Henry Miller (1891-1980) - Anaïs Nin (1903-1977) - Vladimir Nabokov (1899-1977) Carson McCullers (1917-1967) - Tennessee Williams (1911-1983) - ......

Last Update: 31/12/2016

Henry Miller (1891-1980)

Henry Miller s'inspire largement dans son oeuvre littéraire de son enfance à Brooklyn, dans quartier de Williamsburg, dite la "petite Allemagne" (l'Allemand fut sa première langue). Il suit des études au City College de New York, mais les abandonne rapidement et exerce divers métiers. Il se marie une première fois en 1917, et entreprend dès sa séparation un voyage dans l'Ouest au cours duquel il fait la connaissance de la militante anarchiste Emma Goldman qui lui fait connaître Nietzsche, Bakounine, Strindberg, Ibsen :  la véritable patrie intellectuelle de Miller devient l'Europe d'avant 1914 et son rejet du matérialisme américain. Il écrit son premier livre, 'Clipped wings' (inédit) en 1922, et épouse l'année suivante June Edith Smith qui sera la seule femme qui ait véritablement compté dans sa vie.

A partir de 1930 et pendant une dizaine d'années, Henry Miller s'installe à Paris : le Paris populaire l'émerveille, le quartier de Montparnasse, la rue de la Gaieté, la place Clichy; il s'y retrouve proche du "Nadja" de Breton, du "Voyage au bout de la nuit" de Céline, ou plus globalement d'un Oswald Spengler et de son "Déclin de l'Occident" avec lequel il partage le sentiment d'une monde voué à la dégradation. Mais si Miller n'est pas Céline, le Yankee décide tout de même de se lancer dans sa fameuse épopée phallique et de se consacrer exclusivement à la littérature. Il rédige pendant cette période trois romans autobiographiques, 'Tropique du Cancer' (1934), 'Printemps noir' (1936) et 'Tropique du Capricorne' (1939) qui sont interdits aux Etats-Unis en raison de leur caractère pornographique. 

C'est en 1931 qu'Anaïs rencontre Henry Miller et son épouse, June. Elle est immédiatement subjuguée par la beauté de June, tombe amoureuse de Henry et de sa littérature. Fuyant la guerre, il se rend en Grèce sur l'invitation de Lawrence Durrell. La vieille France qui le séduisait tant, est aussitôt remplacée par la Grèce. Henry Miller a décrit son périple grec dans "Le Colosse de Maroussi" (1941) qu'il considérait lui-même comme son meilleur livre..

 

A son retour aux Etats-Unis (1940), Henry Miller achète en 1947 sa fameuse maison de Big Sur, sur le côte californienne. De 1949 à 1960, il publie sa trilogie majeure, "The Rosy Crucifixion" : Sexus (1949), Plexus (1952), Nexus (1959). En 1957, alors que paraît "On the Road" de Kerouac, on commence à parler de Miller, mais il lui faut attendre 1961, à soixante-dix ans, pour que "Tropic of Cancer" soit publié aux Etats-Unis et vendu à plus d'un million d'exemplaires grâce aux procès pour pornographie qu'on lui intente. En 1964, la Cour suprême casse le jugement de la Cour d'État de l'Illinois en affirmant la valeur littéraire de son oeuvre. Miller a toujours combattu le puritanisme anglo-saxon avec férocité ; il ne se dresse pas seulement contre les mœurs sexuelles, mais contre la civilisation occidentale tout entière avec sa culture, ses traditions et ses coutumes, son histoire, ses arts, sa science, ses méthodes d'enseignement et d'éducation. Il ne voit partout que dégradation de l'homme. Ce qu'il condamne le plus ardemment, c'est son propre pays, mais uniquement parce qu'il se trouve à l'avant-garde des temps modernes. 

 

 

"..Je suis quelqu'un qui a été perdu dans la foule, à qui les lumières qui fusent ont donné le vertige, un zéro  qui a tout vu autour de lui tourné en dérision. Ont passé près de moi des hommes et des femmes allumés de soufre, des portiers en livrée de calcium ouvrant la gueule de l'enfer, la renommée portée par des béquilles, nanifiée par les gratte-ciel, broyée jusqu'au néant par les bouches hérissées des machines. J'ai marché entre les bâtiments géants vers le frais de la rivière et j'ai vu des lumières jaillir entre les côtes des squelettes comme des fusées. Si j'étais vraiment un "grand être humain", comme disait Mona, dans ses crises d'exaltation, que voulait dire alors cet abrutissement baveux que j'avais autour de moi? J'étais un homme avec un corps et une âme, j'avais un coeur qui n'était pas protégé par une voûte d'acier. J'avais des moments d'extase et je chantais avec des étincelles brûlantes. Je chantais l'équateur, ses jambes aux plumes rouges et les îles qui s'en vont à perte de vue. Mais personne n'entendait..." (Tropique du Cancer).

 

Tropique du Cancer (1934) (Tropic of Cancer)
"Devenus aujourd hui des classiques de la littérature érotique, les Tropique du Capricorne et Tropique du Cancer n'ont rien perdu de leur force explosive. C'est à Paris qu'Henry Miller écrit ces deux romans. Marginal, pique-assiette, désabusé, alcoolique, fauché aux goûts de luxe mais surtout fou de sexe, il y met en scène sa vie exceptionnelle, et chante son amour pour la nuit et ses rencontres improbables. Son appétit vorace et sa curiosité sans limites l'entraînent de Harlem à Broadway, de la place Clichy aux quartiers chic de la rive gauche et au Montparnasse bohème de ces années-là dont il est le plus fidèle chroniqueur. Miller veut tout voir, tout décrire, tout embrasser, sans se soucier de la morale et du bon goût. C est ainsi qu'il livre deux oeuvres foisonnantes qui vibrent encore aujourd'hui d'une énergie démesurée et contagieuse. "

 

".. Dans les quatre siècles révolus depuis l'apparition de la dernière âme dévorante, depuis le dernier homme à connaître le sens de l'extase, il y a eu un déclin constant et régulier de l'homme dans l'art, dans la pensée, dans l'action. Le monde est foutu : il n'en reste pas un pet de lapin. Qui donc de ceux qui ont l'oeil avide et désespéré peut avoir le plus infime respect pour ces gouvernements existants, ces lois, ces codes, ces principes, ces idéaux, ces idées, ces totems et ces tabous? Si quelqu'un savait ce que signifie lire l'énigme de cette chose que l'on appelle aujourd'hui une "fente" ou un "trou", qu quelqu'un avait le moindre sentiment de mystère au sujet des phénomènes que l'on étiquette "obscènes", le monde s'ouvrirait en deux. C'est l'horreur obscène, l'aspect desséché, enculé des choses, qui fait que cette civilisation insensée ressemble à un cratère. C'est le grand gouffre, gueule béante du néant, que les esprits créateurs et les mères de la race portent entre leurs jambes. Quand un esprit avide et désespéré apparaît et fait couiner les cobayes, c'est parce qu'il sait où mettre le câble à haute tension du sexe, parce qu'il sait que sous la dure carapace de l'indifférence se cache la plaie hideuse, la blessure inguérissable. Il met le câble chargé bien entre les jambes; il frappe en dessous de la ceinture, il enflamme les tripes même. Rien ne sert de mettre des gants de caoutchouc : tout ce qui peut être froidement et intellectuellement manipulé appartient à la carapace, et un homme qui brûle de créer plonge toujours au-dessous, vers la blessure ouverte, vers l'horreur obscène et infectée...

Toute chose est contenue dans une seconde qui est consommée ou non consommée. La terre n'est pas un plateau aride de santé et de confort, mais une grande femelle aux membres étendus avec un torse de velours qui s'enfle et se soulève avec les vagues de l'océan; elle frémit sous un diadème de sueur et d'angoisse. Nue et forte de son sexe, elle roule parmi les nuages dans la lumière violette des astres. Tout en elle, depuis ses seins généreux jusqu'à ses cuisses étincelantes, flamboie d'une ardeur furieuse. Elle se meut parmi les saisons et les années avec un grand "Allez hop!" qui saisit le torse d'un paroxysme de rage qui fait tomber les toiles d'araignée du ciel; elle retombe sur son orbite pivotale avec des frémissements volcaniques.." (traduction Paul Rivert, Denoël)

 

Tropique du Capricorne (Tropic of Capricorn, 1939)

La période évoquée ici est celle qui précède la découverte de sa vocation d'écrivain. La sexualité tient une place qui avait fait interdire le livre à sa parution en 1939, mais Henry Miller ne fait pas que fouler aux pieds les interdits : il raconte avec une verve infatigable son enfance à Brooklyn, ses ambitions, sa découverte du surréalisme ..

"L'homme que j'étais, je ne le suis plus. Quelque chose - quoi? je l'ignore - me contraint à commencer par cette petite phrase. Et en français, directement, exactement comme je l'avais écrite, il y a quarante ans, dans l'une des parties de "Printemps noir". Ce qu'elle a à voir avec "Tropique du Capricorne", je l'ignore aussi. Mais elle a certainement à voir avec moi. Les quelques mots qui la forment n'ont rien de très brillant ni de très significatif, sauf que c'est juste au milieu de mes quatre-vingts ans de vie, durant ma période de Clichy, qui fut extraordinairement heureuse, qu'ils jaillirent de mes lèvres. Et en français, non pas en anglais. En anglais, ils ne sonnent pas très juste à mon oreille, à moins que je ne sois mauvais traducteur - "the man I was I no longer am"..." (Préface janvier 1972). 

"..Ce qui me frappe aujourd'hui comme la preuve la plus merveilleuse de mon aptitude ou de mon inaptitude à me soumettre à l'époque, c'est le fait que rien de ce que les gens écrivaient ou racontaient n'avait le moindre intérêt pour moi. J'avais la hantise de l'objet, et de l'objet seulement, de la chose séparée, distincte, insignifiante. Ce pouvait être une partie du corps humain ou l'escalier d'un music-hall, un mégot ou un bouton que je trouvais dans le ruisseau. Quel que fût l'objet, il me permettait de m'ouvrir, de capituler, d'apposer ma signature. Sur la vie à l'entour, sur les gens qui avaient fabriqué ce monde que je connaissais, je ne pouvais pas mettre ma signature. J'étais aussi définitivement exclu de leur monde qu'un cannibale est rejeté des frontières de la société civilisée. J'étais rempli d'un amour pervers pour la chose en soi, non par attachement philosophique, mais par une faim passionnée, désespérément, comme si la chose jetée au rebut, sans valeur, et que tout le monde ignorait, avait renfermé le secret de ma régénération.."

 

"..Bouclé ainsi, durant des jours et des nuits d'affilée, je ne tardai pas à me rendre compte que la pensée, lorsqu'elle ne relève pas de la masturbation, est lénitive, salutaire et fort agréable. La pensée qui ne mène nulle part conduit partout; toute autre forme de pensée suit un tracé fixe et, quelle que soit la longueur du trajet, on trouve toujours au bout le dépôt ou la rotonde aux machines. Toujours au bout un disque rouge qui dit Stop! Mais quand le pénis se met à penser, il n'y a plus ni stop ni allez-y qui tiennent : ce ne sont que vacances perpétuelles - appâts bien frais et poisson mordillant sans répit l'hameçon. Ce qui me rappelle en passant Veronica Quelque Chose, qui me faisait toujours penser à l'envers. Avec celle-là c'était la bagarre dans le vestibule. Au dancing, on pouvait croire qu'elle allait vous faire don de façon permanente de ses ovaires, mais dès qu'elle avait les jambes à l'air elle se mettait à penser, à son chapeau, son porte-monnaie, ses clés, sa tante qui l'attendait, la lettre qu'elle avait oublié d'expédier, la place qu'elle allait perdre, toutes sortes de pensées baroques et hors de propos qui n'avaient rien à voir avec la question. Comme si elle avait subitement branché son cerveau sur le con - le con le plus éveillé et le plus rusé qu'on puisse imaginer..."

 

Sexus (1949)

(1er volet de la Crucifixion en Rose / The Rosy Crucifixion I)
Interdit pendant des années, Sexus est l'audacieux premier volet de « La Crucifixion en rose », comprenant aussi Plexus et Nexus, où Henry Miller entreprend le récit complet de sa vie tumultueuse, riche d'expériences intérieures et d'aventures. Sexus est l'histoire du grand amour qui, à travers l'inoubliable Mara-Mona, agit comme un révélateur sur Miller, mais aussi l'analyse lucide de la formidable crise qui le secoua et le fit se muer en lui-même. Certains passages, très crus, d'une sexualité exacerbée, associent provocation et témoignage : ils sont, dans cette oeuvre ardente, riche, puissante, une partie de la vérité dont Miller a fait l'objet de sa vie créatrice.

"Ce doit être un jeudi soir que je la rencontrai pour la première fois – au dancing. J’arrivai au bureau, le lendemain matin, ayant dormi une ou deux heures. J’avais l’air d’un somnambule. La journée passa comme un rêve. Après dîner, je m’endormis sur le divan, pour me réveiller tout habillé le matin suivant, pour les six heures. Je me sentais frais et dispos, le cœur pur, obsédé d’une seule idée : la posséder à tout prix. Tout en traversant à pied le parc, je me demandais quel genre de fleurs lui envoyer avec le livre que je lui avais promis ( Winesburg Ohio ). J’approchais de ma trente-troisième année, l’âge du Christ en croix. Une vie entièrement neuve s’ouvrait à moi, pourvu que j’eusse le courage de tout mettre en jeu. En fait, l’enjeu était nul ; j’étais au plus bas de l’échelle ; un raté dans toute l’acception du terme. C’était donc un samedi matin, et pour moi samedi a toujours été le jour le plus propice de la semaine. Je me mets à vivre quand les autres tombent de fatigue comme des mouches ; la semaine commence pour moi le jour de repos des juifs. Naturellement, j’étais loin de me figurer que cette semaine allait être l’apothéose de ma vie et durer sept longues années. Je savais seulement que je me trouvais devant un jour propice et gros d’événements. Faire le pas fatal, tout balancer par-dessus bord, c’est en soi une émancipation : pas une seconde je ne songeai aux conséquences de l’acte. Capituler, absolument et sans conditions, devant la femme que l’on aime, c’est rompre tous les liens, hormis le plus terrible : le désir de  ne pas la perdre. Je passai la matinée à emprunter de l’argent à droite et à gauche ; j’expédiai le livre et les fleurs ; puis je m’assis devant ma table pour écrire une longue lettre que je ferais porter par messager express. Je lui disais dans cette lettre que je serais ce soir-là au dancing et que je l’appellerais au téléphone dans le courant de l’après-midi. A midi, je quittai le bureau et rentrai chez moi. J’étais terriblement agité, presque fiévreux d’impatience. De devoir attendre cinq heures du soir me suppliciait. Je retournai au parc, la tête vide, marchant aveuglément à travers les dunes jusqu’au lac où les enfants jouaient avec leurs petits bateaux. Il y avait de la musique dans le lointain, et cela réveilla en moi des souvenirs d’enfance – rêves refoulés, nostalgies, regrets. Un vent lourd et brûlant de révolte passionnée se leva dans mes veines. Je pensais à certaines grandes figures du passé et à tout ce qu’elles avaient accompli à mon âge. Toutes mes vieilles ambitions étaient mortes ; je n’avais plus qu’un seul désir : me livrer pieds et poings liés à cette femme. Par-dessus tout, j’avais envie d’entendre sa voix, d’être sûr qu’elle était encore en vie, qu’elle ne m’avait pas déjà oublié. Pouvoir mettre un jeton dans la fente de l’appareil, tous les jours de ma vie, désormais ; entendre sa voix dire « allô » - Je n’osais rien demander de plus à l’espoir. Si elle voulait bien me promettre cela, et tenir sa promesse, qu’important ce qui arriverait !

