Friedrich Dürrenmatt (1921-1990) - Heinrich Böll (1917-1985) - Max Frisch (1911-1991) - Stefan Heym (1913-2001) - Marlen Haushofer (1920-1970) - Arno Schmidt (1914-1979) ...
Last update: 12/31/2016

La littérature allemande des années Adenauer (1949-1963) est celle d'une période pour laquelle la nécessité historique qui s'impose est d'ancrer la République fédérale allemande dans l'Europe, dans la stabilité politique et dans la croissance économique. L'absorption de la RDA dans les années 1980 ne sera plus à la limite qu'un épiphénomène. Cette littérature est de part en part traversée d'interrogations auxquelles elle ne peut échapper, qui s'impose au détour d'une réflexion, parfois d'un silence, et l'écriture a cette fonction quasi mystique, cette liberté quasi absolue, un pouvoir d'incarnation. Globalement, en l'espace d'une vingtaine d'années, une à deux générations passent d'une Allemagne détruite de l'immédiat après-guerre à un pays redevenu prospère et tout entier préoccupé de jouissances matérielles, en se référant à un écrivain tel que Heinrich Böll, de "Der Zug war pünktlich" (Le train était à l'heure), 1947, à "Gruppenbild mit Dame" (Portrait de groupe avec dame), 1971 : ce redressement économique et social laisse en creux bien des interrogations, les philosophies de l'absurde taraudent sans cesse cette littérature de langue allemande qui ne soldera véritablement son compte politique que dans les années 1970 (L'Honneur perdu de Katharina Blum, "Die verlorene Ehre der Katharina Blum", 1974)... 

(Reinhard Drenkhahn (1926-1959)

 

Friedrich Dürrenmatt (1921-1990)
Un constat traverse toute son oeuvre : rien en ce monde peut nous permettre de résoudre les énigmes de l'existence. D'où ce sentiment d'impuissance, renforcé par l'organisation sociale et politique dans laquelle nous vivons et qui annule toute responsabilité individuelle; renforcé par l'hypocrisie et la vénalité d'une société de consommation qui annihile toute tentative d'interrogation. "Ouvrir un roman de Dürrenmatt, c'est être happé par l'intrigue, assujetti à un suspense à la fois serré et maintenu à distance par un humour pernicieux, une ironie dévastatrice. Conteur à la fois paisible et inattendu, l'écrivain suisse ouvre son enquête d'une manière anodine. Les rôles sont distribués, le lecteur est entraîné dans un labyrinthe qu'il ne peut parcourir sans un curieux sentiment de malaise.."

Friedrich Dürrenmatt, fils de pasteur, naît en 1921 à Konolfingen dans l'Emmental, est avant tout un auteur dramatique. Ses tragi-comédies révèlent, sur le mode de la dérision et du grotesque, l'impuissance de l'individu dans un monde déshumanisé et cruel (le Mariage de Monsieur Mississippi, 1952 ; la Visite de la vieille dame, 1955 ; les Physiciens, 1962). La même conviction anime son premier roman métaphysico-policier, "le Juge et son bourreau" (1952), qui trouvera une large audience, puis les romans suivants,  "le Soupçon" (1953), "la Promesse" (1958), "le Retraité" (1978) et "Justice "(1985).

 

La Panne (Die Panne, 1956)
« Nous ne vivons plus sous la crainte d'un Dieu, d'une justice immanente, d'un Fatum comme dans la Cinquième Symphonie ; non ! plus rien de tout cela ne nous menace. » Ou du moins, le destin de l'homme ne se joue plus autour de grandes interrogations métaphysiques, mais au cours de ruptures dans notre banal quotidien : ainsi, une panne. Alfredo Traps, un représentant en textile, se retrouve un soir en panne non loin d'un village, où, faute de place, il doit passer la nuit dans la maison d'un juge à la retraite. Pendant le repas auquel Traps se joint à d'autres invités, le procureur à la retraite enclenche un véritable interrogatoire. 

""Rien de bien grave assurément, mais une panne tout de même; c'est ainsi que cela commença. Alfredo Traps, au volant de sa Studebaker, roulait sur une grande route nationale et n'était plus guère qu'à une heure de chez lui (il habitait une ville assez importante) quand sa mécanique s'immobilisa. La voiture rutilante ne marchait plus, et voilà tout. Sa course était venue mourir au pied d'un petit coteau que gravissait la route, avec des cumulus vers le nord et le soleil encore haut dans le ciel de l'après-midi. Alfredo Traps : quarante-cinq ans et pas encore de ventre, l'allure sympathique et de bonnes manières, bien qu'un petit rien d'application permît de deviner au-dessous un quelque chose de plus fruste, de plus commis voyageur; ce contemporain avait ses affaires dans l'industrie textile. D'abord, il fuma une cigarette; puis s'occupa d'un dépanneur. Le garagiste qui vint finalement prendre la Studebaker en remorque affirmait que la réparation ne pourrait pas être faite avant le lendemain, dans la matinée : une panne dans le réseau d'alimentation. Soit ! Impossible de savoir si c'était vrai; déraisonnable même d'essayer seulement de le découvrir : nous sommes entre les mains du garagiste comme autrefois on tombait au pouvoir du chevalier de fortune qui exigeait rançon; ou plutôt, nous dépendons de lui comme on a pu dépendre des dieux lares et des démons familiers. Avec une demi-heure de marche jusqu'à la gare la plus proche et un voyage quelque peu compliqué, quoique bref, s'il voulait rentrer à la maison et retrouver sa femme et les quatre enfants - quatre garçons - Traps renonça par nonchalance et décida de passer la nuit sur place. On approchait des six heures du soir; il faisait beau et chaud. Le jour le plus long de l'année n'était pas loin. Le village, à l'entrée duquel s'ouvrait le garage, avait un air sympathique avec sa butte et son église, le presbytère et le vieux, le très vieux chêne cerclé de fer et solidement soutenu, tout cela bien propre, bien net, jusqu'aux fumiers devant les portes paysannes qui étaient soigneusement dressés à l'équerre, et les dernières maisons qui allaient pittoresquement se perdre ou se nicher à la lisière des bois, sur le coteau. On y trouvait en outre une petite fabrique, quelques salles de café qu'on appelle des pintes, et une ou deux bonnes auberges : l'une, surtout, dont il souvenait à Traps d'avoir entendu dire le plus grand bien. Malheureusement, ils n'avaient plus une seule chambre de libre, plus un seul lit : tout avait été retenu pour un congrès local de petits éleveurs; mais le Monsieur pourrait peut-être trouver à se loger dans cette villa, là-bas, où l'on acceptait de temps à autre de recevoir des hôtes. Qu'il aille seulement demander. .

