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Last update : 2019/12/12 - 


Le roman policier, en France comme outre-Atlantique ou outre-Manche, vaut déjà pour ses titres ("A toi de faire, mignonne! J'ai bien l'honneur! La Maison qui tue...) mais plus encore pour sa singularité de style, une atmosphère, des regards, des gestes, des silences, la mécanique intellectuelle ou émotionnelle qui tisse sa toile dans quelque coin obscur de l'existence. Ce qui lui vaut d'emblée une extraordinaire connivence avec le cinéma : le narrateur/réalisateur doit capter le plus rapidement possible l'attention du lecteur/spectateur, et maintenir cet intérêt sans faiblir, l'intrigue doit être solidement structurée. Et ce roman policier conjugue de plus deux dimensions qui semblent portant bien irréconciliables, roman de la profondeur la plus sombre de notre humanité, il peut être critique sociale et parfaitement ludique. Tout est dans le degré de noirceur que l'on privilégie. Simenon, le "peseur d'âme", est en ce sens la grande révélation des années 1930-1950, résoudre l'énigme pour Maigret, écriront Boileau-Narcejac, ce n'est pas découvrir l'assassin, mais ressentir la crise psychologique qui a conduit au drame"...

"Brelan d'as", réalisé par Henri Verneuil en 1952, met en scène autour de trois sketches (La Mort dans l'ascenseur, Je suis un tendre, Les Témoignages d'un enfant de chœur) trois fameux personnages de roman policier des années 1930-1940, qui vont nourrir le cinéma français pendant deux décennies, le subtil inspecteur Wens, oeuvre de Stanislas-André Steeman (Six Hommes morts, 1931, Les Atouts de M. Wens, 1932, L'Ennemi sans visage, 1934), Lemmy Caution, le séduisant et grand cogneur agent du FBI, créature du britannique Peter Cheyney (Cet homme est dangereux, 1936, La Môme vert-de-gris, 1937, Les femmes ne sont pas des anges, 1938, À toi de faire, ma mignonne, 1941), et le commissaire Maigret, le fumeur de pipe invétéré imaginé par Georges Simenon (Le Pendu de Saint-Pholien, 1931, Le Chien jaune, 1931, Le Fou de Bergerac, 1932).


Pierre Véry (1900-1960)
Stanislas-André Steeman, Pierre Véry et Georges Simenon sont les auteurs de romans policiers de langue française les plus importants d'avant-guerre. Pierre Véry remporte le premier prix du roman d'aventures créé par Albert Pigasse avec "le Testament de Basil Crookes" (1930), un premier roman d'énigme qui préfigure l'inspiration dominante de l'auteur, des oeuvres policières marquées par le fantastique et la poésie ("Je voudrais que mes romans soient des contes de fées pour grandes personnes") : Clavier universel (1933), Monsieur Marcel des pompes funèbres (1934), L'Assassinat du père Noël (1934), Les Disparus de Saint-Agil (1935), Goupi-Mains rouges (1937), L'Inspecteur Max (1937), Mort depuis 100 000 ans (1941), L'assassin a peur la nuit (1942), Les Anciens de Saint-Loup (1944). Le réalisateur Christian-Jaque adapta très rapidement deux romans de Pierre Véry, "Les Disparus de Saint-Agil" (1938), avec Erich von Stroheim (Walter, professeur d'anglais), Michel Simon (Lemel, professeur de dessin), - trois élèves du pensionnat de Saint-Agil ont fondé un groupe secret dans le but de partir en Amérique, mais une nuit, l'un d'entre eux surprend un mystérieux visiteur et disparaît, a-t-il réussi à gagner l'Amérique? -, et "L'Assassinat du Père Noël" (1941), avec Harry Baur, Raymond Rouleau et Renée Faure, - dans un village savoyard, le père Cornusse s'apprête à jouer comme chaque année le rôle du père Noël mais tandis que sa fille rêve au prince charmant et que le baron du château voisin revient au pays, un homme en costume de père Noël est retrouvé mort....


Georges Simenon (1903-1989)
"Ce qui m'intéresse, c'est l'homme lui-même, j'essaie de trouver en lui, non pas ce qu'il a d'extraordinaire, de différent des autres hommes, mais ce qu'il a de semblable aux autres hommes, c'est-à-dire que j'essaie de voir sa faiblesse, celle qui fait qu'en réalité, il est un homme comme un autre, car tous les hommes sont des hommes comme les autres..." - Georges Simenon est né à Liège en 1903, dans un milieu petit-bourgeois. Son père, comptable, décède prématurément, ce qui empêche l'auteur d'entreprendre des études supérieures. Après ses études secondaires, il exerce divers métiers avant d'entrer, à dix-sept ans, comme rédacteur à la Gazette de Liège où il s'occupe des petits crimes. Les situations qu'il étudie, les lieux et les caractères qu'il côtoie lui serviront dans ses futurs romans. En 1922, Simenon est à Paris. Il publie de nombreux romans-feuilletons et ,nouvelles dans les journaux, notamment la série "Le Petit Docteur", et "L'Agence O", qui lui apportent un certain succès. En 1929, il a publié environ deux cents romans policiers et plus de mille nouvelles dont certaines sont inspirées de la technique d'Edgar Poe. 

Cette même année, Simenon crée son personnage le plus célèbre, le commissaire Maigret, qui s'impose d'abord par son physique, corpulent, massif, coiffé d'un chapeau melon, vêtu d'un pardessus à col de velours, la pipe rivée dans la mâchoire. Le succès est immédiat et foudroyant (plus de 500 millions d'exemplaires ont été vendus à ce jour), c'est que Maigret possède en effet une épaisseur psychologique, qui tranche avec les habituels détectives des autres romans policiers, et qui se laisse volontiers imprégner par l'atmosphère des lieux au cours de ses enquêtes. C'est aussi un Français ordinaire, de culture moyenne et sujet au doute (Maigret a peur, 1953, Maigret se trompe, 1953, Un échec de Maigret, 1956, Maigret hésite, 1958), mais qui fonctionne au flair et n'hésite pas à utiliser des méthodes peu orthodoxes. Très vite, les romans sont traduits en plusieurs langues, et connaissent au cinéma plus d'une quarantaine d'adaptations. S'ajoutent à ces romans policiers (la série des Maigret) un grand nombre de romans d'atmosphère dont les cadres, inspirés des nombreux voyages de l'auteur, sont extrêmement variés. Parmi ces romans non policiers, citons "Le Bourgmestre de Furnes" (1939), "L'Aîné des Ferchaux" (1945), "La Neige était sale" (1948), "Le Chat" (1967), ce dernier ayant fait l'objet d'une adaptation cinématographique de Pierre Granier-Deferre, en 1971, avec Jean Gabin et Simone Signoret. Après ses nombreux voyages, Simenon se fixe aux Etats-Unis jusqu'en 1959 (Trois chambres à Manhattan, 1947, Maigret à New-York, 1947), date à laquelle il s'installe en Suisse. Il a cessé d'écrire en 1972, et c'est à cette époque qu'au succès populaire s'ajoute, enfin, l'estime des critiques et du milieu littéraire belge...

De "Monsieur Gallet décédé" (1931) à "Maigret et M.Charles" (1972), les enquêtes du commissaire totaliseront 75 romans et 28 nouvelles, plus de 200 personnages, mais rejetant dans l'ombre quelque 117 autres romans, les romans "durs", des romans qui ne cessent d'être redécouverts. "Le Pendu de St-Pholien" (1930) fait partie des premières enquêtes du commissaire Maigret. Il est précédé de deux Maigret: "Pietr le Letton" et "Monsieur Gallet est décédé". Ce roman savamment construit est donc celui d'un débutant, mais il contient déjà les thèmes favoris de l'auteur, à savoir:  où se situe la vraie culpabilité?  La densité psychologique des personnages est brossée par Simenon avec une grande sobriété et, contrairement aux autres romans policiers classiques qui mettent en scène une victime, des coupables présumés et un policier chargé de l'enquête, le commissaire est ici mis en situation dès les premières pages, et c'est lui qui, par ses réflexions personnelles, ses interrogations, ses doutes, déclenche inconsciemment les événements.  Après le suicide de son mystérieux voyageur, Maigret, pour soulager sa conscience, mène ses recherches pour aboutir à un second suicide, le pendu de St-Pholien, qui constitue l'articulation de tout le roman. L'intrigue est basée sur des données autobiographiques et l'auteur puise ses éléments dans la vie réelle , c'est une de ses caractéristiques romanesques, toujours à l'affût de faits divers, d'événements d'actualité, de personnages ou d'atmosphères. Sous couvert du romancier populaire, Simenon est à la fois psychologue, sociologue et philosophe. Il veut comprendre et analyser ses personnages, fouiller leur passé, leurs motivations profondes, se posant toujours cette question fondamentale: quelle est la véritable responsabilité des êtres dans leurs actes, aussi dramatiques qu'ils soient.  Le sociologue Simenon fait également des études de milieux, mesure les chances personnelles de chacun dans tel ou tel contexte géographique, économique, social. Parmi l'immense production des Maigret, citons "Pietr-le-Letton" (1930), "Les vacances de Maigret" (1947),  "Mon ami Maigret" (1949), "Maigret à Montmartre" (1951), "Maigret et le corps sans tête" (1955), "Les scrupules de Maigret" (1957), "Maigret se défend" (1964), "La patience de Maigret" (1965), "Maigret hésite" (1968)...

"Le Pendu de St-Pholien" (Georges Simenon, 1930)
Un homme, muni d'une petite valise, circule en France, en Hollande, pour aboutir dans un petit hôtel de la ville de Brême, en Allemagne. Il est suivi dans tous ses déplacements par un personnage qui s'avère être le commissaire Maigret. Il a substitué sa propre valise à celle du voyageur, certains de ses agissements lui paraissant suspects. "L'homme à la valise" se suicide lorsqu'il se rend compte de la substitution. Maigret entreprend des investigations. Fait troublant, la valise contient un costume taché de sang, et l'identité du suicidé est fausse. Un certain Van Damme, homme d'affaires très riche, vient reconnaître le corps à la morgue. Au Quai des Orfèvres, la femme de Louis Jeunet (telle est sa fausse identité), vient décrire son défunt mari comme un homme instable et alcoolique. A l'affût d'indices, Maigret se rend dans un bistrot que fréquentait le mort. Le tenancier lui désigne un banquier, Belloir, que Jeunet venait retrouver. Il croise également Van Damme, homme d'affaires de Brême, et Jef Lombard, un photograveur de Liège. Dans cette ville, il découvre la vraie identité du suicidé: il s'agit de Jean Lecocq d'Arneville, disparu il y a une dizaine d'années. Cette identification irrite profondément le petit groupe que Maigret traque, particulièrement Van Damme qui semble vouloir annuler les traces de faits vieux, semble-t-il, de dix ans. Le récit d'un fait divers dans un journal de l'époque (dix ans plus tôt) fait état de la pendaison, à l'église St-Pholien, d`un certain Klein, artiste. Dans le taudis où celui-ci vivait, Maigret retrouve à nouveau les compères qui entament un récit étrange et marqué du sceau de la fatalité. A cette époque, ils faisaient partie, ainsi que Klein et d'Arneville, d'un groupe d'étudiants et artistes baptisés «Les Compagnons de l'Apocalypse » et se réunissaient pour refaire le monde, recevoir des "modèles", boire. Certains étaient riches, d'autres, comme Klein et d'Arneville, complètement paumés. Un soir de Noël, après avoir bu plus que de raison et discuté de la possibilité, pour un chacun, de commettre un crime, ils mettent leurs théories à exécution sur la personne d'un bourgeois particulièrement odieux dont ils font disparaître le corps. L'affaire est classée sans suite et le groupe se disperse, les plus solides et les plus nantis bâtissant confortablement leur vie; pour les deux fragiles et pauvres, Klein et d`Arneville, l'avenir est à jamais compromis: Klein se suicide deux mois plus tard, c'est le pendu de St-Pholien, d'Arneville disparaît pour se manifester brusquement sept ans plus tard, déséquilibrant la vie des autres. Il a conservé le costume du bourgeois dans une petite valise, ce qui peut constituer une preuve de culpabilité pour tous, et les fait chanter sans arrêt, ce qui met leur équilibre financier en péril. Soulagés de la mort du maître-chanteur, ils craignaient les investigations de Maigret qui, considérant qu'il y a presque prescription et que chaque acteur du drame a une famille, laisse tomber l'affaire...

"La Nuit du carrefour" (Georges Simenon, 1931)
Le carrefour des Trois-Veuves regroupe trois maisons: celle de Carl Andersen et de sa sœur Else, celle des époux Michonnet, assureurs, et celle qu'occupent le garagiste Oscar et sa femme. Un dimanche, Carl trouve dans son garage la voiture de son voisin Michonnet; et ce dernier a hérité de celle de Carl. Dans l'une se trouve le cadavre d'un diamantaire d'Anvers, Goldberg. La veuve du défunt arrive sur place le lendemain, mais est aussitôt assassinée. Une enquête difficile commence pour le commissaire Maigret, d'autant qu'Andersen, parti à Paris, semble avoir disparu. Le gouailleur Oscar, ancien boxeur, n'a-t-il rien à cacher ? Et que penser de la troublante Else, dont le charme n'a d'égal que le mystère ? Profond, fouillé, complexe, ce personnage féminin est sans aucun doute la plus grande réussite de La Nuit du carrefour, l'un des huit romans écrits par Simenon en 1931 .Son héros fétiche, Maigret avait fait son apparition quelques mois plus tôt dans Píetr le Letton; il allait révolutionner la manière de mener les enquêtes policières en cherchant à comprendre le criminel pour mieux résoudre le crime, en s'imprégnant des lieux et des gens plutôt qu'en rassemblant mécaniquement des faits. À ce titre, "La Nuit du carrefour" est exemplaire de la méthode Maigret, savant mélange d'investigation psychologique, d'intuition climatique et d'observation passive. Un an à peine après la sortie du livre, Jean Renoir en tire un film qui, pour de nombreux critiques, reste l'un de ceux qui ont le mieux restitué l'inimitable atmosphère des romans símenoniens....

"Le Fou de Bergerac" (Georges Simenon, 1932)
C'est par hasard que Maigret s'éloigne soudainement de Paris, un Paris du mois de mars qui commençait à lui peser, une Mme Maigret en Alsace pour une quinzaine de jours, auprès de sa sœur qui attendait un bébé, et un mercredi matin, une lettre d’un collègue de la Police Judiciaire qui avait pris sa retraite deux ans plus tôt et qui s’était installé en Dordogne, "… Surtout, si un bon vent t’amène dans la région, ne manque pas de venir passer quelques jours chez moi. J’ai une vieille servante qui n’est contente que quand il y a du monde à la maison. Et la saison du saumon commence…" Le voici dans l'express de nuit qui le mène à Bordeaux, mais, intrigué par un voyageur, il le suit en sautant du train, reçoit une balle de revolver dans l'épaule, se retrouve soigné à l'hôpital de Bergerac, un petite ville de Dordogne qui a connu deux meurtres de jeunes femmes, le voici menant son enquête alors qu'encore convalescent...

"...Vers la fin de l'après-midi, il prit le train à la gare d'Orsay, avec un billet de première classe pour Villefranche. L'employé lui recommanda de ne pas oublier de changer à Libourne.
"A moins que vous ne soyez dans le wagon-couchettes qu'on accroche à la correspondance..." Maigret ne prêta pas attention à ces mots, lut quelques journaux, se dirigea vers le wagon-restaurant où il resta jusqu'à dix heures du soir. Quand il revint dans son compartiment, les rideaux étaient tirés, la lampe en veilleuse, et un vieux couple avait conquis les deux banquettes. Un employé passait. Est-ce que par hasard, il n'y aurait pas une couchette libre ?  - Pas en première... Mais je crois qu'il y en a une en seconde... Si cela vous est égal... - Parbleu! . Et voilà Maigret transportant le long des couloirs son sac de voyage. L'employé ouvre plusieurs portes, découvre, enfin le compartiment où la couchette du haut seule est occupée. Ici encore, la lampe est en veilleuse, les rideaux tirés. - Désirez-vous que j'allume? - Merci. Il règne une chaleur moite. On entend quelque part un léger sifflement comme s'il y avait une fuite à la tuyauterie du chauffage. Quelqu'un bouge, là-haut, bouge et respire dans la couchette supérieure. Alors, sans bruit, le commissaire retire ses chaussures, son veston, son gilet. Il s'étend, reprend bientôt son chapeau melon qu'il pose en travers sur sa tête, car il y a un mince courant d'air qui vient on ne sait d'où. Est-ce qu'il s'endort ? Il s'assoupit en tout cas. Peut-être une heure. Peut-être deux. Peut-être plus. Mais il garde une demi-conscience. Et, dans cette demi-conscience, c'est une sensation de malaise qui domine. A cause de la chaleur, que contrarie le courant d'air ?  Plutôt à cause de l'homme d'en, haut, qui ne reste pas un instant tranquille! Combien de fois se retourne-t-il par minute ? Or, il est juste au-dessus de la tête de Maigret. Chaque mouvement déclenche des vacarmes. Il respire d'une façon irrégulière, comme s'il avait la fièvre. Au point que Maigret, excédé, se lève, passe dans le couloir où il fait les cent pas. Seulement, dans le couloir, il fait trop froid. Et c'est à nouveau le compartiment, la somnolence qui décale les sensations et les idées. On est séparé du reste du monde. L'atmosphère est une atmosphère de cauchemar. Est-ce que l'homme, là-haut, ne vient pas de se soulever sur les coudes, de se pencher pour essayer d'apercevoir son compagnon ? Par contre, Maigret n'a pas le courage de faire un mouvement. La demi-bouteille de bordeaux et les deux fines qu'il a bues au wagon-restaurant lui restent sur l'estomac. La nuit est longue. Aux arrêts, on entend des voix confuses, des pas dans les couloirs, des portières qui claquent. On se demande si le train se remettra jamais en marche. A croire que l'homme pleure. Il y a des moments où il cesse de respirer. Puis soudain il renifle. Il se retourne. Il se mouche. Maigret regrette de n'être pas resté dans son coupé de première, avec le vieux couple. Il s'assoupit. Il s'éveille. Il s'endort à nouveau. Enfin, il n'y tient plus. Il tousse pour se raffermir
la voix. "Je vous en prie, monsieur, essayez donc de rester tranquille!" . Il est gêné, car sa voix est beaucoup plus bourrue qu'il. ne le voudrait. Si l'homme est malade, pourtant ? Il ne répond pas. Il reste immobile. Il doit faire un effort inouï pour éviter le plus léger bruit. Et Maigret se demande soudain si c'est bien un homme. Cela pourrait être une femme ! Il ne l'a pas vu! L'autre est invisible, coincé entre le sommier et le plafond du train. Et la chaleur qui monte doit, là-bas, être suffocante. Voilà Maigret qui essaie de régler le radiateur! L'appareil est détraqué! Ouf! Trois heures du matin... "Cette fois-ci, il faut que je m'endorme!" Il n'a plus du tout sommeil. Il est devenu presque aussi nerveux que son compagnon. Il guette. "Bon! Il recommence...". Et Maigret s'oblige à respirer régulièrement en comptant jusqu'à cinq cents avec l'espoir de s'endormir. Décidément, l'homme pleure! Sans, doute quelqu'un qui est allé à Paris pour un enterrement! Ou le contraire! Un pauvre bougre qui travaillait à Paris et qui a reçu une mauvaise nouvelle de sa province: sa mère malade, ou morte... Ou bien sa femme... Maigret se repent d'avoir été dur avec lui... Qui sait ?... Parfois on accroche au train un fourgon mortuaire... Et la belle-sœur, en Alsace, qui accouche! Trois enfants en quatre ans ! Maigret dort. Le train s'arrête, repart... Il franchit un pont métallique qui fait un bruit de catastrophe et Maigret ouvre brusquement les yeux. Alors il reste immobile à regarder les deux jambes qui pendent devant lui..."

