Saul Below (1915) - Philip Roth (1933) - Erskine Cadwell (1903) - Stanley Elkin (1930-1995) - Flannery O'Connor (1925-1964) - Alice Neel (1900-1984) ...

Last update : 11/11/2016

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, sociologues et psychologues américains font un constat désabusé : pour David Riesman (The Lonely Crowd , 1950), Allen Wheelis (La Crise d'identité, The Illusionless Man, 1966), Peter Viereck (The Unadjusted Man: A New Hero for Americans, 1956), le progrès aliène autant qu'il libère. L'écart va grandissant entre une technologie proliférante et une conscience individuelle de plus en plus "déshabitée". Ce sentiment est relayé par des romanciers d'origine juive, Bernard Malamud (L'homme de Kiev, 1966), Saul Bellow (Les Aventures d'Augie March, 1953; Herzog, 1964), Philip Roth (Goodbye Colombus, 1959). Ils ressentent d'autant plus cette angoisse qu'ils sont nés dans la communauté juive. La nation américaine connaît une crise identitaire, chacun est devenu étranger à soi-même et aux autres, et éclate en une infinité de petits ghettos.    "La conscience juive, modèle de la conscience malheureuse, est devenue le type même de la conscience américaine". Dans les romans américains apparaît alors un héros qui n'incarne plus les vertus du dynamisme et de l'entreprise : c'est un être isolé, inquiet, qui sent confusément que la société n'est pas l'élément naturel de l'homme. Son champ d'action est sa propre conscience à qui l'on doit prouver que sa vie a une sens. « La technologie, écrit Saul Bellow, a créé la conscience individuelle mais rien pour la remplir. »

 

David Riesman (1909-2002) - La Foule solitaire, Anatomie de la société moderne

(The Lonely Crowd : A Study of the Changing American Character , with Reuel Denney and Nathan Glazer, 1950)

Rejoignant l'interactionnisme qui gagne la psychologie et la sociologie américaine des années 1950, Riesman livre l'individu de la société moderne d'après-guerre, un individu qui cherche la norme, pour ne pas dire le sens, de son comportement, de son savoir-être, non plus dans son passé, non plus en lui-même, mais dans le regard des autres et dans ce nouveau genre d'existence artificielle que l'on appelle média...

 

Saul Below (1915)

Saul Bellow est né en banlieue de Montréal, en 1915, de parents juifs émigrés de Russie. De l'université de Chicago, il ressort brillamment diplômé en sociologie et en anthropologie. Il enseigne à l'Université du Wisconsin puis sert dans la Marine durant la Seconde guerre mondiale. Le premier roman de Saul Bellow, "Dangling Man" (l’Homme de Buridan), publié en 1944, met en scène un indécis, incapable de s’engager et d’entreprendre. Vers 1948 il passe deux ans à Paris et découvre l'Europe. Dans "The Victim" (1947) , Bellow met en scène un Américain non juif qui s'acharne à persécuter un juif, lui prend son emploi, sa maison, sa femme; il finit par lui prendre ses complexes et s'identifier totalement à sa victime. "The Adventures of Augie March", lui vaut le prestigieux National Book Award 1954. Après "Henderson the Rain King"  (1959), qui marque un tournant dans son oeuvre (Eugene Henderson espère un miracle dans sa vie, "mystical, bodily" et pense le trouver en Afrique), paraît "Herzog" (1964), qui lui donne une réputation internationale : Moses E. Herzog reprend le chemin de la vie après avoir épuisé ses tentatives d'interpellation des grands penseurs de ce monde. "Mr Sammler's Planet" (1970) est le roman du désenchantement, Arthur Sammler, un vieux juif polonais survivant de la Shoah ne comprend plus le monde qui l'environne. Dans "Humboldt’s Gift" (1975), l'écrivain à succès Charlie Citrine plonge d'erreurs en échecs dans un parfait style tragi-comique. Au total, comme l'écrit Bellow, "the writer's art appears to seek a compensation for the hopelessness or meanness of existence", et c'est dans sa vie courante, dans les personnes qui l'entourent, qu'il ira chercher toute la matière de son oeuvre ("Fiction is the higher autobiography")...

 

«Je découvris que je pouvais écrire ce qui me plaisait, et que ce qui me plaisait, c'était d'habiller de mots une galerie de personnages – Grandma Lausch, Einhorn, l'infirme fertile, ou encore Augie March lui-même. Ces années passées à prendre des notes aboutissaient à la découverte d'une langue qui mettait tout à ma portée. Car la langue peut brider comme elle peut épanouir. Un excès de correction atrophie. Philip Roth le dit très bien quand il parle du "fourmillement éblouissant de détails" qui caractérise les pages d'ouverture d'Augie March. Je n'avais pas accumulé ces détails dans le but de les publier un jour. C'était la langue qui me les révélait. Il faut y voir le succès d'une stratégie inconsciente.» (Saul Bellow, «J'ai une stratégie» ). 

 

Les aventures d'Augie March (The Adventures of Augie March, 1953)

"Augie quitte le foyer dominé par Mémé Lausch, une vieille juive émigrée d'Odessa. II va dans le monde, accompagné de son frère Simon pour gagner sa vie. Petit aventurier de Chicago dans les années 30 et 40, il fera tous les métiers et rencontre une série de personnages originaux qui contribuent à son éducation

l'homme d'affaires Einhorn, les Renling, Thea, la belle héritière collectionneuse de serpents, Stella, une actrice américaine rencontrée au Mexique, Mimi, son épouse française. Attirés par son charme ingénu, ils veulent tous « faire quelque chose pour lui. » Mais Augie ne ressemble en rien au fils d'émigrés de tant de romans qui ne rêve qu'à réussir. Il n'a pas d'ambition, hormis celle de rester libre et disponible. Il est aussi résolument anti-idéologique : « Seigneur Dieu! pense-t-il au Mexique au milieu d'un groupe de trotskistes, gardez-moi de me laisser entraîner dans un autre de ces grands courants où je ne peux pas être moi-même. » « Etre moi-même. » Mais Augie n'arrive jamais à se définir et pour nous aussi sa personnalité demeure changeante, protéenne et contradictoire.

Les mille et une aventures d'Augie sont le moyen pour ce grand écrivain philosophe, humaniste et libéral, de nous montrer le monde avec ses pièges, ses absurdités mais aussi ses joies. Les Aventures d Augie March est un livre joyeux qui chante les appétits, les plaisirs de ce monde, plein de cet humour juif qui se joue de la souffrance pour mieux y échapper." (Livre de poche)

 

Herzog, 1964

"Universitaire inquiet, deux fois divorcé, Herzog, au bord de la dépression nerveuse, s’est retiré seul à la campagne. Il parle tout seul ; il écrit des lettres à Spinoza, à Gandhi... “Dear Doctor Professor, I should like to know what you mean by the expression ‘the fall into the quotidian’. When did this fall occur? Where were we standing when it happened?”, écrit-il à Heidegger. Il recompose dans sa tête une communauté idéale pour compenser l’horreur du monde réel. Herzog souffre du mal du siècle selon Bellow : l’hypertrophie de la conscience intellectuelle. Parce qu’il veut tout comprendre, il ne peut plus rien entreprendre. Herzog s’est enfermé dans un dilemme insoluble : « La vie sans explication, dit-il, ne vaut pas d’être vécue, et la vie avec explication est insupportable. » Herzog sort de la crise quand il comprend qu’« il n’était pas nécessaire de faire tout ce travail minutieux de réflexion abstraite, travail auquel il s’était adonné comme si c’était la lutte pour la vie. Ne pas penser n’est pas nécessairement mortel. » À la fin du roman, Herzog reconnaît qu’il a eu tort de « partir en quête de la réalité avec le langage ». N’ayant plus de message pour le monde, il s’endort au soleil. Cette paix est assez inquiétante. Herzog, allongé dans son jardin en friche, s’abandonne-t-il au nihilisme heureux de la beat generation ? Le héros, sans projet ni ambition, semble se défaire, tandis que le roman tourne au monologue. Saul Bellow commente avec finesse : "C’est bien triste, mais le nombre de gens intelligents dont la conversation essentielle est avec eux-mêmes ne cesse de grandir." (Gallimard)

