Upton Sinclair (1878-1968) - Stephen Crane (1871-1900) - Frank Norris (1870-1902) - Colin Campbell Cooper (1856-1937) - Jacob Riis (1849-1914) -  Sherwood Anderson (1876-1941) - Sinclair Lewis (1885-1951) - Theodore Dreiser (1871-1945) - John French Sloan (1871-1951) - Everett Shinn (1876-1953), Ashcan School...

Last update: 11/11/2016

L’Amérique n’est plus un pays de pionniers, elle devient, à partir des années 1920, la plus grande puissance industrielle de l’histoire : au roman héroïque de la Prairie, de l’Océan et du Fleuve, illustré par Cooper, Melville, Mark Twain, succède un roman "réaliste", celui de la société industrielle et capitaliste, vécue, dans cette période de gestation, comme une réalité sociale complexe, mêlant conformismes et brutalités, liberté et  abus de domination, ouvrant la société et creusant les inégalités. En 1920, pour la première fois, une majorité d'Américains habite la ville. Les abus les plus criants de cette nouvelle société américaine, qui industrialise, produit, consomme et standardise en masse, sont dénoncés par les "muckrakers", dont Upton Sinclair est le symbole, font l'objet de vives satires à l'image du Babbit de Sinclair Lewis, mais sa vitalité et sa production possible de "self-made men" fascinent encore des écrivains comme Frank Norris ou Jack London. Face à ce qui leur semble une déshumanisation progressive ou brutale de l'existence, l'ensemble de ces écrivains trouvent dans l'écriture le moyen de conjurer cette menace inexorable et persistent à maintenir la possibilité d'une communauté idéale.

(Colin Campbell Cooper (1917) "South Ferry", New York - National Arts Club  (New York City)

 

America is no longer a country of pioneers, it became, from the 1920s onwards, the largest industrial power in history: to the heroic novel of the Prairie, Ocean and River, illustrated by Cooper, Melville, Mark Twain, succeeds a "realistic"novel, that of the industrial and capitalist society, lived in this period of gestation as a complex social reality, mixing conformism and brutality, freedom and abuse of domination, opening up society and deepening inequalities. In 1920, for the first time, a majority of Americans lived in the city. The most blatant abuses of this new American society, which industrializes, produces, consumes and standardizes en masse, are denounced by the "muckrakers", of which Upton Sinclair is the symbol, are the subject of vivid satires like Sinclair Lewis' Babbit, but his vitality and possible production of "self-made men" still fascinate writers like Frank Norris and Jack London. Faced with what seems to them to be a progressive or brutal dehumanization of existence, all these writers find in writing the means to avert this inexorable threat and persist in maintaining the possibility of an ideal community.

América ya no es un país de pioneros, sino que se convirtió, a partir de la década de 1920 en adelante, en la mayor potencia industrial de la historia: a la novela heroica de la Prairie, Ocean and River, ilustrada por Cooper, Melville, Mark Twain, sucede a una novela "realista", la de la sociedad industrial y capitalista, vivida en este período de gestación como una compleja realidad social, mezclando conformismo y brutalidad, libertad y abuso de dominación, abriendo la sociedad y profundizando las desigualdades. En 1920, por primera vez, una mayoría de los estadounidenses vivía en la ciudad. Los abusos más flagrantes de esta nueva sociedad estadounidense, que industrializa, produce, consume y estandariza en masa, son denunciados por los "muckrakers", de los que Upton Sinclair es el símbolo, son el tema de vívidas sátiras como Babbit de Sinclair Lewis, pero su vitalidad y posible producción de "self-made men" sigue fascinando a escritores como Frank Norris y Jack London. Ante lo que les parece una progresiva o brutal deshumanización de la existencia, todos estos escritores encuentran por escrito los medios para evitar esta amenaza inexorable y persisten en mantener la posibilidad de una comunidad ideal.



Upton Sinclair (1878-1968)

"Sinclair est né à Baltimore, descendant d’une vieille famille sudiste ruinée, mais prétentieuse. « Ce fut mon sort, écrit-il, de vivre dès l’enfance en présence de l’argent des autres. » Élevé par une mère puritaine et un père alcoolique, trimbalé de garni en « saloon », Sinclair, à vingt ans, voit dans l’alcoolisme et la prostitution les deux mamelles du capitalisme. Ce jeune homme ne boit pas, ne danse pas, ne flâne pas, ne mange pas de viande et travaille quatorze heures par jour pour « chasser de son cœur le désir de la Femme ». Il devient socialiste par puritanisme. Parce qu’il voit le monstre qu’est devenu l’Amérique : « l’espoir du genre humain » a failli. Une poignée de grands trusts, Morgan, Carnegie, Rockefeller, tiennent le pays, important une main-d’œuvre servile, entassée dans des taudis. La collusion du « big business » et des milieux politiques, la tradition libérale de non-intervention laissent au capitalisme sauvage les mains libres. Pour obtenir des réformes, il faut mobiliser l’opinion.

Une poignée de journalistes et d’écrivains, les «muckrakers» (remueurs de boue), dont Sinclair devient le chef de file, commencent, au début du siècle, à attaquer les trusts. Instinctivement contestataire, il entre en contact avec les milieux socialistes. Il collabore au McClure’s, journal des « muckrakers ». En 1904, on l’envoie enquêter à Chicago dans les abattoirs du trust Armour. Il en ramène la "Jungle", roman-reportage que le soutien de Jack London permet de publier. Et c’est le scandale et la gloire."  (Encycl.Larousse)

Upton Sinclair introduit ainsi dans le roman le prolétariat industriel et la lutte des classes, et dans son roman le plus célèbre, "La Jungle" (1906) dénonce les conditions de travail dans les abattoirs de Chicago et de la vanité des rêves nourris par les immigrés. Suivent ensuite autant de romans et d'essais de combat qui se veulent, au-delà de la dénonciation de l'exploitation, une pensée politique qui se cherche :  "The Metropolis" (1908) attaque la haute société new-yorkaise, "The Money Changers" (1908) les banquiers,  "Sylvia’s Marriage" (1914) les maladies vénériennes,  "King Coal" (1917) l’industrie des mines, "The Profits of Religion" (1918) la religion, "The Brass Check" (1919) les journaux, "Oil !" (1927) les pétroliers. Le cycle de "Lanny Budd", composé de 1939 à 1949, embrasse en onze romans et 7 364 pages l'histoire du monde de 1913 aux années 1950. 

 

La Jungle (The Jungle, 1906) 

"It was four o’clock when the ceremony was over and the carriages began to arrive. There had been a crowd following all the way, owing to the exuberance of Marija Berczynskas. The occasion rested heavily upon Marija’s broad shoulders—it was her task to see that all things went in due form, and after the best home traditions; and, flying wildly hither and thither, bowling every one out of the way, and scolding and exhorting all day with her tremendous voice, Marija was too eager to see that others conformed to the proprieties to consider them herself. She had left the church last of all, and, desiring to arrive first at the hall, had issued orders to the coachman to drive faster. When that personage had developed a will of his own in the matter, Marija had flung up the window of the carriage, and, leaning out, proceeded to tell him her opinion of him, first in Lithuanian, which he did not understand, and then in Polish, which he did. Having the advantage of her in altitude, the driver had stood his ground and even ventured to attempt to speak; and the result had been a furious altercation, which, continuing all the way down Ashland Avenue, had added a new swarm of urchins to the cortege at each side street for half a mile."

La "Jungle" est d’abord un reportage implacable, brut, dénonçant les conditions humaines et sanitaires des abattoirs de Chicago (suite à une grève des employés en 1904), ses cadences infernales, son absence d’hygiène et de sécurité, l'exploitation des travailleurs mais aussi la fabrication de conserves avariées. Le reportage à sensation se veut aussi une allégorie naturaliste :  Jurgis Rudkus, le héros, est, au début du roman, un homme simple qui a récemment quitté la Lituanie pour gagner un pays plein de promesses et fonder une famille. Mais l’ingénu est brisé par le capitalisme, la puanteur des déchets de l'industrie de la viande et la lutte pour le pain quotidien; invalide, chômeur, il voit sa femme se prostituer, sombre dans l'enfer; le roman se termine sur un espoir, la conversion au socialisme.

 


Stephen Crane (1871-1900)

Stephen Crane est devenu un auteur "classique" de la littérature américaine,  pionnier du roman réaliste américain et précurseur des Frank Norris, T. Dreiser, et plus tard, d’Hemingway. Sa brève existence a alimenté bien des biographies, et sous la précision des détails, la concision de son écriture, la critique a su mettre en valeur le désespoir devant l’absurde de la vie, que seules contrebalancent la solidarité et la maîtrise de soi.

Quatorzième enfant d’un pasteur méthodiste et d’une militante de la Ligue antialcoolique, Stephen Crane  est un esprit rebelle qui vécu une enfance marquée par le zèle religieux, la charité, la rédemption. Devenu orphelin, il abandonne ses études et, subsistant misérablement comme  reporter franc-tireur en 1892, enquête sur les bas-fonds de New York, où il réunit la documentation de son premier roman, "Maggie, a Girl of the Streets" (Maggie, fille des rues). "The Red Badge of Courage" (1895) évoque avec réalisme et déterminisme un soldat anonyme pris dans une guerre, la guerre de Sécession, qu'il ne comprend pas. Ce roman fait de Crane, pour la critique, un précurseur d'Hemingway et des écrivains de la "génération perdue". La nouvelle "The Open Boat" (1898) est  inspirée par son naufrage au cours d’un reportage sur la rébellion cubaine de 1897.  Sa méthode documentaire est fondatrice.Correspondant de guerre en Grèce, lors du conflit gréco-turc de 1897, puis à Cuba, lors de la guerre hispano-américaine de 1898, il aggrave sa tuberculose, et  après avoir vécu quelque temps en Angleterre, il meurt en Allemagne le 5 juin 1900, à 29 ans. 