A cinq heures juste, je téléphonai… Une voix à l’intonation curieusement triste et étrangère m’apprit qu’elle était sortie. J’essayai de savoir à quelle heure elle rentrerait, mais on raccrocha. A l’idée de ne pouvoir mettre la main sur elle, un désespoir frénétique s’empara de moi. Je téléphonai à  ma femme que je ne dînerais pas à la maison. Elle accueillit cette nouvelle du même ton dégoûté que d’habitude, comme si elle n’attendait plus de moi que déceptions et dérobades. Je raccrochai en me disant : «  Tu peux crever, espèce de pute ! S’il y a une chose dont je suis sûr, c’est que je me fiche bien de toi, de A à Z, morte ou vive ! « Un trolleybus ouvert arrivait : j’y sautai sans me soucier de sa destination et me dirigeai vers la banquette arrière. Je me laissai trimbaler ainsi pendant près de deux heures, dans un état de transe profonde. Je revins à la réalité pour reconnaître la boutique d’un glacier arabe au bord de l’eau ; je descendis et je marchai jusqu’au quai, où je m’assis sur un cordage, les yeux levés vers la dentelles bourdonnante du pont de Brooklyn. Il me restait du temps à tuer – des heures ! – avant d’oser m’aventurer jusqu’au dancing. Pendant que je contemplais vaguement la rive d’en face, mes pensées s’en allaient à la dérive, tel un navire sans gouvernail."

 

Plexus (1952)

(2e volet de la Crucifixion en Rose / The Rosy Crucifixion II)
"Plexus est le deuxième volet de la célèbre autobiographie d'Henry Miller : «La Crucifixion en rose», comprenant également Sexus et Nexus. Miller y raconte ses années d'enfance dans un quartier pittoresque de New York, ses aventures de jeune homme que torture le démon de l'écriture et qui, afin de le satisfaire, finit par briser une à une les chaînes qui le rivent à la vie quotidienne de ses compatriotes, son combat difficile pour devenir un artiste. Il connaît la misère, les rebuffades, les vexations de toute sorte, l'orgueil solitaire de celui qui croit en son génie et parviendra à le faire triompher. Dans cette lutte, sa nouvelle compagne, Mona, pousse le dévouement au-delà des limites communes. Les aventures que vit Henry Miller, les personnages qu'il rencontre, innombrables et curieux, les réflexions que lui inspirent les uns et les autres composent un récit d'une liberté, d'un naturel, d'un humour et d'une audace inouïs."

 


Anaïs Nin (1903-1977)

Née à Neuilly, d'un père pianiste et compositeur catalan espagnol (Joaquim Nin) et d'une mère franco-danoise (Rosa Culmell) qui ne tardèrent pas à se séparer, Anaïs Nin se fait à seize ans modèle puis danseuse espagnole pour échapper à la monotonie de la maison meublée tenue par sa mère à New York. Mariée à vingt ans avec le banquier Hugh Guiler, elle vit jusqu'à la seconde guerre mondiale en Europe où elle écrit ses premiers livres (House of Incest , 1936), suit une thérapie avec le psychanalyste Otto Rank, et devient l'amie ou la maîtresse de quelques écrivains artistes dont Henry Miller (1931-1934). En 1940, elle retourne aux Etats-Unis et va conquérir petit à petit une place dans les lettres américaines, notamment avec "Cities of the Interior" (1959) et son "Journal" ("The Diary of Anaïs Nin", 1931-1966) qu'elle tient depuis l'âge de onze ans ..

 

Anaïs Nin - Henry et June, les Cahiers secrets
"« J’ai besoin d’un esprit plus mûr, d’un père, d’un homme plus fort que moi, d’un amant qui me guiderait en amour, car toute ma vie n’est que trop ma propre création. » Octobre 1931, Anaïs Nin vit une passion destructrice avec Hugo, son mari, et trace ces lignes, désir d’un amour autre, avidité d’une expérience qu’elle évoque pudiquement. Deux mois plus tard, Anaïs rencontre Henry Miller et son épouse, June. Elle est immédiatement subjuguée par la beauté de June, tombe amoureuse de Henry et de sa littérature. 1932 sera l’année capitale, celle de l’éveil de la passion et de la sensualité. Peu à peu, Anaïs Nin ose les actes et les mots. Elle fixe dans son journal les contorsions de son odyssée sexuelle et sentimentale... L’odyssée d’une femme à la découverte d’elle-même. Et qui entrevoit bientôt, dans le cercle de sa solitude, des moments d’amour absolu. Avec Henry, elle connaît incontestablement une passion dévorante. S’y ajoute l’amour qu’elle conserve pour Hugo, son mari, et pour le bel Eduardo, son cousin. Elle demeure étrangement la pure, la tendre, mais aussi l’impitoyable Anaïs. Ces cahiers secrets composent un très grand roman d’amour en même temps qu’ils offrent un éclairage unique non seulement sur deux personnages importants de la littérature du XXe siècle, mais également sur la condition de toute femme qui cherche à s’accomplir."

 

Correspondance passionnée Henry Miller – Anais Nin
"« Je serai la seule femme que vous n'aurez jamais Une vie trop intense diminue l'imagination : nous ne vivrons pas, nous ne ferons qu'écrire et parler pour faire gonfler les voiles. » Anaïs Nin et Henry Miller ont entretenu pendant vingt ans une correspondance passionnée. Commencée en 1932, elle s'achève en 1953, en Californie, alors qu'ils sont tous les deux devenus célèbres. Récit d'un amour fou, qui fait place peu à peu à la tendresse, ces lettres expriment la bienveillance constante qui anime la relation entre ces deux écrivains d'exception. La sélection qui a été faite - Nin et Miller s'écrivaient tous les jours - suit l'évolution de leurs rapports au travers des années et offre un complément aux Cahiers secrets qui révélaient la passion littéraire et amoureuse qui les a unis. Le lecteur assiste à des échanges passionnants sur le devenir de leur oeuvre et le sens de l'écriture. Sans complaisance l'un envers l'autre, ils s'encouragent, sans cesser de s'adresser critiques et conseils sur leurs travaux respectifs. Cette correspondance constitue également un témoignage sur l'époque passionnante que ces deux êtres ont traversée et les personnalités du monde des lettres et des arts qu'ils fréquentaient. Deux personnages exceptionnels unis dans une fidélité essentielle, physique, matérielle et littéraire."

 

C'est en 1940, à l'instigation d'un mystérieux collectionneur, qu'Henry Miller et Anaïs Nin se lancent dans l'écriture d' "érotiques" : l'exigeant collectionneur demande que l'on insiste sur le sexe, au détriment de toute poésie, ce qui va choquer profondément Anaïs Nin. Mais, dit-elle, "en les relisant, bien des années plus tard, je m'aperçois que ma propre voix n'a pas été complètement étouffée. Dans de nombreux passages, de façon intuitive, j'ai utilisé le langage d'une femme, décrivant les rapports sexuels comme les vit une femme. J'ai finalement décidé de publier ces textes érotiques, parce qu'ils représentent les premiers efforts d'une femme pour parler d'un domaine qui avait été jusqu'alors réservé aux hommes..." 

"... A son retour de voyage, Edna se sentit plus détachée de son mari. Il ne l'avait pas éveillée sexuellement. Elle ignorait pourquoi. Parfois, elle pensait que cela venait peut-être d'avoir découvert qu'il avait appartenu à tant de femmes. Dès la première nuit, elle eut l'impression que ce n'était pas elle qu'il possédait, mais une femme comme des centaines d'autres. Il n'avait manifesté aucune émotion. Lorsqu'il l'avait déshabillée, il lui avait dit : "Oh! comme tu as de grosses hanches. Tu paraissais si mince. Je n'aurais jamais imaginé que tu avais de si grosses hanches. " Elle s'était sentie humiliée; elle avait l'impression de n'être pas désirable. Ce qui paralysait sa confiance en elle, ses propres élans d'amour et de désir. En grande partie par vengeance, elle se mit à l'observer aussi froidement qu'il l'avait fait pour elle, et elle eut le spectacle d'un homme de quarante ans qui commençait à perdre ses cheveux, qui allait bientôt prendre du ventre et qui semblait mûr pour se retirer dans une vie monotone et sans passion. Il n'avait plus rien de l'homme qui avait parcouru le monde. C'est alors qu'arriva Robert, trente ans, brun, avec le regard sombre et ardent d'un animal à la fois tendre et affamé..." (Anaïs Nin, Les petits oiseaux, Erotica II, traduction Béatrice Commengé, Stock)

 

"... J'aimais la regarder s'habiller pour le soir, se parant de bijoux primitifs; son visage était plein d'ardeur. Elle n'était pas faite pour les salons parisiens, pour les cafés. Elle était faite pour la jungle africaine, pour les orgies, pour les danses primitives. Mais rien, en elle, n'était libéré, aucune onde naturelle de plaisir ou de désir. Et si sa bouche, son corps, sa voix trahissait sa sensualité, tout son flux intérieur restait inhibé. Elle semblait empalée sur le pieu rigide du puritanisme. Son corps portant demeurait provocant. Elle donnait l'impression de sortir d'un lit après l'amour ou de se préparer à y aller. Elle avait des cernes sous les yeux, et son corps dégageait une belle énergie, une belle impatience de vivre ..."

(Anaïs Nin, Les petits oiseaux, Erotica II)

 

Vénus erotica (Delta of Venus Erotica, 1977) - "Je me présenterai comme la "madame" d'une maison de prostitution littéraire, la "madame" de ce groupe d'écrivains faméliques qui vendaient de l'érotisme à un "collectionneur". Je fus la première à écrire et, chaque jour, je donnais mes textes à dactylographier à une jeune femme. Cette jeune femme, Marianne, était peintre, et se faisait quelque argent en tapant des textes à la machine, le soir, chez elle. Elle avait un visage rond, des yeux bleus, un halo de cheveux blonds, des seins fermes et pleins, mais elle avait tendance à cacher ses formes plutôt qu'à les mettre en valeur, en portant d'amples vêtements de bohémien, des vestes larges, des jupes de collégienne, et des imperméables. Elle était originaire d'une petite ville. Elle avait lu Proust, Krafft-Ebing, Marx, Freud. Et, bien entendu, elle avait eu de nombreuses aventures sexuelles, mais il existe certains rapports sexuels où le corps ne participe pas réellement. Elle se trompait elle-même. Elle croyait avoir tout expérimenté de la vie sexuelle, après s'être allongée sur un lit, avoir caressé des hommes et accompli tous les gestes prescrits dans les bons manuels. Mais tout cela n'était qu'extérieur. En réalité, son corps était encore endormi, n'était ni mûr ni formé. Rien ne l'avait atteinte dans ses profondeurs. C'était encore une vierge. Je m'en rendis compte dès qu'elle entra dans la pièce. De même qu'un soldat n'admettra jamais avoir peur, de même Marianne n'aurait jamais reconnu être froide, frigide. Cependant, elle avait recours à un psychanalyste. Je ne pouvais m'empêcher de me demander, en lui donnant à dactylographier mes textes érotiques, l'effet qu'ils pourraient avoir sur elle. En même temps qu'une certaine assurance et curiosité intellectuelle, il y avait en elle une pudeur qu'elle s'efforçait de cacher; je m'en étais aperçue par hasard en apprenant qu'elle n'avait jamais pris un bain de soleil nue : elle rougissait à cette seule idée. Elle était hantée par le souvenir d'une soirée passée avec un homme dont elle avait repoussé les avances, et qui, au moment de quitter son appartement, l'avait plaquée contre le mur, lui levant une jambe et la pénétrant ainsi brutalement. Le plus étrange est que sur le moment elle n'avait absolument rien ressenti, mais plus tard, chaque fois qu'elle revoyait cette scène, elle se sentait nerveuse et excitée. Ses jambes se décontractaient et elle aurait donné n'importe quoi pour sentir à nouveau ce corps lourd se presser contre elle, la clouant au mur, sans qu'elle puisse s'échapper, et entrant en elle. Un jour, elle fut en retard pour la remise de mes textes. ]'allai la voir à son atelier, et frappai à la porte. Pas de réponse. Je poussai la porte qui était ouverte, Marianne avait dû aller faire une course. Je me dirigeai vers la machine à écrire pour voir où elle en était dans son travail et vis un texte que je ne reconnaissais pas. Etais-je en train d'oublier ce que j'écrivais? Cela semblait impossible. Ce n'était pas mon style. Je me mis à lire. Et alors je compris. Au milieu de son travail, Marianne avait soudain éprouvé l'envie de décrire ses propres expériences. Voici ce qu'elle écrivait ..." ( traduction Béatrice Commengé, Stock)

 