Traps se sentait hésitant. Il lui était toujours possible de rentrer chez lui par le train; mais d'autre part, la perspective d'une petite aventure n'était pas faite pour lui déplaire, et il savait par expérience (comme l'autre jour encore dans ce petit bourg de Grossbiestringen, par exemple) qu'on peut trouver parfois des filles à son goût dans ces bourgades écartées. Bref, il dirigea ses pas vers la maison qu'on lui avait indiqué..." (traduction Armel Guerne)

 

Le Juge et son bourreau (Der Richter und sein Henker, 1952)
"Le Juge et son bourreau se déploie sur fond d'intrigue policière. Mort et maladie forment un diptyque tragique où se reflète la dérisoire pantomime de la comédie humaine." Le commissaire Hans Bärlach de la police de Berne, amateur de cigare et de vodka mais se mourrant d'un cancer, doit résoudre l'assassinat de son meilleur officier, le lieutenant Ulrich Schmied. Il est aidé dans son enquête par l'agent Walter Tschanz. Comme Schmied avait enquêté sur les crimes de Richard Gastmann, un criminel de carrière et vieil ennemi de Bärlach, les soupçons tombent immédiatement sur lui. Mais l'enquête de Bärlach dérape quand Tschanz tue Gastmann, soi-disant en situation de légitime défense. Et il s'avère que Tschanz est celui qui a assassiné Schmied...

 

La Promesse (Das Versprechen, 1958)

Quelques jours avant son départ à l'étranger,le détective Matthieu, à l'apogée de sa carrière, apprend qu'une jeune fille de quatorze ans, Gritli Moser, a été retrouvée morte dans une forêt. Il fait la promesse à la mère de l'enfant de retrouver le meurtrier et cette promesse va bouleverser sa vie. Un suspect est arrêté, finit par avouer et se pend dans sa cellule. L'affaire est classée. Cependant, Mathieu est convaincu que le coupable est quelqu'un d'autre. Au vu d’une carte, celui-ci doit obligatoirement passer par le col de Kerens, alors Matthieu s’y installe et achète la station service s’y trouvant. Il vit avec une ancienne prostituée et sa fille Anne-Marie. Insensiblement, celle-ci va devenir pour Matthieu un appât. Commence alors une épuisante attente, puis une longue descente aux enfers. La raison de Matthieu petit à petit reculera devant son obsession de retrouver cet assassin, et d’honorer ainsi sa promesse.  

"INVITÉ par l'Amicale Andreas-Dahinden à faire une conférence sur l'art du roman policier, je m'étais rendu à Coire au mois de mars de cette année. Le jour tombait déjà quand je descendis du train, en pleine bourrasque de neige, sous un ciel bas, dans une ville glacée. Ma conférence avait lieu dans la salle de réunion du Syndicat des Commerçants, où je ne trouvai qu'un auditoire assez clairsemé car à la même heure, dans la salle des fêtes du Collège, le professeur Emile Staiger parlait du Goethe des dernières années. Je ne parvins pas plus à me dégeler moi-même que mes auditeurs, dont plusieurs quittèrent la salle avant ma péroraison. Un court entretien encore avec quelques membres du Comité directeur, à savoir deux ou trois professeurs du Collège, qui eussent certes préféré entendre parler du Goethe des dernières années, et une dame éminemment charitable qui donnait tous ses soins à l'Association des gens de maison de la Suisse Orientale ; puis, dûment nanti de mes honoraires et autres frais de voyage, je regagnai l'hôtel du Chamois, près de la gare, où ma chambre avait été retenue. Rien de réconfortant là non plus. Pas autre chose à lire qu'une feuille allemande de Bourse et un vieux numéro de la Weltwoche;  le silence qui régnait dans l'hôtel avait quelque chose de si inhumain qu'on reculait à l'idée de dormir, tant on craignait de ne plus se réveiller jamais! Nuit spectrale, qui paraissait suspendue hors du temps. Dehors, il ne neigeait plus, et rien, absolument rien ne bougeait : pas un seul habitant, pas un seul animal, ni même les lampes d'éclairage immobiles, sans un souffle de vent, ne donnaient une animation quelconque å la rue; pas un bruit, rien qui eût un semblant de vie, si ce n'est une fois, lugubre et étouffé comme s'il venait du fond du ciel, un vague écho du côté de la gare.

Au bar, où je me rendis pour boire un dernier whisky, sans compter la femme plutôt âgée qui faisait office de barmaid, il n'y avait qu'un unique client : personnage vétuste, gros et lourd, avec sa chaîne de montre à l'ancienne mode, sur le ventre. J'étais à peine assis qu'il se présentait : Docteur H., ancien chef de la police cantonale de Zurich. Quel que fût son âge, il avait encore le cheveu dru et noir, la moustache fournie. Perché sur un des hauts tabourets du bar, il buvait du vin rouge en fumant un Havane et appelait la serveuse par son petit nom. La voix sonore et le geste large, cet homme sans façons m'était à la fois sympathique et antipathique. Vers trois heures du matin, et après que quatre nouveaux Johnnie Walker furent venus tenir compagnie au premier, le docteur H. offrit de me raccompagner à Zurich dans son Opel. Comme je ne connaissais que très mal les environs de Coire et toute cette partie de la Suisse, je ne refusai pas l'invitation et le remerciai. Il était venu lui-même dans les Grisons en tant que membre d'une commission fédérale; le mauvais temps l`ayant obligé d'attendre, il avait assisté à ma conférence, à laquelle il ne fit pas la moindre allusion, sinon pour me dire, comme en passant, que je m'en tirais plutôt mal. 

Le matin, donc, nous nous mîmes en route. L'aube était déjà proche, quand j'avais finalement absorbé deux cachets de somnifère avec l'espoir de dormir un peu ; et je me sentais maintenant tout assommé, presque paralysé. Le jour, pourtant levé depuis un bon moment, restait comme à demi-éteint, avec une lumière hésitante et grise..."

(Albin Michel, traduction Armel Guerne)

 

Justice (Justiz, 1985)

A l'heure de la plus grande affluence, dans un restaurant fréquenté par la meilleure société, un député zurichois tire à bout portant sur un professeur d'université. On le condamne à vingt ans de réclusion. De sa prison, il fait appel à un jeune avocat sans un sous, et le charge de réexaminer l'affaire, mais en considérant, à titre d'hypothèse, que le meurtre a été commis par quelqu'un d'autre. La proposition semble absurde. Le jeune avocat accepte cependant la proposition, et se retrouve pris au piège d'une Justice fort éloignée de ses idéaux.  

