne sait plus s'il faut les comparer

au lierre

ou aux sauterelles

la fatigue s'est-elle envolée..."

 

(Westwego)

 

"Toutes les villes du monde

oasis de nos ennuis morts de faim

offrent des boissons fraîches

aux mémoires des solitaires et des maniaques

et des sédentaires

Villes des continents

vous êtes des drapeaux

des étoiles tombées sur la terre

sans très bien savoir pourquoi

et les maîtresses des poètes de maintenant

 

Il fait chaud et c'est aujourd'hui dimanche

il fait triste

le fleuve est très malheureux

et les habitants sont restés chez eux

Je me promène près de la Tamise

une seule barque glisse pour atteindre le ciel

le ciel immobile

parce que c'est dimanche..."



André Breton (1896-1966) 

La découverte de la poésie, vers sa quinzième année, vient l'arracher à la monotonie de ses années de jeunesse. Il fait des études de médecine et, à l'occasion d'un travail dans un service neuropsychiatrique, découvre la psychanalyse. Il rencontre, à la même époque, Jacques Vaché, qui le marque par sa liberté de pensée, mais également Apollinaire, Philippe Soupault, Louis Aragon, Pierre Reverdy et Paul Éluard. Il suit tout d'abord le mouvement dada animé par Tristan Tzara, mais récuse bientôt ses vues nihilistes et fonde un mouvement radicalement révolutionnaire et novateur : le surréalisme. Il publie les premiers textes qui illustrent sa conception de la poésie : "Le Mont de Piété" en 1919 puis, en collaboration avec Soupault, "Les Champs magnétiques" l'année suivante. Après la parution d'un nouveau recueil, "Clair de Terre" en 1923, Breton établit le programme du mouvement en publiant le "Premier Manifeste du surréalisme" en 1924, qui sera suivi d'un second en 1930. De nouveaux artistes, dont Francis Picabia, Marx Ernst, Benjamin Péret et René Crevel, se rallient autour de Breton. Il multiplie alors les publications, parmi lesquelles "Nadja" (1928) est sans doute la plus marquante. Breton adhère au parti communiste et participe activement à l'Association des écrivains et des artistes révolutionnaires. Mais, refusant de voir la doctrine marxiste prendre le pas sur ses recherches, il quitte le parti en 1935. C'est également durant cette période que le mouvement implose : Breton rompt avec Aragon, puis Éluard. Durant ces années, il publie plusieurs écrits, dont "Position politique du surréalisme" en 1935, et "L'Amour fou" en 1937. En 1941, il quitte la France pour les États-Unis, et ne revient qu'après la guerre.

 

L'action de Breton s'exerce avant tout dans le sens d'une révolution totale qui ne veut épargner ni la famille, ni la patrie, ni la religion. Cette volonté de destruction met en cause l'image même que l'homme se fait de l'univers. Breton prétend conquérir l'irrationnel mais non pas s'y abandonner. Il veut découvrir "la vie passive de l'intelligence". Il entend exprimer cette discontinuité mentale que la composition rhétorique ne peut encadrer, en recourant à des images neuves, à des associations inédites. Il a reconnu "l'absence de frontière entre la folie et la non-folie" et affirmé que "rien n'est impossible". Le rêve, l'écriture automatique, le délire, l'humour noir, "révolte supérieure de l'esprit" sont à la fois explorations, et expériences. Quel moyen pour reconstruire ce monde? l'étreinte poétique, comme l'étreinte de la chair, empêche toute échappée sur la misère du monde. "Un soir que je parlais plus que de coutume, un grand papillon entra : pris d'une terreur indicible à pointe d'émerveillement, comme je lui opposais les grands gestes désordonnés que je croyais appelés à le faire fuir, il se posa sur mes lèvres.." (Au lavoir noir, 1926).

 

1923 – "Clair de terre"
Clair de terre se compose de récits de rêves (« Cinq Rêves »), de jeux de collages dadaïstes (« Pièce fausse », « PSTT »), de textes en prose relevant de l’écriture automatique (« Les Reptiles cambrioleurs », « Amour parcheminé », « Cartes sur les dunes », « Épervier incassable », « Rendez-Vous », « Privé » – ces deux derniers étant absents de l’anthologie de 1966), et de poèmes en vers libres.

 

L'aigrette

"Si seulement il faisait du soleil cette nuit

Si dans le fond de l’Opéra deux seins miroitants et clairs

Composaient pour le mot amour la plus merveilleuse lettrine vivante

Si le pavé de bois s’entrouvrait sur la cime des montagnes

Si l’hermine regardait d’un air suppliant

Le prêtre à bandeaux rouges

Qui revient du bagne en comptant les voitures fermées

Si l'écho luxueux des rivières que je tourmente

Ne jetait que mon corps aux herbes de Paris

Que ne grêle-t-il à l'intérieur des magasins de bijouterie

Au moins le printemps ne me ferait plus peur

Si seulement j'étais une racine de l'arbre du ciel

Enfin le bien dans la canne à sucre de l'air

Si l'on faisait la courte échelle aux femmes

Que vois-tu belle silencieuse

Sous l'arc de triomphe du Carrousel

Si le plaisir dirigeait sous l'aspect d'une passante éternelle

Les Chambres n'étant plus sillonnées que l'oeillade violette des promenoirs

Que ne donnerais-je pour qu'un bras de la Seine se glissât sous le Matin

Qui est de toute façon perdu

Je ne suis pas résigné non plus aux salles caressantes

Où sonne le téléphone des amendes du soir.."

 


1928 – "Nadja"
Une après-midi d'octobre 1926,  André Breton rencontre du côté de Notre-Dame-de-Lorette une jeune femme mystérieuse et va nouer une relation d'une dizaine de jours avec elle. Le personnage de Nadja est en fait celui de Léona Delcourt, née en 1902 et morte dans un asile psychiatrique en 1941,  qui vivote misérablement et fait à l'occasion commerce de ses charmes. Pendant ces quelques jours, Breton  l'écoute, la contemple, fasciné par celle qui se voit comme «l'âme errante», note ses faits et mots, ses prémonitions. Il découvre en elle cette sensibilité et cette étrangeté que le surréalisme cherche à restituer. Le merveilleux, les hasards et les coïncidences extraordinaires, sont autant de manifestations qui, à la surface du monde réel et rationnel, nous font entrevoir l'existence d'une autre réalité, plus profonde et plus vraie...