Anaïs Nin et Henry Miller ont sans doute été l’un des couples les plus sulfureux du XXè siècle. Elle est restée célèbre pour ses journaux intimes et la publication de recueils de nouvelles érotiques tels que "Venus Erotica" ("Delta of Venus") ou "Les Petits Oiseaux" ("Little Birds").
14 août 1932
[Anaïs]
Ne compte plus me trouver sain d’esprit. Finissons-en avec la raison. Ce fut un mariage à Louveciennes, tu ne peux le nier. Je suis reparti avec des morceaux de toi collés sur ma peau ; je marche, je nage dans un océan de sang, de ton sang d’Andalouse, distillé et venimeux. Tout ce que je fais, ce que je dis, ce que je pense tourne autour de ce mariage. Je t’ai vue en maîtresse de maison, une Mauresque au visage épais, une négresse au corps blanc, des yeux sur tout le corps – femme, femme, femme. Je ne vois pas comment je pourrais continuer à vivre loin de toi – ces séparations sont désormais la mort. Qu’as-tu éprouvé lorsque Hugo est rentré ? Etais-je encore là ? Je ne peux pas t’imaginer te comportant avec lui comme tu l’as fait avec moi. Les jambes serrées. Fragilité. Doux consentement du traître. Docilité d’oiseau. Avec moi tu es devenue femme. J’en fus presque terrifié. Tu n’as pas trente ans – tu as mille ans.
Me voici de retour et la passion couve toujours, fumante comme du vin chaud. Non plus la passion de la chair, mais une faim de toi, une faim dévorante. Dans les journaux, je lis les articles sur les meurtres et les suicides et je les comprends parfaitement. Je me sens meurtrier, suicidaire. J’ai comme l’impression que c’est une honte de ne rien faire, de se contenter de passer le temps, de le prendre avec philosophie, d’être raisonnable. Où est le temps où les hommes se battaient, tuaient, mouraient pour un gant, pour un regard, etc. ? (Quelqu’un est en train de jouer cet air affreux de Madame Butterfly  – « Un jour il viendra » !)
Je t’entends encore chanter dans la cuisine – de ta voix légère, comme celle des Noirs, tu chantes une sorte de litanie cubaine monotone et sans harmonie. Je sais que tu es heureuse dans la cuisine et que le plat que tu prépares est le meilleur que nous ayons mangé ensemble. Je sais que tu t’es souvent brûlée la peau sans jamais te plaindre. J’éprouve la plus grande joie et la plus grande paix à être assis dans la salle à manger, tandis que tu t’agites autour de moi, dans ta robe digne de la déesse Indra, constellée de mille yeux.
Anaïs, je croyais t’aimer, avant ; ce n’était rien à côté de la certitude que j’en ai aujourd’hui. Etait-ce si merveilleux parce que c’était court et volé à la vie ? Nous jouions-nous la comédie l’un à l’autre, l’un pour l’autre ? Etais-je moins « moi », ou davantage « moi » ? Etais-tu moins ou plus « toi » ? Est-ce folie que de croire que ça pourrait continuer ? Quand et où commencerait la grisaille ? Je t’étudie tellement, afin de découvrir d’éventuels défauts, des points faibles, des zones dangereuses. Je n’en trouve pas – pas les moindres. Cela veut dire que je suis amoureux, aveugle, aveugle, aveugle. Etre aveugle à jamais. […]
Je sais que maintenant tu as les yeux grands ouverts. Il y a des choses auxquelles tu ne croiras jamais plus, des gestes que tu ne referas plus, des chagrins, des doutes que tu ne connaîtras plus. Blanche ferveur presque criminelle dans ta tendresse et dans ta cruauté. Pas de remords ni de vengeance, pas de chagrin ni de culpabilité. Seulement vivre, sans rien pour te sauvegarder de l’abîme si ce n’est un fol espoir, une joie à laquelle tu as goûté et que tu peux retrouver à volonté. […]
La vie et la littérature mêlées, l’amour comme dynamo, toi avec ton âme de caméléon, m’offrant mille sortes d’amour, toujours là, solide, quelle que soit la tempête que nous traversons, nous sentant partout chez nous. Poursuivant, chaque matin, la tâche là où nous l’avions laissée. Résurrection sur résurrection. Toi, prenant de plus en plus d’assurance et menant la vie riche que tu désires ; et plus tu prends de l’assurance, plus que tu me veux, plus tu as besoin de moi. Ta voix devient plus rauque, plus profonde, tes yeux plus noirs, ton sang plus épais, ton corps plus plein. Une servilité voluptueuse, une nécessité tyrannique. Plus cruelle que jamais – consciemment, délibérément cruelle. Le plaisir sans fin de l’expérience.
H. V. M.


Vladimir Nabokov (1899-1977)

Personnage solitaire, Vladimir Nabokov a traversé la première moitié du XXe siècle sans faire de bruit, avant de provoquer, avec "Lolita", le scandale, à cinquante-six ans : "Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents: Lo.Li.Ta." C'est après le scandale que Nabokov est reconnu véritablement comme un des plus grands écrivains américains, après la publication d' "Ada, or Ardor", pratiquement au soir de sa vie. 

Issu d'une famille aristocratique, cultivée et libérale, il apprend de ses gouvernantes et de ses précepteurs les langues étrangères. Le jeune homme étudie à Tenichev, un lycée d'avant-garde. Son père, opposant au régime tsariste, meurt assassiné. Mais, protégé par sa mère, Nabokov mène une enfance heureuse et se découvre une passion pour la littérature. La révolution russe met un terme à son adolescence dorée et sa famille doit quitter Saint-Pétersbourg et se réfugier à Londres. Entre 1919 et 1922, il est étudiant en littérature russe et française au Trinity College de Cambridge. Son arrivée à Berlin coïncide avec trois événements majeurs : la mort tragique de son père, abattu en mars 1922 lors d’une réunion politique, la rencontre avec Véra Evséievna Slonim qui deviendra sa femme en 1925, et l’affirmation de sa vocation d’écrivain. Il publie des poèmes ainsi que des articles critiques et des traductions du français et de l’anglais dans nombre de journaux russes émigrés de Berlin et Paris, mais ce sont ses premiers romans, composés en russe sous le pseudonyme de Sirine – "Machenka" (1926), "Roi, dame, Valet" (1928, King, Queen, Knave), "La Défense Loujine" (1930, The Defense), "Chambre Obscure" (1932, Camera Obscura), "La Méprise" (1934, Despair) et surtout "Le Don" (1937, The Gift ), son dernier roman russe et l’une de ses œuvres les plus achevées. Au début de 1937, le couple Nabokov s’installe à Paris pour fuir le nazisme.

En mai 1940, alors que l’Europe s’enfonce dans la deuxième guerre mondiale, Vladimir, Véra et leur fils Dmitri embarquent à Saint-Nazaire sur le Champlain à destination des Etats-Unis. "La Vraie Vie de Sebastian Knight" (The Real Life of Sebastian Knight) marque en mai 1941, pour Nabokov, le début d’une ère nouvelle : tous ses romans seront désormais composés en anglais. Ce sont cependant ses compétences de scientifique et d’enseignant qui lui permettent d’abord de subvenir aux besoins de sa famille sur cette nouvelle terre d’asile. Entomologiste distingué, il obtient un poste au Museum of Comparative Zoology de Harvard et donne des cours de littérature à Wellesley College. En 1948, il est nommé professeur à Cornell University où ses conférences sont consacrées aux grands écrivains européens de langue anglaise, française et allemande (Austen, Stevenson, Dickens, Joyce, Flaubert, Proust, Kafka) ainsi qu’aux maîtres de la littérature russe (Gogol, Tolstoï, Tourgueniev, Tchékhov). Il est naturalisé américain en 1945. La publication d’ "Autres Rivages" (Speak, Memory), un récit de ses souvenirs d'enfance, lui vaut une première reconnaissance littéraire aux États-Unis.

Sa notoriété devient mondiale en 1958 avec la publication de "Lolita". Le roman, qui paraît d’abord en France (mais en anglais), chez Olympia Press, avant d’être publié aux Etats-Unis trois ans plus tard au terme d’une longue bataille juridique, fait accéder Nabokov à une notoriété spectaculaire où le succès de scandale le dispute à la reconnaissance proprement littéraire. En 1961, Vladimir et Véra rentrent en Europe et s’installent dans une ville qui leur rappelle un peu la Russie perdue, Montreux, où il écrit "Feu pâle" (1962, Pale Fire) puis, "Ada" (1969). C'est dans ce lieu qu'il terminera sa vie...

 

Machenka (1926)

"Lorsque Machenka parut en anglais en 1970, les lecteurs y apprécièrent surtout les échos du premier amour de Nabokov, la «Tamara» de son autobiographie récemment révisée, "Autres rivages". Mais pour le public, ce n'était pas tant un récit autobiographique qu'un portrait de l'exil. Nabokov est ici l'observateur scrupuleux de la vie d'émigré. Situé en avril 1924, quand les Russes fuyaient Berlin en masse, le récit montre Ganine en train de se préparer vaguement à partir de la France. Alfiorov, qui vient d'emménager dans la chambre voisine de celle de Ganine, se prépare à accueillir sa femme, bloquée depuis des années en Russie soviétique, qui doit le retrouver dans six jours, et compte bien l'installer dans la chambre de Ganine. Ganine découvre alors que la femme d'Alfiorov n'est autre que Machenka, son premier amour, avec qui il avait goûté en 1915 tous les délices d'une radieuse passion de jeunesse, jusqu'à ce qu'un an après ils se perdent de vue. En entendant de nouveau son nom, Ganine est brutalement sorti de son engourdissement et revit dans sa mémoire toute la félicité du passé, avec une violence qui efface le présent. Ganine décide de quitter Berlin avec Machenka et, la veille de son arrivée, enivre un Alfiorov surexcité jusqu'à ce qu'il s'effondre inconscient. Il se dirige alors vers la gare pour être le premier à retrouver Machenka et l'escamoter ensuite..."

 

Lolita (Lolita, The Confession of a White Widowed Male, 1959)

C'est la confession d'Humbert Humbert écrite depuis sa cellule de prison dans laquelle il attend son procès pour meurtre :  Humbert Humbert a été marqué pour toute son existence par un amour d'enfance, Annabelle, petite baigneuse de la Côte d'Azur emportée par le typhus à quatorze ans, ce qui l'a rendu incapable de s'attacher à sa première femme, Valetchka. L'âge et les démons intérieurs font qu'à presque 40 ans, s'étant installé chez Mrs Haze, il épouse celle-ci, la mère, pour approcher la fille,  Dolores, qu'il surnomme Lolita, une nymphette de 12 ans parfaitement cynique et racoleuse. L'attrait est tant irrésistible qu'il projette de tuer sa nouvelle femme, qui meurt finalement écrasée par une voiture.  Dès lors, désormais libre, cet homme pétri de la culture du vieux continent va tenter de vivre enfin son fantasme érotique et entreprend avec Lolita une randonnée à travers les motels et les hypermarchés américains : il devient enfin son amant. Les détails de cette passion tyrannique, les querelles, la jalousie, avec en fond une description sarcastique de la culture américaine, épouse un style dont sont dépourvus les livres pornographiques, rappelle Nabokov dans sa postface. Lorsque Dolores entre au collège, le fantasme entre en désagrégation : sa dépendance vis-à-vis de la nymphette est tel qu'il tue celui pour lequel Lolita l'a quitté, un certain Clare Quilty... Le succès de scandale tient non seulement à l'écriture qui évite le mélodrame et n'est pas sans pudeur, mais à une approche psychologique d'une homme dévasté par une passion condamnable, certes, mais qui rend le coupable plus sympathique que la victime... 

"Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins (Lolita, light of my life, fire on my loins). Mon péché, mon âme (My sin, my soul). Lo-li-ta: le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo. Li.Ta. Le matin, elle était Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais, dans mes bras, elle était toujours Lolita. Une autre l'avait-elle précée? Oui, en fait oui. En vérité, il n'y aurait peut-être jamais eu de Lolita si, un été, je n'avais aimé au préalable une certaine enfant (girl-child). Dans une principauté au bord de la mer. Quand était-ce? Environ autant d'années avant la naissance de Lolita que j'en comptais cet été-là. Vous pouvez faire confiance à un meurtrier pour avoir une prose alambiquée. Mesdames et messieurs les jurés, la pièce à conviction numéro un est cela même que convoitaient les séraphins, ces êtres mal informés, simples, aux ailes altières. Voyez cet entrelacs d'épines...."

C'est donc Annabel qui ouvre une brèche fondamentale dans l'existence de notre auteur, une brèche dans laquelle s'engouffrent ses premiers désirs et cette sensualité si particulière qui le poussera irrévocablement dans l'attraction de la nymphette Lolita,  Annabel dont les parents "étaient de vieux amis de ma tante et étaient tout aussi collet monté qu'elle", qui "aimait à ramasser des poignées de sable fin qu'elle laissait couler entre ses doigts" : 

"... d'emblée, nous fûmes passionnément, gauchement , scandaleusement, atrocement amoureux l'un de l'autre; désespérément, devrais-je ajouter, car nous n'aurions pu apaiser cette frénésie de possession mutuelle qu'en absorbant et en assimilant jusqu'à la dernière particule le corps et l'âme l'un de l'autre; or nous étions là tous les deux, incapables de nous accoupler comme des gamins des bas-fonds auraient cent fois trouvé l'occasion de le faire. Après une folle tentative de rencontre nocturne dans son jardin (dont il sera question plus tard), la seule intimité qu'on nous accordât fut de pouvoir nous éloigner hors de portée de voix mais non des regards dans le coin populeux de la plage. Là, allongés sur le sable tendre, à quelques pas de nos aînés, nous demeurions toute la matinée dans un paroxysme de désir pétrifié, guettant le moindre accroc dans l'espace ou le temps pour nous toucher: sa main, à demi enfouie dans de sable, se faufilait vers moi, ses doigts bruns et effilés avançant à tâtons avec une lenteur somnambulique; puis son genou opalescent commençait son long et prudent périple; parfois, un rempart fortuit, érigé par des enfants plus jeunes nous offrait un refuge suffisant pour échanger de timides baisers salés; ces contacts incomplets exaspéraient à tel point nos jeunes corps vigoureux et inexpérimentés que l'eau bleue et froide sous laquelle nous continuions à  nous agripper ne parvenait même pas à nous soulager (...) Je ne cesse de feuilleter ces misérables souvenirs et de m'interroger: est-ce donc là, dans le scintillement de cet été lointain, que commença à s'ouvrir cette faille dans ma vie? Ou bien mon désir excessif pour cette enfant n'était-il que le premier signe d'une singularité innée? Lorsque je tente d'analyser mes désirs secrets, mes mobiles, mes actes mêmes, je m'abandonne aussitôt à une sorte d'imagination rétrospective, laquelle offre à la raison analytique une multitude d'alternatives et fait bifurquer sans fin encore et encore chacune des voies envisagées dans l'affolant labyrinthe de mon passé. Je suis convaincu, cependant que, d'une certaine manière, magie ou fatalité aidant, Lolita commença avec Annabel.