 

«Peut-être que j'ai perdu l'esprit, mais ça ne me dérange pas, songea Moses Herzog. D'aucuns le croyaient cinglé et pendant un temps, lui-même douta d'avoir toute sa tête. Mais aujourd'hui, bien qu'il se comportât bizarrement encore, il se sentait sûr de lui, gai, clairvoyant et fort. Comme envoûté, il écrivait des lettres à la terre entière, et ces lettres l'exaltaient tant que depuis la fin du mois de juin, il allait d'un endroit à l'autre avec un sac de voyage bourré de papiers. Il l'avait porté de New York à Martha's Vineyard, d'où il était reparti aussitôt ; deux jours plus tard, il prenait l'avion pour Chicago, et de là il se rendait dans un village de l'ouest du Massachusetts. Retiré à la campagne, il écrivit continuellement, fanatiquement, aux journaux, aux personnages publics, aux amis et aux parents, puis aux morts, à ses morts obscurs et, enfin, aux morts célèbres.» 

 

«Était-il intelligent ou idiot? En ce moment, il ne pouvait guère prétendre être intelligent. Il avait peut-être eu un jour les armes pour le devenir, mais il avait plutôt choisi d’être un rêveur et les requins l’avaient nettoyé. Quoi d’autre? Il perdait ses cheveux. Il lisait les publicités de Thomas, le spécialiste du cuir chevelu, avec le scepticisme de celui dont le désir de croire est profond, désespéré. Spécialiste du cuir chevelu! Oui, il avait été beau autrefois. Son visage portait les marques des corrections qu’il avait reçues. Mais il l'avait cherché, encourageant ainsi ses assaillants. Ce qui l’amena à réfléchir sur son personnage. Comment le qualifier? Eh bien, selon le vocabulaire actuel, il était narcissique ; il était masochiste ; il était anachronique.»

 

L'immigrant face aux multiples possibilités qu'offrent l' "American life" :
"And the charm, the ebullient glamour, the almost unbearable agitation that came from being able to describe oneself as a twentieth-century American was available to all. To everyone who had eyes to read the papers or watch television, to everyone who shared the collective ecstasies of news, crisis, power. To each according to his excitability. But perhaps it was an even deeper thing. Humankind watched and described itself in the very turns of its own destiny. Itself the subject, living or drowning at night, itself the object, seen surviving or succumbing, and feeling in itself the fits of strength and the lapses of paralysis – mankind’s own passion simultaneously being mankind’s great spectacle, a think of deep and strange participation, on all levels, from melodrama and mere noisedown into the deepest layers of the soul and into the subtlest silences, where undiscovered knowledge is"..

La planète de Mr. Sammler ("Mr. Sammler's Planet", 1969-1970)

"M. Sammler est un juif polonais, un intellectuel qui a échappé au double racisme nazi et polonais. À plus de soixante-dix ans il s'installe à New York et se trouve maintenant confronté en Amérique à la contestation générale, au bouleversement de toutes les valeurs sur lesquelles se fondait pour lui la culture. À travers les réflexions de ce spectateur lucide et désenchanté, Saul Bellow fait preuve d'un humour caustique, incisif, qui met en relief, jusque dans les moments les plus tragiques, les aspects absurdes de l'existence. Les promesses d’un avenir radieux lui semblent au contraire mener à plus de souffrance et de folie. " (Gallimard)

 

"Peu après l'aube, ou ce qui eût été l'aube dans un ciel normal, M. Artur Sammler, de son oeil embrouillé, considéra les livres et les journaux dans sa chambre du West Side et les soupçonna fortement de n'être ni les bons livres ni les bons journaux. En un sens, cela n'importait guère pour un homme de soixante-dix ans passés et, en outre, disponible. Il fallait être maboul pour se persuader d'avoir raison. Avoir raison c'était, pour une bonne part, affaire d'explications. L'homme intellectuel était devenu une créature expliquante, les pères pour leurs enfants, les femmes pour leurs maris, les orateurs pour les auditeurs, les techniciens pour les employés, les collègues entre eux, les docteurs pour leurs malades, l'homme pour son âme même, multipliaient les explications. L'âme voulait ce qu'elle voulait. Elle possédait ses propres connaissances naturelles. Piteusement penchée sur les superstructures de l'explication, pauvre oiseau, elle ne savait de quel côté s'envolait. Un bref instant, l'oeil se ferma. Une corvée toute hollandaise, songea Sammler, pomper, pomper sans cesse pour conserver quelques hectares de sol sec, la mer envahissante étant une métaphore pour la multiplication des faits et des sensations, la terre étant une terre d'idées. Il pensa, puisqu'aucune tâche ne l'attendait à son réveil, qu'il pouvait accorder au sommeil une seconde chance de résoudre pour lui certaines difficultés dans l'imaginaire, et il remonta la couverture électrique débranchée avec ses tendons et ses grumeaux internes. Le contact de la doublure de satin était agréable au bout de ses dogts.Il se sentait encore engourdi mais pas vraiment enclin à dormir. C'était le temps d'être conscient.
Il s'assit et brancha le serpentin électrique. L'eau avait été préparée à son coucher. Il se plaisait à observer les transformations des spires cendreuses.  Elles s'animaient impétueusement, crachant de minuscules étincelles et comme plongeant dans une rougeoyante fixité. Plus profonde encore. S'estompaient. Il n'avait qu'un oeil valide. Le gauche ne distinguait que la lumière et l'ombre. Mais l'oeil intact, brillant et sombre, observait tout sous la broussaille surplombante du sourcil comme chez certaines races de chien. Pour sa taille, il avait un vidage plutôt petit. Cette combinaison attirait sur lui l'attention, une attention qu'il avait toujours présente à l'esprit; qui le préoccupait. Durant plusieurs jours, alors qu'il rentrait dans son bus habituel en fin d'après-midi de la bibliothèque de la Quarante-deuxième rue, M. Sammler avait remarqué un pickpocket en train d'opérer. L'homme montait à Colombus Circle. Le coup, le délit, était commis aux environs de la Soixante-douzième rue, M. Sammler, n'eût été sa taille et son habitude de se tenir debout accroché à une poignée, n'aurait pas, de son unique oeil en bon état, remarqué le manège. Mais maintenant, il se demandait s'il n'avait pas regardé de trop près, s'il n'avait pas été vu voyant.
Il portait des verres sombres qui, en tout temps, protégaient sa vision, mais on ne pouvait le prendre pour un aveugle. Il n'avait pas à la main de canne blanche, seulement un parapluie roulé à l'anglaise. En outre, son comportement n'était pas celui de la cécité. Le voleur lui-même portait des lunettes fumées. C'était un Noir, puissamment bâti, vêtu avec une extrême élégance d'un manteau en poil de chameau qui aurait pu venir de chez FFish, dfu West End ou de chez Turnbull & Asser, Jeremyn Street, (Mr Sammler connaissait parfaitement son Londres).
Les cercles parfaits, violet gentiane et finement cerclés d'or, se tournèrent vers M. Sammler, mais sur le visage de l'homme se lisait la hardiesse d'un animal sûr de sa force. Sammler n'était pas timide mais il avait, dans la vie, largement récolté sa part d'ennuis. Une bonne dose de ces ennuis, en instance d'assimilation, ne serait jamais digérée. Il spupçonnait le criminel de s'être rendu compte qu'un grand type blanc (se faisant passer pour aveugle?) avait observé, enregistré les plus infimes détails de ses vols, les yeux baissés, regardant fixement. Comme s'il assistait à une opération chirurgicale à coeur ouvert. Et, bien qu'il voulût feindre, résolu à ne pas se détourner quand le voleur l'avait regardé, son vieux visage aux traits compacts, civilisés, s'était vraiment coloré, ses cheveux courts s'étaient hérissés, des picotements s'étaient éveillés dans ses lèvres et ses gencives. Il avait éprouvé une sorte de constriction, un pincement de douleur à la base du crâne où les nerfs, les muscles, les vaisseaux sanguins s'entrelacent étroitement. Le souffle de la Pologne du temps de la guerre avait passé sur les tissus endommagés - ces nerfs en spaghettis, comme il les évoquait.
Les autobus étaient supportables. Le métro le tuait. Fallait-il renoncer à l'autobus? Il ne s'était pas mêlé de ses propres affaires comme aurait dû le faire tout homme de soixante-dix ans à New York. C'était l'éternel problème de M. Sammler, il oubliait son âge, n'appréciait pas la situation, non protégé qu'il était ici par sa position, par les privilèges d'un éloignement que permettait un revenu de cinquante mille dollars à New York, l'appartenance à divers clubs, les taxis, les portiers, les lieux gardés. Pour lui, c'étaient les bus, l'écrasant métro, le déjeuner au self-service. Pas de motif de plainte grave, mais ses années "britanniques", deux décades à Londres comme correspondant de journaux et de revues de Varsovie l'avaient imprégné de manières qui n'étaient pas particulièrement utiles à Manhattan..." (traduction Henri Robillot, Gallimard).