"Si j'écris ce rapport, c'est sans doute par amour de l'ordre, par pédanterie : pour joindre une pièce au dossier. Je veux me contraindre à réexaminer les faits qui ont conduit à l'acquittement d'un meurtrier et à la mort d'un innocent. Je veux repasser dans ma tête les mesures que j'ai prises, mes pas de clerc, les possibilités que j'ai négligées. Je veux, une fois encore, et consciencieusement, évaluer les chances qui restent à la Justice.

Mais surtout, si j'écris ce rapport, c'est que j'ai le temps, beaucoup de temps, deux mois au bas mot. Je reviens tout juste de l'aéroport (les bars auxquels j'ai rendu visite en chemin ? ça ne compte pas, ni mon état présent. Je suis copieusement ivre, mais demain j'aurai l'œil clair). À bord du mastodonte hurlant et mugissant (direction : l'Australie), le docteur honoris causa Isaak Kohler. Au moment où, jaillissant de ma Volkswagen, j'armais mon revolver, il prenait son envol dans le ciel nocturne. Un coup de maître, ce coup de téléphone. Le vieux connaissait sûrement mes intentions ; et nul n'ignore que je suis trop démuni pour le suivre dans ses voyages.

Il ne me reste donc qu'à attendre son retour. En juin ? En juillet ? Attendre, et boire de temps en temps – ou très souvent, selon l'état de mes finances. Et puis écrire : quand un avocat n'a plus que les yeux pour pleurer, il trouve la plume pour écrire.

Mais sur un point, le député se trompe : son crime, le temps ne l'effacera pas ; mon attente ne l'adoucira pas, mon ivresse ne le noiera pas, mon écriture ne l'excusera pas. Je mets la vérité sur le papier, je la grave en moi, et je me donne le pouvoir d'accomplir un jour en toute conscience, ivre ou non, ce qu'aujourd'hui je voulais perpétrer dans un mouvement passionnel. Un jour, oui ; en juin, en juillet peut-être ; bref, le jour de son retour, car il reviendra. Donc le présent rapport ne constitue pas seulement la justification d'un meurtre, mais aussi sa préparation. D'un meurtre légitime.

(Je suis dans mon bureau, j'ai dessoûlé.) Seul un crime rétablira la justice. Avec, inévitablement, mon suicide à la clé. Non point pour me dérober à mes responsabilités. Au contraire. Le suicide est la seule façon de répondre de mon acte, sur le plan humain sinon sur le plan juridique. Je détiens la vérité, mais non les preuves. Les témoins de l'instant décisif, je ne puis les produire. Mon suicide me rendra crédible, même en leur absence. Je ne vais pas à la mort comme un savant qui se prend pour cobaye par amour de la science. Je meurs parce que je suis convaincu d'être fini.

Le lieu du crime joue très tôt son rôle dans l'histoire. Avec sa façade rococo, le restaurant Du théâtre est l'un des rares bâtiments réputés pour son architecture, dans notre cité lamentablement défigurée. Ce restaurant occupe trois étages – bien des gens ignorent l'existence du troisième. Chez nous, tout le monde se lève tôt. Les matinées sont longues ; le rez-de-chaussée accueille des étudiants ensommeillés, mais aussi des commerçants, qui souvent restent pour le repas de midi. Après le café-kirsch, c'est le calme plat, les serveuses sont invisibles. Il faut attendre quatre heures de l'après-midi pour assister à l'arrivée d'employés fatigués et d'instituteurs épuisés. Pour le repas du soir, et jusqu'à dix heures et demie, c'est la cohue : des politiciens, des managers, des financiers, d'ex-représentants de professions libérales et plus que libérales, mais aussi des étrangers légèrement effrayés : notre ville aime se donner des airs internationaux.

Le premier étage est celui du raffinement puant. Absolument : dans ces deux salles basses et tapissées de rouge, il règne une chaleur tropicale, mais tout le monde la supporte ; les dames en robe du soir, les messieurs souvent en smoking. L'air est fait de sueurs et de parfums, accompagnant en sourdine les effluves de nos spécialités culinaires : par exemple l'émincé de veau avec rösti. La société de cet étage ressemble à celle du rez-de-chaussée, mais s'en distingue par l'habillement. C'est l'étage où l'on se retrouve après les « premières » théâtrales, et après conclusion des grosses affaires : on ne manigance plus rien, on fête les manigances accomplies.

Au deuxième étage, nouvelle métamorphose. On est surpris par un certain débraillé, par un certain laisser-aller. Les pièces sont hautes et claires, elles évoquent la plus commune des auberges : chaises de bois, nappes à carreaux, ronds de bière partout ; juste à côté de l'escalier, un cabaret à moitié vide, où se démènent des magiciens de seconde zone et des strip-teaseuses de troisième zone. Dans la salle principale, on joue aux cartes et au billard. C'est le rendez-vous de nos marchands de fruits et légumes, de nos entrepreneurs et de nos gros propriétaires de magasins, de nos gros garagistes et de nos spécialistes en démolition. Souvent, ils sont vissés là des heures durant ; les enjeux sont fantastiques. Autour d'eux s'agglutine toute une galerie d'individus bizarres ou douteux, sans compter quelques prostituées en faction, trois, quatre, toujours à la même table près de la fenêtre ; on fait mieux que les tolérer : elles font partie des meubles, et sont relativement bon marché. Un vrai riche est toujours près de ses petits sous.

Lorsque je rencontrai pour la première fois le député, je venais de subir avec succès les examens fédéraux, j'avais rédigé ma dissertation, obtenu le titre de docteur et reçu l'autorisation d'exercer comme avocat, mais je n'avais pas encore quitté la place où je travaillais durant mes études : j'étais saute-ruisseau de luxe chez Stüssi-Leupin. Cet homme s'était acquis une réputation largement internationale : dans plusieurs affaires criminelles (les frères Aetti, Rosa Pick, Deubelbeiss et Amsler), il avait obtenu des acquittements ; et dans l'affaire qui opposa Trög (Les « œuvres industrielles de bienfaisance ») aux États-Unis d'Amérique, il obtint un compromis (tout à l'avantage de Trög). Je devais me rendre au café Du théâtre pour apporter à Stüssi-Leupin le résultat d'une expertise (un de ces cas douteux auxquels il vouait un amour exclusif). C'est au deuxième étage que je dénichai l'avocat vedette, près d'une des tables de billard ; il venait de terminer une partie avec le député. À la table voisine, le docteur Benno jouait avec le professeur Winter. Et c'est maintenant seulement, à l'instant d'écrire tout cela, que je m'avise d'une chose : tous les personnages du drame futur se trouvaient ici réunis, comme pour un prologue. Dehors il faisait froid ; on était en novembre ou décembre (il serait facile de déterminer la date exacte). J'étais gelé, parce que j'allais toujours sans manteau, et que j'avais dû garer ma Volkswagen à quelques rues du café.

