Littératures françaises des années 1930-1940 - Georges Bataille (1897-1962) - Henri Michaux (1899-1954) - René Char (1899-1988) - Jean Paulhan (1884-1968) - Pauline Réage (1907-1998) ...

Last update : 11/11/2016

Georges Bataille (1897-1962) 

 Après une enfance déchirée, aux prises avec un père syphilitique, paralysé, aveugle, et une mère mélancolique, il entre au séminaire à l'âge de vingt ans, mais Georges Bataille admet rapidement la faillite de sa vocation religieuse. Il se rend dès lors à l'école des Chartes pour y suivre une formation d'archiviste, enrichie d'une initiation à la psychanalyse et à la philosophie. La lecture des oeuvres de Nietzsche, la fréquentation des surréalistes - le Second Manifeste du surréalisme, en 1930, accuse vivement Bataille « de ne vouloir considérer que ce qu’il y a de plus vil, de plus décourageant et de plus corrompu » ; Bataille reproche à Breton son ton d’autorité et son « icarisme », c’est-à-dire son idéalisme, alors qu’il défendra toujours, pour sa part, un « bas matérialisme » -  le convainquent d'échapper à la médiocrité du monde par l'excès, la transgression et l'érotisme.

Dès 1926, il devient le philosophe débauché qui écrit à la première page de L'histoire de l'œil :  « J'ai été élevé très seul et aussi loin que je me rappelle, j'ai toujours été angoissé par tout ce qui est sexuel. » Prolongeant les thèses de Hegel,  - il a suivi les cours d'Alexandre Kojève sur Hegel de 1931 à 1932, - Bataille montre que l'homme, malgré les lois par lesquelles il organise son activité, reste hanté par la nature, dont il s'arrache à grand-peine (Lascaux, ou la Naissance de l'art, 1955) ; cet attachement primordial se manifeste dans la mort et la sexualité, deux facteurs de désordre contradictoires avec la vie sociale, et sur lesquels, de ce fait, pèsent tabous et interdits. Mais ces derniers fondent en retour le désir de la transgression (l'Érotisme, 1957), qui jadis pouvait s'exprimer dans la fête, le sacrifice ou l'orgie, mais que la société actuelle, le christianisme aidant, proscrit, laissant les révoltés, tel Gilles de Rais ou le marquis de Sade, abandonnés à eux-mêmes (la Part maudite, 1947). L'érotisme produit un tel franchissement des limites qu'il lui possible de dire que ce dernier "est approbation de la vie jusqu'à la mort". 

En 1936, il crée le "Collège de Sociologie sacrée" avec Caillois et Michel Leiris avec pour finalité d'étudier l'existence sociale et les manifestations du Sacré dans la société.  Sylvia Maklès en 1928, puis Denise Rollin, et enfin Diane Kotchoubey de Beauharnais en 1943 sont les trois figures de femme qui accompagnent Bataille dans son itinéraire si singulièrement désordonné. 

Dans une trilogie intitulée Somme athéologique (l'Expérience intérieure, 1943 ; le Coupable, 1944 ; Sur Nietzsche, 1945), Bataille rend compte de son cheminement intellectuel vers "la voie ardue, mouvementée, celle de l'homme entier, non mutilé". « J’appelle expérience un voyage au bout du possible de l’homme. Chacun peut ne pas faire ce voyage, mais, s’il le fait, cela suppose niées les autorités, les valeurs existantes, qui limitent le possible. Du fait qu’elle est négation d’autres valeurs, d’autres autorités, l’expérience ayant l’existence positive devient elle-même positivement la valeur et l’autorité. » Écrivain longtemps maudit, Bataille a été reconnu à sa mort par une nouvelle génération d'auteurs et de philosophes, dont Philippe Sollers ou Michel Foucault.

 

Anus solaire, 1927 

Premier texte poétique de Bataille qui montre qu'il entend utiliser la littérature, non comme un moyen d'expression, mais en tant qu'expérience de langage à part entière au travers de laquelle il se révèle dans la provocation et dans l'exacerbation de lui-même. 

 

"Il est clair que le monde est purement parodique, c'est-à-dire que chaque chose qu'on regarde est la parodie d'une autre, ou encore la même chose sous une forme décevante.

Depuis que les phrases circulent dans les cerveaux occupés à réfléchir, il a été procédé à une identification totale, puisque à l'aide d'un copule chaque phrase relie une chose à l'autre; et tout serait visiblement lié si l'on découvrait d'un seul regard dans sa totalité le tracé laissé par un fil d'Ariane, conduisant la pensée dans son propre labyrinthe.

Mais le copule des termes n'est pas moins irritant que celui des corps. Et quand je m'écrie : JE SUIS LE SOLEIL, il en résulte une érection intégrale, car le verbe être est le véhicule de la frénésie amoureuse.

Tout le monde a conscience que la vie est parodique et qu'il manque une interprétation.

Ainsi le plomb est la parodie de l'or.

L'air est la parodie de l'eau.

Le cerveau est la parodie de l'équateur.

Le coït est la parodie du crime.

L'or, l'eau, l'équateur ou le crime peuvent indifféremment être énoncés comme le principe des choses.

Et si l'origine n'est pas semblable au sol de la planète paraissant être la base, mais au mouvement circulaire que la planète décrit autour d'un centre mobile, une voiture, une horloge ou une machine à coudre peuvent également être acceptées en tant que principe générateur.

Les deux principaux mouvements sont le mouvement rotatif et le mouvement sexuel, dont la combinaison s'exprime par une locomotive composée de roues et de pistons.

Ces deux mouvements se transforment l'un en l'autre réciproquement.

C'est ainsi qu'on s'aperçoit que la terre en tournant fait coïter les animaux et les hommes et (comme ce qui résulte est aussi bien la cause que ce qui provoque) que les animaux et les hommes font tourner la terre en coïtant.

C'est la combinaison ou transformation mécanique de ces mouvements que les alchimistes recherchaient sous le nom de pierre philosophale.

C'est par l'usage de cette combinaison de valeur magique que la situation actuelle de l'homme est déterminée au milieu des éléments.

Un soulier abandonné, une dent gâtée, un nez trop court, le cuisinier crachant dans la nourriture de ses maîtres sont à l'amour ce que le pavillon est à la nationalité.

Un parapluie, une sexagénaire, un séminariste, l'odeur des oeufs pourris, les yeux crevés des juges sont les racines par lesquelles l'amour se nourrit.

Un chien dévorant l'estomac d'une oie, une femme ivre qui vomit, un comptable qui sanglote, un pot à moutarde représentent la confusion qui sert à l'amour de véhicule.

Un homme placé au milieu des autres est irrité de savoir pourquoi il n'est pas l'un des autres.

