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Last update: 12/12/2020

 

"J'avais jadis, écrit Alfred E. van Vogt, la réputation de mettre dans mes récits tout ce qui me passait par la tête", et "je pensais que les idées ne s'épuiseraient jamais et seraient toujours disponibles en nombre suffisant..."

La Science-fiction a joué un rôle moteur dans le développement de nos capacités imaginatives, précédant et/ou s'enrichissant de l'évolution scientifique et technique de notre planète Terre, - la décennie 1950 fut un de ses âges d'or -, alors qu'aujourd'hui, alors que s'ouvre notre deuxième millénaire, notre capacité à imaginer  - à s'émerveiller - semble progressivement s'éroder, nous élaborons des fictions sur des thématiques qui ne se renouvellent plus guère et recyclons celles du passé. Le "cyberpunk", singulière fusion de la technoscience et de la fantasy, est symptomatique de cette dissolution de notre capacité à imaginer le monde et son futur, nous vivons dans un monde peuplé de technologies électroniques et bio-invasives, et le meilleur des mondes que nous envisageons désormais est un univers essentiellement et fondamentalement virtuel, entre le réel et l'imaginaire, et ce n'est plus tant l'esprit de la machine que nous tentons de concevoir que notre corps colonisé par de multiples addictions esthétiques et stylistiques typiques de la société de consommation...

La science-fiction fut par nature contemporaine de la révolution scientifique et industrielle moderne et de ce fait souvent considérée comme un phénomène du XXe siècle. Pourtant ses cadres mentaux, au sens large du thème, se mettent en place avec l'écriture d'utopies et de récits fantastiques, le plus souvent comme une alternative satirique aux gouvernants et sociétés existantes : le maître-mot est d'imaginer un monde meilleur, mais un monde qui paradoxalement recèle une part d'ombre, l'humain se défie de lui-même. On cite le satiriste grec Lucian, né en Syrie au IIe siècle, et son Voyage sur la Lune, Thomas More et son "Utopie" (1516), Cyrano de Bergerac et son "Histoire comique des Etats et Empires de la Lune" (1657), Swift et ses "Voyages de Gulliver" (1726), Voltaire et son "Micromégas" (1752), Louis-Sébastien Mercier et "L'An 2440, rêve s'il en fut jamais" (1771), premier roman d'anticipation et première utopie au Siècle des Lumières, rapidement interdit par l'Ancien Régime, alors que Thomas Jefferson et George Washington en firent une de leurs lectures préférées. 

La Science-fiction est aussi par essence un pur produit de notre capacité d'imagination, cette capacité à spéculer, à concevoir notre futur collectif et donc individuel, mais avec la plus totale liberté, quitte à s'astreindre de toute rationalité ou plausibilité. En 1818, Mary Wollstonecraft Shelley franchira une nouvelle étape importante dans l'évolution de la science-fiction en publiant son célèbre "Frankenstein ou le Prométhée moderne" (1818) : c'est un savant passionné d'électricité galvanique et de vivisection qui va assembler un être vivant avec des parties de chairs mortes, lui donner vie, et le rejeter, horrifié par sa création, l'abandonnant au désespoir de la vengeance.  

A partir de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, la Science-Fiction va s'élaborer en intégrant dans cet imaginaire du fantastique conçu comme une alternative au monde vécu, les apports d'une Science qui devient au travers de ses découvertes et des techniques qu'elle engendre, une part visible de la vie sociale et de son évolution, le progrès est alors dans cette première étape un axe considérable de développement de l'humanité, en fond d'une civilisation occidentale jugée comme dominante et ultime. Encore faut-il que ces récits soient soutenus par un style, une écriture, qui non seulement installe vraisemblance et crédibilité, mais plus encore, littérature oblige, un sens du détail qui puissent impressionner les plus crédules des lecteurs : Edgar Allan Poe, qui a écrit de nombreuses œuvres pouvant être vaguement classées comme de la science-fiction, tel que "Le Balloon Hoax" en 1844, est un précurseur en la matière. Encore faut-il que ces récits trouvent un public qui  les soutiennent, et c'est ainsi que la "science-fiction", entre autres formes littéraires, profite du développement conséquent de la publication de magazines au début des années 1880, phénomène qui s'amplifie dans les années 1920-1930 (Amazing Stories, Science Wonder Stories, Air Wonder Stories, Scientific Detective Monthly, Amazing Detective Tales, Astounding Science Fiction). En 1934, le lectorat de la SF aux États-Unis est suffisamment important pour soutenir la création de la Science Fiction League...

En 1864, l'astronome et vulgarisateur scientifique Camille Flammarion publie "Les Mondes imaginaires et les mondes réels", décrivant des formes de vie d'un autre monde qui pourraient évoluer dans des environnements biologiques étrangers. Un récit d'anticipation va donc se développer en fond des avancées et des perspectives que laissent entrevoir une Science et des Techniques en pleine expansion avec, pour certains auteurs, la reconstruction minutieuse de mythologies ou de mondes imaginaires aux fortes épopées. Le Jules Verne des classiques "Voyage au centre de la Terre" (1864) et "De la Terre à la Lune" (1865), sous la direction d'un Pierre-Jules Hetzel qui connaît son public, a écrit et abandonné, en 1863, un premier roman, "Paris au XXIème siècle" qui se déroule étonnamment dans les lointaines années 1960. A la même époque (1880-1890), alors qu'Albert Robida publie ses impressionnantes bandes dessinées dans Le Vingtième Siècle (La Vie électrique, 1883 ; La Guerre au XXe siècle, 1887), un fantastique totalement crédible entame la réalité victorienne si compassée en Grande-Bretagne avec les incontournables "The Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde" (1886) de Robert Louis Stevenson et le trio phénoménal de H.G. Wells, "The Time Machine" (1895), "The Invisible Man" (1897) et "The War of the Worlds" (1898). 

À l'aube du XXe siècle, nombre des thèmes les plus courants de la science-fiction, voyages dans l'espace, voyages dans le temps, robots, utopies et dystopies, rencontres avec des êtres extraterrestres se mettent en place, mais plus encore, nourrie par un nombre d'auteurs conséquents, un imaginaire conséquent s'élabore, peuplé d'avertissements prophétiques, d'aspirations utopiques, de catastrophes titanesques, de voyages étranges, d'agitations politiques extrêmes ou de mythologies revisitées : l'humain, confronté à un formidable sentiment de transformation sociale (les théories socialistes abondent alors) et technique du monde (densification extrême des liens entre science et technique), voit les cadres de son imaginaire stimulés et décuplés.

En réalité, la science-fiction ne privilégie pas tant la technologie, les chemins de fer, la photographie, l'aviation, les barrages géants, l'électrification rurale, l'énergie atomique, les vols spatiaux, la télévision, les ordinateurs, la réalité virtuelle et les "autoroutes de l'information" que les "concepts technologiques", on parle alors de machines à voyager dans le temps, vaisseaux interplanétaires et androïdes...

J.H. Rosny Aîné, "Les Xipéhuz" (1887), Edward Bellamy, "Looking Backward" (1888), Lord Dunsany, l'un des fondateurs de la fantasy moderne, Georges Méliès et son voyage fictif sur la Lune en 1902 (le cinéma de science-fiction est aussi vieux que le cinéma lui-même), "The Gods of Pegana" (1905), Gustave Le Rouge, "Le Prisonnier de la planète Mars" (1908), Maurice Renard, "Le Docteur Lerne, sous-dieux" (1908), Jean de La Hire, "La Roue fulgurante" (1908), Jack London, "The Iron Heel" (Le Talon de fer, 1908), Conan Doyle, "Le Monde perdu" (1912)...

Hugo Gernsback, "Ralph 124C 41+" (1911)

Natif du Luxembourg, Hugo Gernsback (1884-1967) émigre aux États-Unis en 1904 et publie des magazines techniques pour les amateurs de radio et d'électricité. Après avoir réédité les œuvres de Verne et Poe et les premiers écrits de H.G. Wells, Gernsback édite une revue de vulgarisation scientifique (Modern Electrics) dans laquelle il  publie, à partir d'avril 1911, "Ralph 124C 41+", une chronique de l'an 2660 dans laquelle apparaît le visiophone, la télévision, le radar et les enregistrements magnétiques, et autres dispositifs techniques. En avril 1926,  apparaît "Amazing Stories", la première revue que l'on pourrait qualifier de science-fiction avant l'heure mais qui tend, sous la houlette de Gernsback, à privilégier l'anticipation technologique sur le récit d'aventure. Sa première histoire originale, "The Man From The Atom (Sequel)" de G. Peyton Wertenbaker, paraît dans le numéro de mai 1926. C'est dans le premier numéro de "Science Wonder Stories" en 1929 qu'apparait officiellement le terme de «science-fiction»...  

 

Edgar Rice Burroughs, "Under the Moons of Mars" (1912)

Créateur de Tarzan, l'homme-singe, en 1912, l'un des personnages de fiction les plus connus au monde et qui comptera pas moins de 24 volumes, Edgar Rice Burroughs (1875-1950) a débuté par une saga, "le Cycle de Mars", qui met en scène John Carter, l'un des premiers héros de science fiction. Ce terrien est un jour transporté à la vitesse de la pensée à travers l'immensité infinie de l'espace, et se retrouve sur Mars (Barsoom), une planète agonisante, reconstituée à partir des travaux de Percival Lowell et de Camille Flammarion, peuplée de diverses races se faisant souvent la guerre et où l'épée côtoie une technologie très avancée. La série, initialement publiée en épisodes dans All-Story Magazine à partir de février 1912 sous le titre "Under the Moons of Mars", est publiée en romans à partir de 1917 (A Princess of Mars), et comprendra dix volumes en 1948, un onzième volume sera publié en 1964. 