 

"Nous tournons par la rue de Seine, Nadja résistant à aller plus loin en ligne droite. Elle est à nouveau très distraite et me dit de suivre sur le ciel un éclair que trace lentement une main. "Toujours cette main." Elle me la montre réellement sur une affiche, un peu au-delà de la librairie Dorbon. Il y a bien là, très au-dessus de nous, une main rouge à l'index pointé, vantant je ne sais quoi. Il faut absolument qu'elle touche cette main, qu'elle cherche à atteindre en sautant et contre laquelle elle parvient à plaquer la sienne. "La main de feu, c'est à ton sujet, tu sais, c'est toi." Elle reste quelque temps silencieuse, je crois qu'elle a les larmes aux yeux. Puis, soudain, se plaçant devant moi, m'arrêtant presque, avec cette manière extraordinaire de m'appeler, comme on appelerait quelqu'un, de salle en salle, dans un château vide : "André ? André ? ... Tu écriras un roman sur moi. Je t'assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s'affaiblit, tout disparaît. De nous, il faut que quelque chose reste... Mais cela ne fait rien : tu prendras un autre nom : quel nom veux-tu que je te dise, c'est très important. Il faut que ce soit un peu le nom du feu, puisque c'est toujours le feu qui revient quand il s'agit de toi. La main aussi, mais c'est moins essentiel que le feu. Ce que je vois, c'est une flamme qui part du poignet, comme ceci (avec le geste de faire disparaître une carte) et qui fait qu'aussitôt la main brûle, et qu'elle disparaît en un clin d'oeil. Tu trouveras un pseudonyme, latin ou arabe. Promets. Il le faut." Elle se sert d'une nouvelle image pour me faire comprendre comment elle vit : c'est comme le matin quand elle se baigne et que son corps s'éloigne tandis qu'elle fixe la surface de l'eau. "Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glaces."

 

1937 – "L’Amour fou"
L’Amour fou est un ouvrage inclassable, qui mêle réflexions théoriques, récit autobiographique et poésie pure, le tout accompagné d’illustrations photographiques. Véritable « livre culte », il compte parmi les œuvres réputées « à vivre » plus encore qu’à lire, et qui, au-delà même de leur impact littéraire, auraient le pouvoir de déterminer des comportements, d’influencer des existences. Très proche de la poésie, la prose de cet ouvrage contient les imprécations les plus terribles contre le "vieil ordre" et la "trinité abjecte" (famille, patrie, religion), mais aussi l'espoir d'une humanité heureuse.

".. Qu'avant tout l'idée de famille rentre sous terre ! Si j'ai aimé en vous l'accomplissement de la nécessité naturelle, c'est dans la mesure exacte où en votre personne elle n'a fait qu'un avec ce qu'était pour moi la nécessité humaine, la nécessité logique, et que la conciliation de ces deux nécessités m'est toujours apparue comme la seule merveille à portée de l'homme, comme la seule chance qu'il ait d'échapper, de loin en loin, à la méchanceté de sa condition. Vous êtes passée du non-être à l'être en vertu d'un de ces accords réalisés qui sont les seuls pour lesquels il m'a plu d'avoir une oreille. Vous étiez donnée comme possible, comme certaine au moment même où, dans l'amour le plus sûr de lui, un homme et une femme vous voulaient. 

M'éloigner de vous! Il m'importait trop, par exemple, de vous entendre un jour répondre en toute innocence à ces questions insidieuses que les grandes personnes posent aux enfants: "avec quoi on pense, on souffre? Comment on a su son nom, au soleil? D'où ça vient la nuit?"  Comme si elles pouvaient le dire, elles-mêmes! Etant pour moi la créature humaine, dans son authenticité parfaite, vous deviez contre toute vraisemblance me l'apprendre .. Je vous souhaite d'être follement aimée."

 

".. La vie quotidienne abonde, du reste, en menues découvertes de cette sorte, où prédomine fréquemment un élément d'apparente gratuité, fonction très probablement de notre incompréhension provisoire, et qui me paraissent par suite des moins dédaignables. Je suis intimement persuadé que toute perception enregistrée de la manière la plus involontaire comme, par exemple, celle de paroles prononcées à la cantonade, porte en elle la solution, symbolique ou autre,  d'une difficulté où l'on est avec soi-même. Il n'est encore que de savoir s'orienter dans le dédale. Le délire d'interprétation ne commence qu'où l'homme mal préparé prend peur dans cette forêt d'indices..."

 

(Robert Delaunay)


Louis Aragon (1897-1982)
Fils illégitime d'un haut fonctionnaire de la IIIe république, élevé dans la gêne financière d'une bourgeoisie déclassée, il fut reçu bachelier en 1915, puis entreprit des études de médecine et fit la connaissance d'André Breton, avec qui il se lia d'amitié. Mobilisé en 1917, il retrouva son ami après la guerre et participa, avec lui et Philippe Soupault, à la création de la revue Littérature (1919). L'année suivante, il publia un premier recueil de poèmes (Feu de joie), puis, après avoir pris part à quelques manifestations de Dada s'engagea dans des recherches littéraires qui devaient aboutir au surréalisme, rédigeant successivement un texte ironique présenté sous la forme d'un roman d'apprentissage (Anicet ou le panorama, 1921), un pastiche du roman didactique de Fénelon (les Aventures de Télémaque, 1922), composé en partie selon le principe de l'écriture automatique, et un recueil de nouvelles (le Libertinage, 1924). L'année même où paraissait le premier Manifeste de Breton, Aragon exposa sa propre conception du surréalisme dans un texte théorique (Une vague de rêve, 1924), prônant le «merveilleux quotidien», issu de la rencontre de l'imaginaire avec le réel, et se révélant spécialement attentif au problème de la description littéraire, développé peu de temps après dans un roman (le Paysan de Paris, 1926). L'année 1927 peut être considérée comme une année charnière, dans la mesure où l'adhésion d'Aragon au Parti communiste marqua le premier pas en direction d'un engagement profond, qui le conduisit à rompre avec le surréalisme en 1932. Le Traité du style (1927) porte déjà les indices d'un doute qui ira croissant sur la capacité du mouvement à se renouveler. La rencontre du poète avec Elsa Triolet, en 1928, fut à cet égard déterminante; d'origine russe, elle l'amena à se placer au service de la révolution et contribua à l'éloigner de Breton.

