Graham Sutherland (1903-1980) - Francis Bacon (1909-1992) - Lucian Freud (1922-2011) - Frank Auerbach (1931) - Leon Kossoff (1926)  - Lawrence Durrell (1919-1990) -  Iris Murdoch (1919-1999) - Mervyn Peake (1911-1968) -  Aldous Huxley (1894-1963) - George Orwell (1903-1950) - Evelyn Waugh (1903-1966) - Nancy Mitford (1904-1973) - Graham Greene (1904-1991) - Malcolm Lowry (1909-1957) - Anthony Burgess (1917-1993)...

Last update: 12/29/2016

La Figuration de l'après-guerre en Angleterre

La violence de la Seconde Guerre mondiale et l'angoisse qu'elle a entraînée se reflètent dans l'art. La peinture figurative recueille l'héritage de l'expressionnisme et du surréalisme, associant l'âpreté de l'un et l'ambiguïté de l'autre. Les artistes se tournent vers les aspects les plus sombres de l'existence humaine : les artistes représentatifs de la figuration ne peuvent pas retrouver le visage d'avant-guerre de ce mouvement. En Angleterre, Graham Sutherland, Francis Bacon, Lucian Freud manifestent, chacun dans son style propre, les ravages psychologiques provoqués par la guerre.

 

(Walter Nessler (1912-2001) - "Premonition", 1937, Royal Air Force Museum, Hendon) 

 

Graham Sutherland (1903-1980)

La Seconde Guerre mondiale semble avoir détruit tout espoir de représentation humaine, reste un cri de douleur à tenter de restituer dans les décombres de l'existence ...

Au sortir de la guerre, la figure humaine semble avoir disparu (The Laughing Woman, 1946, New Walk Museum & Art Gallery - Leicester) dans un  chaos organique aux couleurs éclatantes, une sorte de nature instable et menaçante impose ses entrelacs végétaux et animaux (Horned Forms, 1944, Tate Britain - London & Museum of Modern Art - New York) * Green Tree Form: Interior of Woods (1940, Tate Britain, London) * Horned Forms (1944, Tate Britain), Welsh Landscape with Roads (1936, Tate Britain),*  Devastation, 1941: East End, Wrecked Public House (Tate Britain), * Devastation, 1941: East End, Burnt Paper Warehouse (Tate Britain), * Tapping a Blast Furnace (1942, Tate Britain), Feeding a Steel Furnace (1942, Tate Britain), * Furnaces (1944, Tate Britain)...

 

A partir des années 1950, Graham Sutherland réalise de nombreuses œuvres religieuses, et la figure du Christ constitue pour ce catholique converti en 1926 une préoccupation de base :  "The Crucifixion" (1946, St Matthew's church,  Northampton), sorte d'interprétation moderne de la Crucifixion de Matthias Grünewald, dont elle rappelle les distorsions et les audaces de couleur, et une tapisserie, "Christ in Glory in the Tetramorph", dessinée pour la cathédrale de Coventry (1962).

Réapparaissent dans les années 1950 des portraits, œuvres de circonstance commandées par des personnalités célèbres, sobres, réalistes mais visant à restituer la vérité humaine à travers une intense pénétration psychologique : "Graham Vivian Sutherland" (1977, National Portrait Gallery - London; "Edward Sackville-West" (1954, coll. part.), "Helena Rubinstein" (1957, Museum of Modern Art, New York), "Cuthbert Aikman Simpson" (1967, University of Oxford - Christ Church College), "Milner Gray" (1979, National Portrait Gallery - London), "Lord Goodman" (1974, Tate Britain), "Portrait of Somerset Maugham" (1949, Tate Britain - London), "Sir Winston Churchill" (1954, destroyed)...

Les tableaux des années 1960 de Sutherland semblent enfin s'apaiser, la lumière estompe les contours heurtés d'hallucinations ou de formes inanimées restaurées dans un milieu naturel (Form over River, 1972, Tate Britain) . Néo-romantique, "War painter", Sutherland est alors l’un des artistes de l’ Ecole de Londres avec Lucian Freud, Ronald B. Kitaj , Michael Andrews , Frank Auerbach , Leon Kossoff et Francis Bacon.


... at Wheeler's Old Compton Street, London, 1963, Lucian Freud, Francis Bacon, Frank Auerbach, Michael Andrews  (The John Deakin Archive)


Francis Bacon (1909-1992)

Les personnages de Bacon, à la limite de la désagrégation ou de la déformation d'un phénomène optique, incarnent des forces vitales invisibles à partir de postures paradoxalement quotidiennes...

Bacon peint d'étranges métamorphoses, préludant à l'apparition de quelque chose de monstrueux. Dans son "Etude d'après le portrait du pape Innocent X par Vélasquez" (1953, DesMoines, Art Center), la figure du pontife est comme traversée de courants d'énergie destructeurs qui semblent la promettre à la dissolution. C'est une composition d'esprit surréaliste, mais toute chargée d'une angoisse expressionniste poussée à l'extrême. Autant la douleur du cri du peintre Edvard Munch paraissait intériorisée, autant celle de Bacon est dotée d'une puissance sonore lancinante. "Ce pape, déclare-t-il au critique anglais D.Sylvester, me hante et m'ouvre à toutes sortes d'impressions et même, allais-je dire, de domaines de l'imagination. » Le pape, bizarrement affublé des lunettes de Pie XII est enserré à la fois par le dossier et les côtés rigides du siège pontifical et, comme souvent les sujets de Bacon, par une cage transparente. Ces cages sont destinées, selon le peintre lui-même, à « enfermer le modèle pour mieux le saisir ». 

Figures in a Garden (1936, Tate Britain - London), Painting (1946, Museum of Modern Art - New York), Study of a Dog (1952, Tate Modern - London), Study for Portrait VII (1953, Museum of Modern Art - New York), Figure with Meat (1954, Art Institute of Chicago), Seated Figure (1961, Tate Britain - London), Portrait of George Dyer in a Mirror (1968, Museo Thyssen-Bornemisza), Study for Bullfight No.1 (1971, Museo de Bellas Artes de Bilbao), Triptych - August 1972 (1972, Tate Britain - London), Three Figures and Portrait (1975, Tate Modern - London), Second Version of Triptych 1944 (1988, Tate Britain - London)...

Three Studies for the Portrait of Henrietta Moraes (1963, Museum of Modern Art - New York), Three Studies for a Self-Portrait (1979-1980, Metropolitan Museum of Art - New York, NY), Three Studies of Isabel Rawsthorne (1965, Sainsbury Centre for the Visual Arts (University of East Anglia) - Norwich) ...


Lucian Freud (1922-2011)

Lucian Freud semble esquisser un monde humain essentiellement érotique, mais ce qu'il restitue avec une puissance d'expression inégalable, c'est l'usure inexorable que produit le simple fait d'habiter son corps...
Dans de multiples portraits de Lucian Freud, des yeux effrayés animent des visages durs, comme façonnés par l'angoisse (John Minton, 1952, London, Royal College of Art; Girl with Roses, 1948, London, The British Council). "Je peins des gens non pas à cause de ce qu'ils sont, ni tout à fait en dépit de ce qu'ils sont, mais selon la manière dont ils sont." Visible dans ses tableaux, on prend souvent comme une forme de cruauté l'intensité du regard scrutateur du peintre anglais, petit-fils du fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud et dont le talent ne sera reconnu que dans les années 1970–1980 avec, en 1974, l'exposition rétrospective de ses œuvres à la Hayward Gallery (London). Au milieu des années 1960, c'est principalement le corps féminin qui anime ses nombreuses oeuvres, et ce sont plus des portraits dénudés que des nus que Freud exécute.

Girl with a White Dog (1951-1952, Tate Britain - London), Girl in a Dark Dress (1951), Francis Bacon (1952, Tate Modern - London), John Minton (1952, Royal College of Art), Painter Working, Reflection (1957), A Young Painter (1958), The Painter's Mother II (1972), Frank Auerbach (1976), Susie(1988, Museum of Fine Arts - Boston), Queen Elizabeth II (2000-2001, Royal Collection Trust, Buckingham Palace)...

Figure with Bare Arms (1962), Naked Portrait (1972-1973, Tate Modern - London), Portrait of Rose (1978-1979), Naked Girl with Egg (1980), Naked Portrait with Reflection (1980), Naked Portrait (1980-1981), Reflection (Self Portrait, 1985), Girl with Closed Eyes (1987), Blonde Girl on a Bed (1987), Naked Man Back View (1992, Metropolitan Museum of Art - New York), Evening in the Studio (1993), Small Naked Portrait (1993-1994, Ashmolean Museum - University of Oxford), Big Sue (1995), Naked Portait and a Green Chair (1995), Sleeping by the Lion Carpet (Sue Tilley, 1996), Night Portrait Face Down (1999-2000)...


Frank Auerbach (1931)

Peintre anglais appartenant au groupe de peintres dit de « l'École de Londres », avec Francis Bacon, Lucian Freud, Leon Kossoff et Michael Andrews, Auerbach pratique une technique de lourds empâtements pour peindre des portraits de relations très proches et des paysages urbains londoniens. 

Frank Auerbach - Self-portrait, 1958 (Daniel Katz Gallery, London and Marlborough Fine Art) - Half-length Nude (1963, Tate) - The Sitting Room (1964, Tate Modern - London) - The Origin of the Great Bear (1967-1968, Tate Modern - London) - Bacchus and Ariadne (1971, Tate Modern - London) - Rimbaud (1976, Tate Modern - London) - JYM1 (1981, Southampton City Art Gallery) - Interior Vincent Terrace (1982-1984, Tate) - Hampstead Road, High Summer (2010, Tate) - Head of William Feaver (2003 - Tate)...


Cette période d'après-guerre est incontestablement une nouvelle période pour la littérature anglaise, l'école dite moderniste anglaise qui rassemblait les écrivains de Conrad à Woolf, cède à de nouvelles techniques d'écriture, plus proches du cinéma, moins indifférentes à la réalité sociale, plus engagées à tenter de comprendre le désastre moral et existentiel qui s'empara graduellement des esprits les plus éclairés à l'issu de la Seconde Guerre mondiale. Evelyn Waugh, Graham Greene, George Orwell, Anthony Burgess, Malcolm Lowry sont aux antipodes les uns des autres, mais tous posent désormais au centre de leurs interrogations la question du libre-arbitre dans une société qui semble par nature annuler toute possibilité de choix des individus .. "What's it going to be then, eh?"


Lawrence Durrell (1919-1990)

L'une des finalités de l'écriture est pour Durrell de "résumer par une sorte de métaphore la cosmologie de l'instant particulier dans lequel nous vivons." Né en 1912 aux Indes coloniales, au pied de l'Himalaya, citoyen anglais d'ascendance irlandaise, élevé à Canterbury, il entreprend en 1935 une correspondance avec Henry Miller après le choc du "Tropique du cancer", se réfugie à Corfou et y écrit son grand livre de la révolte absolue, "Le Carnet noir" (The Black Book, 1938), sous l'influence de Shakespeare et de D. H. Lawrence. De cette Grèce qu'il aime à en mourir, avec "la pauvreté nue qui donne la joie sans l'humiliation", il part pour rejoindre l'Égypte, en pleine Seconde Guerre mondiale, Alexandrie, ce "grand pressoir de l'amour". C'est à partir de là qu'il va privilégier désormais l'espace sur le temps: "tout ce qui sort de moi est un paysage."  Dès lors, employé par le Foreign Office et le British Council, Durrell, il retrouve la Grèce, à Rhodes, , puis Bel­grade,  Chypre;  et c'est en France, dans le Gard, à Sommières, qu'il achève "Le Quatuor d'Alexandrie" et se consacre entièrement à l'écriture. Les cycles romanesques comportent "The Revolt of Aphrodite" (Tunc, 1968 - Nunquam, 1970) et "The Avignon Quintet" (Monsieur, or The Prince of Darkness , 1974 - Livia, or Buried Alive, 1978 - Constance, or Solitary Practices, 1982 -Sebastian, or Ruling Passions, 1983 - Quinx, or The Ripper's tale, 1985)

 

Le Quatuor d'Alexandrie, 1957 (The Alexandria Quartet)

Lawrence Durrell  rencontre sa nouvelle femme, Eve Cohen, à Alexandrie, et toutes deux nourriront le roman par lequel il accédera à la postérité, "Le Quatuor d’Alexandrie". Ecrits entre 1957 et 1960, les quatre romans qui constituent ce Quatuor allie donc une histoire d’amour sur fond d'une ville éclatée entre communautés et en équilibre précaire,  composée comme une symphonie à quatre mouvements, chaque mouvement correspondant au point de vue d'un personnage différent, tout en contribuant à la compréhension de l'ensemble de l'oeuvre. Dans "Justine" (1957), le narrateur, Darley, tente d'organiser les souvenirs de son aventure amoureuse avec Justine et de son amitié avec son mari Nessim : les deux amants affrontent une angoisse progressive face à la jalousie de Nessim. Le deuxième volume, "Balthazar" (1958), dévoile les corrections apportées par Balthazar au premier récit et semble dégager une dimension politique. Le troisième volume, "Mountolive" (1958) semble vouloir refaire un point sur l'histoire initiale mais en jouant la carte de l'objectivité ou de la réalité officielle. Avec "Clea" (1960), tout est remis en question, Darley retourne à Alexandrie pour une dernière rencontre avec ses personnages, le temps a passé et sa passion pour Justine semble morte. Le lecteur est ainsi dans l'obligation de réorganiser constamment son appréhension du texte, comblant les vides, réajustant les perspectives, tout en plongeant, non sans plaisir, dans des trames et des intrigues qui semblent s'emboiter constamment.

"Heed me, reader, for the artist is you, all of us - the statue which must disengage itself from the dull block of marble which houses it, and start to live.." ("Ecoute-moi lecteur, car l'artiste c'est toi, c'est nous tous : nous sommes cette statue qui doit se dégager du triste bloc de marbre qui l'enferme et commencer à vivre").

 


Iris Murdoch (1919-1999)
Née à Dublin dans une famille anglo-irlandaise, Iris Murdoch a vécu en Angleterre, à Oxford, où elle enseigne la philosophie dès 1948 et publie en 1953 un ouvrage sur Sartre ("Sartre : Romantic Rationalist"). Elle aborde ensuite le roman : c'est en 1954 qu'elle publie son premier roman, "Under the net", puis  s'enchaînent "The Bell" (1958), "A Severed Head" (1961)," The Red and the Green" (1965), "The Nice and the Good" (1968), "The Black Prince" (1973), "Henry and Cato" (1976), "The Sea, the Sea" (1978, Booker Prize), "The Philosopher’s Pupil"v(1983), "The Good Apprentice" (1985), "The Book and the Brotherhood" (1987), "The Message to the Planet" (1989), "The Green Knight" (1993). Le grand amour de sa vie, Franz Steiner, mourut dans ses bras en 1952, et épousa John Bayley, plus jeune qu'elle et professeur à Oxford.

Ses romans ont tous une dimension philosophique, analysant comment les tendances profondes des individualités se dévoilent dans les contradictions des jeux de rencontres, comment les relations qui s'établissent portent en elles le rapport dangereux, à la fois désirable et incertain,  de toute-puissance et d'abandon : il faut, semble-t-il, le plus souvent échapper aux sentiments de fascination  et d'illusion que portent en eux ces personnages auxquels on s'attache, pour devenir enfin soi-même. Fascination amoureuse, mais aussi intellectuelle ou affective : "L'art est une tentative pour atteindre la toute-puissance par le moyen de la fantaisie personnelle", écrira-t-elle. Cette grande dame de la littérature britannique qui fascinera bien des lecteurs succombera avec douleur à la maladie d'Alzheimer.