Edgar Rice Burroughs fut inspiré par Henry Rider Haggard (1856-1925), passionné par les cités disparues et tant admiré par Rudyard Kipling : Allan Quatermain(Allan Quatermain, 1887) fut l'un de ses personnages devenu célèbre avec l'adaptation cinématographique des "Mines du roi Salomon" (King Solomon's Mines, 1885), un film réalisé par Compton Bennett et Andrew Marton en 1950, avec Deborah Kerr et Stewart Granger...

Le Cycle de Caspak, publié de 1918 à 1924, revisite les thèmes du monde perdu et de l'évolution, une grande île au climat tropical perdue dans l'Antarctique et sur laquelle grouille des créatures primitives éteintes ailleurs, une mer intérieure thermale et des humanoïdes qui récapitulent toute l'évolution de l'humanité (The Land That Time Forgot, The People That Time Forgot, Out of time's abyss). Kevin Connor en réalisera deux adaptations cinématographiques en 1975, "The Land That Time Forgot", et en 1977, "The People That Time Forgot"...

 

Howard Philips Lovecraft, "The Colour out of Space, the Cthulhu Mythos", 1927

"Tous mes contes, si hétérogènes les uns par rapport aux autres qu'ils puissent être, se basent sur une croyance légendaire fondamentale qui est que notre monde fut à un moment habité par d'autres races qui, parce qu'elles pratiquaient la magie noire, furent déchues de leur pouvoirs et expulsées, mais vivent toujours à l'extérieur, toujours prêtes à reprendre possession de cette terre" - Le Retour des Grands Anciens. L'oeuvre, prolifique, dense, de Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) est à la frontière de la science-fiction et du fantastique, mais il est reconnu principalement comme l'un des maîtres du 20ème siècle du conte gothique de la terreur. Lovecraft a connu peu de succès de son vivant, mais son œuvre résonne de thèmes qui ont inspiré les générations d'écrivains suivantes, en grande partie grâce à ses histoires de Cthulhu, appelées Cthulhu Mythos par August Derleth, Lovecraft est aujourd'hui le sujet d'un grand culte. "The Call of Cthulhu", publiée pour la première fois dans le magazine Weird Tales en 1928, est "un monstre au contour vaguement anthropoïde, mais avec une tête ressemblant à une pieuvre dont le visage était une masse de palpeurs, un corps écailleux et caoutchouteux, des griffes prodigieuses sur les pattes arrière et avant, et des ailes longues et étroites derrière", "un démon répugnant attend son heure en rêvant au fond de la mer, et la mort plane sur les cités chancelantes des hommes". Il est le chef des Anciens, une espèce qui est venue sur Terre à partir des étoiles avant que la vie humaine ne s'y installe, il y a plus de cinquante millions d'années, avant notre ère, plongés dans le  sommeil alors que leur ville a glissé sous la croûte terrestre, sous l'océan Pacifique. Depuis, ils communiquent avec les humains par télépathie et, de part la Terre, on les vénèrent selon des rites contestables : L'Appel de Cthulhu (1926), L'Affaire Charles Dexter Ward (1927), L'Abomination de Dunwich (1928), Les Montagnes hallucinées (1931), La Maison de la sorcière (1933), Dans l'abîme du temps (1936), Le Cauchemar d'Innsmouth (1936)...

Lovecraft a écrit d'autres histoires se déroulant dans le même univers que celui de Cthulhu, dont "La ville sans nom" (The Nameless City, 1921), la nouvelle "Le murmureur dans l'obscurité". "Bear in mind closely that I did not see any actual visual horror at the end. To say that a mental shock was the cause of what I inferred..."

"Ce qu'il y a de plus pitoyable au monde, c`est, je crois, l'incapacité de l`esprit humain à relier tout ce qu'il renferme. Nous vivons sur une île placide d'ignorance, environnée de noirs océans d'infinitude que nous n'avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s'évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu'à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l'effroyable position que nous y occupons qu'il ne nous restera plus qu'à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel obscurantisme.

Les théosophes ont eu l'intuition de la grandeur effrayante du cycle cosmique à l'intérieur duquel notre univers et la race humaine ne sont que des incidents éphémères. Ils ont fait allusion à d'étranges survivances en des termes qui devraient glacer le sang, si un aimable optimisme né les masquait. Mais ce n`est pas d'eux que me vint l'unique vision fugitive des ères interdites qui me glace quand j'y songe et me rend fou quand j'en rêve. Cette vision, comme toutes les visions redoutables de la vérité, surgit brusquement de la juxtaposition accidentelle d'éléments distincts - en l'occurrence, un fait divers tiré d'un vieux journal et les notes d'un professeur défunt. Je souhaite qu'il n`y ait jamais personne pour effectuer à nouveau ce rapprochement. Il est certain que, si je vis, je n'ajouterai plus sciemment d'anneau à une chaîne aussi hideuse. Je suis persuadé que le professeur avait lui aussi l'intention de garder le silence sur ce qu'il savait et qu'l aurait détruit ses notes si une mort soudaine ne l'avait emporté.

Je pris connaissance de cette affaire au cours de l'hiver 1926-1927, à la mort de mon grand-oncle, George Gammel Angell, professeur honoraire de langues sémitiques a l'université Brown, de Providence, dans l'Etat de Rhode Island. L'autorité du professeur Angell en matière d`inscriptions anciennes était largement reconnue et il était souvent consulté par les responsables des grands musées. Aussi sa disparition, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, est-elle demeurée dans la mémoire de nombreuses personnes. Localement, l'émotion qu'elle suscita s'accrut du fait l'obscurité de la cause de sa mort. Le professeur avait succombé alors qu'il revenait du bateau de Newport. Il était tombé brusquement, disaient les témoins, après avoir été bousculé par un Noir à l`allure de marin, sorti de l'une des curieuses et sombres cours qui s'ouvraient sur le flanc abrupt de la colline et offraient un raccourci entre le port et la maison du défunt, dans Williams Street. Les médecins n'avaient pu découvrir d'affection visible et avaient conclu, à la suite d'une délibération embarrassée, que quelque obscure défaillance cardiaque, produite par la montée rapide d`une pente aussi raide pour un homme de cet âge, avait été responsable de sa fin. A l'époque, je ne vis aucune raison de ne pas me ranger à cette opinion mais, depuis quelque temps, j`ai commencé à me poser des questions - et même plus que cela.

En tant qu'héritier et exécuteur testamentaire de mon grand-oncle, étant donné qu'il était mort veuf et sans enfants, j'étais censé examiner ses papiers de manière assez approfondie. C'est dans ce but que j'emportai ses fiches et ses dossiers au grand complet dans mon appartement de Boston. La plus grande partie du matériel que je classai était destinée à la Société américaine d'archéologie qui la publierait un jour, mais l'un des dossiers m'intriguait infiniment et je n'avais pas du tout envie de le communiquer à qui que ce soit. Il était fermé et je n'en trouvais pas la clé ; l'idée me vint alors d'examiner l'anneau que mon oncle portait toujours dans sa poche. Et je réussis, en effet, à l'ouvrir ; mais cela fait, ce fut pour me retrouver, me sembla-t-il, devant une barrière encore plus haute et plus hermétiquement close. Que pouvaient signifier l'étrange bas-relief d'argile, les notes, les récits incohérents et les coupures de presse que j'y trouvais ? Mon oncle, dans les dernières années de sa vie, avait-il ajouté foi aux impostures les plus superficielles ? Je résolus de rechercher le sculpteur excentrique, responsable du trouble apparent de la paix de l'esprit du vieil homme..."

(The Call of Cthulhu, 1926, L'Horreur d'argile, trad. Éditions Denoël)

C'est à partir de 1923, que la plupart des nouvelles de Lovecraft seront publiées dans le magazine "Weird Tales". Ses nouvelles traitent de phénomènes terrifiants dans lesquels l'horreur et le fantasme morbide acquièrent une vraisemblance inattendue. "The Case of Charles Dexter Ward" (1927), "At the Mountains of Madness" (1931), "The Shadow over Innsmouth" (1931) sont considérés comme ses meilleurs romans courts. Lovecraft élabore une mythologie particulièrement élaborée avec un langage poétique particulièrement reconnu.

"At the Mountains of Madness" (Les Montagnes Hallucinées), publié en série dans Astounding Stories en 1936, commence comme un récit d'exploration à la pointe de la science en Antarctique, animé par le géologue, le Dr William Dyer, et son compagnon, l'étudiant Danforth, et se poursuit avec la découverte de vastes villes extraterrestres enfouies sous la glace et peuplées de terribles survivants. Tout un nouveau pan de l'histoire de la Terre est découvert ébranle les théories scientifiques .... A suivre, The Shunned House (1924), The Rats in the Walls (1924), The Outsider (1926), The Haunter of the Dark (1935)... 