"Le Port des brumes" (Georges Simenon, 1932)
Dans la brume qui noie les quais du port de Ouistreham et malgré le silence obstiné des hommes de la mer et des notables, Maigret réussit peu à peu à relier les fils de l’histoire du capitaine Yves Joris, chef du port qui, un jour, disparaît, est retrouvé, amnésique,  errant dans Paris, et mourra, de retour chez lui, empoisonné...

"Quand on avait quitté Paris, vers trois heures, la foule s'agitait encore dans un frileux soleil d'arrière-saison. Puis, vers Mantes, les lampes du compartiment s'étaient allumées. Dès Évreux, tout était noir dehors. Et maintenant, à travers les vitres où ruisselaient des gouttes de buée, on voyait un épais brouillard qui feutrait d'un halo les lumières de la voie.
Bien calé dans son coin, la nuque sur le rebord de la banquette, Maigret, les yeux mi-clos, observait toujours, machinalement, les deux personnages, si différents l'un de l'autre, qu'il avait devant lui. Le capitaine Joris dormait, la perruque de travers sur son fameux crâne, le complet fripé. Et Julie, les deux mains sur son sac en imitation de crocodile, fixait un point quelconque de l'espace, en essayant de garder, malgré sa fatigue, une attitude réfléchie.
Joris ! Julie !
Le commissaire Maigret, de la Police Judiciaire, avait l'habitude de voir ainsi des gens pénétrer en coup de vent dans sa vie, s'imposer à lui pendant des jours, des semaines ou des mois, puis sombrer à nouveau dans la foule anonyme.
Le bruit des bogies scandait ses réflexions, les mêmes au début de chaque enquête. Est-ce que celle-ci serait passionnante, banale, écœurante ou tragique ?  Maigret regardait Joris, et un vague sourire errait sur ses lèvres. Drôle d'homme ! Car pendant cinq jours, Quai des Orfèvres, on l'avait appelé "l'Homme", faute de pouvoir lui donner un nom. Un personnage qu'on avait ramassé sur les Grands Boulevards, à cause de ses allées et venues affolées au milieu des autobus et des autos. On le questionne en français. Pas de réponse. On essaie sept ou huit langues. Rien. Et le langage des sourds-muets n'a pas plus d'effet sur lui.
Un fou ? Dans le bureau de Maigret, on le fouille. Son complet est neuf, son linge neuf, ses chaussures neuves. Toutes les marques de tailleur ou de chemisier sont arrachées. Pas de papiers. Pas de portefeuille. Cinq beaux billets de mille francs glissés dans une des poches.
Une enquête aussi crispante que possible! Recherches dans les sommiers, dans les fiches anthropométriques. Télégrammes en France et à l'étranger. Et l'Homme souriant avec affabilité du matin au soir, en dépit d'interrogatoires éreintants !
Un personnage d'une cinquantaine d'années, court sur pattes, large d'épaules, qui ne proteste pas, ne s'agite pas, sourit, paraît parfois faire un effort de mémoire, mais se décourage aussitôt...
Amnésie ? Une perruque glisse de sa tête et l'on constate que son crâne a été fendu par une balle, deux mois auparavant tout au plus. Les médecins admirent : rarement on a vu opération si bien faite ! Nouveaux télégrammes dans les hôpitaux, les cliniques, en France, en Belgique, en Allemagne, en Hollande... Cinq jours entiers de ces recherches méticuleuses. Des résultats saugrenus, obtenus en analysant les taches des vêtements, la poussière
des poches. On a trouvé des débris de rogue de morue, c'est-à-dire d'œufs séchés et pulvérisés de ce poisson, qu'on prépare dans le nord de la Norvège et qui sert à appâter la sardine.
Est-ce que l'homme vient de là-bas I Est-ce un Scandinave ? Des indices prouvent qu'il a accompli un long voyage par chemin de fer. Mais comment a-t-il pu voyager seul, sans parler, avec cet air ahuri qui le fait remarquer aussitôt?
Son portrait paraît dans les joumaux. Un télégramme arrive de Ouistreham : Inconnu identifié ! Une femme suit le télégramme, une jeune fille plutôt, et la voilà dans le bureau de Maigret, avec un visage chiffonné, mal barbouillé de rouge et de poudre : Julie Legrand, la servante de l'Homme ! Celui-ci n'est plus l'Homme ! Il a un nom, un état civil ! C'est Yves Joris, ancien capitaine de la marine marchande, chef du port de Ouistreham.
Julie pleure ! Julie ne comprend pas ! Julie le supplie de lui parler !
Et il la regarde doucement, gentiment, comme il regarde tout le monde. Le capitaine Joris a disparu de Ouistreham, un petit port, là-bas, entre Trouville et Cherbourg, le 16 septembre. On est fin octobre.
Qu'est-il devenu pendant ces six semaines d'absence ?..."

"L'Affaire Saint-Fiacre" (Georges Simenon, 1932)
"Un crime sera commis à l'église de Saint-Fiacre pendant la première messe du Jour des morts." - Maigret semble ici perdre tous ses moyens et pour cause. La dernière fois que Maigret s’est rendu à Saint-Fiacre, dans l'Allier, c’était à la mort de son père, régisseur du château. Il aura fallu que la police de Moulins transmette à la PJ une feuille quadrillée annonçant qu’un crime serait commis à l’église de Saint-Fiacre pendant la première messe du Jour des Morts pour que le commissaire retourne dans son village natal et assiste à la messe au cours de laquelle la comtesse de Saint-Fiacre meurt de ce qui semble une crise cardiaque. Maigret découvre rapidement que cette mort a été provoquée par une émotion violente. Ici, peut-être plus qu'en d'autres romans, circulent l’envie, la lâcheté morale, la médiocrité et la cupidité des êtres humains. Mais c'est aussi un Maigret qui se livre parfois très intimement, la comtesse de Saint-Fiacre, dont la vie ne fut pas de tout repos, fut la première passion de son enfance, elle avait 25 ans : ainsi, le deuxième jour, "Maigret eut ce sommeil agité et voluptueux tout ensemble qu'on n'a que dans une chambre froide de campagne qui sent l'étable, les pommes d'hiver et le foin. Partout autour de lui voletaient des courants d'air. Et les draps étaient glacés, sauf à l'endroit exact, au creux moelleux, intime, qu'il avait réchauffé de son corps.."

"Le jour sale qui pénétrait par une fenêtre en ogive délayait les rayons d'une lampe à huile.
Il faisait à la fois chaud et froid. Le prêtre était assailli par des pensées terribles.
- On ne peut pourtant pas prétendre...
Un drame ! Maigret ne comprit pas tout d'abord. Mais des souvenirs de son enfance continuaient à remonter comme des bulles d'air.
 Une église où un crime a été commis doit être à nouveau sanctifiée par l'évêque...
Comment pouvait-il y avoir eu crime ? On n'avait pas entendu de coup de feu ! Personne ne s'était approché de la comtesse ! Pendant toute la messe, Maigret ne l'avait pour ainsi dire pas quittée des yeux !
Et il n'y avait pas de sang versé, pas de blessure apparente !
- La seconde messe est à sept heures, n'est-ce pas ?
Ce fut un soulagement d'entendre les pas lourds du médecin, un bonhomme sanguin que l'atmosphère impressionna et qui regarda tour à tour le commissaire et le curé.
- Morte ? questionna-t-il. .
Il n'hésita pourtant pas, lui, à dégrafer le corsage, pendant que le prêtre détournait la tête. Des pas lourds dans l'église. Puis la cloche que le sonneur mettait en branle. Le premier coup de la messe de sept heures.
- Je ne vois qu'une embolie pour... Je n'étais pas le médecin attitré de la comtesse, qui préférait se faire soigner par un confrère de Moulins... Mais j'ai été appelé deux ou trois fois au château... Elle avait le cœur très malade...
La sacristie était exiguë. Les trois hommes et le cadavre y tenaient à peine. Deux enfants de chœur arrivaient, car la messe de sept heures était une grand-messe.
- Sa voiture doit être dehors ! dit Maigret. Il faut la faire transporter chez elle.
Et il sentait toujours peser sur lui le regard angoisse du prêtre. Celui-ci avait-il deviné quelque chose ? Toujours est-il que, pendant que le sacristain, aidé par le chauffeur, conduisait le corps vers la voiture, il s'approcha du commissaire.
-- Vous êtes sûr que... Il me reste deux messes à dire... C'est le Jour des Morts... Mes fidèles sont...
Puisque la comtesse était morte d'une embolie, est-ce que Maigret n'avait pas le droit de rassurer le curé ? ›
- Vous avez entendu ce qu'a dit le docteur...
- Pourtant vous êtes venu ici, aujourd'hui, justement à cette messe...
Maigret fit un effort pour ne pas se troubler..."

"Maigret et l'affaire St Fiacre", réalisé par Jean Delannoy en 1959, avec Jean Gabin (Commissaire Maigret), Valentine Tessier (Comtesse de Saint-Fiacre), Michel Auclair (Maurice, son fils), Michel Vitold (Abbé Jodet, curé de Saint-Fiacre), Robert Hirsch (Lucien Sabatier), Paul Frankeur (le docteur Bouchardon). Le succès de "Maigret tend un piège" (1958) entraînera la production l’année suivante d’une nouvelle adaptation d’un roman de Simenon avec Jean Gabin et Jean Delannoy, mais le premier se déroulait dans le quartier du Marais à Paris tandis que le second nous plonge dans l’atmosphère sombre d’un petit village où la châtelaine a été retrouvée morte pendant la messe : la comtesse de Saint-Fiacre, menacée de mort, avait fait appel à Maigret, trop tard hélas. Qui a provoqué la crise cardiaque fatale ? Son secrétaire gigolo, son fils, flambeur désargenté, son régisseur qui la vole ? Le commissaire, sur les lieux de son enfance, a à cœur de démasquer le coupable...

"Le Chien jaune" (Georges Simenon, 1936)
Dans "Le Chien Jaune", Maigret n'est certes plus un débutant, mais un jeune commissaire ayant à peu près trente-cinq ans et fort différent de ce qu'il sera trente ans plus tard. L'allure y est déjà et la pipe aussi, bien entendu. Et sur le plan professionnel, il se distingue de ses confrères par le peu de considération qu'il accorde aux techniques policières. Détaché à la Brigade Mobile de Rennes, il est appelé à Concarneau afin de résoudre l'énigme que propose   de crimes commis dans des circonstances très mystérieuses. L'inspecteur qui l'accompagne recueille nombre d'indices, glane à travers la ville des renseignements de toute espèce et n'ose pas laisser paraître le malaise que lui cause l'inertie de son patron.  Derrière les vitres d'une salle de café, Maigret semble abandonné dans la contemplation du vent qui balaie le port de Concarneau et, tout en fumant force pipes, s'intègre progressivement à la vie cachée d'un groupe de personnages familiers de l'établissement. Lorsqu'il a réussi à se mettre dans la peau d'un certain chien jaune qui a fourni le titre du roman, le problème se trouve résolu. C'est par une sorte d'osmose que les acteurs du drame lui ont livré leur secret...

"Vendredi 7 novembre. Concarneau est désert. L'horloge lumineuse de la vieille Ville, qu'on aperçoit au-dessus des remparts, marque onze heures moins cinq. C'est le plein de la marée et une tempête du sud-ouest fait s'entrechoquer les barques dans le port. Le vent s'engouffre dans les rues, où l'on voit parfois des bouts de papier filer à toute allure au ras du sol. Quai de l'Aiguillon, il n'y a pas une lumière. Tout est fermé. Tout le monde dort. Seules les trois fenêtres de l'hôtel de l'Amiral, à l'angle de la place et du quai, sont encore éclairées. Elles n'ont pas de volets mais, à travers les vitraux verdâtres, c'est à peine si on devine des silhouettes. Et ces gens attardés au café, le douanier de garde les envie, blotti dans sa guérite, à moins de cent mètres. En face de lui, dans le bassin, un caboteur qui, l'après-midi, est venu se mettre à l'abri. Personne sur le pont. Les poulies grincent et un foc mal cargué claque au vent. Puis il y a le vacarme continu du ressac, un déclic à l'horloge, qui va sonner onze heures. La porte de l'hôtel de l'Amiral s'ouvre. Un homme paraît, qui continue à parler un instant par l'entrebâillement à des gens restés à l'intérieur. La tempête le happe, agite les pans de son manteau, soulève son chapeau melon qu'il rattrape à temps et qu'il maintient sur sa tête tout en marchant. Même de loin, on sent qu'il est tout guilleret, mal assuré sur ses jambes et qu'il fredonne. Le douanier le suit des yeux, sourit quand l'homme se met en tête d'allumer un cigare. Car c'est une lutte comique qui commence entre l'ivrogne, son manteau que le vent veut lui arracher et son chapeau qui fuit le long du trottoir. Dix allumettes s'éteignent. Et l'homme au chapeau melon avise un seuil de deux marches, s'y abrite, se penche. Une lueur tremble, très brève. Le fumeur vacille, se raccroche au bouton de la porte. Est-ce que le douanier n'a pas perçu un bruit étranger à la tempête? Il n'en est pas sûr. Il rit d'abord envoyant le noctambule perdre l'équilibre, faire plusieurs pas en arrière, tellement penché que la pose en est incroyable. Il s'étale, sur le sol, au bord du trottoir, la tête dans la boue du ruisseau. Le douanier se frappe les mains sur les flancs pour les réchauffer, observe avec humeur le foc dont les claquements l'irritent. Une minute, deux minutes passent. Nouveau coup d'œil à l'ivrogne, qui n'a pas bougé. Par contre, un chien, venu on ne sait d'où, est là, qui le renifle.  "C'est seulement à ce moment que j'ai eu la sensation qu'il s'était passé quelque chose!" dira le douanier au cours de l'enquête...."

"Cécile est morte" (Georges Simenon, 1942)
En 1942, Maigret revient six ans après sa retraite avec "Cécile est morte" et "La maison du juge", et Maigret s'en veut, car il aurait dû savoir, Cécile Pardon était venu chaque matin et  lui avait demandé de l'aide. Elle attendait, espérait, racontait à nouveau que quelqu'un, chez sa tante, veuve et infirme, Juliette Boynet, à Bourg-la-Reine, entrait sans laisser de traces, que des objets changeaient parfois de place pendant la nuit. Et lorsque Maigret commence à s'intéresser à l'affaire et se rend à Bourg-la-Reine, il découvre que Juliette Boynet puis Cécile ont été étranglées. Entre en scène un certain Dandurand, plus connu dans le milieu sous le nom de M. Charles, un ancien avoué aux mœurs douteuses qui s'occupait de la gestion de plusieurs maisons de débauche dont Juliette Boynet était la propriétaire...
"Cécile est morte" a été adapté par Maurice Tourneur en 1943, et c'est le deuxième des trois films dans lesquels Albert Préjean interprète Maigret, une prestation souvent jugée peu convaincante pour les simenoniens les plus fervents. La série télévisuelle qui met en scène Pierre Richard dans Les Enquêtes du commissaire Maigret en 1967 débutera par ce roman....