 

1926 – "Le Paysan de Paris"
Œuvre majeure de la période surréaliste, où s'épanouit le goût du quotidien insolite. Breton se souvient dans ses Entretiens (1952) de son extraordinaire compagnon de promenade : «Les lieux de Paris, même les plus neutres, par où l'on passait avec lui, étaient rehaussés de plusieurs crans par une fabulation magico-romanesque qui ne restait jamais à court et fusait à propos d'un tournant de rue ou d'une vitrine.»

 

« Pourtant qu'était-ce, ce besoin qui m'animait, ce penchant que j'inclinais à suivre, ce détour de la distraction qui me procurait l'enthousiasme ? Certains lieux, plusieurs galeries, j'éprouvais leur force contre moi bien grande, sans découvrir le principe de cet enchantement. Il y avait des objets usuels qui, à n'en pas douter, participaient pour moi du mystère, me plongeaient dans le mystère. J'aimais cet enivrement dont j'avais la pratique, et non pas la méthode. Je le quêtais à l'empirisme avec l'espoir souvent déçu de le retrouver. Lentement j'en vins à désirer connaître le lien de tous ces plaisirs anonymes. Il me semblait bien que l'essence de ces plaisirs fût toute métaphysique, il me semblait bien qu'elle impliquât à leur occasion une sorte de goût passionné de la révélation. Un objet se transfigurait à mes yeux, il ne prenait point l'allure allégorique ni le caractère du symbole; il manifestait moins une idée qu'il n'était cette idée lui-même. Il se prolongeait ainsi profondément dans la masse du monde. Je ressentais vivement l'espoir de toucher à une serrure de l'univers : si le pêne allait tout à coup glisser. Il m'apparaissait aussi dans cet ensorcellement que le temps ne lui était pas étranger. Le temps croissant dans ce sens suivant lequel je m'avançais chaque jour, chaque jour accroissait l'empire de ces éléments encore disparates sur mon imagination. Je commençais de saisir que leur règne puisait sa nature dans leur nouveauté, et que sur l'avenir de ce règne brillait une étoile mortelle. Ils se montraient donc à moi comme des tyrans transitoires, et en quelque sorte les agents du hasard auprès de ma sensibilité. La clarté me vint enfin que j'avais le vertige du moderne. [...]  Il ne put m'échapper bien longtemps que le propre de ma pensée, le propre de l'évolution de ma pensée était un mécanisme en tout point analogue à la genèse mythique, et que sans doute je ne pensais rien que du coup mon esprit ne se formât un dieu, si éphémère, si peu conscient qu'il fût. Il m'apparut que l'homme est plein de dieux comme une éponge immergée en plein ciel. Ces dieux vivent, atteignent à l'apogée de leur force, puis meurent, laissant à d'autres dieux leurs autels parfumés. Ils sont les principes mêmes de toute transformation de tout. Ils sont la nécessité du mouvement. Je me promenai donc avec ivresse au milieu de mille concrétisations divines. Je me mis à concevoir une mythologie en marche. Elle méritait proprement le nom de mythologie moderne. Je l'imaginai sous ce nom. »

 

"Le Monde réel" (1934-1951)
Cinq romans composent ce cycle resté inachevé : les Cloches de Bâle (1934), les Beaux Quartiers (1936), les Voyageurs de l'impériale (1942), Aurélien (1944), les Communistes (1949-1951 ; 1966-1967 pour l'édition définitive). L'ensemble constitue une fresque complexe de la société française entre 1889 et juin 1940, évocation sans complaisance de la France bourgeoise du début du siècle, s'inspirant des thèses du réalisme socialiste. "Aurélien", son roman le plus célèbre, est un récit d'amour marqué par une impression de totale indifférence : "La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide" .

 

C'est surtout son oeuvre poétique qui a rendu célèbre Louis Aragon. L'évolution de cette oeuvre retrace toute l'histoire de la poésie française depuis 1914. Elle est surréaliste dans "Mouvement perpétuel" (1920-1924), poésie de combat dans "Brocéliande" (1943), - La Nuit d'août est l'un des poèmes les plus vigoureux de ce recueil -, dans "La Diane française" (1942 à 1944), enfin poésie lyrique chantant l'amour dans "Le Crève-coeur" (1941), "Cantique d'Elsa" (1942), "Les Yeux d'Elsa" (1942) : "à l'heure de la plus grande haine, j'ai un instant montré à ce pays déchiré le visage resplendissant de l'amour."

 

1942 – "Les Yeux d’Elsa"
Ce recueil de poèmes fait de la célébration lyrique de la femme aimée une arme de la résistance à l'occupant. La voix personnelle du poète puise sa force aux sources médiévales de la poésie nationale.

LES MAINS D'ELSA

Donne-moi tes mains pour l'inquiétude
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi te mains que je sois sauvé
Lorsque je les prends à mon pauvre piège
De paume et de peur de hâte et d'émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fond de partout dans mes main à moi
Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Ce qui me bouleverse et qui m'envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli
Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d'inconnu
Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme
S'y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.

Extrait du "Fou d'Elsa"

ELSA AU MIROIR

C'était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C'était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
C'était au beau milieu de notre tragédie
Qu'elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
Qu'elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
À ranimer les fleurs sans fin de l'incendie
Sans dire ce qu'une autre à sa place aurait dit
Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C'était au beau milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire
C'était un beau milieu de notre tragédie
Comme dans la semaine est assis le jeudi
Et pendant un long jour assise à sa mémoire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir
Un à un les acteurs de notre tragédie
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit
Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits
Et ce que signifient les flammes des longs soirs
Et ses cheveux dorés quand elle vient s'asseoir
Et peigner sans rien dire un reflet d'incendie

La Diane française, 1945

 


LES YEUX D'ELSA

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure
Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche
Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août
J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
Nous dormirons ensemble
Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensembles
C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble

(1942)

Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays.
Cœur léger cœur changeant cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes nuits
Que faut-il faire de mes jours
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit.
C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Dans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola.
Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.
Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faÏence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu.
Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent



IL N'Y A PAS D'AMOUR HEUREUX


Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux


Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux


Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux


Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux


Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri

Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous les deux

 