Et le Juif immigré dans une Amérique post-Holocauste ne parvient pas à comprendre les comportements d'une jeunesse, en l'occurence sa jeune nièce Angela, qui exhibe et provoque de son corps...
"Chez Angela, on se trouvait sans rémission confronté à la sensualité féminine. On pouvait la sentir aussi. Elle portait des vêtements à la mode de style excentrique que Sammler remarquait avec un détachement sec, épuré, comme s'ils venaient d'une partie totalement différente de l'univers. A quoi correspondaient ces bottes de chevreau blanc? Ces collants transparents, opaques? A quoi rimaient-ils? Cet effet dans les cheveux baptisé laquage, cette couleur sous le mufle de lionne, ce déhanchement pour accentuer l'autorité naturelle du buste! Son manteau en plastique inspiré des cubistes ou de Mondrian, à dessins géométriques noirs et blancs, ses pantalons de chez Courrège et Pucci... Il voyait le triomphe grandissant du progrès dans la tolérance - liberté, fraternité, égalité, adultère! La tolérance, éducation universelle, suffrage universel, droits de la majorité reconnus par tous les gouvernements, droits des femmes, droits des enfants, droits des criminels, unité des différentes races affirmée, sécurité sociale, santé publique, droit à la justice - la lutte menée durant trois siècles révolutionnaires couronnée de succès, tandis que les entraves féodales de l'église et de la famille s'effritaient, que les privilèges de l'aristocratie (sans aucun devoir) se répandaient largement, démocratisés, en particulier les privilèges de la libido, le droit de perdre ses inhibitions, d'être spontané, d'uriner, de déféquer, de roter, de s'accoupler dans toutes les positions, à trois, à quatre, polymorphe, d'atteindre à la noblesse par le naturel, d'être primitif, de combiner l'ingéniosité dans le loisir et la luxure de Versailles avec l'aisance érotique sous les hibiscus de Samoa..."


Philip Roth (1933)

Né en 1933 à Newark, New Jersey, Philip Roth obtient, dès son premier livre, le recueil de nouvelles "Goodbye Columbus", en 1960, le National Book Award. Il fait scandale en 1969 avec "Portnoy et son complexe" (Portnoy’s Complaint). Il est l'auteur de plus d'une vingtaine de livres. La plupart de ses héros sont des juifs, un peu désorientés dans leurs problèmes moraux, philosophiques et sociaux et qui éprouvent des difficultés à s’intégrer à la société américaine. La communauté juive américaine, qui lui a d’abord donné le prix de Jewish Book Council en 1959, a vivement critiqué "Portnoy et son complexe". Les deux romans suivants furent une déception. "Letting go" (Laisser courir, 1962) est un gros roman sur les tourments politico-métaphysiques des étudiants et de leurs professeurs, et leurs crises sentimentales. "When she was Good" (Quand elle était gentille, 1967) est un drame de la démence chez les petits protestants de l’Ouest. Le thème dominant est celui de la frustration, les conséquences d’une morale répressive qui conduit l’homme à l’alcoolisme et la femme à la paranoïa. 

 

Goodbye Columbus (Goodbye, Columbus, 1959)

Son premier livre est un recueil de six nouvelles qui fut très favorablement accueilli et reçut en 1960 le National Book Award. On y trouve un mélange d’humour et de verve mais aussi de la détresse et de la nostalgie. La nouvelle qui donne son titre au recueil, « Goodbye Columbus », sous des scènes cocasses comme celle de l’achat d’un diaphragme par un couple d’étudiants, est pleine de tristesse ; c’est l’adieu à l’université (Columbus), à la jeunesse et aux illusions : le jeune héros juif et pauvre n’épousera pas son amour, la fille d’une famille israélite riche et snob, habitant la banlieue chic. Le thème dominant du recueil est la déception des jeunes juifs pauvres devant la dureté de la vie, devant l’abîme qui sépare les juifs possédants des pauvres, ou les juifs européens rescapés du nazisme de la communauté juive américaine. "Conversation des Juifs" montre un rabbin victime d’une espièglerie d’enfant. "Le Défenseur de la foi" se déroule dans l’armée. "L’habit ne fait pas le moine" décrit l’amitié insolite entre un étudiant de bonne famille et deux jeunes dévoyés. Dans "Eli le fanatique", les habitants d’une petite ville veulent empêcher les rescapés de l’hitlérisme de monter une école.

 

Portnoy et son complexe  (Portnoy’s Complaint, 1969)

"Portnoy est un livre scabreux, presque obscène, où Roth manie la langue verte d’un Rabelais et le lyrisme sexuel d’un Henry Miller. Cette épopée de la fornication, cette complainte du sexe malheureux est avant tout un roman de la culpabilité, où la culpabilité sexuelle est de la même nature que la culpabilité raciale. Car Portnoy est un avocat juif qui, sur le divan d’un psychanalyste juif, « crache » tous les détails impudiques de son enfance, entre sa Mamma castratrice et son père constipé. Honte raciale et honte sexuelle sont le symbole de la conscience malheureuse qui permet à Roth de démonter le processus d’aliénation. Condamné à vie au ghetto du refoulement, Portnoy porte son sexe comme une étoile jaune, parce que les libidos sont seules au monde. Roth a génialement utilisé le yiddish et la famille juive pour mesurer la distance qui nous sépare d’une vraie société de tolérance." (Gallimard)

 

"Oui, honte, honte à Alex Portnoy, le seul représentant de sa promotion qui n'a pas fait des grands-parents de sa maman et de son papa. Alors que tous les autres ont épousé des gentilles filles juives, fait des enfants, acheté des maisons et (selon la phrase de mon père) se sont enracinés. Alors que tous les autres fils ont assuré leur postérité, eh bien voilà ce qu'il a fait, lui - il a chassé le con. Et le con shikse, qui plus est! Chassé, reniflé, lapé, shuppé, mais par-dessus tout, il y a pensé. Jour et nuit, au travail et dans la rue - à trente-trois ans d'âge, et il rôde toujours dans les rues, avec des yeux hors de la tête. Un vrai miracle qu'il n'ait pas été réduit en bouillie par un taxi étant donné la façon dont il traverse les grandes artères de Manhattan à l'heure du déjeuner.