Couché dans un lit auprès d'une fille qu'il aime, il oublie qu'il ne sait pas pourquoi il est lui au lieu d'être le corps qu'il touche.

Sans rien en savoir, il souffre à cause de l'obscurité de l'intelligence qui l'empêche de crier qu'il est lui même la fille qui oublie sa présence en s'agitant dans ses bras.

Ou l'amour, ou la colère infantile, ou la vanité d'une douairière de province, ou la pornographie cléricale, ou le solitaire d'une cantatrice égarent des personnages oubliés dans des appartements poussiéreux.

Ils auront beau se chercher avidement les uns les autres : ils ne trouveront jamais que des images parodiques et s'endormiront aussi vides que des miroirs.

La fille absente et inerte qui est suspendue à mes bras sans rêver n'est pas plus étrangère à moi que la porte ou la fenêtre à travers lesquel[le]s je peux regarder ou passer.

Je retrouve l'indifférence (qui lui permet de me quitter) quand je m'endors par incapacité d'aimer ce qui arrive.

Il lui est impossible de savoir qui elle retrouve quand je l'étreins parce qu'elle réalise obstinément un oubli entier.

Les systèmes planétaires qui tournent dans l'espace comme des disques rapides et dont le centre se déplace également en décrivant un cercle infiniment plus grand ne s'éloignent continuellement de leur propre position que pour revenir vers elle en achevant leur rotation.

Le mouvement est la figure de l'amour incapable de s'arrêter sur un être en particulier et passant rapidement de l'un à l'autre.

 

Mais l'oubli qui le conditionne ainsi n'est qu'un subterfuge de la mémoire...."

 

 

C'est en 1928 que Bataille épouse Sylvia Maklès, elle est comédienne, des seconds rôles, elle a vingt ans, et incarne sans doute la toute première protagoniste de sa vie sentimentale. Ils se séparent en 1934 et on la retrouve peut-être dans le "Bleu du ciel" (1935). Elle débutera alors avec Jacques Lacan une liaison..

Histoire de l'œil, 1928 

Publié sous le pseudonyme de Lord Auch, le roman se veut transpositions de certaines images obsessionnelles nées de l'enfance, l'urine, l'oeuf, l'oeil, et chaque scène est une étape de l'acte sexuel décrit comme un dépassement, le langage du sexe mêle ici horreur et joie comme l'orgasme mêle vie et mort, et par mort il faut comprendre ici mort de Dieu.

 

 

 "J'ai été élevé seul et, aussi loin que je me le rappelle, j'étais anxieux des choses sexuelles. J'avais près de seize ans quand je rencontrai une jeune fille de mon âge, Simone, sur la plage de X... Nos familles se trouvant une parenté lointaine, nos relations en furent précipitées. Trois jours après avoir fait connaissance, Simone et moi étions seuls dans sa villa. Elle était vêtue d'un tablier noir et portait un col empesé. Je commençais à deviner qu'elle partageait mon angoisse, d'autant plus forte ce jour-là qu'elle paraissait nue sous son tablier. Elle avait des bas de soie noire montant au-dessus du genou. Je n'avais pas pu encore la voir jusqu'au cul (ce nom que j'employais avec Simone me paraissait le plus joli des noms du sexe). J'imaginais seulement que, soulevant le tablier, je verrais nu son derrière.

Il y avait dans le couloir une assiette de lait destinée au chat.

- Les assiettes, c'est fait pour s'asseoir, dit Simone. Paries-tu? Je m'assois dans l'assiette.

- Je parie que tu n'oses pas, répondit-je, sans souffle.

Il faisait chaud. Simone mit l'assiette sur un petit banc, s'installa devant moi et, sans quitter mes yeux, s'assit et se trempa son derrière dans le lait. Je restai quelque temps immobile, le sang à la tête et tremblant, tandis qu'elle regardait ma verge tendre ma culotte. Je me couchai à ses pieds. Elle ne bougeait plus; pour la première fois, je vis sa "chair rose et noire" baignant dans le lait blanc. Nous restâmes longtemps immobiles, aussi rouges l'un que l'autre .."

 

Le Bleu du ciel, 1957, rédigé en 1935

Le lecteur, las des limites qu'imposent les conventions, "est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie", récits à l'épreuve suffocante qui, "lus parfois dans les transes, le situent devant le destin". Le narrateur et la femme qu'il aime (Dirty) s'abandonnent à l'ordure, et le lecteur qui les accompagne découvre quelle soif d'infini peut surgir au bout de cette sorte d' "ascèse de la souillure". Le narrateur se détruit à force de boire, à force d'exténuer ses nerfs, et sur le point de mourrir, persvère dans  une obscénité qui dénude l'être à l'excès avec l'apparition de Xénie, autre personnage. Le récit se complexifie avec la venue de Lazare, jeune fille laide et militante, des scènes d'émeutes à Barcelone, des manifestations en Allemagne, autant d'occasions données au langage de plonger le lecteur dans l'angoisse, l'ordure et l'obscénité constantes, un récit d'autant plus trouble que l'insupportable nous ouvre aussi comme un torturant "bleu du ciel". 

 

Bataille rencontre Dora Maar (1907-1997) vers 1933, juste avant qu'elle devienne la maîtresse de Picasso,  et rejoigne ainsi Marie-Thérèse Walter.. Puis en 1934, surgit dans sa vie Colette Peignot, dite Laure : elle a 31 ans mais disparaîtra en 1938, consommée par la vie et la tuberculose..

 

Madame Edwarda, 1937 

Ouvrage clandestin publié sous le pseudonyme de Pierre Angélique en 1941, alors que Bataille rédigeait "L'Expérience intérieure", le court texte met en scène un narrateur qui va de zinc en zinc rêvant de dénuder les passantes et une prostituée de bordel, folle et obscène, qui se déclare être Dieu tandis qu'elle s'exhibe, sexe ouvert, Dieu parce qu'elle se donne à l'extase, à l'excès, à la mort, à la jouissance, immédiate et fin : "l'amour dans ces yeux était mort, un froid d'aurore en émanait, une transparence où je luisait la mort. Et tout était noué dans ce regard de rêve : les corps nus, les doigts qui ouvraient la chair, mon angoisse et le souvenir de la bave aux lèvres, il n'était rien qui ne contribuât à ce glissement aveugle dans la mort.."

 

"Au coin d'une rue, l'angoisse, une angoisse sale et grisante, me décomposa (peut-être d'avoir vu deux filles furtives dans l'escalier d'un lavabo). A ces moments, l'envie de me vomir me vient. Il me faudrait me mettre nu, ou mettre nues les filles que je convoite : la tiédeur de chairs fades me soulagerait. Mais j'eus recours au plus pauvre moyen : je demandai, au comptoir, un pernod que j'avalai; je poursuivis de zinc en zinc, jusqu'à ...

