Boris Vian (1920-1959) - Raymond Queneau (1903-1976) - Jacques Prévert (1900-1977) - Maurice Blanchot (1907-2003) ...

Last update : 11/11/2016

La lecture de Boris Vian, pour peu que nous acceptions d'ouvrir notre imagination, notre vécu, et pourquoi pas notre perception du monde environnant, nous entraîne dans un univers qui, en introduction, ne raconte pas mais suggère des histoires, des personnages : fort de cette distance, nous pénétrons dans un univers qui semble parallèle à celui qui nous est le plus familier, où le langage a le pouvoir de modifier les choses et les situations, a cette capacité d'entre-mêler poésie et humour noir, étrangeté, absurdité et mélancolie, et où l’horrible peut côtoyer le merveilleux. Au fond, ce qui revient le plus souvent comme une lancinante interrogation, c'est que l'être humain, basculant dans cette expérience que lui offre l'imagination et son langage, entre dans un monde qui va se modifier au gré des émotions et des événements, mais sans y trouver, au bout du compte et du récit, véritablement sa place. Et la brèche qui s'est ouverte dans son espace familier ne peut plus se refermer...

Boris Vian (1920-1959) 

L’écrivain crée un univers plein de fantaisie, où se retrouvent toutes ses passions, le jazz, la philosophie, la création verbale ; l’amour de la vie y affronte l’angoisse de la mort, toujours omniprésente.

Né à Ville-d'Avray, près de Paris, Boris Vian commença des études de philosophie puis s'orienta vers le métier d'ingénieur (1942). C'est sous le pseudonyme américain de Vernon Sullivan que Boris Vian entra en littérature. Son premier livre, qu'il proposa au public comme le récit d'un auteur américain dont lui-même n'était que le traducteur, était une sorte de thriller violent, intitulé" J'irai cracher sur vos tombes" (1946).

Après ce premier scandale, Vernon Sullivan réitéra sa provocation avec des romans tels que "Elles se rendent pas compte" (1948) ou "Et on tuera tous les affreux" (1948), tous placés sous le signe de la sexualité et du scandale. Sous son nom véritable, Vian publia des ouvrages d'un ton moins violent mais tout aussi désespéré, où ses liens avec l'humour et la pataphysique sont sensibles : "Vercoquin et le Plancton" (1946), "l'Automne à Pékin" (1947), "l'Écume des jours" (1947), "l'Herbe rouge" (1950) ou" l'Arrache-cœur" (1953).

Atteint d'une maladie de cœur, qu'il transposera sous la forme poétique d'un nénuphar dans "l'Écume des jours", Boris Vian semble avoir souhaité vivre le plus intensément possible, multipliant ses activités et ses expériences. Ce passionné de jazz devint naturellement après la guerre l'une des figures les plus connues des nuits de Saint-Germain-des-Prés.

A partir de 1954, il se consacre à la chanson et interprète ses propres textes. Trompettiste de talent (il jouait régulièrement dans une boîte devenue célèbre, Le Tabou), il fut un parolier et un interprète insolent : sa chanson "le Déserteur", fit scandale pendant la guerre d'Algérie. 

 

1946 - J’irai cracher sur vos tombes

L'histoire, comme les autres histoires de Vian sous le pseudonyme de Sullivan, se déroule dans le Sud des États-Unis et met en scène les difficultés des Noirs américains dans leur vie quotidienne face aux Blancs. Le personnage principal est un jeune Noir qui veut venger le lynchage de son frère cadet, assassiné par les Blancs. Doté de l'apparence d'un Blanc par un curieux caprice de la nature, il peut s'introduire dans les milieux huppés de la bourgeoisie blanche; il séduira deux sœurs, créatures superbes issues des meilleures familles, pour les tuer sauvagement l'une et l'autre avant d'être lui-même pendu par la police. L'ouvrage, qui traite du racisme, de la violence et de la sexualité, provoqua un énorme scandale en France, puisque la presse se déchaîna et que l'«affaire» fut portée devant les tribunaux 

"Personne ne me connaissait à Buckton. Clem avait choisi la ville à cause de cela ; et d’ailleurs, même si je m’étais dégonflé, il ne me restait pas assez d’essence pour continuer plus haut vers le Nord. À peine cinq litres. Avec mon dollar, la lettre de Clem, c’est tout ce que je possédais. Ma valise, n’en parlons pas. Pour ce qu’elle contenait. J’oublie : j’avais aussi dans le coffre de la voiture le petit revolver du gosse, un malheureux 6,35 bon marché ; il était encore dans sa poche quand le shérif était venu nous dire d’emporter le corps chez nous pour le faire enterrer. Je dois dire que je comptais sur la lettre de Clem plus que sur tout le reste. Cela devait marcher, il fallait que cela marche. Je regardais mes mains sur le volant, mes doigts, mes ongles. Vraiment personne ne pouvait trouver à y redire. Aucun risque de ce côté. Peut-être allais-je m’en sortir.

Mon frère Tom avait connu Clem à l’Université. Clem ne se comportait pas avec lui comme les autres étudiants. Il lui parlait volontiers ; ils buvaient ensemble, sortaient ensemble dans la Caddy de Clem. C’est à cause de Clem qu’on tolérait Tom. Quand il partit remplacer son père à la tête de la fabrique, Tom dut songer à s’en aller aussi. Il revint avec nous. Il avait beau-coup appris et n’eut pas de mal à être nommé instituteur de la nouvelle école. Et puis, l’histoire du gosse flanquait tout par terre. Moi, j’avais assez d’hypocrisie pour ne rien dire, mais pas le gosse. Il n’y voyait aucun mal. Le père et le frère de la fille s’étaient chargés de lui.

De là venait la lettre de mon frère à Clem. Je ne pouvais plus rester dans ce pays, et il demandait à Clem de me trouver quelque chose. Pas trop loin, pour qu’il puisse me voir de temps en temps, mais assez loin pour que personne ne nous connaisse. Il pensait qu’avec ma figure et mon caractère, nous ne risquions absolument rien. Il avait peut-être raison, mais je me rappelais tout de même le gosse.

Gérant de librairie à Buckton, voilà mon nouveau boulot. Je devais prendre contact avec l’ancien gérant et me mettre au courant en trois jours. Il changeait de gérance, montait en grade et voulait faire de la poussière sur son chemin.

Il y avait du soleil. La rue s’appelait maintenant Pearl-Harbor Street. Clem ne le savait probablement pas. On lisait aussi l’ancien nom sur les plaques. Au 270, je vis le magasin et j’arrêtai la Nash devant la porte. Le gérant recopiait des chiffres sur des bordereaux, assis derrière sa caisse ; c’était un homme d’âge moyen, avec des yeux bleus durs et des cheveux blond pâle, comme je pus le voir en ouvrant la porte. Je lui dis bon-jour.

– Bonjour. Vous désirez quelque chose ?

– J’ai cette lettre pour vous.

– Ah ! C’est vous que je dois mettre au courant. Faites voir cette lettre.

Il la prit, la lut, la retourna et me la rendit.

– Ce n’est pas compliqué, dit-il. Voilà le stock. (Il eut un geste circulaire). Les comptes seront terminés ce soir. Pour la vente, la publicité et le reste, suivez les indications des inspecteurs de la boîte et des papiers que vous recevrez.

– C’est un circuit ?

– Oui. Succursales.

– Bon, acquiesçai-je. Qu’est-ce qui se vend le plus ?

– Oh, romans. Mauvais romans, mais ça ne nous regarde pas. Livres religieux, pas mal, et livres d’école aussi. Pas beau-coup de livres d’enfants, ni de livres sérieux. Je n’ai jamais essayé de développer ce côté-là.

– Les livres religieux, pour vous, ce n’est pas sérieux.

Il se passa la langue sur les lèvres.

– Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

Je ris de bon coeur.

– Ne prenez pas ça mal, je n’y crois pas beaucoup non plus.

– Eh bien, je vais vous donner un conseil. Ne le faites pas voir aux gens, et allez écouter le pasteur tous les dimanches, parce que, sans ça, ils auront vite fait de vous mettre à pied.

– Oh, ça va, dis-je. J’irai écouter le pasteur.

– Tenez, dit-il en me tendant une feuille. Vérifiez ça. C’est la comptabilité du mois dernier. C’est très simple. On reçoit tous les livres par la maison mère. Il n’y a qu’à tenir compte des entrées et des sorties, en triple exemplaire. Ils passent ramasser l’argent tous les quinze jours. Vous êtes payé par chèques, avec un petit pourcentage.

– Passez-moi ça, dis-je.

Je pris la feuille, et je m’assis sur un comptoir bas, encombré de livres sortis des rayons pour les clients, et qu’il n’avait probablement pas eu le temps de remettre en place.

– Qu’est-ce qu’il y a à faire dans ce pays ? lui demandai-je encore.

– Rien, dit-il. Il y a des filles au drugstore en face, et du bourbon chez Ricardo, à deux blocks.

Il n’était pas déplaisant, avec ses manières brusques."

 

1947 - L’Ecume des jours

C'est l'ouvrage le plus connu de Vian, une histoire d'amour déchirante dont les protagonistes sont Colin, amateur de jazz, et son amie Chloé. Leur ami Chick, lecteur de Jean-Sol Partre, est à leurs côtés. Le livre commence de façon idyllique, puisque le monde, animé ou inanimé, forme un berceau harmonieux pour les deux amants : le bonheur est partout. Mais bientôt Chloé tombe malade et se met à tousser : la maladie est transposée sous la forme d'un nénuphar qui pousse dans sa poitrine. Avec la maladie qui tue Chloé peu à peu, le monde rieur laisse la place à la tristesse et à la laideur, et la mort touche tous les êtres qui l'entouraient : Chick meurt et Colin se suicide. Cette histoire tragique, hantée par l'angoisse de la maladie qui détruit la jeunesse, devint célèbre grâce aux jeux de langage qui la caractérisent.

 

"Colin terminait sa toilette. Il s’était enveloppé, au sortir du bain, d’une ample serviette de tissu bouclé dont seuls ses jambes et son torse dépassaient. Il prit à l’étagère de verre, le vaporisateur et pulvérisa l’huile fluide et odorante sur ses cheveux clairs. Son peigne d’ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l’aide d’une fourchette dans de la confiture d’abricots. Colin reposa le peigne et, s’armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard. Il devait recommencer souvent, car elles repoussaient vite. Il alluma la petite lampe du miroir grossissant et s’en approcha pour vérifier l’état de son épiderme. Quelques comédons saillaient aux alentours des ailes du nez. En se voyant si laids dans le miroir grossissant, ils rentrèrent prestement sous la peau et, satisfait, Colin éteignit la lampe. Il détacha la serviette qui lui ceignait les reins et passa l’un des coins entre ses doigts de pied pour absorber les dernières traces d’humidité. Dans la glace, on pouvait voir à qui il ressemblait, le blond qui joue le rôle de Slim dans Hollywood Canteen. Sa tête était ronde, ses oreilles petites, son nez droit, son teint doré. Il souriait souvent d’un sourire de bébé, et, à force, cela lui avait fait venir une fossette au menton. Il était assez grand, mince avec de longues jambes, et très gentil. Le nom de Colin lui convenait à peu près. Il parlait doucement aux filles et joyeusement aux garçons. Il était presque toujours de bonne humeur, le reste du temps il dormait.