Trente-trois ans, et toujours à mater et à se monter le bourrichon sur chaque fille qui croise les jambes en face de lui dans le métro. Toujours à se maudire de ne pas avoir adressé la parole à la succulente paire de nichons qui monta vingt-cinq étages seule avec lui dans l'ascenseur! Puis à sa maudire aussi bien pour le motif inverse! Car il est bien connu qu'il a abordé dans la rue des filles d'aspect en tous points respectable et, en dépit du fait que depuis son apparition sur l'écran de la télé, un dimanche matin, son visage n'est pas totalement inconnu d'une fraction éclairée du public - en dépit du fait qu'il se rend peut-être à l'appartement de sa maîtresse du moment pour y dîner - il est bien connu qu'en telle ou telle occasion, il a murmuré, "Dites donc, vous ne voulez pas venir chez moi?"  Bien entendu, elle va répondre, "Non". Bien entendu, elle va hurler, "Fichez-moi le camp, espèce de ...!" ou répondre d'un ton sec, "J'ai déjà un charmant chez moi, merci, avec un mari dedans." Que fait-il de lui-même, cet imbécile! Ce crétin! Ce sournois! Cet obsédé sexuel!

Tout simplement il ne peut pas - il ne veut pas - réprimer le feu qui lui ronge le chibre, la fièvre qui lui délabre le cerveau, le désir qui le dévore en permanence, de l'inédit, du neuf, de l'extravagant, du jamais conçu et, si vous êtes capable d'imaginer une chose pareille, du jamais rêvé. En matière de con, il continue à vivre dans un état qui ne s'est jamais démenti et n'a subi aucun raffinement depuis qu'il avait quinze ans et ne pouvait se lever de son banc de classe sans cacher sa trique derrière son cahier à trois anneaux..."

 


"Il y a une géographie mythique et littéraire des Etats-Unis. L'Est, de Hawthorne, où s'enracine la malédiction puritaine et la tragédie du remords. Le Nord, de Curwood, où la nature sauvage est le terrain de combat pour la survie. L'Ouest, de Mark Twain, promesse d'espace et de prospérité, jusqu'à la Californie des Steinbeck. Le Midwest, de Sherwood Anderson, englué dans ses conventions provinciales. Enfin, le Sud, de Faulkner, de Thomas Wolfe, de Caldwell et de Styron". Le Sud qui prend corps n'est plus celui des vieilles demeures coloniales, c'est celui "de la terre des iniquités et des tares". Viols, incestes, meurtres traduisent la déchéance morale d'une société à l'image d'une terre jadis nourricière aujourd'hui épuisée.

 

Erskine Caldwell (1903)

Erskine Caldwell, auteur d'une cinquantaine de romans et de quelques centaines de nouvelles, a fait entrer dans la littérature un nouveau personnage : le « pauvre blanc » des États du Sud. Il le découvrit dès l'enfance, non seulement pour être né à White Oak, en Géorgie, mais parce qu'à la suite de son père, pasteur presbytérien et inspecteur des églises, il ne cessa de parcourir le Sud tout entier. Il lui arriva ainsi de tomber, avec sa famille, prisonnier des moonshiners, les distillateurs clandestins de whisky. Il continua d'observer les « pauvres blancs » en faisant tous les métiers, comme il l'a raconté dans "Call it Experience; the Years of Learning How to Write" (1951)  : scieur de long, footballeur professionnel, cuisinier, contrebandier d'armes, marchand de biens, ouvrier agricole. Entre-temps, il fréquenta l'université de Virginie, à Charlottesville, pour apprendre à être écrivain, mais un écrivain différents de ceux qui jusqu'alors ne restituait en en rien ce Sud qu'il connaissait. C'est là qu'il rencontra D.H.Lawrence, Sherwood Anderson. Et c'est bien  cette grande expérience de la misère qui éveilla sa conscience sociale et le poussa à écrire contre l'injustice. Pour survivre, il devient journaliste à Atlanta, puis quitte son Sud natal pour s'installer avec sa jeune famille dans le Maine. En 1929, il publie "The Bastard". Le plus souvent, il peint simplement, sans prendre parti et sans s'apitoyer, des personnages primitifs, aussi dépourvus de préoccupations morales que de ressources matérielles. Leur innocence s'accommode de la violence, de la fornication et de la mort.  Cet amoralisme à peu près total, cet humour féroce qui peut tout au plus passer pour une dénonciation de l'absurde ont scandalisé ses premiers lecteurs et ont fait en même temps le succès des romans qui appartiennent à son ''Southern cyclorama'' , tel que" Tobacco Road'" (1932) ou "God's Little Acre" (1933). En 1941, il est grand reporter en Union Soviétique pour le compte de Life Magazine. Pour William Faulkner, Caldwell est un des cinq plus importants écrivains américains contemporains, avec lui-même, Thomas Wolfe, Ernest Hemingway et John Dos Passos.

 

"Ce n'a jamais été pour mon plaisir que j'ai pu voir des hommes, des femmes et des enfants naître, vivre et mourir dans la misère, l'ignorance et la dégradation. J'ai récolté le coton avec eux; j'ai partagé leur pain, j'ai creusé avec eux la tombe de leurs morts. Personne ne peut se considérer comme l'un d'eux à plus juste titre que moi. Mais je n'ai pas aimé du tout voir l'un de ces hommes attaché à un arbre, fouetté par son propriétaire jusqu'à en perdre connaissance. Je n'ai pas aimé voir un politicard minable qui se faisait passer pour un homme d'affaires dépouiller l'un de ces hommes de son année de travail. Il ne m'a pas plu de voir un contremaître abattre de sang-froid un père de famille qui avait eu le tort de protester contre le viol de sa fille, commis sous ses propres yeux. C'est parce que je n'ai pas aimé toutes ces choses que j'ai voulu montrer que le Sud, non content d'avoir engendré une race d'esclaves, a soudain, ce qui est pire, fait volte-face pour lui lancer une ruade en plein visage." (Erskine Caldwell, mai 1936)

 

Le Bâtard (The Bastard, 1929)

Premier roman d'Erskine Caldwell, le roman mêle le burlesque à l'atroce, sans trace d'aucune sorte d'indignation ou de commentaire social. C'est le parler local que Caldwell emploie, l'exagération, la caricature, qui vont avancer le récit et lui donne ce pathétique dénué de tout sentiment. L'histoire de Gene Morgan, né de père inconnu et de mère prostituée, dans une petite ville du Sud où les seuls soucis des hommes sont de boire, de manger, de forniquer, et de travailler le moins possible, préfigure toutes les oeuvres à venir du romancier. Le lecteur pourrait proposer un jugement moral, mais le narrateur, dans une indifférence totale, semble rétorquer : au nom de quoi blâmerait-on ces hommes et ces femmes?

 

"La dernière fois que Gene Morgan avait eu des nouvelles de la femme qui était sa mère, elle vivait de l'autre côté de la frontière, au Mexique, paradis prospère à quelques centaines de mètres de la Californie et de la prohibition. Elle n'était plus jeune, ni belle comme avant, mais elle s'y connaissait en hommes et en argent, et elle avait la technique pour augmenter ses tarifs; les clients payaient toujours sans rechigner le prix de son expérience.

Gene savait que sa mère était une putain; depuis vingt-cinq ans, elle faisait la tournée des champs de courses, toujours à l'affût du gain des parieurs; aussi, quand l'étranger lui montra la photo de sa mère au dos d'une carte postale, cela ne l'étonna pas. Tendu, il examina le cliché à la faible lueur du réverbère qui éclairait le parc; le sang gonflait les veines de son cou et de son front. L'étranger se pourléchait en racontant certaines choses qui leur étaient arrivées quand ils étaient ensemble, la femme et lui, à La Nouvelle-Orléans, à La Havane et à Tijuana. Mais Gene ne l'écoutait pas. Les yeux injectés de sang, il regardait l'image obscène de sa mère, ses hanches entaillées de profondes cicatrices rouge et bleu, son ventre barré d'une longue estafilade, comme un marais de Louisiane sillonné d'un canal de drainage; et aussi son sein gauche, mutilé là où un cow-boy ivre avait coupé le mamelon avec les dents ..."