Je sais aussi que le choc provoqué par la mort d'Annabel renforça le sentiment de frustration que m'avait laissé cet été de cauchemar, et qu'il fut un obstacle permanent à toute autre idylle pendant les froides années de ma jeunesse. L'esprit et la chair s'étaient confondus en nous avec une perfection que les jeunes d'aujourd'hui, avec leur cerveau conformiste, obtus et terre à terre, seraient bien incapables de comprendre. Elle était morte depuis longtemps que je sentais encore ses pensées flotter au travers des miennes. Bien avant de nous rencontrer, nous avions fait les mêmes rêves. Nous échangeâmes nos impressions et nos découvrîmes d'étranges affinités. Au mois de juin de la même année (en 1919), un canari égaré était entré en voletant dans sa maison et la mienne, dans deux pays très éloignés l'un de l'autre. Oh, Lolita, si seulement tu m'avais aimé ainsi!

J'ai réservé pour la conclusion de ma période "Annabel" le récit de notre premier et calamiteux rendez-vous. Un soir, elle parvint à tromper la vigilance perverse de sa famille. Nous nous perchâmes sur un muret en ruine, dans un bosquet de mimosas nerveux aux feuilles frêles, à l'arrière de leur villa. A travers l'obscurité et les arbres tendres, nous voyions les fenêtres illuminées dessiner des arabesques qui, retouchées par les encres colorées d'une mémoire sensible, m'apparaissent aujourd'hui comme des cartes à jouer - sans doute parce qu'une partie de bridge tenait l'ennemi occupé. Annabel trembla et tressaillit tandis que je baisais la commissure de ses lèvres entrouvertes et le lobe brûlant de son oreille. Une grappe d'étoiles luisait faiblement au-dessus de nous, entre les silhouettes des longues feuilles graciles; le ciel frissonnant semblait aussi nu que l'était Annabel sous sa robe légère. Je voyais son visage dans le ciel, si étonnamment distinct qu'il paraissait diffuser un faible éclat naturel. Ses jambes, ses jolies jambes ardentes, n'étaient pas trop serrées l'une contre l'autre, et quand ma main trouva ce qu'elle cherchait, une expression rêveuse et troublante, où se mêlaient plaisir et souffrance, envahit ses traits enfantins. Elle était assise un peu au-dessus de moi, et chaque fois que dans son extase solitaire, elle était amenée à me donner un baiser, sa tête s'inclinait en un mouvement assoupi, doux et alangui, qui faisait presque peine à voir, et ses genoux dénudés happaient mon poignet, le serraient un instant puis relâchaient leur étreinte; et, retenant son souffle et faisant un petit sifflement, elle approchait sa bouche palpitante, déformée par l'amertume de quelque philtre mystérieux, de mon visage. Elle tentait d'apaiser la torture de l'amour en frottant d'abord violemment ses lèvres sèches contre les miennes; puis ma bien-aimée s'écartait en rejetant ses cheveux en arrière d'un geste convulsif, et elle se rapprochait de nouveau d'un air sombre, me laissant me sustenter à sa bouche ouverte, tandis que, avec une générosité qui ne demandait qu'à tout lui offrir, mon coeur, ma gorge, mes entrailles, je confiais à son poing malhabile le sceptre de ma passion. Je me rappelle encore ce parfum douceâtre, musqué, banal, d'une certaine poudre de toilette - elle l'avait volée, je crois, à la femme de chambre espagnole de sa mère. Il se mêlait à l'odeur de biscuit de son corps, et le trop-plein de mes sens faillit soudain déborder; un vacarme subit dans un buisson voisin l'empêcha de se répandre - et comme nous nous écartions l'un de l'autre, les veines battantes, prêtant l'oreille à ce qui n'était sans doute qu'un chat en maraude, nous parvint de la maison la voix de sa mère qui l'appelait d'un ton de plus en plus frénétique - et le docteur Cooper sortit dans le jardin, claudiquant pesamment. Mais ce bosquet de mimosas, cette nuée d'étoiles, ce frisson, ce feu, cette miellée et cette lancinante douleur, tout cela est demeuré en moi, et cette fillette avec ses membres de néréide et sa langue ardente n'a cessé de me hanter depuis - jusqu'au jour où enfin, vingt-quatre ans plus tard, je parvins à rompre son charme en la réincarnant dans une autre..." (traduction M.Couturier, Gallimard).

 

 

"Lolita", une incomparable adaptation de Stanley Kubrick (1962),

avec James Mason ((Humbert Humbert), Shelley Winters (Charlotte Haze), Sue Lyon (Dolores « Lolita » Haze), Peter Sellers (Clare Quilty, Dr Zempf) ..

Ada ou L'Ardeur. Chronique familiale (Ada or Ardor : a Family Chronicle, 1969)

"Ada",  histoire d'amour, chef-d'œuvre érotique (l'extraordinaire virtuosité stylistique et l'inventivité métaphorique de Nabokov pour exprimer le répertoire par ailleurs fort limité des actes sexuels, est sans doute sans équivalent, Joyce, peut-être...) ou enquête philosophique sur la nature du temps, s'expose comme les mémoires du Dr Ivan (Van) Veen, psychologue et professeur de philosophie, fils du baron «Démon» Veen, mémorable personnalité de Reno et de Manhattan, qui sur un siècle raconte son amour de toute une vie pour Ada Veen, et l'histoire de la famille Veen est particulièrement complexe : deux cousins germains, "Demon" et Dan Veen, épousent des sœurs jumelles, Aqua et Marina, et sur l'arbre généalogique, il semble qu'Aqua et Demon ont produit Van (né en 1870) et qu'Ada (née en 1872) est l'enfant de Dan et Marina. En fait, Van et Ada sont les produits de Demon et Marina, d'une ascendance mêlant richesse, folie, sexe, suicide, de royauté, il n'est donc guère surprenant qu'il semblent incroyablement étranges et intelligents. C'est dans un style extraordinairement visuel, un langage toujours aussi soutenu, - on sait que Nabokov épinglait des mots comme des papillons pour ce "supplément de vibrato spinal" qu'ils pouvaient lui donner -,  que débute et se perpétue la chronique familiale, la jeunesse de Van, ses voyages et ses romances incestueuses avec Ada à Arcadian Ardis Hall, l'opulent domaine de campagne de son oncle, livrés tous deux en grande partie à eux-mêmes ils y construisent un univers qu'ils auront bien des difficultés à retrouver plus tard. Puis l'abandon d'Ada par Van, à la suite des implorations de son père. Enfin, après de nombreuses vicissitudes amoureuses, Ada se marie et Van la perd pendant 17 ans, pour finalement la reconquérir en 1922 dans l'avant-dernière partie, alors qu'il travaille sur son livre "La texture du temps" : en plus d'écrire ses mémoires, le philosophe Veen essaie de décrire la nature du temps: "we can not enjoy the true present, which is an instant of zero duration". La cinquième et dernière partie, une sorte de coda, les trouve ensemble, avec un petit entourage, célébrant le 97e anniversaire de Van et l'achèvement virtuel du mémoire qui doit être publié à titre posthume...

 

"...«Je voudrais te demander», dit-elle, très distinctement cette fois et pourtant déjà hors d'elle-même parce que la main voyageuse était remontée jusqu'au creux de son bras et que le pouce qui venait de se poser sur une mamelette lui donnait des picotements au palais: ce qui s'appelle «sonner la bonne» dans les romans georgiens -la chose est naturellement inconcevable sans la présence d'elettricità...

(Je proteste. Tu n'as pas le droit. C'est défendu même en lithuanien et en latin. Note d'Ada.)

« Te demander... 

- Demande», s'écria Van, mais ne gâche pas tout

(c'est-à-dire, ne m'empêche pas de me nourrir de toi, de me tordre contre toi).

«Alors, pourquoi, demanda-t-elle (exigea-t-elle, somma-t-elle cependant qu'une seule flamme crépita et qu'un coussin se retrouva sur le parquet), pourquoi est-ce que tu deviens si gros et si dur, là, quand tu...

- Où là ? Quand je quoi?»

Afin de se mieux expliquer, avec un tact et un contact exquis, elle fit danser son ventre contre lui, toujours presque agenouillée, embarrassée dans sa longue chevelure et l'oeil plongeant dans l'oreille de Van (leurs positions réciproques étaient devenues passablement embrouillées).

«Répète. ..» cria-t-il, comme si elle eût été très loin de lui - reflet sur une vitre noire.

«Tu vas me faire voir ça immédiatement», dit-elle avec autorité. Il se dépouilla de son kilt improvisé et Ada changea de ton aussitôt.

«Mon Dieu», murmura-t-elle comme un enfant qui parle à un enfant. «C'est écorché, complètement à vif! Ça te fait mal, dis ? Horriblement mal?»

Il supplia: « Touche, vite.

- Van, pauvre Van», reprit-elle avec la petite voix que se font les fillettes gentilles pour parler aux chats, aux chenilles, aux pupes, aux chiots... «Je suís sûre que ça te brûle. Si je touchais ça te soulagerait, tu crois ?

- Si je crois! You bet! On n'est pas bête à ce point! 

- Carte en relief», dit la mignonne poseuse. Les fleuves de l'Afrique. Son index remonta le Nil Bleu jusque dans ses jungles, puis redescendit vers l'aval.

«Que vois-je ici? Le chapeau du Bolet Rouge n'est pas moitié aussi velouté. En fait (sur un ton de babillage), cela me fait penser à une fleur de géranium ou plutôt de pélargonium.

- Grands dieux, comment n'y pas penser ?

- O Van, Van, j'aime ce grain. Sans façons, cela me plaît! 

- Serre donc, petite sotte, tu ne vois pas que je me meurs ? »

Mais la naïve botaniste n'avait aucune idée de la bonne façon de manier l'objet. Van, à toute extrémité, poussa dans le volant de la chemise de nuit et gémit en fondant dans une mare de plaisir. Elle regardait, consternée.

« Ce n'est pas ce que tu crois, dit Van tranquillement. Rien à voir avec le pipi. C'est propre comme la sève d'une herbe. Bon. Le Nil est déterminé - télégramme de Speke, l'explorateur. »

(Van, je me demande pourquoi tu te donnes tant de mal pour transformer un passé poétique et sans pareil en une farce malpropre. Honnêtement, Van. Oh! mais je suis honnête! On ne peut plus honnête! C'est ainsi que les choses se sont passées. Je ne savais trop sur quel terrain je m'aventurais, d'où ces airs effrontés et ces afféteries. Ah ça. Parlez pour vous! Quant à moi, très cher, j'affirme que ces fameuses excursions digitales depuis votre Haute-Afrique jusqu'au bout du monde n'ont commencé que beaucoup plus tard - alors que j'en connaiuail par cœur l'itinéraire. Désolé, vous faites erreur, et -puis, si les gens avaient les mêmes souvenirs comment diable seraient-ils des êtres différents? C'est-ainsi-que-les-choses-se-sont-passées. Mais nous ne sommes pas «différents». Penser et songer ne sont qu'un même mot - en bon français. Van, pense à la douceur... Oh ! j'y songe, bien sûr que j'y songe. Ce n'était que douceur, mon enfant, ma rime. Voilà qui est mieux, dit Ada.)

«Prends la suite, tu veux bien ?»

Van s'étendit nu à la lueur maintenant immobile de la chandelle.

«Dormons ici, dit-il, ils ne rentreront pas avant que l'aube ne rallume le cigare de mon oncle.

- Ma chemise est trempée», murmura-t-elle.

«Enlève-la. Il y a place pour deux dans cette couverture.

- Van, ne regarde pas! 

- Ce n'est pas de jeu», dit-il en l'aidant à passer sa chemise par-dessus sa chevelure véhémente. A peine une touche de fusain ombrait le point de mystère de son corps blanc comme la craie. Un mauvais furoncle lui avait laissé une cicatrice rose entre deux côtes; il y posa un baiser et s'allongea les mains croisées sous la nuque. Ada, penchée sur le corps brun, contemplait la caravane de poils qui remontait de leur fourmilière vers l'oasis du nombril. Pour un garçon si jeune, il était remarquablement hirsute. Sa jeune gorge ronde était à l'aplomb du visage de Van. En tant que médecin et en tant qu'artiste je réprouve l'usage philistin de la cigarette après l'amour. Reconnaissons pourtant, par souci de vérité, que Van n'était pas indifférent à la présence d'un coffret de cristal garni de Traumatis turques, mais la console sur laquelle il se trouvait était trop éloignée pour qu'il pût l'atteindre d'un mouvement nonchalant du bras. La haute pendule sonna un quart anonyme: Ada, le poing contre la joue, contemplait à présent le remuement émouvant bien qu'étrangement morose, le déclenchement régulier, enfin l'essor massif, de la renaissance virile.