Il vida son bain en perçant un trou dans le fond de la baignoire. Le sol de la salle de bains, dallé de grès cérame jaune clair, était en pente et orientait l’eau vers un orifice situé juste au-dessus du bureau du locataire de l’étage inférieur. Depuis peu, sans prévenir Colin, celui-ci avait changé son bureau de place. Maintenant, l’eau tombait sur son garde-manger.

Il glissa ses pieds dans des sandales de cuir de roussette et revêtit un élégant costume d’intérieur, pantalon de velours à côtes vert d’eau très profonde et veston de calmande noisette. Il accrocha la serviette au séchoir, posa le tapis de bain sur le bord de la baignoire et le saupoudra de gros sel afin qu’il dégorgeât toute l’eau contenue. Le tapis se mit à baver en faisant des grappes de petites bulles savonneuses.

Il sortit de la salle de bain et se dirigea vers la cuisine, afin de surveiller les derniers préparatifs du repas. Comme tous les lundis soir, Chick venait dîner, il habitait tout près. Ce n’était encore que samedi, mais Colin se sentait l’envie de voir Chick et de lui faire goûter le menu élaboré avec une joie sereine par Nicolas, son nouveau cuisinier. Chick, comme lui célibataire, avait le même âge que Colin, vingt-deux ans, et des goûts littéraires comme lui, mais moins d’argent. Colin possédait une fortune suffisante pour vivre convenablement sans travailler pour les autres. Chick, lui, devait aller tous les huit jours au ministère, voir son oncle et lui emprunter de l’argent, car son métier d’ingénieur ne lui rapportait pas de quoi se maintenir au niveau des ouvriers qu’il commandait, et c’est difficile de commander à des gens mieux habillés et mieux nourris que soi-même. Colin l’aidait de son mieux en l’invitant à dîner toutes les fois qu’il le pouvait, mais l’orgueil de Chick l’obligeait d’être prudent, et de ne pas montrer, par des faveurs trop fréquentes, qu’il entendait lui venir en aide.

Le couloir de la cuisine était clair, vitré des deux côtés, et un soleil brillait de chaque côté, car Colin aimait la lumière. Il y avait des robinets de laiton soigneusement astiqués, un peu partout. Les jeux des soleils sur les robinets produisaient des effets féeriques. Les souris de la cuisine aimaient danser au son des chocs des rayons de soleil sur les robinets, et couraient après les petites boules que formaient les rayons en achevant de se pulvériser sur le sol, comme des jets de mercure jaune. Colin caressa une des souris en passant, elle avait de très longues moustaches noires, elle était grise et mince et lustrée à miracle. Le cuisinier les nourrissait très bien sans les laisser grossir trop. Les souris ne faisaient pas de bruit dans la journée et jouaient seulement dans le couloir.

Colin poussa la porte émaillée de la cuisine. Le cuisinier Nicolas surveillait son tableau de bord. Il était assis devant un pupitre également émaillé de jaune clair et qui portait des cadrans correspondant aux divers appareils culinaires alignés le long des murs. L’aiguille du four électrique, réglé pour la dinde rôtie, oscillait entre « presque » et « à point ». Il allait être temps de la retirer. Nicolas pressa un bouton vert, ce qui déclenchait le palpeur sensitif. Celui-ci pénétra sans rencontrer de résistance, et l’aiguille atteignit « à point » à ce moment. D’un geste rapide, Nicolas coupa le courant du four et mit en marche le chauffe-assiettes.

« Ce sera bon ? demanda Colin.

– Monsieur peut en être sûr, affirma Nicolas. La dinde était parfaitement calibrée.

– Quelle entrée avez-vous préparée ?

– Mon Dieu, dit Nicolas, pour une fois, je n’ai rien innové. Je me suis borné à plagier Gouffé.

– Vous eussiez pu choisir un plus mauvais maître ! remarqua Colin. Et quelle partie de son oeuvre allez-vous reproduire ?"

 

1947 - L’Automne à Pékin

Raymond Queneau, en tête de l'édition originale de L'Arrache-Cœur, en 1953, qualifiait L'Automne à Pékin d'« œuvre difficile et méconnue ». Ce roman, où triomphe l'absurde, débute par quatre parties liminaires indépendantes, notées A, B, C et D, qui présentent séparément presque tous les personnages de l’histoire, puis se poursuit selon trois mouvements intercalés de « Passages » qui sont des interventions ironiques de l’auteur relativement au déroulement des événements. De manière exceptionnelle, ce roman ne compte pas moins d’une trentaine de personnages qui convergent bon gré mal gré vers le fameux désert d’Exopotamie. La quiétude du seul hôtel de ces lieux va être bouleversée par la construction d’un chemin de fer dont on peut douter qu’il soit utile. Comble de l’absurde, la voie ferrée va devoir couper l’hôtel en deux, sous les ordres du cauteleux Amadis Dudu : « Le désert est la seule chose qui ne puisse être détruite que par construction. » 

 

"Amadis Dudu suivait sans conviction la ruelle étroite qui constituait le plus long des raccourcis permettant d’atteindre l’arrêt de l’autobus 975. Tous les jours, il devait donner trois tickets et demi, car il descendait en marche avant sa station, et il tâta sa poche de gilet pour voir s’il lui en restait. Oui. Il vit un oiseau, penché sur un tas d’ordures, qui donnait du bec dans trois boîtes de conserves vides et réussissait à jouer le début des Bateliers de la Volga ; et il s’arrêta, mais l’oiseau fit une fausse note et s’envola, furieux, grommelant, entre ses demi-becs, des sales mots en oiseau. Amadis Dudu reprit sa route en chantant la suite ; mais il fit aussi une fausse note et se mit à jurer.

Il y avait du soleil, pas beaucoup, mais juste devant lui, et le bout de la ruelle luisait doucement, car le pavé était gras ; il ne pouvait pas le voir parce qu’elle tournait deux fois, à droite, puis à gauche. Des femmes aux gros désirs mous apparaissaient sur le pas des portes, leur peignoir ouvert sur un grand manque de vertu, et vidaient leur poubelle devant elles ; puis, elles tapèrent toutes ensemble sur le fond des boîtes à ordures, en faisant des roulements, et comme d’habitude, Amadis se mit à marcher au pas. C’est pour cela qu’il préférait passer par la ruelle. Ça lui rappelait le temps de son service militaire avec les Amerlauds, quand on bouffait du pineute beutteure dans des boîtes en fer-blanc, comme celles de l’oiseau mais plus grandes. Les ordures tombaient en faisant des nuages de poussière ; il aimait ça parce que cela rendait le soleil visible. D’après l’ombre de la lanterne rouge du grand six, où vivaient des agents de police camouflés (c’était en réalité un commissariat ; et, pour dérouter les soupçons, le bordel voisin portait une lanterne bleue), il s’approchait, environ, de huit heures vingt-neuf. Il lui restait une minute pour atteindre l’arrêt ; ça représentait exactement soixante pas d’une seconde, mais Amadis en faisait cinq toutes les quatre secondes et le calcul trop compliqué se dissolvait dans sa tête ; il fut, normalement, par la suite, expulsé par ses urines, en faisant toc sur la porcelaine. Mais longtemps après.

Devant l’arrêt du 975, il y avait déjà cinq personnes et elles montèrent toutes dans le premier 975 qui vint à passer, mais le contrôleur refusa l’entrée à Dudu. Bien que celui-ci lui tendît un bout de papier dont la simple considération prouvait qu’il était bien le sixième, l’autobus ne pouvait disposer que de cinq places et le lui fit voir en pétant quatre fois pour démarrer. Il fila doucement et son arrière traînait par terre, allumant des gerbes d’étincelles aux bosses rondes des pavés ; certains conducteurs y collaient des pierres à briquet pour que ce soit plus joli (c’étaient toujours les conducteurs de l’autobus qui venait derrière).

Un second 975 s’arrêta sous le nez d’Amadis. Il était très chargé et soufflait vert. Il en descendit une grosse femme et une pioche à gâteau portée par un petit monsieur presque mort.

Amadis Dudu s’agrippa à la barre verticale et tendit son ticket, mais le receveur lui tapa sur les doigts avec sa pince à cartes.

– Lâchez ça ! dit-il.

– Mais il est descendu trois personnes ! protesta Amadis.

– Ils étaient en surcharge, dit l’employé d’un ton confidentiel, et il cligna de l’oeil avec une mimique dégoûtante.

– Ce n’est pas vrai ! protesta Amadis.

– Si, dit l’employé, et il sauta très haut pour atteindre le cordon, auquel il se tint pour faire un demi-rétablissement et montrer son derrière à Amadis. Le conducteur démarra car il avait senti la traction de la ficelle rose attachée à son oreille.

Amadis regarda sa montre et fit « Bouh ! » pour que l’aiguille recule, mais seule l’aiguille des secondes se mit à tourner à l’envers ; les autres continuèrent dans le même sens et cela ne changeait rien. Il était debout au milieu de la rue et regardait disparaître le 975, lorsqu’un troisième arriva, et son pare-chocs l’atteignit juste sur les fesses. Il tomba et le conducteur avança pour se mettre juste au-dessus de lui et ouvrit le robinet d’eau chaude qui se mit à arroser le cou d’Amadis. Pendant ce temps-là, les deux personnes qui tenaient les numéros suivants montèrent, et lorsqu’il se releva, le 975 filait devant lui. Il avait le cou tout rouge et se sentait très en colère ; il serait sûrement en retard. Il arriva, pendant ce temps, quatre autres personnes qui prirent des numéros en appuyant sur le levier. La cinquième, un gros jeune homme, reçut, en plus, le petit jet de parfum que la compagnie offrait en prime toutes les cent personnes ; il s’en fut droit devant lui en hurlant, car c’était de l’alcool presque pur, et, dans l’oeil, cela fait très mal. Un 975 qui passait dans l’autre sens l’écrasa complaisamment pour mettre fin à ses souffrances, et l’on vit qu’il venait de manger des fraises.

Il en arriva un quatrième avec quelques places, et une femme qui était là depuis moins longtemps qu’Amadis tendit son numéro. Le receveur appela à voix haute.

– Un million cinq cent six mille neuf cent trois !

– J’ai le neuf cent !…

– Bon, dit le receveur, le un et le deux ?

– J’ai le quatre, dit un monsieur.

– Nous avons le cinq et le six, dirent les deux autres personnes.