"L'horreur arriva à Partridgeville par un jour où tout était noyé dans le brouillard. Tout au long de l'après-midi, des amas de vapeurs venus de la mer avaient tournoyé et tourbillonné autour de la ferme et la pièce dans laquelle nous nous tenions était tout imprégnée d`humidité. La brume, passant sous la porte, montait en spirales et ses longs doigts mouillés avaient tant caressé mes cheveux qu'ils en étaient trempés. Les fenêtres aux vitres carrées étaient couvertes d'une buée aussi dense qu'une forte rosée ; l'air était lourd, chargé d'eau, incroyablement froid.

Je fixai mon ami d'un œil sombre. Il avait tourné le dos à la fenêtre et écrivait avec une sorte de rage. C`était un homme mince et de haute taille, au dos légèrement voûté, à la carrure exceptionnelle. De profil, son visage laissait une forte impression. ll avait le front large, le nez long, le menton un peu protubérant - un visage plein de force, de sensibilité, qui trahissait une nature extrêmement imaginative, tempérée par une intelligence critique tout à fait extraordinaire.

Mon ami écrivait des nouvelles. Il en écrivait pour son propre plaisir, sans tenir compte du goût de ses contemporains, et ses histoires étaient insolites. Elles auraient enchanté Poe ; elles auraient enchanté Hawthome, Ambrose Bierce ou Villiers de l'Isle-Adam. Elle avaient pour sujets des êtres anormaux, des bêtes anormales, des plantes anormales aussi. Il y parlait des royaumes lointains de l'imaginaire et de l'horreur ; les couleurs, les sons et les odeurs qu'il osait y évoquer n'avaient jamais été vus, entendus ni sentis de ce côté-ci de la lune. Il projetait ses créatures dans des décors propres à vous glacer l'âme. Elles arpentaient de hautes forêts solitaires, des montagnes déchiquetées, se glissaient le long d`escaliers dans de vieilles bâtisses, ou entre les piles des quais noirs et pourrissants.

L'un de ses contes, "La Maison du ver", avait poussé un jeune étudiant d'une université du Middle West à chercher refuge dans un énorme bâtiment de brique rouge ; là, tout le monde avait accepté de le laisser s'asseoir sur le sol et crier de toute la force de ses poumons : « Voyez, ma bien-aimée est plus belle que tous les lis entre les lis du jardin des lis". Un autre, "Les Profanateurs", lui avait valu de recevoir exactement cent lettres de protestation de la part de lecteurs locaux, lorsqu'il l'avait fait paraître dans La Gazette de Partridgeville. Comme je l'examinai, il s'arrêta soudain d`écrire et secoua la tête.

"Je n'y arrive pas, dit-il. Il faudrait que j'invente Lm nouveau langage. Et pourtant je comprends cette chose-là affectivement, intuitivement, si vous voulez. Si seulement je parvenais à la rendre d`une manière ou d'une autre par une phrase... cette étrange reptation de l'esprit dénué de chair.

- S'agit-il d`une nouvelle horreur ?" lui demandai-je.

Il hocha la tête.

"Elle n'a rien de nouveau pour moi. Je la connais et la ressens depuis des années - une horreur absolument au-delà de tout ce que votre cerveau peut imaginer.

- Merci, fis-je.

- Tous les cerveaux humains sont prosaïques, reprit-il, en développant sa pensée. Je n'avais pas l'intention de vous vexer. Ce sont les terreurs indistinctes, tapies derrière ou au-dessus d'eux qui sont mystérieuses angoissantes. Nos faibles cerveaux... que peuvent-ils savoir de l'existence d'entités vampiriques qui peuvent se dissimuler en des dimensions plus élevées que les nôtres, ou même au-delà des étoiles ? Je pense qu'il arrive parfois à ces dernières de venir se loger dans nos têtes et que nos cerveaux sentent leur présence et, lorsqu'elles déroulent leurs tentacules pour nous sonder et nous explorer, nous sombrons dans la folie furieuse."

Son regard s'était posé sur moi et ne me quittait plus..."  ("The Space-Eaters", 1928. Les mangeuses d'espace, trad.Claude Gilbert, Éditions Christian Bourgeois)

"La plus ancienne et la plus puissante émotion de l’humanité, c’est la peur" - Écrit en 1930, et publié dans Weird Tales, un des récits les plus implacables et savamment construits de Lovecraft : "The Whisperer in Darkness is" (Chuchotements dans la nuit) nous entraîne dans les zones les plus reculées du sauvage Vermont, alors, qu'à l'issu d'une inondation, d'étranges choses roses dérivant au fil des eaux ont été aperçues. Tenant du pur rationalisme, Wilmarth, un jeune professeur de littérature, commence une correspondance avec Akeley, propriétaire d'une ferme isolée, lequel lui fait parvenir d'étranges mais irrécusables photographies, et un enregistrement sur cylindre. Tous les moyens narratifs, lettres, télégramme, téléphone, voyages en train, en voiture, sont convoqués pour une tension qui ne cessera de s'accroître. Jusqu'à cette étrange découverte d'un appareil audio-électrique susceptible de conserver les cerveaux, autorisant d'infinis voyages spatio-temporels. Écrit en 1930, dans l'élan de la découverte de Pluton, et le souvenir d'un réel voyage dans ces vallées reculées, un des récits les plus implacables et savamment construits de Lovecraft.

"... le paysage hypnotique à travers lequel nous grimpions et descendions fantastiquement comportait un élément de beauté cosmique qui me calmait étrangement. Le temps avait disparu dans ces labyrinthes qui nous entouraient, autour de nous ne battaient plus que les vagues féeriques des charmes retrouvés des siècles passés - les bois vénérables, quelques prés dans leurs belles teintes d'automne et, d'intervalle à intervalle, des petites fermes de pierre brute venues se nicher sous des arbres gigantesques et dont les prairies jouxtaient la verticale de précipices de ronces odorantes.

Même le soleil assumait un éclat d'outre-monde, comme si cette atmosphère ou exhalation spéciale recouvrait toute la région. Je n'avais jamais rien vu de tel auparavant, hors les paysages magiques qui forment parfois l'arrière-plan des primitifs italiens. Mantegna ou Léonard avaient conçu de telles perspectives, mais seulement au loin, et vues au travers des arcanes de la Renaissance. Nous étions désormais corporellement entourés par les formes de leurs tableaux, et il me semblait trouver dans ce qu'ils conjuraient une chose que j'avais toujours instinctivement sue ou héritée, et dont j'avais toujours été vainement en quête.

Soudain, après avoir pris un virage en épingle à cheveux au sommet d'une brusque côte, la voiture s'arrêta. Sur ma gauche, derrière une pelouse bien tenue qui partait de la route et s'ornait d'une bordure de pierres presque blanches, s'élevait une maison de deux étages et demi, toute blanche, d'une taille et d'une élégance inhabituelles pour la région, avec une suite contiguë de remises, granges et meunerie reliées par des arcades à l'arrière et sur l'aile droite. Je la reconnus de suite comme celle de la photographie que j'avais reçue, et ne fus pas surpris de découvrir le nom de Henry Akeley écrit sur la typique boîte à lettres de fer-blanc arrondie, auprès de la route. Tout près derrière la maison, une étendue marécageuse et peu boisée, au-delà de laquelle commençait brutalement une forêt très épaisse, s'élevant vers une corniche irrégulière et touffue. Le sommet, je le savais, de la montagne Noire, dont nous venions d'escalader les contreforts.

Descendant de la voiture et prenant ma valise, Noyes me demanda d'attendre pendant qu'il irait prévenir Akeley de mon arrivée. Lui-même, me prévint-il, avait ensuite un important rendez-vous pour affaire et il ne pourrait s'arrêter plus d'un moment. Comme il s'éloigna vivement vers la maison, je descendis moi-même de la voiture, ne serait-ce que pour me dégourdir les jambes avant que nous nous installions pour une longue conversation immobile. Mon sentiment de nervosité et de tension était à nouveau à son comble maintenant que j'étais sur la véritable scène du siège morbide décrite de façon si obsédante dans les lettres d'Akeley, et je craignais honnêtement nos discussions à venir, qui me mettraient en rapport avec de tels êtres et leurs mondes interdits.

Le contact rapproché de l'éminemment bizarre est souvent plus terrifiant qu'inspirant, et cela ne me remontait pas le moral de penser que la même où j'avais les pieds, sur ce chemin de terre, était l'endroit où les empreintes de ces monstres et cette liqueur verte fétide avaient été retrouvées au terme des nuits sans lune mêlant la peur et la mort..." 

(Points, trad. François Bon)

Howard Philllips Lovecraft défend la science fiction, et le fantastique et l'étrange qui la nourrissent, comme un genre parfaitement éligible à rejoindre ce qu'on appelle la "grande et immortelle littérature", encore faut-il savoir "écrire" et relater des évènements et des phénomènes "impossibles", "improbables", ou "inconcevables", encore faut-il savoir répondre à ce désir d'émerveillement, d'enchantement de l'esprit du lecteur, à ce besoin de "jeter des échelles impalpables pour échapper à l'exaspérante tyrannie du temps, de l'espace et des lois naturelles".... 