Mais la peluche de la couche était aussi chatouilleuse au toucher qu'était à la vue le ciel saupoudré d'étoiles. Avant qu'il se passât quoi que ce fût de neuf, Ada se mit à quatre pattes pour arranger les coussins et le plaid. Fillette indigène imitant un lapin. Van tendit une main chercheuse; sa paume s'arrondit par-derrière sous la petite fente chaude. Dans un bond frénétique, il prit la position du garçonnet qui construit un château de sable, mais Ada se retourna sur le dos, prête ingénument à l'étreindre ainsi qu'il est recommandé à Juliette de recevoir son Roméo. Elle fit bien. Pour la première fois dans leur aventure amoureuse la grâce, le génie et l'inspiration lyrique descendirent sur le jeune bourru. Murmurant, gémissant, il baisait le pâle visage avec une tendresse volubile, criait en trois langages - les trois grands de ce monde - des mots câlins qui devaient plus tard fournir la matière d'un Dictionnaire des diminutifs secrets, maintes fois revu et corrigé jusqu'à l'édition définitive de 1967. Quand il devenait trop bruyant elle essayait de le calmer comme on calme un enfant, elle faisait chut! chut! en lui soufflant dans la bouche - et ses quatre membres étaient noués sans vergogne autour de lui comme si elle avait fait l'amour depuis toujours, dans tous nos rêves - mais l'impatience de la passion juvénile (débordante comme la baignoire de Van, du vieux Van, couveur maniaque de mots, occupé à repolir ces pages assis sur le bord de son lit dans une chambre d'hôtel) ne résista pas à quelques coups de pointe poussés à l'aventure: elle éclata sur le labelle de l'orchidée, un merle bleu émit son «tchoc-tchoc» d'alarme et les lanternes lointaines reparurent au fond de l'aube rugueuse et refirent le tour de la pièce d'eau. Bientôt les points lumineux des voitures devinrent des étoiles, les roues des chariots crissèrent sur le gravier; les chiens de toute espèce rentrèrent fort satisfaits de leurs ébats nocturnes. Blanche, la nièce du cuisinier, descendit d'un car de police couleur de citrouille, chaussée seulement de ses bas (hélas, minuit avait sonné depuis longtemps) et les deux enfants nus, saisissant plaid et chemise, saluèrent le sofa complice d'une petite tape et remontèrent en tapinois dans leurs chambrettes d'innocence en emportant chacun sa chandelle.

« Et tu. te rappelles...» dit Van moustache-grise en prenant une cigarette Cannabina sur sa table de nuit et en secouant une boîte d'allumettes jaune et bleue... «tu te rappelles notre insouciance et comment Larivière s'arrêta de ronfler pour recommencer de plus belle un instant plus tard (la maison tremblait du haut en bas) et comme les marches de fer étaient froides, et comme j'étais déconfit par ta... comment dirai-je... par ton manque de retenue ?

- Idiot», dit Ada, qui s'était tournée vers le mur et ne remua pas seulement la tête. 

Eté 1960 ? Un hôtel encombré de voyageurs, quelque part entre Ex et Ardez ?

Je ferais bien de commencer à dater les pages de ce manuscrit. Par égard pour mes rêveurs inconnus...." (traduction Gilles Chahine, Gallimard)


Carson McCullers (1917-1967)

Née à Colombus (Géorgie), d'un père, Lamar Smith, réparateur de montres, McCullers, aux allures de garçon, erre dans ville provinciale et tombe amoureuse de son professeur de piano, Mary Tucker : elle a quinze ans, nous sommes en 1932, elle semble déjà savoir - elle le dira plus tard -  que "son amour restera solitaire". Elle gagne New York et dès 1936, la prestigieuse revue Story publie sa nouvelle "Wunderkind", l'histoire d'une adolescente de quinze ans, enfant prodige qui découvre en jouant une sonate de Beethoven qu'elle n'est pas la virtuose qu'elle rêvait d'être. En 1937, elle épouse le caporal Reeves McCullers, le plus athlétique soldat de la contrée, et commence à écrire "The Heart is a lonely Hunter" qui est publié en 1940 et qui la rend immédiatement célèbre, à 23 ans. Divorcée de Reeves en 1940, McCullers vit à Broolyn Heights (New York) dans une maison qui devient salon du tout new-york des écrivains et artistes : s'y côtoient Jane et Paul Bowles, Christopher Isherwood, Anaïs Nin, Richard Wright, Leonard Bernstein, Aaron Copland. Un troisième amour surgit dans sa vie, une jeune femme aux cheveux courts et aux yeux gris, Anne-Marie Scwarzenbach, pianiste et devenue écrivain, tout comme elle. En 1941, elle publie "Reflections in a Golden Eye" qui confirme sa réputation de supposée névrosée morbide et perverse. Elle tente une expérience de vie communautaire dans une grande maison de Brooklyn tant les années lui paraissent difficiles. Anne-Marie meurt d'une hémorragie cérébrale et les Etats-Unis entrent en guerre. En 1945, elle ré-épouse Reeves, revenu blessé de guerre et qui se suicidera à Paris en 1953.  Elle écrit et adapte pour la scène "Frankie Adams, The Member of the Wedding" en 1946. En 1961, atteinte d'un cancer et devenant progressivement infirme depuis 1953, McCullers publie "The Ballad of the Sad Cafe and other stories" (1951) et son dernier roman, "Clock without Hands", où les derniers jours sur terre de J.T.Malone, qui se meurt d'une leucémie, rythment une chronique des luttes raciales dans le Sud en 1953-1954, l'année cruciale où l'arrêt de la Cour suprême déclara la ségrégation dans les écoles contraire à la Constitution et où s'enclencha le mouvement pour les droits civiques. Carson McCullers a tenter d'exprimer tout au long son oeuvre, limitée certes, les rapports souvent tragiques de l'amour à la solitude, avec en fond une appréhension constante de la douleur, de l'absence..

 

"The Heart Is a Lonely Hunter" (1940, Le Coeur est un Chasseur solitaire)

Chronique, du printemps 1938 à août 1939 d'une petite ville du Sud, qui survit dans la torpeur poussiéreuse de ses rues écrasées de soleil et où des vies s'épuisent à chercher comment briser leur solitude : se détache la figure adolescente de Mick, qui ressemble étrangement à Carson McCullers, pauvre, passionnée de musique, et qui rôde dans les cours des immeubles pour surprendre les accents d’une symphonie qui s’échappent d’un poste de TSF.. Comme Carson McCullers, la petite Mick, une gamine de douze ans, rêve d'être musicienne. Comme elle, elle porte un short et un polo et des sandales, elle ressemble à un jeune garçon et fume en cachette. Elle est trop grande et trop maigre et souffre de se sentir différente des autres. Bref, Mick (et plus tard Frankie Addams) sont les doubles de l'écrivain. Mick est l'un des personnages du premier roman de Carson McCullers, Le Cœur est un chasseur solitaire, roman qu'elle publie en 1940, alors qu'elle n'a que vingt-deux ans. Le roman, l'un des plus complexes de son auteur, est, comme l'écrit Hector Bianciotti, "une fresque grouillante de personnages. Leur confident à tous est un sourd-muet - plus qu'un personnage, l'image charnelle et mutilée du Dieu, qui ne repond pas". Dans une petite ville américaine en plein cœur du Sud, avec de longs étés brûlants et des hivers froids, des filatures de coton, des ouvriers pauvres, des nègres humiliés, s'entrecroisent des êtres infortunés, pleins d'espoir et de rêve, toujours en quête d'une vérité, et partout la faim et la solitude. Chacun mène son combat, chacun aspire à fuir cette solitude. Singer, vers qui convergent tous ces êtres, écoute, acquiesce, Singer le sourd-muet, lit sur les lèvres et dans les âmes. En toile de fond, très loin et comme assourdis par la distance, Hitler et les rumeurs de guerre. Le Cœur est un chasseur solitaire est un livre désespéré comme le reste de l'oeuvre de Carson McCullers. On y retrouve des êtres blessés et parfois blessés à mort, de cette blessure muette qui est celle de l'animal. Et c'est ce qui rend pathétique l'univers de l'écrivain. Pas de cris d'horreur, d'hystérie mais une passivité douloureuse, une stupeur sourde..." (éditions Stock)

 

"..Dans la nuit secrète et paisible, elle était seule une fois de plus. Il n'était pas tard. Les fenêtres des maisons découpaient des carrés de lumière jaune le long des rues. Elle marchait lentement, les mains dans les poches, la tête de côté. Pendant longtemps elle marcha sans se soucier de la direction. Bientôt les habitations s'espacèrent, s'entourèrent de jardins plantés de grands arbres et de buissons noirs. Elle s'aperçut alors qu'elle était près de la maison où elle était venue si souvent l'été dernier.. Ses pieds l'avaient menée là à son insu. Elle s'assura que personne ne la voyait et entra dans la cour.

La radio marchait comme d'habitude. Pendant une seconde elle resta devant la fenêtre, observant les gens qui se trouvaient à l'intérieur. L'homme chauve et la dame à cheveux blancs, assis à une table, jouaient aux cartes. Mick s'assit par terre. C'était un bel endroit, un endroit secret. Des cèdres épais la cachaient complètement. La radio ne valait rien ce soir... quelqu'un chantait des chansons populaires qui finissaient toutes de la même façon. Elle se sentait vide. Elle fouilla dans ses poches. Elles contenaient des raisins secs, un rang de perles, une cigarette et des allumettes. Elle alluma la cigarette et mit ses bras autour de ses genoux. Elle se sentait vide... comme s'il n'y avait plus en elle ni un sentiment ni une pensée. Les programmes se succédaient et ne valaient rien. Elle les écoutait à peine. Tout en fumant elle arrachait de petits brins d'herbe. Un speaker parla de Beethoven. Elle avait lu quelque chose à la bibliothèque au sujet de ce musicien. Son nom s'orthographiait avec deux e et se prononçait avec un seul. C'était un Allemand comme Mozart. Quand il vivait il parlait une langue étrangère et vivait en pays étranger... ce qu'elle voulait faire. Le speaker dit qu'on allait jouer la troisième symphonie. Elle écoutait vaguement parce qu'elle avait envie de marcher et ne s'intéressait pas à ce qu'ils jouaient.

Puis la musique commença. Mick leva la tête et son poing se porta à sa gorge. Comment cela vint-il ? Pendant une minute l'ouverture hésita. Une promenade ou une marche. Comme si Dieu se pavanait dans la nuit. Brusquement elle se sentit glacée extérieurement et, seule, la première partie de cette musique était chaude dans son cœur. Elle ne put même pas entendre les sons qui suivirent; elle attendait, glacée, les poings serrés. Puis la musique reprit, plus impérieuse et plus puissante. Cela n'avait rien à faire avec Dieu. C'était elle, Mick Kelly, marchant dans la lumière du jour et toute seule dans la nuit. Sous le chaud soleil et dans le noir avec tous ses plans et ses sentiments. Cette musique était elle... son moi réel. Elle ne pouvait pas écouter assez pour tout entendre. La musique bouillonnait en elle. Que faire ? S'attacher à certains passages merveilleux pour ne plus les oublier... ou se laisser aller, écouter ce qui venait sans penser, sans essayer de se rappeler ? Seigneur! le monde entier était cette musique et elle n'avait pas assez de tout son être pour écouter. Puis enfin le thème d'ouverture fut repris par tous les instruments donnant ensemble la même note comme un poing dur, crispé, qui lui martelait le cœur. Et la première partie s'acheva. Cette musique ne durait pas un temps long ou court. Elle n'avait rien à faire avec le temps. Les bras fortement serrés autour de ses jambes, elle mordait son genou salé. Avait-elle écouté pendant cinq minutes ou la moitié de la nuit? La deuxième partie avait une couleur noire... une marche lente. Pas triste, mais comme si le monde entier était mort et noir et qu'il fût inutile de se rappeler ce qu'il avait été. Un instrument joua une mélodie triste, argentine. Puis la musique s'éleva furieuse, véhémente. Et finalement, de nouveau la marche funèbre.

Mais peut-être ce qu'elle préféra ce fut la dernière partie de la symphonie - musique joyeuse comme si les plus grands personnages du monde couraient et sautaient, ardents et libres. Une musique merveilleuse comme celle-là causait une souffrance indicible. Le monde entier était cette symphonie et -elle n'avait pas assez de tout son être pour écouter. C'était fini et elle restait raidie, les bras autour des genoux. La radio commença un autre programme et elle se boucha les oreilles. La musique laissait seulement en elle une souffrance et un vide. Elle ne pouvait rien se rappeler de la symphonie, pas même les dernières notes. Elle essaya, sans succès, d'évoquer un passage. Maintenant que c'était fini, il n'y avait plus que son cœur qui battait follement, et cette terrible souffrance.

La radio et les lumières furent éteintes. La nuit était sombre. Brusquement Mick commença à se frapper la cuisse avec ses poings. De toute sa force, elle martela le même muscle jusqu'à ce que les larmes coulassent sur son visage. Mais ce n'était pas assez douloureux. Les graviers étaient pointus sous le buisson. Elle en prit une poignée et les frotta sur le même endroit jusqu'à ce que sa main fût ensanglantée. Puis elle tomba sur le sol de tout son long et regarda la nuit. Cette douleur aiguë à la jambe lui faisait du bien. Elle se détendit sur l'herbe humide et, bientôt, sa respiration redevint normale.