Amadis était déjà monté, mais la poigne du receveur le saisit au collet.

– Vous l’avez ramassé par terre, hein ? Descendez !

– On l’a vu ! braillèrent les autres. Il était sous l’autobus.

Le receveur gonfla sa poitrine, et précipita Amadis en bas de la plate-forme, en lui perçant l’épaule gauche d’un regard de mépris. Amadis se mit à sauter sur place de douleur. Les quatre personnes montèrent, et l’autobus s’en alla en se courbant, car il se sentait un peu honteux.

Le cinquième passa plein, et tous les voyageurs tirèrent la langue à Amadis et aux autres qui attendaient là. Même le receveur cracha vers lui, mais la vitesse mal acquise ne profita pas au crachat, qui n’arriva pas à retomber par terre. Amadis tenta de l’écraser au vol, d’une chiquenaude, et le manqua. Il de fureur terrible, et quand il eut raté le sixième et le septième, il se décida à partir à pied. Il tâcherait de le prendre à l’arrêt suivant, où plus de gens descendaient habituellement.

Il partit en marchant de travers exprès, pour que l’on voie bien qu’il était en colère. Il devait faire à peu près quatre cents mètres, et, pendant ce temps-là, d’autres 975 le dépassèrent, presque vides. Quand il atteignit enfin la boutique verte, dix mètres avant l’arrêt, il déboucha, juste devant lui d’une porte cochère, sept jeunes curés et douze enfants des écoles qui portaient des oriflammes idolâtriques et des rubans de couleurs. Ils se rangèrent autour de l’arrêt et les curés mirent deux lance-hosties en batterie, pour ôter aux passants l’envie d’attendre le 975. Amadis Dudu cherchait à se rappeler le mot de passe, mais des tas d’années s’étaient écoulées depuis le catéchisme, et il ne put retrouver le mot. Il essaya de se rapprocher en marchant à reculons, et reçut dans le dos une hostie enroulée, lancée avec une telle force qu’il eut la respiration coupée et se mit à tousser. Les curés riaient et s’affairaient autour des lance-hosties qui crachaient sans arrêt des projectiles. Il passa deux 975 et les gosses occupèrent presque toutes les places vides. Dans le second il y en avait encore, mais un des curés resta sur la plate-forme et l’empêcha de monter ; et quand il se retourna pour prendre un numéro, six personnes attendaient déjà, et il fut découragé. Il courut alors de toute sa vitesse pour joindre l’arrêt suivant. Loin devant, il apercevait l’arrière du 975 et les gerbes d’étincelles, et il se plaqua au sol, car le curé braquait le lance-hosties dans sa direction. Il entendit l’hostie passer au-dessus de lui en faisant un bruit.

Amadis se releva tout souillé. Il hésitait presque à se rendre à son bureau dans cet état de saleté, mais que dirait l’horloge pointeuse. Il avait mal au couturier droit, et tenta de se planter une épingle dans la joue pour faire passer la douleur ..."

 

1948 - Et on tuera tous les affreux

 Pastiche burlesque des romans policiers, l'histoire a pour décor une boîte de nuit de Los Angeles, dans laquelle un jeune bellâtre du nom de Rock Bailey est la coqueluche des demoiselles. Pourtant il désire conserver sa virginité jusqu'au jour de ses vingt ans. Ce soir-là, il est drogué et enlevé dans la clinique du docteur Schutz où on tente de le forcer à faire l'amour avec une magnifique fille, ce qu'il refuse de faire. Rocky décide ensuite de mener une enquête avec son ami Gary et Andy Sigman, un chauffeur de taxi qui l'a aidé, sur le docteur Schutz et ses expériences suspectes. 

"Prendre un coup sur la tête, ce n’est rien. Être drogué deux fois de suite dans la même soirée, ce n’est pas trop pénible… Mais sortir prendre l’air et se retrouver dans une chambre in-connue avec une femme, tous les deux dans le costume d’Adam et Ève, ça commence à être un peu fort. Quant à ce qui m’est arrivé ensuite…

Mais je crois qu’il vaut mieux que je reprenne tout depuis le début de la première soirée. Soirée d’été, pour préciser. La date exacte importe peu.

Eh bien, je ne sais pas pourquoi j’avais envie de sortir. Le soir, je préfère en général aller me coucher, et me lever tôt, mais certains jours on sent le besoin d’un peu d’alcool, d’un peu de chaleur humaine, de compagnie. Probable que je suis un senti-mental. On ne le dirait pas à me voir, mais les bosses que font mes muscles sont les apparences trompeuses sous lesquelles je dissimule mon petit coeur de Cendrillon. J’aime bien les amis ; j’aime bien les amies ; je n’ai jamais manqué ni des unes ni des autres et de temps en temps je remercie en moi-même mes parents du physique qu’ils m’ont donné ; il y en a qui remercie-raient Dieu, je sais… mais entre nous, je trouve qu’ils mêlent Dieu à des histoires auxquelles il n’a réellement rien à voir. Quoi qu’il en soit, ma mère ne m’a pas loupé… mon père non plus… après tout il y est aussi pour quelque chose.

J’avais envie de sortir et je suis sorti. Il y a un avantage indéniable à se choisir des parents bien à leur aise. Je suis sorti ; toute la bande m’attendait au Zooty Slammer. Gary Kilian, le reporter du Call, Clark Lacy, un copain de l’université qui vivait près de Los Angeles, comme moi, et nos compagnes habituelles ; pas de ces filles que tous les types se croient obligés de trimbaler quand ils ont un peu d’argent ; pas de ces chanteuses à la gomme, pas de ces danseuses trop expertes. Je n’aime pas ça… elles sont toujours à se frotter contre vous. Pas ces filles-là. Non. Des amies, des vraies… ni figurantes en quête de contrat, ni ingénues un peu amochées, simplement des gentilles filles sympathiques. C’est terrible ce que j’ai du mal à en trouver. Lacy, il en déniche autant qu’il veut et il peut sortir avec elles dix soirs de suite sans qu’elles essaient de l’embrasser ; moi, je ne leur fais pas du tout le même effet, et c’est assommant de rem-barrer une jolie qui se jette dans vos bras. Quand même je ne voudrais pas avoir la gueule de Lacy. C’est une autre histoire, d’ailleurs. En fin de compte, je savais qu’au Slammer je rencontrerais Beryl Reeves et Mona Thaw et qu’avec elles, je ne risquais rien… Pour en revenir aux autres, elles ont toutes l’air de se figurer que l’amour c’est le but de la vie, surtout quand on pèse 90 kg et qu’on a six pieds deux pouces… Je leur réponds toujours que si je suis dans cette forme là, c’est justement parce que je me ménage. Et que si elles avaient mon tonnage de viande nette à balader, ça les fatiguerait assez pour qu’elles me fichent la paix… En tout cas, Beryl et Mona ne sont pas comme ça, et elles savent qu’une vie hygiénique c’est bien préférable à toutes les plaisanteries pas nouvelles qu’on répète sur les canapés.

Je suis entré au Zooty Slammer. C’est une boîte sympa, te-nue par Lem Hamilton, un gros pianiste noir qui a joué autre-fois dans l’orchestre de Leatherbird. Il connaît tous les musiciens de la côte et Dieu sait qu’il y en a en Californie. Au Slam-mer, on peut entendre de la vraie musique. J’aime ça, ça dé-tend… comme je suis déjà détendu naturellement, c’est terriblement reposant. Gary m’attendait, Lacy dansait avec Beryl et Mona me sauta au cou…

– Bonsoir Mona, dis-je. Rien de neuf ? Salut, Gary.

– Salut, me dit Kilian.

Il était impeccable, comme toujours. Un joli garçon brun à la peau bleutée. Son bowtie rouge clair avait l’air amidonné tellement il tenait droit. Ce que j’aime, chez Gary, c’est qu’il a du goût pour la toilette. Enfin il a le même goût que moi, c’est cela qu’il faut comprendre.

Mona me regardait.

– Rocky, me dit-elle, c’est indécent. Vous devenez plus beau tous les jours.

Avec elle, ce n’était pas gênant. Son ton était… comment… supportable.

– Vous êtes merveilleux, Rocky. Vos cheveux blonds… votre peau orange… mmm… on en mangerait.

J’ai rougi quand même. Je suis de cette espèce. Gary se foutait de moi…

– Tu ne protestes même plus, Rock, me dit-il. Autrefois, tu serais parti…

– Elle m’a donné des preuves d’intelligence, répondis-je, mais si elle continue comme ça, je vais sûrement m’en aller.

Elle rit. Gary aussi. Moi aussi. Ça, ce sont des copains.

Tout de même, je préférais que Lacy ne soit pas là… Je n’aime pas que les filles me complimentent sur mon physique, surtout devant Clark Lacy ; c’est le meilleur type de la terre, mais on dirait que son père est un rat et sa mère une grenouille, ça ne m’étonnerait pas tellement ; c’est de ça qu’il a l’air. Et ça le gêne un peu pour faire la cour aux filles.

Mona a remis ça.

– Rocky, quand allez-vous vous décider à m’avouer que vous m’aimez ? "

 

1953 – L’Arrache-cœur

L’Arrache-cœur ne connut aucun succès, compte tenu sans doute de l'étrangeté de son texte, déroulant des situations absurdes à partir de jeux de mots ou de mots pris au pied de la lettre.  Jacquemort est psychiatre et arrive dans un village, situé en bordure d'une falaise, où les habitants ont de drôle de comportements : les enfants peuvent voler dès qu’ils écartent le bras, les vieux sont vendus aux plus offrants pour être maltraités lors d’une foire quotidienne, les villageois se débarrassent des objets de leur honte dans un ruisseau pour qu’un homme les repêche avec ses dents. Jacquemort cherche désespérément des personnes à psychanalyser, pour s’imprégner de leurs ressentis, car lui n’en éprouve aucun. A force de fréquenter les villageois, le psychiatre va subir une métamorphose et s'intégrer totalement dans leurs étranges moeurs et coutumes.

 

"Le sentier longeait la falaise. Il était bordé de calamines en fleur et de brouillouses un peu passées dont les pétales noircis jonchaient le sol. Des insectes pointus avaient creusé le sol de mille petits trous ; sous les pieds, c’était comme de l’éponge morte de froid.

Jacquemort avançait sans se presser et regardait les calamines dont le coeur rouge sombre battait au soleil. À chaque pulsation, un nuage de pollen s’élevait, puis retombait sur les feuilles agitées d’un lent tremblement. Distraites, des abeilles vaquaient.