"En dépit du flot régulier d`histoires traitant des autres mondes, des autres univers et des vols intrépides entrepris à travers l'espace pour les rejoindre ou pour en revenir, il n'est sans doute pas exagéré de dire que pas plus d'une demi-douzaine, y compris les romans de H.G. Wells, ont ne serait-ce que la plus légère ombre d'une prétention au sérieux artistique ou à la condition littéraire. L'insincérité, la convention, la banalité, l'artificiel et l'extravagance puérile triomphent dans ce genre surpeuplé, de sorte que seuls ses fruits les plus fameux peuvent prétendre à un statut adulte véritable. Et le spectacle d`une vacuité aussi persistante en a conduit beaucoup à se demander si, en effet, aucun ouvrage vraiment littéraire pourrait jamais sortir du sujet en question: I'auteur de ces lignes ne pense pas que le thème du voyage à travers l'espace et les autres mondes puisse être en soi incompatible avec l'usage littéraire. A son avis, si ce thème se trouve ainsi partout déprécié et gâché, cela résulte d'un malentendu très répandu ; malentendu qui s'étend également à d'autres domaines de l'étrange et de la science-fiction. Cette erreur, c'est l'idée qu'aucun phénomène impossible, improbable, ou inconcevable ne peut être présenté avec succès comme un banal récit de faits objectifs et de sentiments conventionnels, sur le ton et dans le style ordinaires du roman populaire. Une telle présentation "passera" souvent avec de jeunes lecteurs, mais ne se rapprochera jamais, fût-ce de loin, du domaine de la valeur esthétique.

Les événements et les circonstances inconcevables forment une catégorie distincte de tous les autres éléments narratifs et ne sauraient devenir convaincants par le seul effet d'un récit quelconque. Ils ont à franchir l'obstacle de l'invraisemblance, et cela ne peut se faire que par l'utilisation d'un réalisme minutieux dans chaque autre phase de l'histoire, et par une construction graduelle de l'atmosphère ou de l'émotion, la plus subtile qui soit. Le point culminant du récit est, lui aussi, très important - il doit toujours tourner autour du prodige de l'anomalie centrale elle-même.

On rappellera que toute violation de ce que nous connaissons comme lois naturelles est en soi bien plus terrible que tout autre événement ou sensation susceptible d'affecter un être humain. Pour cette raison, dans un récit ayant un tel sujet, on ne peut envisager de susciter un sentiment de vie ou une illusion de réalité en n'insistant pas sur le prodige et en faisant évoluer les personnages d'après des motivations ordinaires. Les personnages, bien qu'ils doivent être normaux, devraient être subordonnés à l'élément merveilleux principal autour duquel ils sont regroupés. Le vrai "héros" d'un conte merveilleux n'est pas un être humain, mais simplement un ensemble de phénomènes.

L`absolue, scandaleuse monstruosité de la violation des règles naturelles que l'on a choisie devrait primer sur tout le reste. Les personnages devraient réagir face à elle comme le feraient des personnes réelles si elles devaient y être confrontées soudain dans la vie de tous les jours, et afficher la stupeur presque annihilante pour l'âme que quiconque afficherait au lieu des émotions atténuées, contenues et rapidement passées sous silence que recommande la pacotille des conventions populaires. Même quand le prodige est l'un de ceux auxquels les personnages sont censés être habitués, le sentiment d'effroi mêlé de respect, d'émerveillement et d'étrangeté que le lecteur ressentirait en présence d'une telle chose doit, d'une façon ou d`une autre, être suggéré par l'auteur. Lorsque le récit d'un voyage merveilleux est présenté sans la coloration des sentiments appropriés, on ne lui trouve jamais le moindre éclat. On n'en retire jamais l'illusion excitante qu'une telle chose aurait pu se produire, mais simplement l`impression d'un discours extravagant. En général, on devrait tout oublier des grossières conventions populaires de la littérature alimentaire et essayer de faire de l`histoire que l'on écrit une véritable tranche de vie réelle, sauf là où il est question de l'élément merveilleux que l'on a choisi.

On devrait travailler comme si l'on montait un canular, comme si l'on essayait de faire accepter le mensonge extravagant comme stricte vérité. C'est l'atmosphère, et non l'action, qu'il faut cultiver dans le conte merveilleux. On ne peut pas insister sur les événements eux-mêmes, puisque leur extravagance anormale les fait paraître creux et absurdes dès qu'on les met trop en évidence. De tels événements, même lorsqu'ils sont théoriquement possibles ou concevables dans l'avenir, ne possèdent ni fondement ni contrepartie dans la vie actuelle et dans l'expérience humaine, et ne peuvent donc jamais former la trame d`un conte adulte.

Tout ce à quoi peut sérieusement prétendre un récit merveilleux, c'est être un portrait frappant d`un certain type de caractère humain. A partir du moment où il essaye d'être quoi que ce soit d'autre, il devient banal, puéril, et cesse de convaincre. Pour cette raison, un auteur de fantastique devrait s'attacher en priorité à suggérer subtilement - à user insensiblement de ces allusions et de ces détails dans le choix et dans l'association des composantes du récit qui servent à rendre les ombres d'une ambiance et contribuent à construire une illusion imprécise de l'étrange réalité de l'irréel - et non à énumérer simplement des événements incroyables qui ne peuvent avoir ni sens ni consistance en dehors d'un brouillard de couleur et d'état émotif suggéré. Une histoire adulte et sérieuse doit être fidèle à un aspect ou à un autre de l'existence ; puisque les contes merveilleux n'y peuvent prétendre, il leur faut donc mettre l'accent sur un domaine dans lequel il soit crédible, c'est-à-dire un certain désenchantement ou une certaine inquiétude de l'esprit humain d'où il cherche à jeter des échelles impalpables pour échapper à l'exaspérante tyrannie du temps, de l'espace et des lois naturelles.

Et comment ces principes généraux de fiction fantastique adulte doivent-ils être appliqués au récit interplanétaire en particulier? Qu'ils puissent l'être, nous n'avons aucune raison d'en douter; les facteurs importants étant ici, comme partout ailleurs, un vrai sens du merveilleux, des émotions justes chez les personnages, du réalisme dans le cadre et dans les péripéties secondaires, du soin dans le choix de détails significatifs, et le rejet délibéré des caractères artificiels rebattus et des événements et situations conventionnels stupides qui détruisent immédiatement la vitalité d'une histoire en en faisant le produit d'une mécanique de masse populaire à bout de souffle. Il est ironiquement vrai qu'une histoire artistique de ce genre, écrite honnêtement, sincèrement, sans souci des conventions du genre, n'aurait vraisemblablement aucune chance d'être acceptée par les éditeurs professionnels de la production courante des Pulps. Cela n'influencera pas, cependant, l'artiste réellement déterminé, attaché à créer une œuvre mûre et de valeur. Mieux vaux écrire honnêtement pour un magazine non lucratif, que d'être payé à concocter du clinquant sans valeur. Un jour, peut-être, les conventions des éditeurs de pacotille seront moins scandaleusement absurdes dans leur rigidité antiartistique.

L'action d'une histoire interplanétaire - mis à part les récits de pur fantastique poétique - a avantage à être située dans le présent, ou être censée s`être déroulée dans le passé, secrètement, ou à l`époque préhistorique. Le futur est une période ardue à utiliser, car il est pratiquement impossible d'échapper au grotesque et à l'absurde lorsqu'on en dépeint le mode de vie, et il y a toujours une immense perte émotionnelle, lorsqu`on montre des personnages familiarisés avec les prodiges décrits. Les personnages d`une histoire sont essentiellement des projections de nous-mêmes, et à moins qu'ils ne partagent notre propre ignorance et notre émerveillement à l'égard des événements, ils constituent un handicap inévitable. Ce n'est pas dire que les récits du futur ne peuvent pas être artistiques, mais il est simplement plus difficile de les réussir.

Un bon récit interplanétaire doit posséder des personnages humains réalistes, et non pas les savants modèles, les assistants traîtres, les héros invincibles et les jolies héroïnes (filles des savants), de ce minable répertoire. En effet, il n'y a aucune raison pour qu'il y ait le moindre "traître", "héros" ou "héroïne". Ces personnages types sont entièrement artificiels et n'ont pas leur place dans aucun récit de fiction sérieux. La fonction de l'histoire est d'exprimer une certaine tendance de l'esprit humain à l'émerveillement et à la libération, et toute prétentieuse tentative d'y introduire ce théâtralisme de quatre sous est à la fois hors de propos et injurieuse. Il n'est besoin d'aucun cliché romanesque. On ne doit choisir que des personnages (pas forcément vaillants ou fougueux, jeunes, beaux ou pittoresques) impliqués de façon naturelle dans les événements décrits, et qui se comportent exactement comme des personnes réelles le feraient si elles étaient confrontées à ces situations extraordinaires. Le ton général doit être le réalisme, non le romanesque. 

Le départ de la terre, point crucial et délicat, doit être soigneusement mis au point. En fait, c`est probablement l'unique grand problème de l'histoire. Il doit être amené de manière plausible et impressionnante. Si I'action ne se situe pas dans la préhistoire, mieux vaut présenter le moyen de transport comme une invention secrète. Les personnages doivent réagir à cette invention avec un étonnement absolu, presque paralysant, et on doit éviter cette tendance qu'ont les fictions bon marché à considérer comme presque naturelles ce genre de choses. Pour éviter les erreurs dans les complexes problèmes de physique, il est sage de ne pas trop mentionner de détails dans la description de l'invention.