La nuit achevait de tomber.

Je commençai d'errer dans ces rues propices qui vont du carrefour Poissonnière à la rue Saint-Denis. La solitude et l'obscurité achevèrent mon ivresse. La nuit était nue dans des rues désertes et je voulus me dénuder comme elle : je retirai mon pantalon que je mis sur mon bras; j'aurais voulu lier la fraîcheur de la nuit dans mes jambes, une étourdissante liberté me portait. Je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit. (Mon entrée en matière est dure. J'aurai pu l'éviter et rester "vraisemblable". J'avais intérêt aux détours. Mais il en est ainsi, le commencement est sans détour. Je continue .. plus dur ...)

Inquiet de quelque bruit, je remis ma culotte et me dirigeai vers les Glaces : j'y retrouvai la lumière. Au milieu d'un essaim de filles, Madame Edwarda, nue, tirait la langue. Elle était, à mon goût, ravissante. Je la choisis : elle s'assit près de moi ...."

 

L'Expérience intérieure, 1943 

"J'écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou, n'en sortirait plus" déclara Georges Bataille à propos de son ouvrage "L'expérience intérieure". Il souhaitera aussi être vomi par ses lecteurs. En effet, la lecture de Bataille est pour certains une expérience aux limites de l'humain, une expérience qui ne présupppose rien, ni morale, ni Dieu. Bataille ne s'expérimente intérieurement pour se perdre, et non pour se sauver : "quand l'extrême est là, les moyens qui servent à l'atteindre n'y sont plus.."

"J'entends par expérience intérieure ce que d'habitude on nomme expérience mystique : les états d'extase, de ravissement, au moins d”émotion méditée. Mais je songe moins à l'expérience confessionnelle, à laquelle on a du se tenir jusqu'ici, qu'à une expérience nue, libre d'attaches, même d'origine, à quelque confession que ce soit. C'est pourquoi je n'aime pas le mot mystique.

Je n'aime pas non plus les définitions étroites. L'expérience intérieure répond à la nécessité où je suis - l'existence humaine avec moi  - de mettre tout en cause (en question) sans repos admissible. Cette nécessité jouait malgré les croyances religieuses, mais elle a des conséquences d'autant plus entières qu'on n'a pas ces croyances. Les présuppositions dogmatiques ont donné des limites indues à l'expérience : celui qui sait déjà ne peut aller au-delà d'un horizon connu. J'ai voulu que l'expérience conduise où elle menait, non la mener à quelque fin donnée d'avance. Et je dis aussitôt qu'elle ne mène à aucun havre (mais en un lieu d'égarement, de non-sens). J'ai voulu que le non-savoir en soit le principe - en quoi j'ai suivi avec une rigueur plus âpre une méthode où les chrétiens excellèrent (ils s'engagèrent aussi loin dans cette voie que le dogme le permit). Mais cette expérience née du non-savoir y demeure décidément. Elle n'est pas ineffable, on ne la trahit pas si l'on en parle, mais aux questions du savoir, elle dérobe même à l'esprit les réponses qu'il avait encore. L'expérience ne révèle rien et ne peut fonder la croyance ni en partir.

L'expérience est la mise en question (à l'épreuve), dans la fièvre et l'angoisse, de ce qu'un homme sait du fait d'être. Que dans cette fièvre il ait quelque appréhension que ce soit, il ne peut dire : « j'ai vu ceci, ce que j”ai vu est tel ››; il ne peut dire : « j'ai vu Dieu, l''absolu ou le fond des mondes ››, il ne peut que dire « ce que j'ai vu échappe à l'entendement ››, et Dieu, l'absolu, le fond des mondes, ne sont rien s'ils ne sont des catégories de l'entendement.

Si je disais décidément : « j'ai vu Dieu ››, ce que je vois changerait. Au lieu de l'inconnu inconcevable - devant moi libre sauvagement, me laissant devant lui sauvage et libre - il y aurait un objet mort et la chose du théologien - à quoi l'inconnu serait asservi, car, en l'espèce de Dieu, l'inconnu obscur que l'extase révèle est asservi à m'asservir (le fait qu'un théologien fait sauter après coup le cadre établi signifie simplement que le cadre est inutile; ce n'est, pour l'expérience, que présupposition à rejeter). De toute façon, Dieu est lié au salut de l'âme - en même temps qu'aux autres rapports de l'imparfait au parfait. Or, dans l'expérience, le sentiment que j'ai de l'inconnu dont j'ai parlé est ombrageusement hostile à l'idée de perfection (la servitude même, le « doit être ›› )..."

 

"... Quand je sollicite doucement, au cœur même de l'angoisse, une étrange absurdité, un œil s'ouvre au sommet, au milieu de mon crâne. Cet œil qui, pour le contempler, dans sa nudité, seul à seul, s'ouvre sur le soleil dans toute sa gloire, n'est pas le fait de ma raison : c'est un cri qui m'échappe. Car au moment où la fulguration m'aveugle, je suis l'éclat d'une vie brisée, et cette vie - angoisse et vertige - s'ouvrant sur un vide infini, se déchire et s'épuise d'un seul coup dans ce vide.

La terre se hérisse de plantes qu'un mouvement continu porte de jour en jour au vide céleste, et ses innombrables surfaces renvoient à l'immensité brillante de l'espace l'ensemble des hommes riants ou déchirés. Dans ce mouvement libre, indépendant de toute conscience, les corps élevés se tendent vers une absence de bornes qui arrête le souffle; mais bien que l'agitation et l'hilarité intérieure se perdent sans cesse en un ciel aussi beau, mais non moins illusoire que la mort, mes yeux continuent à m'assujettir par un lien vulgaire, aux choses qui m'entourent, au milieu desquelles mes démarches sont limitées par les nécessités habituelles de la vie.

C'est seulement par le moyen d”une représentation maladive -- un oeil s'ouvrant au sommet de ma propre tête - à l'endroit même où la métaphysique ingénue plaçait le siège de l'âme - que l'être humain, oublié sur la Terre - tel qu'aujourd'hui je me révèle à moi-même, tombé, sans espoir, dans l'oubli -  accède tout à coup à la chute déchirante dans le vide du ciel.

Cette chute suppose comme un élan l'attitude de commandement des corps debout. L'érection, cependant, n'a pas le sens de la raideur militaire; les corps humains se dressent sur le sol comme un défi à la Terre, à la boue qui les engendre et qu'ils sont heureux de renvoyer au néant. La Nature accouchant de l'homme était une mère mourante : elle donnait l' « être ›› à celui dont la venue au monde fut sa propre mise à mort.