 

Maggie, fille des rues (Maggie, a Girl of the Streets, 1893)

"A very little boy stood upon a heap of gravel for the honor of Rum Alley. He was throwing stones at howling urchins from Devil's Row who were circling madly about the heap and pelting at him. His infantile countenance was livid with fury. His small body was writhing in the delivery of great, crimson oaths.

"Run, Jimmie, run! Dey'll get yehs," screamed a retreating Rum Alley child.

"Naw," responded Jimmie with a valiant roar, "dese micks can't make me run."

 

Howls of renewed wrath went up from Devil's Row throats. Tattered gamins on the right made a furious assault on the gravel heap. On their small, convulsed faces there shone the grins of true assassins. As they charged, they threw stones and cursed in shrill chorus."

Premier roman de Crane, "Maggie, a Girl of the Streets" décrit les étapes, avec une objectivité apparente, de la déchéance fatale d’une fille du peuple : née dans un milieu très pauvre, Maggie fuit l’horreur de l’usine pour être séduite par un barman, puis abandonnée, rejetée par sa famille et la morale conventionnelle, souillée par la corruption et la vénalité urbaines, se prostitue, puis se suicide en se noyant dans l’East River. Le roman passa inaperçu lors de sa publication, mais la critique en fit tardivement un chef-d’œuvre naturaliste naturaliste après son remaniement en 1896

 

 La Conquête du courage (The Red Badge of Courage, 1895)

"The cold passed reluctantly from the earth, and the retiring fogs revealed an army stretched out on the hills, resting. As the landscape changed from brown to green, the army awakened, and began to tremble with eagerness at the noise of rumors. It cast its eyes upon the roads, which were growing from long troughs of liquid mud to proper thoroughfares. A river, amber-tinted in the shadow of its banks, purled at the army's feet; and at night, when the stream had become of a sorrowful blackness, one could see across it the red, eyelike gleam of hostile camp-fires set in the low brows of distant hills."

Publiée en 1895, la "Conquête du courage" évoque, au travers d'une bataille de la guerre de Sécession, première guerre moderne, la bataille de Chancellorsville,  vécue par un jeune soldat, la peur devant la cruauté des combats, l'absurdité d'un monde incompréhensible : blessé par les siens, commandé par un officier qui bafouille, le soldat se retrouve finalement, après plusieurs jours de combat, à son point de départ. La conclusion du roman met en exergue la camaraderie des hommes face aux forces déchaînées de l’absurde.  

"... Mais subitement des cris étonnés éclatèrent le long des rangs du régiment des novices : « Les voilà qui arrivent encore ! Les voilà qui arrivent encore ! »

L’homme qui se prélassait au sol se remit debout en lâchant : « Seigneur ! »

L’adolescent jeta des regards rapides sur les champs. Il distinguait des formes qui s’élargissaient en masses depuis les bois distants. Il revit l’étendard penché qui courait sus devant. Les obus qui pour un temps avaient cessé d’inquiéter le régiment, vinrent tournoyer encore ; ils éclataient sur les champs et au pied des arbres en farouches éclosions qui jaillissaient comme des fleurs guerrières. Les hommes gémissaient. La joie disparue de leurs regards. Leurs visages souillés exprimaient maintenant un profond dépit. Leurs corps raidis bougeaient avec lenteur, et ils fixaient la frénétique approche de l’ennemi d’un air sombre.

Esclaves qui peinaient à mort dans le temple du dieu Mars, ils commençaient à ressentir de la révolte contre les rudes tâches qu’il leur imposait.

Ils se plaignaient et s’inquiétaient : « Oh ! ç’en est trop ! Pourquoi n’envoie ton pas des renforts ? » 

–«On va jamais t’nir cette deuxième volée. Je ne suis pas venu ici pour me battre contre toute la damnée armée rebelle ! » Quelqu’un jeta un cri plaintif :  « J’aurais souhaité que Bill Smithers me marche sur les doigts, plutôt que moi sur les siens. »

Les jointures endolories du régiment craquèrent quand il se jeta péniblement en position pour repousser l’assaut. L’adolescent avait le regard fixe. Sûrement, pensa-t-il, cette chose impossible n’allait pas se produire. Il s’attendait à ce que l’ennemi subitement s’arrête, et se retire en s’inclinant jusqu’à terre en guise d’excuse. Tout cela était une erreur. Mais le tir commença quelque part sur la ligne de front, et se propagea comme une longue déchirure des deux côtés opposés. Les flammèches horizontales des tirs produisaient de grands nuages de fumée, qui retombaient en se balançant un moment sous la brise, tout près du sol, puis roulaient à travers les rangs comme par des ouvertures. Les rayons du soleil les teintaient d’ocre jaune, et l’ombre d’un bleu triste. Le drapeau était par moment avalé par cette masse vaporeuse, mais le plus souvent il rejaillissait, resplendissant sous le soleil. L’adolescent avait le regard d’un cheval fourbu. Sa nuque tremblait de fatigue nerveuse, et les muscles de ses bras étaient engourdis et comme exsangues. Ses mains aussi paraissaient grandes et maladroites, comme s’il portait des mitaines invisibles.

Et il y avait une grande incertitude quant à ses genoux. Les paroles dites par ce camarade juste avant d’ouvrir le feu, commençaient à lui revenir : « Oh ! dit, c’en est trop ! Pour qui nous prennent-ils ?… pourquoi qu’on ne nous envoie pas de renforts… J’suis pas ici pour me battre contre toute la damnée armée rebelle. » 

Il commençait à exagérer l’endurance, l’habilité et la valeur de l’ennemi qui arrivait. Vacillant presque de fatigue, il s’étonnait au-delà de toute mesure devant une telle insistance au combat. Comme s’ils dussent être des machines d’acier. Il était déprimant de lutter contre de telles choses, condamnés, peut-être, à se battre jusqu’au coucher du soleil. Il leva doucement son fusil, et après un coup d’œil sur la masse éparpillée sur les champs, tira sur un groupe qui avançait au pas de course.

Alors il s’arrêta et, autant qu’il le pouvait, se mit à scruter la fumée. Il eut une vue changeante de terrains couverts d’hommes, qui couraient en hurlant comme de petits diables pris en chasse. Pour l’adolescent, c’était là un assaut de dragons redoutables. Il devenait comme cet homme du conte qui perdait ses jambes à l’approche du monstre rouge et vert. Il restait dans une sorte d’écoute horrifiée. Il paraissait fermer les yeux, attendant d’être avalé.

Un homme à ses côtés, qui jusqu’à présent avait actionné son fusil avec fièvre, s’arrêta soudain et se mit à fuir avec les hauts cris. Un jeune homme dont le visage portait une expression de courage exalté, – la majesté de celui qui ne craint pas de donner sa vie –, fût en un instant frappé d’abjection. Il blêmit comme quelqu’un qui soudain prend conscience qu’il se trouve au bord d’une falaise à minuit. Ce fût une révélation. Lui aussi jeta son arme à terre et prit la fuite. Son visage ne portait nulle honte. Il détala comme un lièvre.

D’autres commencèrent à se défiler sous la fumée. L’adolescent tourna la tête, et, sortant de sa transe, – à ce mouvement qui lui donnait l’impression que le régiment l’abandonnait –, vit les quelques silhouettes qui fuyaient. .. "

 

Jacob Riis (1849-1914)

Emigré danois, Riis est photographe et journaliste au New York Tribune de 1877 à 1888, et va capturer dans les taudis new-yorkais du Lower East Side ses matériaux à sensation : il découvre l'impact de la photographie sur le public fortuné et son fameux ouvrage "How the Other Half Lives: Studies among the Tenements of New York" (1890) alimentera non seulement le journalisme muckraking, mais fera des émules, tel Jack London qui vécut quelques mois à Londres, dans le quartier malfamé de l'East End, pour publier en 1903 "The People of the Abyss". 

 

" Long ago it was said that " one half of the world does not know how the other half lives." That was true then.  It did not know because it did not care. The half that was on top cared little for the struggles, and less for the fate of those who were underneath, so long as it was able to hold them there and keep its own seat. There came a time when the discomfort and crowding below were so great, and the consequent upheavals so violent, that it was no longer an easy thing to do, and then the upper half fell to inquiring what was the matter. Information on the subject has been accumulating rapidly since, and the whole world has had its hands full answering for its old ignorance. In Xew York, the youngest of the world's great cities, that time came later than elsewhere, because the crowding had not been so great. There were those who believed that it would never come ; but their hopes were vain..."


Frank Norris (1870-1902)

 La critique a fait de Frank Norris, mort à 32 ans, le premier écrivain naturaliste américain : fortement influencé par Zola, il n'en demeure pas moins admiratif des forces du capitalisme américain qu'il dénonce, et n'échappe pas à un certain mélodramatisme. Il est né à Chicago, gagne la Californie avec ses parents (son père est un self-made man), puis étudie les beaux-arts à Paris en 1887.  C'est à cette époque qu'il fait connaissance avec l'œuvre de Zola. Abandonnant alors ses projets de peinture, il retourne aux États-Unis, entre à l'université de Californie, puis à Harvard, suit des cours de composition littéraire, lit Kipling, affronte le divorce de ses parents en 1894, devient journaliste, couvre la guerre des Boers pour le San Francisco Chronicle, effectue des reportages à Cuba et en Amérique du Sud avant de regagner définitivement les États-Unis en 1899, en mauvaise santé.