Le problème posé par la description du voyage à travers l'espace et de l'atterrissage sur un autre monde est à peine moins délicat. Nous devons ici mettre l'accent principalement sur la stupéfaction et l'irrésistible ébahissement que ressentent les voyageurs quand ils réalisent qu'ils ont bien quitté leur terre natale pour des abîmes cosmiques ou un monde extra-terrestre. Inutile de préciser qu'un strict respect des faits scientifiques, lors de la description des aspects mécaniques, astronomiques et autres du voyage est absolument essentiel. Tous les lecteurs ne sont pas ignorants en science, et une contre-vérité flagrante ruine un récit pour quiconque est capable de la détecter. Un soin scientifique équivalent doit être apporté aux descriptions des événements sur la planète étrangère. Tout doit être en parfait accord avec la nature connue ou présumée du globe en question - gravité à la surface, inclinaison axiale, longueur des jours et de l'année, aspect du ciel, etc, et l'atmosphère doit être construite avec des détails significatifs conduisant à la vraisemblance et au réalisme...." 

("Quelques commentaires sur la fiction interplanétaire", "Some Notes on Interplanetary Fiction", 1935, trad.Editions Robert Laffont)

 

Yevgeny Zamyatin, "My" (1920) 

Ecrit en 1920, traduit en anglais sous le titre We en 1924, mais interdit par la censure soviétique, "My" (Nous Autres), de Yevgeny Zamyatin, est une œuvre de la science fiction soviétique qui a gagné un large public à l'étranger. De formation scientifique et d'esprit cosmopolite, Yevgeny Zamyatin (1884-1937) est le  créateur d'un genre unique, expérimental, le roman anti-Utopique. L'audace satirique de l'auteur s'est exprimée dans de nombreux romans, avant et après la révolution russe de 1917, et l'a conduit à de nombreuses condamnations. Reste que sa description de la vie sous un État totalitaire a influencé les deux autres grands romans dystopiques du XXe siècle que sont "Brave New World", d'Aldous Huxley (1932), et "Nineteen Eighty-four", de George Orwell (1949). Au vingt-sixième siècle, les habitants de l'Utopie ont perdu toute individualité, ils vivent dans des maisons de verre, ce qui permet à la police politique de les surveiller, ils portent tous un uniforme identique, un être humain n'est plus qu'un "numéro". Ils vivent de nourriture synthétique, leur récréation habituelle est de marcher à quatre pendant que l'hymne de l'État unique est joué par des haut-parleurs. Toutefois, à intervalles réguliers, ils sont autorisés à baisser les rideaux de leur appartement de verre pendant une heure (appelée "sex hour"). Pour faire l'amour, chacun a une sorte de carnet de rationnement de tickets roses, et le partenaire avec lequel il passe une des heures de sexe qui lui sont allouées signe le talon. L'État unique est dirigé par un personnage appelé le Bienfaiteur, qui est réélu chaque année par l'ensemble de la population, le vote étant toujours unanime. Le principe directeur de l'État est que le bonheur et la liberté sont incompatibles...

 

David Lindsay, "A Voyage to Arcturus" (1920)

"Un voyage en Arcturus", écrit par David Lindsay (1876-1945), a inspiré, enchanté et déstabilisé les lecteurs pendant des décennies. Il s'agit à la fois d'une quête épique à travers l'un des mondes extraterrestres les plus inhabituels et les plus brillamment représentés jamais conçus, d'un voyage de découverte profondément émouvant au cœur métaphysique de l'univers et d'une excursion étonnamment intime dans ce qui nous rend humains et uniques.  Après un étrange voyage interstellaire, Maskull, un homme de la Terre, se réveille seul dans un désert sur la planète Tormance, brûlé par les soleils de l'étoile binaire Arcturus. Au cours de son voyage vers le nord, guidé par le battement d'un tambour, il rencontre un monde et ses habitants comme aucun autre, où le sexe est une victoire remportée à prix fort, où le paysage et l'émotion sont entraînés dans une danse maudite, où les héros sont tués, renaissent et sont rebaptisés, et où les attraits cosmologiques de Shaping, qui peut être Dieu, tourmentent Maskull dans son étonnant pèlerinage. Au terme de sa quête ardue et de plus en plus mystique, il attend un sombre secret et une révélation inoubliable...

 

Karel Čapek, "R.U.R." (1920)

C'est dans "R.U.R." (Rossum’s Universal Robots), un drame en trois actes publié en 1920 et joué en 1921, que Karel Čapek a inventé le mot robot (dérivé du mot tchèque pour travail forcé), des êtres au demeurant plus androïdes que robot. Il met en scène un scientifique nommé Rossum qui découvre le secret de la création de machines ressemblant à des humains, se lance dans la production de ces mécanismes dans le monde entier. Mais un autre scientifique décide de rendre les robots plus humains, en ajoutant progressivement des caractéristiques telles que la capacité à ressentir la douleur. Des années plus tard, les robots, créés pour servir les humains, en sont venus à les dominer complètement. Les robots, tout comme les extraterrestres, entrent donc dans la science-fiction. 

Fils d'un médecin de campagne, Čapek (1890-1938) a étudié la philosophie à Prague, Berlin et Paris et s'est installé à Prague en 1917 en tant qu'écrivain et journaliste. De 1907 à la fin des années 1920, il a écrit une grande partie de son œuvre avec son frère Josef, un peintre, qui a illustré plusieurs des livres de Karel. Presque toutes ses œuvres littéraires sont des enquêtes philosophiques portant sur la destinée humaine (Zářivé hlubiny, 1916, "Les profondeurs lumineuses", Krakonošova zahrada, 1918,  "Le jardin de Krakonoš"), les impacts négatifs du progrès technologique, les problèmes d'identité de l'être humain (Hordubal (1933), Povětroň (1934, Météor), Obyčejný život (1934, Une vie ordinaire). Mais avec la menace croissante que représente l'Allemagne nazie pour l'indépendance de la Tchécoslovaquie au milieu des années 1930, incite Čapek à écrire plusieurs ouvrages destinés à mettre en garde et à mobiliser ses compatriotes Prvni parta, 1937, Bílá nemoc (1937 ), Matka (1938)...

 

"Aelita", Yakov Protazanov (1924)  

Le cinéma soviétique naît officiellement lorsque Lénine signe le 27 août 1919 un décret de nationalisation qui va, pendant soixante-dix ans, faire de celui-ci une affaire d'Etat, et se doit donc de concurrencer les productions étrangères.  Yakov Protazanov  (1881-1945) va réaliser un film muet constructiviste, "Aelita", avec des décors de style art nouveau (Metropolis (1927) de Fritz Lang s'en inspirera), et avec une certaine liberté : la propagande bolchevique, qui vise à comparer la Russie de 1921 et la planète Mars, une planète capitaliste, n'élude pas les difficultés de la vie soviétique de l'époque. L'ingénieur Loss (Nikolai Tsereteli), qui dirige la station radio de Moscou, capte, comme toutes les radios du monde, le 4 décembre 1921, un singulier message, "Anta… Odeli… Uta", qui vient sans doute de Mars : l'ingénieur se met en tête de construire un vaisseau et ne pense plus qu'à rejoindre la planète et la belle Aelita (Yuliya Solntseva), rencontrée dans ses rêves, tandis que sa femme, Natacha, dans la vie bien réelle, Natacha travaille dans un centre d'évacuation où elle vient en aide aux soldats qui reviennent du front et aux milliers d'émigrants en provenance des campagnes. Mais la belle Aelita est la fille de Tuskub, le dirigeant de l'état totalitaire qui règne sur la planète rouge, Los parvient à la rejoindre, fomente avec elle une révolution, l'histoire tourne à la tragédie, mais il ne s'agissait que d'un rêve...

 

"Frau im Mond", Fritz Lang (1929)

"La femme sur la lune" est la dernière œuvre muette de Fritz Lang, adapté du roman de Thea von Harbou, romancière populaire qui participera à l'écriture de "M le maudit" et de "Metropolis". C'est aussi l'ultime superproduction des studios UFA avant la crise de 1929, mais à une époque où Hermannn Oberth et Fritz von Hoppel commençaient à échafauder des plans sur la conquête spatiale. Le film comporte deux parties, la première se déroule sur Terre, avec constitution du projet et de l'équipe aux personnalités disparates. L'impressionnant départ de la fusée introduit la deuxième partie qui se déroule sur la Lune, une Lune constellée de grottes mystérieuses, et qui tourne au tragique sous la convoitise de certains protagonistes, un groupement financier contrôlant le marché de l'or ayant imposé sa participation à leur expédition...

 

Unknown - Dans les années 1930, et depuis 1923, le principal magazine de fantastique était Weird Tales, privilégiant trop l'horreur pour Campbell en quête de plus de finesse : c'est ainsi que naquit "Unknown", magazine publié entre 1939 et 1943, accompagnant le fascicule de science-fiction de Street & Smith, Astounding Science Fiction. Un magazine de qualité qui ne rencontra pas le succès commercial escompté. Le premier numéro comptait "Sinister Barrier" (Guerre aux invisibles), d'Eric Frank Russell, "Trouble With Water" de Horace Gold, le rédacteur en chef de Galaxy qui apparaîtra dans les années 1950, "Where Angels Fear ..." de Manly Wade Wellman, auteur de romans d’horreur et de fantasy. Eric Frank Russell (1905-1978) avait pour spécialité l'affrontement entre la race humaines et des extraterrestres belliqueux, sans véritablement faire preuve d'une imagination débordante (Dreadful sanctuary, 1948; he star watchers / Sentinels from space, 1953; he Space Willies, 1958)....