– Faites-vous servir un grog, jeune homme.

Le député, qui m'adressait ainsi la parole, m'examina très attentivement, et fit signe au sommelier. Involontairement, j'obtempérai. Il faut dire aussi que j'attendais les instructions de Stüssi-Leupin, qui s'était retiré avec le texte de l'expertise, et qui le feuilletait à l'une des tables.

Devant, dans la salle, je voyais jouer les marchands de légumes, silhouettes sombres dans le contre-jour de la fenêtre. D'en bas nous parvenait le sourd grondement du tramway. Le député ne cessait pas de me dévisager, sans la moindre gêne, sans dissimuler son regard. Il devait approcher des soixante-dix ans. Il était le seul qui eût gardé son veston, mais il ne transpirait pas le moins du monde. Je finis par me présenter. Je pensais bien avoir affaire à quelque notable, mais je ne parvenais pas à mettre un nom sur le personnage.

– Parent du colonel Spät ? interrogea-t-il, sans se nommer lui-même (peut-être estimait-il que cela n'en valait pas la peine, ou que je le connaissais déjà).

Le colonel Spät : un paysan martial, devenu conseiller fédéral. Partisan de l'arme atomique.

– Bien peu, répondis-je. (Pour régler cette question une fois pour toutes : je suis né en 1930. Je n'ai jamais connu ma mère, Anna Spät, et je suis de père inconnu. J'ai grandi dans un orphelinat dont je me souviens sans déplaisir – j'aimais surtout la forêt voisine. Nous étions bien éduqués, bien instruits. J'ai connu une jeunesse heureuse. Avoir des parents ne constitue pas toujours un avantage. Mon malheur, c'est au docteur h.c. Isaak Kohler que je le dois. Auparavant, j'avais des difficultés, mais pas de désespoirs.)

– Vous comptez vous associer à Stüssi-Leupin ?

– Je n'y songe pas, répondis-je en le regardant avec surprise.

– Il a très bonne opinion de vous.

– Il ne m'en a jamais rien laissé paraître.

– Stüssi-Leupin ne laisse jamais rien paraître.

Le vieillard s'exprimait d'une voix sèche. Pour moi, je pris le ton de l'insouciance :

– Il a tort. Je veux m'installer à mon compte.

– Ce sera difficile.

– Peut-être.

Rire du vieillard :

– Vous aurez quelques surprises. Notre pays ne favorise pas les ascensions solitaires.

Puis, sans transition :

– Vous jouez au billard ?

– Non.

– Erreur.

À nouveau, il me regarda, l'air pensif. Ses yeux gris trahissaient la surprise, mais non la moquerie, à ce qu'il m'a semblé. Dureté, absence d'humour. Il me conduisit à la deuxième table, celle où jouaient le docteur Benno et le professeur Winter. Ces deux personnages m'étaient connus. Le professeur était recteur à l'époque où j'entrais à l'Université. Le docteur était, dans notre cité, une figure de la vie nocturne (à l'époque, cette vie s'arrêtait à minuit, mais elle ne manquait pas d'intensité pour autant). On ne lui connaissait pas de profession déterminée. Jadis, il avait été champion olympique d'escrime, d'où son surnom de Bennolympique. Il avait également conquis le titre de champion suisse de tir au pistolet. Au golf, il gardait un certain renom. Il avait, autrefois, ouvert une galerie d'art, mais ça n'avait pas marché. Maintenant, on disait que son activité principale consistait à gérer sa fortune.

Je saluai. On me répondit par des signes de tête.

– Winter est un éternel débutant, lâcha le docteur h. c. Isaak Kohler.

Je ris :

– Et vous, seriez-vous un maître ?

– Certes, répondit-il tranquillement. Le billard est ma passion. Passez-moi donc cette queue, professeur, vous ne réussirez jamais votre coup.

Adolf Winter lui tendit l'instrument. Le professeur était un sexagénaire, lourd mais plutôt petit, à la calvitie luisante. Il était muni de lunettes à branches d'or, mais non cerclées. Un de ses gestes coutumiers consistait à lisser dignement sa longue barbe noire, très soignée, parcourue de traînées blanches. Il s'habillait toujours avec recherche ; démodé, mais raffiné. C'était un de ces hâbleurs humanistes dont nos universités regorgent. Membre du Pen-club et de grandes institutions culturelles, auteur d'une purge en deux volumes, Carl Spitteler devant Hésiode, ou l'Helvétie hellénique (éditions Artémis, 1940). Je suis juriste, et depuis toujours la faculté des lettres me porte sur les nerfs.

Soigneusement, le député passait à la craie la rondelle de cuir. Ses mouvements étaient tranquilles et sûrs ; et, malgré ses phrases cassantes, il ne donnait pas l'impression d'arrogance ; simplement de maîtrise et de calme. Tout en lui disait la force, l'infaillibilité. La tête légèrement inclinée, il observa la table de billard, puis, très vite et sans hésiter, donna son coup.

Je vis la boule blanche rouler, frapper, revenir en arrière.

– À la bande. C'est ainsi qu'on le bat, le docteur Benno, fit le député, tout en rendant la queue de billard au professeur Winter. Compris, jeune homme ?

– Je n'entends rien à tout cela, répondis-je.

Et je me tournai vers le grog que le serveur avait déposé sur une petite table.

– Cela viendra.

Le docteur h.c. Isaak Kohler eut un rire, s'empara d'un des journaux mis à la disposition des clients, et s'éloigna."

(Julliard, traduction Etienne Barilier)

 

La Visite de la vieille dame (Der Besuch der alten Dame, 1956)
"Dürrenmatt met en scène une richissime vieille dame revenue au pays natal pour se venger de celui qui, jadis, l'a trahie et abandonnée dans la misère, Ilg. Elle propose un milliard à ses compatriotes pour qu'ils tuent Ilg et les voit succomber à la tentation puis commettre un meurtre déguisé en acte de justice. Cependant Ilg, par un retour sur soi, reconnaît sa faute et accepte le châtiment. À travers une succession de situations grotesques et parodiques, la pièce dénonce l'hypocrisie et la vénalité de la société de consommation." 