Il publie alors sa première œuvre importante, "McTeague", destruction inexorable d'un être simple, trahi par par son ami, Marcus, le beau parleur, et par sa femme, Trina, destruction qui n'est que le résultat d'un déterminisme, celui de ses instincts, de son milieu, de son hérédité. Norris part pour la Californie se documenter sur les problèmes agricoles et commence une trilogie, "The Epic of the Wheat" (le Blé). Il en publie le premier volume, "The Octopus, a Story of California" (la Pieuvre) en 1901, le second en 1903, "The Pit, a Story of Chicago". Il a déjà commencé le troisième volume, "The Wolf, a Story of Europe", quand il meurt, à trente-deux ans, d’une péritonite. 

 

Les Rapaces  (McTeague: A Story of San Francisco,1899)

"It was Sunday, and, according to his custom on that day, McTeague took his dinner at two in the afternoon at the car conductors’ coffee-joint on Polk Street. He had a thick gray soup; heavy, underdone meat, very hot, on a cold plate; two kinds of vegetables; and a sort of suet pudding, full of strong butter and sugar. On his way back to his office, one block above, he stopped at Joe Frenna’s saloon and bought a pitcher of steam beer. It was his habit to leave the pitcher there on his way to dinner."

Considéré comme le grand roman naturaliste américain, McTeague est "l'histoire d'un dentiste stupide et brutal, qui se met à boire, perd sa pratique, assassine sa femme et s'enfuit à travers le désert californien, cherchant à rejoindre les collines de sa jeunesse. Norris explique son personnage par le poids de l'hérédité et de l'environnement social ; toutefois, l'auteur n'échappe pas à un goût du sensationnel, du grandiose, qui l'éloigne souvent de l'approche scientifique qu'il se piquait de proposer. "  "Les Rapaces" fut adapté à l’écran par Eric von Stroheim. 

 

La Pieuvre (The Octopus: A California Story, 1901) 

"Just after passing Caraher's saloon, on the County Road that ran south from Bonneville, and that divided the Broderson ranch from that of Los Muertos, Presley was suddenly aware of the faint and prolonged blowing of a steam whistle that he knew must come from the railroad shops near the depot at Bonneville. In starting out from the ranch house that morning, he had forgotten his watch, and was now perplexed to know whether the whistle was blowing for twelve or for one o'clock."

"Roman social, la Pieuvre dénonce les compagnies ferroviaires qui expulsent les fermiers, spéculent sur les terres, imposent leurs tarifs. C’est un roman à la fois social et symbolique, qui met en scène la lutte du blé et du rail. En 1901, Norris se documente à Chicago sur le marché des grains et commence le second volume, The Pit, qui dénonce les spéculations de la Bourse des grains de Chicago. Achevé en 1902, le livre montre l’incertitude de Norris entre son engagement social et son admiration pour la puissance des trusts."

 

Le Gouffre (The Pit, 1903)

"At eight o'clock in the inner vestibule of the Auditorium Theatre by the window of the box office, Laura Dearborn, her younger sister Page, and their aunt--Aunt Wess'--were still waiting for the rest of the theatre-party to appear. A great, slow-moving press of men and women in evening dress filled the vestibule from one wall to another. A confused murmur of talk and the shuffling of many feet arose on all sides, while from time to time, when the outside and inside doors of the entrance chanced to be open simultaneously, a sudden draught of air gushed in, damp, glacial, and edged with the penetrating keenness of a Chicago evening at the end of February."

En 1901, Norris se documente à Chicago sur le marché des grains et commence le second volume, "The Pit", qui dénonce les spéculations de la Bourse des grains de Chicago. Achevé en 1902, le livre montre toutefois  l’incertitude de Norris entre son engagement social et son admiration pour la puissance des trusts."Curtis Jadwin est un financier réputé, l’un des plus riches de Chicago, reconnu pour sa générosité et sa grande prudence dans la gestion de ses affaires. Il s’éprend d’une jeune fille de bonne famille, tout juste arrivée en ville, qu’il épouse après une cour assidue. Aspirant à profiter en paix de sa fortune, il saisit pourtant l’occasion d’une dernière spéculation, d’un dernier « coup » sur le marché du blé. Fatale décision, terrible engrenage qui l’oblige à une poursuite sans fin du profit, fragilisant sa fortune et son mariage." (Editions du Sonneur). D. W. Griffith, dès 1909, en fit une adaptation cinématographique (A Corner in Wheat).

 


Colin Campbell Cooper (1856-1937) est un  peintre impressionniste américain célèbre pour ses peintures architecturales, en particulier de gratte-ciel à New York, Philadelphie ou Chicago dans les années 1920s.

Works : "Broad Street Canyon, New York" (1904) Stern School of Business, New York University - "Broad Street Station, Philadelphia" (1905) Payne Gallery - Bethleham, Pennsylvania - "Fifth Avenue, New York City" (1906) New York Historical Society - "Lower Broadway in Wartime (1917) Pennsylvania Academy of the Fine Arts - "South Ferry, New York" (1917) National Arts Club, New York City -"New York from Brooklyn" (1922) Jersey City Museum - "Hudson River Waterfront" (1921) New York Historical Society - "Chatham Square Station, New York"....


 Sherwood Anderson (1876-1941)

En 1919, Sherwood Anderson  acquiert la notoriété avec un recueil de nouvelles réalistes, "Winesburg, Ohio", sur la vie quotidienne d’une petite ville du Middle West : il rompt avec les romans de terroir, et évoque, accumulant les détails, sans détour la détresse des familles rurales, leurs problèmes financiers, moraux, sexuels. Cet art des "petits faits" influencera fortement  Hemingway, Erskine Caldwell, Nathanael West, James T. Farrell et Faulkner.

Dans les nouvelles ou romans suivants, "The Triumph of the Egg" (1921) et "Horses and Men" (1923), il choisit le rôle du spectateur ahuri et intrigué pour décrire la vie des petites bourgades américaines menacées par l’industrialisation, l’urbanisation, la concentration capitaliste, qui déferlent sur la Prairie et anéantissent le vieux rêve jeffersonien d’une démocratie de petits propriétaires ruraux, d’une société où chacun serait en harmonie avec ses semblables, avec la nature et avec Dieu. Contre l’optimisme américain, il évoque la solitude, la frustration, l’angoisse, qui sont la rançon de l’efficacité et de la rentabilité. Et lorsque ces  "âmes provinciales"  quitte la campagne pour réussir à Chicago, elles n'y trouvent qu’amertume.

Ses romans (Many Marriages, 1923 ; Dark Laughter, 1925) dramatisent son expérience personnelle. 

"Né dans un milieu très pauvre, ruiné par la mécanisation,  Anderson fut tour à tour fermier, livreur, palefrenier, débardeur avant de réussir dans la publicité et la vente par correspondance. Brusquement, à trente-six ans, il abandonna affaires, femme et enfants pour écrire et bourlinguer. Il avait réalisé que la « réussite » détruisait en lui l’homme. Il s’en explique dans un article qui symbolise pour une génération d’intellectuels américains la rébellion contre les valeurs matérialistes d’une société dominée par l’argent : How I left Business for Literature (1924)." 

 

Winesburg, Ohio (Winesburg, Ohio: A Group of Tales of Ohio Small-Town Life, 1919) 

Ce recueil de nouvelles présente quelques habitants d'un village du Middle West au début de ce siècle, que les frustrations sociales ou sexuelles  amènent à devenir des "grotesques", se laissant envahir par une monomanie, secrète ou visible, qui les enferment dans une solitude absolue. 

«Au commencement du monde, il y avait d'innombrables pensées, mais ce qu'on appelle une vérité n'existait pas encore. C'est l'homme qui fabriqua les vérités, et chaque vérité est composée d'un grand nombre de pensées vagues. Les vérités étaient éparses dans l'univers et voilées de beauté. Le vieillard énumérait dans son livre des centaines de vérités. Je n'essaierai pas de vous les nommer toutes. Il y avait la vérité de la virginité, et la vérité de la passion, les vérités de la richesse et de la pauvreté, de l'avarice et de la prodigalité, de l'insouciance et de l'abondance. il y en avait des centaines et des centaines, et elles étaient toutes belles. Les gens apparaissaient alors. Chacun arrachait une vérité en passant et quelques-uns, qui étaient particulièrement forts, en arrachaient une douzaine. C'étaient les vérités qui rendaient les gens grotesques. Le vieillard avait édifié toute une théorie sur ce sujet. Sa conception était qu'au moment où l'un des individus accaparait une des vérités, la nommait sienne et essayait d'y conformer sa vie, il devenait un grotesque et transformait en mensonge la vérité qu'il étreignait.» 

 

"Le triomphe de l'oeuf"

(The Triumph of the Egg: A Book of Impressions From American Life in Tales and Poems, 1921 )

"There is a story.--I cannot tell it.--I have no words. The story is almost forgotten but sometimes I remember. The story concerns three men in a house in a street. If I could say the words I would sing the story. I would whisper it into the ears of women, of mothers. I would run through the streets saying it over and over. My tongue would be torn loose--it would rattle against my teeth. The three men are in a room in the house. One is young and dandified. He continually laughs. There is a second man who has a long white beard. He is consumed with doubt but occasionally his doubt leaves him and he sleeps."