 

Sous le filet (Under the Net, 1954)
Irish Murdock, au lendemain de la Seconde mondiale et dans ce sentiment de liberté qui semble s'emparer de tous les esprits, s'interroge sur nombre de questions existentielles, notamment à propos d'un thème qui lui est cher, la contestation de la conception existentialiste de la liberté. C'est dans ce contexte que nous suivons ici les aventures de Jack Donaghue, jeune écrivain déraciné et pauvre, sans domicile ni obligation, qui savoure enfin sa liberté, s'engage dans une relation pour obtenir un toit et un lit; mais une suite de malentendus l'obligent à se rendre compte que les autres possèdent une existence en dehors de sa seule perception..

 

Les Cloches (The Bell, 1958)
C'est, au dire de la critique, l'un des meilleurs premiers romans d'Iris Murdoch. Le roman met en scène des personnages représentatifs d'une humanité déconcertée, retirée dans une abbaye bénédictine, Imbert Court. Ils n'ont pu s'intégrer à la société compte tenu de leurs attentes spirituelles, mais leur soif de vie ne leur permet pas non plus de s'adonner à une existence purement contemplative. Le groupe se désagrège progressivement avec l'arrivée de deux autres personnages, Dora Greenfield et Toby Gashe, qui portent eux le jeu subtil du désir et du renoncement.

 

Une tête coupée (A Severed Head, 1961)
Ce roman satirique anticipe la révolution sexuelle qui s'abattit sur la Grande-Bretagne des annés 1960 et 1970. Le mariage, l'adultère, l'inceste, l'avortement agitent les relations de pouvoir d'un groupe de personnages issus de la classe moyenne et se pensant au-dessus de tout problème vital ou moral. "Martin Lynch-Gibbon, qui se prélasse un après-midi dans l'appartement de sa maîtresse, réfléchit à sa vie. Il n'a aucune intention de quitter sa femme, Antonia, plus âgée que lui, mais se délecte de sa liaison avec Georgie. Vaguement conscient des besoins affectifs de sa maîtresse, Martin est un personnage obtus et suffisant, qui a grand besoin d'une éducation morale. Celle-ci se présente sous la forme de Honor Klein, anthropologue fascinante et démoniaque ..."

 

La Mer, la mer (The Sea, The Sea, 1978)
C'est le roman qui lui apporta la célébrité. Alternativement pathétique et absurde, le roman tourne en ridicule l'égocentrisme du personnage principal, après la mer, Charles Arrowby, vieil acteur fatigué, retiré dans une maison délabrée pour écrire ses mémoires, dont le point central doit être sa liaison avec une célèbre actrice, Clement Makine. Il ne parvient pas à échapper à son passé et doit ainsi affronter une douloureuse découverte de soi, quant au projet autobiographique, il n'aboutira pas.

 


Mervyn Peake (1911-1968)

Mervyn Peake est né et a vécu en Chine jusque dans les années 1920. Il poursuit à partir de 1939, en Angleterre, une activité d'illustrateur tant d'ouvrages qu'il rédige lui-même (Captain Slaughterboard, Rhymes without Reason) que de classiques de la littérature (Les contes de Grimm, Alice au Pays des Merveilles, L’Île au trésor). En 1945, alors qu'il est peintre de guerre pour une revue anglaise, il est un des premiers à découvrir l'horreur des camps de concentration en Allemagne et cette expérience ne sera pas sans influence sur ces oeuvres à venir. Il débute véritablement en 1946  sa carrière d'écrivain et rejoint le courant littéraire de la "fantasy" dont J. R. R. Tolkien sera dans les années 1950 le représentant le plus connu (Le Seigneur des anneaux, archétype du roman médiéval-fantastique). Il publie "Titus Groan" (Titus d'Enfer), puis "Gormenghast", en 1950, Boy in Darkness (Titus dans les ténèbres) en 1956.  


George Orwell (1903-1950)

"Qui commande le passé commande l'avenir : qui commande le présent commande le passé". George Orwell installa sa notoriété à la fin de sa vie à partir de deux romans,  "Animal Farm" (La Ferme des animaux, 1945) et "1984" (1950), les plus célèbres romans modernes dépeignant une dystopie. Mais il réduisit son apport intellectuel à la critique, convaincante, du socialisme et du totalitarisme. En fait, "si l'ère des nouvelles technologies de communication et de contrôle a fait la fortune des concepts forgés pour le roman 1984, tels que "Big Brother" ou "Police de la pensée", Orwell n'a fait que poursuivre avec lucidité un vaste projet de critique sociale et politique qui anime l'ensemble de ses écrits et qu'il forgera au cours d'une existence mouvementée" : né à Motihari (Inde), affecté en 1922 à la police impériale de Birmanie ( Burmese Days, 1938), menant une vie d'errance à Londres puis à Paris en 1928 (Down and Out in London and Paris, 1933), converti à la cause socialiste après avoir  étudié les conditions de vie des mineurs des régions industrielles (The Road to Wigan Pier, 1937), journaliste lors de la guerre d'Espagne et blessé aux côtés des républicains (Homage to Catalonia, 1938), il devient un critique virulent de tous les totalitarismes, tente de trouver une ligne de conduite dans un contexte particulièrement confus où les reniements, notamment des intellectuels, pour accéder au pouvoir sont alors fort nombreux, réussit en 1940 à se faire engager comme speaker à la BBC, puis en 1945 comme envoyé spécial de The Observer en Allemagne et en France. "Tout au long de mon enfance j'eus la profonde conviction que j'étais un bon à rien, que je perdais mon temps, que je gaspillais mes talents, que je me comportais avec une folie, une méchanceté et une ingratitude monstrueuses - et tout cela, semblait-il, était inévitable, parce que je vivais au milieu de lois qui étaient absolues, comme la loi de la pesanteur, mais qu'il m'était impossible de respecter". (Essais choisis)....

 

 "Jaune de Crome" (1921, Crome Yellow)

Premier roman d'Aldous Huxley, alors jeune professeur au Collège d'Eton, et satire des travers et des modes de la société cultivée de son époque, que l'on a pu voir comme une préfiguration de son célèbre "Le Meilleur des mondes" : dans le manoir de Come, "incubent" parmi ceux qui s'estiment les meilleurs esprits de leur monde ..

CHAPTER IV.

"Denis woke up next morning to find the sun shining, the sky serene. He decided to wear white flannel trousers—white flannel trousers and a black jacket, with a silk shirt and his new peach-coloured tie. And what shoes? White was the obvious choice, but there was something rather pleasing about the notion of black patent leather. He lay in bed for several minutes considering the problem.

Before he went down—patent leather was his final choice—he looked at himself critically in the glass. His hair might have been more golden, he reflected. As it was, its yellowness had the hint of a greenish tinge in it. But his forehead was good. His forehead made up in height what his chin lacked in prominence. His nose might have been longer, but it would pass. His eyes might have been blue and not green. But his coat was very well cut and, discreetly padded, made him seem robuster than he actually was. His legs, in their white casing, were long and elegant. Satisfied, he descended the stairs. Most of the party had already finished their breakfast. He found himself alone with Jenny.

- “I hope you slept well,” he said.

- “Yes, isn’t it lovely?” Jenny replied, giving two rapid little nods. “But we had such awful thunderstorms last week.”

 

Parallel straight lines, Denis reflected, meet only at infinity. He might talk for ever of care-charmer sleep and she of meteorology till the end of time. Did one ever establish contact with anyone? We are all parallel straight lines. Jenny was only a little more parallel than most.

 

- “They are very alarming, these thunderstorms,” he said, helping himself to porridge. “Don’t you think so? Or are you above being frightened?”

- “No. I always go to bed in a storm. One is so much safer lying down.”

- “Why?”

- “Because,” said Jenny, making a descriptive gesture, “because lightning goes downwards and not flat ways. When you’re lying down you’re out of the current.”

- “That’s very ingenious.”

- “It’s true.”

 

There was a silence. Denis finished his porridge and helped himself to bacon. For lack of anything better to say, and because Mr. Scogan’s absurd phrase was for some reason running in his head, he turned to Jenny and asked:

- “Do you consider yourself a femme superieure?” He had to repeat the question several times before Jenny got the hang of it.

- “No,” she said, rather indignantly, when at last she heard what Denis was saying. “Certainly not. Has anyone been suggesting that I am?”

- “No,” said Denis. “Mr. Scogan told Mary she was one.”

- “Did he?” Jenny lowered her voice. “Shall I tell you what I think of that man? I think he’s slightly sinister.”

 

Having made this pronouncement, she entered the ivory tower of her deafness and closed the door. Denis could not induce her to say anything more, could not induce her even to listen. She just smiled at him, smiled and occasionally nodded.

Denis went out on to the terrace to smoke his after-breakfast pipe and to read his morning paper. An hour later, when Anne came down, she found him still reading. By this time he had got to the Court Circular and the Forthcoming Weddings. He got up to meet her as she approached, a Hamadryad in white muslin, across the grass.

- “Why, Denis,” she exclaimed, “you look perfectly sweet in your white trousers.”

Denis was dreadfully taken aback. There was no possible retort. - “You speak as though I were a child in a new frock,” he said, with a show of irritation.

- “But that’s how I feel about you, Denis dear.”

- “Then you oughtn’t to.”

- “But I can’t help it. I’m so much older than you.”

- “I like that,” he said. “Four years older.”

- “And if you do look perfectly sweet in your white trousers, why shouldn’t I say so? And why did you put them on, if you didn’t think you were going to look sweet in them?”

- “Let’s go into the garden,” said Denis. He was put out; the conversation had taken such a preposterous and unexpected turn.

 

He had planned a very different opening, in which he was to lead off with, “You look adorable this morning,” or something of the kind, and she was to answer, “Do I?” and then there was to be a pregnant silence. And now she had got in first with the trousers. It was provoking; his pride was hurt..."

 

"Denis se réveilla le lendemain matin pour constater que le soleil brillait et que le ciel était serein. Il résolut de mettre son pantalon de flanelle blanche - un pantalon de flanelle blanche et un veston noir, avec une chemise de soie et sa nouvelle cravate couleur pêche. Et quelles chaussures ? Le blanc était le choix évident, mais l'idée de souliers vernis noirs avait quelque chose d'assez agréable. Il demeura au lit plusieurs minutes pour réfléchir à ce problème.

Avant de descendre - il avait fini par fixer son choix sur les vernis noirs - il se regarda dans la glace, pour porter sur lui-même un jugement de critique. Ses cheveux auraient pu être plus dorés, se dit-il. Tels qu'ils étaient, leur jaune avait un soupçon de teinte verdâtre. Mais son front était bien. Son front compensait, par la hauteur, le manque de saillie de son menton. Son nez eût pu être plus long, mais il pouvait passer. Ses yeux auraient pu être bleus, et non verts. Mais son veston était très bien coupé et, discrètement rembourré, le faisait paraître plus robuste qu'il ne l`était effectivement. Ses jambes, dans leur gaine blanche, étaient longues et élégantes. Satisfait, il descendait l'escalier. La plupart des membres de la compagnie avaient déjà terminé leur déjeuner. Il se trouva seul avec Jenny. 

- J 'espère que vous avez bien dormi, dit-il.

- Qui, n'est-ce pas qu'il fait beau ? répondit Jenny, donnant deux petites saccades rapides de la tête. Mais nous avons eu des orages si épouvantables la semaine dernière.

Les droites parallèles, songea Denis, ne se rencontrent qu'à l'infini. Il pourrait bien parler à tout jamais du sommeil, charmeur de soucis, et elle, de météorologie, jusqu'à la fin des temps. Etablit-on jamais un contact avec n'importe qui ? Nous sommes tous des droites parallèles. Jenny était simplement un peu plus parallèle que la plupart d'entre nous

- Ils sont fort alarmants, ces orages, dit-il, se servant de porridge. Vous ne trouvez pas ? Ou bien êtes-vous au-dessus de la peur ?

- Non. Je vais toujours me coucher, quand il y a un orage. On est beaucoup plus en sécurité, étendu.

- Pourquoi ? 

- Parce que, dit Jenny, faisant un geste descriptif,- parce que la foudre va de haut en bas, et non à plat, Quand on est étendu, on est en dehors du courant.

- Ça, c'est très ingénieux.

- C'est vrai. 

Il y eut un silence. Denis acheva son porridge et se servit de bacon. A défaut de rien de mieux à dire, et parce que la locution absurde de Mr. Scogan lui trottait pour quelque raison par la tête, il se retourna vers Jenny et lui demanda : 

- Est-ce que vous vous considérez comme une femme supérieure ? 

Il lui fallut répéter plusieurs fois sa question avant que Jenny en perçût la signification.

- Non, dit-elle, d'un ton plutôt indigné, lorsqu'elle entendit enfin ce que disait Denis. Certainement non. Quelqu'un a-t-il hasardé que je le suis ? 

- Non, dit Denis. Mr. Scogan a dit à Mary qu'elle en était une. 

- Vraiment ?

Jenny baíssa la voix. 

- Voulez-vous que je vous dise ce que je pense de cet homme-là ? Je le trouve légèrement sinistre. 

Ayant fait cette déclaration, elle entra dans la tour d'ivoire de sa surdité et en ferma la porte. Denis ne put l'amener à parler davantage, il ne put même pas l'inciter à écouter. Elle se contenta de lui sourire - de sourire, et de branler la tête de temps à autre. 

Denis sortit sur la terrasse pour fumer sa pipe d'après-déjeuner et lire son journal du matin. Une heure plus tard, quand Anne descendit, elle le trouva encore en train de lire. Il était alors parvenu à la "Gazette de la Cour" et aux "Mariages Annonces". Il se leva pour aller au-devant d'elle, tandis qu'elle s'approchait, Hamadryade en mousseline blanche, sur le gazon.

- Oh ! Denis, s'écria-t-elle, vous avez l'air véritablement charmant, avec votre pantalon blanc.

Denis fut affreusement déconcerté. Il n'y avait pas de réplique possible. 

- Vous parlez comme si j'étais un enfant vêtu d'une robe neuve, dit-il, manifestant quelque irritation.

- Mais c'est bien là ce que j'éprouve à votre sujet, mon petit Denis.

- Alors, il ne faudrait pas. 

- Mais je n'y peux rien. Je suis tellement plus vieille que vous ! 

- Voilà qui me plaît ! dit-il. Vous avez quatre ans de plus. 

- Et si vous avez véritablement l'air charmant, avec votre pantalon blanc, pourquoi ne le dirais-je pas ? Et pourquoi l'avez-vous mis, si vous ne pensiez pas que vous auriez l'air charmant en le portant ? 

-- Allons au jardin, dit Denis. 

Il était contrarié; la conversation avait pris un tour tellement, invraisemblable et inattendu. Il avait projeté une entrée en matière bien différente, dans laquelle il devait débuter par un: "Vous avez l'air adorable, ce matin" ou quelque chose de ce genre; et elle devait répondre : "C'est vrai ?" après quoi il devait y avoir un silence riche de possibilités. Et voilà maintenant qu'elle lui avait coupé l'herbe sous le pied, avec son pantalon blanc. C'était agaçant; son orgueil était mortifié..."

 


"Deux ou trois grâces" (1926, Two or Three Graces")

Marcel Proust avait été frappé par les premières oeuvres d'Aldous Huxley, dont "Deux ou trois grâces", suivi de "Semaine anglaise" (Half Holiday), "Le monocle" (The Monocle), " La bonne marraine" (Fairy Godmother), qui s'attache, non sans ironie ou scepticisme, à prendre quelque distance avec les moeurs du temps, période qui s'achève avec son célèbre "Contrepoint'. 