Mais de même que la réduction de la Nature à un vide, la destruction de celui qui a détruit est engagée dans ce mouvement d'insolence. La négation accomplie de la Nature par l'homme  - s'élevant au-dessus d'un néant qui est son oeuvre - renvoie sans détour au vertige, à la chute dans le vide du ciel. Dans la mesure où elle n'est pas enfermée par les objets utiles qui l'entourent, l'existence n'échappe tout d'abord à la servitude de la nudité qu'en projetant dans le ciel une image inversée de son dénuement. Dans cette formation de l'image morale, il semble que, de la Terre au Ciel, la chute soit renversée du Ciel à l'obscure profondeur du sol (du péché); sa nature véritable (l'homme victime du Ciel brillant) demeure voilée dans l'exubérance mythologique.

Le mouvement même dans lequel l'homme renie la Terre-Mère qui l'a enfanté ouvre la voie de l'asservissement. L'être humain s'abandonne au désespoir mesquin. La vie humaine se représente alors comme insuffisante, accablée par les souffrances ou les privations qui la réduisent à de vaniteuses laideurs. La Terre est à ses pieds comme un déchet. Au-dessus d'elle le Ciel est vide. Faute d'un orgueil assez grand pour se donner debout à ce vide, elle se prosterne face contre terre, les yeux rivés au sol. Et, dans la peur de la liberté mortelle du ciel, elle affirme entre elle et l'infini vide le rapport de l'esclave au maître; désespérément, comme l'aveugle, elle

cherche une consolation terrifiée dans un risible renoncement.

Au-dessous de l'immensité élevée, devenue de mortellement vide opprimante, l'existence, que le dénuement rejette loin de tout possible, suit de nouveau un mouvement d'arrogance, mais l'arrogance cette fois l'oppose à l'éclat du ciel : de profonds mouvements de colère libérée la soulèvent. Et ce n'est plus la Terre dont elle est le déchet que son défi provoque, c'est le reflet dans le ciel de ses effrois - l'oppression divine - qui devient l'objet de sa haine. En s'opposant à la Nature, la vie humaine était devenue transcendante et renvoyait au vide tout ce qu'elle n'est pas : en contrepartie, si cette vie rejette l'autorité qui la maintenait dans l'oppression et devient elle-même souveraine, elle se détache des liens qui paralysent un mouvement vertigineux vers le vide.

La limite est franchie avec une horreur lasse : l'espoir semble un respect que la fatigue accorde à la nécessité du monde.

Le sol manquera sous mes pieds.

Je mourrai dans des conditions hideuses.

je jouis aujourd'hui d”être objet de dégoût pour le seul être

auquel la destinée lie ma vie.

Je sollicite tout ce qu'un homme riant peut recevoir de mauvais..."

 

Le Coupable, 1944 

 

"Dieu n’est pas la limite de l’homme, mais la limite de l’homme est divine. Autrement dit, l’homme est divin dans l’expérience de ses limites..." - Les trois volumes, "L'Expérience intérieure" (1943), "Le Coupable" (1944) et " Sur Nietzsche" (1945), forment une trilogie qui se veut le "journal" de l'expérience intérieure de Bataille et se nourrissent au près fort de son intimité : mais il ne s'agit pas d'une confession, la littérature n'a que peu d'exemples de ce type d'ouvrage, le langage quasi impersonnel joue, comme toujours, le révélateur du savoir et du non-savoir qu'il vit de part en part, jusqu'à épuisement, imparfait, inachevé, inachevable. "L'homme ignorant de l'érotisme n'est pas moins étranger au bout du possible qu'il ne l'est sans expérience intérieure. Il faut choisir la voie ardue mouvementée, celle de l'homme entier, non mutilé" : "comme la mouche malheureuse, obstinée à la vitre, je me tiens aux confins du possible et me voici moi-même perdu dans les fêtes du ciel, soulevé par un rire infini. Mais LIBRE... (mon père me répétait souvent — alarmé de la « mauvaise tête » en moi — « le travail, c’est la liberté »)... émancipé de la servitude par la CHANCE. Hier, l’immense bourdonnement des abeilles montant dans les marronniers comme un désir d’adolescent vers les filles. Corsages dégrafés, rires d’après-midi, le soleil m’illumine, il m’échauffe, et, riant à mort, il éveille en moi l’aiguillon de guêpe..."

 

 

La Part maudite, 1947

La Part maudite est l'exposé systématique de sa théorie de l'excès ("part maléfique que nous tentons de dépenser pour le bien commun" – Sur Nietzsche), comme fondement de "l'économie générale", science de l'usage des richesses. Un premier livre, "La Consumation", parut en 1949, inspiré par l' actualité (le plan Marshall, la guerre froide) et fruit d 'un long travail. "Parce que le rayonnement solaire est sans contrepartie, parce que le soleil donne la vie pour rien, à la surface du globe, pour la matière vivante en général, l'énergie est toujours en excès. Si l'univers se dilapide ainsi lui-même, l'homme ne peut être que prodigue, "un rieur, un danseur, un donneur de fête". Seule son avarice d'être séparé le sépare de cette vérité solaire ; qu'il la nie, il ne peut cependant dépenser moins : il faut qu' une quantité déterminée d'énergie soit dépensée en pure perte. "Ma volonté décide de la modalité, non de la quantité de la perte." En pure perte, ce peut être l' accroissement du niveau de vie mondial : la multiplication du luxe, ou ce peut être la guerre atomique."

 

La Littérature et le Mal, 1957

L’homme est prédisposé au Mal, et la littérature illustre cette tendance. C’est ce que démontre Bataille à travers huit auteurs jugés représentatifs de cette thèse : Emily Brontë, Baudelaire, Michelet, Blake, Sade, Proust, Kafka et Genet. 

 

L'Érotisme, 1957

"Les êtres qui se reproduisent, les êtres reproduits, sont des êtres distincts entre eux, séparés par un abîme, une fascinante discontinuité. Mais, individus mourant isolément dans une aventure inintelligible, nous gardons la nostalgie de la continuité perdue. L’activité sexuelle de reproduction, dont l’érotisme est une des formes humaines, nous la fait retrouver ; au moment où les cellules reproductrices s’unissent, une continuité s’établit entre elles pour former un nouvel être à partir de leur mort.

C’est aussi par la mort, la mort violente, que cet effort de libération s’est manifesté dès l’origine des activités de l’homme. Mais le désir de meurtre met en cause toute l’organisation de communautés fondées sur le travail et la raison. D’où la naissance d’interdits, à quoi s’oppose, ou plutôt s’ajoute, en un dépassement nécessaire, leur propre transgression. Guerre et chasse rejoignent ici l’inceste ou l’orgie sacrée..."