 

La route au tabac (Tobacco Road, 1937) 

"Quelque part en Georgie, le métayer Jeeter Lester vit avec sa famille affamée : Ada, sa femme malade, le fils Dude, Ella May, la fille au bec-de-lièvre et nymphomane, Pearl, adolescente de douze ans déjà mariée à un voisin, Lov Benson. L'histoire se déroule en une série d'épisodes burlesques, Jeeter tentant de voler les navets de Lov, l'arrivée de la femme pasteur Bessie Rice qui réussit à se faire épouser par l'adolescent Dude, Pearl qui quitte son mari pour travailler en ville pendant qu'Ella May prend la place de sa soeur dans le lit conjugal. Aucun tragique ne se dégage de ces situations les plus scabreuses, la réalité y apparaît caricaturale, voire fantastique." (Gallimard) Pour beaucoup, une épopée de la faim et du désir sexuel...

 

"- Qu'est-ce qui se passe, Lov? demande Jeeter. Qu'est-ce qui est arrivé au dépôt pour te faire courrir si vite?

- Pearl! .. Pearl! .. elle est partie!

- Partie, où ça? demande Jeeter avec calme, déçu de ne pas apprendre quelque chose de plus intéressant. Où est-elle partie, Lov?

- Elle s'est enfuie à Augusta!

- A Augusta? dit Jeeter en se redressant. J'pensais que, des fois, elle était peut-être partie dans les bois pour quelque temps, comme ça lui est déjà arrivé. As-tu idée pourquoi elle s'est sauvée à Augusta?

- J'sais pas, dit Lov, m'est avis qu'elle s'est sauvée tout simplement. Je vois pas d'autres raisons. J'lui avais pas fait mal, ce matin. J'l'avais seulement jetée sur le lit. Elle m'a échappé et j'l'ai plus revue.

- Qu'est-ce que tu voulais lui faire?

- Rien. J'voulais seulement l'attacher avec des cordes à labour pour voir si je pourrais arriver à quelque chose. J'pensais que, si je l'attachais, faudrait bien qu'elle reste sur le lit. J'aurais pas tarder à la détacher.

- Comment sais-tu qu'elle s'est sauvée à Augusta? Elle est peut-être allée simplement dans les bois. Est-ce qu'elle te l'a dit qu'elle s'en allait à Augusta?

- Elle n'm'a rien dit.

- Alors, qu'est-ce qui te fait supposer qu'elle y est allée plutôt que dans les bois?

- J'le savais même point jusqu'à ce que j'aie vu Jones Peabody, au dépôt, qui m'a dit, comme ça, qu'en revenant de Fuller avec un camion vide il l'avait rencontrée tout près d'Augusta. Il m'a dit qu'il s'était arrêté pour lui demander où qu'elle allait et si je savais qu'elle avait quitté la maison, mais elle a refusé de répondre. Il m'a dit qu'elle avait l'air de mourir de peur. Alors, il est venu tout de suite me prévenir. Il savait bien que je devais point le savoir.

- Pearl était tout comme Lizzie Belle. Lizzie Belle est partie pour Augusta comme ça. - Il fit claquer ses doigts et branla la tête d'un côté.

- J'en savais rien jusqu'au jour où je l'ai rencontrée là-bas, dans la rue. J'lui ai demandé pourquoi qu'elle s'était sauvée comme ça, sans rien dire à sa maman ni à moi, mais elle n'a point voulu me répondre. Moi, je m'étais toujours figuré qu'elle était quelque part dans les bois, mais au premier coup d'oeil, j'ai tout de suite vu que c'était Lizzie Belle. Je l'ai regardée. Elle avait une belle robe et un chapeau, mais je n'm'y suis pas laissé prendre. J'savais bien que c'était Lizzie Belle quand même qu'elle a refusé de me répondre. Elle avait travaillé tout ce temps-là dans une filature, de l'autre côté de la rivière. C'est alors que j'ai appris pourquoi elle s'était sauvée, parce qu'Ada me l'a dit. Ada m'a dit que Lizzie Belle avait envie de porter une belle robe et un chapeau, et qu'elle était allée travailler aux usines pour pouvoir se payer toutes ces choses qu'elle voulait.."

 

 

 

John Ford réalise, en 1941, une adaptation de "Tobacco Road",

avec Charley Grapewin, Marjorie Rambeau, Gene Tierney, William Tracy, Elizabeth Patterson, Dana Andrews, et joue dans le registre de la farce débridée et grinçante.

Le petit arpent du bon Dieu (God's Little Acre, 1936)

 "Le Petit Arpent du Bon Dieu est la parcelle de terre que Ty Ty Walden, fermier pauvre du Sud des Etats-Unis a consacré au Seigneur. Au lieu de cultiver sa terre, il creuse depuis quinze ans les champs qui entourent la maison familiale à la recherche de l'or que le grand-père y aurait enfoui. Tout en s'appauvrissant, le fermier tente de maintenir la cohérence de sa famille et contemple avec sérénité les multiples fornications dont sa maison est le théâtre. Le Dieu auquel le petit arpent est consacré est le "dieu qu'on a dans le corps. J'ai la plus grande considération pour lui parce qu'il m'aide à vivre." Sa fille et sa bru jettent le trouble parmi les mâles. et le roman s'achève par des morts violentes." (Gallimard)

 

«Sur la première marche de la véranda, Buck était assis, la tête penchée sur la poitrine. Le fusil était toujours par terre, là où il l'avait laissé tomber. Ty Ty fit un tour complet pour éviter de le voir.

- Du sang sur ma terre ! murmurait-il.

Devant lui, la ferme s'étendait, désolée. Les tas de sable jaune et d'argile rouge, séparés par les grands cratères rouges, le sol rouge, inculte - la terre semblait désolée. Ty Ty, à l'ombre du chêne, se sentait complètement exténué. Il n'avait plus de force dans les muscles quand il pensait à l'or enfoui dans la terre, sous sa ferme. Il ne savait pas où se trouvait l'or et comment il le pourrait extraire, maintenant que ses forces l'avaient abandonné.»

 

"...tout étonné de les voir ici. Il se frotta les yeux et se demanda s'il avait dormi. Il savait bien que non, cependant, car son assiette était vide. Elle était là, dans ses mains, lourde et dure.

- Nom de Dieu! murmura-t-il.

Il se rappelait le temps où l'usine, en bas, marchait jour et nuit. Les hommes qui travaillaient dans l'usine avaient l'air fatigués, épuisés, mais les femmes étaient amoureuses des métiers, des broches, de la bourre volante. Les femmes aux yeux fous, dans l'enceinte des murs habillés de lierre, ressemblaient à des plantes en pots toutes fleuries.

Les cités ouvrières s'étendaient d'un bout à l'autre de la vallée, et les filatures aux murs habillés de lierre et les filles aux chairs fermes et aux yeux de volubilis; et les hommes, dans les rues chaudes, se regardaient les uns les autres, crachant leurs poumons dans

l'épaisse poussière jaune de la Caroline. Il savait qu'il ne pourrait jamais se détacher des usines aux lumières bleues, lâ nuit, des hommes aux lèvres sanglantes dans les rues, de l'animation des cités ouvrières. Rien ne pourrait l'en faire partir. Peut-être s'absenterait-il un certain temps, mais il serait malheureux et n'aurait point 'de paix qu'il ne fût revenu. Il lui fallait rester là et aider ses amis à trouver quelque moyen de gagner leur vie. Les rues des usines ne pouvaient exister sans lui. Il lui fallait rester là, y marcher, regarder le soleil se coucher, le soir, sur les murs de l'usine et s'y lever le matin.

Dans les rues des usines, dans les villes de la vallée, les seins des femmes se dressaient, fermes et droits. Les toiles qu'elles tissaient, sous la lumière bleue,

recouvraient leurs corps, mais, sous le vêtement, le mouvement  des seins dressés ressemblait au mouvement des mains inquiètes. Dans les villes de la vallée, la beauté mendiait, et la faim des hommes forts ressemblait aux gémissements de femmes battues..."

 

 

 

Anthony Mann réalise en en 1958 une adaptation de "God's Little Acre", with Robert Ryan (Ty Walden), Fay Spain (Darling Jill) et Tina Louise (Griselda Walden), dans la nuit chaude et humide du Sud, le torse nu de Ty Walden frôle le corps de son ancienne maîtresse ...