"La pipe que Maigret alluma sur son seuil, boulevard Richard-Lenoir, était déjà plus savoureuse que les autres matins. Le premier brouillard était une surprise aussi plaisante que la première neige pour les enfants, surtout que ce n'était pas ce méchant brouillard jaunâtre de certains jours d'hiver, mais une vapeur laiteuse dans laquelle erraient des halos de lumière. ll faisait frais. Le bout des doigts, le bout du nez picotaient et les semelles claquaient sec sur le pavé.
Les mains dans les poches de son gros pardessus à col de velours, célèbre au Quai des Orfèvres, et qui sentait encore un peu la naphtaline, le chapeau melon bien enfoncé sur le crâne, Maigret s'achemina à pied vers la Police Judiciaire, sans se presser, amusé, quand, soudain, quelque gamine jaillissait en courant du brouillard et se heurtait à sa masse sombre.
- Oh ! Pardon, monsieur...
Et elle repartait de plus belle pour ne pas manquer son autobus ou son métro.
ll semblait que tout le Paris matinal, ce jour-là, s'amusât du brouillard comme le commissaire s'en amusait, et il n'y avait guère que les remorqueurs, sur la Seine qu'on ne voyait pas, à clamer leur inquiétude d'une voix enrouée. Un souvenir qui devait lui rester, sans raison : il venait de traverser la place de la Bastille pour gagner le boulevard Henri-IV, il  passait devant un petit bistro. La porte s`ouvrit, car c'était la première fois de la saison aussi que la fraîcheur de l'air obligeait à fermer la porte des cafés. Au passage, Maigret reçut une bouffée odorante qui demeura pour lui la quintessence même de l'aube parisienne : l'odeur du café crème, des croissants chauds, avec une très légère pointe de rhum ; il devina, derrière les vitres embuées, dix, quinze, vingt personnes peut-être, autour du comptoir d'étain, faisant leur premier repas avant de courir à leur travail.
A neuf heures précises, il pénétrait sous la voûte de la Police Judiciaire et gravissait, en même temps que plusieurs collègues, le vaste escalier toujours poussiéreux. Comme sa tête arrivait à hauteur du premier étage, il jeta machinalement un coup d'œil à travers les vitres de la salle d'attente, et reconnaissant Cécile, assise sur une des chaises recouvertes de velours vert, il se renfrogna.
Ou plutôt, pour être tout à fait sincère, il prit une mine de faux bourru.
- Dites donc, Maigret... Elle est là !...
C'était Cassieux, le chef de la Mondaine, qui arrivait sur ses talons. Et la plaisanterie allait continuer, comme à chaque visite de Cécile.
Maigret essaya de passer sans qu'elle le vît. Depuis combien de temps était-elle là? Elle était capable de rester des heures à la même place, immobile, les deux mains sur son sac, son ridicule chapeau vert toujours un peu de travers sur des cheveux trop tirés.
Elle aperçut le commissaire, évidemment ! Elle se leva d'une détente. Sa bouche s'ouvrit. On n'entendit rien, à cause de la cloison vitrée, mais elle dut soupirer :
-- Enfin!...
Le dos rond, Maigret se précipita vers son bureau, au fond du couloir. L'huissier s'approcha pour lui annoncer... .
- Je sais... Je sais... Je n'ai pas le temps maintenant... grommela Maigret.
A cause du brouillard, il dut allumer la lampe à abat-jour vert posée sur son bureau. ll retira son pardessus, son chapeau, regarda le poêle en pensant que le lendemain, s'il faisait aussi frais, il réclamerait du feu puis, après avoir frotté l'une contre l'autre ses mains froides, il s'assit lourdement, poussa un grognement d'aise et décrocha le téléphone.
- Allô !... Le Vieux Normand? Vous voulez m'appeller M. Janvier, s'il vous plaît ?... Allô !... C'est toi, Janvier?.
L'inspecteur Janvier devait être, depuis sept heures du matin attablé dans ce petit café-restaurant de la rue Saint-Antoine d'où  il surveillait l'Hôtel des Arcades.
- Du nouveau ?
- Ils sont tous au nid, patron... La femme est sortie voilà une demi-heure pour acheter du pain, du beurre et un quart de  café moulu... Elle vient de rentrer..."

"Les Caves du Majestic" (Georges Simenon, 1942)
"Maigret, devant la porte tournante, fut sur le point de frapper sa pipe sur son talon pour la vider. Puis il haussa les épaules et la remit entre ses dents. C'était sa première pipe du matin, la meilleure..." -  Le retour de Maigret après que son créateur semblait vouloir l'abandonner, un commissaire devenu  chef de la brigade spéciale après 25 ans de services et qui dans les couloirs du grand hôtel du Majestic sur l’avenue des Champs-Elysées à Paris (en fait le Claridge) : Mrs Clark, une riche Américaine, vient d'être retrouvée étranglée dans le vestiaire du personnel,  son mari étant un important industriel, et Maigret est prié de mener l'enquête avec discrétion dans le monde des grands bourgeois, des danseuses et des escrocs. Richard Pottier et Charles Spaak l'adapteront au cinéma en 1945, avec Albert Préjean, Suzy Prim et Denise Grey ...

"La chaleur qui régnait dans le sous-sol l'avait obligé à se débarrasser de son pardessus, mais il n'avait abandonné ni son melon, ni sa pipe. Ainsi, paisible, il se promenait dans les couloirs, les mains derrière le dos, en s'arrêtant de temps en temps devant une des cloisons vitrées, un peu comme il se serait arrêté devant un aquarium. C'était assez l'impression que lui faisait ce vaste sous-sol éclairé toute la journée à l'électricité : un musée océanographique. Dans chaque cage vitrée, des êtres s'agitaient, plus ou moins nombreux. On les voyait aller, venir, porter des fardeaux, des marmites ou des piles d'assiettes, mettre des monte-plats ou des monte-charge en branle, décrocher sans cesse de petits ustensiles qui étaient des téléphones.
- Un sauvage qu'on amènerait du fond de l'Afrique et qui assisterait à ce spectacle...
La descente du Parquet n'avait duré que quelques minutes et, comme d'habitude, le juge d'instruction avait donné carte blanche à Maigret. Celui-ci avait téléphoné deux ou trois fois, de la cage du comptable Jean Ramuel.
Ramuel avait le nez tellement de travers qu'on avait toujours l'impression de le voir de profil. En outre, il avait sûrement une maladie de foie. D'ailleurs, quand on lui apporta son déjeuner sur un plateau, il commença par faire dissoudre dans un verre d'eau un sachet de poudre blanche qu'il tira de la poche de son gilet. Entre une heure et trois heures, l'agitation fut à son comble, le rythme si rapide qu'on avait l'impression d'un film tourné à toute vitesse.
- Pardon... Excusez...
A chaque instant, quelqu'un se heurtait au commissaire qui, impassible, continuait sa promenade, s'arrêtait, repartait, posait parfois une question. A combien de personnes avait-il adressé la parole? A vingt personnes au moins. Le chef des cuisines lui avait expliqué le fonctionnement de celles-ci. Jean Ramuel lui avait dit à quoi correspondaient les différentes couleurs de fiches. ll avait, toujours à travers une vitre, assisté au déjeuner des courriers. Gertrud Borms, la gouvernante des Clark était descendue. Une femme forte, au visage dur.
- Elle parle le français ?
- Pas un mot...
Elle avait mangé d'abondance, en bavardant avec un chauffeur en livrée assis en face d'elle. Et ce qui, pendant tout ce temps, était le plus extraordinaire, c`était de voir Prosper Donge dans sa caféterie. ll avait l'air, littéralement, d'un gros poisson rouge dans un bocal. Car il était d'un roux ardent. ll avait le teint presque brique de certains roux, et ses lèvres épaisses faisaient penser à des lèvres de poisson. Comme un poisson aussi, il venait de temps en temps cogner son visage à la cloison vitrée et il faisait des yeux ronds, ahuri sans doute parce que le commissaire ne lui avait pas encore adressé la parole.
Maigret avait parlé à tout le monde. Or, c'est à peine s'il avait paru remarquer la présence de Prosper Donge, qui était pourtant le témoin principal, puisque c'était lui qui avait découvert le corps..."

"Félicie est là" (Georges Simenon, 1944)
Chacun possède son Maigret préféré, celui-ci noue une rencontre improbable entre le commissaire et une jeune femme qui en sait particulièrement long, les premières lignes qui voit déambuler les deux protagonistes en pleine campagne, et l'enfance de Maigret un temps resurgir. Félicie est partie faire les courses. À son retour, Jules Lapie, dit Jambe-de-Bois, le paisible retraité dont elle tient le ménage dans les environs de Poissy, a été assassiné. Le commissaire Maigret, avec sa sagacité habituelle, a tout de suite compris que la jeune fille au physique ingrat savait quelque chose, que derrière ses airs revêches elle cachait un cœur tendre... Comment l’amener à se confier? Qui protège-t-elle en gardant le silence? Rarement un témoin aura donné autant de fil à retordre au célèbre commissaire. Maigret devine rapidement que Félicie est amoureuse d'un certain Jacques Pétillon, le neveu de la victime, qui a naguère vécu six mois chez son oncle. Or, Jacques, depuis l'assassinat, erre de Paris à Rouen, comme s'il cherchait quelqu'un. Il est sur le point de parler au commissaire, lorsqu'on tente de l'assassiner place Pigalle. Grièvement blessé, Jacques ne parlera pas, mais l'enquête progresse : reconstituant les faits et gestes de Félicie, Maigret comprend qu'elle a vu Jacques près de la maison le jour du crime… 

"Ce fut une seconde absolument extraordinaire, car cela ne dura probablement qu'une seconde, comme, assure-t-on, les rêves qui nous paraissent les plus longs. Maigret, des années plus tard, aurait encore pu montrer l'endroit exact où cela s'était produit, la portion de trottoir où il avait les pieds, la pierre de taille sur laquelle se profilait son ombre, il aurait pu, non seulement reconstituer les moindres détails du décor, mais retrouver l'odeur éparse, les vibrations de l'air qui avaient un goût de souvenir d'enfance.
C'était la première fois, cette année-là, qu'il sortait sans pardessus, la première fois qu'il se trouvait à la campagne à dix heures du matin. Sa grosse pipe elle-même avait une saveur de printemps. Il faisait encore frais. Maigret marchait lourdement, les mains dans les poches du pantalon. Félicie marchait à côté de lui, un tout petit peu en avant de lui, obligée de faire deux pas précipités chaque fois qu'il en faisait un.
Ils passaient tous les deux devant une façade neuve, en briques roses. Dans la vitrine on voyait quelques légumes, deux ou trois fromages, des boudins sur un plat de faïence.
Félicie se précipita davantage, tendit le bras, poussa une porte vitrée et c'est alors, sans doute à cause de la sonnerie qui se déclencha, que le phénomène se produisit.
La sonnerie de la boutique n'était pas une sonnerie quelconque. Des tubes en métal léger pendaient derrière la porte et, quand celle-ci s'ouvrait, les tubes s'entrechoquaient, formant carillon, émettant une musique aérienne.
Jadis, quand Maigret était gamin, il y avait dans son village, chez le charcutier qui venait de remettre sa boutique à neuf, un carillon pareil à celui-ci.
Voilà pourquoi la seconde présente resta comme en suspens. Pendant un temps impossible à déterminer, Maigret fut vraiment en dehors de la scène qui se vivait, il la vit comme s'il n'était pas dans la peau de l'épais commissaire que Félicie trainait derrière elle.
A croire que c'était le gamin d'autrefois qui était là, caché quelque part. invisible, et qui regardait avec une forte envie de pouffer.
Voyons! Tout cela était-il sérieux? Que faisait-il, ce monsieur grave, massif, dans un décor qui n'avait pas plus de consistance qu'un jouet, derrière cette Félicie au ridicule chapeau rouge sorti des pages d'un illustré pour enfants?
Une enquête? Il s'occupait d'un assassinat? Il cherchait un coupable? Et cela alors que les petits oiseaux chantaient, que l'herbe était d'un vert innocent, les briques d'un rose de bonbon fondant, qu'il y avait partout des fleurs toutes neuves, que les poireaux eux-mêmes à la devanture avaient l'air de fleurs?..."

"Signé Picpus" (Georges Simenon, 1944)
"..la femme, qui devait avoir une cinquantaine d'années et qui était petite, nerveuse, avec un visage aux traits trop mobiles, aux yeux d'une vivacité remarquable, regarda son mari. Cela ne dura que quelques secondes. Et Maigret, une fois de plus, eut l'impression de sentir passer comme l'odeur de la peur.." - Un certain Mascouvin, petit employé chez des marchands de biens, vient annoncer à la police qu'il a découvert sur le buvard d'un café un étrange message: "Demain, à cinq heures de relevée, je tuerai la voyante. Signé : Picpus ". Et malgré cet avertissement, la police ne peut empêcher le meurtre d'une voyante appelée Mme Jeanne, rue Caulaincourt. Qui est ce Picpus ? Quelle voyante ? Pourquoi ce crime invraisemblable et sans mobile annoncé ? Dans l'appartement de la victime, Maigret découvre, enfermé dans la cuisine, un vieillard muet, impassible, l'énigmatique Le Cloaguen, qui prétend ne rien savoir du crime qui vient d'être commis. "Jamais devant un homme Maigret n'a eu une telle impression de mystère". Reconduisant le vieil homme chez lui, le commissaire découvre un singulier milieu familial, une épouse acariâtre qui prétend que son mari, ancien médecin, est devenu fou, un vieil homme qui reçoit une rente importante et que l'on cache à tous les regards, est-il réellement ce qu'on prétend qu'il est?...

"Maigret et l'inspecteur Malgracieux" (Georges Simenon, 1947)
Quatre nouvelles dans ce recueil dans lesquelles on découvre l'inspecteur Lognon, l'inspecteur le plus malchanceux de la PJ, aussi malchanceux que malgracieux, "Le client le plus obstiné du monde", "Maigret et l'inspecteur Malgracieux", "On ne tue pas les pauvres types", "Le témoignage de l'enfant de chœur"...

"-- On ne tue pas les pauvres types...
Dix fois, vingt fois en l'espace de deux heures cette phrase stupide revint à l'esprit de Maigret, comme la ritournelle d'une chanson qu'on a entendue on ne sait où et qui vous poursuit sans raison. Cela tournait à l'obsession, et il lui arrivait de murmurer la phrase à mi-voix ; il lui arriva aussi d'y apporter une variante :
-- On n'assassine pas un homme en chemise...
Il faisait chaud dès neuf heures du matin. Le Paris d'août sentait les vacances. La P.J. était presque vide, toutes fenêtres ouvertes sur les quais, et Maigret était déjà en manche de chemise quand il avait reçu le coup de téléphone du juge Coméliau.
- Vous devriez faire un saut jusqu'à la rue des Dames. Il y a eu un crime, cette nuit. Le commissaire de police du quartier m'a raconté une longue histoire compliquée. Il est encore sur les lieux. Le Parquet ne pourra guère s'y rendre avant onze heures du matin. C'est toujours comme ça que les tuiles vous tombent sur la tête. On s'apprêtait à passer une journée bien paisible à l'ombre, et puis, crac !
- Tu viens, Lucas ?
Et, comme toujours, la petite auto de la brigade criminelle n'était pas libre. Les deux hommes avaient pris le métro, qui sentait l'eau de Javel et où Maigret avait dû éteindre sa pipe. Dans le bas de la rue des Dames, vers la rue des Batignolles, ça grouillait dans le soleil, ça croulait de légumes, de fruits, de poissons sur les petites charrettes rangées le long des trottoirs et qu'assaillait la masse compacte des ménagères. Naturellement, avec une nuée de gamins qui en profitaient pour se livrer à leurs jeux les plus bruyants.
Une maison banale, six étages de logements pour bourses très moyennes avec, au rez-de-chaussée, la boutique d'une blanchisseuse et le débit d'un marchand de charbons. Un flic à la porte.
- Le commissaire de police vous attend là-haut, monsieur Maigret... C'est au troisième... Allons, circulez, vous autres... Il n'y a rien à voir... Laissez au moins le passage libre.
Plein de commères chez la concierge, comme toujours. Des portes qui s'ouvraient sans bruit à chaque étage, des visages curieux qui se profilaient dans l'entrebâillement.
Quel genre de crime pouvait avoir été commis dans une maison pareille, habitée par de petites gens, qui sont ordinairement de braves gens ! Un drame de l'amour et de la jalousie ? Même pour cela, le cadre n'y était pas. Une porte large ouverte sur une cuisine, au troisième. Trois ou quatre enfants qui faisaient du bruit, des enfants déjà grands, de douze à seize ans, et une voix de femme dans une autre pièce :
- Gérard, si tu ne laisses pas ta sœur tranquille...
Une de ces voix à la fois criardes et lasses de certaines femmes qui passent leur vie à se débattre contre de menus tracas. C'était la femme de la victime. Une porte s'ouvrit, et Maigret se trouva en face d'elle et du commissaire de police du quartier, à qui il serra la main. La femme le regarda et soupira avec l'air de dire :
- Encore un !...
- C'est le commissaire Maigret, expliquait le policier du quartier, qui va diriger l'enquête...
- Alors, il faut que je recommence à lui raconter.
Une pièce qui était à la fois salle à manger et salon, avec une machine à coudre dans un coin et un appareil de T.S.F. dans un autre. La fenêtre ouverte laissait entrer les bruits de la rue. La porte de la cuisine était o'uverte aussi, d'où venait le piaillement des enfants, mais la femme alla la refermer, et les voix se turent comme quand on coupe la radio.
- Ce sont des choses qui n'arrivent qu'à moi... soupira-t-elle.
- Asseyez-vous, messieurs...
- Racontez-moi aussi simplement que possible ce qui s'est passé...
- Comment voulez-vous que je fasse, puisque je n'ai rien vu ? C'est un peu comme s'il ne s'était rien passé... Il est rentré à six heures et demie comme les autres jours... Il a toujours été à l'heure... Il faut même que je bouscule les enfants, parce qu'il tient à se mettre à table dès qu'il arrive .... ..
Elle parlait de son mari dont il y avait au mur un agrandissement photographique, qui faisait pendant à son propre portrait. Et ce n'était pas à cause du drame que la femme avait cet air navré. Déjà, sur le portrait, on lui voyait la mine à la fois accablée et résignée de quelqu'un qui porte sur les épaules tout le poids du monde. Quant à l'homme, qui, sur la photographie, avait des moustaches et un faux col raide, il était l'image de la sérénité même; il était si neutre, si banal qu'on aurait pu le rencontrer cent fois sans le remarquer.
- Il est rentré à six heures et demie et il a retiré son veston, qu'il a accroché dans la garde-robe, car il faut lui reconnaître qu'il a toujours été soigneux de ses effets... Nous avons dîné... J'ai envoyé les deux plus jeunes jouer dehors... Francine, qui travaille, est rentrée à huit heures, et je lui avais laissé son dîner sur le coin de la table...
Elle avait déjà dû raconter tout cela au commissaire de police, mais on sentait qu'elle le répéterait, de la même voix lamentable, autant de fois qu'il le faudrait, avec ce regard anxieux de quelqu'un qui a peur d'oublier quelque chose. Elle pouvait avoir quarante-cinq ans et sans doute avait-elle été jolie ; mais il y avait tant d'années, qu'elle se battait du matin au soir avec les soucis du ménage...
- Maurice s'est assis dans son coin, près de la fenêtre... Tenez, vous êtes justement assis dans son fauteuil... Il a lu un livre, en se levant de temps en temps pour tourner les boutons de la radio... .
A la même heure, dans les maisons de la rue des Dames, il y avait sans doute une bonne centaine d'hommes dans le même cas, d'hommes qui avaient travaillé toute la journée dans un bureau ou dans un magasin et qui se détendaient, fenêtre ouverte, en lisant un livre ou le journal du soir.
- Il ne sortait jamais, voyez-vous. Jamais seul. Une fois par semaine, nous allions au cinéma tous ensemble... Le dimanche...
De temps en temps, elle perdait le fil, parce qu'elle écoutait les bruits amortis de la cuisine, qu'elle était inquiète, qu'elle se demandait si les enfants n'étaient pas en train de se battre ou si quelque chose ne brûlait pas sur le feu...."