 

Half-Holiday 

"IT WAS Saturday afternoon and fine. In the hazy spring sunlight London was beautiful, like a city of the imagination. The lights were golden, the shadows blue and violet. Incorrigibly hopeful, the sooty trees in the Park were breaking into leaf; and the new green was unbelievably fresh and light and aerial, as though the tiny leaves had been cut out of the central emerald stripe of a rainbow. The miracle, to all who walked in the Park that afternoon, was manifest. What had been dead now lived; soot was budding into rainbow green. Yes, it was manifest. And, moreover, those who perceived this thaumaturgical change from death to life were themselves changed. There was something contagious about the vernal miracle. Loving inore, the loitering couples under the trees were happier or much more acutely miserable. Stout men took off their hats and, while the sun kissed their bald heads, made good resolutions about whisky, about the pretty typist at the office, about early rising. Accosted by spring-intoxicated boys, young girls consented, in the teeth of all their upbringing and their alarm, to go for walks. Middle-aged gentlemen, strolling  homeward through the Park, suddenly felt their crusted, business-grimy hearts burgeoning, like these trees, with kindness and generosity. They thought of their wives, thought of them with a sudden gush of affection, in spite of twenty years of marriage. "Must stop on the way back" they said to themselves, "and buy the missus a little present." What should it be? A box of candied fruits? She liked candied fruits. Or a pot of azaleas? Or ... And then they remembered that it was Saturday afternoon. The shops would all be shut. And probably, they thought, sighing, the missus's heart would also be shut; for the missus had not walked under the budding trees. Such is life, they reflected, looking sadly at the boats on the glittering Serpentine, at the playing children, at the lovers sitting, hand in hand, on the green grass. Such is life; when the heart is open, the shops are generally shut. But they resolved nevertheless to try, in future, to control their tempers....

On Peter Brett, as on everyone else who came within their range of influence, this bright spring sunlight and the new-budded trees profoundly worked. They made him feel, all at once, more lonely, more heartbroken than he had ever felt before. By contrast with the brightness round him, his soul seemed darker. The trees had broken into leaf; but he remained dead. The lovers walked in couples; he walked alone. In spite of the spring, in spite of the sunshine, in spite of the fact that today was saturday and that tomorrow would be Sunday or rather because of all these things which should have made him happy and which did make other people happy he loitered through the miracle of Hyde Park feeling deeply miserable. 

As usual, he turned for comfort to his imagination. For example, a lovely young creature would slip on a loose stone just in front of him and twist her ankle. Grown larger than life and handsomer, Peter would rush forward to administer first aid. He would take her in a taxi (for which he had money to pay) to her home in Grosvenor Square. She turned out to be a peer's daughter. They loved each other. . . . 

Or else he rescued a child that had fallen into the Round Pond and so earned the eternal gratitude, and more than the gratitude, of its rich young widowed mother. Yes, widowed; Peter always definitely specified her widowhood. His intentions were strictly honorable. He was still very young and had been well brought up. 

Or else there was no preliminary accident. He just saw a young girl sitting on a bench by herself, looking very lonely and sad...."

 

"C'était un samedi-après-midi, et il faisait beau. Sous le soleil printanier qui suspendait dans l'air sa gaze, Londres avait la beauté d'une ville qu'on imagine en rêve. Les lumières étaient dorées, les ombres, bleues et violettes. Incorrigiblement pleins d'espoir, les arbres couverts de suie de Hyde Park laissaient percer leurs feuilles, et le vert tout neuf était incroyablement frais, aérien, comme si les feuilles toutes menues avaient été découpées dans la bande centrale, smaragdine, d'un

arc-en-ciel. Le miracle était manifeste à tous ceux qui se promenaient dans le Parc cet après-midi-là. Ce qui avait été mort vivait, à présent ; la suie bourgeonnait en vert arc-en-ciel. Oui il était manifeste. Et, en outre, ceux qui percevaient cette transformation thaumaturgique de la mort en vie étaient eux-mêmes transformés. Le miracle vernal avait quelque chose de contagieux. Ressentant plus d'amour, les couples qui flânaient sous les arbres étaient plus heureux, - ou pleins d'une misère bien plus cuisante. Des hommes corpulents ôtaient leur chapeau, et tandis que le soleil baisait leur crâne chauve, prenaient de bonnes résolutions, - relatives au whisky, à la jolie dactylo du bureau, à l'heure matinale à laquelle il est bon de se lever. Accostées par des jouvenceaux grisés de printemps, des jeunes filles  consentaient, narguant toute leur éducation et leurs alarmes, à aller se promener. Des messieurs sur le retour, rentrant sans hâte chez eux en prenant par le Parc, sentaient soudain leur cœur durci, encrassé par les "affaires", bourgeonner, comme les arbres, en bonté, en générosité. Ils pensaient à leur femme, ils y pensaient avec un débordement soudain d'affection, malgré vingt ans de mariage. "Faudra m'arrêter un instant avant de rentrer, se disaient-ils, pour acheter un petit cadeau à la bourgeoise." Que serait-il, ce cadeau ? Une boîte de fruits confits? Elle aimait les fruits confits. Ou bien un pot d'azalées? Ou bien... Et puis ils se souvenaient que 

c'était samedi après-midi. Les magasins seraient fermés. Et probablement, songeaient-ils en soupirant, le cœur de la bourgeoise serait fermé, lui aussi; car la bourgeoise ne s'était pas promenée, elle, sous les arbres bourgeonnants. Ainsi va la vie, songeaient-ils, contemplant avec tristesse les anots sur la Serpentine étincelante, les enfants s'ébattant, les amoureux assis, la main dans la main, sur le gazon vert. Ainsi va la vie; quand le cœur est ouvert, les magasins sont généralement fermés. Mais ils prenaient néanmoins la résolution de maitriser leur mauvaise humeur à l'avenir. 

Sur Peter Brett comme sur tous les autres gens qui passaient dans leur rayon d'influence, ce beau soleil printanier et les arbres aux frais bourgeons, agissaient intensément. Ils lui donnèrent tout à coup plus douloureusement que jamais conscience de sa solitude, de son désespoir. Par contraste avec toutes les choses brillantes qui l'entouraient, son âme paraissait plus sombre. Les arbres avaient épanoui leurs feuilles; mais il restait mort, lui. Les amoureux se promenaient par couples; lui, il allait seul. En dépit du printemps, en dépit du soleil, en dépit du fait que c'était aujourd'hui samedi et que ce serait demain dimanche, - ou plutôt, à cause de toutes ces choses qui auraient dû le rendre heureux et rendaient effectivement heureux les autres gens, - il flânait par le miracle printanier de Hyde Park

avec une sensation de misère profonde.

Comme d'habitude, il eut recours, pour trouver un réconfort, à son imagination. Par exemple, une jeune femme ravissante trébucherait sur une pierre branlante, juste devant lui, et se tordrait la cheville. Devenu plus grand que nature, et plus beau, Peter se précipiterait pour lui prodiguer les premiers secours. Il la ramènerait en taxi (il avait de quoi le payer) chez elle - à Grosvenor Square. Elle se révélait être la fille d'un pair d'Angleterre. Ils s'aimaient...

Ou bien il sauvait un enfant qui était tombé dans la pièce d'eau circulaire, et méritait ainsi la gratitude - et bien plus que la gratitude - de la mère, une jeune veuve riche. Oui, veuve. Peter spécifiait toujours expressément cette qualité. Ses intentions n'avaient rien que de strictement honnête. Il était encore très jeune, et avait été élevé avec soin.

Ou bien, il n'y avait pas d'accident préliminaire. Il le contentait de voir une jeune fille assise toute seule sur un banc, l'air fort solitaire et triste..."

 


"Contrepoint" (1928, Point Counter Point)

Considéré comme l'une des oeuvres les plus caractéristiques de l'esprit de la génération de 1930, Huxley utilise la technique des points de vue multiples et de l'interférence du spirituel et du physiologique, pour s'opposer à cette désespérante dépression de la haute bourgeoisie qui n'offre de l'existence que vacuité. D'où une imbrication de parcours et d''histoires individuelles, dont l'auteur lui-même : l'écrivain Philip Quarles, époux d'Elinor, la fille de John Bidlake, par trop cérébral; Walter Bidlake, critique littéraire londonien, qui mène une existence vide et a trouvé dans sa maîtresse, Marjorie Carling, une femme mariée dont le mari refuse de divorcer, une seconde épouse au charme rapidement épuisé : et le voici tombant éperdument amoureux de la provocante et indépendante Lucy Tantamount; John Bidlake, le père de Walter, est quant à lui un peintre, artiste et amant à succès, qui ne peut se résoudre à sa maladie; Mark Rampion, peintre et écrivain bohème, semble être le seul personnage à avoir su harmoniser les diddérentes composantes de sa vie; Maurice Spandrell est l'archétype de l'intellectuel désœuvré et désabusé dont le remariage de sa mère a inspiré un dégoût absolu de l'existence, autant de personnages pour un roman qui est aussi un roman à clés, chacun des protagonistes étant inspirés par des contemporains d'Aldous Huxley, D.H.Lawrence (1885-1930), Augustus John (1868-1961), Nancy Cunard (1896-1965), John Middleton Murry (1889-1957), mais aussi Baudelaire...

 

1984 (Nineteen Eighty-Four, 1949)

Reprenant la tradition de l'anti-utopie (Wells, Huxley),  le roman de George Orwell, "1984" est devenu le symbole de la mise en oeuvre d'un Etat totalitaire au travers de sa prise de contrôle de la vie quotidienne, mais aussi de la mémoire collective, du langage et de la pensée (« Big Brother vous regarde »). La « novlangue » mise au point par le parti doit rendre impossible l'émergence de pensées subversives car il n'y a plus de mots pour les exprimer.  En 1984, le monde est divisé entre trois régions en guerre les unes contre les autres, l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia. L’administration de l’Océania est gouvernée un chef de parti (Big Brother) et par quatre ministères (Vérité, Paix, Amour, Abondance) et trois slogans : "La guerre c’est la paix", "La liberté c’est l’esclavage",  "L’ignorance c’est la force". Le héros du livre, Winston Smith, est un fonctionnaire qui travaille au ministère de la Vérité et dont la tâche consiste à réexaminer les journaux de l’État et de détruire les éléments informatifs nocifs. 

Le roman se déroule en trois parties. Dans la première, Winston Smith est un employé modèle. Son travail lui permet d’avoir accès à certaines vérités sous-jacentes et  il décide d'en prendre note en cachette dans son carnet. Dans la seconde partie, notre héros devient un opposant en son for intérieur. C’est pendant cette période de rébellion en devenir qu’il rencontre une jeune femme, une certaine Julia, dont il tombe amoureux. Cette dernière partage les idées subversives de Winston. Dans la troisième et dernière partie, le couple fait la rencontre d’un personnage étrange, un certain O’Brien qui semble partager leurs convictions subversives, mais qui se révèle être un agent du Parti. Les deux amoureux sont arrêtés, torturés, et en fin de compte, Winston se renie, et ses convictions et son amour pour Julia. Mentalement brisé, il peut alors retourner au sein de la société.

 

"It was a bright cold day in April, and the clocks were striking  thirteen.  Winston  Smith,  his  chin  nuzzled  into  his breast in an effort to escape the vile wind, slipped quickly through  the  glass  doors  of  Victory  Mansions,  though  not quickly enough to prevent a swirl of gritty dust from entering along with him.
The hallway smelt of boiled cabbage and old rag mats. At one end of it a coloured poster, too large for indoor display, had  been  tacked  to  the  wall.  It  depicted  simply  an  enormous  face,  more  than  a  metre  wide:  the  face  of  a  man  of about forty-five, with a heavy black moustache and ruggedly  handsome  features.  Winston  made  for  the  stairs.  It  was no  use  trying  the  lift.  Even  at  the  best  of  times  it  was  seldom  working,  and  at  present  the  electric  current  was  cut off during daylight hours. It was part of the economy drive in preparation for Hate Week. The flat was seven flights up, and Winston, who was thirty-nine and had a varicose ulcer above his right ankle, went slowly, resting several times on the way. On each landing, opposite the lift-shaft, the poster with the enormous face gazed from the wall. It was one of those  pictures  which  are  so  contrived  that  the  eyes  follow you about when you move. BIG BROTHER IS WATCHING YOU, the caption beneath it ran...."

"C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable. Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux. Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur.
Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine. Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE...."



La Ferme des animaux (Animal Farm. A Fairy Story, 1945)

La Ferme des animaux est interprétée comme une fable anti stalinienne: le récit met en scène des porcs qui s'efforcent de vivre en hommes et de réaliser une utopie et, au détour de celui-ci, met en lumière sur le mode burlesque la trahison inévitable des idéaux de toute révolution.

 

"Le propriétaire de la Ferme du Manoir, Mr. Jones, avait poussé le verrou des poulaillers, mais il était bien trop saoul pour s’être rappelé d’abattre les trappes. S’éclairant de gauche et de droite avec sa lanterne, c’est en titubant qu’il traversa la cour. Il entreprit de se déchausser, donnant du pied contre la porte de la cuisine, tira au tonneau un dernier verre de bière et se hissa dans le lit où était Mrs Jones déjà en train de ronfler. Dès que fut éteinte la lumière de la chambre, ce fut à travers les bâtiments de la ferme un bruissement d’ailes et bientôt tout un remue-ménage.

Dans la journée, la rumeur s’était répandue que Sage l’Ancien avait été visité, au cours de la nuit précédente, par un rêve étrange dont il désirait entretenir les autres animaux. Sage l’Ancien était un cochon qui, en son jeune temps, avait été proclamé lauréat de sa catégorie – il avait concouru sous le nom de Beauté de Willingdon, mais pour tout le monde il était Sage l’Ancien. Il avait été convenu que tous les animaux se retrouveraient dans la grange dès que Mr. Jones se serait éclipsé. Et Sage l’Ancien était si profondément vénéré que chacun était prêt à prendre sur son sommeil pour savoir ce qu’il avait à dire. Lui-même avait déjà pris place à l’une des extrémités de la grange, sur une sorte d’estrade (cette estrade était son lit de paille éclairé par une lanterne suspendue à une poutre). Il avait douze ans, et avec l’âge avait pris de l’embonpoint, mais il en imposait encore, et on lui trouvait un air raisonnable, bienveillant même, malgré ses canines intactes.

Bientôt les autres animaux se présentèrent, et ils se mirent à l’aise, chacun suivant les lois de son espèce. Ce furent : d’abord le chien Filou et les deux chiennes qui se nommaient Fleur et Constance, et ensuite les cochons qui se vautrèrent sur la paille, face à l’estrade. Les poules allèrent se percher sur des appuis de fenêtres et les pigeons sur les chevrons du toit. Vaches et moutons se placèrent derrière les cochons, et là se prirent à ruminer. Puis deux chevaux de trait, Malabar et Douce, firent leur entrée. Ils avancèrent à petits pas précautionneux, posant avec délicatesse leurs nobles sabots sur la paille, de peur qu’une petite bête ou l’autre s’y fût tapie. Douce était une superbe matrone entre deux âges qui, depuis la naissance de son quatrième poulain, n’avait plus retrouvé la silhouette de son jeune temps. Quant à Malabar : une énorme bête, forte comme n’importe quels deux chevaux. Une longue raie blanche lui tombait jusqu’aux naseaux, ce qui lui donnait un air un peu bêta ; et, de fait, Malabar n’était pas génial.

Néanmoins, chacun le respectait parce qu’on pouvait compter sur lui et qu’il abattait une besogne fantastique. Vinrent encore Edmée, la chèvre blanche, et Benjamin, l’âne. Benjamin était le plus vieil animal de la ferme et le plus acariâtre. Peu expansif, quand il s’exprimait c’était en général par boutades cyniques. Il déclarait, par exemple, que Dieu lui avait bien donné une queue pour chasser les mouches, mais qu’il aurait beaucoup préféré n’avoir ni queue ni mouches. De tous les animaux de la ferme, il était le seul à ne jamais rire. Quand on lui demandait pourquoi, il disait qu’il n’y a pas de quoi rire. Pourtant, sans vouloir en convenir, il était l’ami dévoué de Malabar. Ces deux-là passaient d’habitude le dimanche ensemble, dans le petit enclos derrière le verger, et sans un mot broutaient de compagnie.