Du pied de la falaise s’élevait le bruit doux et rauque des vagues. S’arrêtant, Jacquemort se pencha sur l’étroit rebord qui le séparait du vide. En bas, tout était très loin, à pic, et de l’écume tremblait dans le creux des roches comme une gelée de juillet. Cela sentait l’algue braisée. Pris de vertige, Jacquemort s’agenouilla sur l’herbe terreuse de l’été, toucha le sol de ses deux mains étendues ; rencontrant dans ce geste des crottes de bique aux contours bizarrement irréguliers, il conclut à la présence, parmi ces animaux, d’un bouc de Sodome dont il croyait pourtant l’espèce disparue.

Maintenant, il avait moins peur et il osa de nouveau s’incliner sur la falaise. Les grands pans de roc rouge tombaient à la verticale dans l’eau peu profonde, d’où ils ressortaient presque aussitôt pour donner lieu à une falaise rouge sur la crête de laquelle Jacquemort, à genoux, se penchait.

Des récifs noirs émergeaient de place en place, huilés par le ressac et couronnés d’un anneau de vapeur. Le soleil corrodait la surface de la mer et la salissait de graffiti obscènes.

Jacquemort se releva, reprit sa marche. Le chemin tournait. À gauche il vit des fougères déjà marquées de roux et des bruyères en fleur. Sur les rocs dénudés brillaient des cristaux de sel apportés par le chasse-marée. Le sol, vers l’intérieur du pays, s’élevait en pente escarpée. Le sentier contournait des masses brutales de granit noir, jalonné, par places, de nouvelles crottes de bique. De biques, point. Les douaniers les tuaient, à cause des crottes.

Il accéléra l’allure, et se trouva brusquement dans l’ombre, car les rayons du soleil ne parvenaient plus à le suivre. Soulagé par la fraîcheur, il allait encore plus vite. Et les fleurs de calamines passaient en ruban de feu continu devant ses yeux.

À de certains signes, il reconnut qu’il approchait et prit le soin de mettre en ordre sa barbe rousse et effilée. Puis, il repartit allègrement. Un instant, la Maison lui apparut tout entière entre deux pitons de granit, taillés par l’érosion en forme de sucette et qui encadraient le sentier comme les piliers d’une poterne géante. Le chemin tournait à nouveau, il la perdit de vue. Elle était assez loin de la falaise, tout en haut. Lorsqu’il passa entre les deux blocs sombres, elle se démasqua entièrement, très blanche, entourée d’arbres insolites. Une ligne claire se détachait du portail, serpentait paresseusement sur le coteau et rejoignait, à bout de course, le sentier. Jacquemort s’y engagea. Arrivé presque en haut de la côte, il se mit à courir car il entendait les cris.

Du portail grand ouvert au perron de la maison une main prévoyante avait tendu un ruban de soie rouge. Le ruban montait l’escalier, aboutissait à la chambre. Jacquemort le suivit. Sur le lit, la mère reposait, en proie aux cent treize douleurs de l’enfantement. Jacquemort laissa tomber sa trousse de cuir, releva ses manches et se savonna les mains dans une auge de lave brute.

Seul dans sa chambre, Angel s’étonnait de ne pas souffrir. Il entendait sa femme gémir à côté, mais ne pouvait aller lui tenir les mains parce qu’elle le menaçait de son revolver. Elle préférait crier sans personne, car elle haïssait son gros ventre et ne voulait pas qu’on la vît dans cet état. Depuis deux mois, Angel restait seul en attendant que tout fût terminé ; il méditait sur des sujets infimes. Il tournait aussi en rond assez souvent, ayant appris par des reportages que les prisonniers tournent comme des bêtes, mais quelles ? Il dormait et tâchait de dormir en pensant aux fesses de sa femme, car, vu le ventre, il préférait penser à elle de dos. Une nuit sur deux, il se réveillait en sursaut. Le mal, en général, était fait et cela n’avait rien de satisfaisant.

Les pas de Jacquemort résonnèrent dans l’escalier. En même temps, les cris de la femme cessèrent et Angel resta frappé de stupeur. S’approchant doucement de la porte, il essaya de voir, mais le pied du lit lui masquait tout le reste et il se tordit douloureusement l’oeil droit sans résultat appréciable. Il se redressa et tendit l’oreille, à personne en particulier.

Jacquemort reposa le savon sur le bord de l’auge et saisit la serviette-éponge. Il s’essuya les mains, ouvrit sa trousse. De l’eau grouillait non loin de là, dans un vase électrique. Jacquemort y stérilisa son doigtier, le doigta habilement et découvrit la femme pour voir de quoi il retournait.

Ayant vu, il se redressa et dit d’un ton dégoûté :

– Il y en a trois.

– Trois…, murmura la mère, étonnée.

Puis elle se remit à hurler car son ventre lui rappelait soudain qu’elle y avait très mal.

Jacquemort prit dans sa trousse quelques pilules de fortifiant et les avala, il en aurait besoin. Puis, décrochant une bassinoire, il en donna un grand coup par terre pour faire monter la valetaille. Il entendit courir en bas, puis attaquer l’escalier. La nurse apparut, vêtue de blanc comme pour un enterrement chinois.

– Préparez les appareils, dit Jacquemort. Comment vous appelez-vous ?

– J’m’appelle Culblanc, M’sieur, répondit-elle avec un fort accent campagnard.

 

Les Fourmis, 1949

Onze récits écrits de 1944 à 1947 sont réunis dans ce volume. Le premier récit qui donne son titre à l'ouvrage a été publié en 1946 dans Les Temps Modernes. Chaque nouvelle est écrite dans le style "Vian" - les idées les plus démentes et les situations les plus atroces sont décrites avec simplicité, détachement, ironie - et se termine de façon inattendue.

 

(La route déserte) "Un jeune homme allait se marier. Il terminait ses études de marbrier funéraire et en tous genres. Il était de bonne famille, son père dirigeait la section K des Chaudières Tubulères et sa mère pesait soixante-sept kilos. Ils vivaient au numéro 15, rue des Deux-Frères, le papier de la salle à manger, malheureusement, n'avait pas changé depuis 1926 et représentait des oranges orange sur un fond bleu de Prusse, ce qui est laid. De nos jours, on n"aurait rien mis et ceci sur un fond d'une couleur différente, plus claire par exemple. Il s'appelait Fidèle, et son père Juste. Sa mère aussi avait un nom.

Comme tous les soirs, il prit le métro pour se rendre à son cours, une pierre tombale sous le bras et ses outils dans une petite valise. A cause de la pierre, il se payait des couchettes afin d'éviter les remarques souvent acides, et pouvant abîmer le grain poli du calcaire, que l'on attire dans les voitures ordinaires, à voyager très chargé. .."

 


JE VOUDRAIS PAS CREVER

 

Je voudrais pas crever

Avant d`avoir connu

Les chiens noirs du Mexique

Qui dorment sans rêver

Les singes à cul nu

Dévoreurs de tropiques

Les araignées d`argent

Au nid truffé de bulles

Je voudrais pas crever

Sans savoir si la lune

Sous son faux air de thune

A un côté pointu

Si le soleil est froid

Si les quatre saisons

Ne sont vraiment que quatre

Sans avoir essayé

De porter une robe

Sur les grands boulevards

Sans avoir regardé

Dans un regard d'égout

Sans avoir mis mon zobe

Dans des coinstots bizarres

Je voudrais pas finir

Sans connaître la lèpre

Ou les sept maladies

Qu'on attrape la-bas

Le bon ni le mauvais

Ne me feraient de peine

 

Si si si je savais

 

 

Que j'en aurai l'étrenne

Et il y a z aussi

Tout ce que je connais

Tout ce que j'apprécie

Que je sais qui me plaît

Le fond vert de la mer

Où valsent les brins d'algue

Sur le sable ondulé

L'herbe grillée de juin

La terre qui craquelle

L'odeur des conifères

Et les baisers de celle

Que ceci que cela

La belle que voilà

Mon Ourson, l'Ursula

Je voudrais pas crever

Avant dlavoir usé

Sa bouche avec ma bouche

Son corps avec mes mains

Le reste avec mes yeux

J'en dis pas plus faut bien

Rester révérencieux

Je voudrais pas mourir

Sans qu'on ait inventé

Les roses éternelles

La journée de deux heures

La mer à la montagne

La montagne à la mer

La fin de la douleur

Les journaux en couleur

Tous les enfants contents

Et tant de trucs encore..

 


 

Raymond Queneau, de dix-sept ans l'aîné de Boris Vian, deviendra en quelque sorte le père d'élection de ce dernier. Queneau est en effet le premier qui lui fait confiance comme écrivain et le fait éditer, mais aussi partage avec lui l’héritage d'Alfred Jarry et de son singulier "esprit pataphysique" (la science qui consiste en "la connaissance et l’application des solutions imaginaires"), la passion pour le langage et le jazz, la fantaisie caustique et les goûts artistiques.

 

Raymond Queneau (1903-1976)

"Quelle satisfaction peut-on bien éprouver à ne pas comprendre quelque chose ?" Et c'est dans le langage que Queneau va s'amuser à épuiser son immense curiosité. 

Queneau entend en effet bouleverser les rapports entre la langue écrite et son usage oral, s'adonnant à cette pleine liberté de langage qui lui permet de jouer verbalement et avec un plaisir infini des situations les plus cocasses de notre quotidien et de nos savoirs les plus sérieux. "Je naquis au Havre un vingt et un février en mil neuf cent et trois. Ma mère était mercière et mon père mercier. Ils trépignaient de joie." Raymond Queneau passe à Paris une licence de philosophie et en 1924 rejoint le mouvement surréaliste dont le dynamisme et l'inventivité le séduisent. Mais en 1929, il rompt avec Breton et va poursuivre sa passion des "fous littéraires", mêlant dans son oeuvre poésie et humour, révolte et dérision. Son premier roman, "Le Chiendent" (1933) est un jeu sur le langage, un tentative d'écrire "comme on parle", qu'il poursuivra à travers toute son oeuvre: "Pierrot mon ami" (1942), "Loin de Rueil" (1944), "Les Fleurs bleues" (1965). Il adhère en 1951 à ce fameux Collège de pataphysique  qui fait la satire des institutions. En 1959, il publie "Zazie dans le métro", dont Louis Malle tire un film.

Esprit encyclopédique, poète, Queneau soutient l'Oulipo, atelier d'écriture qui crée des textes à partir de règles formelles contraignantes (Exercices de style, 1947 et 1963). Il a rédigé en 1937 un roman autobiographique en vers, "Chêne et Chien". Affecté par la mort de sa femme en 1972, il décède quatre ans plus tard.

Queneau introduit dans son "Cent Mille Milliards de poèmes", grâce à la disposition de chaque vers sur une bande de papier autonome, des possibilités indéfinies de combinaisons poétiques à partir des vers de dix sonnets. Le poème "Si tu t'imagines" reprend, selon le mot de Queneau, "un t'aime de Ronsard" et mêle à des jeux phonétiques le souvenir parodié du sonnet de Ronsard, "Mignonne, allons voir si la rose"...