Pourquoi, en regardant le ciel, les explorateurs n'avaient-ils pas compris que la terre était ronde ? Le ciel était courbe comme l'intérieur d'un énorme ballon de verre, et d'un bleu très sombre parsemé d'étoiles brillantes. La nuit était paisible. On sentait l'odeur des cèdres chauds. Elle n'essayait plus de penser à la musique lorsqu'elle lui revint. La première partie se présenta à son esprit exactement comme si elle avait été jouée. Elle écouta sans hâte, pensant les notes comme un problème de géométrie pour les garder en mémoire. Elle pouvait voir clairement la forme des sons et elle ne les oublierait pas. Maintenant elle se sentait bien. Elle murmura quelques mots:  "Que le Seigneur me pardonne, car je ne sais pas c-e que je fais." Pourquoi pensait-elle à ça ? Depuis quelques années, tout le monde savait que Dieu n'existait pas. Quand elle pensait à ce qu'elle avait l'habitude d'imaginer pour se représenter Dieu, elle voyait seulement M. Singer vêtu d'un long drap blanc. Dieu était silencieux - c'était peut-être pour cela qu'elle faisait ce rapprochement. Elle répéta les paroles comme si elle les adressait à M. Singer: «Que le Seigneur me pardonne car je ne sais pas ce que je fais"...(traduction Marie-Madeleine Fayet)

 

"Reflections in a Golden Eye" (1941, Reflets dans un oeil d'or)

La frustration sexuelle est le thème central d'une intrigue qui se déroule dans le champ clos d'une base militaire du Sud : un jeune soldat, vierge et puritain, est fasciné par le corps somptueux de la femme de son capitaine, la première femme qu'il voit nue, mais aussi l'attirance plus morbide et qui ira jusqu'au meurtre, qu'exerce sur le capitaine lui-même ce jeune soldat renfrogné et sauvage, palefrenier des chevaux du camp qu'il monte à cru, nu, dans la forêt, un roman à scandale : "Il y a un fort, dans le Sud, où il y a quelques années un meurtre fut commis. Les acteurs de ce drame étaient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval. Le soldat dans cette affaire était Elgé Williams. Souvent, à la fin de l’après-midi, on pouvait le voir assis seul sur l’un des bancs qui bordaient le chemin devant la caserne. C’était un joli endroit, où une longue rangée double de jeunes érables dessinait des ombres fraîches, délicates, frissonnant au vent… "

 

"Un poste militaire en temps de paix est morne. ll s'y passe des choses, mais qui reviennent, toujours semblables. Le plan même de l`ouvrage en accroît la monotonie : l`énorme caserne de béton, les rangées proprettes de maisons d'officiers construites toutes sur le même modèle, le gymnase, la chapelle, le terrain de golf et la piscine - ce n'est que lignes rigides. Mais peut-être la tristesse du poste réside-t-elle surtout dans sa solitude et dans l'excès de loisir et de sécurité, car du jour où on s'est engagé dans l'armée, on est destiné à emboîter le pas de celui qui va devant vous. Aussi bien, il arrive parfois des choses dans un poste militaire, qui ont peu de chances de se reproduire. Il y a un fort, dans le Sud, où il y a quelques années un meurtre fut commis. Les acteurs de ce drame étaient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval. Le soldat dans cette affaire était Elgé Williams. Souvent, à la fin de l'après-midi on pouvait le voir assis seul sur l`un des bancs qui bordaient le chemin devant la caserne. C'était un joli endroit, où une longue rangée double de jeunes érables dessinait des ombres fraîches, délicates, frissonnant au vent. Au printemps les feuilles des arbres étaient d'un vert lumineux, qui, les mois chauds venus, prenait une teinte plus foncée, reposante. Vers la fin de l'automne, elles étincelaient de tons d'or. C'est là que le soldat Williams s'asseyait, attendant la sonnerie du repas du soir. C'était un jeune soldat silencieux, à la caserne il n'avait ni ennemi ni ami. Sa figure ronde, tannée, portait la marque d'une certaine innocence attentive. Ses lèvres pleines étaient rouges et deux mèches de cheveux châtains, épais et serrés, lui recouvraient le front. Ses yeux, d'une couleur curieuse où se mélangeaient l'ambre et le brun, exprimaient la placidité muette que l'on voit dans les yeux des animaux. Au premier abord, le soldat Williams paraissait un peu lourd et gauche. Mais c'était une impression fausse; il se déplaçait avec le silence et l'agilité d'une bête sauvage ou d'un voleur. Souvent, des soldats qui se croyaient seuls avaient tressailli de le voir surgir de nulle part à leur côté. Ses mains étaient petites, aux os effilés, et très fortes.

Le soldat Williams ne s'adonnait ni au tabac, ni à la boisson, ni à la fornication, ni au jeu. A la caserne, il se tenait à l'écart et était quelque peu un mystère pour ses camarades. Le terrain réservé autour du fort, d'une étendue de quinze milles carrés, était une brousse sauvage. On y trouvait des pins géants, vierges de la hache, de nombreuses variétés de fleurs, et même des animaux sauvages comme le cerf, le sanglier, le renard. Si ce n'est l'équitation, le soldat Williams ne se souciait d'aucun des sports que pratiquent les recrues. On ne l'avait jamais vu au gymnase ni à la piscine. On ne l'avait jamais vu rire, se mettre en colère, ni donner aucun signe de souffrance. ll prenait trois repas substantiels et abondants par jour et ne grommelait jamais au sujet de la nourriture comme les autres soldats. Il dormait dans une chambrée où il y avait environ trente-six lits sur deux rangées. Ce n'était pas un endroit tranquille. La nuit, quand les lumières étaient éteintes, on entendait souvent des ronflements, des jurons, des gémissements étranglés de cauchemars. Mais le soldat Williams reposait placidement. Parfois seulement venait de sa couchette le bruit furtif que fait un papier de sucre d'orge, froissé entre les doigts.

Le soldat Williams avait deux ans de service, lorsqu'on l`envoya un jour chez le capitaine Penderton. Cela arriva de la manière suivante. Le soldat Williams était chargé depuis six mois du travail d'écurie, car il s'y connaissait à soigner les chevaux. Le capitaine Penderton avait demandé par téléphone un homme de corvée au sergent-major, et, comme il se trouvait que la plupart des chevaux étaient dehors en manœuvre et qu'il y avait peu à faire à l'écurie, c'est le soldat Williams qu'envoya le sergent. La besogne à accomplir était simple. Le capitaine Penderton voulait faire débroussailler et couper une petite partie du bois derrière sa maison, afin de faire mettre là un fourneau à grillades et d'inviter des amis pour des repas en plein air. Il y avait pour une journée de travail. Le soldat Williams se mit à la tâche vers sept heures et demie du matin. C'était une journée tiède et ensoleillée d'octobre. Il savait où habitait le capitaine, car il était souvent passé devant chez lui en partant en promenade dans les bois. Il connaissait bien aussi le capitaine de vue. A vrai dire, il avait une fois causé, sans le vouloir, dommage au capitaine. Dix-huit mois auparavant, le soldat Williams avait, pendant quelques semaines, servi d'ordonnance au lieutenant de la compagnie. Un après-midi, le lieutenant avait reçu la visite du capitaine Penderton, et, en servant les boissons, le soldat Williams avait renversé une tasse de café sur le pantalon du capitaine. De plus, il voyait souvent maintenant le capitaine à l'écurie, où il avait charge du cheval de la femme du capitaine - étalon bai, qui était sans conteste la plus belle monture du poste.

Le capitaine habitait à la périphérie du poste. Sa maison, à un étage et à huit chambres, crépie de blanc, ressemblait à toutes les autres maisons de la rue, si ce n'est qu'elle était la dernière et formait angle. De deux côtés, la pelouse rejoignait la forêt. A droite, se trouvait le seul voisin du capitaine, le commandant Morris Langdon. Les maisons de cette rue faisaient face à un vaste terrain plat, recouvert de gazon brun et court, qui récemment encore servait pour le jeu de polo. Quand le soldat Williams arriva, le capitaine sortit pour lui expliquer en détail ce qu'il lui demandait de faire. Il couperait au ras du sol les chênes nains et les touffes d'églantiers, et il élaguerait les branches des gros arbres jusqu'à la hauteur de six pieds. Le capitaine désigna un vieux chêne à environ vingt mètres de la pelouse comme limite de la zone à déblayer. Le capitaine portait un anneau d'or à l'un de ses doigts blancs et gras. Il était habillé d'une culotte kaki, de bas de laine roulés au-dessous des genoux et d'une veste de cuir. Les traits de son visage anguleux étaient tendus. Ses cheveux étaient noirs et ses yeux d'un bleu transparent. Le capitaine ne sembla pas reconnaître le soldat Williams et lui donna ses ordres en homme méticuleux et agacé. Il comptait que le travail serait fini dans la journée et dit qu'il reviendrait à la fin de l'après-midi.

Le soldat travailla ferme toute la matinée. A midi il alla déjeuner au réfectoire de la caserne. A quatre heures la tâche était achevée. Il avait même fait plus que le capitaine n'avait spécifié. Le grand chêne qui marquait la limite avait une forme inusitée : les branches du côté de la pelouse étaient assez hautes pour qu'on pût passer dessous, mais les branches du côté du bois balayaient le sol gracieusement. Le soldat avait, à grand-peine, coupé ces branches à l'extrémité tombante. Ayant tout terminé, il se tenait appuyé contre le tronc d'un pin, attendant son chef. Il semblait satisfait de lui et prêt à rester en cet endroit indéfiniment.

« Eh, que faites-vous là? » s'entendit-il dire tout à coup.

Le soldat avait vu la femme du capitaine sortir de la maison par la porte de derrière et s'avancer vers lui à travers la pelouse. Ses yeux recevaient son image, laquelle cependant ne pénétra dans la région profonde de sa conscience que lorsque la dame lui adressa la parole.

«Je viens de l`écurie, dit Mme Penderton. Mon Oiseau-de-Feu a reçu un coup de sabot.

- Oui, madame », répondit vaguement le soldat. Il attendit un moment pour digérer le sens des paroles qu'on lui adressait. « Comment? 

- Je ne sais pas. C'est peut-être un de ces sacrés mulets, ou bien ils l'ont laissé aller avec les juments. J'étais furieuse et je vous ai demandé. »

La femme du capitaine se coucha dans un hamac tendu entre deux arbres au bord de la pelouse. Même dans le costume qu'elle portait ce soir-là - bottes, culotte de cheval côtelée, assez sale et usée aux genoux, et jersey gris - elle était belle. Son visage avait la placidité rêveuse d'une madone et ses cheveux couleur de bronze, sans frisure, étaient rassemblés en chignon sur la nuque. Tandis qu'elle se reposait ainsi, la servante noire arriva de la maison apportant sur un plateau une bouteille de whisky, un gobelet-mesure et de l'eau. Mme Penderton y allait franchement quand il s'agissait de boire. Elle avala coup sur coup deux gobelets de whisky pur et les fit suivre par une gorgée d'eau froide. Elle n'adressa plus la parole au soldat et ne lui posa plus de questions concernant le cheval. Ni le soldat ni la dame ne semblaient plus s'occuper l`un de l'autre. Le soldat restait appuyé contre le pin et regardait sans un clignement d'yeux l'espace vide. Le soleil de cette fin d'automne versait sur le gazon humide, tout frais poussé, un éclat radieux, et s'infiltrait dans le bois là où les feuilles étaient le moins denses pour dessiner sur le sol des taches d'or étincelant. Puis, tout à coup, le soleil disparut. L'air se rafraîchit en même temps que s'éleva une légère brise. C`était l'heure de rentrer. De loin se fit entendre une sonnerie de clairon, clarifiée par la distance et se répercutant dans les bois en notes profondes, atténuées. La nuit approchait.

A ce moment, le capitaine Penderton revint. Il parqua son auto devant la maison et s'avança aussitôt à travers la pelouse pour voir comment l'ouvrage avait été fait. Il salua de la main sa femme et fit un signe de tête sec au soldat, qui prit vaguement le garde-à-vous devant lui. Le capitaine parcourut du regard l'espace déblayé. Aussitôt il claqua des doigts et ses lèvres s'amincirent en une grimace de mauvaise humeur. Il dirigea ses yeux bleus limpides vers le soldat, puis lui dit posément : «Mon garçon, tout le but de ce travail était de mettre en valeur le grand chêne.» Le soldat écouta ce commentaire en silence. Sa face ronde, attentive, ne changea pas. «Je vous ai demandé de déblayer le terrain jusqu'au grand chêne seulement», continua l'officier en élevant la voix. Il s'avança d'un pas raide vers l'arbre et montra du doigt les branches coupées, étalées. «Ces branches qui balayaient le sol et tendaient leur claire-voie devant le reste du bois faisaient toute la beauté du point de vue. Maintenant c'est affreux.» Le capitaine semblait plus agité que l'accident n'en valait la peine. Debout, seul dans le bois, il paraissait petit.

« Que faut-il que je fasse, mon capitaine? ›› demanda le soldat Williams après une longue pause.

Mme Penderton se mit soudain à rire et sortit une jambe bottée pour balancer le hamac. «Le capitaine vous demande de ramasser les branches et de les recoudre au tronc.»

Son mari ne goûta pas la plaisanterie. «Allez chercher des feuilles, que vous répandrez sur les endroits dénudés d'où vous avez enlevé les broussailles. Après, vous pourrez vous en aller.» Il donna un pourboire au soldat et rentra dans la maison. Le soldat Williams pénétra lentement dans le bois qui s'obscurcissait, pour ramasser des feuilles tombées. La femme du capitaine se balançait et semblait sur le point de s'endormir. Le ciel se remplissait d'une teinte jaune, pâle et froide, et tout était silencieux...."

 

 

John Huston réalisera en 1967, l'année de la mort de Carson McCullers, une adaptation, "Reflections in a Golden Eye " avec Elizabeth Taylor (la femme amoureuse d'un cheval ), Robert Forster (le soldat amoureux de la femme dont il contemple, chaque nuit, le sommeil), Marlon Brando (le colonel, secrètement amoureux du soldat qui épie sa femme) ...

The Ballad of the Sad Cafe and other stories" (1951) 

"The town itself is dreary; not much is there except the cotton mill, the two-room houses where the workers live, a few peach trees, a church with two colored windows, and a miserable main street only a hundred yards long. On Saturdays the tenants from the near-by farms come in for a day of talk and trade. Otherwise the town is lonesome, sad, and like a place that is far off and estranged from all other places in the world. The nearest train stop is Society City, and the Greyhound and White Bus Lines use the Forks Falls Road which is three miles away. The winters here are short and raw, the summers white with glare and fiery hot..."

 

 

"La ville même est désolée; il n'y a guère que la filature, des maisons de deux pièces pour les ouvriers, quelques pêchers, une église avec deux vitraux de couleur, et une grand'rue misérable qui n'a pas cent yards de long. Les fermiers des environs s'y retrouvent chaque samedi pour se voir et parler des affaires. Le reste du temps, la ville est triste, solitaire, un endroit loin de tout, en marge du monde. La gare la plus proche est Society City; les lignes d'autocar Greyhound et White bus lines passent à trois miles de là, sur la route des Forks Falls. Les hivers y sont vifs et brefs, les étés blancs de chaleur dure et sauvage.."

 


Frankie Addams , The Member of the Wedding (1946)

"Le monde est séparé de moi", pense Frankie, petite fille trop grande pour son âge, aux prises avec son adolescence, avec une sexualité qu'elle ne comprend pas, et l'accablante sensation de n'être qu'elle-même. McCullers revient à la description des émois du coeur à l'âge incertain où l'on change de peau, son portrait de Frankie Addams, l'adolescente inquiète qui se prépare à assister au mariage de son grand frère et, le coeur battant, moitié expectative moitié de terreur, attend de cet événement qu'il lui fasse franchir le seuil de l'âge adulte, est un petit chef d'oeuvre.  Fred Zinnemann en réalisa une adaptation en 1952 avec Ethel Waters (Berenice Sadie Brown), Julie Harris (Frances 'Frankie' Addams) et Brandon De Wilde (John Henry).