A peine les deux chevaux s’étaient-ils étendus sur la paille qu’une couvée de canetons, ayant perdu leur mère, firent irruption dans la grange, et tous ils piaillaient de leur petite voix et s’égaillaient çà et là, en quête du bon endroit où personne ne leur marcherait dessus. Douce leur fit un rempart de sa grande jambe, ils s’y blottirent et s’endormirent bientôt. À la dernière minute, une autre jument, répondant au nom de Lubie (la jolie follette blanche que Mr. Jones attelle à son cabriolet) se glissa à l’intérieur de la grange en mâchonnant un sucre. Elle se plaça sur le devant et fit des mines avec sa crinière blanche, enrubannée de rouge. Enfin ce fut la chatte. À sa façon habituelle, elle jeta sur l’assemblée un regard circulaire, guignant la bonne place chaude. Pour finir, elle se coula entre Douce et Malabar. Sur quoi elle ronronna de contentement, et du discours de Sage l’Ancien n’entendit pas un traître mot. Tous les animaux étaient maintenant au rendez-vous – sauf Moïse, un corbeau apprivoisé qui sommeillait sur un perchoir, près de la porte de derrière – et les voyant à l’aise et bien attentifs, Sage l’Ancien se racla la gorge puis commença en ces termes :

« Camarades, vous avez déjà entendu parler du rêve étrange qui m’est venu la nuit dernière. Mais j’y reviendrai tout à l’heure J’ai d’abord quelque chose d’autre à vous dire. Je ne compte pas, camarades, passer encore de longs mois parmi vous Mais avant de mourir, je voudrais m’acquitter d’un devoir, car je désire vous faire profiter de la sagesse qu’il m’a été donné d’acquérir. Au cours de ma longue existence, j’ai eu, dans le calme de la porcherie, tout loisir de méditer. Je crois être en mesure de l’affirmer : j’ai, sur la nature de la vie en ce monde, autant de lumières que tout autre animal. C’est de quoi je désire vous parler.

« Quelle est donc, camarades, la nature de notre existence ? Regardons les choses en face nous avons une vie de labeur, une vie de misère, une vie trop brève. Une fois au monde, il nous est tout juste donné de quoi survivre, et ceux d’entre nous qui ont la force voulue sont astreints au travail jusqu’à ce qu’ils rendent l’âme. Et dans l’instant que nous cessons d’être utiles, voici qu’on nous égorge avec une cruauté inqualifiable. Passée notre première année sur cette terre, il n’y a pas un seul animal qui entrevoie ce que signifient des mots comme loisir ou bonheur. Et quand le malheur l’accable, ou la servitude, pas un animal qui soit libre. Telle est la simple vérité.

« Et doit-il en être tout uniment ainsi par un décret de la nature ? Notre pays est-il donc si pauvre qu’il ne puisse procurer à ceux qui l’habitent une vie digne et décente ? Non, camarades, mille fois non ! Fertile est le sol de l’Angleterre et propice son climat. Il est possible de nourrir dans l’abondance un nombre d’animaux bien plus considérable que ceux qui vivent ici. Cette ferme à elle seule pourra pourvoir aux besoins d’une douzaine de chevaux, d’une vingtaine de vaches, de centaine de moutons – tous vivant dans l’aisance une vie honorable. Le hic, c’est que nous avons le plus grand mal à imaginer chose pareille. Mais, puisque telle est la triste réalité, pourquoi en sommes-nous toujours à végéter dans un état pitoyable ? Parce que tout le produit de notre travail, ou presque, est volé par les humains ; Camarades, là se trouve la réponse à nos problèmes. Tout tient en un mot : l’Homme Car l’Homme est notre seul véritable ennemi Qu’on le supprime, et voici extirpée la racine du mal. Plus à trimer sans relâche ! Plus de meurt-la-faim !

« L’Homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d’œufs, il est trop débile pour pousser la charrue, bien trop lent pour attraper un lapin. Pourtant le voici le suzerain de tous les animaux. Il distribue les tâches : entre eux, mais ne leur donne en retour que la maigre pitance qui les maintient en vie. Puis il garde pour lui le surplus. Qui laboure le sol : Nous ! Qui le féconde ? Notre fumier ! Et pourtant pas un parmi nous qui n’ait que sa peau pour tout bien. Vous, les vaches là devant moi, combien de centaines d’hectolitres de lait n’avez-vous pas produit l’année dernière ? Et qu’est-il advenu de ce lait qui vous aurait permis d’élever vos petits, de leur donner force et vigueur ? De chaque goutte l’ennemi s’est délecté et rassasié. Et vous les poules, combien d’œufs n’avez-vous pas pondus cette année-ci ? Et combien de ces œufs avez-vous couvés ? Tous les autres ont été vendus au marché, pour enrichir Jones et ses gens ! Et toi, Douce, où sont les quatre poulains que tu as portés, qui auraient été la consolation de tes vieux jours ? Chacun d’eux fut vendu à l’âge d’un an, et plus jamais tu ne les reverras ! En échange de tes quatre maternités et du travail aux champs, que t’a-t-on donné ? De strictes rations de foin plus un box dans l’étable !..."

 


Aldous Huxley (1894-1963)
Huxley, dans les années 1930, est profondément pessimiste au regard des progrès techniques et scientifiques qui envahissent progressivement la sphère sociale, les mondes américains de Henry Ford ou socialistes de la toute jeune Union Soviétique sont rejetés dos à dos. "Brave New World" de Huxley rejoint "1984" de George Orwell, son ancien élève à Eton. Mise en garde satirique et utopie sombre constituent les principales armes pour lutter contre une standardisation de la société de masse destructrice des rapports humains : la science ne rend pas l'homme meilleur...
Né dans une très célèbre famille de naturalistes et de biologistes (son grand-père Thomas Henry Huxley était un biologiste célèbre, son père, Leonard Huxley, dirigeait la Cornhill Review, son frère Julian sera le premier directeur de l'U.N.E.S.C.O. ), Aldous Huxley fait ses études à Eton, puis Oxford, lorsqu'il est frappé par une infection de la rétine qui, comme il l'écrit, l'oblige à se tourner vers ses "ressources intérieures", pour s'orienter finalement vers la littérature. En 1915, il obtient un diplôme d'Oxford en littérature et en philologie. Son infirmité lui a épargné d'être mobilisé et de faire la Première Guerre mondiale. Il devient rapidement célèbre dans les années 1920 avec ses romans satiriques, "Jaune de Crome" (1921, Crome Yellow), "Marina di Vezza" (1925, Those barren leaves), "Contrepoint" (1928, Point Counter Point). Journaliste, critique musical et critique d'art, il voyage, fréquente l'intelligentsia européenne de l'époque (le Bloomsbury Group, les surréalistes, Igor Stravinsky).

Les années 1930 le voient prendre conscience des menaces que fait peser l'alliance du pouvoir, du progrès technique et des dérives du béhaviorisme et écrit son chef d'oeuvre, "Le Meilleur des mondes" (1932, Brave New World). En 1939, il part pour Hollywood en Californie, gagne sa vie comme scénariste et s'initie à la philosophie védanta, à la méditation. Pacifiste convaincu, la citoyenneté américaine lui est refusée. Par la suite, il se plonge dans le mysticisme et les expériences hallucinatoires sous mescaline, parsemant son chemin d'essais explorant notamment une certaine vision du potentiel de l'esprit humain : "La Paix des profondeurs" (1936, Eyeless in Gaza), "La Fin et les Moyens" (1937, Ends and Means), "La Philosophie éternelle" (1945, The Perennial Philosophy), "Les Portes de la perception" (1954, The Doors of perception)...

 

"Le Meilleur des mondes" (1932, Brave New World)
Le roman se situe à Londres, en "l'année de Ford 632" (l'an 2540), le monde ne forme plus qu'un seul Etat apaisé où les conflits sociaux ont été bannis : l'organisation sociale est en effet prédéterminée, les enfants sont fécondés en laboratoire et positionnés suivant leurs potentialités génétiques dans chacune des cinq castes composant la société, Alpha, Beta, Gamma, Delta, Epsilon. Solitude et individualisme sont pourchassés et une drogue hallucinogène ("Soma") permet d'oublier sa condition. Bernard Max, de la caste Alpha, accepte pourtant avec difficultés son existence et partage avec un enseignant du département d'Ecriture de l'Université d'Ingéniérie émotionnelle, Helmhotz Watson, un certain désir de liberté et de nouveauté...

“Because our world is not the same as Othello’s world. You can’t make flivvers without steel-and you can’t make tragedies without social instability. The world’s stable now. People are happy; they get what they want, and they never want what they can’t get. They’re well off; they’re safe; they’re never ill; they’re not afraid of death; they’re blissfully ignorant of passion and old age; they’re plagued with no mothers or fathers; they’ve got no wives, or children, or lovers to feel strongly about; they’re so conditioned that they practically can’t help behaving as they ought to behave. And if anything should go wrong, there’s soma. Which you go and chuck out of the window in the name of liberty, Mr.Savage. Liberty!” He laughed. “Expecting Deltas to know what liberty is! And now expecting them to understand Othello! My good boy!”
The Savage was silent for a little. “All the same,” he insisted obstinately, “Othello’s good, Othello’s better than those feelies.”
“Of course it is,” the Controller agreed. “But that’s the price we have to pay for stability. You’ve got to choose between happiness and what people used to call high art. We’ve sacrificed the high art. We have the feelies and the scent organ instead.”
“But they don’t mean anything.”
“They mean themselves; they mean a lot of agreeable sensations to the audience.”...
“But they’re. they’re told by an idiot.”
The Controller laughed. “You’re not being very polite to your friend, Mr.Watson.
One of our most distinguished Emotional Engineers .”
“But he’s right,” said Helmholtz gloomily. “Because it is idiotic. Writing when there’s nothing to say .”
“Precisely. But that require the most enormous ingenuity. You’re making fiivvers out of the absolute minimum of steel-works of art out of practically nothing but pure sensation.”
The Savage shook his head. “It all seems to me quite horrible.”
“Of course it does. Actual happiness always looks pretty squalid in comparison with the over-compensations for misery. And, of course, stability isn’t nearly so spectacular as instability. And being contented has none of the glamour of a good fight against misfortune, none of the picturesqueness of a struggle with temptation, or a fatal overthrow by passion or doubt. Happiness is never grand.”....

"...notre monde n’est pas le même que celui d’Othello. On ne peut pas faire de tacots sans acier, et l’on ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale. Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n’ont pas d’épouses, pas d’enfants, pas d’amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, prati-quement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma – que vous flanquez froidement par la fenêtre au nom de la liberté, monsieur le Sauvage. La liberté ! – Il se mit à rire. – Vous vous attendez à ce que les Deltas sachent ce que c’est que la liberté ! Et voilà que vous vous attendez à ce qu’ils comprennent Othello ! Mon bon ami !
Le Sauvage resta un moment silencieux.
— Malgré tout, insista-t-il avec obstination, Othello, c’est bien ; Othello, c’est mieux que ces films sentants.
— Bien entendu, acquiesça l’Administrateur. Mais c’est là la rançon dont il nous faut payer la stabilité. Il faut choisir entre le bonheur et ce qu’on appelait autrefois le grand art. Nous avons sacrifié le grand art. Nous avons à la place les films sentants et l’orgue à parfums.
— Mais ils n’ont aucun sens.
— Ils ont leur sens propre ; ils représentent, pour les spectateurs, un tas de sensations agréables...
— Mais ils… ils sont contés par un idiot
L’Administrateur se mit à rire.
— Vous n’êtes pas fort poli envers votre ami Mr. Watson. Un de nos Ingénieurs en Émotion les plus distingués…
— Mais il a raison, dit Helmholtz, avec une tristesse sombre. C’est effectivement idiot. Écrire quand il n’y a rien à dire…"
— Précisément. Mais cela exige l’habileté la plus énorme. Vous fabriquez des tacots avec le minimum absolu d’acier, des oeuvres d’art avec pratiquement rien d’autre que la sensation pure.
Le Sauvage hocha la tête.
— Tout cela me paraît absolument affreux.
— Bien entendu. Le bonheur effectif paraît toujours assez sordide en comparaison des larges compensations qu’on trouve à la misère. Et il va de soi que la stabilité, en tant que spectacle, n’arrive pas à la cheville de l’instabilité. Et le fait d’être satisfait n’a rien du charme magique d’une bonne lutte contre le malheur, rien du pittoresque d’un combat contre la tentation, ou d’une défaite fatale sous les coups de la passion ou du doute. Le bonheur n’est jamais grandiose..."



Evelyn Waugh (1903-1966)
Né à Londres dans une famille de classe moyenne, Evelyn Waugh vit successivement trois tranches de vie très différentes. La première le voit quitter Oxford sans diplôme, mener, de 1922 à 1924, une vie dissolue d'esthète, épouser Evelyn Gardner et publier son premier roman, "Decline and Fall", satire de l'Angleterre des années vingt et jeu de massacre de l'establishment britannique dans ce qu'elle a de plus représentatif, l'éducation, l'aristocratie, la religion, le sport : le succès est énorme, il devient le représentant attitré du nonsense et inconditionnel des fêtes les plus débridées qu'organisent les fameux "Bright Young Things" qui sévissent dans le Londre aristocrate ( Stephen Tennant, Brian Howard, les soeurs Mitford). Avec son divorce en 1930, une seconde période débute : il publie deux romans particulièrement sarcastiques, "Vile Bodies" (1930, Ces Corps vils), puis "Black Mischief" (1932, Méchanceté noire), et surprend tout le monde en se convertissant au catholicisme : le voici défendant désormais les valeurs éternelles de la vieille Angleterre. Une troisième période le voit gagner en maturité, voyager énormément (Méditerranée, Brésil, Éthiopie, Mexique), et en 1939, il est engagé volontaire dans les Commandos. La publication de "Brideshead Revisited" (1945) confirme son adhésion au conservatisme et lui permet d'acquérir une stature internationale, parfois discutée.  Suivent "The Loved One" (1948, Le Cher Disparu), "The Ordeal of Gilbert Pinfold" (1957) et l'ultime "Sword of Honour".