 

Si tu t'imagines, si tu t'imagines

Fillette, fillette, si tu t'imagines

Qu'ça va, qu'ça va, qu'ça va durer toujours

La saison des za, la saison des za

Saison des zamours

Ce que tu te  goures, fillette, fillette

Ce  que tu te goures. 

Si tu crois, petite, si tu crois, ah ! ah !

Que ton teint de rose, ta taille de guêpe

Tes mignons biceps, tes ongles d'émail

Ta cuisse de nymphe et ton pied léger

Si tu crois, petite,

Qu'ça va, qu'ça va, qu'ça va durer toujours

Ce que tu te goures, fillette, fillette

Ce que tu te  goures.

 

Les beaux jours s'en vont

Les beaux jours de fêtes

Soleils et planètes tournent tous en rond  

Mais toi, ma petite, tu marches tout droit

Vers sque tu vois pas

Très sournois, s'approchent

La ride véloce

La pesante graisse

Le menton triplé

Le muscle avachi 

Allons, cueille, cueille les roses, les roses

Roses de la vie, 

Et que leurs pétales soient la mer étale

De tous les bonheurs, 

Allons, cueille, cueille, si tu le fais pas 

Ce que tu te goures, fillette, fillette

Ce que tu te goures

(Ed.Gallimard,1952)



Le Chiendent (1933)

Premier roman de Queneau, Le Chiendent annonce toute l'oeuvre de l'écrivain : la parodie et la transcription écrite du français parlé produisent immédiatement de nombreux effets comiques. C'est ainsi que Mme Cloche s'abandonne au regret et à la rêverie, à la manière d'Emma Bovary, l'héroïne de Flaubert.

 

"La petite vie allait recommencer. C'était finis les grands espoirs. La grande vie. Les grandes perspectives. Elle avala sa menthe verte, en se poissant les doigts.

Alle aurait commencé par s'acheter quelques robes, des chouettes alors, qui l'auraient rajeunie de vingt ans et alle s'rait allée chez l'institut d'beauté, où squ'on l'aurait rajeunie de vingt ans. Total, quarante. Ca fait qu'elle en aurait eu quinze. Avec de la monnaie, qu'est-ce qu'on ne fait pas! Ensuite de quoi, a s'rait allée chez l'marchand d'bagnoles. Une bathouze qu'elle aurait dit, avec un capot long comme ça, et des coussins bien rembourrés. Quéque chose qui fasse impressionnant. Alle aurait pris une femme de chambre et un chauffeur et en route pour Montécarlau. Et puis elle aurait aussi acheté une villa à Neuilly avec eau, gaz, électricité, ascenseur, cuisine électrique, frigidaire, chauffage central, tseuseufeu (TSF), et peut-être une salle de bain. Alle commencerait par faire remplir sa cave de champagne. Tous les jours, à tous les repas, champagne, sauf le matin, au lever, toujours comme d'habitude, boudin froid et gros rouge.

A s'voyait déjà arrivant au casino, quéquepart au soleil, dans un patelin ousqu'i fait toujours beau; a s'voyait arrivant au casino, avec épais comme ça d'poudre sur la gueule, les nichons rafistolés et une robe à trois mille balles su'l'dos, entre deux types bien fringués en smoquinges et les cheveux collés su'l'crâne, des beaux mecs, quoi. Et les gens i zauraient dit : Qui c'est celle-là qu'a des diamants gros comme le poing? C'est-y la princesse Falzar ou la duchesse de Frangipane? Non, non, qu'i zauraient dit les gens renseignés, c'est Mme du Belhôtel, qui s'occupe d'oeuvres de bienfeuzouance et du timbre antiasthmatique. Alle a été mariée avec un prince hindou qu'i diraient les gens, c'est s'qu'essplique sa grosse galette. En tout cas, y a une chose qu'elle aurait pas fait, ça aurait été d'jouer à la roulette. C'est idiot. On perd tout c'qu'on veut. Non sa belle argent, elle l'aurait pas j'tée comm'ça su'l'tapis vert, pour qu'alle s'envole et qu'alle la r'voie pus. Non, Alle aurait pas reculé d'vant la dépense, ça non; pour la rigolade, elle aurait été un peu là. Mais aller foutre son pèze dans la caisse d'un casino, ça, a n'l'aurait pas fait."

 

Zazie dans le métro 

(Première parution en 1959, nouvelle édition augmentée de deux fragments)

On dit des personnages des romans de Queneau, sont pour la plupart des gens qui pensent, non que l'auteur leur prête ses pensées, mais, devant nous lecteurs,  alors que les gens ordianires évitent tout effort cérébral et absorbe,nt en l'état les idées des autres qui parviennent jusqu'à eux, ses héros, eux,  vont faire fonctionner leur cervelle, comme un outil d'investigation.  Zazie est un magnifique exemple de cette dernière catégorie, au gré de son parcours d'apprentissage, elle met en oeuvre une énergique obstination qui lui permet d'affronter des situations les plus burlesques et insolites  : la verdeur de l'écriture de Queneau et ses transpositions de la langue parlée en firent une "héroïne" entrée d'emblée dans notre mémoire littéraire.

"Zazie, une jeune provinciale de 12 ans est confiée par sa mère à son oncle Gabriel. Jeanne Lalochère, récemment veuve, veut profiter de ce week-end à Paris pour faire une escapade en galante compagnie. Récupérée par Gabriel et son ami Charles,chauffeur de taxi, à la gare d'Austerlitz, Zazie n'a qu'une seule obsession : prendre le métro. Or, il est en grève et Zazie manifeste son désintérêt pour tout le reste. Arrivée chez son oncle, elle fait la connaissance de Marceline, sa tante. Elle dîne et se couche. Le lendemain, profitant du réveil tardif de son oncle qui travaille de nuit, Zazie échappe à Turandot qui la voit sortir seule de la maison. Elle fugue et pleure en réalisant qu'elle ne pourra effectivement pas prendre le métro. C'est alors qu'elle rencontre un inconnu qu'elle identifie comme un satyre et qui l'emmène au marché aux puces. Il lui achète une paire de jeans et l'invite à manger des moules frites. Décidant d'être polie, elle lui fait la conversation en lui détaillant l'histoire du meurtre de son père par sa mère un an plus tôt.  ..."

Au terme du roman, Queneau tire la morale de l'histoire. Lorsque Jeanne demande à Zazie: "alors, qu'est-ce que t'as fait?", celle-ci répond, sans hésitation: "j'ai vieilli."

 

"Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. Pas possible, ils se nettoient jamais. Dans le journal, on dit qu’il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bains, ça m’étonne pas, mais on peut se laver sans. Tous ceux-là qui m’entourent, ils doivent pas faire de grands efforts. D’un autre côté, c’est tout de même pas un choix parmi les plus crasseux de Paris. Y a pas de raison. C’est le hasard qui les a réunis. On peut pas supposer que les gens qu’attendent à la gare d’Austerlitz sentent plus mauvais que ceux qu’attendent à la gare de Lyon. Non vraiment, y a pas de raison. Tout de même quelle odeur. Gabriel extirpa de sa manche une pochette de soie couleur mauve et s’en tamponna le tarin. 

– Qu’est-ce qui pue comme ça ? dit une bonne femme à haute voix.

Elle pensait pas à elle en disant ça, elle était pas égoïste, elle voulait parler du parfum qui émanait de ce meussieu.

– Ça, ptite mère, répondit Gabriel qui avait de la vitesse dans la repartie, c’est Barbouze, un parfum de chez Fior.

– Ça devrait pas être permis d’empester le monde comme ça, continua la rombière sûre de son bon droit.

– Si je comprends bien, ptite mère, tu crois que ton p parfum naturel fait la pige à celui des rosiers.

Eh bien, tu te trompes, ptite mère, tu te trompes.

– T’entends ça ? dit la bonne femme à un ptit type à côté d’elle, probablement celui qu’avait le droit de la grimper légalement. T’entends comme il me manque de respect, ce gros cochon ?

Le ptit type examina le gabarit de Gabriel et se dit c’est un malabar, mais les malabars c’est toujours bon, ça profite jamais de leur force, ça serait lâche de leur part. Tout faraud, il cria :

– Tu pues, eh gorille.

Gabriel soupira. Encore faire appel à la violence. Ça le dégoûtait cette contrainte. Depuisl’hominisation première, ça n’avait jamais arrêté. Mais enfin fallait ce qu’il fallait. C’était pas de sa faute à lui, Gabriel, si c’était toujours les faibles qui emmerdaient le monde. Il allait tout de même laisser une chance au moucheron.

– Répète un peu voir, qu’il dit Gabriel.

Un peu étonné que le costaud répliquât, le ptit type prit le temps de fignoler la réponse que voici :

– Répéter un peu quoi ?

Pas mécontent de sa formule, le ptit type. Seulement, l’armoire à glace insistait : elle se pencha pour proférer cette pentasyllabe monophasée :

– Skeutadittaleur…

Le ptit type se mit à craindre. C’était le temps pour lui, c’était le moment de se forger quelque bouclier verbal. Le premier qu’il trouva fut un alexandrin :

– D’abord, je vous permets pas de me tutoyer.

– Foireux, répliqua Gabriel avec simplicité.

Et il leva le bras comme s’il voulait donner la beigne à son interlocuteur. Sans insister, celui-ci s’en alla de lui-même au sol, parmi les jambes des gens. Il avait une grosse envie de pleurer. Heureusement vlà ltrain qu’entre en gare, ce qui change le paysage. La foule parfumée dirige ses multiples regards vers les arrivants qui commencent à défiler, les hommes d’affaires en tête au pas

accéléré avec leur porte-documents au bout du bras pour tout bagage et leur air de savoir voyager mieux que les autres.

Gabriel regarde dans le lointain ; elles, elles doivent être à la traîne, les femmes, c’est toujours à la traîne ; mais non, une mouflette surgit qui l’interpelle :

– Chsuis Zazie, jparie que tu es mon tonton Gabriel.

– C’est bien moi, répond Gabriel en anoblissant son ton. Oui, je suis ton tonton.

La gosse se mare. Gabriel, souriant poliment, la prend dans ses bras, il la transporte au niveau de ses lèvres, il l’embrasse, elle l’embrasse, il la redescend.

– Tu sens rien bon, dit l’enfant.

– Barbouze de chez Fior, explique le colosse.

– Tu m’en mettras un peu derrière les oreilles ?

– C’est un parfum d’homme.

– Tu vois l’objet, dit Jeanne Lalochère s’amenant enfin. T’as bien voulu t’en charger, eh bien, le voilà.

– Ça ira, dit Gabriel.

– Je peux te faire confiance ? Tu comprends, je ne veux pas qu’elle se fasse violer par toute la famille.

– Mais, manman, tu sais bien que tu étais arrivée juste au bon moment, la dernière fois.

– En tout cas, dit Jeanne Lalochère, je ne veux pas que ça recommence.

– Tu peux être tranquille, dit Gabriel.