"Maigret et son mort" (Georges Simenon, 1947)
L'inconnu du téléphone - Le commissaire MAIGRET reçoit un appel insolite. Un homme qui se dit pourchassé lui téléphone d'un café voisin, Aux Caves du Beaujolais, pour demander du secours ; n'ayant pu se défaire de ceux qui le suivent à la trace, il réitère son appel, du Tabac des Vosges, puis des Quatre Sergents de La Rochelle. Aux Caves du Beaujolais, l'inspecteur Janvier a obtenu du mystérieux personnage le signalement suivant, confirmé par un agent de police : « Un petit bonhomme gesticulant, vêtu d'un imperméable beige et d'un chapeau gris. ›› Nouveau coup de téléphone, d'un garçon de café cette fois : un client vêtu d'un imperméable l'a chargé de prévenir le commissaire « qu'il allait essayer d'entraîner son homme au Canon de la Bastille... ›› MAIGRET s'y rend aussitôt, mais n'y trouve personne. Il laisse sur place le fidèle Janvier et regagne son bureau du Quai des Orfèvres...

"- Allô !... Le commissaire Maigret?
Il était quatre heures. Il faisait encore grand jour, mais le commissaire avait allumé la lampe à abat-jour vert, sur son bureau. Ici, le receveur des postes du bureau 28, rue du Faubourg-Saint-Denis... Excusez-moi de vous déranger... C'est probablement une fumisterie... Il y a quelques minutes, un client s'est approché du guichet des colis recommandés...
Allô !... Il paraissait pressé, effrayé, m'a dit Pemployée, Mlle Denfer... Il se retournait tout le temps... Il a poussé un papier devant elle... Il a dit : « Ne cherchez pas à comprendre... Téléphonez tout de suite ce message au  commissaire Maigret...  Et il s'est perdu dans la foule... Mon employée est venue me voir... J'ai le papier sous les yeux... C'est écrit au crayon, d'une écriture incohérente... Sans doute que l'homme a composé son billet en marchant... Voilà... Je n'ai pas pu aller au Canon... Vous comprenez ce que ça signifie? ..
Moi pas... Cela n'a pas d'importance... Puis un mot que je ne parviens pas à lire... Maintenant ils sont deux... Le petit brun est revenu... Je ne suis pas sûr du mot brun... Vous dites... Bon, si vous croyez que c'est bien ça... Ce n'est pas fini... Je suis sûr qu'ils ont décidé de m'avoir aujourd'hui... je me rapproche du Quai... Mais ils sont malins... Prévenez les agents...
C'est tout... Si vous voulez, je vais vous envoyer le billet par un porteur de pneumatiques... En taxi ?... Ie veux bien... A condition que vous payiez la course, car Je ne peux pas me permettre...
- Allô l... Janvier ?... Tu peux revenir, vieux... Une demi-heure plus tard, ils fumaient tous les deux dans le bureau de Maigret, où on voyait un petit disque rouge sous le poêle.
- Tu as pris le temps de déjeuner, au moins?
- J'ai mangé une choucroute au Canon.
Lui aussi ! Quant à Maigret, il avait alerté les patrouilles cyclistes, ainsi que la police municipale. Les Parisiens, qui entraient dans les grands magasins, qui se bousculaient sur les trottoirs, s'enfournaient dans les cinémas ou dans les bouches du métro, ne s'apercevaient de rien, et pourtant des centaines d'yeux scrutaient la foule, s'arrêtaient sur tous les imperméables beiges, sur tous les chapeaux gris. Il y eut encore une ondée, vers cinq heures, au moment où l'animation était à son maximum dans le quartier du Châtelet. Les pavés devinrent luisants, un halo entoura les réverbères, et, le long des trottoirs, tous les dix mètres, des gens levaient le bras au passage des taxis.
- Le patron des Caves du Beaujolais lui donne de trente-cinq à quarante ans... Celui du Tabac des Vosges lui donne la trentaine... Il a le visage rasé, le teint rose, les eux clairs... Quant à savoir le genre d'homme que c'est, je n'y suis pas parvenu. On m'a répondu : Un homme comme on en voit beaucoup...
Mme Maigret, qui avait sa sœur à dîner, téléphona à six heures pour s'assurer que son mari ne serait pas en retard et pour lui demander de passer chez le pâtissier en rentrant.
- Tu veux monter la garde jusqu'à neuf heures ?... Je demanderai à Lucas de te remplacer ensuite...
Janvier voulait bien. Il n`y avait rien d'autre à faire qu'à attendre.
- Qu'on me téléphone chez moi s'il y a quoi que ce soit...
Il n'oublia pas le pâtissier de l'avenue de la République, le seul à Paris, selon Mme Maigret, capable de faire de bons mille-feuilles. Il embrassa sa belle-sœur, qui sentait toujours la lavande. Ils dînèrent. Il but un verre de calvados. Avant de reconduire Odette jusqu'au métro, il appela la PJ.
- Lucas F... Rien de nouveau ?... Tu es toujours dans mon bureau.
Lucas, installé dans le propre fauteuil de Maigret, devait être occupé à lire, les pieds sur le bureau.
- Continue, vieux... Bonne nuit...
Quand il revint du métro, le boulevard Richard-Lenoir était désert, et ses pas résonnaient. Il y avait d'autres pas derrière lui. Il tressaillit, se retourna involontairement, parce qu”il pensait à l'homme qui, à cette heure, était peut-être encore à courir les rues, anxieux, évitant les coins sombres, cherchant un peu de sécurité dans les bars et les cafés. Il s'endormit avant sa femme - du moins le prétendit-elle, comme toujours, comme elle prétendait aussi qu'il ronflait, et le réveil, sur la table de nuit, marquait deux heures vingt quand le téléphone l'arracha à son sommeil. C'était Lucas.
- Je vous dérange peut-être pour rien, patron... Je ne sais pas encore grand-chose... C'est la permanence de Police-Secours qui m'avertit à l'instant qu'un homme vient d'être trouvé mort place de la Concorde... Près du quai des Tuileries... Cela regarde donc le Ier arrondissement... J'ai demandé au commissariat de tout laisser en place... Comment ?... Bon... Si vous voulez... Je vous envoie un taxi...
Mme Maigret soupira en regardant son mari qui enfilait son pantalon et ne trouvait pas sa chemise.
- Tu crois que tu en auras pour longtemps?
- Je ne sais pas.
- Tu n'aurais pas pu envoyer un inspecteur?
Quand il ouvrit le buffet de la salle à manger, elle comprit que c'était pour se verser un petit verre de calvados. Puis il revint chercher ses pipes, qu'il avait oubliées. Le taxi l'attendait. Les Grands Boulevards étaient presque déserts. Une lune énorme et plus brillante que d'habitude flottait au-dessus du dôme verdâtre de l'Opéra. Place de la Concorde, deux voitures étaient rangées le long du trottoir, près du Jardin des Tuileries, et des personnages sombres s'agitaient. La premiere chose que Maigret rernarqua, quand il descendit de taxi, ce fut, sur le trottoir argenté, la tache d'un imperméable beige. Alors, tandis que les agents en pelerine s'écartaient et qu'un inspecteur du Ier arrondissement s'avançait vers lui, il grommela :
- Ce n'était pas une blague... Ils l'ont eu !...
On entendait le frais clapotis de la Seine toute proche, et des voitures qui venaient de la rue Royale glissaient sans bruit vers les Champs- Elysées. L'enseigne lumineuse du Maxim se dessinait en rouge dans la nuit.
- Coup de couteau, monsieur le commissaire..., annonçait l'inspecteur Lequeux, que Maigret connaissait bien. On vous attendait pour l'enlever...
Pourquoi, dès ce moment, Maigret sentit-il que quelque chose n'allait pas? La place de la Concorde était trop vaste, trop fraîche, trop aérée, avec, en son centre la saillie blanche de l'obélisque. Cela ne correspondait pas avec les coups de téléphone du matin, avec les Caves du Beaujolais, le Tabac des Vosges, les Quatre Sergents du boulevard Beaumarchais.
Jusqu'à son dernier appel, jusqu'au billet confié au bureau de poste du faubourg Saint-Denis, l'homme s était confiné dans un quartier aux rues serrées et populeuses. Est-ce que quelqu'un qui se sait poursuivi, qui se sent un assassin sur ses talons et qui s'attend à recevoir le coup mortel d'une seconde à l'autre s'élance dans des espaces quasi planétaires comme la place de la Concorde?
-- Vous verrez qu'il n'a pas été tué ici..."
(Maigret et son mort, Presses de la Cité, éditeur).

"Maigret et la vieille dame" (Georges Simenon, 1949)
Étretat en ce début de septembre a des airs de station balnéaire. Valentine Besson, la veuve d’un riche pharmacien, invite Maigret à y passer quelques jours. C'est que sa servante, Rose Trochu, est morte d'avoir bu un verre d'eau destiné à sa patronne, et contenant des somnifères ? Qui donc pouvait vouloir tuer la vieille dame? Maigret soupçonne un moment Arlette, la fille de Valentine, qui semble avoir une vie privée assez trouble avec son mari, Théo. Mais la cupidité ne peut être le mobile : la vieille dame ne possède plus que des copies de bijoux, répliques de la fabuleuse collection jadis constituée par son mari. Sur ces entrefaites, Valentine abat d'un coup de revolver un «rôdeur» qui n'est autre que le frère de Rose, Henri Trochu. Cependant, parmi les objets personnels de Rose, Maigret retrouve une bague qu'elle aurait dérobée à sa maîtresse, et cette bague est sertie d'une émeraude véritable. Pour Maigret, qui vient de découvrir une émeraude authentique, les pièces du puzzle commencent à s'assembler. En fait, les bijoux de la vieille dame sont bien authentiques, et Rose l'avait compris...

"Il descendit du Paris-Le Havre dans une petite gare maussade, Bréauté-Beuzeville. Il avait dû se lever à cinq heures et, faute de trouver un taxi, prendre le premier métro pour se rendre à la gare Saint-Lazare. Maintenant, il attendait la correspondance.
- Le train pour Etretat, s'il vous plaît?
Il était plus de huit heures du matin, et il faisait grand jour depuis longtemps ; mais ici, à cause du crachin et de la fraîcheur humide, on avait l'impression de l' aube.
Il n'y avait pas de restaurant à la gare, pas de buvette, seulement une sorte d'estaminet, en face, de l'autre côté de la route, où stationnaient des carrioles de marchands de bestiaux.
- Etretat ? Vous avez le temps. Il est là-bas, votre train.
On lui désignait, loin du quai, des wagons sans locomotive, des wagons d'un ancien modèle, au vert duquel on n'était plus habitué, avec, derrière les vitres, quelques voyageurs figés qui semblaient attendre depuis la veille. Cela ne faisait pas sérieux. Cela ressemblait à un jouet, à un dessin d'enfant. Une famille - des Parisiens, évidemment ! - courait à perdre haleine,
Dieu sait pourquoi, enjambait les rails, se précipitait vers le train sans machine, et les trois enfants portaient des filets à crevettes.
C'est ce qui déclencha le déclic. Pendant un moment, Maigret n'eut plus d'âge et, alors qu'on était à vingt kilomètres au moins de la mer, il eut l'impression d'en sentir l'odeur, d'en percevoir le bruit rythmé ; il leva la tête et regarda avec un certain respect les nuages gris qui devaient venir du large.
Car la mer, pour lui qui était né et avait passé son enfance loin dans les terres, c'était resté ça : des filets à crevettes, un train-jouet, des hommes en pantalon de flanelle, des parasols sur la plage, des marchands de coquillages et de souvenirs, des bistros où l'on boit du vin blanc en dégustant des huîtres et des pensions de famille qui ont toutes la même odeur, une odeur qu'on ne trouve nulle part ailleurs, des pensions de famille où, après quelques jours, Mme Maigret était si malheureuse de ne rien faire de ses mains qu'elle aurait volontiers proposé d'aider à la vaisselle.
Il savait bien que ce n'était pas vrai, évidemment, mais cela lui revenait malgré lui chaque fois qu'il approchait de la mer, l'impression d'un monde artificiel, pas sérieux, où rien de grave ne pouvait advenir.
Dans sa carrière, il avait fait plusieurs enquêtes sur le littoral et y avait connu de vrais drames. Pourtant, cette fois encore, en buvant un calvados au comptoir de l'estaminet, il fut tenté de sourire de le vieille dame qui s'appelait Valentine et de son beau(fils, qui s'appelait Besson..."

"L'amie de Madame Maigret" (Georges Simenon, 1950)
"La poule était au feu, avec une belle carotte rouge, un gros oignon et un bouquet de persil dont les queues dépassaient. Mme Maigret se pencha pour s'assurer que le gaz, au plus bas, ne risquait pas de s'éteindre. Puis elle ferma les fenêtres, sauf celle de la chambre à coucher, se demanda si elle n'avait rien oublié, jeta un coup d'œil vers la glace et, satisfaite, sortit de l'appartement, ferma la porte à clef et mit la clef dans son sac. Il était un peu plus de dix heures du main, d'un matin de mars. L'air était vif, avec, sur Paris, un soleil pétillant. En marchant jusqu'à la place de la République, elle aurait pu avoir un autobus qui l'aurait conduite boulevard Barbès et elle serait arrivée place d'Anvers bien à temps pour son rendez-vous de onze heures.
A cause de la petite dame, elle descendit l'escalier du métro Richard-Lenoir, à deux pas de chez elle, et fit tout le trajet sous terre, regardant vaguement, à chaque station, sur les murs crémeux, les affiches familières. Maigret s'était moqué d'elle, mais pas trop, car, depuis trois semaines, il avait de graves préoccupations..."

Madame Maigret, en se rendant chez son dentiste, square d'Anvers, va rencontrer une jeune femme italienne, accompagnée d'un enfant de deux ans : et c'est elle qui va mettre son commissaire de mari sur la piste particulièrement tortueuse d'un certain Steuvels dénoncé par une lettre anonyme et au domicile de qui l'on retrouve deux dents humaines dans le calorifère...

"Maigret en meublé" (Georges Simenon, 1951)
Un Maigret subtil, en planque, qui observe dans une "charmante" pension de famille, des gens "charmants", quoique l'un d'entre eux est sans doute un meurtrier. Qui a tiré sur l'inspecteur Janvier, le blessant gravement, tandis qu'il surveillait l'immeuble de la rue Lhomond où habitait le nommé Paulus, recherché pour vol à main armée? Afin de le savoir, Maigret recourt une fois de plus à sa bonne vieille méthode : s'immerger dans la vie quotidienne, observer, deviner, prendre son temps. Le voici installé au coeur d'un vieux Paris tranquille et quasi provincial, dans l'immeuble où règne Mlle Clément, la propriétaire, affable, optimiste et espiègle. Au reste, tous les habitants sont sympathiques, même les suspects. Ce n'est tout de même pas Mme Boursicault, l'infirme du deuxième étage, qui a pu tirer sur un policier ? La vérité va d'elle-même venir au-devant de Maigret. Et nous découvrirons une fois encore comment les vies en apparence les plus tranquilles peuvent receler bien des secrets, la brave demoiselle Mme Clément cache Paulus dans sa chambre à coucher, Françoise Boursicault, l'infirme, reçoit secrètement des visites en l'absence de son mari, ...