La Diane Française,1946

QUE SERAIS-JE SANS TOI

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

J'ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j'ai vu désormais le monde à ta façon
J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme au passant qui chante on reprend sa chanson
J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne
Qu'il fait jour à midi, qu'un ciel peut être bleu
Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne
Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne
Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux
Tu m'as pris par la main comme un amant heureux.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes
N'est-ce pas un sanglot que la déconvenue
Une corde brisée aux doigts du guitariste
Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs que dans le rêve, ailleurs que dans les nues.
Terre, terre, voici ses rades inconnues.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

 


Elsa Triolet (1896-1970)
Belle-sœur du poète russe Maïakovski, elle rencontra Aragon en 1928 et devint sa femme. Après avoir écrit en russe (Fraise des bois, 1926, roman autobiographique), elle publia en français des romans (Bonsoir Thérèse, 1938 ; le Cheval blanc, 1943 ; le Cheval roux, 1953 ; l'Âme, 1963 ; Écoutez voir, 1968 ; la Mise en mots, 1969), des traductions (Gogol, Tchekhov) et des nouvelles (Mille Regrets, 1942 ; Le premier accroc coûte deux cents francs, prix Goncourt en 1944), où l'esthétique du réalisme socialiste se mêle à un goût du merveilleux hérité du conte slave et de la pratique surréaliste. La passion du bonheur et celle de la révolution se mêlent dans son œuvre, qu'Aragon voulut voir « croiser » avec la sienne (Œuvres romanesques croisées, 1964).


Pierre Reverdy (1889-1960)
La poésie de Pierre Reverdy est toute empreinte de malaise, de spleen à l'instar de Baudelaire, on y sent un mal-être latent. Reverdy a été l'un des inspirateurs du surréalisme. Dès son arrivée à Paris en 1910, il fréquente régulièrement le bateau-lavoir et se lie avec Picasso, Braque, Juan Gris, Max Jacob et Apollinaire. il crée la revue Nord-sud en 1917. où il expose sa théorie de l'image, que reprendront, en la radicalisant, les surréalistes. Il publie des plaquettes qu'il fait éditer avec soin depuis 1915 : la Lucarne ovale, 1916 ; les Ardoises du toit, 1918 ; les Jockeys camouflés, 1918 ; la Guitare endormie, 1919 ; Cravates de chanvre, 1922. Après sa conversion au catholicisme en 1926, il s’éloigne de Paris et se retire près de l'abbaye de Solesme où il continue son oeuvre, il y demeurera jusqu'à sa mort. Il a précisé ses idées sur la vie et l'art dans deux recueils, "le gant de crin" (1927) et "le livre de bord" (1943).

"QUAND le sourire éclatant des façades déchire le décor fragile du matin; quand l'horizon est encore plein du sommeil qui s'attarde, les rêves murmurant dans les ruisseaux des haies; quand la nuit rassemble ses haillons pendus aux basses branches, je sors, je me prépare, je suis plus pâle et plus tremblant que cette page où aucun mot du sort n'était encore inscrit. Toute la distance de vous à moi - de la vie qui tressaille à la surface de ma main au sourire mortel de l'amour sur sa fin - chancelle, déchirée. La distance parcourue d'une seul traite sans arrêt, dans les jours sans clarté et les nuits sans sommeil. Et, ce soir, je voudrais, d'un effort surhumain, secouer toute cette épaisseur de rouille - cette rouille affamée qui déforme mon coeur et me ronge les mains. Pourquoi rester si longtemps enseveli sous les décombres des jours et de la nuit, la poussière des ombres. Et pourquoi tant d'amour et pourquoi tant de haine. Un sang léger bouillonne à grandes vagues dans des vases de prix. Il court dans les fleuves du corps, donnant à la santé toutes les illusions de la victoire. Mais le voyageur exténué, ébloui, hypnotisé par les lueurs fascinantes des phares, dort debout, il ne résiste plus aux passes magnétiques de la mort. Ce soir je voudrais dépenser tout l'or de ma mémoire, déposer mes bagages trop lourds. Il n'y a plus devant mes yeux que le ciel nu, les murs de la prison qui enserrait ma tête, les pavés de la rue. Il faut remonter du plus bas de la mine, de la terre épaissie par l'humus du malheur, reprendre l'air dans les recoins les plus obscurs de la poitrine, pousser vers les hauteurs - où la glace étincelle de tous les feux croisés de l'incendie - où la neige ruisselle, le caractère dur, dans les tempêtes sans tendresse de l'égoïsme et les décisions tranchantes de l'esprit ..."

 

 

Pierre Reverdy refuse le monde dans sa totalité hostile, mais lui emprunte sans cesse tel ou tel détail pour composer ses poèmes, et chacun de ceux-ci est un drame, car chaque instant apporte une appréhension nouvelle devant la vie, une attente, une espérance déçue. Pélerin de l'absolu comme Mallarmé, Reverdy demande à la poésie de l'aider à retrouver ce qu'il y a en l'homme de plus secret. Âme profondément religieuse et démunie, il ne peut échapper à son angoisse devant le monde et à sa souffrance profonde. 

 

"Mon cœur ne bat que par ses ailes

Je ne suis pas plus loin que ma prison

O mes amis perdus derrière l'horizon

Ce n 'est que votre vie cachée que j 'écoute

Il y a le temps roulé sous les plis de la voûte

Et tous les souvenirs passés inaperçus

Il n 'y a qu 'à saluer le vent qui part vers vous

Qui caressera. vos visages

Fermer la porte aux murmures du soir

Et dormir sous la nuit qui étouffe l'espace

Sans penser à partir

Ne jamais vous revoir

Amis enfermés dans la glace

Reflets de mon amour glissés entre les pas

Grimaces du soleil dans les yeux qui s'effacent

Derrière la doublure plus claire des nuages

Ma destinée pétrie de peurs et de mensonges

Mon désir retranché du nombre

 

Tout ce que j'ai oublié dans l'espoir du matin

Ce que j'ai confié à la prudence de mes mains

Les rêves à peine construits et détruits

Les plus belles mines des projets sans départs

Sous les lames du temps présent qui nous déciment

Les têtes redressées contre les talus noirs

Grisées par les odeurs du large de la terre

Sous la fougue du vent qui s'ourle 

A chaque ligne des tournants

Je n 'ai plus assez de lumière

Assez de peau assez de sang

La mort gratte mon front

Et la même matière

S 'alourdit vers le soir autour de mon courage

Mais toujours le réveil plus clair dans la flamme

de ses mirages

 

Le journal des Poètes, édit. (Bruxelles).