Terre tragique (Tragic Ground, 1948)

"Cette terre tragique, c'est Poor Boy, une sorte de zone sordide, le long d'un canal, à l'entrée d'une grande ville américaine. Dans les maisons délabrées, au milieu des herbes folles où fleurissent les vieilles boîtes de conserve et les bouteilles vides, vivent des familles que le chômage, l'extrême misère, la paresse, l'alcool, la maladie, les vices ont profondément marquées. Les fillettes s'y livrent à la prostitution, à la fois candides et perverses. Malgré leur désespoir, les êtres damnés qui vivent dans ce cloaque s'y attachent car ils y subissent le charme d'une liberté anarchique. C'est cette atmosphère que Caldwell a recréée d'une façon saisissante dans son récit de l'aventure tragico-burlesque de Spence et de Maud, qu'une assistante sociale ingénue s'efforce d'arracher à ce lieu maudit." (Gallimard)

 


Stanley Elkin (1930-1995) 

Né à Brooklyn, New York, dans une famille juive, d'un père représentant en bijouterie de fantaisie, élevé à Chicago,  enseignant dans le département d'anglais de l'Université Washington de Saint-Louis, Stanley Elkin commence à écrire dans les années 60  et publiera une dizaine de romans ("The Magic Kingdom", "The Franchiser"), de courts romans ou "novellas" ("The Bailbondsman") et des recueils de nouvelles ("Criers and Kibitzers, Kibitzers and Criers", "Searches and Seizures") : souvent qualifié de "serious funny writer", encensé par la critique mais ignoré du grand public,  Stanley Elkin campe des personnages du Midwest américain, qu'il connaît bien depuis son enfance, des personnages ambigus, entièrement habités par leur vie professionnelle (Ellerbee, le propriétaire du magasin d'alcools de '' The Living End ''; Alexander Main, le Bailbonsman; et Ben Flesh, le franchiseur),  embarqués dans des histoires banales, qui tentent, soutenus par un style parlé d'une impressionnante virtuosité,  de s'en tirer malgré tout. Son réalisme teinté d'humour noir n'est jamais bien loin de cette littérature de l'absurde qu'il aimait tant dans Camus ou dans Saul Below. Son premier roman,  "Boswell: A Modern Comedy" (1964), révèle ce goût de l'absurde : cette biographie de Samuel Johnson adaptée au monde moderne décrit comment lutte désespérement un personnage hanté par le sentiment de son indépassable médiocrité. Avec son second roman, "A Bad Man" (1967), Elkin fut  reconnu comme "a bright satirist, a bleak absurdist and a deadly moralist" par la critique littéraire. 

 

Un sale type (A Bad Man, 1965)

Leo Feldman, propriétaire d'un grand bazar, est condamné à un an de prison pour avoir rendu divers petits "services". Du fond de sa cellule, Feldman médite sur sa vie passée. Cynique et apparemment dépourvu de sentiments, Feldman va devoir affronter l'hostilité de ses compagnons de prison. Récit noir et farce métaphysique sur l'innocence et la culpabilité. 

 

"Un jour un jeune homme coiffé d'un feutre presque sans rebord fit irruption dans le bureau où Feldman était occupé à dicter une lettre à sa secrétaire. Il brandissait un revolver et dit : 

- "Lève les pattes, les carottes sont cuites, Feldman."  Ils travaillaient devant le coffre de Feldman, dans lequel était déposé la recette journalière du grand magasin dont il était propriétaire. La secrétaire, qui se nommait Miss Lane, pressa immédiatement un bouton situé sous une saillie du bureau de Feldman et une puissante sonnerie retentit. 

- "La police sera là avant que nous ayons eu le temps d'ouvrir le coffre", annonça-t-elle dans le fracas drelinesque. Mais Feldman qui, jusqu'alors, était resté assis dans son fauteuil, les coudes sur le bureau, les joues appuyées contre les paumes, dans l'attitude de la concentration, se mit en devoir de lever les mains en l'air. 

- "Je crains fort d'avoir à me passer de vos services pendant un moment, Miss Lane, hurla Feldman. 

- "Un geste, dit le jeune homme, et je te plombe." 

- "Il faut reconnaître que vous avez la situation bien en main, concéda Feldman.

Miss Lane les regarda à tour de rôle.

- "Mais.. qu'est-ce que ..., s'enquit-elle.

- "Cest les carottes, expliqua Feldman. Elles sont cuites."

Il fut condamné à un an d'emprisonnement au pénitencier. C'était quelque part dans l'Ouest de l'Etat, dans les montagnes, où il n'avait jamais mis les pieds, lui qui passait ses vacances dans l'Est, à la plage, ou qui était allé à Las Vegas pour les spectacles, et deux fois en Europe pendant un mois et dans les Caraïbes, en croisière, habillé au rayon Yachting.

Ce n'était pas dans une ville, ni près d'une ville et il n'existait aucune liaison directe entre la ville de Feldman et la prison, distante de trois cent miles.

Après sa condamnation, un adjoint du shérif vint le voir dans cellule.

- "Demain, on va prendre le train", dit-il. 

Feldman ne dormit pas. A l'exception des quelques heures qui avaient suivi son arrestation, c'était la première soirée qu'il passait en prison. Il portait encore le complet bleu d'homme d'affaires flambant neuf que l'acheteur était allé lui chercher au rayon Vêtements pour hommes. Il se demandait si on lui passerait les menottes..."

 

"Une femme entra dans la pièce et s'assit sur une chaise droite à quelques dizaines de centimètres du divan sur lequel Feldman lui-même était assis. Elle se tassa à la renverse, son derrière glissant vers le bas à l'intérieur de ses vêtements, de telle sorte que son corps entier sembla descendre par rapport à sa robe, découvrant une cuisse, des jarretelles, le haut d'un bas comme un vase de chair. Sa position aurait pu être une démonstration de secourisme, ce qu'il convenait de faire dans certains cas d'attaque respiratoire. Feldman attendit qu'elle prît la parole puis s'aperçut qu'elle était un peu grise et ne l'avait pas encore remarqué. Il contempla ses sous-vêtements, et en vint rapidement à y imaginer des formes, des renflements, des ombres, des taches. Cette contemplation le rendait nerveux et il se demanda s'il devait toussoter ou frotter les pieds par terre. Il regarda son visage. Il ne connaissait rien aux regards et ne pouvait pas deviner un caractère d'après la physionomie des gens. Ils étaient jeunes ou vieux, bruns ou blonds, gras ou maigres. Cette femme paraissait la trentaine et plus, elle était brune et devait mesurer deux ou trois centimètres de plus que lui, à moins que ce ne fût la façon dont elle tenait ses jambes étendues devant elle qui la grandissait. (Il trouvait à sa posture quelque chose de "lincolnesque"). Il trouvait agréable d'être là avec elle, leur intimité accidentelle et le fait qu'elle parût ignorer sa présence l'excitait bigrement! Elle leva une fois les yeux et, là encore, parut ne pas le remarquer; il s'installa donc confortablement dans sa contemplation, les mains posées sur les cuisses..."