"- Pourquoi ne viendriez-vous pas dîner chez nous, à la fortune du pot ? Le brave Lucas avait probablement ajouté :
- Je vous assure que ma femme en serait enchantée.
Pauvre vieux Lucas ! Ce n'était pas vrai, car sa femme, qui s'affolait pour un oui ou pour un non et pour qui c'était un martyre que d'avoir quelqu'un à dîner, l'aurait certainement accablé de reproches. Ils avaient quitté tous les deux le Quai des Orfèvres vers sept heures, alors que le soleil était encore brillant, s'étaient dirigés vers la Brasserie Dauphine et avaient pris place dans leur coin. Ils avaient bu un premier apéritif en regardant dans le vide à la façon des gens qui ont fini leur journée. Puis, sans y prendre garde, Maigret avait frappé sa soucoupe avec une pièce de monnaie pour appeler le garçon et lui dire de remettre ça.
Ce sont des choses sans importance, bien entendu. Des choses qu'on exagère en les exprimant, parce que, dans la réalité, elles sont beaucoup plus subtiles. Maigret n'en était pas moins persuadé que Lucas avait pensé:
"C'est à cause de l'absence de sa femme que le patron prend un second verre sans y être obligé."
Il y avait deux jours que Mme Maigret avait été appelée en Alsace au chevet de sa soeur qu'on allait opérer. Est-ce que Lucas s'imaginait qu'il était désorienté? ou malheureux? En tout cas, il l'invitait à dîner en y mettant malgré lui une insistance un peu trop affectueuse. il avait, en outre, une certaine façon de le regarder, comme pour le plaindre. Ou bien tout cela n'existait-il que dans l'imagination du commissaire. Comme par une ironie du sort, depuis deux jours, aucune affaire urgente ne le retenait à son bureau après sept heures du soir..."

"Les Mémoires de Maigret" (Georges Simenon, 1951)
'Où je ne suis pas fâché de l'occasion qui se présente de m'expliquer enfin sur mes accointances avec le nommé Simenon". Sans doute le plus singulier des Maigret - "C'était en 1927 ou 1928. Je n'ai pas la mémoire des dates et je ne suis pas de ceux qui gardent soigneusement des traces écrites de leurs faits et gestes, chose fréquente dans notre métier, qui s'est avérée fort utile à quelques-uns et même parfois profitable. Et ce n'est que tout récemment que je me suis souvenu des cahiers où ma femme, longtemps à mon insu, voire en cachette, a collé les articles de journaux qui me concernaient. A cause d'une certaine affaire qui nous a donné du mal cette année-là je pourrais sans doute retrouver la date exacte, mais je n'ai pas le courage d'aller feuilleter les cahiers. Peu importe. Mes souvenirs, par ailleurs, sont précis quant au temps qu'il faisait. C'était une quelconque journée du début de l'hiver, une de ces journées sans couleur, en gris et blanc, que j'ai envie d'appeler une journée administrative..." - Maigret, admis à la retraite, s'est retiré à Meung-sur-Loire et décide de rédiger ses mémoires, contestant le portrait qu'en a fait Simenon. Etudiant en médecine lorsque son père meurt, Maigret doit chercher un emploi à Paris et entre ainsi par la petite porte dans la Police. Il rencontre Louise, une jeune femme calme et sérieuse qui deviendra Mme Maigret. Puis il entre à la Brigade de la voie publique et va apprendre à connaître toutes les rues de Paris, mais aussi ses grands magasins, ses gares, ses apaches, ses prostituées, ses garnis miteux renfermant un univers cosmopolite ; il admire l'humilité fière des déracinés. Et Maigret regrette le parti pris de Simenon en quête d'exceptionnel : "si j'insiste sur cette grisaille dénuée de relief, ce n'est pas par goût du pittoresque, mais pour montrer combien l'évènement, en lui-même, a été banal, noyé dans les menus faits et gestes d'une journée banale..."

"Maigret au Picratt's" (Georges Simenon, 1951)
La strip-teaseuse d'un établissement montmartrois de Pigalle, le Picratt's, Arlette, pénètre un soir, aussi noire qu'à l'accoutumée, dans un commissariat pour avertir la police d'un projet d'assassinat, celui d'une comtesse, suite à une conversation entendue entre deux clients. Amenée au Quai des Orfèvres, elle y rencontre Maigret mais peut-on prendre au sérieux ces dires. Peu après, on découvre le corps d'Arlette et, à quelques heures d'intervalle, celui d'une comtesse, toutes deux étranglées de la même manière, dans leur appartement. Voici Maigret établissant ses quartiers à Pigalle et reconstituant le destin de Madeleine Lalande, épouse du comte Von Farnheim, entraînée dans une inexorable déchéance. Mario Landi en fit une adaptation en 1967, avec Gino Cervi, Lila Kedrova et Raymond Pellegrin...

"Maigret, Lognon et les Gangsters" (Georges Simenon, 1952)
"Il n'était pas sur son terrain habituel. En face de lui, il y avait des gens dont il ne connaissait les méthodes que par ouï-dire et dont il ignorait la mentalité, les réactions..." - Surnommé l'inspecteur Malgracieux à cause de son humeur et de son aspect quelque peu sinistre ("l'homme le plus lugubre de la police parisienne"), Lognon se croit sans cesse persécuté, bloqué dans ses espoirs d'avancement, mais  voici que se présente l'affaire de sa vie : il est en mission quand, une nuit, il voit un corps jeté d'une voiture sur la chaussée, en plein Paris ; aussitôt arrive une autre voiture, dont le conducteur enlève le corps. Lognon décide d'agir seul, sans en référer à ses chefs, mais bientôt sa femme, malade, reçoit la visite d'inquiétants personnages parlant anglais et qui déclarent rechercher la victime. Effrayé, Mme Lognon raconte tout à Maigret ("il a dû s'en prendre à des gens trop forts pour lui"), lequel prend l'affaire en main, tout en permettant au Malgracieux de participer à l'enquête. Le jour même, Lognon est attaqué, malmené et se retrouve à l'hôpital, sérieusement blessé. Ayant découvert que les gangsters sont américains, Maigret se met en rapport avec le F.B.I. qui ne lui transmet avec réticence des bribes de renseignements : deux tueurs américains sont en effet partis pour la France, Cinaglia et Cicero, et le corps serait bien celui de Mascarelli, dit Sloppy Joe. Dans les milieux américains de Paris, on se tait...

"Maigret voit rouge", réalisé par Gilles Grangier  (1963), avec Jean Gabin, Françoise Fabian
Venu en renfort de l'inspecteur Lognon, Maigret pourchasse des tueurs américains venus à Paris exécuter un témoin susceptible de compromettre un caïd de la pègre américaine...

"Maigret a peur" (Georges Simenon, 1953)
"Tout à coup, entre deux petites gares dont il n'aurait pu dire le nom et dont il ne vit presque rien dans l'obscurité, sinon des lignes de pluie devant une grosse lampe et des silhouettes humaines qui poussaient des chariots, Maigret se demanda ce qu'il faisait là...." - Revenant d'un congrès de la police qui s'est tenu à Bordeaux, Maigret s'arrête à Fontenay-le-Comte pour passer quelques jours de vacances chez un vieil ami, le juge Chabot, juge d'instruction d'une petite ville de province. Deux crimes viennent d'y être commis, avec la même arme, Robert de Courçon, un aristocrate excentrique, et la veuve Gibon, une sage-femme. Les victimes font partie des notables de la ville, et la population est en émoi. Des comités se forment, et les soupçons se concentrent sur un membre d'une grande famille de la région, les Vernoux de Courçon. Maigret est à peine arrivé qu'un vieil ivrogne, Gobillard, est assassiné à son tour. Le corps a été découvert par Alain Vernoux de Courçon, neveu de Robert, qui justifie mal sa présence sur les lieux du crime et qui confie à Maigret et à Chabot que les assassinats doivent être l’œuvre d'un fou, puisque les victimes n'ont aucun lien entre elles. La présence de Maigret ne passe pas inaperçue, et ce dernier a du mal à convaincre ses interlocuteurs qu'il n'est là que par hasard. Il aidera cependant son ami, dont les proches sont touchés par l'affaire, à résoudre l'énigme...

"Maigret se trompe" (Georges Simenon, 1953)
"Il était huit heures vingt-cinq du matin et Maigret se levait de table tout en finissant sa dernière tasse de café. On n'était qu'en novembre et pourtant la lampe était allumée. A la fenêtre, Mme Maigret s'efforçait de distinguer, à travers le brouillard, les passants qui, les mains dans les poches, le dos courbé, se hâtaient vers leur travail. - Tu ferais mieux de mettre ton gros pardessus, dit-elle. Car c'est en observant les gens dans la rue qu'elle se rendait compte du temps qu'il faisait dehors...." -  Qui a tué Louise Filon d'un coup de revolver, alias Lulu, ancienne prostituée du quartier de La Chapelle, et alors qu'elle était enceinte ? Et qui payait son appartement luxueux de l’avenue Carnot, dans le quartier des Ternes ? En cherchant la réponse à ces questions, Maigret va découvrir deux hommes dans la vie de la victime : Pierre Eyraud, dit Pierrot, un saxophoniste sans le sou, et le professeur Etienne Gouin, un chirurgien réputé qui a jadis sauvé la vie de Louise et habite dans le même immeuble. Il va aussi plonger dans deux Paris on ne peut plus dissemblables : celui des pauvres et des mauvais garçons, celui - feutré, silencieux, orgueilleux aussi - d'une bourgeoisie opulente...Reste à découvrir le coupable. Et son mobile. Et pour cela, après avoir recueilli les témoignages de la femme du chirurgien, de sa belle-sœur, de son assistante, le voici dans l'obligation d'affronter la personnalité imposante du médecin, que Maigret semble redouter, pourtant cet homme dominateur ne se fait plus aucune illusion sur les êtres humains et lui souffle la solution de l'énigme...

"Maigret avait interrogé des milliers, des dizaines de milliers de gens au cours de sa carrière, certains qui occupaient des positions considérables, d'autres qui étaient plus célèbres par leur richesse et d'autres encore qui passaient pour les plus intelligents parmi les criminels internationaux. Or, il attachait à cet interrogatoire-là une importance qu'il n'avait attachée à aucun interrogatoire précédent, et ce n'était pas la situation sociale de Gouin qui l'impressionnait, ni la célébrité dont il jouissait dans le monde entier. Il sentait bien que Lucas, depuis le début de l'affaire, se demandait pourquoi il n'allait pas carrément poser quelques questions précises au professeur et, maintenant encore, le brave Lucas était déroute par l'humeur de son patron.
La vérité, Maigret ne pouvait la lui avouer, ni à personne, pas même à sa femme. A vrai dire, il n'osait pas se la formuler nettement en pensée. Ce qu'il savait de Gouin, ce qu'il en avait appris l'impressionnait, soit. Mais pour une raison que nul, probablement, n'aurait devinée.
Comme le professeur, Maigret était né dans un petit village du centre de la France et, comme lui, il avait été de bonne heure livré à lui-même.
Maigret n'avait-il pas commencé ses études de médecine ? S'il avait été en mesure de les continuer, il ne serait vraisemblablement pas devenu chirurgien, faute de l'habileté manuelle nécessaire, mais il n'en avait pas moins l'impression qu'il existait des traits communs entre lui et l'amant de Lulu.
C'était orgueilleux de sa part et c'est pourquoi il préférait n'y pas penser. Ils avaient l'un et l'autre, lui semblait-il, une connaissance à peu près égale des hommes et de la vie. Pas la même, pas les mêmes réactions, surtout. Ils étaient plutôt comme contraires, mais des contraires de valeur équivalente. Ce qu'il savait de Gouin, il l'avait appris à travers les paroles et les attitudes de cinq femmes différentes. Autrement, il n'avait vu de lui que sa silhouette sur le trottoir de l'avenue Carnot, une photographie au-dessus d'une cheminée, et l'incident le plus révélateur était sans doute le court récit que Janvier lui avait fait au téléphone de l'apparition du professeur dans l'appartement de Louise Filon.
Il allait savoir s'il avait tort. Il s'était préparé dans la mesure du possible et, s'il emmenait Lucas, ce n'était pas par besoin de son aide, mais pour donner un caractère plus officiel à l'entrevue, peut-être, au fond, pour se rappeler à lui-même qu'il allait avenue Carnot en tant que commissaire de la P.J. et non comme un homme intéressé par un autre homme. Il avait bu du vin en mangeant. Quand le garçon était venu lui demander s'il désirait un alcool, il avait commandé un vieux marc de Bourgogne, de sorte qu'en montant dans la voiture il avait chaud à l'intérieur.
L'avenue Carnot était déserte, paisible, avec des lumières douces derrière les rideaux des appartements. Quand il passa devant la loge, il crut comprendre que la concierge le regardait passer avec un air de reproche. Les deux hommes prirent l'ascenseur et la maison, autour d'eux, était silencieuse, repliée sur elle-même et sur ses secrets. Il était huit heures quarante quand Maigret tira la poignée de cuivre poli qui actionnait une sonnerie électrique et on entendit des pas à l'intérieur, une femme de chambre assez jeune, plutôt jolie, qui portait un coquet tablier sur son uniforme noir, ouvrit la porte et dit :
- Si ces messieurs veulent se débarrasser...
Il s'était demandé si Gouin les recevrait au salon, dans la partie en quelque sorte familiale de l'appartement. Il n'eut pas la réponse tout de suite. La domestique accrocha les vêtements dans un placard, laissales visiteurs dans l'antichambre et disparut.
Elle ne revint pas, mais Gouin ne tarda pas à s'avancer et, ici, il paraissait plus grand et plus maigre. Il les regarda à peine, se contenta de murmurer :
- Voulez-vous venir par ici...
Il les précéda dans un couloir qui conduisait à la bibliothèque. Les murs en étaient presque entièrement couverts de livres reliés. Il y régnait une douce lumière et des bûches flambaient dans une cheminée beaucoup plus vaste que chez Lucile Decaux.
- Asseyez-vous.
Il leur désignait des fauteuils, en choisissait un. Tout cela ne comptait pas. L'un et l'autre ne s”étaient pas encore regardes. Lucas, qui se sentait de trop, était d'autant plus mal à l'aise que le fauteuil était trop profond pour ses courtes jambes et qu'il se trouvait assis le plus près du feu.
- Je m'attendais à ce que vous veniez seul.
Maigret présenta son collaborateur.
- J 'ai amené le brigadier Lucas, qui prendra des notes.
C'est à ce moment que leurs regards se croisèrent pour la première fois et Maigret lut comme un reproche dans les yeux du professeur. Peut-être aussi, mais il n'en était pas sûr, une certaine déception ? C'était difficile à dire parce que, extérieurement, Gouin était assez banal. On voit, au théâtre, des acteurs, surtout des basses chantantes, qui ont ce grand corps osseux et ce visage aux traits fortement dessinés, aux yeux soulignés de poches.
Les prunelles étaient claires, petites, sans éclat particulier, et pourtant il y avait dans son regard un poids inusité.
Maigret aurait juré, tandis que ce regard-là se posait sur lui, que Gouin était aussi curieux de lui que lui-même l'était du professeur. Le trouvait-il plus banal, lui aussi, que l'image qu'il s'était faite ? Lucas avait tiré un calepin et un crayon de sa poche, ce qui lui donnait une contenance. On ne pouvait pas encore savoir quel ton l'entretien allait prendre et Maigret avait soin de se taire et d'attendre.
- Vous ne pensez pas, monsieur Maigret, qu'il aurait été plus rationnel de vous adresser directement à moi que d'aller ennuyer cette pauvre fille ?
Il parlait naturellement, d'une voix monotone, comme s'il disait des choses banales.
- Vous parlez de Mlle Decaux ? Elle ne m'a pas paru le moins du monde embarrassée. Je suppose que, dès que je l'ai quittée, elle vous a téléphoné pour vous mettre au courant ?
- Elle m'a répété vos questions et ses réponses. Elle se figurait que c'était important. Les femmes ont un perpétuel besoin de se convaincre de leur importance...."

"Maigret et la jeune morte" (Georges Simenon, 1954)
"Maigret bâilla, poussa les papiers vers le bout du bureau. -Signez ça, les enfants, et vous pourrez aller vous coucher. Les "enfants" étaient probablement les trois gaillards les plus durs à cuire qui fussent passés par la P.J. depuis un an. L'un d'eux, celui qu'on appelait Dédé, avait l'aspect d'un gorille, et le plus fluet, qui avait un œil au beurre noir, aurait pu gagner sa vie comme lutteur forain. Janvier leur passait les papiers, une plume, et, maintenant qu'ils venaient enfin de lâcher le morceau, ils ne se donnaient plus la peine de discuter, ne lisaient même pas le procès-verbal de leur interrogatoire, et signaient d'un air dégoûté. L'horloge de marbre marquait trois heures et quelques minutes et la plupart des bureaux du Quai des Orfèvres étaient plongés dans l'obscurité. Depuis longtemps, on n'entendait plus d'autre bruit qu'un lointain klaxon ou les freins d'un taxi qui dérapait sur le pavé mouillé. Au moment de leur arrivée, la veille, les bureaux étaient déserts aussi, parce qu'il n'était pas neuf heures du matin et que le personnel n'était pas encore là. Il pleuvait déjà, de cette pluie fine et mélancolique qui tombait toujours..." - Le cadavre d'une jeune fille est découvert place Vintimille, à Paris, dans le IXe arrondissement. Maigret parvient à identifier la victime, il s'agit de Louise Laboine, d'origine niçoise, une très jeune fille, vêtue d’une robe bleue, et Maigret veut à tout prix comprendre pourquoi et comment la vie de Louise s’est arrêtée, une nuit, sur un trottoir de Pigalle. Remontant la piste, Maigret découvre que dans le train qui l'emmenait vers la capitale, elle avait fait la connaissance de Jeanine Armenieu, une jeune Lyonnaise bien décidée à vivre sa vie. Et tandis que Jeanine s'ouvre les portes de la bonne société, Louise sombre, vit à ses crochets, puis disparaît pour un temps. Apprenant que Jeanine va épouser un italien fortuné, Marco Santoni, elle tente de la revoir et reçoit d'elle une lettre, celle d'un Américain nommé Jimmy O'Malley, jadis complice du père de Louise, Julius Van Cram, escroc international que la jeune fille n'a jamais connu. Avant sa mort dans un pénitencier américain, Van Cram a demandé à O'Malley de dire à Louise comment elle pourrait entrer en possession de l'argent qu'il a accumulé dans sa vie d'escroc.... 