 


Un Homme fini (La Balle au bond, 1928)

"Le soir, il promène, à travers la pluie et le danger nocturne, son ombre informe, et tout ce qui l'a fait amer. 

A la première rencontre, il tremble - où se réfugier contre le désespoir?

Une foule rôde dans le vent qui torture les branches et le Maître du ciel le suit d'un oeil terrible.

Une enseigne grince - la peur. Une porte bouge et le volet d'en haut claque contre le mur; il court et les ailes qui emportaient l'ange noir l'abandonnent. 

Et puis, dans les couloirs sans fin, dans les champs désolés de la nuit, dans les limites sombres où se heurte l'esprit, les voix imprévues traversent les cloisons, les idées mal bâties chancellent les cloches de la mort équivoque résonnent."

 

Chant des morts, recueil de poèmes composés de 1944 à 1948 

"Le monde est ma prison Si je suis loin de ce que j'aime", la présence de la mort est aussi obsédante chez Reverdy que chez Baudelaire, les regrets suprêmes, les espoirs abandonnés s'éloignent peu à peu de l'homme qui va mourir..

"Le monde est ma prison

Si je suis loin de ce que j'aime

Vous n 'êtes pas trop loin barreaux de l'horizon

L'amour la liberté dans le ciel trop vide

Sur la terre gercée de douleurs

Un visage éclaire et réchauffe les choses dures

Qui faisaient partie de la mort

A partir de cette figure

De ces gestes de cette voix

Ce n 'est que moi-même qui parle

Mon cœur qui résonne et qui bat

 

Un écran de feu abat-jour tendre.

Entre les murs familiers de la nuit

Cercle enchanté des fausses solitudes

Faisceaux de reflets lumineux

Regrets

Tous ces débris du temps crépitent au foyer

Encore un plan qui se déchire

Un acte qui manque à l'appel

Il reste peu de chose à prendre

Dans un homme qui va mourir."



René Crevel (1900-1935)

René Crevel est un inquiet et un désespéré. Après des études de droit et de lettres, une thèse abandonnée sur Denis Diderot, il se lance à corps perdu dans l'aventure surréaliste, suit avec assuidité les séances d'hypnotisme, se perd dans le dédale des toiles de De Chirico, essayiste (Êtes-vous fou ?, 1929 ; Paul Klee, 1930), souffre de sa tuberculose ..

... mais surtout poète qui écrit au fur et à mesure que se déroule son existence  - "Détours" (1924), "Mon corps et moi" (1925), "la Mort difficile" (1926) - , et va vivre comme un déchirement les querelles du mouvement : il se suicide le 18 juin 1935 à Paris.

La vie qui lui était proposée ne correspondait en rien à "certaine sensation d'âme" qu'il recherchait et appelait de ses mots. 

 

"On dîne tôt et vite dans les petits hôtels de montagne.

J’étais seul à table.

Me voici seul dans ma chambre.

Seul.

Cette aventure, je l’ai si fort et si longtemps désirée que j’ai souvent douté qu’elle pût être jamais. Or ce soir, mon souhait enfin réalisé, je me trouve disponible à moi-même. Aucun pont ne me conduit aux autres. Des plus et des mieux aimés je n’ai pour tout souvenir qu’une fleur, une photo.

La fleur, une rose, achève de se faner dans le verre à dents.

Hier, à la même heure, elle s’épanouissait à mon manteau. La boutonnière était assez haute pour qu’elle surprît mon visage dès qu’à peine il se penchait. Mais chaque fois, ma peau de fin d’après-midi, avant de s’étonner d’une douceur végétale, avait des réminiscences d’œillet. Tout un hiver, tout un printemps, n’avais-je pas voulu confondre avec le bonheur ces pétales aux bords déchiquetés, sur la sagesse nocturne d’une soie figée en revers ?

Tout un hiver, tout un printemps. Hier.

Dans une gare, les yeux fermés, une fleur condamne à croire encore aux tapis, aux épaules nues, aux perles.

Alors je n’ose plus espérer que soit possible la solitude.

C’est elle, pourtant, qui fut tout mon désir dans les théâtres où le rouge du velours, sur les fauteuils, depuis des mois, me semblait la couleur même de l’ennui. Elle seule, dont

j’allais en quête par les rues, lorsque les maisons, à la fin du jour, illuminaient, pour de nouvelles tentations, leurs chemises de pierre d’une tunique compliquée jusqu’à l’irréel.

J’entrais encore dans les endroits où l’on danse, où l’on boit, goulu d’alcool, de jazz, de tout ce qui soûle, et me soûlais indifférent à ce que j’entendais, dansais, buvais, mais heureux d’entendre, de danser, de boire, pour oublier les autres qui m’avaient limité mais ne m’avaient pas secouru.

Oui, je me rappelle. Deux heures, le matin. Le bar est minuscule. Il y fait bien chaud. La porte s’ouvre. Vive la fraîcheur. On me dit bonjour. Une main flatte mon épaule. Je

suis heureux, non de la voix, non de la main, mais l’air est si doux qui vient me surprendre.

Je dis bonjour à la fraîcheur, sans avoir nul besoin des mots dont les créatures humaines se servent pour leurs salutations. Hélas ! il n’y a pas que la fraîcheur qui ait profité de la porte. J’avais oublié mes semblables. Une créature humaine s’efforce de me les rappeler. On insiste, on m’embrasse. Il faut rendre politesse par politesse : voici que recommencent les simulacres ; « Bonjour, esprit habillé d’un corps », j’aime cette formule, la répète. L’esprit c’est bien cela, je voudrais me recomposer une pureté de joueur d’échecs, ne pas renoncer au bonheur mais vivre, agir, jouir avec des pensées. Il n’y a pas de contact humain qui m’ait jamais empêché de me sentir seul. Alors à quoi bon me salir ? Finies les joies ( ?) de la chair.

Une troisième fois je répète : « Bonjour, esprit habillé d’un corps », et donne ainsi la mesure d’une nouvelle confiance à qui vient d’entrer.

Hélas ! le malheur veut que je sois tout juste en présence d’un corps qui se croit habillé avec esprit.

On rit, je me fâche, marque quelle opposition existe entre l’autre et moi : « Mon esprit s’habille avec un corps, et toi ton corps prétend s’habiller avec esprit. » Je prévois la gifle, la pare, la reçois tout de même. Bonjour. Bonsoir. Je vais regarder comment se lève le soleil au bois de Boulogne.