 

"Decline and Fall" (1928, Evelyn Waugh, Grandeur et décadence)
 "C'est l'histoire de Paul Pennyfeather, un jour déculotté par ses camarades d'Oxford et injustement renvoyé de son université pour indécence... Le chemin de Pennyfeather, devenu professeur au pays de Galles, va croiser celui d'une aristocrate qui dirige (sans qu'il le sache) une chaîne de bordels en Amérique du Sud. Alors qu'il est sur le point d'épouser la fille de cette dernière, la vérité éclate sur l'affaire de traite des blanches, et Pennyfeather se retrouve – injustement, à nouveau ! – dans le box des accusés, puis en prison. À sa sortie, il s'invente un nouveau personnage, cousin de lui-même, et reprendra une vie de méditation. Placé sous le signe de ses grands prédécesseurs : Saki, Firbank et Oscar Wilde, le premier roman d'Evelyn Waugh est aussi son premier chef-d'oeuvre. Grandeur et décadence, satire hilarante de l'Angleterre des années 1920, est une parodie du roman d'apprentissage et du récit picaresque. Car si Evelyn Waugh est considéré avec Graham Greene comme l'un des plus grands écrivains catholiques anglais, il est aussi l'un des humoristes les plus féroces du siècle dernier. Institution britannique par excellence, l'humour décapant dont il use sans parcimonie lui permet de laisser libre cours à une satire parfois méprisante, toujours acerbe, d'une civilisation ou les valeurs fondamentales ont depuis longtemps fait naufrage. Ainsi ce roman n'épargne-t-il rien ni personne. Éducation, aristocratie, religion, sport : aucun des fleurons de l'Empire n'échappe au jeu de massacre.." (Editions Robert Laffont)

 

"A Handful of Dust" (1934, Evelyn Waugh, Une Poignée de cendres)
"Une satire formidable et irrévérencieuse de la bonne société anglaise et de ses travers les plus conservateurs. Tony Last est le propriétaire heureux et fier de Hetton, un domaine campagnard néogothique, et le mari moins heureux, quoique toujours épris, de Lady Brenda. La vie de Tony, avec sa femme et leur fils John Andrew, semble parfaite, jusqu'au jour ou Brenda rencontre John Beaver, un jeune mondain ambitieux et avide d'argent, et le prend comme amant. Après la mort accidentelle de John Andrew, propice à un quiproquo des plus tragiques, Brenda et Tony s'accordent sur un divorce qui ressemble fort à un jeu de dupe. Mais quand il comprend que le divorce lui coûterait la perte de Hetton, Tony fait volte-face et décide de s'embarquer aux côtés d'un explorateur douteux pour l'Amérique latine. Fatalement, l'expédition tourne à la catastrophe, et, alors qu'à Londres Brenda est abandonnée par son jeune amant, le pauvre Tony tombe malade, manque de mourir, puis est capturé dans la jungle par un ermite fou, qui l'oblige à lui lire à haute voix les oeuvres complètes de Charles Dickens jusqu'à la fin de ses jours. Sous la plume acérée de Waugh, toujours juste et pleine d'humour, la bonne société anglaise des clubs, des châteaux et des soirées mondaines en prend pour son grade et se révèle dans toute son inauthenticité : alors que tous les personnages sont caractérisés par une évidente inadéquation de leur vie à leur être, Waugh désigne le seul et unique moteur qui fait se mouvoir toutes choses : l'argent." (Editions Robert Laffont)

 

"Brideshead Revisited" (1945, Evelyn Waugh, Retour à Brideshead)
La guerre a changé Waugh : le monde est inacceptable en l'abscence de Dieu. "C'est au-travers d'une grande fresque, enluminée de personnages plus excentriques les uns que les autres, sur les moeurs et l'art de vivre de l'aristocratie anglaise qu'Evelyn Waugh s'était juré de «suivre les cheminements de la volonté divine au sein d'un monde païen». Humour, cynisme et gravité mêlés font de ce roman le plus célèbre de l'auteur." (Editions Robert Laffont)

 

"The Loved One" (1948,  Evelyn Waugh, Le Cher Disparu)
"Hollywood, fin des années 1940. Lorsque Francis Hinsley, un employé modèle des studios Megalopolitain apprend son licenciement en découvrant un inconnu assis à son bureau, il ne voit qu'une seule issue possible : la pendaison. Son jeune ami et poète, Dennis Barlow, est chargé par la communauté anglaise d'organiser les obsèques, qui devront être assez grandioses pour pouvoir accueillir tout le gratin hollywoodien. Barlow abandonne donc un temps son poste aux Bienheureux Halliers, une entreprise de pompes funèbres animalières, pour Los Angeles. Il se rend aux Célestes Pourpris, les spécialistes du rite funéraire pour célébrités et découvre un monde ou la devise est « Entre étranger, et sois heureux », ou la mort est vendue comme des vacances de luxe, ou les clients sont appelés les « Chers disparus » et les proches les « Délaissés ». Spectateur incrédule, il suivra également les périgrinations de Mr. Joyboy, un embaumeur de génie et de Aimee Thanatogenos, une cosméticienne qui règle sa vie sur les conseils du journal local. Bijou d'humour noir, Le Cher disparu dépeint avec une certaine cruauté l'Amérique et ses travers. Cette satire originale des milieux funéraires donne le ton d'une oeuvre dédiée à la critique cynique de notre civilisation." (Editions Robert Laffont)


Graham Greene (1904-1991)
Né à Berkhamsted, près de Londres, fils du directeur de l'école, Graham Greene fait ses études à Oxford, mais connaît une enfance difficile qui lui laisse un sentiment de vide qu'il comblera en parcourant le monde, la violence, la misère, et l'on retrouve dans ses romans nombre de héros ambigus luttant contre la corruption, le mal, tentant de sauver autrui ou de se sauver eux-mêmes de la déchéance et de l'absurdité ... mais pour s'enliser, sans rémission apparemment possible. Greene se convertit au catholicisme (1926), épouse Vivien-Dayrell-Browning (1927), tient des critiques littéraires, puis en 1935, voyage au Libéria et au Mexique : "A Gun for Sale" (1936, Tueur à gages), "Brighton Rock" (1938, Rocher de Brighton), "The Confidential Agent" (1939, L'Agent secret), "The Power and the Glory" (1940, La Puissance et la Gloire). Recruté au MI6 par le célèbre agent double Kim Philby, il travaille pour le Foreign Office entre 1941 et 1943 au Sierra Leone. Suivent : "The Ministry of Fear" (1943, Le Ministère de la peur), "The Heart of the Matter" (1948, Le Fond du problème), "The Third Man" (1949, Le Troisième Homme), "The End of the Affair" (1951, La Fin d'une liaison), "The Quiet American" (1955, Un Américain bien tranquille), "Loser Takes All" (1955, Qui perd gagne), "Our Man in Havana" (1958, Notre agent à La Havane). Aux quatre coins du monde, participant à nombre de polémiques et de protestations libertaires, Graham Greene publie vingt-six romans diffusés à plus de vingt millions d'exemplaires et traduits en quarante langues. L'homme traqué de "The Confidential Agent" porte en lui quelques-unes des obsessions de Graham Greene : l'horreur du contact physique, la solitude totale contre laquelle se brise tout effort des innocents (une petite servante d'hôtel qui veut l'aider est assassinée). Derrière une banale chasse à l'homme que pourrait parfaitement dérouler un Peter Cheney, se dessine la figure menaçante du destin, masque de désespoir qui cache à la fois le simple abandon d'un homme à la cruauté de ses adversaires et le délaissement de la créature oubliée de Dieu...

 

"Brighton Rock" (1938, Le Rocher de Brighton)
"Le Rocher de Brighton est une spécialité de la célèbre plage anglaise, un sucre d'orge que l'on peut casser en n'importe quel endroit et qui permet de toujours lire le nom de Brighton sur la cassure. Si l'on se demande pourquoi Graham Greene a donné comme titre à son roman le nom de cette sucrerie, on trouvera peut-être la réponse dans les parole d'un de ses personnages: «Regardez-moi. Je n'ai jamais changé. C'est comme ces bâtons de rocher; mordez-les tout du long, vous lirez toujours Brighton. C'est la nature humaine.» En apparence, « Rocher de Brighton» est un roman policier. Mais il détient un sens secret. Car entre le Gamin, jeune bandit de dix-sept ans à la cruauté sadique et au charme envoûtant, Rose, la jeune fille qui se donne à lui malgré le danger qu'il incarne, et Ida, qui symbolise et défend le droit à tout prix, va se jouer un drame de vengeance, de cruauté et de mort marqué par la justice divine et la damnation éternelle." (Editions Robert Laffont)

 

 "The Confidential Agent" (1939, L'Agent secret)

Composé en six semaines et inspiré par la guerre d'Espagne , l'aventure de D., agent secret traqué dans un monde hostile et incompréhensible dépasse le simple récit de suspense... Au terme d'un voyage qui ressemble à une poursuite, D. atteint la sinistre pension de famille de Gabitas Street, à Londres. Sa dangereuse propriétaire au visage tâché et aux mains énormes, la petite servante Else et son destin tragique, l'hindou à la robe de chambre bariolée, Lord Benditch et sa galerie de portraits de courtisanes, Fortesque et son air de vieil adolescent, Rose Cullen, indifférente et peut-être redoutable : tous ces personnages se croisent et disparaissent dans les brumes anglaise. Fidèle à la foi qu'il a en l'homme, Graham Greene termine cependant les tribulations de l'agent secret sur une note d'espoir.

"Les mouettes balayaient le ciel de Douvres. Elles se détachaient comme des flocons arrachés au brouillard et viraient pour retourner vers la ville cachée, tandis que la sirène se lamentait avec elles ; d'autres bateaux répondirent et tout un chœur de lamentations s'éleva (pour la veillée de quel mort ?). Le bateau avançait à demi-vitesse dans le soir d'automne aigre. D. se mit à penser à un corbillard qui roule lentement et discrètement vers le « champ de repos », et dont le conducteur prend grand soin de ne pas secouer le cercueil, comme si un ou plusieurs cahots allaient incommoder le corps. Des cris aigus de femme énervée traversaient les haubans. Le bar des troisièmes était plein à craquer : une équipe de rugby rentrait en Angleterre et les jeunes gens, arborant des cravates à rayures, se bousculaient bruyamment pour attraper leurs verres. D. ne comprenait pas toujours les mots qu'ils criaient : peut-être était-ce de l'argot, ou un dialecte ; il lui faudrait un peu de temps avant de retrouver complètement le souvenir de la langue anglaise; il l'avait très bien parlée autrefois mais maintenant ses connaissances étaient devenues un peu trop littéraires. Il essaya de s'isoler, cet homme entre deux âges, à la lourde moustache, avec une cicatrice au menton, et le souci plissant son front, comme un tic, mais l'on ne pouvait guère se tenir à l'écart dans ce bar - un coude lui entra dans les côtes et une bouche lui souffla au visage un relent de bière en bouteille. Ces gens le remplissaient d'un sentiment de stupéfaction; on n'aurait jamais pu se douter, à les voir si bons vivants dans la fumée de leurs cigarettes, qu'il y avait une guerre en ce moment - pas seulement dans le pays qu'il venait de quitter, mais la guerre ici, à un demi-mille de la jetée de Douvres. Il transportait la guerre avec lui. Partout où D. se trouvait, il y avait la guerre. Il n'avait jamais pu comprendre comment les gens ne le sentaient pas. 

- Faites circuler, faites circuler! cria l'un des joueurs au barman. 

Et quelqu'un s'empara de son verre de bière en hurlant : 

- Hors jeu!

- Mêlée! répondirent-ils tous à tue-tête.

- Avec votre permission, dit D., avec votre permission.

Et il se faufila dehors; Il remonta le col de son imperméable et monta sur le pont du bateau plongé dans le brouillard glacé, où les mouettes qui filaient sur Douvres poussaient leurs cris lugubres au-dessus de sa tête. Il se mit à battre la semelle, de long en large, en suivant la rambarde pour se réchauffer, tête baissée vers les planches du pont sur lesquelles ses yeux voyaient une carte semée de tranchées, de positions intenables, de saillants, de morts; des bombardiers décollaient d'un point situé entre ses yeux et dans son cerveau les montagnes tremblaient sous les éclatements d'obus.

Aucune sécurité me lui venait à faire les cent pas  le pont de ce bateau anglais qui d'un imperceptible glissement entrait dans le port de Douvres. Le danger faisait partie de lui-même. Ce n'était pas un pardessus qu'on peut laisser à la maison, c'était sa propre peau. L'on meurt avec cette peau : seule, la corruption vous en dépouille. L'unique personne à qui l'on puisse se fier, c'est soi-même. On trouvait sur le cadavre d'un ami, sous sa chemise, une médaille bénite; un autre ami appartenait à une organisation qui ne portait pas les initiales qu'il aurait fallu. De long en large, sur ce pont des troisièmes exposé à tous les vents, d'arrière en avant et d'avant en arrière, jusqu'à l'endroit où sa marche était interrompue par un écriteau : « Réservé aux Passagers de Première Classe. » Il fut un temps où la distinction de classes lui serait apparue comme une insulte, mais à présent les classes sociales étaient subdivisées trop de fois pour que la chose eût un sens quelconque. Il fixa des yeux le pont des premières; il n'y avait dans le froid qu'un seul homme comme lui-même : col remonté, il se dressait à l'avant du bateau et regardait vers Douvres. 

D. tourna les talons et regagna l'arrière, et au rythme régulier de son pas, les avions de bombardement reprirent leur vol. Vous ne pouvez être sûr que de vous-même et par moments vous vous demandez si après tout vous n'avez pas tort d'en être sûr...."

 

"The Power and the Glory" (1940, La Puissance et la Gloire)
Un prêtre déchu et ivrogne assume jusqu'au martyre son ministère dans un Mexique révolutionnaire qui persécute l'Église. "La Puissance et la Gloire est le sommet des romans catholiques de Graham Greene. Il lui fut inspiré par un séjour au Mexique en 1937. Le clergé mexicain persécuté par le gouvernement révolutionnaire, il ne reste qu'un seul prêtre, dont la tête est mise à prix. Ce prêtre est un pauvre homme qui aime trop l'alcool et qui a fait un enfant à une de ses paroissiennes. Il essaie de fuir mais revient chaque fois qu'un mourant a besoin de lui, « et même lorsqu'il croit que son secours sera vain, et même lorsqu'il n'ignore pas que c'est d'un guet-apens qu'il s'agit et que celui qui l'appelle l'a déjà trahi, ce prêtre ivrogne, impur, et tremblant devant la mort, donne sa vie sans perdre à aucun moment le sentiment de sa bassesse et de sa honte » ( François Mauriac ). Extraordinaire roman, La Puissance et la Gloire connut dès sa parution un succès retentissant et reste l'oeuvre la plus forte du grand écrivain anglais." (Livre de poche)

 

"The Ministry of Fear" (1943, Le Ministère de la peur)
"Londres durant le Blitz. Un homme devine le poids d'un gâteau dans une fête foraine, il devient malgré lui propriétaire du microfilm caché à l'intérieur... L’aventure d’Artur Rowe aux prises avec les mystérieux fonctionnaires du Ministère de la Peur organisé par les Allemands au cœur de Londres pendant le « Blitz » relève du roman policier ou du roman d’espionnage. Mais comme toujours avec Greene, le drame d’Artur Rowe, cet homme qui autrefois a tué pour mettre fin à la souffrance d’un être qu’il aimait, c’est le drame de l’homme à la recherche de l’absolu. Il tombe dans les filets des magistrats du Ministère de la Peur. Parviendra-t-il à leur échapper ? Parviendra-t-il à trouver la paix et l’amour qu’il recherche ?" (Editions Robert Laffont)

 

"The Heart of the Matter" (1948, Le Fond du problème)
"Un représentant de la loi, rongé par l'angoisse et l'ennui en Afrique occidentale, se suicide pour laisser place nette à l'amant de sa femme. "Pendant la Seconde Guerre mondiale, Scobie vit dans un petit comptoir colonial de la Sierra Leone avec sa femme Louise. Mais tant d'années de mariage ont eu raison de la passion et la perte de leur fille âgée de neuf ans a laissé Louise inconsolable. Lorsque celle-ci décide de partir pour l'Afrique du sud, Scobie se retrouve seul et fait la rencontre de la jeune Helen : il en tombe aussitôt éperdument amoureux."