 

"L’esprit humain est exposé aux plus surprenantes injonctions. Sans cesse, il a peur de lui-même. Ses mouvements érotiques le terrifient. La sainte se détourne avec effroi du voluptueux : elle ignore l’unité des passions inavouables de ce dernier et des siennes propres.

Cependant il est possible de chercher la cohésion de l’esprit humain, dont les possibilités s’étendent de la sainte au voluptueux.

Je me place en un tel point de vue que j’aperçois ces possibilités opposées se coordonnant. Je ne tente pas de les réduire les unes aux autres, mais je m’efforce de saisir, au delà de chaque possibilité négatrice de l’autre, une ultime possibilité de convergence.

Je ne pense pas que l’homme ait une chance de faire un peu de lumière avant de dominer ce qui l’effraye. Non qu’il doive espérer un monde où il n’y aurait plus de raison d’effroi, où l’érotisme et la mort se trouveraient sur le plan des enchaînements d’une mécanique. Mais l’homme peut surmonter ce qui l’effraie, il peut le regarder en face.

Il échappe à ce prix à l’étrange méconnaissance de lui-même qui l’a jusqu’ici défini.

Je ne fais d’ailleurs que suivre une voie où d’autres avant moi se sont avancés.

Bien avant l’ouvrage qu’aujourd’hui je publie, l’érotisme avait cessé d’être envisagé comme un sujet dont un « homme sérieux » n’aurait pu traiter sans déchoir.

Depuis longtemps ; les hommes parlent sans crainte, et longuement, de l’érotisme. Aussi bien ce dont je parle à mon tour est connu. Je n’ai voulu que rechercher dans la diversité des faits décrits la cohésion. J’ai tenté de donner d’un ensemble de conduites un tableau cohérent.

Cette recherche d’un ensemble cohérent oppose mon effort à ceux de la science. La science étudie une question séparée. Elle accumule les travaux spécialisés. Je crois que l’érotisme a pour les hommes un sens que la démarche scientifique ne peut atteindre. L’érotisme ne peut être envisagé que si, l’envisageant, c’est l’homme qui est envisagé. En particulier, il ne peut être envisagé indépendamment de l’histoire du travail, il ne peut être envisagé indépendamment de l’histoire des religions.

Aussi bien les chapitres de ce livre s’éloignent-ils souvent de la réalité sexuelle. J’ai négligé d’autre part des questions qui parfois ne sembleront pas moins importantes que celles dont j’ai parlé.

J’ai tout sacrifié à la recherche d’un point de vue d’où ressorte l’unité de l’esprit humain.

Cet ouvrage se compose de deux parties. Dans la première j’ai systématiquement exposé, dans leur cohésion, les différents aspects de la vie humaine envisagée sous l’angle de l’érotisme.

J’ai réuni dans la seconde des études indépendantes où j’ai abordé la même question : L’unité de l’ensemble est indéniable. C’est, dans les deux parties, de la même recherche qu’il s’agit. Les chapitres de la première partie et les diverses études indépendantes ont été poursuivis en même temps, entre la guerre et l’année présente. Mais cette manière de procéder a ce défaut. Je n’ai pu éviter les redites. En particulier, j’ai parfois repris sous une autre forme, dans la première, des thèmes traités dans la seconde partie. Cette façon de faire m’a paru d’autant moins gênante qu’elle répond à l’aspect général de l’ouvrage. Une question séparée dans cet ouvrage englobe toujours la question tout entière. En un sens, ce livre se réduit à la vue d’ensemble de la vie humaine, sans cesse reprise à partir d’un point de vue différent.

Les yeux fixés sur une telle vue d’ensemble, rien ne m’a plus attaché que la possibilité de retrouver dans une perspective générale l’image dont mon adolescence fut obsédée, celle de Dieu. Certes je ne reviens pas à la foi de ma jeunesse. Mais dans ce monde abandonné que nous hantons, la passion humaine n’a qu’un objet. Les voies par lesquelles nous l’abordons varient. Cet objet a les aspects les plus variés, mais de ces aspects, nous ne pénétrons le sens qu’en apercevant leur cohésion profonde.

J’insiste sur le fait que, dans cet ouvrage, les élans de la religion chrétienne et ceux de la vie érotique apparaissent dans leur unité."

 


Henri Michaux (1899-1954)

Henri Michaux n'a cessé de ressentir comme une blessure sa présence dans un monde d'emblée hostile : il refuse d'écrire rejette toute littérature, pourtant c'est par langage qu'il se libère de ce sentiment, un langage qui n'aura pas vocation à interpréter le monde, mais à le désarticuler pour tenter de le vaincre. Il avait rêvé d'une langue qui épouserait le mouvement de son être intérieur, et tout naturellement il en vint à la créer..

Né à Namur, Henri Michaux arrive en 1924 à Paris où il côtoie les peintres surréalistes et se lie d'amitié avec Jules Supervielle et Marcel Jouhandeau. Après avoir longuement voyagé de 1927 à 1937 en Asie et en Amérique du Sud, il se retire dans le Midi durant la guerre. Il est mort à Paris le 19 octobre 1984. Si la mescaline est en grande partie à l'origine de son œuvre picturale, c'est son génie du bizarre qui a fait de lui le plus aventureux des explorateurs de l'espace du dedans :  « j’écris pour me parcourir ». 

Qu'est-ce que je fais ici?

J'appelle

J'appelle

J'appelle

Je ne sais qui J'appelle

Qui J'appelle ne sait pas.

J'appelle quelqu'un de faible

Quelqu'un de brisé

Quelqu'un de fier que rien n'a pu briser

J'appelle

....


Après son expérience de la mescaline, Michaud proclame son acceptation de la médiocre condition humaine. Mêlant sarcasme et lyrisme, ses oeuvres manifestent sa révolte et son angoisse. Lorsque paraît en 1944 "L’Espace du dedans", d’Henri Michaux, le poète et le peintre ne sont encore connus que d’un petit nombre. Michaux a publié cependant sept livres chez Gallimard , et un nombre plus important de plaquettes et de petits recueils chez d’autres. Quelques appuis l’encouragent à mettre au point, seul comme à son habitude, une première anthologie de son parcours poétique, dès 1943. Maurice Blanchot a salué par deux articles importants de 1941 et 1942 l’œuvre de « l’ange du bizarre » avec une particulière ferveur. En 1949 paraît "La Vie dans les plis", puis en 1950 "Passages", qui regroupe la plupart des textes que Michaux a consacré à l'art.

MA VIE

Tu t'en vas sans moi, ma vie.

Tu roules.

Et moi j'attends encore de faire un pas.

Tu portes ailleurs la bataille.

Tu me désertes ainsi. 

Je ne t'ai jamais suivie.

Je ne vois pas clair dans tes offres.

Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.

A cause de ce manque, j'aspire à tant.