"Maigret, un peu maussade, un peu déçu, était resté au Quai jusqu'à sept heures du soir et avait pris l'autobus pour rentrer boulevard Richard-Lenoir. Un journal, déplié, se trouvait sur un guéridon, avec la photographie de l'inconnue en première page, et on devait dire dans le texte que le commissaire Maigret s'occupait de l'affaire.
Sa femme, pourtant, ne lui posa aucune question. Elle n'essaya pas non plus de le distraire et, à certain moment, alors qu'ils mangeaient en tête à tête et en étaient presque au dessert, il lui arriva de l'observer, surpris de la trouver aussi soucieuse que lui.
Il ne se demanda pas si elle pensait à la même chose. Plus tard, il alla s'asseoir dans son fauteuil, alluma sa pipe et parcourut le journal pendant que Mme Maigret desservait et faisait la vaisselle. Ce fut seulement quand elle s'assit en face de lui, la corbeille à bas et à chaussettes sur les genoux, qu'il la regarda deux ou trois fois à la dérobée et finit par murmurer, comme s'il n'y attachait pas d'importance :
- Je me demande quels sont les cas où une jeune fille éprouve un urgent besoin de porter une robe du soir.
Pourquoi fut-il sûr qu'elle y avait pensé tout le temps ? Il aurait même juré, au petit soupir de satisfaction qu'elle poussa, qu'elle attendait qu'il lui en parle.
- Peut-être n'est-il pas nécessaire de chercher loin, fit-elle.
- Que veux-tu dire ?
- Qu'un homme, par exemple, n'aurait sans doute pas l'idée de se mettre en smoking ou en habit sans une raison précise. Pour une jeune fille, c'est différent. Quand j'avais treize ans, j'ai travaillé des heures et des heures, en cachette, à rajuster une vieille robe du soir que ma mère avait jetée.
Il la regarda, surpris, comme s'il découvrait soudain un côté inconnu du caractère de sa femme.
- Parfois, le soir, lorsque l'on me croyait endormie, je me levais pour passer cette robe-là et m'admirer dans la glace. Et, une fois que mes parents étaient sortis, je l'ai mise, avec des souliers de ma mère qui étaient trop grands pour moi, et je suis allée jusqu'au coin de la rue.
Il se tut pendant plus d'une minute sans remarquer qu'elle rougissait de sa confidence.
- Tu avais treize ans, dit-il enfin...."

"Maigret tend un piège" (Georges Simenon, 1955) 
En six mois, cinq femmes seules ont été assassinées à Montmartre. Un défi pour Maigret, aucun élément n'a permis d'identifier le tueur. Une conversation avec un psychiatre lui fait découvrir qu'il lui faut d'abord comprendre le mécanisme mental de l'assassin. En annonçant l'arrestation d'un faux coupable, Maigret espère que l'assassin, tuant probablement pour s'affirmer, sera blessé dans son orgueil, éprouvera un sentiment de frustration  qui le poussera à se manifester de nouveau. Le dispositif policier exceptionnel mis en place à cette occasion va se révéler efficace : une jeune auxiliaire de police est attaquée, se défend, mais l'agresseur s'échappe, laissant pour tout indice un bouton arraché à son veston par la jeune fille. C'est pourtant ce bouton qui permet de retrouver très rapidement le possesseur du vêtement, Marcel Moncin. Ce dernier nie, mais, reconnu par sa dernière victime, il est arrêté. Maigret interroge la mère du suspect, femme emportée et dominatrice qui défend son fils avec acharnement ; l'épouse de Moncin, calme et paisible, défend aussi son mari. Un nouveau crime est commis dans les mêmes circonstances que les précédents. Maigret comprend qu'une des deux femmes a tenté de sauver Moncin en détournant les soupçons...

"Maigret tend un piège", réalisé par Delannoy (1958), avec Jean Gabin, Annie Girardot, Jean Desailly, et si l'intrigue reste classique, c'est avant tout le premier fil dans lequel Jean Gabin va personnifier le mythique commissaire Maigret...

"Maigret et le fantôme" (Georges Simenon, 1964)
"Il était un peu plus de une heure, cette nuit-là, quand la lumière s'éteignit dans le bureau de Maigret. Le commissaire, les yeux gros de fatigue, poussa la porte du bureau des inspecteurs, où le jeune Lapointe et Bonfils restaient de garde" - Maigret plonge dans le monde de la peinture et des faussaires après avoir été alerté par une tentative d'assassinat dont a été victime l'inspecteur Lognon, dit le Malgracieux, en planque dans l'appartement d'une jeune esthéticienne, Marinette Augier, situé en face de l'hôtel particulier de Norris et Mireille Jonker....

"Maigret hésite" (Georges Simenon, 1968)
"Vous savez mieux que moi que la réalité n'est pas toujours vraisemblable. Un meurtre sera commis prochainement, sans doute dans quelques jours. Peut-être par quelqu'un que je connais, peut-être par moi-même..." - Averti par lettre anonyme qu'un meurtre se prépare au domicile de l'avocat Emile Parendon, Maigret obtient de ce dernier l'autorisation de séjourner chez lui. Avec son inépuisable et patiente curiosité envers les êtres, le taciturne commissaire comprend vite tout ce qui sépare l'avocat, physiquement disgracié mais prodigieusement brillant, passionné par le thème de la responsabilité du criminel, et sa femme, grande-bourgeoise éprise de mondanités, qui ne l'empêche plus de chercher un réconfort affectif et moral auprès d'Antoinette, sa secrétaire. Mais qui va tuer qui ? La présence de Maigret suffira-t-elle à conjurer le drame ?

"... Tout, ici, était bleu, la soie brochée qui recouvrait les murs, les fauteuils Louis XV, la moquette ; même le tapis chinois à dessins jaunes avait un fond bleu. Etait-ce un hasard si, à deux heures de l'après-midi, elle était encore en négligé, un négligé bleu turquoise?
- Excusez-moi de vous recevoir dans mon trou, comme je dis, mais c'est le seul endroit où on ne soit pas sans cesse dérangé...
La porte par laquelle elle était entrée restait entrouverte et il apercevait une coiffeuse, Louis XV aussi, indiquant que c'était sa chambre à coucher.
- Asseyez-vous, je vous en prie...
Elle lui désignait un fauteuil fragile dans lequel le commissaire se glissait avec précaution, se promettant de ne pas trop remuer.
- Surtout, fumez votre pipe...
Même s'il n'en avait pas envie! Elle le voulait comme sur les photographies des journaux. Les photographes, eux aussi, ne manquaient jamais de lui rappeler :
- Votre pipe, monsieur le commissaire...
Comme s'il tétait sa pipe du matin au soir ! Et s'il avait envie de fumer une cigarette? Un cigare? Ou de ne pas fumer du tout? Il n'aimait pas le fauteuil dans lequel il était assis et qu'il s'attendait à entendre craquer d'un moment à l'autre. ll n'aimait pas ce boudoir bleu, cette femme en bleu qui lui adressait un sourire voilé. Elle s'était assise dans une bergère et allumait une cigarette à l'aide d'un briquet en or comme il en avait vu à la vitrine de Cartier. La boîte à cigarettes était en or. Beaucoup de choses devaient être en or, dans ces pièces-ci.
-  Je suis un peu jalouse que vous vous occupiez de cette petite Vague avant de vous occuper de moi. Ce matin...
- Je n'aurais pas osé vous déranger de si bonne heure...
Allait-il devenir un Maigret mondain? ll s'en voulait de sa propre suavité.
- On vous a sans doute raconté que je me lève tard et que je traîne dans mon appartement jusqu'à midi... C'est vrai et c'est faux... J'ai une très grande activité, monsieur Maigret, et, en réalité, je commence mes journées de bonne heure... D'abord, il y a cette grande maison à diriger. Si je ne téléphonais pas moi-même aux fournisseurs, je ne sais pas ce que nous mangerions, ni quelles factures nous recevrions en fin de mois... Mme Vauquin est une excellente cuisinière, mais le téléphone l'effraie encore et la fait bégayer... Les enfants me prennent du temps... Même s'ils sont devenus grands, il faut que je m'occupe de leurs vêtements, de leurs activités...  Sans moi, Gus vivrait toute l'année en pantalon de coutil, pull-over et sandales de tennis... Peu importe... Je ne parle pas des ceuvres auxquelles je me consacre... D'autres se contentent d'envoyer un chèque, d`assister à un cocktail de bienfaisance, mais, quand il s'agit d'un travail réel, on ne trouve plus personne...
ll attendait, patient, poli, tellement patient et tellement poli qu'il n'en revenait pas.
- J 'imagine que vous avez une vie agitée, vous aussi...
- Vous savez, madame, je ne suis jamais qu'un fonctionnaire...
Elle rit, montrant toutes ses dents, un bout de langue rose. Elle avait la langue très pointue, cela le frappa. Elle était blonde, d'un blond tirant sur le roux, avec des yeux qu'on dit verts mais qui sont le plus souvent d'un gris trouble.
Avait-elle quarante ans ? Un peu plus ? Un peu moins ? Quarante-cinq ? C'était impossible à dire tant on sentait le travail de l'institut de beauté.
- ll Faudra que je répète cette phrase-là à Jacqueline... C'est la femme du ministre de l'lntérieur, une de mes bonnes amies...
Bon! ll était averti. Elle n'avait pas mis de temps à jouer son premier atout.
- J'ai l'air de plaisanter... Je plaisante... Mais croyez que ce n'est qu'une façade... En réalité, monsieur Maigret, je suis tourmentée par ce qui se passe, plus que tourmentée même...
Et, de but en blanc :
- Comment avez-vous trouvé mon mari ?
- Très sympathique...
- Bien sûr... C'est ce qu'on dit toujours... Je parle de...
- ll est fort intelligent, d'une intelligence remarquable et...
Elle s'impatientait. Elle savait où elle voulait en venir et il lui coupait la parole. Maigret, observant les mains, remarqua qu'elles étaient plus vieilles que le visage.
- Je le crois aussi d'une grande sensibilité...
- Si vous étiez tout à fait franc, ne diriez-vous pas d'une sensibilité exagérée?
ll ouvrit la bouche mais, cette fois, ce fut elle qui gagna en enchaînant :
- Par moments, il me fait peur à force de se replier sur lui-même..."

"Maigret et Monsieur Charles" (Georges Simenon, 1972)
Maigret, qui vient de refuser le poste de directeur de la PJ, se penche sur une histoire particulièrement sombre, celle d'un couple depuis longtemps désuni, elle, Nathalie Sabin-Levesque, qui sait à quoi s'en tenir sur les fugues de son mari. Et tandis qu'elle sombre peu à peu dans l'alcool, rejetée par l'entourage de ce confortable notaire du faubourg Saint-Germain, Gérard, qui ne l'aime plus, se distrait dans les boîtes de nuit des Champs-Elysées, où les professionnelles le connaissent sous le nom de monsieur Charles. Mais cela fait un mois maintenant que Gérard n'a pas reparu...

"....je préférerais demeurer à la tête de la Brigade criminelle. Je vous demande de ne pas prendre ma réponse de mauvaise part. ll y a quarante ans que je fais de la police active. Il me serait pénible de passer mes journées dans un bureau, à étudier des dossiers et à m`occuper de questions plus ou moins administratives....
Le préfet ne cachait pas sa surprise.
- Vous ne croyez pas que vous devriez prendre le temps de réfléchir et me donner votre réponse dans quelques jours. Peut-être aussi pourriez-vous consulter Mme Maigret ?
- Elle me comprendrait.
- Je vous comprends aussi et je ne veux pas insister...
Il y avait quand même un certain dépit sur son visage. ll comprenait sans comprendre. Maigret avait besoin des contacts que lui procuraient ses enquêtes et on lui avait souvent reproché de ne pas les diriger de son bureau mais d'y participer activement, accomplissant des tâches habituellement réservées aux inspecteurs. 
ll jouait, l'esprit vide. Les pipes, dans leur dernier arrangement, faisaient penser à une cigogne. La fenêtre était scintillante de soleil. Le préfet l'avait reconduit, jusqu'à la porte et lui avait serré amicalement la main. Maigret n'en savait pas moins qu`on allait lui en vouloir en haut lieu.
Il alluma lentement une de ses pipes et fuma à petites bouffées. ll venait, en quelques minutes, de décider d'un avenir qui n'était plus bien long puisque, dans trois ans, on le mettrait à la retraite. Au moins, sacrebleu, qu'on lui laisse employer ces trois années à
sa guise! ll avait besoin d'échapper à son bureau, de respirer l'air du temps, de découvrir, à chaque nouvelle enquête, des mondes différents. Il avait besoin des bistrots où il lui arrivait si souvent d'attendre devant le zinc, en buvant un demi ou un calvados selon les
circonstances.
ll avait besoin, dans son bureau, de lutter patiemment avec un suspect qui ne voulait rien dire et parfois, après des heures, d'obtenir une dramatique confession. ll se sentait barbouillé. ll avait peur qu'après réflexion on le force, d'une façon ou d'une autre, à accepter cette nomination. Or, il n'en voulait a aucun prix, bien que ce fût une sorte de bâton de maréchal.
Il fixait les pipes qu'il changeait parfois de place, comme les pièces d'un jeu d'échecs. ll sursauta quand il entendit des coups discrets à la porte qui faisait communiquer son bureau avec celui des inspecteurs.
Sans attendre la réponse, Lapointe entrait.
- Je vous demande pardon de vous déranger, patron...
- Tu ne me déranges pas du tout...
ll y avait maintenant près de dix ans que Lapointe était entré à la P.J. et on avait pris l'habitude de l'appeler le petit Lapointe. ll était long et maigre à cette époque. Depuis, il s'était un peu épaissi. ll s'était marié. ll avait deux enfants. ll n'en était pas moins resté le
petit Lapointe et certains ajoutaient : le chouchou de Maigret.
- J 'ai, dans mon bureau, une femme qui insiste pour vous voir personnellement. Elle ne veut rien me dire. Elle reste droite sur sa chaise, immobile et bien décidée à gagner la partie.
C'était fréquent. Des gens, à cause des articles dans les journaux, insistaient pour le voir en personne et il était souvent difficile d'obtenir qu'ils changent d'avis. Certains même, qui avaient Dieu sait comment obtenu son adresse personnelle, venaient sonner boulevard Richard-Lenoir.
- Elle t'a donné son nom?
- Voici sa carte. "Madame Sabín-Levesque, 207 bis boulevard Saint-Germain"
Elle me paraît bizarre, disait Lapointe. Elle a le regard fixe et une sorte de tic nerveux qui abaisse le coin droit de ses lèvres. Elle n'a pas retiré ses gants mais on voit que ses doigts ne cessent de se crisper.
- Fais-la entrer et reste ici. Prends ton bloc de sténo, à tout hasard.
Maigret regarda ses pipes et poussa un soupir de regret. La récréation était finie.
Quand la femme entra, il se leva.
- Veuillez vous asseoir, madame...
Elle le regardait fixement.
- Vous êtes bien le commissaire Maigret ?
- Oui.
- Je vous imaginais plus gros.
Elle portait un manteau de fourrure et une toque assortie. Etait-ce du vison? Maigret n'y connaissait rien, car la femme d'un commissaire divisionnaire se contente le plus souvent de lapin ou, au mieux, de rat musqué ou de ragondin..."


Les crimes sont-ils commis par des êtres hors série, plus complexes à comprendre que l'homme de la rue? - Simenon mène une double vie littéraire, il trouve ainsi quelque espace pour s'affranchir de la structure du polar et du commissaire Maigret dans ses quelques 117 romans parus entre 1931 et 1972 et qualifiés de "romans durs". C'est dans ces romans qu'il va marquer profondément son sillon dans la littérature francophone, de minuscules tragédies qui posent la question du crime et du châtiment. Bon nombre seront adaptés au cinéma : "Le relais d'Alsace" (1931), "Les Fiançailles de M. Hire" (1933), "Les Gens d'en face" (1933), "Le Bourgmestre de Furnes" (1939), "Les Inconnus dans la maison" (1940), "Cour d'Assise" (1941), "La Vérité sur Bébé Donge" (1942), "La Veuve Couderc" (1942), "L'Aîné des Ferchaux" (1943), "Lettre à mon juge" (1947), "La neige était sale" (1948), "Le Fond de la bouteille" (1949), "Les Fantômes du chapelier" (1949),"Tante Jeanne" (1951), "La Mort de Belle" (1952), "Le Petit Homme d'Arkhangelsk" (1956), "En cas de malheur" (1956), "Le Président" (1958), "Dimanche" (1959), "La Chambre bleue" (1964), "Le Chat" (1967), "La Disparition d'Odile" (1971), "Les Innocents" (1972)...

 


Stanislas André Steeman (1908-1970)
Né à Liège, Steeman est à l'origine de deux célèbres films de H.G.Clouzot, "L'Assassin habite au 21" (1942) et "Quai des Orfèvres" (1947, Légitime défense), et connut un temps dans les années 1950 un certain succès, reprenant la tradition du roman-jeu qui incitait les lecteurs à découvrir le coupable avec subtilité et humour, n'hésitant pas à brouiller les pistes. Il écrira quelque 37 romans qui se prolongeront en une douzaine d'adaptations cinématographiques : dans la série M. Wens, détective impertinent et mystérieux, "Le Dernier des six" (1931, avec Pierre Fresnay), "Les Atouts de M. Wens" (1932), "Un dans trois" (1932), "L'Ennemi sans visage" (1934), "Crimes à vendre" (1951), "Six hommes à tuer" (1956), auxquels peuvent s'ajouter "Feu Lady Anne" (1935), "Le condamné meurt à cinq heures " (1959)...
C'est en 1931 que vint en fait la consécration avec le prix du roman d'aventures qui couronne "Six Hommes morts", et les débuts de l'élégant Wenceslas Vorobeitchik, un ancien policier plus connu sous le nom de M.Wens. On a souvent vu dans un autre personnage de Steeman, le commissaire Malaise, une préfiguration de Maigret: Le Doigt volé, Le Mannequin assassiné. Après "la Maison des veilles" (1936), "l'Infaillible Silas Lord" (1937), Steeman doit s'adapter aux évolutions du genre, ce sera Poker d'enfer, Six hommes à tuer, Impasse des boiteux, Une veuve dort seule. Il s'inspirera au début des années 1950 du détective dur-à-cuire américain avec le personnage de Désire Marco dans Madame la mort, 18 Fantômes, Faisons les fous...