J’ai marché. L’aube accrochait aux arbres des lambeaux d’innocence. Un petit bateau achevait de se rouiller, abandonné des hommes. Heureux de l’être. Seul comme moi. Seul. Illusion encore. Il paraît que l’autre m’avait suivi. J’entends sa voix : « Tu vois, ce yacht, c’est celui de l’actrice qui se noya dans le Rhin. » Oui, je me rappelle. Se rappeler. Encore, toujours. Mon professeur de philosophie avait donc raison qui prétendait que le présent n’existe pas. Mais là n’est pas la question. Un yacht est abandonné sur la Seine. Qui oserait l’habiter depuis qu’une actrice s’en précipita pour se noyer dans le Rhin, une nuit d’orgie ?

C’était, je crois, durant l’été 1911...."

(Mon Corps et moi)

 


Robert Desnos (1900-1945)
Un solitaire - Desnos est resté très attaché à Paris où il a passé toute son enfance. Secrétaire de Jean de Bonnefon, catholique anticlérical, il apprend à connaître le monde des lettres. Le service militaire qu'il accomplit au Maroc (1920-1922) le tient éloigné de Dada, mais son tempérament rebelle, ses attaches libertaires le conduisent vers le surréalisme. Il participe à une séance de sommeil hypnotique en 1922, où il se montre très doué, et dès lors alimente le groupe en poèmes et en dessins automatiques, prétendant être en correspondance mentale avec Rrose Sélavy (pseudonyme de Marcel Duchamp). Son aptitude aux jeux verbaux (Corps et Biens, 1930), son refus de toute entrave (Deuil pour deuil, 1924 ; la Liberté ou l'Amour, 1927), son amour romantique et douloureux pour une vedette de music-hall, Yvonne George (La Place de l'Étoile, antipoème, 1927-1945), en font un surréaliste exemplaire. Mais son individualisme, son refus d'adhérer au parti communiste le conduisent à quitter le mouvement avec éclat, après la publication du Second Manifeste. Il cherche à faire surgir la poésie du monde moderne à travers ses nouvelles activités (journalisme, radio, publicité, cinéma). La poésie et l'action se trouvent conciliés dans ses poèmes de la clandestinité (Le Veilleur du Pont-au-Change, diffusé sous le nom de Valentin Guillois) qui affirment l'amour, l'espérance et la révolte contre l'envahisseur. Cette activité au service de la Résistance relance sa création littéraire (Fortunes, 1942 ; État de veille, 1943, Le vin est tiré, 1943, Trente Chantefables pour les enfants sages, 1944).

Traqué, il est arrêté le 22 février 1944, il meurt le 8 juin 1945, au camp de Terezin, en Tchécoslovaquie...

"A la mystérieuse" de Robert Desnos, est un recueil de poèmes consacrés à l'amour, non partagé, qu'il portait depuis 1924 à Yvonne George, chanteuse de music-hall...

" J'ai tant rêvé de toi

que tu perds ta réalité.

Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser

sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère?

J'ai tant rêvé de toi

que mes bras habitués en étreignant ton ombre

à se croiser sur ma poitrine

ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.

Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années,

je deviendrais une ombre sans doute.

O balances sentimentales.

J'ai tant rêvé de toi

qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille.

Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi,

la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.

J'ai tant rêvé de toi,

tant marché, parlé, couché avec ton fantôme

qu'il ne me reste plus peut-être,

et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie."


Jules Supervielle (1884-1960)

A distance du surréalisme, il en retient une prédilection pour les images magiques et les énigmes de la langue - Né à Montevideo, de parents français, Supervielle passe ses premières années en Uruguay, fait ses études en France, réside en France ou en Amérique jusqu'en 1939, puis revient à Paris en 1945. Son oeuvre est essentiellement poétique, même quand elle prend forme de roman : "Débarcadères" (1922), "Gravitations" (1925), "Le Forçat innocent" (1930)," les Amis inconnus" (1934), "la Fable du monde" (1938). Resté orphelin très tôt, il garde en lui toutes les fantasmagories de l'enfance; atteint d'une maladie du coeur, il est attentif à la vibration même de son corps. Supervielle accepte avec modestie de vivre en accord avec le monde réel, de la Chine au Paraguay.

 

Encore frissonnant

(La fable du Monde Poésie/Gallimard)

 

Sous la peau des ténèbres,

Tous les matins je dois

Recomposer un homme

Avec tout ce mélange

De mes jours précédents

Et le peu qui me reste

De mes jours à venir.

Me voici tout entier,

je vais vers la fenêtre.

Lumière de ce jour,

je viens du fond des temps,

Respecte avec douceur

Mes minutes obscures,

Épargne encore un peu

Ce que j'ai de nocturne,

D'étoilé en dedans

Et de prêt à mourir

Sous le soleil montant

Qui ne sait que grandir.

 

Puisque nos battements

S'espacent davantage,

Que nos cœurs nous échappent

Dans notre propre corps,

Viens, entr'ouvre la porte,

juste assez pour que passe

Ce qu'il faut d'espérance

Pour ne pas succomber.

Ne crains pas de laisser

Entrer aussi la mort,

Elle aime mieux passer

Par les portes fermées. 

Prophétie

 

Un jour la Terre ne sera

Qu'un aveugle espace qui tourne

Confondant la nuit et le jour.

Sous le ciel immense des Andes

Elle n'aura plus de montagnes.

Même pas un petit ravin.

De toutes les maisons du monde

Ne durera plus qu'un balcon

Et de l'humaine mappemonde

Une tristesse sans plafond.

De feu l'Océan Atlantique

Un petit goût salé dans l'air,

Un poisson volant et magique

Qui ne saura rien de la mer.

 

D'un coupé de mil-neuf-cent-cinq

(Les quatre roues et nul chemin !)

Trois jeunes filles de l'époque

Restées à l'état de vapeur

Regarderont par la portière

Pensant que Paris n'est pas loin

Et ne sentiront que l'odeur

du ciel qui vous prend à la gorge

 

À la place de la forêt

Un chant d'oiseau s'élèvera

Que nul ne pourra situer,

Ni préférer, ni même entendre,

Sauf Dieu qui, lui, l'écoutera

Disant : « C'est un chardonneret. »

 

 


En 1926, en regardant une petite fille qui court sur le quai de Honfleur, Raoul Dufy comprend que l’esprit enregistre plus vite la couleur que le contour: il va alors dissocier les couleurs et le dessin....