 

"The Third Man" (1949, Le Troisième Homme)
"1949 : Vienne est occupée par les quatre puissances victorieuses. Les carcasses calcinées des chars gisent au pied de la Grande Roue. Dans un décor de ruines enneigées, Rollo Martins part à la recherche de son ami Harry Lime, mystérieusement disparu, pour découvrir que celui-ci est devenu un odieux trafiquant de pénicilline. De ce suspense parfait, Carol Reed a tiré un film inoubliable également intitulé Le Troisième Homme – avec Orson Welles et Joseph Cotten –, qui demeure l’un des sommets de l’art cinématographique. Première désillusion évoque le choc et la terreur éprouvée par un enfant quand, pour la première fois, il se trouve confronté, au cours d’une affaire tragique, au monde des adultes. Il découvre alors l’amour, la peur, la lâcheté." (Livre de poche)

 

"The End of the Affair" (1951, La Fin d'une liaison)

Un des romans les plus autobiographiques de Graham Greene et histoire en trompe-l'oeil sur le tiraillement d'une femme entre son amour illégitime et Dieu: dans la passion, on finit toujours par tuer ou être tué. "Londres, janvier 1946. Maurice Bendrix, écrivain, rencontre par hasard son ami Henry Miles, diplomate, qu'il n'avait plus vu depuis un an et demi. Henry est marié à Sarah avec qui Bendrix a eu une liaison. Il avait rencontré le couple à l'été 1939 et Sarah l'avait tout de suite attiré par sa beauté et son air heureux. Après quelques années d'une passion intense, un obus frappa la maison ou ils se donnaient rendez-vous. Après avoir cru Bendrix mort, Sarah l'a vu réapparaître vivant mais, bouleversée, elle met brutalement fin à leur histoire sans un mot d'explication. Lors des retrouvailles des deux hommes, Henry confie à l'écrivain rempli de haine qu'il est inquiet. Il a le sentiment que son épouse le trompe. Rongé par la curiosité et la jalousie, Maurice tente de convaincre Henry d'engager un détective privé pour s'assurer de la fidélité de sa femme, mais Henry n'ose pas. Bendrix décide alors d'engager lui-même un détective. Au terme de son enquête, ce dernier lui remet le journal de Sarah. Il comprend enfin le revirement inexplicable de sa maîtresse le jour fatidique de leur rupture." (Editions Laffont, traduit par Marcelle Sibon). Edward Dmytryk, en 1955, avec Deborah Kerr et Van Johnson, puis Neil Jordan, en 1999, avec Julianne Moore et Ralph Fiennes, en réalisèrent une adaptation cinématographique. 

"Une histoire n'a ni commencement, ni fin. Nous choisissons arbitrairement un point précis de notre expérience et, partant de ce point, nous regardons en arrière ou en avant. Je dis : « nous choisissons » avec cet orgueil erroné de l'écrivain de métier qui - dans les rares occasions où il fut vraiment pris au sérieux - se vit complimenter pour son habileté technique; mais, à vrai dire, est-ce bien de ma propre volonté que je "choisis"  cette soirée sombre et mouillée de janvier 1946 et le moment où, sur les Allées, je vis Henry Miles traverser en biais le large fleuve de l'averse; et ces images ne m'ont-elles pas plutôt choisi? Il est commode, il est correct pour respecter les règles de mon métier, de commencer exactement là, mais si, à cette époque, j'avais cru en un Dieu, n'aurais-je pas pu croire aussi qu'une main m'avait touché le coude et qu'une voix avait murmuré à mon oreille : "Parle-lui. Il ne t'a pas encore aperçu".

Car, pourquoi lui aurais-je parlé? Si le mot haine n'est pas trop fort pour qu'on l'applique à un être humain, je haïssais Henry et je haïssais aussi sa femme, Sarah. Et lui, je suppose, se mit à me haïr peu de temps après les événements de ce soir-là, de même qu'il a dû par instants haïr sa femme, et l'autre, celui en qui nous avions alors la chance de ne pas croire. Aussi, ceci est-il un récit de haine bien plus que d'amour, et s'il m'arrive de dire du bien d'Henry ou de Sarah, l'on pourra me croire : je me défends d'avance contre toute accusation de parti pris, parce que mon orgueil professionnel me pousse à préférer l'expression de la vérité, fût-elle la "proche-vérité", à l'expression de ma "proche-haine".

C'était surprenant de voir Henry dans les rues par un temps pareil; il aimait son bien-être, et après tout - je le pensais du moins - il avait Sarah. Pour moi, le bien-être ressemble à un souvenir importun qui nous vient au mauvais endroit et au mauvais moment : lorsqu'on se sent très seul, mieux vaut l'inconfort. Il y avait trop de bien-être même dans la chambre à coucher-salon que j'occupais du côté sud, le mauvais côté, des Allées, au milieu de meubles sortis d'un passé qui n'était pas le mien. J'eus l'idée de me promener sous la pluie et d'aller boire un verre au café du coin. Le petit vestibule étroit était encombré de chapeaux et de pardessus inconnus - le locataire du second recevait des amis - et je pris par mégarde un parapluie qui ne m'appartenait pas. Puis, je tirai derrière moi la porte garnie de vitres de couleur et descendis avec précaution le perron démoli par une bombe en 1944 et qu'on n'avait jamais réparé. J'avais mes raisons pour me rappeler cet incident, et je savais que les affreux et épais vitraux de l'époque victorienne avaient supporté le choc de la même façon que nos grands-pères eux-mêmes l'auraient supporté.

Dès que j'abordai la traversée des Allées, je me rendis compte que je m'étais trompé de parapluie, car celui que je tenais prenait l'eau, laissant la pluie couler à l'intérieur du col de mon imperméable; c'est alors que j'aperçus Henry. J'aurais pu facilement l'éviter, il n'avait pas de parapluie et je pus voir à la lueur du réverbère que ses yeux étaient aveuglés par les gouttes d'eau. Les arbres noirs et sans feuilles n'offraient aucune protection; ils se dressaient autour des Allées comme des tuyaux de gouttières tronquées; la pluie ruisselait sur le bord du chapeau melon d'Henry et faisait des rigoles le long de son pardessus noir officiel de fonctionnaire civil. Si j'étais passé à côté de lui sans me retourner, il le m'aurait pas vu, et j'aurais pu, par surcroît, m'écarter un peu du trottoir; mais je parlai :

- Henry, lui dis-je, vous vous faites bien rare, et je vis son regard s'éclairer comme à la vue d'un vieil ami.

- Bendrix, dit-il affectueusement, et pourtant aux yeux du monde c'est lui qui, plus que moi, avait le droit de haïr.

- Que faites-vous là, sous la pluie, Henry?

Il y a des hommes qui nous inspirent l'irrésistible besoin de les taquiner : ceux dont les vertus ne sont pas les nôtres. ll répondit évasivement :

- Oh ! j'avais besoin de prendre l'air.

Nous fûmes balayés par une brusque bourrasque de vent et de pluie et il eut tout juste le temps de rattraper son chapeau qui fuyait en tourbillonnant vers les façades nord des Allées.

- Comment va Sarah? demandai-je parce qu'il eût paru étrange que je ne le fisse pas et pourtant rien ne m'aurait été plus agréable que d'apprendre qu'elle était malade, malheureuse, mourante. Je croyais à cette époque que toutes les souffrances qu'elle endurerait allégeraient les miennes, et que sa mort me rendrait la liberté, parce que je n'imaginerais plus toutes les choses qu'on imagine dans la situation humiliante où je me trouvais. Je pourrais même aimer ce pauvre serin d'Henry, pensai-je, si Sarah était morte.

- Oh ! elle passe la soirée je ne sais où, dit-il, réveillant par ces mots le démon qui s'agitait dans mon cerveau, au souvenir des jours où Henry avait dû faire cette même réponse à ceux qui l'interrogeaient alors que j'étais seul à savoir où se trouvait Sarah...."

 

"The Quiet American" (1955, Un Américain bien tranquille)
"Graham Greene n'est pas seulement le grand écrivain catholique consacré par le succès de son fameux roman La Puissance et la Gloire. Entré par effraction dans le royaume de la Grâce (selon le mot de François Mauriac), cet ancien membre du Foreign Office a su, au travers de divertissements tels que cet Américain bien tranquille, dénoncer la guerre, les dictatures et ce vice suprême : l'imbécillité. Il y met en scène la relation, au début des années 1950, entre un jeune Américain idéaliste et candide et un Anglais cynique, désabusé et rompu aux pratiques de la colonisation. Adapté par deux fois au cinéma, le tableau qu'il nous livre ici du conflit vietnamien, est à la fois bouleversant et inoubliable." (Editions Robert Laffont) Joseph L. Mankiewicz, en 1958, avec Audie Murphy et Michael Redgrave, et Phillip Noyce, en 2002, avec Michael Caine, Brendan Fraser, en réalisèrent une adaptation cinématographique.

 

"Après le dîner, assis dans ma chambre de la rue Catinat, j'attendais Pyle. Il m'avait dit : "Je serai chez vous à dix heures au plus tard"; quand minuit eut sonné, je ne pus plus rester immobile et je descendis dans la rue. Un groupe de vieilles femmes en pantalon noir étaient accroupies sur le palier : on était en février et je suppose qu'elles avaient trop chaud pour regagner leur lit. Un conducteur de cyclo-pousse pédalait lentement en direction des quais du fleuve et j'apercevais des lampes allumées à l'endroit où l'on avait débarqué la dernière livraison d'avions américains. Pas le moindre signe de Pyle dans la longue rue. Bien entendu, me disais-je, il a pu être retenu à la Légation des Etats-Unis, pour une raison ou pour une autre, mais, dans ce cas, il n'aurait pas manqué de téléphoner au restaurant : il observait méticuleusement les petites courtoisies. J'allais rentrer chez moi quand je vis une jeune femme qui attendait sous l'entrée de la maison voisine. Je ne distinguais pas son visage, seuls étaient visibles le pantalon de soie blanche et la longue tunique fleurie, mais je la reconnus néanmoins. Elle avait si souvent attendu mon retour à ce même endroit et à cette même heure.

- Phuong, dis-je (ce nom signifie Phénix, mais rien n'est fabuleux à notre époque et rien ne renaît de ses cendres). Je savais, avant qu'elle ait eu le temps de me répondre, qu'elle attendait Pyle. "Il n'est pas ici."

- Je sais. Je t'ai vu seul à la fenêtre.

- Tu ferais mieux d'attendre en haut, dis-je. Il ne va pas tarder.

- Je peux l'attendre ici. 

- Ce n'est pas prudent. Tu vas te faire ramasser par la police.

Elle me suivit jusque chez moi. Je pensai à plusieurs plaisanteries ironiques et désagréables que je pourrais faire, mais ni son anglais, ni son français n'étaient assez bons pour qu'elle pût en saisir l'ironie et, chose étrange, je n'avais aucun désir de la faire souffrir, ni même de me faire souffrir. Quand nous atteignîmes le palier, toutes les vieilles femmes tournèrent la tête et dès que nous fûmes passés, leurs voix s'élevèrent et sombrèrent, comme si elles chantaient en chœur.

- Que racontent-elles ?

- Elles se figurent que je reviens.

Dans ma chambre l'arbre que j'avais installé plusieurs semaines auparavant, pour le Nouvel An chinois, avait perdu presque toutes ses fleurs jaunes. Elles étaient tombées entre les touches de ma machine à écrire. Je les en extirpai.

- Tu es troublé, dit Phuong. 

- Cela m'étonne de lui. Il est toujours si ponctuel. 

J'ôtai ma cravate et mes chaussures et je m'allongeai sur le lit. Phuong alluma le poêle à gaz et mit l'eau à bouillir pour le thé. Cela aurait pu se passer six mois auparavant. 

- Il a dit que tu allais partir bientôt, dit-elle.

- Peut-être. 

- Il t'aime beaucoup. 

- Je l'en dispense, dis-je.

Je vis qu'elle avait changé de coiffure, ses cheveux noirs et raides rejetés simplement sur les épaules. Je me rappelai qu'un jour Pyle avait critiqué sa façon compliquée de se coiffer qui - pensait-elle - convenait à la fille d'un mandarin. Je fermai les yeux et la retrouvai semblable à ce qu'elle était autrefois : elle était le sifflement de la vapeur, le cliquetis des tasses, elle était une certaine heure de la nuit, une promesse de repos.

- Il ne va pas tarder, dit-elle, comme si j'avais besoin d'être rassuré sur l'absence de Pyle. Je me demandai de quoi ils parlaient ensemble: Pyle prenait tout très au sérieux et il m'avait infligé ses conférences sur cet Extrême-Orient qu'il connaissait depuis autant de mois que moi d'années. La démocratie était un de ses autres dadas, et il avait des notions précises et exaspérantes sur ce que les Etats-Unis avaient fait et faisaient encore pour le monde. Phuong, d'autre part, était merveilleusement ignorante; si le nom de Hitler avait été cité dans une conversation, elle l'aurait interrompue pour demander qui il était. L'explication eût été d'autant plus difficile qu'elle n'avait jamais vu d'Allemands, ni de Polonais, et ne possédait qu'une connaissance très vague de la géographie de l'Europe; mais il va sans dire qu'elle était mieux renseignée que moi sur la princesse Margaret.  Je l'entendis poser un tableau au pied du lit.

- Est-il toujours amoureux de toi, Phuong?

Lorsqu'on couche avec une Annamite, on a l'impression d'avoir un oiseau dans son lit : elles gazouillent et pépient sur l'oreiller. Je me rappelle avoir longtemps pensé que nulle de leurs voix ne chantait comme celle de Phuong. J'avançai la main et lui touchai le bras. Leurs os, en outre, sont aussi frêles que des os d'oiseaux.

- Réponds, Phuong.

Elle rit et j'entendis qu'elle frottait une allumette.

- Amoureux? 

Peut-être était-ce une expression qu'elle ne comprenait pas.

- Veux-tu que je te fasse une pipe ? demanda-t-elle.

Quand je rouvris les yeux, elle avait allumé la lampe et le plateau était déjà préparé. La lueur de la lampe mettait sur sa peau des reflets d'ambre sombre, tandis qu'elle penchait sur la flamme un front que fronçait l'attention, pour chauffer la petite boule d'opium en faisant tourner son aiguille.

- Pyle ne fume toujours pas ? lui demandai-je. 

- Non.

- Tu devrais le faire fumer, sinon il ne reviendra pas. 

C'est une superstition chez elles qu'un amant fumeur d'opium revient toujours, fût-ce de France. Il se peut que la puissance virile soit diminuée par l'opium, mais elles préfèrent toutes un amant fidèle à un amant puissant. Elle malaxait la petite boule de pâte brûlante sur le bord convexe du fourneau de la pipe et je humais l'odeur de la drogue. Aucune autre odeur ne lui ressemble. A côté du lit, mon réveil marquait minuit vingt, mais déjà mon angoisse cédait. Pyle commençait à disparaître..."

 

"Our Man in Havana" (1958, Notre agent à La Havane)
Le roman se déroule à Cuba, sous la dictature de Batista, avant l'arrivée au pouvoir de Fidel Castro. Le personnage principal est un anglais, Jim Wormold, qui vend des aspirateurs à La Havane, et incapable de refuser quoique ce soit, se laisse enrôler comme agent des services secrets britanniques. Abandonné par sa femme, il élève seul Milly, une jolie adolescente aux goûts dispendieux. Wormold n'aura aucune activité d'espionnage, et se contentant, pour amasser un petit pécule, d'inventer des missions et des recrutements d'agents imaginaires. Cette aventure tragique et burlesque à la fois, cruelle aussi dans son dénouement, inspira  à Carol Reed un classique du cinéma avec Alec Guinness dans le rôle de l'agent et Maureen O'Hara (Our Man in Havana, 1966)...