"L'assassin habite au 21" (1939)
Le chef d'oeuvre de Steeman. Un tueur en série terrorise Londres, - sept victimes en deux mois crânes fracassés -, en signant ses d’une carte de visite au nom de «Monsieur Smith». L'enquête du superintendant Strickland le conduit dans une pension de famille, au 21 Russell Square, une pension dirigée par Mrs Valérie Hobson, et où cohabitent le Dr. Hyde, un ancien médecin, le Major Fairchild, un ancien officier des Indes, Miss Pawter, une publiciste, le couple Crabtree, Mr. Collins, un poseur d’antennes radio, Mr. Andreyew, un doubleur russe, le professeur Lalla-Poor, un prestidigitateur et Miss Holland, une écrivaine timide passionnée de la race féline. À ce petit groupe, vient rapidement s’ajouter un nouveau locataire, Mr. Julie, un français venu étudier les monuments égyptiens au British Museum. Scotland Yard pense pouvoir utiliser ce dernier comme indicateur mais il est assassiné le soir. Et chaque fois que le superintendant Strickland arrête un des locataires, un nouveau meurtre est commis...

"Quai des Orfèvres (Légitime défense)" (1942)
Noël avait beau se raisonner, il ne parvenait pas à faire taire sa jalousie. Il savait bien que Belle aimait se sentir entourée, cajolée, courtisée. Pourtant le doute le rongeait. D'où venaient ces fleurs ? A qui écrivait-elle ? Pourquoi s'absentait-elle ? Judas Weyl? Noël avait tenu bon jusqu'ici. Mais cette fois, il sentait que c'était sérieux. Belle lui avait menti. Sa vieille mère malade la demandait ? Allons donc ! L'excuse était grossière ! Belle voulait s'échapper pour retrouver l'autre, tout simplement. Noël en tremblait de rage. Sa décision était prise. Il allait les surprendre, il allait le tuer. Le point de vue de l'intrigue adopté est celui de Noël, qui croit avoir tué celui qu’il pensait être l’amant de sa femme...

En 1947, Henri-Georges Clouzot adapte très librement "Quai des Orfèvres", avec Suzy Delair (Jenny Lamour), Bernard Blier (Maurice Martineau), Louis Jouvet (l'inspecteur Antoine), Simone Renant (Dora Monier).  Jenny Lamour est une petite chanteuse de music-hall qui a grand peine à trouver des engagements. Malgré l'opposition de son mari pianiste, Maurice, elle accepte un rendez-vous à souper avec Brignon, un vieil homme d'affaires ambigu qui doit lui procurer un rôle. Maurice, apprenant ce rendez-vous, se rend chez Brignon, mais il ne trouve plus qu'un cadavre. Affolé, il se réfugie chez une amie de Jenny, Dora, qui photographiait par ailleurs des jeunes filles nues pour le compte de Brignon, et lui raconte son histoire. Mais Dora a déjà reçu la visite de Jenny, venue lui avouer qu'elle avait assommé Brignon, devenu trop entreprenant. Brignon a été en fait tué par une balle de revolver et c'est l'inspecteur Antoine, un ancien de la coloniale dont il a ramené un fils qu'il a placé en pension et qui est le seul être qu'il aime, qui entreprend l'enquête dans un milieu qui ne peut que le troubler, celui des cabarets : le meurtrier n'est confondu qu'à la fin du film, on croit que l'on va être sur une grande affaire de passion et tout se termine dans une misérable petite affaire, comme d'habitude, concluera Louis Jouvet...

"Un dans trois" (1932)
Soit deux points a et b de la trajectoire d'une balle. Sachant que le point a se trouve dans le mur de la chambre à 60 centimètres du plancher et le point b dans le dossier du fauteuil à 1 mètre 20, tracez une oblique jusqu'à la verticale d'explosion. Cette dernière étant située à 5 mètres de la victime, qu'en concluez-vous ? Et quelle est la taille de l'assassin? Ah, évidemment, ce casse-tête laisse ces messieurs du Parquet babas. D'autant que la solution en est troublante. Jugez plutôt : il est mathématiquement démontré que l'assassin mesure 2 mètres 40. Un peu grand, non ? A moins de dénicher dans le secteur un géant. Ou un monstre qui aurait eu une excellente raison de tuer le Dr Nepper...

"L'homme en noir referma son livre d'un coup sec et se renversa sur les coussins de la voiture. Aujourd'hui, le château de Loverval, classé monument historique, avait un propriétaire sans particule : Hugo Schlim. Sur le compte de celui-ci, les gens du pays ne savaient rien, ou presque rien... Seulement qu'il était fabuleusement riche - il faut l'être pour acheter un monument historique à l'État - et qu'il avait couru le monde toute sa vie. Il s'était marié il y a un an et, après avoir fait faire à sa femme un voyage de noces long de six mois, il s'était installé au château avec elle, un ami, une nièce de dix-neuf ans et de nombreux domestiques. C'était un homme qui avait passé la quarantaine et qui avait l'aspect d'un officier enretraite. Chaque matin, on le voyait monter à cheval, accompagné tantôt de sa nièce, tantôt de son ami. Droit comme un i sur sa selle, il ne regardait rien, ni personne. Il ne répondait pas aux coups de chapeau, poussant sa monture sans souci de ceux qu'il croisait et les forçant parfois à descendre dans le fossé pour éviter d'être heurtés par le poitrail de César. Son dédain avait découragé les plus entreprenants et M. le curé, lui-même, après avoir vainement essayé plusieurs fois d”être reçu par "Sa Seigneurie" qu'il espérait intéresser au sort de ses ouailles, avait pris le parti de l'ignorer. On voyait rarement sa femme, qui sortait d'habitude en auto. Elle était pâle et blonde, d°une beauté qui ne se livrait pas tout de suite. Les commères, à la veillée, se plaisaient à la prendre en compassion, convaincues, malgré leur ignorance de la vie intime du château, que leur pitié n'était pas sans objet. Le docteur Nepper, l'ami du châtelain et son hôte depuis six mois, n'avait pas davantage éveillé les sympathies. C'était un gaillard trapu, nerveux, et sec comme un sarment, qui se comportait, dans chaque circonstance de la vie, comme s'il était le centre de l'intérêt universel. Se trouvait-il seul dans sa chambre, le moindre de ses gestes était réglé de façon à ne pouvoir donner prise aux critiques d'un invisible public. Chaque jour, le temps fût-il beau ou mauvais, il s'en allait le long des routes ou des sentiers, les dents serrées sur une courte pipe de bruyère, le plus souvent vide ou éteinte. Après un mois de séjour au château, ses bandes molletières et son petit chapeau de feutre vert étaient connus à plusieurs lieues à la ronde et il n'était pas un paysan qui, à l'approche du docteur, manquât d'interrompre un instant son travail pour le regarder passer avec mépris., Un jour, en effet, un fermier avait eu recours à l'hôte du châtelain et l'avait sollicité de se rendre en hâte au chevet de son enfant qui, terrassé par un mal subit, gémissait et délirait. Le docteur avait éconduit l'homme, faisant valoir qu°il ne professait plus depuis longtemps et que, au surplus, la médecine générale ne l'intéressait pas. Fou de colère, le fermier avait esquissé un geste de menace, jurant ses grands dieux que, si son enfant mourait, il ne mourrait pas seul. Puis il avait attelé sa carriole et, à une allure d'enfer, avait couru  jusqu'à Charleroi d'où il avait ramené un honnête praticien qui, heureusement pour Nepper, avait réussi à sauver le petit malade. Depuis cette date, le docteur ne rencontrait sur sa route que visages fermés ou hostiles et il était arrivé que des gamins courussent après lui en l'accablant, d'insultes. et en lui jetant des pierres - ce dont il ne paraissait pas, à la vérité, se
soucier le moins du monde...
Tiré de sa songerie, l'homme en noir releva la tête. L'auto venait de s'arrêter au beau milieu de la route.
- Eh bien? grogna-t-il. Qu'est-ce que c'est?...
- Je ne sais pas, monsieur, répondit le chauffeur en descendant de son siège. Je vais voir...
- Ce n'est pas une panne, j'espère?...
N'obtenant pas de réponse, le voyageur se carra sur les coussins de la voiture, tira de sa poche un petit miroir en métal et se mit à vérifier l'ordonnance de sa toilette. Il était vêtu de noir des pieds à la tête et son visage en paraissait plus pâle. Il portait une courte barbe noire, taillée en collier, et son front, haut et bombé, était couronné d'une chevelure léonine. Quoique celle-ci fût aussi noire que la barbe, un bref examen permettait de se rendre compte qu'il ne s'agissait là que d'un artifice destiné à dissimuler une calvitie sans doute définitive. Tel quel, l'homme avait un aspect peu propre à engendrer la gaieté et, faisant fi de toute coquetterie, bien loin de chercher à l'atténuer, il semblait, au contraire, vouloir l'accentuer en portant des gants de fil noirs. Le voyageur poussa un soupir, remit son miroir dans sa poche et sortit à son tour de l'auto. Le chauffeur, qui avait soulevé le capot, se tourna vers lui en ôtant sa casquette et en se grattant le crâne.
- Eh bien? , interrogea, pour la seconde fois, l'homme en noir.
Il s'exprimait avec une froideur peut-être voulue et son visage était impassible.
- Elle ne veut plus avancer, fit le chauffeur d'un tom embarrassé...."


Dans la seconde moitié des années 1930, le "polar" se teinte d'un "romantisme des bas-fonds", d'un "désespoir naturaliste" (ou "réalisme poétique", comme l'on voudra) qui sied à merveille à un acteur comme Jean Gabin. C'est l'époque où Julien Duvivier réalise "Pépé le Moko" (1936), tandis que Marcel Carné, avec la collaboration de Jacques Prévert, adapte un roman de Pierre MacOrlan (1927), "Quai des Brumes" (1938), puis tourne "Le Jour se lève" (1939). Ici s'exprime tout le talent d'écrivains et scénaristes comme Jacques Viot (1898-1973), Eugène Dabit (1898-1936), Pierre MacOrlan (1882-1970), Jacques Prévert (1900-1977)...

 

"Pépé le Moko" (1936), de Julien Duvivier, avec Jean Gabin, Mireille Balin, Line Noro, évoque les péripéties d'un chef d'une bande de malfaiteurs, Pépé le Moko, qui s'est réfugié dans la Casbah d'Alger avec les membres de sa bande et sa maîtresse Inès et que la police cherche à capturer.

"Quai des Brumes" (1938), de Marcel Carné, avec Jean Gabin, Michel Simon, Michèle Morgan et Pierre Brasseur, nous conte l'histoire, dramatique, à souhait, d'un déserteur de la Coloniale hanté par ses souvenirs de guerre, Jean, qui  arrive dans la ville portuaire du Havre et qui, en quête d’un bateau, fait la rencontre de la belle Nelly (Michelle Morgan) dont il tombe amoureux, mais elle est sous la coupe d'un tuteur qui la terrorise et lui-même assailli par un groupe de petits voyous...

"Hôtel du nord" (1938), de Marcel Carné, d'après un roman d'Eugène Dabit, avec Annabella, Jean-Pierre Aumont, Louis Jouvet, Arletty, relate l'histoire d'un couple, Pierre et Renée, qui ont décidé d'en finir avec la vie dans une chambre de l'Hôtel du Nord. Mais Pierre, après avoir tiré sur sa compagne, hésite à se tuer, l'arrivée d'un voisin l'empêche de mettre son projet à exécution. Il fuit puis se constitue prisonnier alors que Renée n'est que blessée. Elle va tenter de sauver et d'innocenter Pierre...

"Le Jour se lève" (1939), de Marcel Carné, sur un scénario de Jacques Viot, avec Jean Gabin, Jules Berry, Jacqueline Laurent, Arletty, apogée du film travaillé au millimètre en studio et premier film parlant utilisant le flash-back au cours duquel un homme (Jean Gabin), un ouvrier sableur, perdu et barricadé dans sa chambre (François, François, y a plus de François … laissez-moi seul, tout seul, j’veux qu’on m’foute la paix") après avoir tué le très ambigu Valentin (Jules Berry), le saltimbanque, se remémore sans illusion les circonstances de son crime, un drame de la fatalité amoureuse et sociale dans lequel interviennent Clara (Arletty), la maîtresse de Valentin ("des souvenirs, des souvenirs, est-ce que j’ai une gueule à faire l’amour avec des souvenirs"), et Françoise, la douce fleuriste (Jacqueline Laurent)...


Les décennies de l'Occupation nazie voient paradoxalement le film du mystère connaître son âge d'or en France. Adapté de romans écrits dans les années 1930, le fantastique contrebalance la noirceur de la Collaboration. On pense aux "Inconnus dans la maison" (1941), de Henri Decoin, "L'Assassinat du Père Noël" (1941), de Christian-Jaque, "Goupi Mains rouges" (1943) de Becker, "Le Corbeau" (1943) de Clouzot. Les années 1950 voient s'étoffer la fiction policière avec les premières adaptations françaises de Peter Cheyney ("Cet Homme est dangereux" (1952), de Jean Sacha, "La Môme Vert-de-Gris" (1951), de Bernard Borderie), les adaptations argotiques des romans noirs écrits au début des années 1950 ("Touchez pas au grisbi" (1953), de Jacques Becker, "Razzia sur la chnouf" (1954), de Henri Decoin, "Du rififi chez les hommes" (1954), de Jules Dassin), l'exploitation de sujets à caractère criminel ou réflexion sur la justice ("Justice est faite" (1951), "Nous sommes tous des assassins" (1952), d'André Cayatte) : "l'abondance de films de gangsters ou policiers, émaillés de détails techniques sur le maniement du revolver ou la préparation du guet-apens, aboutit, publiera le Conseil de la magistrature en 1948, à l'institution d'une véritable école du meurtre..." Mais la truculence d'un Michel Audiard viendra contrebalancer entre 1949 et 1951 les dramatiques péripéties de notre appétit criminel, "Méfiez-vous des blondes", réalisé par André Hunebelle, avec Martine Carol, en est un bon exemple. "Classe tous risques" (1960) de Claude Sautet inaugurera un nouveau style de film...

Henri-Georges Clouzot (1907-1977) est un réalisateur qui fut fortement influencé par l'expressionnisme et à qui on reprocha d'avoir bénéficié, pendant l'Occupation nazie en France, de l'exil aux États-Unis des grands réalisateurs comme Jean Renoir, Julien Duvivier, René Clair. Il fit ses premiers pas aux studios de la Babelsberg à Berlin comme assistant d'Anatole Litvak. Il n'aura de cesse de traquer dans ses films la noirceur de ce monde. Le mal est tapi en chacun de nous, la caméra de Clouzot explore sans concession tant l'âme de ses personnages que leur environnement, tout est ici le signe d'une obscure ambiguïté morale de l'âme humaine. C'est ainsi qu'il adapte successivement "Les inconnus dans la maison" (1941, réalisé par Henri Decoin) avec Raimu, d'après un roman de Georges Simenon, "Le dernier des six" (1941, réalisé par Georges Lacombe) avec Pierre Fresnay et Suzy Delair, d'après Stanislas-André Steeman, puis réalise "L'assassin habite au 21", (1942), avec Pierre Fresnay-Suzy Delair, "Le corbeau" (1943), avec toujours Pierre Fresnay et selon un scénario inspiré d'un fait divers qui s'était passé à Tulle dans les années 1920,  puis "Quai des Orfèvres" (1947). "Le salaire de la peur" (1953), adapté d'un roman de Georges Arnaud, avec Yves Montand et Charles Vanel, lui vaudra le Lion d'or à Venise et le Grand Prix au Festival de Cannes, mais c'est avec " Les diaboliques" (1955) qu'il atteint la notoriété...

Henri Decoin (1890-1969) a réalisé nombre d'adaptations de roman de Georges Simenon, "Les Inconnus dans la maison" (1942), "L'Homme de Londres" (1943), "La Vérité sur Bébé Donge" (1951), avec Danielle Darrieux et Jean Gabin, mais aussi "La fille du diable" (1946), "Les amoureux sont seuls au monde" (1948), "Razzia sur la chnouf" (1955). Il met en scène dans "Entre onze heures et minuit" (1948), d'après le roman de Claude Luxel, "Le sosie de la morgue", un extraordinaire inspecteur joué par Louis Jouvet, qui se découvre le sosie d'un homme assassiné et prend sa place pour mener l'enquête...

Jacques Becker (1906-1960), le célèbre réalisateur de "Casque d'or" (1952), a conjugué poésie du quotidien et sujets criminels :  "Dernier Atout" (1942) est l'un des premiers policiers noirs français. Il adapte un roman de Pierre Véry, "Goupi Mains Rouges" (1943), avec Fernand Ledoux, Georges Rollin, Blanchette Brunoy, entremêlant suspense, étude de mœurs et fantastique : dans un petit village de Charente, vit en reclus le clan des Goupi, l'un de ses membres sera assassiné en plein coeur de la forêt. En 1954, Becker réalisera le premier chef d'oeuvre du film noir français, "Touchez pas au grisbi", d'après Albert Simonin, avec Jean Gabin et Jeanne Moreau...