– Bon. Alors je vous retrouve ici après-demain pour le train de six heures soixante.

– Côté départ, dit Gabriel.

– Natürlich, dit Jeanne Lalochère qui avait été occupée. A propos, ta femme, ça va ?

– Je te remercie. Tu viendras pas nous voir ?

– J’aurai pas le temps.

– C’est comme ça qu’elle est quand elle a un jules, dit Zazie, la famille ça compte plus pour elle.

– A rvoir, ma chérie. A rvoir, Gaby.

Elle se tire.

Zazie commente les événements :

– Elle est mordue.

Gabriel hausse les épaules. Il ne dit rien. Il saisit la valoche à Zazie.

Maintenant, il dit quelque chose.

– En route, qu’il dit.

Et il fonce, projetant à droite et à gauche tout ce qui se trouve sur sa trajectoire. Zazie galope derrière.

– Tonton, qu’elle crie, on prend le métro ?

– Non.

– Comment ça, non ?

Elle s’est arrêtée. Gabriel stope également se retourne, pose la valoche et se met à expliquer.

– Bin oui : non. Aujourd’hui, pas moyen. Y a grève.

– Y a grève.

– Bin oui : y a grève. Le métro, ce moyen de transport éminemment parisien, s’est endormi sous terre, car les employés aux pinces perforantes ont cessé tout travail.

– Ah les salauds, s’écrie Zazie, ah les vaches. Me faire ça à moi.

– Y a pas qu’à toi qu’ils font ça, dit Gabriel parfaitement objectif.

– Jm’en fous. N’empêche que c’est à moi que ça arrive, moi qu’étais si heureuse, si contente et tout de m’aller voiturer dans lmétro. Sacrebleu, merde alors.

– Faut te faire une raison, dit Gabriel dont les propos se nuançaient parfois d’un thomisme légèrement kantien.

Et, passant sur le plan de la cosubjectivité, il ajouta :

Et puis faut se grouiller : Charles attend.

– Oh ! celle-là je la connais, s’esclama Zazie furieuse, je l’ai lue dans les Mémoires du général Vermot.

– Mais non, dit Gabriel, mais non, Charles, c’est un pote et il a un tac. Je nous le sommes réservé à cause de la grève précisément, son tac. T’as compris ? En route.

Il resaisit la valoche d’une main et de l’autre il entraîna Zazie. Charles effectivement attendait en lisant dans une feuille hebdomadaire la chronique des cœurs saignants. Il cherchait, et ça faisait des années qu’il cherchait, une entrelardée à laquelle il puisse faire don des quarante-cinq cerises de son printemps. Mais les celles qui, comme ça, dans cette gazette, se plaignaient, il les trouvait toujours soit trop dindes, soit trop tartes. Perfides ou sournoises. Il flairait la paille dans les poutrelles des lamentations et découvrait la vache en puissance dans la poupée la plus meurtrie.

– Bonjour, petite, dit-il à Zazie sans la regarder en rangeant soigneusement sa publication sous ses fesses.

– Il est rien moche son bahut, dit Zazie.

– Monte, dit Gabriel, et sois pas snob.

– Snob mon cul, dit Zazie.

Elle est marante, ta petite nièce, dit Charles qui pousse la seringue et fait tourner le moulin. D’une main légère mais puissante, Gabriel envoie Zazie s’asseoir au fond du tac, puis il s’installe à côté d’elle.

Zazie proteste.

– Tu m’écrases, qu’elle hurle folle de rage.

– Ça promet, remarque succinctement Charles d’une voix paisible.

Il démarre.

On roule un peu, puis Gabriel montre le paysage d’un geste magnifique.

– Ah ! Paris, qu’il profère d’un ton encourageant, quelle belle ville. Regarde-moi ça si c’est beau.

– Je m’en fous, dit Zazie, moi ce que j’aurais voulu c’est aller dans le métro.

– Le métro ! beugle Gabriel, le métro ! ! mais le voilà ! ! !

Et, du doigt, il désigne quelque chose en l’air. Zazie fronce le sourcil. Essméfie.

– Le métro ? qu’elle répète. Le métro, ajoute-t-elle avec mépris, le métro, c’est sous terre, le métro. Non mais.

– Çui-là, dit Gabriel, c’est l’aérien.

– Alors, c’est pas le métro.

– Je vais t’esspliquer, dit Gabriel. Quelquefois, il sort de terre et ensuite il y rerentre.

– Des histoires.

Gabriel se sent impuissant (geste), puis, désireux de changer de conversation, il désigne de nouveau quelque chose sur leur chemin.

– Et ça ! mugit-il, regarde ! ! le Panthéon ! ! !

– Qu’est-ce qu’il faut pas entendre, dit Charles sans se retourner.

Il conduisait lentement pour que la petite puisse voir les curiosités et s’instruise par-dessus le marché.

– C’est peut-être pas le Panthéon ? demanda Gabriel.

Il y a quelque chose de narquois dans sa question.

– Non, dit Charles avec force. Non, non et non, c’est pas le Panthéon.

– Et qu’est-ce que ça serait alors d’après toi ?

La narquoiserie du ton devient presque offensante pour l’interlocuteur qui, d’ailleurs, s’empresse d’avouer sa défaite.

– J’en sais rien, dit Charles.

– Là. Tu vois.

– Mais c’est pas le Panthéon.

C’est que c’est un ostiné, Charles, malgré tout.

– On va demander à un passant, propose Gabriel.

– Les passants, réplique Charles, c’est tous des cons.

– C’est bien vrai, dit Zazie avec sérénité.

Gabriel n’insiste pas. Il découvre un nouveau sujet d’enthousiasme.

– Et ça, s’exclame-t-il, ça c’est…

Mais il a la parole coupée par une euréquation de son beau-frère.

– J’ai trouvé, hurle celui-ci. Le truc qu’on vient de voir, c’était pas le Panthéon bien sûr, c’était la gare de Lyon.

– Peut-être, dit Gabriel avec désinvolture, mais maintenant c’est du passé, n’en parlons plus, tandis que ça, petite, regarde-moi ça si c’est chouette comme architecture, c’est les Invalides…

– T’es tombé sur la tête, dit Charles, ça n’a rien à voir avec les Invalides.

– Eh bien, dit Gabriel, si c’est pas les Invalides, apprends-nous cexé.

– Je sais pas trop, dit Charles, mais c’est tout au plus la caserne de Reuilly.

– Vous, dit Zazie avec indulgence, vous êtes tous les deux des ptits marants.

Zazie, déclare Gabriel en prenant un air majestueux trouvé sans peine dans son répertoire, si ça te plaît de voir vraiment les Invalides et le tombeau véritable du vrai Napoléon, je t’y conduirai.

– Napoléon mon cul, réplique Zazie. Il m’intéresse pas du tout, cet enflé, avec son chapeau à la con.

– Qu’est-ce qui t’intéresse alors ?

Zazie répond pas.

– Oui, dit Charles avec une gentillesse inattendue, qu’est-ce qui t’intéresse ?

– Le métro.

 

Le Chien à la mandoline (1965)

Ce recueil de poèmes se présente comme "une sorte de journal intime". A travers le titre, c'est Queneau qui se met en scène et trouve des accents proches de son ami Jacques Prévert pour faire la satire de la société de son temps, notamment la "haute société" dans ses rituels de la réception mondaine, par exemple. Ici aussi, Queneau joue de la création verbale. S'appuyant sur des lieux communs et le langage épuisé des conventions sociales, ou s'amusant du langage oral, Queneau crée ainsi des expressions et des tournures originales, comme le célèbre "Doukipudonktan" de "Zazie dans le métro". 

Haute Société

"Ce sont des messieurs très bien

ils s'assoient sur des chaises en rotin

sur des chaises avec des ornements, des paillettes, de la verroterie

ils s'assoient sur des chaises très bien

pour dire des choses très bien

ils disent des choses pleines de pensées, d'idées

des conneries quoi, des conneries très bien

qu'ils prononcent très bien

en mettant l'orthographe à tous les mots

une orthographe très bien

et lorsque les messieurs très bien ont fini de dire leurs conneries très bien

prononcées avec une orthographe très bien

on leur sert des consommations très bien

du pipi de chat, de l'urine de chèvre et du ouisqui très bien"

Egocentrisme II

 

"Je m'attendais au coin de la rue

j'avais envie de me faire peur

en effet lorsque je me suis vu

j'ai reculé d'horreur

 

Faisant le tour du pâté de maison

je me suis cogné contre moi-même

c'est ainsi qu'en toute saison

on peut se distraire à l'extrême"

 



Maurice Blanchot (1907-2003)

Natif de Quain, en Saône-et-Loire, Maurice Blanchot, après des études universitaires, commence une carrière de journaliste et tient La chronique littéraire du "Journal des débats", de 1941 à 1944. Bien que, dans sa jeunesse, il ait incliné vers la "jeune droite", Blanchot refusera pendant la guerre de collaborer avec le régime vichyste, et se retirera progressivement de toute vie publique pour se consacrer à son œuvre et à sa réflexion sur la littérature: l'homme s'interroge sur l'écriture et sur la littérature en tant que "scène" d'une expérience, s'interrogeant sur ce qu'est écrire, sur cette "force humaine" que constitue la "littérature", au travers d'auteurs contemporains, de Mallarmé à Artaud, de Kafka à Bataille. Ecrire, c'est "entrer dans l'affirmation de la solitude où menace la fascination", c'est comme le côté "négatif" de l'expérience diurne du monde. La littérature est par essence contestation, du monde et d'elle-même, elle est, pour reprendre Bataille, "la négativité sans emploi". Peu connue du grand public, son oeuvre, certes parfois difficile d'accès, bénéficie pourtant d'une autorité aussi importante que celle de Georges Bataille ou de Pierre Klossowski dans le monde intellectuel. L'œuvre romanesque, moins connue que sa partie critique, comprend une série de romans et de récits proprement inclassables : "Thomas l'Obscur" (1941), "Amínadab" (1942), "Le Très-Haut" (1948), "Le Dernier" (1947), "L'Arrêt de mort" (1948), "Le Ressassement éternel" (1951), "Au moment voulu" (1951) , "Celui qui ne m'accompagnais pas" (1953), "Le Dernier homme" (1957), "L'Attente, l'oubli" (1962), "La Folie du jour" (1973), - "Je ne suis ni savant ni ignorant. J'ai connu des joies. C'est trop peu dire : je vis, et cette vie me fait le plaisir le plus grand. Alors, la mort ? Quand je mourrai (peut-être tout à l'heure), je connaîtrai un plaisir immense. Je ne parle pas de l'avant-goût de la mort qui est fade et souvent désagréable. Souffrir est abrutissant. Mais telle est la vérité remarquable dont je suis sûr : j'éprouve à vivre un plaisir sans limites et j'aurai à mourir une satisfaction sans limites" -, autant d'oeuvres qui s'attachent progressivement à se dépouiller de toutes les formes traditionnelles d'écriture, personnages ou intrigues, visant à produire un texte "neutre", "anonyme". Cette volonté de dépouillement puise dans ses articles de critique littéraire, régulièrement rassemblés en "essais" et, chroniqueur de La NRF (Gallimard) à partir de 1953, ses dizaines de pages publiées chaque mois, vont inspiré des générations d'artistes et d'écrivains : "Faux pas" (1943), "Lautréamont et Sade" (1949), "La  Part du feu" (1949), "L'Espace littéraire" (1955), "La Bête de Lascaux" (1959), "Le Livre à venir" (1959), "L'Entretien infini" (1969), "L'Amitié" (1971), "Le Pas au-delà" (1973). "Le langage en qui parle l'origine, est essentiellement prophétique. Cela ne signifie pas qu'il dicte les événements futurs, cela veut dire qu'il ne prend pas appui sur quelque chose qui soit déjà, ni sur une vérité en cours, ni sur le seul langage déjà dit ou vérifié. Il annonce, parce qu'il commence. Il indique l'avenir, parce qu'il ne parle pas encore, langage du futur, en cela qu'il est lui-même comme un langage futur, qui toujours se devance, n'ayant son sens et sa légitimité qu'en avant de soi, c'est-à-dire foncièrement injustifié. Et telle est la sagesse déraisonnable de la Sibylle, laquelle se fait entendre pendant mille ans, parce qu'elle n'est jamais entendue maintenant, et ce langage qui ouvre la durée, qui déchire et qui débute, est sans sourire, sans parure et sans fard, nudité de la parole première." (Une Voix venue d'ailleurs)...