 

"C'est arrivé au cours de cet été si vert qu'on en devenait fou. Frankie avait douze ans. Elle n'était membre de rien, cet été-là. Elle ne faisait partie d'aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle se sentait sans aucune attache, et elle rôdait autour des portes, et elle avait peur. En juin, les arbres avaient été d'un vert à perdre la tête, mais les feuillages s'étaient mis à foncer, peu à peu, et la ville érair devenue noire et comme desséchée par le feu du soleil. Dans les premiers temps, Frankie avait l'habitude de se promener, sans avoir rien à faire de précis. Au petit matin et au crépuscule, les trottoirs de la ville étaient gris, mais le soleil de midi les transformait en miroirs, et le ciment brûlait en scintillant comme du verre. Frankie avait fini par trouver que les trottoirs étaient trop chauds pour la plante de ses pieds et, d'un autre côté, elle commençait à avoir des ennuis. Des ennuis si graves et si personnels, qu'elle avait jugé préférable de rester calfeutrée chez elle - et chez elle il n'y avait que Bérénice Sadie Brown et John Henry West. Ils restaient assis tous les trois autour de la table de la cuisine, parlant de choses toujours les mêmes, les répétant à l'infini, si bien que pendant ce mois d'août les mots s'étaient mis à rimer les uns avec les autres, en produisant une étrange musique. Chaque après-midi, le monde avait l'air de mourir, et tout devenait immobile. Cet été-là avait fini par ressembler à un cauchemar de fièvre verte ou à une jungle obscure et silencieuse derrière une vitre. Et puis, le dernier vendredi du mois d'août, tout avait changé brusquement. Si brusquement que, dans le désert de cet après-midi, Frankie ne savait plus où elle en était, et qu'elle n'arrivait toujours pas à comprendre.

- C'est vraiment trop bizarre, dit-elle. La façon dont c'est arrivé.

- Arrivé ? Arrivé? dit Bérénice.

John Henry les observait et les écoutait calmement.

- Je ne sais plus où j'en suis. A ce point-là, c'est la première fois.

- Où tu en es à cause de quoi?

- De tout ça.

- Le soleil, dit Bérénice, je crois qu'il t'a fait bouillir la cervelle. 

- Moi aussi, murmura John Henry.

Frankie elle-même n'était pas loin de le croire. Il était quatre heures de l'après-midi. La cuisine était calme, grise et carrée. Frankie était assise près de la table, les yeux à moitié fermés, et elle réfléchissait au mariage. Elle voyait une église silencieuse, et de la neige qui s'écrasait bizarrement contre les vitraux de couleur. Le marié était son frère, et il y avait une lumière à la place de son visage. La mariée était là, elle aussi, en robe blanche à longue traîne, et la mariée n'avait pas de visage elle non plus. Quelque chose dans ce mariage faisait éprouver à Frankie une sensation dont elle ne savait pas le nom...."

 


Tennessee Williams (1911-1983)

Tennessee Williams, le "freudien" est associé à Arthur Miller ("Death of a Salesman", 1949), le "marxiste", et Eugene O'Neill (Long Day's Journey into Night, 1956), dans le panthéon du théâtre américain contemporain de l'après-guerre : tous trois eurent un répertoire qui fut immédiatement transposé au cinéma grâce au talent de réalisateurs comme Elia Kazan. Comment se fait-il, s'interroge-t-on encore, que l'oeuvre de Tennessee Williams puisse continue d'exercer une telle fascination, alors qu'il a pratiqué une forme de théâtre qu'on peut estimer par trop conventionnelle? Tennessee Williams, comme Flannery O'Connor ou Carson McCullers, est d'abord associé au genre "southern gothic" qui s'évertue à sonder les âmes tortueuses et torturées qui arpentent l'arrière-cour de la respectabilité du Sud des Etats-Unis.

Né à Colombus (Mississipi), Thomas Lanier Williams est hanté par une mère qui aurait pu être actrice, un père qui incarnera la virilité brutale et violente, ambivalence dramatique ou peu s'en faut du père à qui il voue crainte et admiration, une soeur aînée dont il est brutalement séparé alors enfant et qu'elle devient "femme"...,  - Rose Isabel Williams, née à Gulfport, Mississippi, en 1909, premier enfant d'Edwina et Cornelius Williams, son frère Thomas - Tennessee - naîtra trois ans plus tard, frère et sœur deviendront aussi proches que des jumeaux, (Lyle Leverich, Tom: the unknown Tennessee Williams, 1995), elle sera "Laura Wingfield", handicapée et retirée, qui cherche refuge dans sa collection d'animaux en verre dans "The Glass Menagerie" (son frère Tom déclare : "Oh, Laura, Laura, I tried to leave you behind me, but I am more faithful than I intended to be!"), mais aussi dans "Portrait of a Girl in Glass" (1943) et "The Resemblance Between a Violin Case and a Coffin" (1950) : le même sentiment de frustration tragique, "At fifteen my sister, no longer waited for me". Tennessee vit sa sœur pour la dernière fois en 1939, "her talk was so obscene - she laughed and talked continual obscenities" et resta en lui sa propre obsession de la maladie mentale. D'où cette hypersensibilité qu'on lui attribue et son long cheminement de névrosé, sa difficulté à assumer son homosexualité - à la fin des années 1930 - , un long processus d'autodestruction qui le mène, en janvier 1983, dans un hôtel de New-York, à mourir, tragi-comédie absurde, étouffé par le comprimé qu'il venait de prendre pour sortir d'un coma éthylique : il mourra ainsi seul, comme il l'avait toujours craint.

Jusque-là, c'est dans D.H.Lawrence qu'il va puiser cet instinct primitif fondamental, réprimé par la civilisation, qu'est la sexualité. Il met ainsi en scène des "individus englués dans les circonstances" et des couples qui s'entre-déchirent, tous en proie aux frustrations et aux excès, pris au piège de la société et des limites de la condition humaine.

Sa notoriété débute avec "The Glass Menagerie", représentée à Chicago en décembre 1944, et il s'impose définitivement avec "A Streetcar Named Desire", dont Elia Kazan assure la mise en scène à New-York en décembre 1947. C'est entre 1947 et 1965, qu'il donne parmi les plus grands textes de théâtre américain : " A Streetcar Named Desire" (Un tramway nommé désir, 1947), "The Rose Tattoo" (la Rose tatouée, 1950), "Cat on a Hot Tin Roof" (la Chatte sur un toit brûlant, 1955), "Suddenly, Last Summer" (Soudain l'été dernier, 1958),  "Sweet Bird of Youth" (Doux Oiseau de jeunesse, 1959), "The Night of the Iguana" (la Nuit de l'iguane, 1961). À partir de 1960, le ton de ses pièces se fait plus paisible (Slapstick Tragedy, 1965 ; Small Craft Warnings, 1972). Un roman, "The Roman Spring of Mrs. Stone" (le Printemps romain de Mrs. Stone, 1950), des nouvelles, "One Arm and Other Stories" (la Statue mutilée, 1954), des poèmes (1956) et des Mémoires (1975) complètent l'œuvre théâtrale de Williams qui a considérablement influencé des dramaturges comme Edward Albee et préparé les recherches de Pinter ou de Duras. Dans sa dernière pièce, "Clothes for a Summer Hotel" (1980), Tennessee Williams ressuscite Scott et Zelda Fitzgerald et pose un regard plein de compassion sur ces deux vies ravagées comme la sienne par la hantise d'exprimer une "faille"...

 

"A Streetcar Named Desire" (Un tramway nommé Désir),

"pièce de 1947, de Tennessee Williams, adapté au cinéma en 1951 par Elia Kazan, avec Vivien Liegh (Blanche DuBois), Marlon Brando (Stanley Kowalski), - "Brando was a brute who bore the truth" (Arthur Miller) - , Kim Hunter (Stella Kowalski), Karl Malden (Harold "Mitch" Mitchell). Le film dut accepter les codes et convenances en cours (cf The Motion Picture Production Code), le langage y est ainsi plus atténué que dans la pièce, les situations moins scandaleuses : Williams et Kazan s'opposèrent ainsi sur le viol de Blanche, sur le fait que son défunt mari était un homosexuel ou sur la fin qui semble indiquer que Stella ne retournera pas vers son mari violent, "He kneels beside her and his fingers find the opening of her blouse", dit-on dans la pièce...

"Blanche, do you want him?" She answers, "I want to rest. I want to breathe quietly again."... Blanche DuBois, femme hypersensible, les nerfs à fleur de peau, qui se veut aristocrate raffinée avec sa robe et sa capeline blanches, ancienne maîtresse de quelques plantations du Sud, se retrouve viscéralement révulsée et troublée par son beau-frère, le polonais immigré Kowalski, bel étalon primitif tout en viande. La pièce peut être vue comme la confrontation entre les mondes de Blanche DuBois et de Stanley Kowalski ("I don’t want realism. I want magic!", revendique Blanche) et Blanche comme un double de Williams ("My heroines always express the climate of my interior world at the time in which those characters were created") : et dans un moment que seul Tennessee Williams sait exprimer, au bord d'une hystérie qui fissure tout en elle, se découvre le secret de Blanche, enfoui sous les apparences et l'imaginaire pathétique dans lequel elle s'est réfugiée, celui d'une traînée qui a descendu tous les degrés de la déchéance jusqu'à se prostituer  dans un camp militaire voisin. Kowalski viole Blanche et la dépossède de toute humanité. Stella Kowalski, la jeune sœur de Blanche, qui possède le même héritage aristocratique que Blanche, mais a fait naufrage à la fin de l'adolescence et quitté le Mississippi pour la Nouvelle-Orléans pour épouser Stanley dans une relation aussi animale que spirituelle, se trouve déchirée entre sa sœur et son mari : finalement, elle se rangera aux côtés de Stanley, peut-être en partie parce qu'elle donne naissance à son enfant vers la fin de la pièce, et lorsqu'elle refuse de suivre les accusations de Blanche selon lesquelles Stanley l'aurait violée, son déni révèle qu'elle a plus en commun avec sa sœur qu'elle ne le pense. Harold “Mitch” Mitchell, quant à lui, compagnon de Stanley au poker, révèle une sensibilité qui semble toucher Blanche, peut-être parce qu'il vit auprès de sa mère mourante, il semble plus humain bien que dépourvu du romantisme que recherche désespérément Blanche. Leur besoin mutuel de soutien les rapproche, Blanche joue avec son intelligence, contient les élans charnels de Mitch, qui va devoir affronter la révélation du passé sordide de celle-ci...

 

SCENE NINE 

A while later that evening--Blanche is seated in a tense hunched position in a bedroom chair that she has re-covered with diagonal green-and-white stripes. She has on her scarlet satin robe. On the table beside chair is a bottle of liquor and a glass. The rapid, feverish polka tune, the "Varsouviana," is heard. The music is in her mind; she is drinking to escape it and the sense of disaster closing in on her, and she seems to whisper the words of the song. An electric fan is turning back and forth across her. Mitch comes around the corner in work clothes: blue denim shirt and pants. He is unshaven. He climbs the steps to the door and rings. Blanche is startled. 

BLANCHE: Who is it, please? 

MITCH [hoarsely]: Me. Mitch. 

[The polka tune stops.] 

BLANCHE: Mitch!--just a minute. 

[She rushes about frantically, hiding the bottle in a closet, crouching at the mirror and dabbing her face with cologne and powder. She is so excited her breath is audible as she dashes about. At last she rushes to the door in the kitchen and lets him in.] 

Mitch!--Y'know, I really shouldn't let you in after the treatment I have received from you this evening! So utterly uncavalier! But hello, beautiful! 

[She offers him her lips. He ignores it and pushes past her into the flat. She looks fearfully after him as he stalks into the bedroom.] 

My, my, what a cold shoulder! And such uncouth apparel! Why, you haven't even shaved! The unforgivable insult to a lady! But I forgive you. I forgive you because it's such a relief to see you. You've stopped that polka tune that I had caught in my head. Have you ever had anything caught in your head? No, of course you haven't, you dumb angel-puss, you'd never get anything awful caught in your head! 

[He stares at her while she follows him while she talks. It is obvious that he has had a few drinks on the way over.] 

MITCH: Do we have to have that fan on? 

BLANCHE: No! 

MITCH: I don't like fans. 

BLANCHE: Then let's turn it off, honey. I'm not partial to them! 

[She presses the switch and the fan nods slowly off. She clears her throat uneasily as Mitch plumps himself down on the bed in the bedroom and lights a cigarette.] I don't know what there is to drink. I--haven't investigated. 

MITCH: I don't want Stan's liquor. 

BLANCHE: It isn't Stan's. Everything here isn't Stan's. Some things on the premises are actually mine! How is your mother? Isn't your mother well? 

MITCH: Why? 

BLANCHE: Something's the matter tonight, but never mind. I won't cross-examine the witness. I'll just--[She touches her forehead vaguely. The polka tune starts up again.]--pretend I don't notice anything different about you! That--music again... 

MITCH: What music? 

BLANCHE: The "Varaouviana"! The polka tune they were playing when Allan--Wait! [A distant revolver shot is heard. Blanche seems relieved.] There now, the shot! It always stops after that. [The polka music dies out again.] Yes, now it's stopped. 

MITCH: Are you boxed out of your mind? 

BLANCHE: I'll go and see what I can find in the way of--[She crosses into the closet, pretending to search for the bottle.] 

Oh, by the way, excuse me for not being dressed. But I'd practically given you up! Had you forgotten your invitation to supper? 

MITCH: I wasn't going to see you any more. 

BLANCHE: Wait a minute. I can't hear what you're saying and you talk so little that when you do say something, I don't want to miss a single syllable of it.... What am I looking around here for? Oh, yes--liquor! We've had so much excitement around here this evening that I am boxed out of my mind! 

[She pretends suddenly to find the bottle. He draws his foot up on the bed and stares at her contemptuously. Here's something. Southern Comfort! What is that, I wonder? 

MITCH: If you don't know, it must belong to Stan. 

BLANCHE: Take your foot off the bed. It has a light cover on it. Of course you boys don't notice things like that. I've done so much with this place since I've been here. 

MITCH: I bet you have. 

BLANCHE: You saw it before I came. Well, look at it now! This room is almost--dainty! I want to keep it that way. I wonder if this stuff ought to be mixed with something? Ummm, it's sweet, so sweet! It's terribly, terribly sweet! Why, it's a liqueur, I believe! Yes, that's what it is, a liqueur!  [Mitch grunts.] I'm afraid you won't like it, but try it, and maybe you will. 