"Un petit monument d'humanité : c'est ainsi qu'on peut définir l'ensemble des nouvelles du grand écrivain américain réunies dans ce livre. La biographie de l'auteur jette une vive lumière sur ces histoires : né pauvre, Anderson a renoncé aux valeurs de l'establishment (et à une situation enviable) pour se lancer dans l'écriture – qui fut pour lui une sorte de sacerdoce. Car Sherwood Anderson souhaitait rendre compte de la vie des humbles, ceux auxquels la littérature élitiste de l'époque ne s'intéressait pas. Il ne juge jamais : on ne trouvera pas ici le moindre discours moral. Il décrit les fatalités de l'existence, sans jamais s'embarrasser de détails superflus. Il n'hésite pas, surtout, à montrer ses personnages dans toute leur nudité physique ou intérieure. En cela, il ouvre la voie à un Hemingway, à un Faulkner." (Editions Robert Laffont)

 


Sinclair Lewis (1885-1951)

Fils d’un médecin du Minnesota, Sinclair Lewis abandonne ses études pour participer à la communauté utopique qu’Upton Sinclair avait créée dans le New Jersey, en 1906, puis mène une vie assez difficile de journaliste à la pige, publiant sans succès plusieurs romans.  Le succès commence avec "Main Street", en 1920, évocation satirique d’une petite ville du Middle West, Gopher Prairie ( Sauk Centre). Lewis y évoque la lutte vaine de Carol Kennicott, Bovary américaine, pour échapper à l’ennui et à la dictature des conventions d’une petite ville typiquement américaine. Le réalisme satirique de Sinclair Lewis va désormais se concentrer sur le snobisme petit-bourgeois de la province américaine où il est né et dont il ne peut se détacher totalement.

Deux ans plus tard, avec "Babbitt" (1922), son meilleur livre, il fait un portrait du businessman américain moyen des années de folle prospérité : Babbitt devient le symbole même de l’homme infantilisé par la société de consommation, aliéné à l’argent et à la machine.  En 1925, dans "Arrowsmith", histoire d’un médecin, Lewis poursuit son exploration de la stupide béatitude et de la malhonnêteté sociale. "Elmer Gantry" (1927) est une satire des sectes religieuses américaines et des innombrables charlatans qui exploitent l’Américain moyen. En 1929, "Dodsworth" s’attaque aux milieux d’affaires, avec un héros engagé dans l’industrie automobile. Mais le réalisme satirique de Sinclair reste foncièrement optimiste et profondément américain : il lui semble acquis que la dénonciation des maux d’une société aboutit à les corriger. Il poursuit son oeuvre de dénonciation dans "It can’t happen here" (1935), contre le fascisme, puis "The Prodigal Parents" (1938), "Gideon Planish" (1943), "Kingsblood Royal" (1947). 

 

Grand-Rue (Main Street, 1920) 

"ON a hill by the Mississippi where Chippewas camped two generations ago, a girl stood in relief against the cornflower blue of Northern sky. She saw no Indians now; she saw flour-mills and the blinking windows of skyscrapers in Minneapolis and St. Paul. Nor was she thinking of squaws and portages, and the Yankee fur-traders whose shadows were all about her. She was meditating upon walnut fudge, the plays of Brieux, the reasons why heels run over, and the fact that the chemistry instructor had stared at the new coiffure which concealed her ears."

Sinclair Lewis dénonce, à travers l'histoire Carol Kennicott, audacieuse jeune femme qui ose braver les conventions de la ville, l'Amérique provinciale et ses hypocrisies. Mais dans cet univers de cruauté pur et simple, Sinclair entretient malgré tout une dignité et un aspect pathétique, ces relations humaines pour imparfaites qu'elles soient, attachent les protagonistes à Gopher Prairie au Minnesota.

 

Babbit (Babbitt, 1922)

"THE towers of Zenith aspired above the morning mist; austere towers of steel and cement and limestone, sturdy as cliffs and delicate as silver rods. They were neither citadels nor churches, but frankly and beautifully office-buildings. The mist took pity on the fretted structures of earlier generations: the Post Office with its shingle-tortured mansard, the red brick minarets of hulking old houses, factories with stingy and sooted windows, wooden tenements colored like mud. The city was full of such grotesqueries, but the clean towers were thrusting them from the business center, and on the farther hills were shining new houses, homes--they seemed--for laughter and tranquillity."

Sinclair Lewis met en scène une figure devenue emblématique de la vie américaine, George F.Babbitt, agent immobilier, vivant et travaillant à Zenith, ville fictive du Midwest, et homme d'affaires représentatif de la classe moyenne. Les rituels et la vie routinière de Babbitt sont décrits en détail, non sans tendresse. Cette vie satisfaite va être interrompue par un événement qui l'oblige à réexaminer son existence, l'incertitude pénétrant sa vie si confortable et ouvrant progressivement à une certaine profondeur. 

"Les tours de Zénith se dressaient au-dessus de la brume matinale, tours austères d’acier, de ciment et de pierre, hardies comme des rocs et délicates comme des baguettes d’argent. Ce n’étaient ni des citadelles, ni des églises, mais franchement, magnifiquement, des édifices pour bureaux. Le brouillard prenait en pitié les bâtisses lépreuses des générations précédentes, l’hôtel des postes au toit mansardé, les minarets en briques rouges de vieilles maisons pataudes, les fabriques aux fenêtres rares et noires de suie, les échoppes en bois couleur de boue.

La ville était pleine de ces constructions baroques, mais les tours nettes les chassaient du centre des affaires et, sur les collines plus éloignées, brillaient des maisons neuves, foyers, semblait-il, faits pour le rire et la tranquillité. Sur un pont passa, rapide et silencieuse, une limousine au long capot brillant. Les occupants, en tenue de soirée, revenaient de la répétition de nuit de la pièce d’un petit théâtre, divertissement artistique égayé par beaucoup de champagne. Au dessous du pont s’incurvait une ligne de chemin de fer, dédale de lumières vertes et rouges. Le rapide de New York se précipita avec fracas, et vingt rais d’acier poli bondirent dans la clarté. Dans l’un des gratte-ciel, on coupait les communications de la Presse Associée. Les opérateurs du télégraphe relevaient d’un air las leurs visières de celluloïd après une nuit de conversations avec Paris et Pékin. Les balayeuses se répandaient dans le bâtiment en bâillant et en traînant leurs savates bruyantes.

La brume de l’aube se dissipait. Des hommes, leur déjeuner dans une boîte, se dirigeaient en longues files vers d’énormes fabriques neuves – feuilles de verre et briques creuses – et des boutiques étincelantes où cinq mille employés travaillent sous le même toit à répandre les honnêtes marchandises qui seront vendues sur les rives de l’Euphrate et à travers le veldt. Les sifflets saluaient cette aube d’avril en un chœur aussi joyeux qu’elle, chant du travail dans une ville bâtie, semblait-il, pour des géants. Il n’y avait pourtant rien du géant dans l’homme qui commençait à s’éveiller sur la véranda d’une maison de style colonial hollandais, dans le quartier de Zénith connu sous le nom de « Hauteurs Fleuries ».

Il s’appelait George F. Babbitt, il avait, en ce mois d’avril 1920, quarante-six ans, et ne faisait rien de spécial, ni du beurre, ni des chaussures, ni des vers, mais était habile à vendre des maisons à un prix plus élevé que les gens ne pouvaient y mettre. Sa tête, qu’il avait grosse, était rose, ses cheveux bruns, fins et secs. Sa figure gardait dans le sommeil quelque chose d’enfantin, en dépit de ses rides et des marques rouges laissées par ses lunettes de chaque côté de son nez. Il n’était pas gras mais extrêmement bien nourri ; ses joues étaient rebondies, et sur la couverture kaki reposait avec abandon une main potelée, légèrement bouffie. Il avait un air de prospérité, d’homme tout ce qu’il y a de plus marié et de moins romanesque, aussi peu romanesque que cette véranda qui donnait sur un ormeau de taille moyenne, deux petites pelouses, une allée cimentée et un garage en tôle ondulée.

Pourtant Babbitt rêvait encore à la fée enfant, rêve plus romanesque que des pagodes écarlates au bord d’une mer d’argent. Depuis des années, cette fée enfant l’avait hanté. Là où les autres ne voyaient que Georgie Babbitt, elle discernait un beau jeune homme. Elle l’attendait dans l’ombre, au-delà de bosquets mystérieux. Quand il réussissait enfin à se glisser hors de la maison encombrée, il volait vers elle. Sa femme, ses amis, avec de grands cris, cherchaient à le suivre, mais il leur échappait, la fée voltigeait à ses côtés et ils s’étendaient ensemble sur une pente ombragée. Elle était si mince, si blanche, si ardente ! Elle criait qu’il était gai et vaillant, qu’elle l’attendrait, qu’ils partiraient sur un navire…

Fracas du camion du laitier. Babbitt geignit, se retourna et s’efforça de retrouver son rêve. Il ne voyait plus maintenant que la figure de la fée, par delà les eaux brumeuses… Le chauffeur du calorifère claqua la porte du sous-sol, un chien aboya dans la cour voisine. Comme Babbitt sombrait avec volupté dans un flot tiède, le porteur de journaux passa en sifflant et le rouleau serré de l’Advocate Times heurta la porte d’entrée.