 

"Thomas l'Obscur" (1941)

«Thomas demeura à lire dans sa chambre. Il était assis sur une chaise de velours, les mains jointes au-dessus de son front, les pouces appuyés contre la racine des cheveux, si absorbé qu'il ne faisait pas un mouvement lorsqu'on ouvrait la porte. Ceux qui entraient se penchaient sur son épaule et lisaient ces phrases : "Il descendit sur la plage : il voulait marcher. L'engourdissement gagnait après les parties superficielles les régions profondes du cœur. Encore quelques heures et il savait qu'il s'en irait doucement à un état incompréhensible sans jamais connaître le secret de sa métamorphose. Encore quelques instants et il éprouverait cette paix que donne la vie en se retirant, cette tranquillité de l'abandon au crime et à la mort. Il eut envie de s'étendre sur le sable : las et informe, il épiait le moment où allait paraître la première agonie de sa vie, un sentiment merveilleux qui doucement le délierait de ce qu'il y avait de raidi dans ses articulations et ses pensées. Il vit que tout en lui préparait le consentement : son corps commençait à se détendre ; ses mains ouvertes s'offraient au malheur ; ses yeux mi-fermés faisaient signe au destin." (Gallimard) "Thomas l'obscur" est le premier livre publié par Blanchot, oeuvre mystérieuse qui fait du départ lui-même, du récit d'un départ, son thème initial : Thomas quitte le rivage, s'en éloigne à la nage, éprouve une série de métamorphoses et retourne à un autre point du rivage. Cet homme n'est en fait défini par aucun nom, il n'a pas d'histoire et l'espace qu'il contemple n'est pas géographique : c'est que Thomas n'est rien en dehors de l'acte littéraire qui le pose...

 

"Faux pas" (1949)

L'oeuvre critique de Maurice Blanchot tient en quatre ouvrages, "Faux pas", de forme classique, "la Part du feu" (1949), où transparaît un Blanchot qui assume plus de liberté, "L'Espace littéraire" (1955), qui montre un Blanchot dominant à la perfection sa "langue", et "Le Livre à venir" (1959) qui parachève un parcours où se rejoignent littérature et critique...

"Le Journal de Kierkegaard, comme toute son œuvre, est dominé par les deux figures que la méditation de cet extraordinaire esprit n'a jamais abandonnées, celle de son père, vieillard d'une profonde religion que poursuivait le souvenir d'une double faute, et celle de sa fiancée, Régine Olsen, avec laquelle il rompit mystérieusement après un an de promesse. Autour de ces deux images, sa pensée ne cesse de se chercher, et elle en tire un monde, réplique tragique du véritable univers inintelligible. Le Journal où se retrouvent, dans un mouvement d'une extrême souplesse, non seulement ses réflexions théoriques ou des thèmes d'articles et d'ouvrages, mais les pensées les plus proches de lui-même, les paroles qu'il était seul à entendre, cet étrange regard par lequel il se voyait dans sa complète énigme, mélange de la plus grande richesse (l'édition complète des Papiers, publiée à Copenhague, comprendra une vingtaine de volumes), combinaison profondément liée et apparemment fortuite de philosophie, de théologie, de poésie, de confidences, de rêveries, d'inventions diaIectiques, où ce qu'il pense de plus abstrait apparaît comme fondu avec sa personne, où l'idée, loin de subir les accidents de la vie, y trouve son essence et ses conditions et où les événements de l'existence la moins riche en bouleversements extérieurs se prolongent en développements intérieurs d”une extraordinaire fécondité, le journal, par cette variété essentielle, est le miroir de toute l'œuvre de Kierkegaard et même son symbole, s'il est vrai que ce qui est au fond de la méditation qu'il a poursuivie, c'est la recherche d'une idée qui fût en même temps existence, d'une idée qui, vérité pour lui, donnât un sens à tout ce qu'il était et faisait..."

- "Sur l'expérience de Proust on a pu lire les publications les plus différentes et, d'ailleurs, les plus précises. Les uns en ont souligné l'authenticité psychologique; les autres y ont vu au contraire une rencontre mystique. Cependant, malgré toutes les études, il reste un doute sur le caractère de cette expérience, et les explications de Proust, si longues, si complètes et si claires, n'ont pas suffi à en fixer la valeur. Une telle ambiguïté vient sans doute de la nature de l'expérience; elle vient aussi du besoin qu'a eu Marcel Proust, non seulement de l'interpréter, mais de la réduire à une interprétation qui fût utilisable pour la connaissance littéraire. Après avoir rencontré à plusieurs reprises cette sorte de présence qu'il subit au plus profond de lui sans parvenir à en trouver la signification, du jour où il réussit à s'en former pour lui-même une traduction vraisemblable, il lui donne un sens définitif et il construit pour l'exprimer une oeuvre qui en éternise la vérité. Ce n'est donc pas seulement l'art qu'il veut faire "entrer dans le royaume de la pensée", comme le dit Ramon Fernandez dans son livre A la gloire de Proust, mais il reconnaît encore qu'il n'y a pas d'art possible sans une révélation non rationnelle, et que le sens de l'art est de restituer à cette révélation une expression dont l'intelligence tire parti. Que la nature de Proust le préparât à une véritable expérience mystique, c'est ce qu'on aperçoit à presque toutes les pages de son œuvre. Il y a peu de livres qui fassent une plus grande part à l'angoisse. Angoisse de l'enfant perdu dans la foule; angoisse quand le défaut de sommeil émeut l'esprit; angoisse, le soir, lorsqu'il attend sa mère qui a refusé de l'embrasser. L'angoisse est l'âme de l'amour proustien. Elle est le tourment d'un désir qui ne se connaît que dans l'absence et à qui la présence ne peut rien apporter..."

- Le Silence de Mallarmé - "Les écrivains les plus purs ne sont pas tout entiers dans leurs œuvres, ils ont existé, ils ont même vécu : il faut s'y résigner. On aimerait qu'ils ne fussent rien en dehors de leur art sans lequel ils sont si souvent si peu de chose. Il serait naturel que ce qu'ils ont fait exprimât complètement ce qu'ils ont été. Entièrement consumés par leurs chefs-d'oeuvre, il suffirait d'ôter ce masque pour qu'ils redevinssent invisibles; hélas! ils sont logés dans l'évidence d'un théâtre et, dès leur vie même, aux prises avec un biographe futur contre lequel ils se défendent faiblement. Mallarmé a très bien résisté à cette tentation. Ses contemporains n'ont su que l'admirer ou le méconnaître. Même pour eux, il était un homme vivant dans un temps très éloigné, sur lequel on ne pouvait songer à recueillir de témoignages historiques. Que dire de lui? Qu'il était la modestie même et que cependant il nourrissait l'ambition poétique la plus orgueilleuse? Qu'il était affable, merveilleusement bien élevé et en même temps d'une intransigeance, d'une rigueur volontaire dont nulle exigence ne pouvait donner l'idée? Qu'il vivait modestement d'un métier où il n'excellait pas, et qu'il se savait prince, plus encore démiurge, puisqu'il n'allait à rien de moins qu'à diviniser la chose écrite? Ce sont là des traits qui attirent plus la légende que l'histoire, et la légende pour un écrivain consiste à supprimer l'homme en ne laissant subsister que l'auteur..."

- Le Roman de l'Etranger (Albert Camus) - ".. Si l'on regarde "L'Étranger" du dehors, il apparaît comme un livre d'où sont écartées toutes les explications psychologiques et où l'on entre dans l'âme des personnages en ignorant la nature de leurs sentiments et la qualité de leurs pensées. C'est un livre qui fait disparaître la notion de sujet. Tout ce qui s'y montre s'y laisse saisir sous la forme objective : nous tournons autour des événements, autour du héros central, comme si nous ne pouvions en prendre qu'une vue extérieure, comme si, pour les vraiment connaître, il fallait toujours les regarder en spectateur et, de plus, imaginer qu'il n'y a pas d'autre moyen de les atteindre que cette connaissance étrangère. Nulle analyse, nul commentaire sur les drames qui se forment et les passions qu'ils provoquent. Essayons de considérer le monde du dehors, de pénétrer les hommes sans rien saisir d'eux que leurs gestes et leur existence. Décrivons ce qu'íls font comme si ce qu'ils faisaient avait plus de valeur significative et même de pouvoir de suggestion que les plus riches évocations sentimentales. Et tentons de rendre la tragédie avec cette ambiguïté nécessaire qui fait que ce qui se passe au-dedans semble répondre à ce qui se manifeste au-dehors sans que pourtant l'on puisse jamais être sûr de cette fidélité de l'envers à l'endroit. C'est à cette conception dont les lois supposent une vue particulière du monde que tend de lui-même tout récit romanesque. Albert Camus a poussé plus loin le système qu'il a choisi. Non seulement son livre dépeint un homme tel qu'on pourrait le connaître si l'on ne distinguait ce qu'il pense et ce qu'il sent que par ses actes, par conséquent tel qu'un autre pourrait le voir, mais c'est le héros lui-même qui se dépeint et se raconte en nous livrant ses gestes, sa conduite, sa manière de faire et non sa manière d'être. Le récit à la première personne qui sert généralement aux confidences, aux monologues intérieurs, aux interminables descriptions par le dedans, sert à Albert Camus à écarter toute analyse des états d'âme et toute possibilité de rêverie, et il lui sert plus encore à créer une distance infranchissable entre la réalité humaine et les formes qu'en révèlent les événements et les faits. L'homme qui raconte en disant Je une histoire essentiellement dramatique, la plus dramatique qui puisse se concevoir, l'homme qui rapporte cette histoire sans paraître rien révéler de ses véritables transformations, ou plutôt en révélant des sentiments qui, à force de simplicité, le rejettent plus loin de nous, nous le rendent plus étranger que s'il ne disait rien, tend à une objectivité insurpassable. Il est par rapport à lui-même, comme si un autre le voyait et parlait de lui. Ses actes l'absorbent entièrement. Il est tout à fait en dehors. Il n'a d'autre vie intérieure que les mouvements les plus extérieurs de la sensibilité. Il est d'autant plus soi qu'il semble moins penser, moins sentir, être d'autant moins intime avec soi. L'art d'Albert Camus est d'avoir lié cette forme à un mode essentiel de l'être humain et d'en avoir tiré un récit qui nous offre une image de la fatalité. Le petit employé de bureau qui essaie d'entrer en contact avec nous, a perdu sa mère. Elle vivait à l'hospice et il n'allait plus guère la voir...."