 

"La Mission, ou de l'observateur qui observe ses observateurs, récit en vingt-quatre phrases" (Der Auftrag)

«Les hommes, dit le logicíen D., se voient absurdes s'ils ne sont pas observés, alors ils s'observent les uns les autres, ils se photographient et se filment dans leur angoisse de l'absurdité d'être là." L'histoire de La Mission se résume en deux mots et vingt-quatre chapitre, une phrase par chapitre : une femme est retrouvée violée et étranglée; son cadavre, jeté au pied des mines d'Al-Hakim au milieu des momies de soufis noirs, est déchiqueté par les chacals. Son mari, un célèbre psychiatre zurichois, demande à F., une journaliste, de mener l'enquête avec une équipe de télévision. La journaliste suit l'itinéraire parcouru par la morte, achète un manteau rouge lui ayant appartenu et visite la chambre d`hôtel où elle a séjourné. Un ficeleur de mystères s'arrêterait à cette évidence : on ne mène l'enquête que mû par le désir de rencontrer son double, le moi est une fiction, le monde une prison de miroirs. L'humanité vit dans l'espérance que quelqu'un l'observe, telle est la prémisse de La Mission. 

"... les nouveaux virus, les tremblements de terre, la sécheresse, les inondations, les ouragans, les éruptions volcaniques, etc. sont par contre des mesures de défense de la nature observée, dirigées contre celui qui l'observe, de la même façon que son télescope et les pierres qui étaient jetées contre sa maison étaient des mesures de représailles contre le fait d'être observé, c'est ce qui s'était passé entre von Lambert et sa femme, pour en revenir à eux, c'était le fait qu'observer était devenu regarder un objet, ils s'étaient l'un l'autre regardés comme des objets d'une façon insoutenable, lui avait fait de sa femme un objet pour la psychiatrie, elle avait fait de lui un objet de haine, la soudaine connaissance qu'elle eut qu'elle, qui observait, était observée par celui qu'elle observait lui avait fait spontanément jeter son manteau rouge par-dessus son jean pour sortir du cycle infernal entre observer et être-observée et courir à la mort, puis il ajouta, après avoir réprimé un soudain accès de rire, que ce qu'il venait de développer ne constituait bien sûr qu'une des deux possibilités, l'autre étant l'exact contraire de celle qu'il avait présentée, une conclusion logique dépend de la situation de départ, quand dans sa maison de montagne il devint toujours plus rarement observé, si rarement que, lorsqu'il pointait son télescope contre ceux dont il acceptait qu'ils l'observent à partir du rocher, ce n'était pas lui mais quelque chose d'autre qu'ils observaient, des chamois qui grimpaient ou des alpinistes qui ascensionnaient, cet état de non-observé lui devint plus torturant que l'état antérieur d'être-observé, il aurait véritablement soupiré après les pierres contre sa maison, n'être plus observé voulait dire pour lui n'être plus digne d'observation, donc indigne d'attention, donc sans signification, donc absurde, il se voyait tomber dans une dépression sans espoir, à la vérité sa carrière universitaire jusque-là dépourvue de réussite avait quelque chose d'absurde, il en concluait dans la foulée que les hommes souffrent comme lui de l'état de non-observé et qu'ils se voient absurdes s'ils ne sont pas observés, alors ils s'observent les uns les autres, ils se photographient et se filment dans leur angoisse de l'absurdité d'être là, à la vue d'un univers en expansion avec ses milliards de voies lactées, comme la nôtre, constituées d'autres milliards de planètes définitivement isolées par des distances effroyables et habitées, comme la nôtre, un cosmos sans cesse secoué par des soleils qui explosent puis se rendorment, qui donc sinon lui- même pourrait bien observer l'homme pour lui donner le sens ?, un dieu personnel, face à un tel monstre d'univers, n'est plus possible, un dieu père et régent du monde qui observe chacun en particulier, qui compte les cheveux de chacun, ce dieu est mort parce qu'il est devenu impensable, article de foi sans fondement en raison, seul un dieu impersonnel serait pensable comme principe abstrait, comme une construction philosophico-littéraire de la pensée destinée à donner malgré tout, comme par magie, un sens à ce tout monstrueux, dieu vague et dispersé au vent, il est tout sentiment, il a nom cris et fumées, il embrume l'éclat du ciel, il est enfoui au fond du cœur de l'homme, mais la raison n'est capable de bonimenter sur le sens qu'à travers l'homme, car tout ce qui peut se penser et se faire, la logique, la métaphysique, la mathématique, les sciences de la nature, l'art, la musique, la poésie ne prend de sens que par l'homme, sans l'homme tout cela retombe dans l'impensé et par là, dans l'absurde, bien des choses qui se passent de nos jours deviennent compréhensibles si on suit cette piste logique que l'humanité est toujours ivre de cette fausse espérance de quelqu'un qui l'observe, c'est ainsi que la course aux armements force les antagonistes à s'observer l'un l'autre, ils espèrent au fond pouvoir toujours continuer cette course aux armements afin de devoir éternellement s'observer, sans course aux armements ils sombreraient dans la perte du sens, à moins que la course aux armements ne provoque par quelque défaillance l'étincelle atomique, ce qu'elle aurait pu faire depuis longtemps, cette étincelle ne représenterait pas plus que l'absurde manifestation du fait que la terre a été un jour habitée, un incendie que personne n'observerait sauf peut-être quelque humanité ou quelque chose de semblable du côté de Sirius ou ailleurs, mais sans possibilité d'annoncer la nouvelle qu'il a été observé à celui qui aimait tant être observé parce qu'alors il n'existerait plus.."

(traduction H.Durand, L'Âge d'Homme)

 

La Mise en oeuvre (Stoffe)

Dürrenmatt revisite son existence dans une singulière biographie au cours de laquelle il intègre des textes qui l'ont hanté, qu'il n'a pas écrits, qu'il n'a pas achevés, qu'il élabore pour cette occasion.