Babbitt, réveillé en sursaut, se sentit l’estomac barré. Quand il se détendit de nouveau, un bruit familier et irritant lui perça les oreilles, quelqu’un tournait la manivelle d’une Ford : snap-ah-ah, snap-ah-ah. Fervent automobiliste lui-même, Babbitt mettait en marche avec le chauffeur invisible, attendait avec lui un temps interminable que le moteur ronflât, avec lui s’exaspérait quand le bruit faiblissait et que recommençait l’infernal, l’obstiné « snap-ah-ah », cette cadence ronde et plate, cette cadence de matin glacé, affolante et acharnée. Ce ne fut que quand la voix du moteur s’élevant lui révéla que la Ford se mettait en mouvement, qu’il fut soulagé de cette tension haletante. Il jeta un coup d’œil sur son arbre favori, branchages d’orme se détachant sur un ciel doré, et s’efforça de trouver le sommeil, comme on cherche une drogue. Lui, qui avait été un enfant plein de confiance dans la vie, ne s’intéressait plus beaucoup aux aventures possibles mais improbables de chaque journée nouvelle.

Et il échappa à la réalité jusqu’à ce que son réveil sonnât, à sept heures vingt. C’était le meilleur de tous les réveils que prônait et répandait la publicité, doté de tous les perfectionnements modernes, y compris un carillon, une sonnerie intermittente et un cadran lumineux. Babbitt était fier d’être réveillé par une invention si complète : au point de vue social cela vous posait presque autant un homme que de payer très cher des pneus câblés. Il reconnut en boudant qu’il n’y avait plus à reculer, mais il resta couché, maudissant la besogne fastidieuse des affaires immobilières, détestant sa famille et se détestant lui-même pour ce sentiment. La veille au soir, il avait joué au poker chez Vergil Gunch jusqu’à minuit, et, après les séances de ce genre, il était irritable jusqu’à son petit déjeuner. Peut-être aussi cela venait-il de l’effroyable bière domestique de cette période de prohibition et des cigares que ce breuvage l’avait entraîné à fumer, peut-être était-ce l’effet du ressentiment éprouvé en retombant, de ce milieu viril et affranchi, dans le cercle restreint des épouses et des sténographes où on l’exhortait à ne pas tant fumer. De la chambre à coucher contiguë à la véranda lui arriva, odieux et enjoué, le « Il est temps de se lever, mon petit Georgie » de sa femme, avec le bruit crissant et énervant d’une brosse dure sur les cheveux. Il grogna, tira de sous la couverture kaki ses jambes enveloppées d’un pyjama bleu fané, s’assit sur le bord du lit, passa ses doigts dans ses mèches en désordre, tout en tâtonnant machinalement de ses pieds gras pour trouver ses pantoufles.

Il jeta un regard de regret à la couverture, qui évoquait toujours pour lui une idée de liberté et d’héroïsme : il l’avait achetée en vue d’une partie de « camping » qu’il n’avait jamais faite. Elle symbolisait une somptueuse flânerie, d’abondants jurons et des chemises de flanelle viriles. Il sauta sur ses pieds, en gémissant sous la douleur lancinante qu’il sentait derrière les yeux et, tout en attendant son retour brûlant, il jeta dans la cour un regard encore brouillé de sommeil. Elle l’enchanta comme toujours : c’était bien la cour d’un homme d’affaires prospères de Zénith, c’est-à-dire une perfection qui faisait de lui également un homme parfait. Il considéra le garage en tôle ondulée.

Pour la trois cent soixante cinquième fois depuis un an il se fit cette réflexion : « Pas à la hauteur, cette baraque en zinc : il faut que je me construise un garage en planches et charpente. Mais, par Dieu, c’est la seule chose qui ne soit pas au point. » Cet examen le fit songer à un garage public pour son lotissement de Glen Oriole. Il cessa de souffler, de s’agiter et mit les poings sur ses hanches. Les traits de son visage pétulant, encore gonflé de sommeil, se durcirent. Il eut soudain un air capable de bureaucrate, celui d’un homme fait pour concevoir, diriger, exécuter.

L’intensité de sa pensée le fit descendre dans la salle de bains à travers le vestibule sec, propre, qui semblait ne jamais servir....."

 

"Sam Dodsworth" (Dodsworth, 1929)

Situé entre fin 1925 et fin de 1927, l'histoire relate celle de Samuel (' Sam') Dodsworth, un concepteur automobile ambitieux et créatif, qui a construit sa fortune dans dans la petite ville de Zenith, et réussit à épouser Frances 'Fran' Voelker, une belle et jeune mondaine. À l'âge de cinquante ans, alors retraité suite à la vente de son entreprise automobile  (The Revelation Motor Company),  il s'apprête à faire ce qu'il a toujours voulu rêver de faire, un voyage en Europe avec son épouse de quarante et un ans, mais le voyage les entraîne dans de nouveaux styles de vie qui bouleversent leur existence...William Wyler en fit une adaptation cinématographique en 1936, avec Walter Huston, Ruth Chatterton et Mary Astor, la crise du couple devenant le moteur principal de l'intrigue.

"Sam had never, for all of Fran's years of urging that it was a genteel and superior custom, been able to get himself to enjoy breakfast in bed.  It seemed messy.  Prickly crumbs of toast crept in between the sheets, honey got itself upon his pajamas, and it was impossible to enjoy an honest cup of coffee unless he squared up to it at an honest table.  He hated to desert her, their first morning in London, but he was hungry.  Before he dared sneak down to the restaurant, he fussed about, trying to see to it that she had a proper breakfast.  There was a room waiter, very morose, who spoke of creamed haddock and kippers.  Now whatever liberalisms Samuel Dodsworth might have about politics and four-wheel brakes, he was orthodox about American breakfasts, and nothing could have sent him more gloomily to his own decent Cream of Wheat than Fran's willingness to take a thing called a kipper. No, said Fran, after breakfast, she thought she would stay in bed till ten.  But he needed exercise, she said.  Why, she said, with a smile which snapped back after using as abruptly as a stretched rubber band, didn't he take a nice walk? He did take a nice walk. He felt friendly with such old-fashioned shops as were left on St.James's Street; brick shopfronts with small-paned windows which had known all the beaux and poets of the eighteenth century: a hat-making shop with antiquated toppers and helmets in the window; a wine office with old hand-blown bottles.  Beyond these relics was a modern window full of beautiful shiny shotguns.  He had not believed, somehow, that the English would have such beautiful shiny shotguns.  Things were looking up.  England and he would get along together. But it was foggy, a little raw, and in that gray air the aloof and white-faced clubs of Pall Mall depressed him.  He was relieved by the sign of an American bank, the Guaranty Trust Company, looking very busy and cheerful behind the wide windows.  He would go in there and get acquainted but--Today he could think of no reason; he had plenty of money, and there had been no time yet for mail to arrive--curse it!--how he'd like a good breezy letter from Tub Pearson, even a business letter from the U.A.C., full of tricky questions to be answered, anything to assure him that he was some one and meant something, here in this city of traditional, unsmiling stateliness, among these unhurried, well-dressed people who so thoroughly ignored him. The next steamer back- Too late in life, now, to "make new contacts," as they said in Zenith. He realized that Fran's thesis, halfway convincing to him when they had first planned to go to Europe, her belief that they could make more passionate lives merely by running away to a more complex and graceful civilization, had been as sophomoric as the belief of a village girl that if she could but go off to New York, she would magically become beautiful and clever and happy. He had, for a few days, forgotten that wherever he traveled, he must take his own familiar self along, and that that self would loom up between him and new skies, however rosy.  It was a good self.  He liked it, for he had worked with it.  Perhaps it could learn things.  But would it learn any more here, where it was chilled by the unfamiliarity, than in his quiet library, in solitary walks, in honestly auditing his life, back in Zenith?  And just what were these new things that Fran confidently expected it to learn?

 

"Sam n'avait jamais pu trouver plaisir à déjeuner au lit, bien que pendant des années Fran eût voulu lui démontrer que c'était une habitude distinguée. Cela lui semblait malpropre. Des croûtes de toast se glissaient entre les draps, le miel tombait sur son pyjama, et il lui était impossible de déguster une honnête tasse de café à moins d'être assis bien d'aplomb à une honnête table. La laisser seule, leur premier matin a Londres, l'ennuyait, mais il avait faim. Avant d'oser se glisser jusqu'au restaurant, il s'agita dans la chambre, essayant de lui faire obtenir un breakfast convenable. Le garçon d'étage parut, maussade, et proposa du haddock à la crème et des harengs. Quelque avancées que fussent les idées, de Sam sur la politique et les freins sur les quatre roues, il était orthodoxe sur le sujet du breakfast américain, et rien ne pouvait l'envoyer plus tristement à sa propre crème de blé que la docilité de Fran à accepter une chose dénommée hareng. Après le petit déjeuner, Fran dit qu'elle allait rester au lit jusqu'à. dix heures. Mais Sam avait besoin d'exercice. Pourquoi, dit-elle avec un sourire qui revint en place après usage comme un ruban de caoutchouc tendu, n'irait-il pas faire une bonne promenade? Il alla faire une bonne promenade. Il se sentait à l'aise avec celles des vieilles boutiques qui restaient encore dans Saint-James Street ; des devantures en briques, avec des fenêtres à petits carreaux, qui avaient connu tous les dandys et tous les poètes du dix-huitième siècle : un chapelier avec des hauts de forme démodés en montre ; un marchand de vins avec de vieilles bouteilles soufflées à la main. A côté de ces reliques se trouvait une devanture moderne pleine de fusils merveilleusement astiqués. Sam n'aurait pas cru que les Anglais auraient des fusils aussi merveilleusement astiqués. Les choses s'arrangeaient. L'Angleterre et lui pourraient s'entendre. Mais il y avait un peu de brouillard, il faisait frais, et dans cette atmosphère grise il trouva déprimantes les façades hautaines des clubs de Pall Mall. Il se sentit rasséréné à la vue d'une banque américaine, la Guaranty Trust Company, qui semblait affairée et bienveillante derrière ses larges fenêtres, Il aurait aimé entrer pour faire connaissance, mais... aujourd'hui il ne pouvait découvrir aucun prétexte, il avait de l'argent en quantité, et le courrier n'avait pas encore eu le temps d'arriver. Comme il aimerait recevoir une bonne lettre cordiale de Tub Pearson, ou même une lettre d'affaires de la S. G. A. pleine de questions insidieuses, n'importe quoi qui pût lui assurer qu'il était quelqu'un, et avait de l'importance ici, dans cette ville de majesté traditionnelle, sévère, parmi ces gens bien mis, pas pressés, qui l'ignoraient si totalement.