À tant de choses, à presque l'infini...

À cause de ce peu qui manque, que jamais n'apportes.

 

Un homme perdu (in Mes propriétés)

En sortant, je m'égarai. Il fut tout de suite trop tard pour reculer. Je me trouvais au milieu d'une plaine. Et partout circulaient de grandes roues. Leur taille était bien cent fois la mienne. Et d'autres étaient plus grandes encore. Pour moi, sans presque les regarder, je chuchotais à leur approche, doucement, comme à moi-même : " Roue, ne m'écrase pas… Roue, je t'en supplie, ne m'écrase pas… Roue, de grâce, ne m'écrase pas. " Elles arrivaient, arrachant un vent puissant, et repartaient. Je titubais. Depuis des mois ainsi : " Roue, ne m'écrase pas… Roue, cette fois-ci, encore, ne m'écrase pas. " Et personne n'intervient ! Et rien ne peut arrêter ça ! Je resterai là jusqu'à ma mort.


UNE VIE DE CHIEN

Je me couche toujours très tôt et fourbu, et cependant on ne relève aucun travail fatigant dans ma journée.

Possible qu'on ne relève rien mais moi, ce qui m'étonne, c'est que je puisse tenir bon jusqu'au soir, et que je ne sois pas obligé d'aller me coucher dès les quatre heures de l'après-midi.

Ce qui me fatigue ainsi, ce sont mes interventions continuelles.

J'ai déjà dit que dans la rue je me battais avec tout le monde; je gifle l'un, je prends les seins aux femmes, et me servant de mon pied comme d'un tentacule, je mets la panique dans les voitures du Métropolitain.

Quant aux livres, ils me harassent par-dessus tout. Je ne laisse pas un mot dans son sens ni même dans sa forme.

Je l'attrape et, après quelques efforts, je le déracine et le détourne définitivement du troupeau de l'auteur.

Dans un chapitre vous avez tout de suite des milliers de phrases et il faut que je les sabote toutes. Cela m'est nécessaire.

Parfois, certains mots restent comme des tours. Je dois m'y prendre à plusieurs reprises et, déjà bien avant dans mes dévastations, tout à coup au détour d'une idée, je revois cette tour. Je ne l'avais donc pas assez abattue, je dois revenir en arrière et lui trouver son poison, et je passe ainsi un temps interminable.

Et le livre lu en entier, je me lamente, car je n'ai rien compris... naturellement. N'ai pu me grossir de rien. Je reste maigre et sec.

Je pensais, n'est-ce pas , que quand j'aurais tout détruit, j'aurais de l'équilibre. Possible. Mais cela tarde, cela tarde bien.

MA VIE S'ARRÊTA

J'étais en plein océan. Nous voguions. Tout à coup le vent tomba. Alors l'océan démasqua sa grandeur, son interminable solitude.

Le vent tomba d'un coup, ma vis fit « toc ». Elle était arrêtée à tout jamais.

Ce fut une après-midi de délire, ce fut après-midi singulière, l'après-midi de « la fiancée se retire ».

Ce fut un moment, un éternel moment, comme la voix de l'homme et sa santé étouffe sans effort les gémissements des microbes affamés, ce fut un moment, et tous les autres moments s'y enfournèrent, s'y envaginèrent, l'un après l'autre, au fur au mesure qu'ils arrivaient, sans fin, sans fin, et je fus roulé dedans, de plus en plus enfoui, sans fin, sans fin.

La jeune fille de Budapest

 

Dans la brume tiède d'une haleine de jeune fille, j'ai pris place

Je me suis retiré, je n'ai pas quitté ma place.

Ses bras ne pèsent rien. On les rencontre comme l'eau.

Ce qui est fané disparaît devant elle. Il ne reste que ses yeux.

Longues belles herbes, longues belles fleurs croissaient dans notre champ.

Obstacle si léger sur ma poitrine, comme tu t'appuies maintenant.

Tu t'appuies tellement, maintenant que tu n'es plus.

 


La Mort même peut être exorcisée par la langage,

"Tandis que j'étais dans le froid des approches de la mort, je regardai comme pour la dernière fois les êtres, profondément.

Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n'était pas essentiel disparut. 

Cependant je les fouaillais, voulant retenir d'eux quelque chose que même la Mort ne pût desserrer.

Ils s'amenuisèrent, et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d'alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l'autre monde, dans n'importe quel monde.

Par là, je me soulageai de la peur qu'on ne m'arrachât tout entier à l'univers où j'avais vécu. 

Raffermi par cette prise, je le contemplais, invaincu, quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artérioles et mes veines, lentement je regrimpai le versant ouvert de la vie."

(Exorcismes, Gallimard) 

Chant dans le labyrinthe - Il y a dans ce labyrinthe les froid des hivers, la cruauté des événements, toutes les angoisses de ce monde, mais toutes ces souffrances dépassent le contemporain, elles sont la douleur même de l'être humain, menacé et poursuivi par le mort...

Les idées, comme des boucs, étaient dressées les unes contre les autres.

La haine prenait une allure sanitaire. La vieillesse faisait rire et l'enfant fut poussé à mordre.

Le monde était tout drapeau.

Il y avait eu autrefois des hommes prenant leur temps, brûlant paisiblement des bûches de bois dans de vieilles cheminées, lisant des romans délicieux, où ce sont les autres qui souffrent. Ces temps n 'étaient plus.

Les fauteuils, en ce siècle, brûlèrent et le contentement barbelé des riches de ce monde ne se défendait plus.

Il fit froid pour tous cette année. Ce fut le premier hiver total. L'espoir sourdait vaille que vaille. 

Mais l'événement s'en foutant comme une brute qui arrachait pansement et chair et drain à la fois, il fallait recommencer à souffrir sans espoir.

De distance en distance apparaissait une lueur, mais la vague de fond qui emporterait le tout ne se levait toujours pas.

Des peuples, les uns gagnaient, les autres crevaient, mais tous restaient emmêlés dans une misère qui faisait le tour de la Terre. Comme la mer ne se fatigue pas de heurter le rivage d'inutiles vagues, ainsi cette grande lutte poussait toujours en avant de nouveaux rangs.

Avances trépidantes qui n'avançaient à rien, retraites éberluées qui finissaient devant le vide, vide.

Jamais on ne vit autant de coups d'épée dans l'eau. Les rêves de l'humanité flottaient au hasard, mais pourtant, mais partout, sous des rivages divers, le Père, le chef, lorsque sa vie autoritaire, comme une rame s'enfonce dans sa famille qui se tait.

Voici qu 'est venue l'Époque dure, plus dure que la dure condition de l'homme.

Elle est venue l'Époque.

Je ferai de leurs maisons des lieux de décombre, dit une voix. 

je ferai de leurs familles des hordes terrifiées.