"Raconter sa propre vie: entreprise universellement tentée, toujours recommencée. Entreprise à mes yeux compréhensible, mais irréalisable. Plus l'on vieillit, plus forte est l'envie de tirer des bilans. La mort approche, la vie se volatilise; comme elle se volatilise, on veut lui donner forme; en lui donnant forme, on la fausse. Ainsi s'établissent ces bilans trompeurs que nous nommons des biographies. Ce sont parfois de grandes oeuvres littéraires - la littérature mondiale en témoigne - mais cet argent précieux, nous avons souvent et malheureusement le tort de le prendre pour du bon argent .. Néanmoins j'écris sur moi. Pas sur  l'histoire de ma vie: sur l'histoire de mes "matières" romanesques. Je suis écrivain. C'est donc dans ces matières que ma pensée s'exprime, quand bien même, évidemment, ma pensée ne se limite pas à elles. .. "

 


Heinrich Böll (1917-1985)
Soldat allemand ayant connu les garnisons de Pologne, les fronts de France et de Russie, la captivité puis la libération en 1945, Böll a construit sa littérature dans les ruines de l'après-guerre (Trümmerliteratur), affrontant nombres d'interrogations, celle de l'inhumanité et de la responsabilité, celle du désarroi et de la réadaptation : mais ce qui semble dominer ce catholique frappé par les philosophies de l'absurde, c'est le sentiment d'un rendez-vous manqué avec l'histoire, la société allemande est passé par trop rapidement de l'ordre absurde et inhumain d'une société de guerre et de destruction totale à l'absurde système politico-social du "miracle économique" : le matérialisme dominant encourage non seulement l'amnésie intellectuelle vis-à-vis d'un passé brutal et d'une sortie de guerre des plus douteuses, mais instaure une normativité sociale qui menace subrepticement l'intégrité de l'existence. Les héros de Böll retrouvent une raison de vivre, mais avec la prospérité revenue, l'idéologie du profit et du rendement comme la normativité sociale menace leur dignité humaine autant que l'avait fait la misère.

L'écriture de Böll a directement participé à son succès : avec un grand souci de clarté, il organise son récit en multipliant les points de vue, sans sacrifier la cohésion globale, conférant tant une épaisseur à ses fictions qu'une distanciation qui lui permet d'assumer ces contradictions et cette subtile ironie, comme désenchantée, qui le caractérise.
Ses récits abordent progressivement l'absurdité de la guerre, la souffrance et la mort ("Der Zug war pünktlich" (Le train était à l'heure), 1949, "Wanderer, kommst du nach Spa..." (la Mort de Lohengrin), 1950 ; "Wo warst du, Adam ?" (Où étais-tu Adam?), 1951), la détresse de l'après-guerre ("Und sagte kein einziges Wort" (Rentrez chez vous Bogner), 1952, "Haus ohne Hüter" (les Enfants des morts), 1954 ; "Das Brot der frühen Jahre" (le Pain des jeunes années), 1955), la critique morale face aux nouvelles menaces politiques et sociales sur les libertés, telles que la guerre du Vietnam, les procès d'écrivains en Union soviétique, les lois d'exception, de l'affaire Baader-Meinhof ("Ende einer Dienstfahrt" (Fin de mission), 1966), "Schwierigkeiten mit der Brüderlichkeit, politische Schriften" (De la difficulté de fraterniser, écrits politiques), 1973-1976, "Einmischung erwünscht" (Engagement souhaitable), 1977, "Die verlorene Ehre der Katharina Blum" (l'Honneur perdu de Katharina Blum), 1974 ; "Fürsorgliche Belagerung'" (Protection encombrante), 1979), la méfiance vis-à-vis des nazis reconvertis ("Billard um halbzehn" (Les Deux Sacrements), 1959,"Doktor Murkes gesammeltes Schweigen" (La Collection de silences du Dr Murke), 1958), la lutte contre l'amnésie du passé dans une prospérité retrouvée ("Irisches Tagebuch" (Journal irlandais), 1957, "Ansichten eines Clowns" (La Grimace), 1963, Gruppenbild mit Dame" (Portrait de groupe avec dame), 1971, "Frauen vor Flusslandschaft" (Femmes devant un paysage fluvial), 1985), sans doute en fin de parcours, une certaine résignation... Par delà ses prises de position, Heinrich Böll entendait surtout promouvoir une conscience morale, une réflexion la plus équilibrée possible sur son temps, la société allemande, la persistance dans les mentalités d'un passé nazi jamais véritablement affronté...

 

"Portrait de groupe avec dame" (Gruppenbild mit Dame), 1971
Après plusieurs années de silence, Böll reprend la parole et, se retranchant derrière un rôle volontairement anonyme et administratif, reconstitue cinquante années d'histoire allemande, du IIIe Reich aux années du fameux "miracle économique" d'après-guerre, à travers le portrait d'une femme, Léni Pfeiffer, née Gruyten en 1922, survivante d'un mode en mutation dont on va suivre les différentes étapes d'une existence qui n'apparaît véritablement dans toute son authenticité qu'en toute fin du récit. 

"...Il est bien évident que Léni n'a pas toujours eu quarante-huit ans, aussi devons-nous nécessairement jeter un regard en arrière. Sur ses photos de jeunesse, on n'hésiterait pas à la qualifier de fraîche et jolie. Même sous l'uniforme des jeunesses hitlériennes - à treize, quatorze et quinze ans - Léni a l'air charmante. Aucun observateur masculin n'aurait émis sur ses attraits physiques un jugement inférieur à « fichtre, elle n'est vraiment pas mal! ›› Le besoin humain d'accouplement va du coup de foudre causé par le désir spontané de commerce charnel (ne fût-ce qu'une fois et sans songer encore à un lien durable) avec une personne de l'autre sexe ou du sien propre, jusqu'à la passion la plus intense et la plus tumultueuse qui ne laisse en repos ni l'âme ni le corps et dont chacune des multiples formes aux manifestations aussi anarchiques qu'injustifiées - de la plus superficielle à la plus profonde - aurait pu être suscitée par Léni et l'a d'ailleurs été. A l'âge de dix-sept ans elle fit le bond décisif : de jolie elle devint belle, étape que les blondes aux yeux foncés franchissent plus facilement que les blondes aux yeux clairs. Aucun homme à ce stade n'aurait porté sur elle un jugement inférieur à « ravissante ››. Il convient encore de fournir quelques indications sur le déroulement des études de Léni. Elle allait sur ses dix-sept ans quand son père, qui n'avait pas manqué de remarquer comme de jolie elle devenait belle, la prit avec lui au bureau et, en raison surtout de l'effet qu”elle produisait sur les hommes (nous sommes en 1938), la fit assister à d'importantes réunions d'affaires où, bloc-notes sur les genoux et crayon en main, elle consignait quelques observations en style télégraphique. Elle ignorait la sténographie et n'aurait d'ailleurs au grand jamais voulu l'apprendre. Non que toute abstraction lui fût totalement étrangère, mais elle n'avait aucune envie d'apprendre "les hiéroglyphes" (ainsi qualifiait-elle la sténographie). Ses études ne se sont pas déroulées sans souffrances, celles de ses maîtres d'ailleurs plutôt que les siennes propres. Après avoir par deux fois non pas exactement redoublé sa classe mais "volontairement rétrograde dans la classe inférieure", elle terminale cycle primaire avec un livret scolaire passable aux abondantes interpolations.L'un des membres encore vivant de l'administration de son école, l'ancien directeur M. Schlocks, aujourd'hui âgé de soixante-cinq ans et que l'auteur a réussi à dénicher dans sa retraite campagnarde, a déclaré qu'il avait même été question d'envoyer Léni dans une classe de rattrapage, mais que deux circonstances l'en avaient préservée; primo, les moyens financiers de son père qui - Schlocks a expressément tenu à le souligner - ne jouèrent cependant qu'un rôle indirect, et secundo, le fait que Léni avait remporté deux années de suite, à onze et douze ans, le titre de "fille la plus allemande de l"école ››, distinction conférée par une commission d'experts ès pureté raciale qui faisait le tour de tous les établissements. Une fois même, sélectionnée pour disputer le titre de "fille la plus allemande de la ville", Léni fut tout juste coiffée sur le poteau par la fille d'un pasteur protestant aux yeux encore plus clairs que les siens qui avaient alors déjà sensiblement foncé. Pouvait-on décemment envoyer en classe de rattrapage la "fille la plus allemande de l'école" ?