Le prochain paquebot. Trop tard dans la vie maintenant, pour établir de nouveaux contacts, comme on disait à Zénith. Il comprit que la théorie de Fran qu'il avait à moitié acceptée quand ils avaient projeté d'aller en Europe, sa conviction de vivre avec plus d'ardeur en courant vers une civilisation plus complexe et plus raffinée, était aussi naïve que la croyance d'une fille de village, s'imaginant que si seulement elle pouvait aller à New-York, elle deviendrait par miracle belle, intelligente et heureuse. Il avait oublié pendant quelques jours que, où qu'íl aille, il lui fallait emmener son moi familier, et que ce moi se mettrait entre lui et les nouveaux ciels, quelle que fût leur beauté. C'était un bon moi. Il l'aimait, car il avait travaillé avec lui. Il pourrait peut-être apprendre certaines choses. Mais en apprendrait-il davantage ici, où il était glacé par l'inconnu, qu'à Zénith, dans sa bibliothèque tranquille, dans ses promenades solitaires, ou en examinant sa vie en conscience? Et quelles étaient au juste ces choses nouvelles que Fran s'attendait à lui apprendre?


Pictures?  Why talk stupidly about pictures when he could talk intelligently about engines?  Languages?  If he had nothing to say, what was the good of saying it in three languages?  Manners?  These presumable dukes and dignitaries whom he was passing on Pall Mall might be able to enter a throne-room more loftily, but he didn't want to enter a throne-room.  He'd rather awe Alec Kynance of the U.A.C. than anybody who'd only inherited the right to be called a king! No.  He was simply going to be more of Sam Dodsworth than he had ever been.  He wasn't going to let Europe make him apologetic. Fran would certainly get notions; want to climb into circles with fancy-dress titles.  Oh, Lord, and he was so fond of her that he'd probably back her up!  But he'd fight; he'd try to get her happily home in six months. So! He knew now what he'd do--and what he'd make her do! He became happy again, and considered the Londoners with a friendly, unenvious, almost superior air . . . and discovered that his hat was just as wrong as his evening clothes.  It was a good hat, too, and imported; a Borsalino, guaranteed by the Hub Hatters of Zenith to be the smartest hat in America.  But it slanted down in front with too Western and rakish an air. And, swearing that he'd let no English passers-by tell him what HE was going to wear, he stalked toward Piccadilly and into a hat-shop he remembered having seen.  He'd just glance in there. Certainly they couldn't SELL him anything!  English people couldn't sell like Americans!  So he entered the shop and came out with a new gray felt hat for town, a new brown one for the country, a bowler, a silk evening hat, and a cap, and he was proud of himself for having begun the Europeanization which he wasn't going to begin."

La peinture? Pourquoi parler sottement de tableaux, quand il pouvait parler machines avec compétence? Les langues? S'il n'avait rien à dire, à. quoi bon le dire en trois langues? Les bonnes manières? Les ducs et les dignitaires présumés qu'il croisait dans Pall Mall pénétraient peut-être avec plus de noblesse dans la salle du Trône, mais il n'avait pas envie d'entrer dans la salle du Trône. Il aimerait mieux en imposer à Alec Kynance, de la S. G. A., qu'à un homme ayant simplement hérité le titre de roi ! Non. Il allait être Dodsworth plus profondément que jamais. Il ne se laisserait pas humilier par l'Europe. Fran se mettrait certainement des idées en tête, voudrait s'introduire chez des gens titres. Et, mon Dieu, il l'aimait tant qu'il l'y aiderait probablement! Mais il lutterait, il essayerait de la ramener heureusement chez elle dans six mois! Voilà! Il savait ce qu'il ferait, ce qu'il lui ferait faire! Il redevint heureux, et examina les Londoniens d'un air amical, presque supérieur... et vit que son chapeau était d'aussi mauvais goût que son smoking. C'était un bon chapeau, pourtant, un Borsalino, importé ; un Borsalino garanti par le grand chapelier de Zénith comme le chapeau le plus chic d'Amérique. Mais il penchait sur le front avec trop d'insolence. Et, se promettant qu'un étranger ne lui dicterait pas ce qu'il devait porter, il remonta vers Piccadilly et un chapelier qu'il se rappelait y avoir vu. Il entrerait juste pour donner un coup d'œil. On ne pourrait certainement rien lui vendre, à lui! Les Anglais étaient incapables de vendre aux Américains! Il entra dans le magasin et en sortit avec un feutre gris pour la ville, un feutre marron pour la campagne, un melon, un haut de forme et une casquette, et il se sentait fier d'avoir commencé la transformation qu'il ne voulait pas entreprendre. "

 


"..Un premier fil conducteur traverse ces romans sur l'Amérique et les Américains : entre les lignes des pages satiriques et rebelles de Harry Sinclair Lewis, l'iconoclaste laisse deviner une amertume profonde. Il y a du pathétique dans toutes ces histoires : solitude de Carol Kennicott dans la Grand-Rue (Main Street), malaise de Georges Babbitt prisonnier des contradictions qui l'habitent, tristesse et lassitude de Sam Dodsworth à la veille de son divorce. Peut-être le regard des grands auteurs satiriques n'est-il si pénétrant et si acéré que parce qu'il est à l'image d'un autre regard qu'ils n'ont pas tout à fait pu porter sur leur monde intérieur ? Certes, il reste que ce regard détourné qui prend le monde pour cible est d'une telle force et d'une telle précision qu'il vaut mieux y prêter attention. Et puis cela contribue à faire de l'œuvre de Lewis - celle qui va de "la Grand-Rue" (1920) à "De Sang royal" (1947) - un univers romanesque remarquablement cohérent dont les personnages, aujourd'hui encore, à plus d`un titre nous paraissent vivants. On a compris le mécanisme : l'écrivain "écorché" a beau avoir d'autres raisons qu'il le dit d'être malheureux, son regard est plus perçant que le nôtre justement parce que le glissement qu'il opère de l'intérieur vers l'extérieur ne peut se faire s'il n'a au préalable décelé quelque trait révoltant dans le monde où il est. Lewis n'a tant d'exigence et de sérieux dans sa quête de sociologue critique que pour demeurer un peu plus longtemps aveugle au mal qui l'habite en propre ; mais comme le calcul ne peut réussir - équilibre précaire - que s'il se trouve autour de lui des causes réelles d'autres maux objectifs, on peut lui faire confiance. Ses cibles sont toujours choisies avec soin, ses traits toujours bien ajustés. Il a du talent lorsqu'il se déchaîne, dans "Babbitt", par exemple, ou dans "Elmer Gantry", et les ressorts cachés de ses révoltes, alors, nous importent assez peu puisque le portrait qu'il nous donne y gagne en vérité. 

Ce portrait, c'est d'abord celui des États-Unis des années Vingt à Trente, et singulièrement celui de ce qu'on peut appeler, pour simplifier, la classe moyenne. L'œuvre est une satire des modes de penser et d'être de cette Amérique moyenne qui aujourd'hui encore peut se reconnaître dans "Babbitt". Certes, d'aucuns n'ont rien voulu voir d'autre dans ces termes - classe moyenne, Amérique moyenne - qu'une abstraction commode dénuée de réalité. On se rend vite à l'évidence du contraire pourtant, et le moindre coup d'œil à l'œuvre montre assez combien le tableau nous renvoie tous les traits de cet individu "idéal" que la société moderne, en France comme ailleurs, nous propose comme modèle. Modèle, oui, le mot est important, image, moule, car c'est de cela qu'il s'agit. Autant que la classe sociale, plus peut-être, c'est de mode de vie que Lewis nous parle, et il y a de l`idéologie là-dedans. Ce que le romancier dépeint, imagine, c'est ce vers quoi la société moderne lui semble tendre. A plus d'un demi-siècle de distance, on reste saisi par la justesse du diagnostic et par sa clairvoyance.