 

"Travels with My Aunt" (1969, Voyage avec ma tante)
« Je rencontrai ma tante Augusta pour la première fois en plus d'un demi-siècle aux obsèques de ma mère. Ma mère avait près de quatre-vingt-six ans à sa mort ; ma tante était sa cadette de quelque onze ou douze ans. Deux ans plus tôt j'avais quitté la banque avec une retraite suffisante et une agréable "enveloppe". La Westminster nous avait absorbés et ma succursale faisait double emploi. De l'avis général, j'avais de la chance. Pour ma part, je trouvais le temps long. Je n'ai jamais pris femme ; j'ai toujours mené une existence paisible ; sauf un penchant pour les dahlias je n'ai pas de violon d'Ingres. Autant de raisons qui ajoutaient aux obsèques de ma mère un brin de piquant nullement déplaisant. » L'Orient-Express, Paris, Venise, Milan, Istanbul... Lorsque Tante Augusta fait irruption, tel un tourbillon, dans la vie d'Henry, celui-ci se laisse entraîner dans une folle poursuite à travers le monde. Un roman éblouissant, bijou d'humour et de cocasserie, de la première à la dernière page." (Editions Robert Laffont)

"JE rencontrai ma tante Augusta pour la première fois en plus d'un demi-siècle aux obsèques de ma mère. Ma mère avait près de quatre-vingt-six ans à sa mort; ma tante était sa cadette de quelque onze ou douze ans. Deux ans plus tôt j'avais quitté la banque avec une retraite suffisante et une agréable "enveloppe". La Westminster nous avait absorbés et ma succursale faisait double emploi. De l'avis général j'avais de la chance. Pour ma part je trouvais le temps long. Je n'ai jamais pris femme ; j'ai toujours mené une existence paisible; sauf un penchant pour les dahlias je n'ai pas de violon d'lngres. Autant de raisons qui ajoutaient aux obsèques de ma mère un brin de piquant nullement déplaisant.

Mon père était mort depuis plus de quarante ans. Entrepreneur en bâtiment. d'un naturel somnolent. il avait coutume de faire de petites siestes, l'après-midi. en toute sorte de lieux surprenants. Et ce, à l'irritation de ma mère, femme énergique et qui aimait à le débusquer pour troubler son repos. Enfant, pénétrant dans la salle de bain (nous demeurions alors à Highgate). je me souviens d'y avoir trouvé mon père dormant tout habillé dans la baignoire. Je suis assez myope et crus d'abord à un pardessus nettoyé par ma mère, puis j'entendis mon père chuchoter : "Pousse le verrou intérieur avant de sortir."  Il était trop paresseux pour s'arracher à la baignoire, et trop endormi, j'imagine, pour mesurer le caractère totalement irréalisable de son ordre. Il y eut aussi l'époque où, ayant à construire un groupe d'appartements à Lewisham, il s'offrait ses petits sommes dans la cabine de la grue géante, et jusqu'à son réveil, le bâtiment n'allait plus. Ma mère, à qui l`altitude ne faisait pas peur, grimpait aux échelles jusqu'en haut des échafaudages dans l'espoir de l'y découvrir, alors qu'il y avait autant de chances de le retrouver au fond des excavations du futur garage souterrain. J 'avais toujours cru leur couple normalement heureux : leurs rôles jumeaux  - la chasseresse et la proie - leur convenaient, je pense; car ma mère. dans les premières images que je pus me former d'elle, avait pris à la longue un port de tête constamment en alerte et une façon méfiante de trotter que je comparais à ceux d'un chien de chasse. Qu'on me pardonne ces évocations du passé : rien ne leur est favorable comme des obsèques, à cause de toute cette vague attente qui n`en finit pas. Le service avait lieu dans un crématorium fort connu. L'assistance était assez maigre, mais on la sentait aux aguets, parcourue de ce léger frémissement d'expectative que l'on n'éprouve jamais au bord d'une tombe. Et si les portes du four allaient refuser de s'ouvrir? le cercueil, se coincer sur le chemin de la fournaise? Derrière moi, j'entendis une voix. distinctement claire et vieille, dire : "Une fois, j'ai assisté à une incinération prématurée".  C'était - non sans peine j'établis la ressemblance avec une image de l'album de famille - ma tante Augusta, arrivée en retard et vêtue assez comme notre chère et regrettée reine Mary se fût peut-être habillée si elle eût été encore de ce monde et eût tant soit peu sacrifié à la mode actuelle. Je fus surpris parle rouge éclatant de ses cheveux monumentalement échafaudés, et par ses deux dents de devant, très grandes, dont la vitalité semblait l'apparenter à l'homme de Néanderthal. Quelqu'un fit : «Chutl» et un clergyman entama une prière qui devait être de son cru; je ne l'avais jamais entendu réciter à aucun autre service funèbre, et Dieu sait si j'en ai subi en mon temps. On s'attend qu'un directeur de banque rende les derniers devoirs à n'importe quel vieux client qui n'est pas, comme nous disons, « en rouge »; et de toute manière. j'ai un faible pour les obsèques. C'est l'occasion pour les gens de se montrer généralement sous leur meilleur jour, sérieux et sobres, et optimistes quant à leur immortalité personnelle. 

Les obsèques de ma mère se déroulèrent sans la moindre anicroche. En bonne économie, on récupéra les fleurs répandues sur le cercueil. lequel, sur la simple pression d'un bouton, nous quitta et glissa hors de notre vue. Après quoi, dehors. dans la lumière inquiète. je serrai la main à bon nombre de neveux, nièces et cousins que je n'avais pas vus depuis des années et que j'étais incapable d'identifier. Il était convenu que je devais attendre les cendres; ce que je fis en conséquence, tandis que la cheminée du crématorium fumait doucement au-dessus des têtes. 

- "C`est sûrement toi Henry, dit Tante Augusta. en me considérant d'un air pensif et de ses yeux d'un bleu de mer profond.

- Oui, dis-je. et c'est sûrement vous Tante Augusta.

- Cela fait bien longtemps que je n'avais eu signe de vie de ta mère. me dit-elle. J'espère qu'elle a eu une mort facile. 

- Mon Dieu, oui, vous savez. à cet âge... le cœur s'arrête. C`ést tout. Elle est morte de vieillesse.

- De vieillesse ? Elle n'avait que douze ans de plus que moi!" se récria Tante Augusta d'un ton accusateur."


Nancy Mitford (1904-1973)
Née à Londres, Nancy Mitford est l'une des célèbres six filles excentriques du second baron Redesdale qui vont défrayer la chronique mondaine du Londres des années 1940. Diana Mitford (1910-2003) épousa le dirigeant fasciste britannique Oswald Mosley, Unity (1914-1948) fut tant obsédée par Adolf Hitler qu'elle émigra en Allemagne, Jessica (1917-1996) épousa la cause républicaine pendant la guerre d'Espagne puis émigra aux Etats-Unis, et si Pamela (1907-1994) vécut une existence paisible, Nancy devint une romancière à succès. Comme Evelyn Waugh, Nancy Mitford dans les années 1920, attire la bonne société intellectuelle pendant la Seconde Guerre mondiale dans sa librairie de Curzon Street. Après un premier roman, "Highland Fire" (1931), elle connaît le succès en 1945 avec "The Puirsuit of Love". Entretemps, depuis 1945, elle vit en France et s'entiche du XVIIIe siècle au point d'écrire sur le sujet nombre de biographies. Dans "The Pursuit of Love" comme dans "Love in a cold climate", Nancy Mitford met en scène une excentrique famille, les Raddlett, inspirée de ses propres parents et soeurs, et ridiculisent les aristocrates anglais à travers la famille Montdore, snobs autoritaires qui s'érigent en arbitres des goûts et conventions, avec un ton satirique et un réalisme dans l'écriture qui firent son succès. "The Blessing" (1951), "Don't Tell Alfred" (1960)., ainsi que l'anthologie "Noblesse Oblige. An Enquiry into the Identifiable Characteristics of the English Aristocracy (1956) sont devenus des classiques du genre.

The Pursuit of Love (1945, La Poursuite de l'amour)
"Désireuses de conquérir leur destin, deux jeunes aristocrates anglaises aspirent à l’amour comme elles s’éprendraient d’un rêve. Tandis que l’une se précipite vers le mariage avec fougue, la seconde guette patiemment l’élu qui viendra bouleverser sa vie. Dans le trouble de l’avant-guerre débute alors un long apprentissage sinueux et passionné, à jamais universel."

 

Love in a cold climate (L'Amour dans un climat froid)
 "Chronique brillante, spirituelle et gaie, émouvante aussi, de l’aristocratie anglaise de l’immédiat avant-guerre. Débutantes rose bonbon ou douairières, les « Honorables » ladies de Nancy Mitford n’ont décidément que le grand amour à l’esprit. Passés les premiers émois sentimentaux de La Poursuite de l’amour, c’est avec délectation que l’on retrouve Fanny et Polly, très chics jeunes filles de l’aristocratie anglaise. Paisiblement mariée, la première narre les rocambolesques démêlés conjugaux de la seconde, tandis que sa mère, Lady Montdore, est victime du démon de midi."

 

"Lady Montdore loved anybody royal. It was a genuine emotion, quite disinterested, since she loved them as much in exile as in power, and the act of curtsying was the consummation of this love. Her curtsies, owing to her frame, did not recall the graceful movement of wheat before the wind. She scrambled down like a camel, rising again backside foremost like a cow, a sdtrange performance painful it might be supposed to the performer, the expression on whose face, however, belied this thought..."

 

"Lady Montdore adorait les têtes couronnées, quelles qu'elles soient. Son émotion était sincère, parfaitement désintéressée, puisqu'elle les aimait autant en exil qu'au pouvoir, et faire la révérence était la consommation de cet amour. Ses révérences, du fait de sa corpulence, ne rappelaient pas exactement le mouvement gracieux du blé dans le vent. Elle s'effondrait à la manière d'un chameau, puis se relevait le postérieur le premier comme une vache, et si l'on pouvait supposer, à regarder cet étrange spectacle, qu'elle souffrait, l'expression de son visage n'en reflétait pas moins cette idée..."


"Pigeon Pie" (1940, Tir aux pigeons)
"Au moment où éclate la Seconde Guerre mondiale, Lady Sophia Garfield rêve de devenir une belle espionne. C’était sans imaginer qu’elle serait confrontée à une troupe d’officiers allemands dans sa propre maison… Et encore moins qu’ils tueraient sa domestique, et prendraient son bouledogue adoré en otage…Mais ne pouvant passer son temps à démasquer des ennemis, Sophia conserve ses loisirs aristocratiques. Elle va ainsi régulièrement prendre le thé au Ritz avec ses amis farfelus et échafaude avec malice des plans pour séduire le fringant Rudolph Jocelyn et en éloigner sa rivale, la princesse Olga Gogothsky."

 


Malcolm Lowry (1909-1957)
Né dans le port anglais de Birkenhead, Malcolm Lowry s'engage à dix-huit ans comme steward pour aller jusqu'en Chine, puis comme chauffeur sur un cargo, d'où il ramène un roman, "Ultramarine" (1933) et son alcoolisme. C'est au Mexique, en 1939,  qu'il débute son roman "Au-dessous du volcan" (Under the Volcano, 1947), roman qu'il remanie pendant dix ans, et qui décrit sur onze chapitres la dernière journée du consul anglais Geoffrey Firmin et de sa femme, Yvonne, qu'il retrouve après une pénible séparation, et ce jusqu'au terrible ravin de Parián où il meurt. Entretemps, il a fréquenté un hôpital psychiatrique, vu sa première femme, Jan Gabrial, le quitter, et rencontré Margerie Bonner (1939), actrice et écrivain elle-même, qui le stabilise un peu et avec qui il vit dans une cabane, sur un bras de mer non loin de Vancouver. En 1955, ils quittent le Canada pour l'Europe, mais son alcoolisme devient dipsomanie, et le 27 juin 1957, à 46 ans, il est retrouvé mort dans la maison que le couple occupait dans le Sussex.

 

"Au-dessous du volcan" (Under the Volcano, 1947)
C’est la vie d’un homme en perdition, celle d’un alcoolique, d’un Consul britannique démissionnaire, Geoffrey Firmin, exilé au Mexique. C'est un roman maintes fois révisé et qui s'est ainsi enrichi de mille pensées et correspondances symboliques. C'est aussi une histoire d'amour désespérée,  Yvonne, sa femme,  et Geoffrey s’aiment encore, et n’ont jamais cessé de s’aimer mais ne parviennent pas à se rejoindre, ils s'aiment, se trahissent, se détestent, se retrouvent, se perdent : la séparation n’est pas entre eux, elle est en chacun d’eux... Se déroulant entre le lever et le coucher du soleil, le roman est divisé en douze chapitres, comme les douze heures d'un cadran d'horloge, et se déroule simultanément à Quauhnahuac, au Mexique, sur la route menant à Tomalin, sur le chemin de Parian, et dans un bar mal famé. Le premier chapitre est à la fois prologue et épilogue. Le roman débute véritablement au deuxième chapitre, le jour de la fête des morts en 1938. Le consul retrouve sa femme, qui l’avait quitté neuf mois plus tôt et avec qui il est en instance de divorce. Yvonne a trompé Firmin il y a un an avec Jacques Laruelle, un résident de Quauhnahuac. Pendant toute une année, elle n'a cessé de lui écrire, et elle revient au Mexique au moment même sa première lettre arrive à  Quauhnahuac...  John Huston réalisa en 1984 une adaptation du roman, "Under the Volcano", avec Albert Finney, Jacqueline Bisset et Anthony Andrews.


Anthony Burgess (1917-1993)
Burgess, comme Graham Greene et  Evelyn Waugh, est un écrivain catholique anglais hanté par le péché originel et convaincu de la dépravation humaine : il y répond par une véritable comédie de la cruauté (A Clockwork Orange) dans laquelle les villes sont devenues informes, la langue infiltrée de mots argotiques et étrangers, et la culture vécue comme esthétique de la violence.
Né dans une famille catholique de la banlieue de Manchester, Burgess perd sa mère un an après et vit une enfance triste et pauvre avec un père pianiste mais alcoolique. Licencié en littérature, il entend devenir compositeur, est mobilisé de 1940 à 1946, et poursuit une carrière d'enseignant en Angleterre puis en Malaisie jusqu'en 1954.  Burgess vient tard à la carrière d'écrivain et c'est en 1949, qu'il écrit son premier roman, "A Vision of Battlements" (publié en 1965). De 1958 à 1961, il travaille au Sultanat de Brunei. C'est à son retour en Angleterre qu'il publie romans sur romans : "The Long Day Wanes" (Trilogie malaise, 1956-1959),  "A Clockwork Orange" (1962, Orange mécanique), "The Wanting Seed" (1962, La Folle Semence), Beard's Roman Women (1976, Rome sous la pluie), "Earthly Powers" (1980, Les Puissances des ténèbres), "The Kingdom of the Wicked" (1985, Le Royaume des mécréants). Pour des raisons fiscales, il quitte l'Angleterre en 1968 pour Malte, la France, les Etats-Unis, puis Monaco en 1984.

"A Clockwork Orange" (1962, Orange mécanique)
Chacune des trois parties du roman débute par une énigmatique question posée par le personnage principal, Alex : "What's it going to be, then, eh?" (Qu'est-ce qu'on va faire maintenant, hein?". Dans une Angleterre qui est devenue une vaste banlieue aux contours indéfinis, où la dégénérescence a atteint tant la culture que la langue (le roman compte une langue parfois argotique, anglais, américain, russe), Alex, d'une intelligence supérieure, passionné de musique classique et chef d'une bande de voyous, arpente la nuit pour satisfaire ses pulsions les plus sadiques. Après des viols de jeunes filles et de l'épouse d'un célèbre écrivain, rapportés avec un lyrisme jubilatoire et semblant justifié comme un acte de liberté spirituelle dans un monde programmé pour le progrès social et le bonheur, Alex est arrêté et condamné à quatorze ans de prison. Pour bénéficier d'une libération anticipée, il accepte de participer à un programme de réhabilitation basée sur l'aversion : sur une musique de Beethoven, il doit regarder des scènes de violence et ingurgiter une drogue qui lui donne la nausée. Considéré comme guéri, il se retrouve confronté à ses anciennes victimes, sans défense... En 1971, Anthony Burgess connut pour la première fois la grande notoriété lorsque fut porté à l'écran (par Stanley Kubrick, avec Malcolm McDowell, Patrick Magee) le roman (The Clockwork Orange) : il semblait alors constituer un parfait témoignage de cette violence omniprésente et gratuite qui commençait à gangrener les sociétés anglaise et américaine.