SOLITUDE (Les Amis inconnus)

 

Homme égaré dans les siècles,

Ne trouveras-tu jamais un contemporain ?

Et celui-là qui s’avance derrière de hauts cactus

Il n’a pas l’âge de ton sang qui dévale de ses montagnes,

Il ne te connaît pas les rivières où se trempe ton regard

Et comment savoir le chiffre de sa tête recéleuse ?

Ah ! Tu aurais tant aimé les hommes de ton époque

Et tenir dans tes bras un enfant rieur de ce temps-là !

Mais sur ce versant de l’Espace

Tous les visages t’échappent comme l’eau et le sable,

Tu ignores ce que connaissent même les insectes, les gouttes d’eau,

Ils trouvent incontinent à qui parler ou murmurer,

Mais à défaut d’un visage

Les étoiles comprennent ta langue

Et d’instant en instant, familières des distances,

Elles secondent ta pensée, lui fournissent des paroles,

Il suffit de prêter l’oreille lorsque se ferment les yeux.

Oh ! Je sais, je sais bien que tu aurais préféré

Etre compris par le jour que l’on nomme aujourd’hui

A cause de sa franchise et de son air ressemblant

Et par ceux-là qui se disent sur la terre tes semblables

Parce qu’ils n’ont pour s’exprimer du fond de leurs années-lumière

Que le scintillement d’un cœur

Obscur pour les autres hommes. 

 

LE MONDE EN NOUS

Chaque objet séparé de son bruit, de son poids, 

Toujours dans sa couleur, sa raison et sa race, 

Et juste ce qu’il faut de lumière, d’espace 

Pour que tout soit agile et content de son sort. 

Et cela vit, respire et chante avec moi-même 

- Les objets inhumains comme les familiers - 

Et nourri de mon sang s’abrite à la chaleur. 

La montagne voisine un jour avec la lampe, 

Laquelle luit, laquelle en moi est la plus grande ? 

Ah ! je ne sais plus rien si je rouvre les yeux, 

Ma science gît en moi derrière mes paupières 

Et je n’en sais pas plus que mon sang ténébreux. 

PLEIN DE SONGE… 

Plein de songe mon corps, plus d'un fanal s'allume 

A mon bras, à mes pieds, au-dessus de ma tête. 

Comme un lac qui reflète un mont jusqu'à sa pointe 

Je sens la profondeur où baigne l'altitude 

Et suis intimidé par les astres du ciel. 

LA MER SECRETE 

Quand nul ne la regarde, 

La mer n’est plus la mer, 

Elle est ce que nous sommes 

Lorsque nul ne nous voit. 

Elle a d’autres poissons, 

D’autres vagues aussi. 

C’est la mer pour la mer 

Et pour ceux qui en rêvent 

Comme je fais ici.

 


"Matin du monde"? Chaque matin est identique au premier matin de la Genèse, dans son indicible nouveauté, chaque matin notre vie est rendue à la naïveté de son premier élan...

 

"Alentour naissaient mille bruits

Mais si pleins encor du silence

Que l'oreille croyait ouïr

Le chant de sa propre innocence.

Tout vivait en se regardant,

Miroir était le voisinage

Où chaque chose allait rêvant

A l'éclosion de son âge.

Les palmiers trouvant une forme

Où balancer leur plaisir pur

Appelaient au loin les oiseaux

Pour leur montrer leurs dentelures.

Un cheval blanc découvrait l'homme

Qui s'avançait à petit bruit

Avec la Terre autour de lui

Tournant pour son cœur astrologue.

 

Le cheval bougeait les naseaux

Puis hennissait comme en plein ciel,

Et tout entouré d 'irréel

S 'abandonnait à son galop.

Dans la rue, des enfants, des femmes

A de beaux nuages pareils,

S'assemblaient pour chercher leur âme

Et passaient de l'ombre au soleil.

Mille coqs traçaient de leurs chants

Les frontières de la campagne

Mais les vagues de l'océan

Hésitaient entre vingt rivages.

L 'heure était si riche en rumeurs,

En nageuses phosphorescentes,

Que les étoiles oublièrent

Leurs reflets dans les eaux parlantes."

(Gallimard, éditions)

 


Et malgré toute l'angoisse qui nous étreint, il nous faut persister dans cette confiance plus qu'humaine en la nature, la nuit, la terre..

"Compagnons de silence, il est temps de partir.

De grands loups familiers attendent à la porte,

La nuit lèche le seuil, la neige est avec nous,

On n'entend point les pas de cette blanche

escorte,

Tant pis si nous allons toujours dans le désert,

Si notre corps épouse une terre funèbre,

 

Le soleil n'a plus rien à nous dire de clair,

Il nous faut arracher sa lumière aux ténèbres,

Nous serons entourés de profondeurs austères

Qui connaissent nos cœurs pour les avoir portés,

Et nous nous compterons dans 1'ombre militaire

Qui nous distribuera ses aciers étoilés.

(Gallimard, Ciel et Terre)



Max Jacob (1876-1944)

Fils d'un antiquaire juif, Max Jacob naquit à Quimper puis vécut à Paris, où il fréquentera Apollinaire, devint l'ami de Picasso et exerça toutes sortes de métiers : il fut tour à tour employé de commerce, balayeur, mais aussi peintre de talent et critique d'art. En 1909, le Christ lui apparaît : cette vision le fait passer par les émotions les plus intenses et entraîne sa conversion (1914). 

De 1921 à 1928, il se retire à Saint-Benoit-sur-Loire. Il est arrêté par les nazis et interné au camp de Drancy, où il meurt en 1944. 

Son oeuvre est marquée par une surprenante dualité, fantaisie et mysticisme : "Oeuvres burlesques et Mystiques de Frère Matorel" (1912), "Le Cornet à dés" (poèmes en prose, 1917), "La Défense de Tartuffe" (1919), le "Laboratoire central" (1921), "Les Pénitents en maillots roses" (1925). Max Jacob révèle parfois une angoisse si profonde que l'on peut penser que son humour proche de la mystification est un moyen de défense contre l'incompréhension du monde.

 

"Sous les caps du passé, océan sans rivage

Je contemple un amour emporté par les vents

Les troupeaux fugitifs en la nuit de mon âge

Disparaissent. Mes yeux sont les lampes du temps.