A vrai dire, la représentation est si complète qu'on a pu en sourire et reprocher à Lewis son obsession de ne rien oublier. Mais c`est qu'il s'est voulu anthropologue exigeant, chercheur minutieux et exhaustif à la fois. Tout y est, donc, de ce qui constitue l'univers de ce "citoyen moyen" mis en scène dès "Babbitt" (1922) avec tant de brio et de réussite. C'est une fresque, une saga, rien n'y manque, répertorié, analysé, et plus d'une fois saisi comme élément d`un vaste ensemble dont l'économique et l'idéologique forment le noyau dur : du village de la Prairie à la ville de plusieurs centaines de milliers d'habitants, (Ia Grand-Rue, Babbitt), des affaires à l'échelon local au monde de la grande industrie (Babbitt, Dodsworth), de la médecine à la recherche médicale et aux problèmes du "savant" (Arrowsmíth), de la religion aux moyens de communication de masse (Babbitt, Elmer Gantry), à quoi s`ajoutent encore les Américains touristes en Europe (Dodsworth), le monde des prisons (Ann Vickers), le fascisme (Impossible ici !), l'Université et l'arrivisme politique (Gideon Planish), le théâtre (Bethel Merriday) et, last but not least, la question raciale avec "De Sang royal". Pour chacun de ses livres, au reste, Lewis réunissait une importante documentation, il aimait ce travail de terrain, et si la littérature a peu affaire avec cette démarche, si le bonheur d'écriture, dans ce panorama, est quand même très inégal, le témoignage dans bien des cas reste intéressant. On est impressionné par l'ampleur de la tâche entreprise. N'a-t-il pas, pour Cass Timberlane, où il traite des problèmes du couple, inséré entre les chapitres de son histoire des vignettes satiriques inspirées de ses enquêtes "sociologiques" comme il les appelait ? Cest avec Babbitt, dans la foulée de Ia Grand-Rue, que le projet prend forme. Lewis l'a dit : Ceci est l'Histoire du maître de l'Amérique (...) le conquérant, le dictateur qui règne sur notre commerce et notre éducation, sur le monde du travail et sur nos arts, sur la politique et la morale, sur notre manque de conversation [...] Sa dictature est sans égal [...] En Amérique nous avons créé le surhomme accompli, et le nom suave de cet archangélique monstre est [Babbitt], simple citoyen et pouvoir omnipotent. (The Man from Main Street, sous la direction de Harry E. Maule et Melville H. Cane, Random House, New York, 1953, p. 2l.). Mais parce que le conformisme que ce "héros" défend est aussi exigeant pour lui-même que pour ceux à qui il entend l'imposer, il n'est finalement rien d'autre qu'un "tyran tragique" : enchaînant les autres, il s'enchaîne lui-même. Telle est la notion centrale de l'œuvre, l'idée que l'écrivain va développer dans ses meilleurs romans, la thèse dont il va démontrer l'exactitude, qu'il s'agisse d'économie, de religion, de politique ou même des relations entre les races. C'est sur quoi, en tout cas, repose la valeur sociologique de son témoignage. Et comme ce ne sont pas les "babbitts" qui imposent mythes et modes (ils ne le font qu'au deuxième degré, en récepteurs non critiques), le procès devient vite, entre les lignes, celui d'une société dont les valeurs sont fausses : la comédie qu'on y joue - du sérieux, de l'honnêteté, de l'amabilité et peut-être du bonheur - ne peut masquer le désarroi et l'ennui de ces descendants des pionniers. On l'a compris, pour Lewis, il n'y a plus de pionniers : s'il ne refuse pas de voir dans l'homme moderne l'artisan d'un progrès presque miraculeux, il souligne aussi vigoureusement les failles de notre civilisation. L'observation du quotidien conduit à l'économique et au politique. Car Babbitt est un consommateur matériellement satisfait, il gagne assez d'argent pour s'entourer des objets qu'il désire ; et il est aussi le client inépuisable de l`industrie et du commerce qui n'ont jamais fini de lui inventer de nouveaux besoins. Cible idéale de cette industrie et de ce commerce, au fond c'est un nouveau riche, un petit-bourgeois récemment promu bourgeois moyen. Ainsi s'explique son conformisme : son existence de consommateur admiratif est réglée par un ensemble de principes précis qu'il se fait un devoir d'observer. La publicité joue dans la vie des personnages de Lewis un rôle déterminant, et dans Elmer Gantry on ira jusqu'à l'utiliser pour vendre Dieu. Tentatrice qui utilise les vertus de l'apparence, elle confère à ses images des qualités mythiques, et le Citoyen Moyen devra s'y conformer sous peine de dangereuse singularité. Il n'y aura donc pas de véritable spontanéité dans cet univers étouffant, ou s'il y en a elle sera au second degré : gestes appris, formules toutes faites. Prisonnier de ses gestes tout comme des objets qu'il a voulu posséder afin de tenter d'être par ce qu'il avait, le Citoyen Moyen renonce à lui-même et n`est plus qu'un objet lui aussi. Lewis le dira tout au long de son œuvre : nous sommes entrés dans l'âge de l'apparence. L'uniformité n'est donc pas seulement extérieure, mais marque l'existence entière de la classe moyenne. Les pensées du Citoyen Moyen sont dictées par le groupe, ce qui est vrai de toutes les sociétés, naturellement, mais ici les choses ont l'air d'aller trop loin : certaines pages comiques nous donnent l'impression de regarder un peuple de robots et on comprend pourquoi. Les sentencieuses généralisations et les propos verbeux des citoyens de Lewis évoquent Bouvard et Pécuchet ; c'est la veine dont le romancier tirera, six ans après Babbitt, cet amusant sottisier qu'est l'Homme qui a rencontré le Président Coolidge (the Man who Knew Coolídge). Cette "standardisation des consciences" est sans doute le trait le plus tragique de la civilisation décrite par Lewis. Farce, dira-t-on, et non point peinture de la réalité ! Mais le trait est si juste que la vérité de l'observation apparaît même à travers l'exagération propre à l'intention satirique. Et si ces caricatures nous font si souvent sourire, c`est bien que nous les trouvons ressemblantes.

Il n'est que d'écouter le discours que Georges Babbitt prononce à l'invitation de la Chambre de Commerce pour reconnaître dans le portrait qu'il trace du "Citoyen idéal" et de la "Ville moyenne" un monde qui nous est familier. Entre satire et réalisme, la ligne est décidément mince! A la vérité, Babbitt ne dit à ses concitoyens que ce qu'ils ont envie d'entendre ; le "discours" apparaît bien ici comme l'instrument magique dont on attend qu'il transforme la réalité. Et si certains esprits chagrins refusaient de se rallier à cet idéal, il ne manque pas, à Zenith, de moyens pour les rappeler à l'ordre ! Dans "Impossible ici !" (It Can 't Happen Here), les yeux fixés sur l'Europe de 1935, Lewis, toujours aussi clairvoyant, poussera sa critique plus avant, et le tableau sera prémonitoire. Telle est la logique de la civilisation de Zenith : Babbitt n'est mystificateur que parce qu'il est mystifié. Jusqu'ici, la satire faisait sourire ; les manies du citoyen consommateur, sa naïveté, les rites auxquels il se soumettait, cela faisait de lui un être ridicule mais il est un moment où le ridicule fait place au pathétique. Prenant lentement conscience du vide de son existence mécanique, Babbitt cesse d'être un personnage de farce pour se hausser au rang de victime tragique.  

Avec Georges Babbitt, les traits du tyran tragique sont définitivement fixés ; c'est un personnage similaire que nous retrouverons dans le reste de l'œuvre, dans "I 'Homme qui a rencontré le Président Coolidge", en particulier, long et étonnant monologue, dans "les Parents prodigues", dans "Gideon Planish", dans "Cass Timberlane", et dans "De Sang royal". Peut-être comprendra-t-on mieux, alors, à la fois le succès des livres de Sinclair Lewis dans les années de l'entre-deux-guerres et l'extraordinaire effet de scandale de ses romans les plus critiques. Pour la Grand-Rue, pour Babbitt, pour Elmer Gantry, chaque fois ce fut un cri d'indignation et une longue polémique. Mais c'est à la parution de ce dernier ouvrage, naturellement, qu'une partie de la presse et du public protesta avec le plus de véhémence. Le livre fut interdit à Boston, à Kansas City, et dans bien d'autres villes par la suite ; certains libraires refusèrent de le vendre, et un prédicateur menaça de pendre l'auteur s'il osait se présenter à lui. La publication d'Elmer Gantry "ne fut pas tant un événement littéraire qu'un scandale public" (M. Schorer), la passion prit la place de l'esprit critique. C'est que le romancier s'aventurait dans le domaine du sacré. Pourtant, la satire, ici, n'était que la médiation esthétique d'un dessein d'analyse extrêmement sérieux. Prenant parti, certes, mais recomposant le réel, aussi, dans une œuvre d'imagination, le romancier a donné de la réalité une représentation à bien des égards authentique. Elmer Gantry est en tout cas le livre le mieux fait de Sinclair Lewis, même si parfois l'ardeur de la démonstration l'emporte sur le souci esthétique, ou si l'intrigue, dans les dernières pages, accuse de sérieuses faiblesses. Là encore, comme dans Babbitt et dans Arrowsmith, on retrouve tous les procédés qui font la force satirique de Lewis : parodies de gestes vides de sens, caricatures qui révèlent des conduites contradictoires ou hypocrites. Enfin, la frénésie du discours exprime sur le mode satirique ce que l'exaltation religieuse a de physique. Le sens de la critique à laquelle se livre l'écrivain est clair : comment l'Eglise peut-elle être à la fois "du monde" et hors du monde ! Se réclamant du spirituel et en cela protestant de son désintéressement, elle n'en accepte pas moins de vivre selon les lois  économiques de la société, donnant ainsi son approbation à un système où prédomine le temporel. Conséquence de cette appartenance au siècle, l'Eglise à Zenith ne peut s'empêcher d`être régie selon les mêmes principes que les entreprises commerciales ou industrielles. On peut ainsi « vendre ›› Dieu, et si le vendeur le plus dynamique y gagne une fortune c'est qu'il l'aura bien mérité. On le voit, finalement, Lewis s'inscrit en faux contre l`éthique du capitalisme...." (Robert Silhol, préface à Sam Dodsworth, 10/18, 1985)


Theodore Dreiser (1871-1945)

Fils d’immigrants allemands très pauvres et très dévots, élevé dans "la misère, l'ignorance, et l'humiliation", il gagne Chicago, est tour à tour plongeur de restaurant, cheminot, employé dans une quincaillerie, démarcheur dans l’immobilier, encaisseur, livreur puis entre, en 1892, dans le journalisme, au Daily Globe de Chicago, puis à Saint Louis, à Pittsburgh, enfin à New York. Ces quatre ans de reportage lui laissent le sens du trait saillant exploité avec un penchant pour le sensationnel. Cette expérience journalistique transforme l’inspiration autobiographique en une œuvre romanesque. C'est en autodidacte,  dans l’entassement des taudis et les vices d’un capitalisme à l’état sauvage, qu'il intègre les théories de Darwin, de Spencer, de Thomas Huxley, d'un homme représenté comme un atome social, un être biologique dans un univers matérialiste : "tous les fils qui me retenaient au catholicisme, écrit Dreiser, se brisèrent à la lecture de Huxley ; les Premiers Principes de Spencer me firent littéralement exploser intellectuellement... Balzac m’influença plus que tout autre écrivain."  