Je ferai de leurs richesses ce que d'une fourrure font les mites, n'en laissant que le spectre,

lequel tombe en poussière au moindre geste.

Je ferai de leur bonheur une sale éponge qu 'il faut jeter, et leurs projets d 'autrefois plus comprimés que le corps de la punaise persécuteront leurs jours et leurs nuits.

Je ferai planer la mort en vérité et en réalité et malheur à qui se trouvera sous ses ailes.

Je culbuterai leurs dieux d'une monstrueuse culbute et dans ses débris éparpillés, ils trouveront des dieux qu 'ils ne savaient pas et dont la perte les fera souffrir encore davantage.

Lugubres, lugubres mois!

Lugubres comme cantonnement inondé par surprise.

Lugubres comme le blockhaus aperçu tout à coup trop tard, trop tard son embrasure mince semblable à un mauvais œil plissé, mais ce qui en sort est autrement pénétrant.

Lugubres comme un croiseur sans escorte aérienne, le soir, près des unités ennemies, tandis qu'on entend des bruits dans le ciel que l'on identifie que trop bien quoiqu'encore faibles, mais ils grossissent si épouvantablement vite et le croiseur s'en va, zigzaguant comme une phrase maladroite qui ne rencontre pas le lit de l'histoire.

Lugubres... et pas finis.

 



René Char (1899-1988)

Par la violence, par l'intensité de ses images, Char rénove la poésie moderne, sa poésie est abrupte, hermétique, tout son travail d'écriture consiste à réduire le langage en de fulgurants instantanés. "Si l'absurde est maître ici-bas, je choisis l'absurde, l'antistatique, celui qui me rapproche le plus des chances pathétiques. Je suis homme de berges — creusement et inflammation — ne pouvant l'être toujours de torrent."

Albert Camus en 1957 écrivait :  «Cette œuvre est parmi les plus grandes, oui vraiment les plus grandes, que la littérature ait produites. Depuis Apollinaire en tout cas, il n'y a pas eu dans la poésie française, une révolution comparable à celle qu'a accomplie René Char.». René Char rejoignit en 1929 le groupe surréaliste, et écrivit  "Ralentir travaux" (1930) en collaboration avec André Breton et Paul Eluard. En 1934, il publie "le Marteau sans maître", œuvre riche en images exubérantes.  

Dès 1941, il entra dans la clandestinité et dans la résistance armée et ne publia rien de 1940 à 1944.

Après la Libération, il renonça à toute carrière politique et fit paraître deux recueils qui établirent définitivement sa renommée, "Seuls demeurent" (1945) et "le Poème pulvérisé" (1947), bientôt réunis dans "Fureur et Mystère" (1948). "Les Feuillets d'Hypnos" (1946), un carnet d'aphorismes, de réflexions, d'extraits de lettres, est le fruit de son engagement pendant la guerre. Char publia régulièrement pendant les années suivantes des recueils de poèmes (les Matinaux, 1950; Recherche de la base et du sommet, 1955; la Parole en archipel, 1962; le Nu perdu, 1971; Aromates chasseurs, 1976). En 1978, il s'installa définitivement non loin de l'Isle-sur-la-Sorgue, dans sa maison des Busclats, où il mourut en 1988. 

 

Commune présence 

(Le Marteau sans maître, 1934)

 

Tu es pressé d'écrire,

Comme si tu étais en retard sur la vie.

S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.

Hâte-toi.

Hâte-toi de transmettre

Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.

Effectivement tu es en retard sur la vie,

La vie inexprimable,

La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,

Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,

Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés

Au bout de combats sans merci.

Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière.

Si tu rencontres la mort durant ton labeur,

Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,

En t'inclinant.

Si tu veux rire,

Offre ta soumission,

Jamais tes armes. 

Tu as été créé pour des moments peu communs.

Modifie-toi, disparais sans regret

Au gré de la rigueur suave.

Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit

Sans interruption,

Sans égarement.

Essaime la poussière

Nul ne décèlera votre union.

 

(Le visage nuptial, 1944)

À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance;

La douceur du nombre vient de se détruire.

Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.

Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.

J'aime.

L'eau est lourde à un jour de la source.

La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton front, 

dimension rassurée.

Et moi semblable à toi,

Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,

J'abats les vestiges,

Atteint, sain de clarté.

Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos;

Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre

De voix vitreuses, de départs lapidés.

Tôt soustrait au flux des lésions inventives

(La pioche de l'aigle lance haut le sang évasé)

Sur un destin présent j'ai mené mes franchises

Vers l'azur multivalve, la granitique dissidence.

Ô voûte d'effusion sur la couronne de son ventre,

Murmure de dot noire!

Ô mouvement tari de sa diction!

Nativité, guidez les insoumis, qu'ils découvrent leur base,

L'amande croyable au lendemain neuf.

Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les fusées 

vagues parmi la peur soutenue des chiens.

Au passé les micas du deuil sur ton visage.

Vitre inextinguible: mon souffle affleurait déjà l'amitié 

de ta blessure,

Armait ta royauté inapparente.

Et des lèvres du brouillard descendit notre plaisir 

au seuil de dune, au toit d'acier.

La conscience augmentait l'appareil frémissant deta permanence;

La simplicité fidèle s'étendit partout.


 

MARTHE (Gallimard) - A mi-chemin d'une mystérieuse évocation féminine et de la présence d'un monde presque symbolique, ce poème s'achève sur l'affirmation vitale d'une ineffable liberté ("le Poème pulvérisé").

"Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s'approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n'ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s'accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder à nous prévoir, comme deux pavots font en amour une anémone.

Je n'entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire. Je ne retiendrai pas votre bouche pour l'empêcher de s'entr'ouvrir sur le bleu de  l'air et la soif de partir. Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable."


Artine (José Corti) - Objets hétéroclites, mystérieux personnages, monde étrange en attente d'un avenir menaçant..

"Dans le lit qu'on m'avait préparé, il y avait : un animal sanguinolent et meurtri, de la taille d'une brioche, un tuyau de plomb, une rafale de vent, un coquillage glacé, une cartouche tirée, deux doigts d'un gant, une tache d'huile, il n'y avait pas de porte de prison, il y avait le goût de l'amertume, un diamant de vitrier, un cheveu, un jour, une chaise cassée, un ver à soie, l'objet volé, une chaîne de pardessus, une mouche verte apprivoisée, une branche de, corail, un clou de cordonnier, une roue d'omnibus.