Terres mémoriales, mes îles fortunées!

Seigneurial délice, majestueux repos!

Les rapides chevaux de mes vertes années

N'ont pas lassé mon coeur du bruit de leurs sabots.

J'ai tissé, j'ai tissé de vents et de paroles

Un voile au long col gris tenu par les péchés

De mon dernier portail il cache l'Acropole

Et courbe vers le sol un casque empanaché.

As-tu faim de la terre? Rêves-tu de royaumes?

Changerais-tu de peau, de pays, de couleur?"


Jean Cocteau (1889-1963) 

Acteur de tous les avant-gardes artistiques, on a reproché à Cocteau sa facilité. Derrière l’univers féerique, ses personnages sont en quête d’eux-mêmes.

Né à Maison-Laffitte, Jean Cocteau prit place dans une famille bourgeoise, entouré de son père, rentier, de sa mère et de leur deux autres enfants. Il passa son enfance au grès des réceptions musicales que donna son grand-père. Ce dernier, d'une grande culture artistique, n'avait de cesse d'initier le petit cancre de la famille à la musique. Cette période probatoire influencera considérablement sa perception créatrice tout au long de sa vie. Elle s'affirmera notamment dans la formation, par Cocteau lui-même, du Groupe des Six (Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Georges Auric, Louis Durey, Darius Milhaud et Francis Poulenc). Mais son père Georges Cocteau se suicide dans son lit . Jean n'a alors que 9 ans, la mort, le suicide et le sang vont à tout jamais préfigurer ses oeuvres (''Le Sang d'un Poète'', ''L'Aigle à Deux Têtes'', ''Le Testament d'Orphée''...). Le tragique restera l'une des préoccupations majeures du poète, une exorcisation jamais comblée. Sa mère élèvera donc seule cet être difficile qui refuse de grandir, trouvant dans les états pathologique un moyen de se faire choyer. Aidée par une gouvernante allemande, Cocteau découvrit, très tôt, le monde du spectacle et de l'illusion. En 1908, Cocteau, alors âgé de 19 ans, fera la connaissance du tragédien Edouard de Max. Ce dernier, fasciné par l'écriture de Jean, décida d'organiser une lecture de ses poèmes au Théâtre Fémina, sur les Champs-Elysées. Dorénavant Jean Cocteau ne voudra fréquenter que les grands : Catulle Mendès, Marcel Proust, la Comtesse de Noailles, les Rostand... Il se promènera dans les rues de Paris, affichant un style très provoquant. Cocteau est devenu un dandy...

 

Cocteau se tourne vers les dadaïstes, avec lesquels il organise des spectacles de choc (Parade, 1917 ; le Bœuf sur le toit, 1920 ; les Mariés de la tour Eiffel, 1924). Mais il devient suspect pour être de toutes les avant-gardes, l'instabilité le brûle. Du feu d'artifice de la prime jeunesse (Plain-Chant, 1923) aux interrogations de la maturité (Allégorie, 1941 ; la Crucifixion, 1946 ; Clair-Obscur, 1955 ; Requiem, 1962), c'est une même «difficulté d'être». Comme il le dit, s'il saute sans cesse d'une branche à l'autre, c'est toujours dans le même arbre. Il publie des romans (le Potomak, 1919), dont la poésie n'est jamais exclue. Le Grand Écart (1923), Thomas l'Imposteur (1923) et les Enfants terribles (1929) lui assurent la notoriété.

Le théâtre (la Machine infernale, 1932 ; les Parents terribles, 1938 ; la Machine à écrire, 1941 ; l'Aigle à deux têtes, 1946) et le cinéma (le Sang d'un poète, 1930 ; l'Éternel Retour, 1944 ; la Belle et la Bête, 1946 ; Orphée, 1949 ; le Testament d'Orphée, 1959) lui vaudront la gloire. 

 

1929 – "Les Enfants terribles" 

Les Enfants terribles inspirés certainement par les souvenirs de son adolescence à Maisons-Laffitte où Cocteau est né, montrent comment s’entrecroisent les thèmes favoris du poète romancier, toujours partagé entre la provocation des situations, la tension paroxystique du drame psychologique et un formalisme classique. Roman de l’adolescence, plus précisément de l’âge ingrat, Les Enfants terribles mettent en scène trois personnages de garçons, Gérard, Paul et Dargelos, figure de chef de bande, liés les uns aux autres, comme dans l’Andromaque de Racine, par un amour circulaire (Gérard aime Paul qui aime Dargelos), et deux figures de « filles » : Élizabeth, la sœur de Paul, et Agathe, une amie d’Élisabeth. Le récit s’ouvre sur la scène, célèbre par sa violente charge poétique, qui, dans la cour du collège, voit Paul recevoir en plein cœur une boule de neige lancée par Dargelos : « Un coup le frappe en pleine poitrine. Un coup sombre. Un coup de poing de marbre. Un coup de poing de statue. Sa tête se vide. Il devine Dargelos sur une espèce d’estrade, le bras retombé, stupide, dans un éclairage surnaturel. »

On retrouve dans Les Enfants terribles les thèmes de prédilection de Cocteau : homosexualité, mensonge, drogue, inceste, qui servent à créer un univers interdit aux adultes, marqué par la transgression et la révolte, porté par une exigence d’absolu et de pureté empruntée aux grands mythes de la tragédie grecque.

 

Jean Cocteau, homme de tous les genres et de tous les arts, nous enseigne que la poésie ne doit rien ignorer de ce qui nous entoure, de ce qui nous concerne, de ce qui nous angoisse ou nous submerge...

Plain-Chant, Je n'aime pas dormir..

 

Je n'aime pas dormir quand ta figure  habite

La nuit, contre mon cou;

Car je pense à la mort, laquelle vient si vite

Nous endormir beaucoup.

Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!

Est-il une autre peur?

Un jour, ne plus entendre auprès de mon oreille

Ton haleine et ton coeur.

Quoi, ce timide oiseau, replié par le songe

Déserterait son nid,

Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge

Par quatre pieds fini.

 

 

Puisse durer toujours une si grande joie

Qui cesse le matin,

Et dont l'ange chargé de construire ma voie, 

Allège mon destin.

Léger, je suis léger sous cette tête lourde

Qui semble de mon bloc,

Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,

Malgré le chant du coq.

Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,

Où règne une autre loi,

Plongeant dans le sommeil des racines profondes

Loin de moi, près de toi.