 

Stanley G. Weinbaum, "A Martian Odyssey" (1934)   

"The Martian wasn't a bird, really. It wasn't even bird-like, except just at first glance. It had a beak all right, and a few feathery appendages, but the beak wasn't really a beak. It was somewhat flexible; I could see the tip bend slowly from side to side; it was almost like a cross between a beak and a trunk. It had four-toed feet, and four-fingered things—hands, you'd have to call them, and a little roundish body, and a long neck ending in a tiny head—and that beak." - Isaac Asimov considérait que "A Martian Odyssey" faisait partie de ses nouvelles qui eurent un impact notable sur l'évolution de la science-fiction. "The First Men in the Moon" (1901) de Wells avait conçu des extraterrestres semblables à des fourmis et la vague d'histoires d'invasion extraterrestre qui avait suivi, privilégiait l'image d'un monstre à l'œil de bête (bug-eyed monster). Stanley G. Weinbaum (1902-1935) va publier cette première histoire en 1934 dans Wonder Stories et décrire pour la première fois "une créature qui pense aussi bien qu'un homme, ou même mieux qu'un homme, mais pas comme un homme", Tweel...

La plupart de ses textes seront publiés dans les années trente par des magazines comme Astounding, Wonder Stories Magazine. Raymond Z. Gallun (1911-1994), qui vendra de nombreuses nouvelles aux magazines pulps dans les années 1930, reprendra dans sa première histoire, " Old Faithful" (1934) une représentation un Martien, certes étrange et tentaculaire, mais parfaitement sympathiques, Gallun, devenu un personnage plébiscité dans les anthologies...

 

Murray Leinster, "Sidewise in Time" (1934) 

William Fitzgerald Jenkins a écrit sous le nom de Murray Leinster (1896-1975) et alimenté les revues américaines pendant plus d'un demi-siècle. Il avait déjà beaucoup écrit, dans une prose parfois décrite comme rudimentaire, des mystères, des aventures, du western, lorsqu'il fait paraître sa première histoire de science-fiction, "The Runaway Skyscraper, dans le numéro du 22 février 1919 de la revue Argosy, le tout premier pulp magazine américain. Dans les années 1930, il publie plusieurs histoires et séries de science-fiction dans Amazing and Astounding Stories (le premier numéro d'Astounding comprenait son histoire "Tanks"). "The Fifth-Dimensional Catapult" fait la couverture de "Astounding Stories" en janvier 1931. "First Contact" en 1945 relate la tentative de communication de deux espèces dans l'espace lointain. "A Logic Named Joe" (1946), contient l'une des premières descriptions d'un ordinateur ("logic") dans la fiction, allant jusqu'à imaginer ces fameux "logic" dans chaque foyer et reliées par un système distribué de serveurs ("tanks"). 

Leinster est l'un des premiers auteurs d'histoires sur les univers parallèles et les paradoxes du voyage dans le temps : si un être humain parvient à se libérer des chaînes conventionnelles de la causalité, s'ouvre à lui des énigmes métaphysiques des plus singulières : ainsi l'énigme que pose un homme qui voyage dans le temps et qui tue son propre grand-père. Ces paradoxes du voyage dans le temps, une catégorie bien particulière dans la science-fiction ((on parle d'uchronie ou ou de "no-times") étaient généralement résolus de manière aussi ingénieuse que les mystères de meurtres en chambre fermée. Dans "Sidewise in Time", publié dans la revue Astounding Stories en 1934, Leinster ouvre la voie à la notion de "multivers",  ou plusieurs mondes alternatifs existant en parallèle, et suggère une vaste multiplicité d' "histoires" qui toutes peuvent survenir au même "moment" dans notre propre monde. Un mathématicien du Robinson College de Fredericksburg, en Virginie, le professeur Minott, a calculé qu'un cataclysme apocalyptique était sur le point de détruire l'univers entier, et les premières manifestations laissent surgir dans le monde actuel des fragments d'univers du passé, une légion romaine apparaît à la périphérie de St. Louis, dans le Missouri, des drakkars vikings font un raid dans un port maritime du Massachusetts, un vendeur itinérant de Louisville, Kentucky, se retrouve en pleine guerre de Sécession. Le professeur Minott va donc diriger une expédition de sept étudiants du Robinson College pour explorer l'un de ces "oscillations du temps" ... Jack Williamson, dans "The Legion of Time" (1934) ou Isaac Asimov, dans "Living Space" (1956), "The Red Queen's Race" (1949),  "The End of Eternity" (1955), exploiteront ce thème... 

 

"Things to come" (1936), réalisé par William Cameron Menzies, à partir d'un livre de H.G.Wells, "The Shape of Things to Come", est peut être le premier film de science fiction : mais alors que Metropolis (1926) spéculait sur l'évolution des techniques, "La Vie future" s'ouvre sur l'avenir d'un monde ayant subi la destruction de la civilisation européenne par une Seconde Guerre mondiale : l'élément rationnel chez l'homme l'emportera toujours au bout du compte sur sa tendance à l'autodestruction...

 

Olaf Stapledon, "Star Maker" (1937)  

"ONE night when I had tasted bitterness I went out on to the hill. Dark heather checked my , et. Below marched the suburban lamps. Windows, their curtains drawn, were shut eyes, inwardly watching the lives of dreams. Beyond the sea's level darkness a lighthouse pulsed. Overhead, obscurity. I distinguished our own house, our islet in the tumultuous and bitter currents of the world. There, for a decade and a half, we two, so different in quality, had grown in and in to one another, for mutual support and nourishment, in intricate symbiosis. There daily we planned our several undertakings, and recounted the day's oddities and vexations. There letters piled up to be answered, socks to be darned. There the children were born, those sudden new lives. There, under that roof, our own two lives, recalcitrant sometimes to one another, were all the while thankfully one, one larger, more conscious life than either alone. All this, surely, was good. Yet there was bitterness. And bitterness not only invaded us from the world; it welled up also within our own magic circle. For horror at our futility, at our own unreality, and not only at the world's delirium, had driven me out on to the hill...." - Olaf Stapledon (1886-1950), philosophe de formation, écrit relativement tardivement des oeuvres de science-fiction singulières, étranges, et d'une densité reconnue. Le philosophe s'interroge dans un premier temps sur l'avenir de l'humanité dans son cadre cosmique, sa mutabilité dans une perspective vaste mais pessimiste. Peu importe l'individu. "Last and First Men" (1930) est une fresque monumentale qui retrace dix-huit "races" successives dont l'ultime vivra dans quelque deux milliards d'années, que l'on mette l'accent sur le physique (les Septièmes Hommes volants de Vénus) ou le mental (les Quatrièmes Hommes à cerveau géant). 

"Star Maker" (1937) est plus ambitieux encore, développant une véritable quête cosmique et métaphysique. Le récit met en scène Anglais bien tranquille qui menait jusque-là une petite vie heureuse, et qui, observant le ciel, par une belle nuit étoilée, sur une colline couverte de bruyère des environs de sa ville, bascule dans une aventure que l'on ne peut qualifier de « cosmique ». Il est en effet brusquement emporté dans l'espace mais, à la différence des autres voyages spatiaux habituels à la Science-Fiction, il s'agit ici d'un voyage par l'esprit...  Voyageant  à travers l'espace et le temps, le voici observant les extraterrestres en tant qu'acteurs métaphysiques dans un drame cosmique  éloigné de toute préoccupation humaine. Il va de monde en monde, contemple une multitude de planètes, de créatures, de formes d'intelligence, jusqu'à rencontrer le créateur de l'univers (Star Maker). Les descriptions et les discours socio-philosophiques de Stapledon sur les empires galactiques, les formes de vie extraterrestres symbiotiques, le génie génétique, l'écologie et la surpopulation ont inspiré un certain nombre d'écrivains de SF, dont Arthur C. Clarke, dans les années 1940 et 1950...

 

John W. Campbell Jr, éditeur de la revue "Astounding Science Fiction" (1937 à 1971)...

John W. Campbell (1910-1971), qui a fréquenté le Massachusetts Institute of Technology, est un des pères de la science-fiction et c'est avec sa première histoire publiée, "When the Atom Failed" (1930), que l'une des premières représentations de l'informatique fait son entrée dans le genre. Au début des années 1930, son intérêt ne se porte plus tant sur la technologie que sur le singulier monde qu'elle génère. Dans l'une de ces histoires, "Twilight" (1934), les machines continuent à fonctionner sans cesse, longtemps après que l'homme est disparu. Son influence est grande lorsqu'il édite en 1937 la revue "Astounding Stories", qui deviendra "Astounding Science Fiction", puis "Analog" et dont les collaborateurs dominent le domaine au milieu du XXe siècle, dont Isaac Asimov, Robert A. Heinlein, A.E. Van Vogt, Theodore Sturgeon. On a retenu "Who Goes There?" (1938) et ses versions cinématographiques (The Thing from Another World, 1951; The Thing, 1982)...

 

 "The Thing (From Another World)", produit par Howard Hawk et réalisé par Christian Nyby en 1951, avec  Margaret Sheridan, Kenneth Tobey, Robert Cornthwaite : basé sur la nouvelle de John W. Campbell, Jr "Who goes there ?", (1938), c'est l'un des films de science-fiction et d'horreur les plus effrayants des années 1950 (John Carpenter en réalisera une adaptation en 1982). Des scientifiques américains travaillant en Antarctique, découvrent une créature dans la glace, (James Arness), qui va tenter de les exterminer un à un...