A douze ans, Léni entra dans un établissement secondaire dirigé par des religieuses, dont à quatorze ans elle dut être retirée faute d'y avoir obtenu des résultats suffisants. En l'espace de deux ans, elle avait redoublé une fois et passé une fois dans la classe supérieure mais à la seule condition que ses parents promissent solennellement de ne jamais mentionner cette faveur. Promesse qui fut d'ailleurs tenue. Avant que ne naissent des malentendus, il convient de fournir ici, à titre d'information objective, l'explication des fâcheuses circonstances dont Léni fut victime au cours de ses études. Il n'est pas question en l'occurrence de faire état d'une quelconque culpabilité ni même - tant à l'école primaire que dans l'établissement secondaire que Léni fréquenta par la suite - de difficultés majeures, mais simplement de méprises. Léni était non seulement parfaitement éducable mais même à la fois affamée et assoiffée d'instruction. Or si tous les enseignants s'efforcèrent d'assouvir cette faim et d'étancher cette soif, les aliments et les boissons qu'ils lui offriront ne répondaient malheureusement ni a sa forme d'intelligence, ni à son optique, ni à ses dons..."

 (traduction S. et G. De Lalène, Seuil)

 

"L'Honneur perdu de Katharina Blum" (Die verlorene Ehre der Katharina Blum oder : wie Gewalt entstehen und wohin sie führen kann), 1974
Accueilli comme un pamphlet, Böll s'attaque à l'une des grandes actualités politiques et sociales du début des années soixante-dix en Allemagne fédérale, la manipulation de l'opinion publique par la presse et l'omniprésence du sexe dans les médias. Alors que l'Etat allemand réagit avec une imposante fermeté à la vague de terrorisme révolutionnaire qu'entreprend la "Rote Armee Fraktion", avec enlèvements de personnalités et attentats, Böll réagit contre les excès des autorités et d'une certaine presse qui lui semblent dispoportionnés et constituer une menace quant aux libertés individuelles. Böll qui a connu la dictature nazie, voit poindre à nouveau le spectre d'un Etat policier et fera lui-même à un moment donné l'objet d'une surveillance renforcée. L'action, présentée sous forme d'un rapport d'enquête, se déroule sur quatre jours et porte sur un apparent fait divers, le meurtre d'un journaliste par une employée de maison, Katharina Blum.

"..En ce même jeudi 21 février 1974, il était environ 15 h 30 lorsque dans la station de sports d'hiver où il comptait passer une dizaine de jours, Me Blorna chaussa pour la première fois ses skis dans 1'intention d'effectuer une assez longue randonnée. Dès cet instant pourtant, ses vacances dont il s'était fait une telle fête étaient fichues. La veille au soir peu après leur arrivée, Trude et lui avaient fait une belle promenade de deux heures dans la neige, puis avaient bu une bouteille de vin au coin du feu avant d'aller dormir d'un profond sommeil, fenêtre grande ouverte. Le matin, - après un petit déjeuner dont il avait fait durer le plaisir, il avait gagné la terrasse où, bien emmitouflé, il s'était installé dans un confortable fauteuil d'osier pour le reste de la matinée. Enfin l'après-midi, à l'instant précis où il chaussait ses skis pour effectuer sa randonnée, ce type du JOURNAL brusquement surgi devant lui l'avait attaqué de but en blanc sur Katharina : "La croyez-vous capable de commettre un crime ? - Comment cela ? Je suis avocat et sais donc bien quel genre d'individus sont capables d'en commettre un. Mais quel crime ? Katharina? Impensable ! D'où vous vient cette idée? Que savez-vous? "  En apprenant enfin qu'un bandit recherché depuis longtemps avait indiscutablement passé la nuit chez Katharina et que depuis 11 h du matin environ elle subissait un interrogatoire serré, il songea à rentrer par le premier avion pour lui prêter assistance, mais le type du JOURNAL - lui avait-il alors vraiment trouvé l'air visqueux ou l'idée ne lui en était-elle venue que plus tard? - en lui assurant qu'il n'y avait pas péril en la demeure, le pria de bien vouloir lui indiquer quelques traits de caractère de la jeune femme. Lorsque Me Blorna s'y refusa, le type prétendit que c'était mauvais signe, un tel refus pouvant être mal interprété car dans pareil cas - il s'agissait d'une front-page-story - garder le silence sur son caractère, c'était en reconnaître implicitement la mauvaise nature. Sur ce, agacé et furieux Blorna déclara que Katharina était une jeune femme très intelligente et réservée. Mais il s'en voulut aussitôt car ça n'était pas tout à fait juste ni ne traduisait bien ce qu'il voulait et aurait dû dire. Il n'avait encore jamais eu affaire aux journaux, donc jamais au JOURNAL, mais quand il vit le type repartir au volant de sa Porsche, il déchaussa ses skis sachant ses vacances terminées. Il monta retrouver Trude qui douillettement enveloppée dans des couvertures somnolait étendue au soleil sur le balcon. Il lui raconta l'histoire. "Essaye donc de la joindre au téléphone", dit-elle. Il s'y efforça à trois, quatre, cinq reprises, mais pour s'entendre opposer chaque fois : "l'abonné ne répond pas". Il essaya une fois encore vers 11h du soir mais sans plus de succès. Il but alors beaucoup et dormit mal.