 

"L'Espace littéraire" (1955)

Le livre se compose de sept essais d'inégale longueur et de quatre annexes qui reprennent, en une sorte de mise à l'épreuve immédiate de l'écriture, quelques-uns des principaux motifs développés dans le corps principal de l'ouvrage, la solitude, point de départ de la méditation, l'imaginaire, la nuit, approches de l'espace littéraire. Le livre de Maurice Blanchot n'est pas seulement un essai d'élucidation de la création littéraire et artistique, mais encore une recherche précise de ce qui est en jeu pour l`homme d'aujourd'hui, par le fait que “quelque chose comme l'art ou la littérature existe" : descente vers la profondeur, approche de I'obscurité, expérience de la solitude et de la mort. L'auteur interroge l'œuvre de Kafka, Hölderlin, Rilke, Mallarmé et de bien d'autres...

"Il semble que nous apprenions quelque chose sur l'art, quand nous éprouvons ce que voudrait désigner le mot solitude. De ce mot, on a fait un grand abus. Cependant, «être seul», qu'est-ce que cela signifie? Quand est-on seul? Se poser cette question ne doit pas seulement nous ramener à des opinions pathétiques. La solitude au niveau du monde est une blessure sur laquelle il n'y a pas ici à épiloguer. Nous ne visons pas davantage la solitude de l'artiste, celle qui, dit-on, lui serait nécessaire pour exercer son art. Quand Rilke écrit à la comtesse de Solms-Lauhach (le 3 août 1907) : «Depuis des semaines, sauf deux courtes interruptions, je n'ai pas prononcé une seule parole ; ma solitude se ferme enfin et je suis dans le travail comme le noyau dans le fruit », la solitude dont il parle n'est pas essentiellement solitude : elle est recueillement. 

La solitude de l'œuvre - l'œuvre d'art, l'œuvre littéraire - nous découvre une solitude plus essentielle. Elle exclut l'isolement complaisant de l'individualisme, elle ignore la recherche de la différence ; le fait de soutenir un rapport viril dans une tâche  couvre l'étendue maîtrisée du jour ne la dissipe pas. Celui qui écrit l'œuvre est mis à part, celui qui l'a écrite est congédié. Celui qui est congédié, en outre, ne le sait pas. Cette ignorance le préserve, le divertit en l'autorisant à persévérer. L'écrivain ne sait jamais si l'œuvre est faite. Ce qu'il a terminé en un livre, il le recommence ou le détruit en un autre: Valéry, célébrant dans l'oeuvre ce privilège de l'infini, n'en voit encore que le côté le plus facile: que l'œuvre soit infinie, cela veut dire (pour lui) que l'artiste, n'étant pas capable d'y mettre fin, est cependant capable d'en faire le lieu fermé d'un travail sans fin dont l'inachèvement développe la maîtrise de l'esprit, exprime cette maîtrise, l'exprime en la développant nous forme de pouvoir. A un certain moment, les circonstances, c'est-à-dire l'histoire, sous la figure de l'éditeur, des exigences financières, des tâches sociales, prononcent cette fin qui manque, et l'artiste, rendu libre par un dénouement de pure contrainte, poursuit ailleurs l'inachevé. L'infini de l'œuvre, dans une telle vue, n'est que l'infini de l'esprit. L'esprit veut s'accomplir dans une seule œuvre, au lieu de se réaliser dans l'infini des œuvres et le mouvement de l'histoire. Mais Valéry ne fut nullement un héros. ll trouva bon de parler de tout, d'écrire sur tout : ainsi, le tout dispersé du monde le divertissait-il de la rigueur du tout unique de l'œuvre dont il s'était laissé détourner aimablement. L'etc. se dissimulait derrière la diversité des pensées, des sujets. Cependant, l'œuvre - l'œuvre d'art, l'œuvre littéraire -- n'est ni achevée ni inachevée : elle est. Ce qu'elle dit, c'est exclusivement cela : qu'elle est - et rien de plus. En dehors de cela, elle n'est rien. Qui veut lui faire exprimer davantage; ne trouve rien, trouve qu'elle n'exprime rien. Celui qui vit dans la dépendance de l'œuvre, soit pour l'écrire, soit pour la lire, appartient à la solitude de ce qui n'exprime que le mot être : mot que le langage abrite en le dissimulant ou fait apparaître en disparaissant dans le vide silencieux de l'œuvre. La solitude de l'œuvre a pour premier cadre cette absence d'exigence qui ne permet jamais de la dire achevée ni inachevée. Elle est sans preuve, de même qu'elle est sans usage. Elle ne se vérifie pas, la vérité peut la saisir, la renommée l'écIaire : cette existence ne la concerne pas, cette évidence ne la rend ni sûre ni réelle, ne la rend pas manifeste. L'œuvre est solitaire : cela ne signifie pas qu'elle reste incommunicable, que le lecteur lui manque. Mais qui la lit entre dans cette affirmation de la solitude de l'œuvre, comme celui qui l'écrit appartient au risque de cette solitude. 

L`œuvre, le livre. - Si l'on veut regarder de plus près à quoi nous invitent de telles affirmations, il faut peut-être chercher d'où elles prennent leur origine. L'écrivain écrit un livre, mais le livre n'est pas encore l'œuvre, l'œuvre n'est œuvre que lorsque se prononce par elle, dans la violence d'un commencement qui lui est propre, le mot être, événement qui s'accomplit quand l'œuvre est l'intimité de quelqu'un qui l'écrit et de quelqu'un qui la lit. On peut donc se demander : la solitude, si elle est le risque de l'écrivain, n'exprimerait-elle pas ce fait qu'il est tourné, orienté vers la violence ouverte de l'œuvre dont il ne saisit jamais que le substitut, l'approche et l'illusion sous la forme du livre? L'écrivain appartient à l'œuvre, mais ce qui lui appartient, c'est seulement un livre, un amas muet de mots stériles, ce qu'il y a de plus insignifiant au monde. L'écrivain qui éprouve ce vide, croit seulement que l'œuvre est inachevée, et il croit qu'un peu plus de travail, la chance d'instants favorables lui permettront, à lui seul, d'en finir. Il se remet donc à l'œuvre. Mais ce qu'il veut terminer à lui seul, reste l'interminable, l'associe à un travail illusoire. Et l'œuvre, à la fin, l'ignore, se referme sur son absence, dans l'affirmation impersonnelle, anonyme qu'elle est - et rien de plus. Ce que l'on traduit en remarquent que l'artiste, ne terminant son œuvre qu'au moment où il meurt, ne la connaît jamais. Remarque qu'il faut peut-être retourner, car l'écrivain ne serait-il pas mort dès que l'œuvre existe, comme il en a parfois lui-même le pressentiment dans l'impression d'un désœuvrement des plus étranges (1)?

(1). Cette situation n'est pas celle de l'homme qui travaille, qui accomplit sa tâche et à qui cette tâche échappe en se transformant dans le monde. Ce que I'homme fait se transforme, mais dans le monde, et l'homme le ressaisit à travers le monde, peut du moins le ressaisir, si l'aliénation ne s'immobilise pas, ne se détourne pas au profit de quelques-uns, mais se poursuit jusqu'à l'achèvement du monde. Au contraire, ce que l'écrivain a en vue, c'est l'œuvre, et ce qu'il écrit, c'est un livre. Le livre, comme tel, peut devenir un événement agissant du monde (action cependant toujours réservée et insuffisante), mais ce n'est pas l'action que l'artiste a en vue, c'est l'œuvre, et ce qui fait du livre le substitut de l'œuvre suffit à en faire une chose qui, comme l'œuvre, ne relève pas de la vérité du monde, chose presque vaine, si elle n'a ni la réalité de l'œuvre ni le sérieux du travail véritable dans le monde.

« Noli me legere ››. - La même situation peut encore se décrire ainsi : l'écrivain ne lit jamais son œuvre. Elle est, pour lui, l'illisible, un secret, en face de quoi il ne demeure pas. Un secret, parce qu'il en est séparé. Cette impossibilité de lire n'est pas cependant un mouvement purement négatif, elle est plutôt la seule approche réelle que l'auteur puisse avoir de ce que nous appelons œuvre. L'abrupt Noli me legere fait surgir, là où il n'y a encore qu'un livre, déjà l'horizon d'une puissance autre. Expérience fuyante, quoique immédiate. Ce n'est pas la force d'un interdit, c'est, à travers le jeu et le sens des mots, l'affirmation insistante, rude et poignante que ce qui est là, dans la présence globale d'un texte définitif, se refuse cependant, est le vide rude et mordant du refus, ou bien exclut, avec l'autorité de l'indifférence, celui qui, l'ayant écrit, veut encore le ressaisir à neuf par la lecture. L'impossibilité de lire est cette découverte que maintenant, dans l'espace ouvert par la création, il n'y a plus de place pour la création - et, pour l'écrivain, pas d'autre possibilité que d'écrire toujours cette œuvre. Nul qui a écrit l'œuvre, ne peut vivre, demeurer auprès d'elle. Celle-ci est la décision même qui le congédie, le retranche, qui fait de lui le survivant, le désœuvré, l'inoccupé, l'inerte dont l'art ne dépend pas. L'écrivain ne peut pas séjourner auprès de l'œuvre : il ne peut que l'écrire, il peut, lorsqu'elle est écrite, seulement en discerner l'approche dans l'abrupt Noli me legere qui l'éloigne lui-même, qui l'écarte ou qui l'oblige à faire retour à cet « écart ›› où il est entré d'abord pour devenir l'entente de ce qu'il lui fallait écrire..."