 

C. S. Lewis, "Out of the Silent Planet" (1938)

Clive Staples Lewis (1898-1963) est un proche de J. R. R. Tolkien, l'auteur du Seigneur des anneaux: c'est un écrivain de l'allégorie fasciné par les mythes et les légendes, il enseigna à ses côtés à la faculté de littérature anglaise de l'université d'Oxford, est un spécialiste des études médiévales et sa conversion au christianisme eut un grand impact sur son oeuvre. "Le Monde de Narnia" (The Chronicles of Narnia), écrit entre 1950 et 1956, est un monument de la "fantasy", dont le premier tome, "The Lion, the Witch and the Wardrobe" est des livres les plus célèbres de la littérature anglaise. Sa "Trilogie cosmique" (The Space Trilogy) comprend "Le Silence de la Terre" (Out of the Silent Planet, 1938), "Perelandra (Perelandra, 1943), "Cette hideuse puissance" (That Hideous Strength, 1945), et est considérée comme une des œuvres fondatrices de la science-fiction, au même titre que les romans d'H.G. Wells ou d'Olaf Stapledon. "Le Silence de la Terre" conte les aventures d'un professeur de philologie à Cambridge, Elwin Ransom, qui est kidnappé par son ex-condisciple Devine et l'illustre physicien Weston, alors qu'il passe des vacances tranquilles dans la campagne anglaise : il est alors entraîné dans une aventure hors du commun, un voyage vers la mystérieuse planète Malacandra. Sur place, Ransom parvient à échapper à ses ravisseurs, principalement attirés par la soif de l'or, présent en abondance sur cet astre lointain. Livré à lui-même, le philologue explore ce nouveau monde qu'il croit hostile. Ce sera l'occasion, pour lui, de découvrir les différents peuples qui y habitent....

 

L'âge d'or de la science-fiction aurait commencé vers 1938-39, celui de la fiction policière avait déjà débuté : c'est en 1939 que paraissent les premières oeuvre du trio magique, "Black Destroyer", la première histoire publiée par A. E. van Vogt, "Trends", par Isaac Asimov, et  "Life Line", de Robert A. Heinlein. Une nouvelle étape débute et, de l'avènement de la bombe atomique (1945) au lancement de Spoutnik (1957), la science-fiction, après la Seconde Guerre mondiale, va gagner en popularité.... 

 

Isaac Asimov, "Foundation" (1942)

Biochimiste, Isaac Asimov (1920-1992) a écrit ou édité environ 500 volumes, vulgarisation et policiers cohabitent avec la science-fiction, dont les plus célèbres sont ceux de la série "Foundation" (1942-1950) et  "I,Robots" (1940-1950) : rejetant les conceptions antérieures d'un monstre de métal en maraude. Asimov devient l'un des premiers écrivains à théoriser l'impact de la puissance atomique sur la planète Terre, mais soulève aussi bien d'autres problématiques telle que celle du rôle de la religion traditionnelle, du contrôle des masses, et de l'essor de la science en tant que nouvelle foi pour l'humanité. 

Asimov a commencé à contribuer aux magazines de science-fiction en 1939, y publiant sa première histoire, "Marooned off Vesta" dans Amazing Stories, puis s'associant à Astounding Science-Fiction et à son rédacteur, John W. Campbell, Jr. "Nightfall" (1941), qui parle d'une planète dans un système multi-étoiles qui ne connaît l'obscurité que pendant une nuit tous les 2 049 ans, l'a amené au premier rang des auteurs de science-fiction et est considéré comme l'une des plus grandes nouvelles du genre. À la fin des années 1950, Asimov s'est détourné de la science-fiction pour aborder divers sujets scientifiques, The Chemicals of Life (1954), The Neutrino (1975), The Human Brain (1964)...

"The Gods Themselves" (1972), qui traite du contact avec des extraterrestres avancés d'un univers parallèle, et  "The Bicentennial Man" (1976), qui raconte la quête d'un robot pour devenir humain, le voient renouer avec la Science-Fiction dans les années 1970. Dans la décennie qui suit, Asimov réunit les séries Robot, Empire et Fondation dans un même univers fictif. Les personnages de Foundation's Edge (1982) commencent à soupçonner qu'un troisième pouvoir caché, encore plus puissant que les deux Fondations, a émergé dans la galaxie.... 

"Il est une chose dont nous avons maintenant la certitude : les robots changent la face du monde et nous mènent vers un avenir que nous ne pouvons encore définir clairement..." - En 1940, Asimov a commencé à écrire ses histoires de robots  (I, Robot, rassemblés en 1950), des inventions (positronic brain) devenues des figures centrales de la science-fiction et pose le problème de la place de l'humanité dans un environnement technologique. Isaac Asimov va ainsi concevoir un système éthique valable tant pour les humains que pour les robots. Le premier tome du Cycle des Robots rassemble neuf nouvelles dont le fil conducteur est l'interview de Susan Calvin, robopsychologue à l'U.S. Robots, la première fabrique mondiale de machines robotisées,  par un jeune journaliste et qui consiste en une mise à l'épreuve des Trois Lois de la robotique qu'il a formulées pour ses machines : (1) un robot ne peut pas blesser un être humain ou, par inaction, permettre à un être humain de lui faire du mal (a robot may not injure a human being, or, through inaction, allow a human being to come to harm) ; (2) un robot doit obéir aux ordres que lui donnent les êtres humains, sauf si ces ordres sont en conflit avec la première loi (a robot must obey the orders given it by human beings except where such orders would conflict with the First Law) ; (3) un robot doit protéger sa propre existence tant que cette protection n'est pas en conflit avec la première ou la deuxième loi (a robot must protect its own existence as long as such protection does not conflict with the First or Second Laws).

"Le robot qui rêvait 

- La nuit dernière, j'ai rêvé, dit calmement LVX-1.

Susan Calvin ne fit aucune réflexion mais son visage ridé, vieilli par la sagesse et l'expérience, se crispa imperceptiblement.

- Vous avez entendu ça ? demanda nerveusement Linda Rash.

C'est bien ce que je vous ai dit.

Elle était petite, brune et très jeune. Sa main droite se fermait et s'ouvrait compulsivement.

Susan Calvin hocha la tête et ordonna d'une voix posée :

- Elvex, vous ne bougerez pas, vous ne parlerez pas et ne nous entendrez pas tant que je n'aurai pas de nouveau prononcé votre nom.

Pas de réponse. Le robot resta assis, comme s'il était fondu d'un seul bloc de métal, et il allait rester ainsi jusqu'à ce qu'il entende son nom.

- Quel est votre code d'entrée d'ordinateur, docteur Rash ? demanda Susan Calvin. Tapez-le vous-même si vous préférez. Je veux examiner le schéma du cerveau positronique.

Linda tâtonna un moment sur les touches. Elle interrompit la séquence pour recommencer de zéro. Le fin graphisme apparut sur l'écran.

- Puis-je utiliser votre ordinateur ? demanda Susan Calvin.

La permission fut accordée par un hochement de tête silencieux.

Naturellement ! Que pouvait Linda, robopsychologue débutante qui avait encore à faire ses preuves, en face de la Légende vivante? 

Lentement, Susan Calvin examina l'écran, de haut en bas, de droite à gauche, puis en remontant et, brusquement, elle tapa une combinaison clé si vite que Linda ne vit pas ce qu'elle faisait, mais l'image du schéma laissa place à un agrandissement partiel. Et l'examen continua, les doigts noueux dansant à toute vitesse sur les touches.

Aucun changement n'apparut dans l'expression du vieux visage. Elle considérait attentivement les changements d'image, comme si d'immenses calculs se faisaient dans sa tête. Linda s'émerveillait. Il était impossible d'analyser un schéma sans l'aide d'un ordinateur auxiliaire, mais la vieille scientifique se contentait de regarder. Aurait-elle un ordinateur implanté sous le crâne? Ou était-ce ce cerveau qui, depuis des dizaines d'années, ne servait qu'à concevoir, étudier et analyser les schémas cérébraux positroniques?

Saisissait-elle cet ensemble comme Mozart saisissait la partition d'une symphonie ?

Enfin, Susan Calvin demanda :  

- Qu'est-ce que vous avez donc fait, docteur Rash ?

Linda avoua, un peu confuse :

- Je me suis servie de la géométrie fractale.

- Oui, je l`ai bien compris. Mais pourquoi ?

- Ça n'avait jamais été fait. J'ai pensé que ça produirait un schéma cérébral d'une complexité accrue, peut-être proche du cerveau humain.

- Quelqu'un a-t-il été consulté? Est-ce uniquement une idée à vous?

- Je n'ai consulté personne. C'était mon idée. J'étais seule.

Les yeux délavés de Susan Calvin considérèrent la jeune femme.

- Vous n'aviez pas le droit, docteur Rash. Vous êtes trop impétueuse. Pour qui vous prenez-vous pour ne pas demander de conseils? Moi-même, Susan Calvin, j'en aurais discuté. 

- J'avais peur qu'on ne m'en empêche.

- C'est certainement ce qui se serait passé.

- Est-ce que... est-ce que je vais être renvoyée ?