Lorsque d'humeur maussade il apparut le vendredi matin vers 9 h 30 au petit déjeuner, Trude lui tendit aussitôt LE JOURNAL. Katharina y figurait à la une. Photo gigantesque et caractères non moins gigantesques. "KATHARINA BLUM, LA BONNE AMIE D'UN GANGSTER, REFUSE DE DONNER LES NOMS DE SES VISITEURS. Ludwig Götten, le bandit et assassin recherché depuis un an et demi aurait pu être arrêté hier si sa bonne amie, une employée de maison nommée Katharina Blum, n'avait couvert sa fuite et effacé toute trace de son passage. La police présume que la femme Blum est depuis assez longtemps déjà mêlée à la cinjuration. (suite page 2, colonnes 3 et 4)." 

En deuxième page Blorna put voir à quel degré LE JOURNAL avait travesti ses propos..."

 (traduction S. et G. De Lalène, Seuil) 


Arno Schmidt (1914-1979)

Arno Schmidt est né à Hambourg et, en 1928, après le décès de son père, sa famille s’installe en Silésie. Il entame des études de commerce à Görlitz qui le mènent à travailler dans les bureaux d’une grande fabrique de vêtements, où il fait la rencontre d’Alice Murawski, avec qui il se mariera en 1937. En 1935, il fait parvenir des poèmes à Hermann Hesse et débute l'établissement d'une table de logarithmes de sept à dix chiffres d’une part, et l’écriture d’une biographie monumentale de Friedrich de La Motte-Fouqué d'autre part. Soldat en 1940, il se rend en 1945 aux troupes britanniques et devient interprète au camp de prisonniers de Munster. Il est libéré fin décembre et s'installe avec son épouse au Mühlenhof à Cordingen, une région de landes qui lui rappelle son enfance.

Il publie son premier texte en 1949, "Léviathan". Dès la publication au début des années cinquante de "Nobodaddy's Kinder", Ernst Jünger et Alfred Döblin se montrent enthousiastes. "Brand's Haide", "Schwarze Spiegel" et  "Aus dem Leben eines Fauns" révèlent un écrivain de fort caractère à la recherche d'une expression nouvelle. En 1955, la parution de "Seelandschaft mit Pocahontas" avec Pocahontas lui vaut un procès pour blasphème et pornographie. L’année suivante il découvre les textes de James Joyce, qui seront une révélation pour lui. Schmidt souhaite trouver un mode narratif correspondant à la dispersion et à la discontinuité qui caractérisent selon lui la pensée de l'individu contemporain. Il se retire en 1958 dans un petit village pour se consacrer exclusivement à la littérature.

Totalement en marge, il a édifié une oeuvre démesurée, radicale et brillante, triviale et érudite dont l'aboutissement fut "Zettels Traum" en 1970, un livre énorme, chaotique, utilisant toutes les formes et techniques d'expression pour lequel il a élaboré pendant 10 ans un classement démentiel de 130000 fiches, met en scène quatre personnages qui discutent inlassablement de l'oeuvre d'Edgar Poë, revue et corrigée par celle de Freud.

 

Scènes de la vie d'un faune (Aus dem Leben eines Fauns, 1953)

"Être moi est une chose absolument insupportable !!", constate Heinrich Düring, personnage et narrateur des Scènes de la vie d'un faune, fonctionnaire à la sous-préfecture de Fallingbostel, dont nous suivons le destin de février 1939 jusqu'aux bombardements alliés de septembre 1944. Sa vie domestique est un désastre, ses enfants lui sont étrangers, sa femme l'a oublié. Il observe avec ironie et désespoir le triomphe éclatant de la bêtise nazie : "Je possède un vocabulaire plus vaste que celui de tous les membres du parti pris ensemble ; en outre, je possède two separate sides to my head, alors que les nazis n'ont qu'un hémisphère cérébral". Morceau d'anthologie, sa visite d'une exposition d'art officiel : "Les filles se tenaient droites dans l'urne de leurs costumes régionaux : autour du front épais de leur tête rustique, le barbouilleur leur avait enroulé l'anaconda blond d'une natte qui donnait envie de proposer de l'aspirine aux pauvres créatures (...) ; le fameux personnage populaire du dompteur de cheval emballé ne manquait pas à l'appel qui d'une seule main immobilise un cheval entier (moi qui ai servi dans l'hippomobile je sais exactement ce qu'il en est !)". Heureusement, il y a aussi Käthe dans la vie de Düring, nymphette plus plantureuse que l'idéal nabokovien, les "jupes pleines à bloc" et des "seins aux larges yeux". Ayant reçu mission de rassembler et d'inventorier les archives de la circonscription, Düring découvre l'histoire puis la cabane toujours debout, dissimulée dans la lande, d'un déserteur de l'armée napoléonienne, le faune du titre, qui, en 1813, vandalisa la contrée. Il en devient une sorte de double, moins violent mais tout aussi séditieux dans son rapport à l'Histoire qui se joue en ces années-là.

 

La république des savants (Die Gelehrtenrepublik, 1957)

Maître de l'ironie, Arno Schmidt, comme il avait  stigmatisé la barbarie nazie dans "Scènes de la vie d'un faune",  fustige la menace atomique dans "La République des savants".  "Nous sommes en 2009. La vieille Europe a succombé sous les bombes atomiques. Elle avait eu auparavant la sagesse de mettre à l’abri sur une  » île à hélices  » ses savants, penseurs et artistes les plus notoires. Charles Henry Winer, un journaliste américain, est autorisé à visiter l’île. Mais il doit au préalable traverser une autre réserve, une zone dévastée par les radia­tions atomiques, où prolifèrent des êtres monstrueux, et isolée du monde par une gigantesque muraille. Grâce à une ravissante centauresse, Winer parvient jusqu’à la Répu­blique des Savants. Il partagera les 50 heures qui lui sont allouées entre la zone neutre, la zone américaine et la zone russe. Ce qui nous vaut une cruelle galerie de portraits : vieilles gloires stériles, fonctionnaires de la culture réglementant la « création collective », agents secrets rivalisant de perfidie. Le visiteur découvre de prestigieux bâtiments : musées, salles de concert, bibliothèques… mais aussi cimetières, monuments aux morts et d'inquiétants laboratoires greffant des cerveaux d'artistes ou de savants reconnus sur des corps jeunes… Le climat de guerre froide est tourné en dérision et dans chaque partie de l'île, le guide touristique qui pilote Winer s'avère être un maître espion. La division de Berlin entre Est et Ouest a certainement influencé des passages de ce récit. Horrifié par les pratiques des uns et des autres (« métempsychose » des Russes, hibernation des Américains), Winer regagne avec soulagement le monde menacé et médiocre du commun des mortels."