 

Marchand de liberté (Searches and Seizures, 1973)

"Cincinnati, les années 60. Alexander Main est un bailbondsman, un marchand de liberté. Ses clients  ? Truands, petits malfrats et autres égarés aux prises avec la justice, pour lesquels il se porte garant, faisant son beurre des commissions proportionnelles au montant des cautions. Un métier un peu louche qui demande du flair, car il ne faut pas se tromper de client, repérer celui qui pourra payer, qui ne cherchera pas à faire faux-bond au moment du procès. Du bagout aussi, pour mettre tout le monde dans sa poche, escrocs, avocats, flics, juges  : la petite routine pittoresque et perverse de la justice américaine, la bonne vieille danse de l’argent et de la loi. Et enfin, il faut de la poigne, être prêt à faire parler la poudre, à faire respecter ses intérêts. Incroyable bonimenteur, Main est un personnage complexe, imprévisible, un malin mélancolique, un drôle de type qui fait de drôles de rêves. Il tyrannise gentiment son assistant, Crainpool, terne gratte-papier dont la fadeur se révélera trompeuse…" (Editions Cambourakis)

 

The Franchiser (1976)

Elkin conte les exploits de Ben Flesh, créateur d'une énorme empire de franchises couvrant tout le territoire américain, "one of the men who made America look like America, who made America famous" et dont l'enthousiasme fournit un morceau d'anthologie : "The colors of those ice creams! Chocolate like new shoes. Cherry like bright fingernail polish. We do a Maple Ripple it looks like fine-grained wood, Peach like a light coming through a lampshade. You should see that stuff -- the ice-cream paints bright as posters, fifty Day-Glo colors. You scoop the stuff up you feel like Jackson Pollock." Mais, à l'instar de la tragédie que vivra Elkin, Ben Flesh est atteinte par une sclérose en plaques qui va brouiller ses sensations alors que prolifèrent ces chaînes commerciales, - Monsieur Softee, Kentucky Fried Chicken - à travers le pays.

 

"Au commencement était la fin" (The Living End, 1979)

Dans ce court roman,  Ellerbee, un commerçant de spiritueux à Minneapolis, bon mari, bon employeur, bon samaritain, est assassiné lors d'un hold-up : commence alors une autre histoire dans laquelle il doit parcourir le Paradis, qui lui est refusé, l'Enfer, où il rencontre le complice de son meurtrier, puis le Purgatoire, sous l'emprise d'un Dieu qui ne parvient pas à trouver véritablement son public.

 

Mrs. Ted Bliss (Mrs. Ted Bliss, 1995)

"Environ une semaine après avoir enterré son mari au cimetière de Chicago où reposaient presque tous les Bliss, Dorothy Bliss, revenue à Miami où elle vivait, fut abordée par un homme du nom d'Alcibiade Chitral. Le señor Chitral était natif du Venezuela et nouveau venu aux États-Unis. Il voulait faire une proposition à Dorothy. Il lui offrait d'acheter la voiture de son défunt mari. Quand Mrs. Bliss entendit ce qu'il disait, elle devint folle de rage, furieuse et, malgré son sourire, elle lui aurait, si le chagrin ne l'avait pas tant envahie, claqué la porte au nez. Vautour, pensa-t-elle, vautour charognard sans vergogne ! À quatre-vingt-deux ans, Mrs. Ted Bliss, qui affectionne les tailleurs-pantalons en polyester aux couleurs chatoyantes, est une veuve respectable. Mais elle va faire une grosse bêtise le soir où, finalement, elle accepte l'offre du gentleman vénézuélien qui, après tout, lui propose plus du double de la valeur du vieux tacot dont elle n'a pas l'usage et qu'il convoite. Seulement voilà, il s'agit d'un trafiquant de drogue. Et notre charmante retraitée, touchante et ridicule à la fois, va se trouver embarquée dans une série d'aventures qu'elle prendra avec sang-froid mais qui donneront des sueurs froides à ses enfants et petits-enfants. À travers elle, sur ce ton à la fois burlesque et désespéré qui n'appartient qu'à lui, Stanley Elkin, très malade quand il a écrit ce livre, son dernier, nous administre une leçon de vie." (Mercure de France)

 

 

Le court roman "Le Danseur de flamenco" ("The Bailbondsman") est adapté au cinéma par John Korty sous le titre "Alex & the Gypsy " (1976), with Jack Lemmon, Geneviève Bujold, James Woods - un individu sans scrupules fournit aux prévenus les cautions nécessaires à leur mise en liberté provisoire, mais choisit finalement l'amour avec une jeune gitane...


Flannery O'Connor (1925-1964)

Née à Savannah (Géorgie), Flannery O'Connor compte parmi ces écrivains américains appartenant à la "littérature du Sud de style gothique" (Southern Gothic), littérature singulière ancrée dans une histoire et une région hantée par la précarité et l'angoisse, littérature enchaînée à un passé marqué par sa douloureuse ambivalence, peur de la désagrégation, peur et déni de la modernité, honte refoulée d'une histoire traversée dès les années 1830 par la rébellion de l’esclave Nat Turner puis la Guerre de Sécession : William Faulkner est de ceux qui qui mettent en scène avec le plus d'acuité cette peur intérieure qui assaille "génétiquement" la raison, avec par exemple sa nouvelle, "A Rose for Emily" (1930), dans laquelle une femme conserve pendant des années, et à l'insu de toute sa communauté, le cadavre de son amant.

Flannery O'Connor, quant à elle, ne put pratiquement jamais quitter la ferme familiale d'Andalusia, à quatre miles de Milledgeville (Géorgie), souffrant d'un lupus érythématheux qui l'emporta à quarante ans, comme il avait son père alors qu'elle n'avait que quinze ans. Profondément ancrée dans cette humidité intense du vieux Sud, animée par une intense ferveur religieuse qui l'incite à reconnaître une omniprésence du mal, elle observe cette société rurale délirante et grotesque, faite de miracles et de meurtres, de chaire lascive et de spiritualité, de violence et de rédemption.

“Writing a novel is a terrible experience, during which the hair often falls out and the teeth decay. I'm always irritated by people who imply that writing fiction is an escape from reality. It is a plunge into reality and it's very shocking to the system.”

 

La Sagesse dans le sang (Wise Blood, 1952)

"Petit-fils d'un évangéliste qui parcourait le Tennessee «portant Jésus dans la cervelle comme un aiguillon», Hazel Motes a résolu de devenir, comme son grand-père, un prêcheur ambulant, mais ce sera pour fonder une secte nouvelle : l'église sans Christ. Refusant de croire au péché, il n'a que faire d'un Rédempteur. Son fanatisme d'illuminé fournit de faciles excuses à la libre satisfaction de ses pires instincts. Il finit, après avoir assassiné un faux prophète qui lui fait concurrence, par se brûler les yeux avec de la chaux vive, espérant apercevoir ainsi, dans les ténèbres, les vérités que lui cache son hérésie. Un jour d'hiver, la police le retrouve agonisant dans un fossé, les souliers pleins de pierres et de verre pilé et le torse ceint de fils de fer barbelés. Les agents ramènent son cadavre chez sa logeuse, Mrs Flood. Persuadée qu'il avait quelque argent, celui-ci avait rêvé de l'épouser. Flannery O'Connor, fervente catholique, estime que les évangélistes, qui foisonnent aux États-Unis, font de la religion une indécente caricature. Elle stigmatise, en les concrétisant, les déformations sacrilèges que l'hérésie produit dans l'âme de quiconque s'écarte de l'orthodoxie catholique. Mais la pitié n'est pas absente de sa condamnation. Le sort tragique des évangélistes l'émeut, autant que leur pittoresque absurdité l'amuse. D'où la profondeur et la puissante originalité de La sagesse dans le sang." (Gallimard)

 

Et ce sont les violents qui l'emportent (The Violent bear it away, 1960)

"Le jeune Francis Marion Tarwater habite avec son grand-oncle dans une clairière au fond des bois : le vieillard, atteint de folie mystique, entend faire de l'enfant un prophète. Il a tenté la même expérience avec son neveu George F. Rayber, mais sans succès. Il n'a pas réussi non plus à baptiser Bishop, un petit idiot, fils de Rayber. Avant de mourir (aux premières pages du livre) il demande à Francis Tarwater de baptiser son cousin à sa place. Tarwater obéira-t-il et, après la mort du vieillard, restera-t-il prisonnier de ce fou dangereux, ou finira-t-il par secouer le joug et oublier les enseignements pernicieux de son grand-oncle? Tel est le sujet de ce roman où Flannery O'Connor, avec plus de férocité encore que dans La sagesse dans le sang part en guerre contre les évangélistes, faux prophètes et illuminés qui infestent non seulement sa Georgie natale mais l'Amérique entière, particulièrement le Sud et la Californie. Flannery O'Connor nous fait suivre le chemin de croix du jeune garçon qui, malgré son désir de libération, ne peut se détacher de l'emprise néfaste du grand-oncle fou. Elle traite son lecteur sans la moindre pitié, accumulant les crimes et les horreurs, présentant les scènes les plus sinistres avec cet humour noir impitoyable qui n'appartient qu'à elle. Sa mort, au début d'août 1964, a enlevé à la littérature américaine un de ses écrivains les plus puissants et les plus originaux." (Gallimard)