 

"Earthly Powers" (1980, Les Puissances des ténèbres)
"Tout le XXe siècle passe dans ces Puissances des ténèbres, emportant le lecteur dans sa chevauchée fantastique. Le génie de Burgess est d'avoir concentré l'écho du gigantesque fracas en deux personnages : un écrivain curieux et voyageur et un prêtre qui, devenu son parent par alliance, finira pape. Truculent, la tête dans le ciel, l'homme de foi mène sans répit la bataille contre le Malin. « Sacrée bataille », dit-il, mais sans douter un instant de la victoire finale du bien. A-t-il raison ? A-t-il tort ? Autour de lui, le monde étend ses ravages. L'odeur de Buchenwald imprègne encore l'air. Un fou de Dieu, enfant miraculé, provoque un carnage au nom de l'Amour, car le Malin peut aussi prendre la forme de l'amour. Cynisme et drôlerie, courage et veulerie, complaisance et exigence... Les Puissances des ténèbres est le livre de tous les contrastes et nous renvoie à un temps ou la littérature était colossale, effarante, bref sublime." (Editions Robert Laffont) 

"C'était l'après-midi de mon quatre-vingt-unième anniversaire, et j'étais au lit avec mon giton, lorsque Ali vint m'annoncer la visite de l'archevêque.

- Très bien, Ali, chevrotai-je (je m'exprimais en espagnol, de la chambre de maître dont la porte était close). Conduis-le au bar et sers-lui à boire.

- Hay dos. Su capellan también.

Il y a douze ans que j'ai pris ma retraite de la profession de romancier. Cependant, quiconque ayant une petite idée de mon œuvre et se donnant la peine de relire ma première phrase devra bien reconnaître que je n'ai pas perdu une miette de ma vieille habileté à tourner ingénieusement ce qu'il est convenu d'appeler une entrée saisissante dans le vif du sujet. Pourtant il n'y a là au fond nulle ingéniosité. Parfois l'actualité se prête aux jeux de l'art. Que j'eusse quatre-vingts ans, je ne pouvais guère en douter: toute la matinée les télégrammes de félicitations n'avaient cessé de m'en pénétrer. Geoffrey, qui enfilait déjà son pantalon de toile trop collant était en effet, selon toute hypothèse, mon Ganymède ou mon amant autant que mon secrétaire. Et le mot espagnol arzobispo signifie sans conteste archevêque. L'heure ? Peu après 4 heures, un après-midi de juin à Malte - le 23 juin pour être exact et pour épargner à ceux que cela intéresse vraiment l'ennui d'avoir à consulter le Who's Who.

Geoffrey transpirait trop et courait droit à l'embonpoint (paradoxe, car Geoffrey ne courait jamais). L'existence, imaginais-je, était trop facile pour ce garçon de trente-cinq ans. Bah, l'heure de notre séparation ne pouvait plus guère tarder; Ia nature s'en chargerait, Geoffrey n'éprouverait aucun plaisir à assister à la lecture de mon testament: « Mon cher, quelle vieille garce! Quand on pense à tout ce que j'ai fait pour lui. » Et moi, donc - mais à ma manière, c'était vrai, posthume, oui, posthume.

Je demeurai encore étendu un court moment, nu. tavelé. Jaum, émacié, à fumer une cigarette qui eût dû être postcoïtale, mais ne l'était pas. Geoffrey chaussa ses sandales en soufflant, l'estomac cassé en trois bourrelets de graisse, puis il mit sa saharienne à fleurs. Pour finir, il se dissimula derrière ses lunettes de soleil, qui étaient de cette espèce insolente dont les convexités renvoient au monde des éclairs de miroir métallique. J'y distinguai avec une netteté incroyable mon visage et mon cou de quatre-vingt-un ans : la fameuse sévérité rassise de qui a vécu avec une rare intensité sa vie, les tendons décharnés pareils à des câbles, l'anatomie des mâchoires, la cigarette "Fribourg and Treyer" au bout de son porte-cigarette Dunhill, me reliant à un âge où fumer était un acte qui se piquait d'élégance. Je considérai sans rancœur la double image, pendant que Geoffrey disait:

- Je me demande ce que Son Archevêcherie peut bien vouloir. Peut-être te remettre en mains propres une bulle d'excommunication. Sous emballage cadeau, naturellement.

- Avec soixante ans de retard, dis-je.

Je tendis à Geoffrey la cigarette à demi fumée pour qu'il l'éteignît dans un des cendriers d'onyx, et je remarquai combien il rechignait même à ce petit service. Je sortis du lit, nu, tavelé, jauni, émacié. Mon pantalon de toile était, selon les principes de la décence, loin de l'étroitesse. Et si les bégonias et les orchidées de la chemise étaient ridicules sur un homme de mon âge, il y avait beau temps que je m'étais immunisé contre les ricanements venimeux de Geoffrey en lui rétorquant: "Cher enfant, je dois bien m'habituer à la perspective de floralies révérentielles." La formule datait de 1915. Je l'avais entendue au Lamb House, à Rye; mais c'était moins du pur (echt) Henry James que du Henry James parodiant du pur (echt) Meredith - en mémoire de 1909 et d'une certaine dame qui avait envoyé à ce dernier trop de fleurs. "Floralies révérentielles, ho, ho, ho", avait raillé James, se complaisant dans un pastiche de gaieté.

- Les félicitations des fidèles, alors, dit Geoffrey.

Je ne trouvai pas du tout à mon goût sa façon d'aspirer le mot et l'accent qu'il lui avait imprimé de ce fait. J 'y reniflais un parfum de sexualité en même temps que l'odeur impudique de ses propres infidélités; c'était un terme dont je m'étais servi moi-même à son endroit, un jour, en pleurant, et il restait chargé pour moi de tout le sérieux d'une morale traditionnelle digne tout au plus d'une plaisanterie au sous-entendu obscène pour la génération de Geofrey.

- Les fidèles, lui retournai-je sur le même ton, ne sont pas censés lire mes livres. Pas ici, sur l'ile sainte de saint Paul. Ici, je suis un immoraliste, un anarchiste, un agnostique et un rationaliste. Je crois deviner ce que veut l'archevêque. Et son désir vient justement de ce que je suis tout cela.

- Plus malin qu'un vieux diable, hein ?

Ses verres réfléchissants captèrent des reflets de pierre dorée provenant de la Triq Il-Kbira, c'est-à-dire Rue la Grande ou Grand-Rue, par l'embrasure de la fenêtre. Je dis:

- Il y a en bas, dans ce que tu appelles ton bureau, beaucoup de correspondance négligée. Ècœuré par ta fainéantise, j'ai pris sur moi d'ouvrir une lettre ou deux, encore chaudes des mains du facteur. L'une d'elles portait le timbre du Vatican.

- Ah, va te faire foutre, dit-il en souriant (du moins me semblat-il : bien évidemment, je ne pouvais voir ses yeux).

Puis, singeant mon léger zézaiement, il reprit en écho:

- Écœuré par ta fainéantise... Va te faire foutre! répéta-t-il ensuite, cette fois d'un ton boudeur.

- Je crois, dis-je, entendant mon chevrotement frêle et sénile et le détestant. Je crois, oui, que je ferais mieux de dormir seul à l'avenir. Cela siérait mieux à mon âge.

- Tiens donc, enfin l'on regarde les choses en face, très cher ?

- Pourquoi, dis-je tremblant de me voir dans le grand miroir mural bleu et rabattant en arrière mes mèches clairsemées, oui, pourquoi t'arranges-tu pour que les choses prennent cet accent sale et mesquin dans ta bouche ? Chaleur. Confort. Amour. Tu trouves que ce sont des mots sales ? Amour, amour. C'est sale ?

- Le cœur, très cher, dit Geoffrey, cette fois encore avec un sourire, me parut-il. La pompe n'est plus toute jeune, il faut la surveiller, n'est-ce pas ? Très bien, chacun de nous dormira dans son lit séparé. Et si tu appelles, la nuit, qui t'entendra ?

Wer, wenn ich schrie... Qui donc avait dit ou écrit cela ? Mais le grand Rilke, lui-même, bien sûr, le pauvre. Mort aujourd'hui. Il avait pleuré en ma présence dans une méchante brasserie de Trieste, non loin de l'Aquarium. Les larmes lui ruisselaient du nez, qu'il essuyait à sa manche.

- Tu as toujours réussi à dormir assez profondément près de mon sommeil laborieux, dis-je. Assez profondément pour rester insensible même au doigt que je t'enfonçais dans les côtes. (Et puis, avec un trémolo honteux :) Fidèle, fidèle... !

Je sentais revenir les larmes, sous le poids douloureux de ce mot. Je me souvins du malheureux Winston Churchill qui, vers ce même âge, se prenait à pleurer à des mots tels que grandeur. Je crois que l'on appelle cela instabilité émotive. Maladie de vieux. La bouche de Geoffrey ne forma même pas un sourire, cette fois, pas plus que sa mâchoire ne se crispa pour signifier une hargne molle. Le bas de son visage témoigna d'une sorte de compassion tandis que le haut me renvoyait mon image jumelle : j'étais deux fois brisé. Pauvre vieux bougre, se dirait-il à lui-même et dirait-il peut-être plus tard à un ami ou à un de ses lèche-cul, au bar du Corinthia Palace Hotel. Pauvre vieille lope. Tout seul avec son impuissance, sa décrépitude et sa sénilité. Pour l'instant, c'était, avec un aimable entrain:

- Allons, très cher. Ta braguette est-elle bien fermée ? Bravo !

- Pour ce que l'on en verrait, sous tant de fleurs.

- Superbe ! Or çà donc, mettons le masque de l'auteur et de l'immoraliste distingués. Son Archevêcherie attend. 

Là-dessus, il ouvrit la lourde porte donnant droit sur le vaste salon de l'étage. A mon âge, je pouvais, je peux supporter toutes les brutalités de la lumière et de la chaleur, et l'une comme l'autre, avec cette férocité particulière aux régions méridionales, déferlaient, tel un finale de Rossini en stéréophonie, par les fenêtres grandes ouvertes et sans volets. A droite, les toits et les lessives hautes en couleurs de Lija, un autobus qui passait, des enfants querelleurs ; à gauche, par-delà les cristaux, la statuaire et la terrasse supérieure, montant du jardin, le sifflement et le ronronnement de la pompe qui irriguait mes orangers et mes citronniers.

En d'autres termes, j'entendais la vie poursuivre son cours ; c'était un réconfort. Nous foulâmes du marbre frais, une épaisse peau d'ours blanc, du marbre encore, de la fourrure, du marbre. Là-bas au fond, le clavecin William Foster, que j'avais acheté pour mon précédent ami et secrétaire, Ralph, infidèle, avec ses quelques cordes médianes brisées par Geoffrey lors d'une nuit d'orage. Aux murs, des peintures, œuvres de grands, mes contemporains, tous - aujourd'hui fabuleusement précieuses, mais acquises pour des bouchées de pain à l'époque où, pourtant jeune encore, j'étais, moi, enfin sorti de la mêlée. Et aussi des vitrines exposant des jades, des ivoires, des verreries, des métaux: bibelots ou objets d 'art. Ah ! comme ces mots de la langue française, tout en avouant leur trivialité, les en purifiaient en quelque sorte. Fruits tangibles de la réussite, le vrai combat, où l'on se collette avec la forme et l'expression, restant, lui, éternellement douteux. Oh, mon Dieu... le vrai combat ? Je pensais en écrivain, non pas en être humain, même sénile. Comme si la conquête du langage avait de l'importance ! Comme si, à la fin des fins, il existait autre chose de plus important que des clichés. Fidèle. Tu as manqué à la fidélité. Tu t'es laissé glisser, tomber dans l'infidélité. Ma conviction est que l'on doit être fidèle à ses croyances. Adeste fideles. A Noël, cela pouvait encore éveiller une nostalgie mouillée de larmes. La reproduction, dans le cabinet chirurgical de mon père, de cette horreur - mais de quel droit la qualifiais-je d'horreur ? - illustrant l'anecdote de la sentinelle morte à son poste, les yeux grands ouverts sur l'écroulement de Pompéi. Fidèle jusqu'à la mort. Les félicitations des fidèles, soit. Le monde de l'homosexualité a son langage complexe, délicat et pourtant parfois d'une acuité atroce dans sa précision, façonné d'après des clichés appartenant à l'autre monde. Ainsi donc, cher maître, ce sont là les fruits tangibles de votre réussite.

Geoffrey traînait les pieds à mon pas, par dérision, comme pour mieux souligner son, très cher, rôle d'aide pédonculaire. Côte à côte, pied à pied, avec une régularité comique, nous descendîmes la première volée de marbre. Nous arrivâmes à un palier spacieux orné d'une armoire XVIIe anglais dissimulant d'exquis cristaux - desquels on use, mon cher, couramment, pour les exhiber, s'imbiber, abreuver- et une table de tric-trac XVIIIe, dont l'échiquier était constamment garni de figurines humaines en obsidienne du Mexique (pour la parade uniquement, mon cher: il y a beau temps qu'il a passé l'âge des jeux), puis primes à droite pour nous engager dans l'ultime cataracte de marbre. Je jetai un regard sur la pendule maltaise dorée, au mur de l'escalier: elle indiquait près de 3 heures.

- Personne n'est venu la remettre en ordre, dis-je, conscient de l'irritation de ma voix. Cela fait maintenant trois jours. Oh, je sais, je sais, nous n'en mourrons pas...

Nous étions à trois degrés du bas. Geoffrey tapota du doigt la pendule comme s'il s'était agi d'un baromètre. puis, méchamment, fit mine de lui décocher un coup de poing.

- Quel sale endroit ! Je déteste cette saleté d'endroit, je l'abhorre.

- Il y faut le temps, Geoffrey.

- Nous aurions pu aller ailleurs. Il y a d'autres îles, puisque tu tiens à une saleté d'île.

- Pas maintenant, dis-je. Nous avons des visiteurs.

- Vacherie ! Nous aurions très bien pu rester à Tanger. Nous aurions eu le dernier mot avec ces salauds.

- Nous ? C'est toi, Geoffrey, qui avais les ennuis ; pas moi. 

- Qui diable t'empêchait de faire quelque chose ? Fidèle! Tu peux toujours me la jeter à la figure, ta fidélité.

- Mais j'ai fait quelque chose: je t'ai sorti de Tanger.

- Pourquoi m'avoir traîné ici, dans cette saleté d'endroit ?

Avec ces saletés de prêtres et de flics qui sont comme cul et chemise.

- Il y a deux saletés de prêtres qui nous attendent. Un peu de modération, je te prie.

- Tu as peut-être envie de crever ici, moi foutrement pas.

- Il faut bien mourir quelque part, Geoffrey. Malte me semble une sorte de compromis raisonnable.

- Pourquoi -refusés-tu de mourir dans cette saloperie de Londres ?

- Les impôts, Geoffrey. Les droits de succession. Le climat. 

- Bordel de Dieu de merde, au diable cette putain de saloperie !

Je descendis à petits pas comptés les trois dernières marches menant au grand vestibule ; il suivit, se contentant maintenant de jurer et de pester sous cape. A deux mètres de là, sur un plateau d'argent qu'embellissait une coupe chinoise pleine de fleurs de saison, s'amoncelait un arrivage tout frais de félicitations, apporté par les petits télégraphistes motorisés sur deux roues. Le bar était à l'autre bout du vestibule, sur la droite, entre la pétaudière du bureau où Geoffrey négligeait son secrétariat et mon propre cabinet de travail, maniaquement rangé. Au mur qui séparait du bar cette dernière pièce, le Georges Rouault - une ballerine laide et comme gribouillée à gros traits noirs impatients, lavés de couleurs cruelles. A Paris, à l'époque, Maynard Keynes m'avait ardemment recommandé de l'acheter Il connaissait le marché comme sa poche...." (traduction G.Belmont et H.Chabrier)