Le livre ouvert sur le genoux d'Artine était seulement lisible les jours sombres. A intervalles réguliers les héros venaient apprendre les malheurs qui allaient à nouveau fondre sur eux, les voies multiples et terrifiantes dans lesquelles leur irréprochable destinée allait à nouveau s'engager. Uniquement soucieux de la Fatalité ils étaient pour la plupart d'un physique agréable. Ils se déplaçaient avec lenteur, se montraient peu loquaces. Ils exprimaient leurs désirs à l'aide de larges mouvements de tête imprévisibles. Ils paraissaient, en outre, s'ignorer totalement entre eux."

Dans la poésie de René Char, même l'amour implique une tension extrême et une angoisse métaphysique, son accomplissement suppose encore des lendemains difficiles et des sommets qu'il faudra recommencer à franchir....

"Tu es mon amour depuis tant d 'années

Mon vertige devant tant d 'attente,

Que rien ne peut vieillir, froidir,

Même ce qui nous est étranger,

Et mes éclipses et mes retours.

Fermée comme un volet de buis

Une extrême chance compacte

Est notre chaîne de montagnes

Notre comprimante splendeur.

Je dis chance, ô ma martelée;

Chacun de nous peut recevoir

La. part de mystère de l'autre

 

Sans en répandre le secret;

Et la douleur qui vient d 'ailleurs

Trouve enfin sa séparation

Dans la chair de notre unité,

Trouve enfin sa route solaire

Au centre de notre nuée

Qu'elle déchire et recommence.

Je dis chance comme je le sens

Tu as élevé le sommet

Que devra franchir mon attente

Quand demain disparaîtra.



Jean Paulhan (1884-1968)
Jean Paulhan, "éminence grise de la littérature" (directeur de la Nouvelle Revue française, à partir de 1925),  critique et essayiste, était "traversé par une inquiétude du langage" : il entend observer en effet les faits du langage, en dégager des lois objectives, creuser les articulations entre les mots et les idées, leur interchangeabilité, et sa propre oeuvre, soigneusement dissimulée, vit de l'amour du paradoxe, de l'équivoque, de la fausse ingénuité : "Jacob Cow le pirate ou Si les mots sont des signes" (1921); "Entretien sur des faits divers", 1930; " les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les lettres" (1941) ; "Clefs de la poésie", 1944 ; "la Preuve par l'étymologie", 1953 ;  "les Incertitudes du langage", 1970. 

Sa vie est en résonance avec son parcours intellectuel : né à Nîmes, fils du philosophe Frédéric Paulhan, professeur, colon et chercheur d'or à Madagascar, professeur aux Langues orientales, combattant de 14, secrétaire de La Nouvelle Revue française, résistant actif pendant la Seconde Guerre mondiale mais refusant le terrorisme bien-pensant de la Libération (Lettre aux directeurs de la Résistance, 1953), ses courts récits psychologiques sont autant de labyrinthes où seul le langage parle au langage. Boris Vian, dans "l'Automne à Pékin", se chargera de le caricaturer sous le personnage du ridicule président du Conseil d'Administration de la société qui bâtit un chemin de fer en Exopotamie, le Baron Ursus de Jeanpolent...

 

Les Fleurs de Tarbes ou La Terreur dans les Lettres (1941)
«L'auteur voudrait découvrir s'il n'existerait pas, des mots au sens et du langage brut à la pensée, des rapports réguliers et à proprement parler des lois - dont la littérature évidemment tirerait grand profit [...] C'est à de telles lois en effet que se réfère ouvertement tout écrivain, sitôt qu'il juge et tranche [...] Ainsi les linguistes et métaphysiciens ont-ils soutenu tantôt (avec les Rhétoriqueurs) que la pensée procédait des mots, tantôt (avec les Romantiques et Terroristes) les mots de la pensée - toutes opinions apparemment fondées sur les faits, patientes, savantes, et néanmoins si lâches et contradictoires qu'elles donnent un grand désir de les dépasser. L'art que j'imagine avouerait naïvement que l'on parle, et l'on écrit, pour se faire entendre. Il ajouterait qu'il n'est point d'obstacle à cette communion plus gênant qu'un certain souci des mots. Puis, qu'il est malaisé de persécuter ce souci une fois formé, quand il a pris allure de mythe ; mais qu'il est expédient au contraire de prendre les devants et l'empêcher de naître.»  Jean Paulhan.

Braque le patron (1952)
Amateur d'art, Jean Paulhan aime le cubisme et tâche de définir les rapports complexes entre sens et non-sens.  «Braque est patient. Son visage, si humble qu’il semble avoir vu la paix. Mais l’épaule est d’un bûcheron ; et la taille d’un géant. "Il faut avoir le temps, dit-il, d’y songer." En effet, il s’assoit. Puis : "Quand j’étais jeune, je n’imaginais pas que l’on pût peindre sans modèle. Ça m’est venu peu à peu. Faire un portrait! Et d’une femme en robe de soirée, par exemple. Non, je n’ai pas l’esprit assez dominateur." Il s’explique : "Le portrait, c’est dangereux. Il faut faire semblant de songer à son modèle. On se presse. On répond avant même que la question soit posée. On a des idées." Les idées, pour Braque, ce n’est pas un compliment. Quand les gens disent d’un peintre qu’il est intelligent, méfiance.» Et Paulhan persévèrera sur le chemin de cette peinture qui semble refuser la réalité en l'état : Fautrier l'enragé, 1946-1948 ; l'Art informel, 1962). Et en 1944, c'est lui qui lancera Dubuffet... 


Anne Cécile Desclos, dite Dominique Aury alias Pauline Réage (1907-1998), fut pendant un quart de siècle une femme influente de l'édition française (NRF) orientant la production littéraire de l'après-guerre dans un sens volontairement moderniste. Elle fut aussi la "compagne clandestine" de Jean Paulhan et plus encore l'une des initiatrice de la littérature libertine féminine avec "Histoire d'O" (1954, 1969), préfacé par Paulhan mais dont elle n'avouera être l'auteur qu'à 87 ans.

Au centre de la vie intellectuelle française de 1927 à 1957, et parmi les premières femmes journalistes de combat, passée de la mouvance d'extrême droite à la Résistance, sa vie particulièrement tumultueuse est traversée de nombre de liaisons (Thierry Maulnier, Maurice Blanchot, Bernard Milleret, Edith Thomas..) qui lui fourniront matière à inspiration : "soumise avec les hommes et conquérante avec les femmes". 
Pour l'amour de son amant René, O se laisse conduire dans un étrange château de Roissy. Nue, enchaînée,  elle se donne corps et âme, acceptant viols, supplices et humiliations comme autant de preuves de sa passion pour son amant. Après quinze jours de ce traitement sadomasochiste, vécu entre rêve et cauchemar, où le seul plaisir semble celui d'appartenir corps et âme à quelqu'un, la jeune femme, libérée, se livre sans réserve à sir Stephen, l'Anglais «au regard gris et droit», l'ami déifié de René.