 

Les Braves gens ne courent pas les rues (A Good Man is Hard to Find, 1955) 

"Dix nouvelles de la grande romancière américaine. Tout le monde prend vie en quelques secondes, et s'impose à nous : tueurs évadés du bagne, un général de cent quatre ans, une sourde-muette, une jeune docteur en philosophie à la jambe de bois, un Polonais que la haine des paysans américains accule à une mort affreuse, et, grouillant à l'arrière-plan, les petits fermiers, les nègres paresseux et finauds. Les braves gens ne courent pas les rues, telle est la morale assez pessimiste qui se dégage de ces récits. Flannery O'Connor possède, comme Dickens, le don de la caricature mais aussi un humour implacable, une fantaisie grinçante jusque dans le tragique et l'horreur." (Gallimard)

 

"THE GRANDMOTHER didn't want to go to Florida. She wanted to visit some of her connections in east Tennessee and she was seizing at every chance to change Bailey's mind. Bailey was the son she lived with, her only boy. He was sitting on the edge of his chair at the table, bent over the orange sports section of the Journal. "Now look here, Bailey," she said, "see here, read this," and she stood with one hand on her thin hip and the other rattling the newspaper at his bald head. "Here this fellow that calls himself The Misfit is aloose from the Federal Pen and headed toward Florida and you read here what it says he did to these people. Just you read it. I wouldn't take my children in any direction with a criminal like that aloose in it. I couldn't answer to my conscience if I did."

Bailey didn't look up from his reading so she wheeled around then and faced the children's mother, a young woman in slacks, whose face was as broad and innocent as a cabbage and was tied around with a green head-kerchief that had two points on the top like rabbit's ears. She was sitting on the sofa, feeding the baby his apricots out of a jar. "The children have been to Florida before," the old lady said. "You all ought to take them somewhere else for a change so they would see different parts of the world and be broad. They never have been to east Tennessee."

The children's mother didn't seem to hear her but the eight-year-old boy, John Wesley, a stocky child with glasses, said, "If you don't want to go to Florida, why dontcha stay at home?" He and the little girl, June Star, were reading the funny papers on the floor.

"She wouldn't stay at home to be queen for a day," June Star said without raising her yellow head.

"Yes and what would you do if this fellow, The Misfit, caught you?" the grandmother asked.

"I'd smack his face," John Wesley said.

"She wouldn't stay at home for a million bucks," June Star said. "Afraid she'd miss something. She has to go everywhere we go."

"All right, Miss," the grandmother said. "Just remember that the next time you want me to curl your hair."

June Star said her hair was naturally curly.

The next morning the grandmother was the first one in the car, ready to go. She had her big black valise that looked like the head of a hippopotamus in one corner, and underneath it she was hiding a basket with Pitty Sing, the cat, in it. She didn't intend for the cat to be left alone in the house for three days because he would miss her too much and she was afraid he might brush against one of the gas burners and accidentally asphyxiate himself. Her son, Bailey, didn't like to arrive at a motel with a cat.

She sat in the middle of the back seat with John Wesley and June Star on either side of her. Bailey and the children's mother and the baby sat in front and they left Atlanta at eight forty-five with the mileage on the car at 55890. The grandmother wrote this down because she thought it would be interesting to say how many miles they had been when they got back. It took them twenty minutes to reach the outskirts of the city.

The old lady settled herself comfortably, removing her white cotton gloves and putting them up with her purse on the shelf in front of the back window. The children's mother still had on slacks and still had her head tied up in a green kerchief, but the grandmother had on a navy blue straw sailor hat with a bunch of white violets on the brim and a navy blue dress with a small white dot in the print. Her collars and cuffs were white organdy trimmed with lace and at her neckline she had pinned a purple spray of cloth violets containing a sachet. In case of an accident, anyone seeing her dead on the highway would know at once that she was a lady.

She said she thought it was going to be a good day for driving, neither too hot nor too cold, and she cautioned Bailey that the speed limit was fifty-five miles an hour and that the patrolmen hid themselves behind billboards and small clumps of trees and sped out after you before you had a chance to slow down. She pointed out interesting details of the scenery: Stone Mountain; the blue granite that in some places came up to both sides of the highway; the brilliant red clay banks slightly streaked with purple; and the various crops that made rows of green lace-work on the ground. The trees were full of silver-white sunlight and the meanest of them sparkled. The children were reading comic magazines and their mother had gone back to sleep.

"Let's go through Georgia fast so we won't have to look at it much," John Wesley said.

"If I were a little boy," said the grandmother, "I wouldn't talk about my native state that way. Tennessee has the mountains and Georgia has the hills."

"Tennessee is just a hillbilly dumping ground," John Wesley said, "and Georgia is a lousy state too."

"You said it," June Star said.

"In my time," said the grandmother, folding her thin veined fingers, "children were more respectful of their native states and their parents and everything else. People did right then. Oh look at the cute little pickaninny!" she said and pointed to a Negro child standing in the door of a shack. "Wouldn't that make a picture, now?" she asked and they all turned and looked at the little Negro out of the back window. He waved.

"He didn't have any britches on," June Star said.

"He probably didn't have any," the grandmother explained. "Little niggers in the country don't have things like we do. If I could paint, I'd paint that picture," she said.

The children exchanged comic books...."

 


Alice Neel (1900-1984)

Née à Gladwyne, en Pennsylvanie, Alice Neel étudie l’art à la Philadelphia School of Design for Women,  rencontre un peintre cubain nommé Carlos Enríquez Gómez et s'installe à La Havane en 1924, vit à Greenwich Village (New York), dans les années 1930, et affronte une partie de son existence particulièrement difficile (perte de sa fille, rupture familiale, dépression) qu'elle parvient à surmonter, travaille pour la Works Progress Administration et se rapproche du Parti communiste. Sa peinture sans fard qui semble s'inspirer de l'Ash Can School, expose en 1930 l'un de ses premiers nus féminins, "Ethel Ashton", dans toute sa vulnérabilité. Pendant les années 1940, elle réalise des illustrations pour une publication communiste et continue à peindre, mais c’est essentiellement dans les années 1960 que sa notoriété s'établit : elle s’installe en 1962 dans l’Upper West Side, où elle exécute ses fameux portraits d’artistes et son portrait de Kate Millet est à la une du Time Magazine le 31 août 1970. En 1974, le Whitney Museum of American Art lui consacre une rétrospective. ...

Works:  ..1930, Ethel Ashton, Tate Modern, London - 1935, Kenneth Fearing, Museum of Modern Art, New York - 1935, Pat Whalen, Whitney Museum of American Art, New York - 1937 Blanche Angel, Pregnant, Pastel on Paper, Whitney Museum of American Art, New York - 1938, Mr Greene, Private Collection - 1962, Robert Smithson, Private Collection - 1964, Joseph Papp, National Portrait Gallery, Washington, D.C. - 1964, Sherry Speeth, Private Collection, on loan to Tate Modern, London - 1967, Nancy and Olivia, Private Collection - 1970,  Jackie Curtis et Ritta Redd, The Cleveland Museum of Art - 1970,  Andy Warhol, Whitney Museum of American Art, New York. Gift of Timothy Collins - 1970, The Family (John Gruen, Jane Wilson and Julia), Private Collection, on loan to Tate Modern, London - 1972, Benny and Mary Ellen Andrews, Museum of Modern Art, New York - 1973, Kitty Pearson, Tate Modern, London - 1978, Margaret Evans Pregnant, Private Collection - 1978, Westreich Family, Brown University, Providence, Rhode Island - 1980, Self Portrait, National Portrait Gallery, Washington, D.C...