Auguste Le Breton (1913-1999)
"Je ne peux pas inventer mes héros, c'est de la chair et du sang. Ils existent. Ils prennent des coups. Ils souffrent. Et pour décrire des gens, il faut que je les pige." - La vie d'Auguste Montfort, dit Le Breton, l'inventeur du "rififi", est à elle seule un véritable roman, orphelin qui connut les centres d'éducation surveillée, exerça nombre de petits métiers et fréquenta la petite pègre de Saint-Ouen,  bookmaker clandestin, il sort de la 2e Guerre mondiale avec  la Croix de guerre,  se met à l'écriture la trentaine passée (La Loi des rues, Les Hauts murs) et parcourra le monde, dont l'Amérique du Sud. C'est avec la publication de "Du Rififi chez les hommes" (1953), édité dans la Série noire et adapté au cinéma par Jules Dassin, en 1955, que débute sa renommée dans le polar à la française : l'argot côtoie ici le verlan. Suivent plus de 80 livres, dont certains seront portés à l'écran, les mythiques "Razzia sur la chnouf" (1954), "Du rififi chez les femmes" (1957), "Le Rouge Est Mis" (1957) , "Du rififi à Paname" (1965) et le célèbre "Clan des Siciliens"...

"Razzia sur la chnouf" (1954), de Henri Decoin, avec Jean Gabin, un Jean Gabin qui gagne en épaisseur, Magali Noël, Lino Ventura : Henri Ferré, alias Le Nantais, revient de New York à Paris pour restructurer un réseau de drogue sous la couverture de patron d'un bar, et se révèle en fait un inspecteur de police infiltré pour la bonne cause ...

"Le Rouge Est Mis" (1957), réalisé par Gilles Grangier, avec Jean Gabin, Paul Frankeur, Marcel Bozzuffi, Lino Ventura, Annie Girardot, conte les péripéties d'un gang de cambrioleurs chevronnés, Louis Le Blond, qui a pris l'identité d'un respectable garagiste Louis Bertain, Pépito Le Gitan, Raymond Le Matelot et le vieux rabatteur Frédo, qui, perdant subitement la tête, plonge le groupe dans la tourmente...


Albert Simonin (1905-1980)
La trilogie de "Max le Menteur", de 1953 à 1955, avec "Touchez pas au grisbi !", "Le cave se rebiffe", "Grisbi or not grisbi", fit la renommée d'Albert Simonin, son langage argotique (son dictionnaire d'argot date de 1957) et ses personnages de truands haut en couleur se prêtèrent aisément à des films très rapidement populaires. Il fut ainsi associé à nombre de grands classiques du polar français aux extraordinaires réparties et qui bénéficièrent d'une génération de réalisateurs et d'acteurs particulièrement remarquables : Touchez pas au grisbi, de Jacques Becker (1953), Le Feu aux poudres, d'Henri Decoin (1957), Le cave se rebiffe, de Gilles Grangier (1961), Du mouron pour les petits oiseaux, de Marcel Carné (1962), Mélodie en sous-sol, de Henri Verneuil (1962), Le Gentleman d'Epsom, de Gilles Grangier (1962), "Les Tontons flingueurs", de Georges Lautner (1963), "Les Barbouzes", de Georges Lautner (1963), "Quand passent les faisans", d'Édouard Molinaro (1965), "La Métamorphose des cloportes", de Pierre Granier-Deferre (1965), "Le Pacha", de Georges Lautner (1967)...

"Touchez pas au grisbi" (1954), un film de Jacques Becker, avec Jean Gabin, Jeanne Moreau, Lino Ventura, règlement de compte entre truands qui lancera Lino Ventura dans le cinéma... Max, parrain charismatique de la pègre parisienne, et Riton, son vieux camarade de route, aspirent à prendre sa retraite au lendemain de son dernier grand coup d’éclat, le vol de 50 millions de francs en lingots d’or à l’aéroport d’Orly. Mais Riton se permet, dans les gras de sa maîtresse Josy, quelques indiscrétions, ce qui va susciter l'intérêt d'Angelo, un grisbi éveille toujours bien des convoitises...

"Le Cave Se Rebiffe" (1961), un film de de Gilles Grangier et dialogues de Michel Audiard, avec Jean Gabin, Maurice Biraud, Bernard Blier, Martine Carol, trois apprentis gangsters se lancent dans la fausse monnaie en espérant manipuler un talentueux graveur, mais se retrouvent dans l'obligation de faire appel à un expert du Milieu...

"Grisbi or not grisbi", adapté sous le titre "Les Tontons flingueurs" (1963), de Georges Lautner, dialogues de Michel Audiard, avec Lino Ventura, Bernard Blier, Jean Lefebvre, Francis Blanche, un chef d'oeuvre d'humour pastichant les films noirs américains, voit la singulière reconversion d'un ex-truand qui doit malgré lui faire quelque peu de ménage...


Boileau-Narcejac
"Pierre Boileau bâtit l'intrigue, Thomas Narcejac rédige, étoffe, met au propre le texte définitif" -  Boileau-Narcejac est la signature commune de Pierre Louis Boileau (1906-1989) et Pierre Ayraud, dit Thomas Narcejac (1908-1998 ), écrivains français de romans policiers, dont certains ont donné lieu à des adaptations ... Né à Paris, sensible, dit-il, dès son enfance à la moindre menace de dérèglement que pourrait connaître son quotidien, Pierre Boileau a fait ses études dans une école de commerce. Tout en exerçant les métiers les plus divers pour gagner sa vie, il écrit des contes et des nouvelles. En 1938, il remporte le Prix du Roman d'aventures avec "Le Repos de Bacchus" et se consacre alors à la littérature policière (La Pierre qui tremble, La Promenade de minuit, Six Crimes sans assassin, Les Trois Clochards, Les Rendez-vous de Passy, etc. Il collabore depuis 1950 avec Thomas Narcejac. Né à Rochefort-sur-Mer, petite ville où "le moindre changement, le moindre détail compte", Thomas Narcejac, après des études universitaires, est professeur de lettres et de philosophie. Il vient à la littérature policière en pastichant les maîtres du genre (Chesterton, Agatha Christie, Conan Doyle, Maurice Leblanc). Il publie plusieurs romans maritimes (Une Seule Chair, 'Le Grand Métier, etc.) et divers ouvrages de critique. Il obtient le Prix du Roman d'aventures en 1948 avec "La Mort est du voyage". Il collabore depuis 1950 avec Pierre Boileau. Boileau et Narcejac ont publié sous leur double signature une vingtaine de romans dont la plupart ont été portés à l'écran : "Les Diaboliques" (Clouzot), "Sueurs froides" (Hitchcock), "Maldonne" (S. Gobbi), etc. Ils ont reçu en 1965 le Prix de l'Humour noir avec "Et Mon Tout est un homme". Boileau-Narcejac écrivent concurremment pour le cinéma, la radio et la télévision. Fans depuis toujours d'Arsène Lupin, ils ont résolu de donner suite aux aventures du légendaire détective aristocrate de Maurice Leblanc., et "Le Secret d'Eunerville", premier ouvrage de la série, a obtenu en 1973 le Prix Mystère de la critique. Thomas Narcejac a jadis rappelé le commun dénominateur qui l'unissait à Pierre Boileau, écrire "un roman carnivore, un roman semblable à ces fleurs tropicales qui se referment sur les papillons qu'elles ont séduits"..

Boileau-Narcejac entendent inaugurer un nouveau style de roman policier dont "L'Ombre et la proie" constitue la première expérience, bientôt pleinement affirmé avec "Celle qui n'était plus" (Les Diaboliques) : la matière qui constitue le suspense est celle d'une réalité qui très rapidement prend des allures de piège, dérègle le quotidien et conduit inexorablement les personnages au drame. Ce sera "Les Visages de l'ombre" (1953), "D'entre les morts" (1954), "Les Louves" (1955), "Le Mauvais Oeil", "Au bois dormant" (1956), "Les Magiciennes" (1957), "L'ingénieur aimait trop les chiffres" (1958), "A coeur perdu" (1959), "Maléfices" (1961), "Maldonne" (1962)...

"Il nous fallait, d'une part, sauver l'enquête et, grâce à elle, le problème, mais, d'autre part, conserver, comme personnage central, la victime. En d'autres termes, nous sentions qu'il était possible de renouveler le roman-problème, à condition d'en chasser les policiers, les suspects, les indices, tout le contenu traditionnel. Le suspense était à ce prix. A partir de là, nous comprenions mieux que, pour unir indissolublement mystère et explication, pour faire du roman policier un roman envoûtant, il fallait écrire le roman de la victime..."  (...)
Pour faire du roman policier un roman vraiment envoûtant, il fallait écrire le roman de la victime. Mais on n'est pas une victime parce qu'on est poursuivi et directement menacé. On est une victime dès qu'on assiste à des évènements dont on ne réussit pas à épuiser le sens définitif, dès que le réel devient un piège, dès que le quotidien  se dérègle. On est une victime parce qu'on cherche en vain la vérité, et que celle que l'on atteint n'est pas la bonne et ainsi de suite, et plus on raisonne, plus on s'égare. Le roman policier, au lieu de marquer le triomphe de la logique, doit dès lors consacrer la faillite du raisonnement... Mais la logique n'est pas absente d'un tel récit, elle sert à construire le drame; elle fait du roman une machine à mourir. La logique inefficace de la victime est impuissante devant la logique souterraine et implacable de l'intrigue" (Boileau-Narcejac, Le Roman policier, essai théorique et historique sur le genre policier)

"Les diaboliques (Celle qui n'était plus)" (1952)
Le roman, qui a inspiré le célèbre film de H.-G.Clouzot, est le récit d'une machination qui conduit au crime, entièrement écrit du point de vue de la victime, et l'angoisse naît en effet de la solitude d'un être qui se sait condamné, le monde y est ici corrompu par le mensonge, un mal qui s'étend, invisible, jusqu'aux aspects les plus familiers de la vie. Terrorisant sa femme, Christina, et martyrisant sa maîtresse, Nicole, par ailleurs professeur, Michel Delasalle dirige à Saint-Cloud une institution pour jeunes gens. Un pacte diabolique va réunir les deux femmes qui décident de le tuer. Mais le corps disparaît, d'étranges évènements hantent l'institution, la véritable machination conçue par Michel et Nicole à l'encontre la fragile Christina va progressivement se révéler...

"- Fernand, je t'en supplie, cesse de marcher!
Ravinel s'arrêta devant la fenêtre, écarta le rideau. Le brouillard s'épaississait. Il était jaune autour des lampadaires qui éclairaient le quai, verdâtre sous les becs de gaz de la rue. Parfois, il se gonflait en volutes, en fumées lourdes et, parfois, il se changeait en poussière d'eau, en pluie très fine dont les gouttes brillaient, suspendues. Le château avant du Smoelen apparaissait confusément, dans des trous de brume, avec ses hublots éclairés. Quand Ravinel restait immobile, on entendait, par bouffées, la musique d'un phonographe.
On savait que c'était un phonographe, car chaque morceau durait trois minutes environ. Il y avait un silence très bref. Le temps de retourner le disque. Et la musique recommençait. Elle venait du cargo.
- Dangereux! observa Ravinel. Suppose que quelqu'un du bateau voie Mireille entrer ici!
- Penses-tu! fit Lucienne. Elle va s'entourer de tant de précautions... Et puis, des étrangers! Qu'est-ce qu'ils pourraient raconter?
D'un revers de manche, il essuya la vitre que sa respiration couvrait de buée. Son regard, passant au-dessus de la grille du minuscule jardinet, découvrait, à gauche, un pointillé de lumières pâles et d'étranges constellations de feux rouges et verts, les uns, semblables à de petites roues dentelées, comme des flammes de cierges au fond d'une église, les autres, presque phosphorescents comme des lucioles. Ravinel reconnaissait sans peine la courbe du quai de la Fosse, le sémaphore de l'ancienne gare de la Bourse et le fanal du passage à niveau, la lanterne suspendue aux chaînes qui interdisent, la nuit, l'accès au pont transbordeur, et les feux de position- du Cantal, du Cassard et du Smoelen. A droite, commençait le quai Ernest-Renaud. La lueur d'un bec de gaz tombait en reflets blêmes sur des rails, découvrait du pavé mouillé. A bord du Smoelen, le phono jouait des valses viennoises.
- Elle prendra peut-être un taxi, tout au moins jusqu'au coin de la rue, dit Lucienne.
Ravinel lâcha le rideau, se retourna.
- Elle est trop économe, murmura-t-il.
De nouveau, le silence. Ravinel recommença de déambuler. Onze pas de la fenêtre à la porte. Lucienne se limait les ongles et, de temps en temps, levait sa main vers le plafonnier, la faisant tourner lentement comme un objet de prix. Elle avait gardé son manteau, mais avait insisté pour qu'il prît, lui, sa robe de chambre, enlevât son col et sa cravate, enfilât ses pantoufles. "Tu viens de rentrer. Tu es fatigué. Tu te mets à, l'aise avant de manger... Tu comprends?". Il comprenait parfaitement. Et même, il comprenait trop bien, avec une espèce de lucidité désespérée. Lucienne avait tout prévu. Comme il s'apprêtait à sortir une nappe du buffet, elle l'avait rabroué, de sa voix rauque, habituée à commander.
- Non, pas de nappe. Tu arrives. Tu es seul. Tu manges sur la toile cirée, rapidement.
Elle avait elle-même disposé son couvert : la tranche de jambon, dans son papier, était jetée négligemment entre la bouteille de vin et la carafe. L'orange était posée sur la boîte de camembert. "Une jolie nature morte", avait-il pensé. Et il était resté, un long moment, glacé, incapable de faire un mouvement, les mains pleines de sueur.
- Il manque quelque chose, avait remarqué Lucienne. Voyons! Tu te déshabilles... Tu vas manger... tout seul... Tu n'as pas la radio... J'y suis! Tu jettes un coup d'œil sur tes commandes de la journée. C'est normal!
- Mais je t'assure...
- Passe-moi ta serviette!
Elle avait éparpillé, sur un coin de la table, les feuilles dactylographiées dont l'en-tête représentait une ligne à lancer et une épuisette, croisées comme des fleurets. Maison Blache et Lehuédé - 45, boulevard de Magenta - Paris. Il était à ce moment-là neuf heures vingt. Ravinel aurait pu dire minute par minute tout ce qu'ils avaient fait depuis huit heures. D'abord, ils avaient inspecté la salle de bains, s'étaient assurés que tout fonctionnait bien, que rien ne risquait de clocher au dernier moment. Fernand aurait même voulu remplir tout de suite la baignoire. Mais Lucienne s'y était opposée;
- Réfléchis donc. Elle va vouloir tout visiter. Elle se demandera pourquoi cette eau...
Ils avaient failli se disputer. Lucienne était de mauvaise humeur. En dépit de tout son sang-froid, on la sentait tendue, inquiète.
- On dirait que tu ne la connais pas... Depuis cinq ans, mon pauvre Fernand.
Mais, justement, il n'était pas si sûr que cela de la connaître. Une femme! On la rencontre à l'heure des repas. On couche avec elle. On l'emmène au cinéma., le dimanche. On économise pour acheter un petit pavillon, en banlieue. Bonjour Fernand! Bonsoir Mireille! Elle a des lèvres fraîches et de minuscules taches de rousseur, au coin du nez. On ne les voit qu'en l'embrassant. Elle ne pèse pas bien lourd dans les bras, Mireille. Maigrichonne, mais robuste, nerveuse. Une gentille petite femme, insignifiante. Pourquoi l'a-t-il épousée? Est-ce qu'on sait pourquoi on se marie? L'âge qui vient. On a trente-trois ans. On est las des hôtels, des gargotes et des prix fixes. Ce n'est pas drôle d'être représentant de commerce. Quatre jours sur la route. On est content de retrouver, le samedi, la petite maison d'Enghien, et Mireille, souriante, qui fait de la couture dans la cuisine. Onze pas de la porte à la fenêtre. Les hublots du Smoelen, trois disques dorés, qui descendaient peu à peu, parce que la marée baissait. Venant de Chantenay, un train de marchandises défila lentement. Les roues grinçaient sur un contre-raíl, les toits des wagons glissaient d'un mouvement doux, passaient sous le sémaphore, dans un halo de pluie. Un vieux wagon allemand, à vigie, s'éloigna le dernier, un feu rouge accroché au-dessus des tampons. La musique du phonographe redevint perceptible. A neuf heures moins le quart, ils avaient bu
un petit verre de cognac, pour se redonner du courage. Ravinel, ensuite, s'était déchaussé, avait endossé sa vieille robe de chambre...."

"Les Diaboliques", un film de Henri-Georges Clouzot (1955), avec Simone Signoret, Paul Meurisse, Vera Clouzot. Dans un pensionnat tenu par le despotique et cruel Paul Meurisse (Michel Delasalle), sa femme cardiaque, Christina Delasalle (Véra Clouzot,) et sa superbe maîtresse, Nicole Horner (Simone Signoret) s'allient pour l'assassiner... L'apparition de son "fantôme" aura raison de la vie de sa femme. Mais le commissaire (Charles Vanel) élucidera la terrible machination. Michel Serrault, Noël Roquevert et Pierre Larquey complètent la distribution d'un suspense parfaitement maîtrisé par  Henri-Georges Clouzot...

"Sueurs froides" (1954)
Connu sous les titres de 'Sueurs froides" ou 'D'entre les morts", le roman inspira l'un des chefs d'oeuvres d'Alfred Hitchcock sorti en 1958, avec James Stewart et Kim Novak. Ancien inspecteur de police, Flavières ne peut que confirmer toutes les craintes de son ami Gévigne au sujet de sa jeune épouse Madeleine qui se comporte de façon étrange. Flavières va progressivement s'attacher à chacun de ses pas jusqu'à l'obsession, jusqu'à la tragédie,..