MITCH: I told you already I don't want none of his liquor and I mean it. You ought to lay off his liquor. He says you been lapping it up all summer like a wildcat! 

BLANCHE: What a fantastic statement! Fantastic of him to say it, fantastic of you to repeat it! I won't descend to the level of such cheap accusations to answer them, even! 

MITCH: Huh. 

BLANCHE: What's in your mind? I see something in your eyes! 

MITCH [getting up]: It's dark in here. 

BLANCHE: I like it dark. The dark is comforting to me. 

MITCH: I don't think I ever seen you in the light. [Blanche laughs breathlessly] That's a fact! 

BLANCHE: Is it? 

MITCH: I've never seen you in the afternoon. 

BLANCHE: Whose fault is that? 

MITCH: You never want to go out in the afternoon. 

BLANCHE: Why, Mitch, you're at the plant in the afternoon! 

MITCH: Not Sunday afternoon. I've asked you to go out with me sometimes on Sundays but you always make an excuse. You never want to go out till after six and then it's always some place that's not lighted much. 

BLANCHE: There is some obscure meaning in this but I fail to catch it. 

MITCH: What it means is I've never had a real good look at you, Blanche. Let's turn the light on here. 

BLANCHE [fearfully]: Light? Which light? What for? 

MITCH: This one with the paper thing on it. 

[He tears the paper lantern off the light bulb. She utters a frightened gasp.] 

BLANCHE: What did you do that for? 

MITCH: So I can take a look at you good and plain! 

BLANCHE: Of course you don't really mean to be insulting! 

MITCH: No, just realistic. 

BLANCHE: I don't want realism. I want magic!  [Mitch laughs] Yes, yes, magic! I try to give that to people. I misrepresent things to them. I don't tell truth, I tell what ought to be truth. And if that is sinful, then let me be damned for it!--Don't turn the light on! 

[Mitch crosses to the switch. He turns the light on and stares at her. She cries out and covers her face. He turns the light off again.] 

MITCH [slowly and bitterly]:  I don't mind you being older than what I thought. But all the rest of it--Christ! That pitch about your ideals being so old-fashioned and all the malarkey that you've dished out all summer. Oh, I knew you weren't sixteen any more. But I was a fool enough to believe you was straight. 

BLANCHE: Who told you I wasn't--'straight'? My loving brother-in-law. And you believed him. 

MITCH: I called him a liar at first And then I checked on the story...."

 

Scène 9

Une demi-heure plus tard. Dans la chambre, Blanche, intensément préoccupée, est assise dans un fauteuil, qu'elle a recouvert d'une grande écharpe rayée vert et blanc. Elle porte sa robe en satin rouge. Sur la table, près du fauteuil, une bouteille d'alcool et un verre. On entend la polka "La Varsovienne" rapide, fiévreuse. La musique est dans sa tête; elle boit pour ne plus l'entendre et échapper à l'intuition d'un désastre imminent qu'elle devine autour d'elle. On dirait qu'elle murmure les mots de la chanson. Un ventilateur électrique agite l'air autour d'elle. Mitch paraît au coin de la rue en bleu de travail, chemise et pantalons. Il n'est pas rasé. Il monte les marches et sonne. Blanche sursaute.

BLANCHE. - Qui est là ?

MITCH, d 'une voix enrouée. - Moi. Mitch.

La polka s'arrête. Elle se précipite pour aller cacher la bouteille dans l'armoire, se poudrer et se parfumer devant le miroir. Elle est si excitée que son souflle devient sonore

quand elle ouvre et le fait entrer.

BLANCHE. - Mitch ! - Je me demande si je vous laisse entrer après la façon dont vous m'avez traitée ce soir! Pas très cavalier! Mais, bonjour, mon très beau !

Elle lui tend ses lèvres. Il l'ignore et lui passe devant comme s'il ne la voyait pas pour entrer dans la chambre. Elle le regarde craintivement, alors qu'il pénètre dans la chambre.) 

Mais, mais, quelle froideur ! Et quelle tête vous faites ! Et quelle tenue grossière ! Et même pas rasé - la pire offense pour une dame ! Mais je vous pardonne l Je vous pardonne, car c'est un soulagement de vous voir. Ce qui a chassé aussitôt cette polka qui me trotte dans la tête. Cela vous est déjà arrivé d'avoir un air entêtant qui vous obsède? Des mots, ou un air de musique ? Qui est là, sans relâche ? Non, bien sûr, mon pauvre ange, à vous rien d'affreux ne vous prend la tête !

Il la regarde, alors qu 'elle le suit dans ses déplacements.Il est évident qu 'il a bu quelques verres de trop.

MITCH - Ce ventilateur est indispensable ?

BLANCHE. - Non ! 

MITCH. - Je déteste les ventilateurs. 

BLANCHE. - Alors, on l'éteint, mon cher. Je n'y tiens pas ! 

(Elle appuie sur le bouton et le ventilateur s'arrête progressivement. Elle s'éclaircit la gorge avant de parler, tandis que Mitch se laisse tomber sur le lit et allume une cigarette.) 

Je ne sais pas s'il y a à boire. Je n'ai pas regardé. 

MITCH. - Je ne veux pas boire de l'alcool de Stanley. 

BLANCHE. - Ce n'est pas à Stanley. Tout ne lui appartient pas ici. Il y a des choses qui sont à moi ! Comment va votre mère ? Elle ne va pas bien ? 

MITCH. - Pourquoi ? 

BLANCHE. - Il se passe vraiment quelque chose ce soir, mais peu importe. Je ne vais pas procéder à l'interrogatoire des suspects. Je ferai simplement - (Elle porte la main à son front. L'air de la polka a repris.) - comme si vous étiez le même que d'habitude. Encore cette musique... 

MITCH. _ Quelle musique ? 

BLANCHE. - La "Varsovienne" ? Cette polka qu'on jouait quand Allan - Attendez ! 

(On dirait qu 'on entend au loin un coup de revolver.)

Voilà, maintenant. Après le coup de revolver, ça devrait s'arrêter. Oui, c'est arrêté.

MITCH. - Ça va bien dans votre tête ?

BLANCHE. - Je vais voir ce que je peux trouver - (Elle va jusqu'au placard, à la recherche d'une bouteille.) Et, au fait, excusez ma tenue. Je ne vous attendais pratiquement plus. Aviez-vous oublié mon invitation à dîner ?

MITCH. - Je ne voulais plus vous revoir.

BLANCHE. - Pardon, mais je n'entends pas un mot de ce que vous dites, vous parlez si peu que je ne voudrais pas en perdre une syllabe... Qu'est-ce que je cherchais, déjà? Ah, oui - de l'alcool ! Avec tout ce qui s'est passé ici ce soir, je ne sais plus où j'en suis ! (Elle fait semblant brusquement de découvrir la bouteille. Il étend les jambes sur le lit et la

regarde avec dédain.) Tiens, c'est quoi? Le Réconfort sudiste! Je me demande ce que c'est ?

MITCH. - Si vous ne savez pas ce que c'est, c`est que ça appartient à Stan.

BLANCHE. - Enlevez vos pieds de sur le lit. Le dessus de lit est fragile. Jamais, vous les hommes, vous ne remarquez ça. J'en ai changé des choses ici, depuis mon arrivée.

MITCH. - Je n'en doute pas.

BLANCHE. - Vous connaissiez l'endroit avant, regardez maintenant! Cette pièce est presque devenue coquette ! J'ai l”intention que ça continue. Je me demande avec quel autre style ça pourrait se marier ? Hummm, c'est doux, c'est très doux ! C`est même délicieux, oui, délicieux ! Ce doit être une liqueur ! C'est bien ça, une liqueur ! (Mitch grogne.) Je me demande si ça va vous plaire, mais essayez quand même.

MITCH. - Je vous répète que je ne veux aucun alcool. Vous ne devriez pas en prendre, vous non plus. Il dit que cet été vous lui avez tout lapé mieux qu'une chatte !

BLANCHE. - Alors ça c'est fantastique ! Fantastique qu”il ait dit ça et non moins fantastique que vous veniez me le répéter ! Je ne m'abaisserai pas à relever ces accusations !

MITCH. - Hah.

BLANCHE. - Vous pensez à quoi ? Je vois quelque chose dans vos yeux !

MITCH, se levant. - Il fait sombre.

BLANCHE. - J'aime l`obscurité. L'obscurité me rassure.

MITCH. - Je crois que je ne vous ai jamais vue en pleine lumière. (Blanche a un petit rire.) C'est un fait.

BLANCHE. - Vous croyez ?

MITCH. - Je ne vous ai jamais vue un après-midi.

BLANCHE.- A qui la faute ? 

MITCH. - Vous ne voulez jamais sortir l'après-midi.

BLANCHE. - Mais l'après-midi, vous êtes à l'usine !

MITCH. - Pas le dimanche. Je vous ai proposé plusieurs fois de sortir avec moi le dimanche après-midi et vous aviez toujours une excuse. Vous ne sortez qu`après six heures du soir et dans des endroits peu éclairés.

BLANCHE. - Tout cela doit avoir du sens, mais c'est bien caché.

MITCH. - J'en viens à me dire que finalement, Blanche, je ne vous ai jamais vraiment vue.

BLANCHE. - Où voulez-vous en venir ?

MITCH. - J'aimerais qu'on allume ici.

BLANCHE, effrayée. - Qu'on allume ? De la lumière ? Laquelle ?

MITCH. - Celle-là, avec l'abat-jour. (Il accommode l'abat-jour. Elle sursaute d'effroi. )

BLANCHE. - Mais pourquoi ?

MITCH. - Il y a que je veux vous voir vraiment comme vous êtes !

BLANCHE. - Mais c'est presque une insulte !

MITCH. - Non, c'est être simplement réaliste.

BLANCHE. - Je refuse tout réalisme.

MITCH. - Ouais, j'avais compris.

BLANCHE. - Je vous ai dit ce que je désire. De la magie ! (Mitch rit.) Oui, oui, de la magie ! C'est ce que j'essaie de donner aux autres. Je présente les choses autrement que ce qu'elles sont. Je ne dis pas la vérité. Je dis ce qui aurait dû être la vérité. Et si c'est un péché, j'accepte volontiers d'être damnée ! - N 'allumez pas !

Mitch va appuyer sur l'interrupteur. Lumière. Il la regarde. Elle pousse un cri et se couvre le visage. Il éteint.

MITCH, d'une voix douce-amère. - Je me fiche que vous soyez plus vieille que je croyais. Mais pour le reste - Seigneur ! Votre baratin sur votre côté vieux jeu et toutes les sottises que vous m'avez balancées tout l'été. Oh, je savais bien que vous n'aviez plus seize ans. Mais j'étais assez stupide pour penser que vous étiez quelqu'un de droit.

BLANCHE. - Qui vous a dit que je n'étais pas quelqu'un de "droit"? Mon beau-frère bien-aimé ? Et vous l'avez cru.

MITCH. - J 'ai commencé par le traiter de menteur. Ensuite, je me suis mis à vérifier ce qu'il me racontait...."

 

"Cat on a Hot Tin Roof" (La Chatte sur un toit brûlant, 1955), 

pièce de Tennessee Williams, adapté par Richard Brooks en 1958,

avec Elizabeth Taylor (Maggie Pollit), Paul Newman (Brick Pollitt), Burl Ives (Big Daddy Pollitt), Judith Anderson (Big Mama Pollitt)...

Dans une villa du sud des États-Unis, alors que toute la famille se réunit pour fêter l'anniversaire du patriarche malade, Big Daddy, Maggie et Brick forment un couple en pleine crise, Maggie, frustrée sexuellement et de ne pas avoir d'enfant, Brick, déprimé par le suicide de son meilleur ami, et en fond, l'image d'un fils, préféré par son père, mais restitué sous les traits d'un alcoolique et d'un homosexuel refoulé.

 

"Suddenly, Last Summer" (Soudain l'été dernier, 1958),  

pièce de Tennessee Williams, adapté par Joseph L. Mankiewicz en 1959,

avec Elizabeth Taylor (Catherine Holly), Katharine Hepburn (Violette Venable), Montgomery Clift (Docteur Cukrowicz)..

"My son Sebastian was chaste, not c h a s e d!" - Violette Venable, richissime veuve de La Nouvelle-Orléans, tient sa nièce Catherine Holly, qui semble avoir perdu toute raison, pour responsable de la mort de son fils en Europe, l'été dernier. Elle fait appel à un jeune neuro-chirurgien, le docteur Cukrowicz, pour la lobotomiser : le médecin, mettant en doute les motivations de Mrs Venable, parvient à mettre à jour, à travers les délires et refoulements de Catherine, la véritable version du drame et des personnalités profondes de la veuve et de son fils...

 

"The Night of the Iguana" (La Nuit de l'Iguane, 1961)

Ultime grand succès de Tennessee Williams, inspiré d'un voyage personnel à Acapulco, dans un hôtel, La Costa Verde, lors de l'été 1940, dans lequel il s'était réfugié après sa rupture avec son ami Kip Kiernan, et qu'adapta au cinéma John Huston, en 1964, avec Richard Burton, Ava Gardner et Deborah Kerr. La pièce de théâtre se situe dans la période qui précède de peu l'entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale : Maxine, veuve depuis moins d'un mois et d'une sensualité exacerbée, exploite un petit hôtel, perché au-dessus du Pacifique, près du village mexicain de Puerto Barrio, où logent des  nazis qui applaudissent au bombardement de Londres. Survient Larry, un pasteur défroqué réduit à être le guide touristique pour Blake Tours d'un groupe de Texanes à travers le Mexique et, parmi elles, Mlle Fellowes, qui veille sur le groupe et s'alarme de l'attention que Shannon porte à la jeune Charlotte, dix-sept ans. Viennent compléter la société, la lumineuse Hannah Jelkes, native de la Nouvelle-Angleterre, et son poète-grand-père et invalide, Jonathan Coffin, dont elle s'occupe, tous deux sans réelles perspectives et aussi dépourvus de tout avenir réel que Larry et Maxine : l'affrontement Maxine-Hannah autour du mâle Larry est au centre de l'intrigue. Pendant ce temps, un jeune autochtone livre un iguane qu'on attache et qu'on laisse engraisser sous la véranda ...