Le réalisme qu'il met en oeuvre, est confus, vulgaire, prolixe, mal écrit, dira-t-on, mais animé d'un tel déterminisme qu'il donne à ses personnages aux destins frustrés, aux instincts refoulés, à ce désir de libération des contraintes qui les étouffent, une fatalité quasi romantique. En six romans (Sister Carrie, 1900 ; Jennie Gerhardt, 1911 ; The Financier, 1912 ; The Titan, 1914 ; The Genius, 1915 ; An American Tragedy, 1925) suivis de deux récits posthumes (The Bulwark, 1946 ; The Stoic, 1947), "Dreiser, peintre et critique de la société américaine, a créé une comédie humaine qui est le meilleur document sur l’Amérique de l’âge industriel. "

Son premier roman, "Sister Carrie" (1900) se heurte à la censure. Publié en Angleterre en 1901, puis huit ans plus tard aux États-Unis, il soulève une tempête de protestations, est taxé d'immoralité, honni des ligues familiales et religieuses. Dreiser y décrit dans la langue des employés et des commis voyageurs le destin d'une jeune femme qui devient actrice alors que se suicide l'homme qui s'est ruiné à la soutenir. "Jennie Gerhardt" (1911) décrit l’ascension puis la faillite d’une femme de chambre devenue la maîtresse d’un industriel. "The Genius" (1915) incarne les difficultés de l'écrivain dans son contexte social : "Oui, je suis sale, trivial, terne, lugubre, mais je suis la vie. Et dans tout cela il n’y a ni excuse, ni commentaire. Pif ! Paf ! les faits jaillissent les uns des autres avec une insistance amère et brutale.". C'est en 1925, avec  "An American Tragedy" que Dreiser atteint enfin la notoriété.  Après ce succès, Dreiser semble renoncer au roman pour se tourner vers l’engagement politique. Un voyage en URSS. en 1927, puis la crise économique de 1929 le rapprochent du parti communiste. 

 

Sister Carrie (Sister Carrie, 1900)

"When Caroline Meeber boarded the afternoon train for Chicago, her total outfit consisted of a small trunk, a cheap imitation alligator-skin satchel, a small lunch in a paper box, and a yellow leather snap purse, containing her ticket, a scrap of paper with her sister's address in Van Buren Street, and four dollars in money. It was in August, 1889. She was eighteen years of age, bright, timid, and full of the illusions of ignorance and youth. Whatever touch of regret at parting characterised her thoughts, it was certainly not for advantages now being given up."

Carrie Meeber, jeune fille de dix-huit ans, fuit sa ferme du Wisconsin pour chercher fortune à Chicago. Éblouie par les lumières de la ville, elle devient la maîtresse d’un représentant beau parleur Charles Drouet. Elle s'en lasse rapidement se lie à un grand restaurateur, George Hurstwood. Celui-ci abandonne sa famille et se ruine pour lancer Carrie au théâtre. Il se suicidera dans un meublé tandis que Carrie, devenue vedette, s’embarque pour l’Europe et la gloire.  Dans un style journalistique dépouillé, Dreiser dépeint la réalité de la vie sans le moindre jugement : Carrie sait se saisir des occasions qui se présentent, sans état d'âme, Charles est un hédoniste, George est un homme tourmenté qui poursuit un objectif irréalisable.

 

Une tragédie américaine (An American Tragedy, 1925)

L’intrigue suit de près une affaire célèbre, le meurtre de Grâce Brown par Chester Gilette. Le héros, Clyde Griffiths, né pauvre dans la jungle sociale, au moment où il est sur le point d’entrer par un mariage dans le cercle magique de la réussite, engrosse une ouvrière, qui disparaît lors d’une promenade en barque. Accident ou crime ? Griffiths meurt sur la chaise électrique sans que sa culpabilité soit absolument prouvée. Le coupable, c’est la société."

 


John French Sloan (1871-1951)

Illustrateur au "Philadelphia Inquirer" à l'âge de 20 ans, Sloan  assiste aux cours du soir de la Pennsylvania Academy of the Fine Arts, où il rencontre son mentor, Robert Henri (1865-1929), auteur de "The Art Spirit" et membre actif de l'Ash Can School ("école de la poubelle"), mouvement de peinture réaliste du début du XXe siècle qui privilégie la représentation de scènes de la vie quotidienne des milieux pauvres des villes. Robert Henri est de ces nombreux peintres américains qui séjournèrent à Paris à la fin du XIXe pour assister aux cours de William-Adolphe Bouguereau à l'Académie Julian. Arthur Bowen Davies (1862-1928). Edward Hopper et George Bellows furent des étudiants de Robert Henri à la New York School of Arts. 

John French Sloan s'installe dans le quartier new-yorkais de Greenwich Village où il peint notamment "McSorley's Bar" (1912, Detroit Institute of the Arts), "Sixth Avenue" (1918, Virginia Museum of Fine Arts), "Pigeons" (1910, Museum of Fine Arts - Boston), "Six O'clock in Winter (1912, The Phillips Collection), "Sunday, Women Drying Their Hair" (1912, Addison Gallery of American Art), "The City From Greenwich Village" (1922, National Gallery of Art - Washington DC), "Jefferson Market" (1917, Pennsylvania Academy of the Fine Arts), "Stein at Studio Window", "The Lafayette (1927, Metropolitan Museum of Art - New York) ...

Sloan collabore, entre 1911 et 1917 au magazine mensuel progressiste "The Masses", "a mounthly magazine devoted to the interests of the working people" fondé ven 1911, à New-York,  et suspendu par les autorités fédérales en 1917, tout comme journal anarchiste "Mother Earth" d'Emma Goldman, pour leur campagne contre l'engagement américain lors de la 1ere guerre mondiale. Fondé par Piet Vlag, un Néerlandais d'obédience anarcho-socialiste, soutenu financièrement par l'avocat fortuné Amos Pinchot, le mensuel entendait éduquer la classe des travailleurs américains en matière d'art, de littérature et de théorie socialiste : il s'ouvre en effet à des artistes et des écrivains issus de Greenwich Village, notamment des membres de l'Ash Can School.

Fleishman's Bread Line (Private Collection) - Everett Shinn (1876-1953), Ashcan School

Everett Shinn, peintre, illustrateur, concepteur et dramaturge, surtout connu pour ses images du théâtre, est né dans le New Jersey en 1876. Il étudie le design industriel à Philadelphie de 1888 à 1890, et en 1893, s'inscrit à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts. En même temps, Shinn subvenait à ses besoins en tant qu'artiste-reporter pour la Philadelphia Press, où il se lie d'amitié avec William Glackens, George Luks et John Sloan, dont le style de réalisme urbain influence Shinn pour représenter les aspects les plus sinistres de la vie urbaine. En 1897, il s'installe à New York pour poursuivre sa carrière d'illustrateur de journaux et de magazines. En 1890, peu après sa première grande exposition personnelle à New York, Shinn et son épouse se rendent en Angleterre et en France, où il est attiré par des sujets parisiens et britanniques. Pendant son séjour à Paris, Shinn s'inspire des scènes théâtrales d'Edouard Manet, Edgar Degas et Jean-Louis Forain. Son travail changea radicalement ; il commença à peindre des artistes en action et à utiliser des points de vue décentrés...

Works: Snow Storm, Madison Square, New York (1898, Private collection), Broadway, Late in the Afternoon, After the Matinee (1899, Private collection), Chinese Restaurant (1899), Cross Streets of New York (1899), Cross Streets of New York (1899, Corcoran Gallery of Art, Washington DC), The Fight (1899), All Night Cafe (1900), Old Bowery, New York (1900), The Docks, New York City (1901, Munson-Williams-Proctor Institute, Utica, New York),  Lower East Side (1904, Smithsonian American Art Museum, Washington DC), NIght LIfe, The Accident (1908), Out of a Job - News of the Unemployed (1908),...

Shinn a participé à diverses expositions de groupe à New York, dont l'exposition The Eight at the Macbeth Galleries avec Glackens, Sloan et Luks en 1908, et plus tard l'exposition Independent Artists en 1910, où il a surtout traité de sujets théâtraux. Ses scènes urbaines le rattachent à l'école Ash Can, qui comprenait aussi George Bellows. …

Works: Back Row, Follies Bergere (1900, Private collection), Matinée, Outdoor Stage, Paris (1902, Smithsonian American Art Museum, Washington DC), The White Ballet (1904, Smithsonian American Art Museum, Washington DC), Paris Stage (1907, Private collection), The Orchestra Pit (1907, Private collection), …