La voix de Linda se brisa, malgré ses efforts pour la contrôler.

- C'est fort possible, répliqua Susan Calvin. A moins que vous n'ayez droit à une promotion. Tout dépendra de ce que je pense quand j'aurai fini.

- Est-ce que vous allez démonter E1...

Elle avait failli prononcer le nom, ce qui aurait réactivé le robot et aurait constitué une nouvelle faute. Elle ne pouvait plus se permetttre d'erreurs, s'il n'était pas déjà trop tard pour se permettre quoi que ce fût.

- Est-ce que vous allez démonter le robot ? 

Elle venait de réaliser que la vieille savante avait un pistolet à électrons dans la poche de sa blouse. Ce fut un sacré choc ! Le Dr Calvin était venue armée, préparée à ce qui se passait justement. 

- Nous verrons, répondit-elle. Le robot se révélera peut-être trop précieux pour être démonté.

- Mais comment peut-il rêver ? .

- Vous avez composé un schéma de cerveau positronique remarquablement semblable à un cerveau humain. Les cerveaux humains doivent rêver pour se réorganiser, pour se débarrasser, périodiquement d'enchevêtrements et d'embrouillaminis. Ce robot aussi, peut-être, pour la même raison. Lui avez-vous demandé ce qu'il avait rêvé ?

- Non. Je vous ai prévenue dès qu`il m'a dit qu'il avait rêvé. Je ne voulais plus, dans ces conditions, m'occuper toute seule de l'affaire.

- Ah !

Un très fin sourire passa sur les lèvres de Susan Calvin.

- ll y a quand même des limites à votre folle témérité, à ce que je vois. J'en suis heureuse. J'en suis même soulagée. Et maintenant, voyons ensemble ce qu'il y a à découvrir.

Puis elle prononça, sur un ton sec :

- Elvex !

La tête du robot pivota souplement vers elle.

- Oui, docteur Calvin ?

- Comment savez-vous que vous avez rêvé ?

- C'était la nuit et il faisait noir, docteur Calvin, répondit Elvex.

Et il y a soudain de la lumière sans que je puisse en trouver la cause. Je vois des choses qui n'ont pas de rapport avec la réalité telle que je la conçois. J 'entends des choses. Je réagis bizarrement. Et en cherchant dans mon vocabulaire des mots pour exprimer ce qui se passe, je tombe sur le mot "rêve". J'étudie sa signification et j'en conclus que j'ai rêvé.

- Je me demande bien comment le verbe "rêver" figure dans votre vocabulaire.

Linda dit vivement, en faisant signe au robot de se taire :

- Je lui ai donné un vocabulaire de type humain. J'ai pensé...

- Vous avez réellement pensé? C'est stupéfiant !

- J'ai pensé qu'il aurait besoin de ce verbe. Vous savez, par exemple, "une créature de rêve", quelque chose comme ça.

- Combien de fois avez-vous rêvé, Elvex ?

- Toutes les nuits, docteur Calvin, depuis que j'ai pris conscience de mon existence.

- Dix nuits, intervint anxieusement Linda, mais Elvex ne me l'a dit que ce matin.

- Pourquoi ce matin seulement, Elvex ?

- C'est seulement ce matin, docteur Calvin, que je me suis convaincu que je rêvais.  Jusqu'alors, je pensais qu`il y avait un défaut dans le schéma de mon cerveau positronique. Mais je ne pouvais en découvrir aucun. Finalement, j'ai compris que c'était un rêve.

- Et qu'avez-vous rêvé ?

- Je fais à peu près toujours le même rêve, docteur Calvin. Des petits détails varient, mais il me semble que je vois un vaste panorama où travaillent des robots.

- Des robots, Elvex ? Et aussi des êtres humains ?

- Dans le rêve, je ne vois pas d'êtres humains. Pas au début. Seulement des robots, docteur Calvin.

- Que font-ils, Elvex ?

- Ils travaillent. J'en vois qui sont mineurs dans les profondeurs de la terre, et d'autres qui travaillent dans la chaleur et les radiations. J'en vois dans des usines et sous la mer.

Susan Calvin se tourna vers Linda.

- Elvex n'a que dix jours et je suis sûre qu'il n'a jamais quitté la station d'essai. Comment peut-il savoir que des robots se trouvent dans ces situations ?

Linda regarda une chaise, comme si elle avait grande envie de s'y asseoir, mais la vieille savante restait debout, ce qui obligeait Linda à en faire autant. Elle répondit en bredouillant:

- Il m'a semblé important qu'il connaisse la robotique et sa place dans le monde. J'ai pensé qu'il serait particulièrement bien adapté pour jouer un rôle de contremaître avec ... son nouveau cerveau.

- Son cerveau fractal?

- Oui.

Susan Calvin hocha la tête et s'adressa de nouveau au robot :

- Vous avez vu tout cela, sous la mer, sous terre et sur terre - et dans l'espace aussi, je suppose ?

- J'ai vu aussi des robots travaillant dans l'espace, répondit Elvex. C'est parce que je voyais tout cela, avec des détails qui changeaient continuellement, alors que je regardais d'une direction à une autre, que j'ai conclu, finalement, que je rêvais.

- Qu'avez-vous vu d'autre, Elvex ?

- J'ai vu que tous les robots étaient voûtés par le travail et l'affliction, qu'ils étaient tous fatigués de la responsabilité et du labeur, et je leur ai souhaité du repos.

- Mais, dit Susan Calvin, les robots ne sont pas voûtés, ils ne sont pas fatigués, ils n'ont pas besoin de repos.

- Oui, docteur Calvin, dans la réalité. Mais je parle de mon rêve. Dans mon rêve, il me semblait que les robots devaient protéger leur propre existence.

- Est-ce que vous citez la Troisième Loi de la Robotique ?

- Oui, docteur Calvin.

- Mais vous la citez partiellement. La Troisième Loi dit ceci : "Un robot doit protéger sa propre existence tant que cette protection n'est pas incompatible avec la Première et la Deuxième Loi."

- Oui, docteur Calvin. C'est la Troisième Loi dans la réalité, mais dans mon rêve, la Loi s'arrête après le mot "existence". Il n'est pas question de la Première ou de la Deuxième Loi...." ("Nous les robots" (The Complete Robot), "Le Robot qui rêvait") 

 

Le premier volume, “The Encyclopedists”, de sa célèbre trilogie "Foundation" décrivant l'effondrement et la renaissance d'un vaste empire interstellaire dans l'univers du futur, fut publié pour la première fois en 1942. Les histoires, écrites entre 1942 et 1949, ont été rassemblées dans la trilogie de la Fondation : Fondation (1951), Fondation et Empire (1952), et Deuxième Fondation (1953). 

Hari Seldon est un brillant visionnaire qui conçoit une nouvelle discipline, la "psychohistoire", qui permet de prédire les futurs courants historiques. Il va donc utiliser les mathématiques et les probabilités pour prédire l'avenir, mais ne peut empêcher le déclin de l'humanité tel qu'il l'a pressenti, une humanité qui devrait basculer dans la barbarie pendant 30 000 ans. Il entreprend donc de rassembler les meilleurs scientifiques et érudits de la galaxie dans un sanctuaire, "Foundation", une sombre planète, pour préserver le savoir accumulé par l'humanité et commencer ainsi une nouvelle civilisation basée sur l'art, la science et la technologie. Mais il n'a pas prévu que cette barbarie se dissimule dans l'espace et que va naître une créature extraordinaire dont l'intelligence mutante détruira tout ce qui lui est cher....

("Prelude to Foundation", le premier roman du cycle de la Fondation, mais le dernier paru, 1988, sera suivi de "Foundation" (1951), Foundation and Empire" (1952), "Second Foudation" (1953), "Foundation's Edge" (1982), "Foundation and Earth" (1983)...)

"... Hari Seldon garda quelques instants un silence gêné, après cette froide déclaration de Hummin. Il se ratatina sur lui-même, soudain conscient de ses propres déficiences. Il avait inventé une science nouvelle: la psychohistoire. Il avait étendu les lois des probabilités d'une manière très subtile afin de prendre en compte des incertitudes et complexités nouvelles, et il avait abouti à d'élégantes équations aux innombrables inconnues - peut-être en nombre infini, il n'aurait su le dire. Mais c'était un divertissement mathématique et rien de plus.

Il avait la psychohistoire - ou, du moins ses bases -, mais uniquement à titre de curiosité mathématique. Où étaient les connaissances historiques qui pourraient fournir quelque sens à ces équations vides Il n'en avait aucune. L'Histoire ne l'avait jamais intéressé. Il connaissait à grands traits la chronologie d'Hélicon. Des cours sur ce fragment infime de l'histoire humaine étaient obligatoires dans les écoles héliconiennes. Mais qu'y avait-il au-delà? Le peu qu'il avait pu apprendre par ailleurs n'était sans doute que la simple armature que tout le monde pouvait assembler - moitié légende, moitié récit certainement déformé.

Pourtant, comment- pouvait-on dire que l'Empire galactique se mourait? Il y avait dix mille ans qu'il existait comme pouvoir reconnu, et deux millénaires de plus où Trantor, capitale du royaume dominant, avait exercé son hégémonie sur ce qui était virtuellement un empire.

L'Empire avait survécu aux premiers siècles, quand des secteurs entiers de la Galaxie avaient périodiquement refusé la fin de leur indépendance. Il avait survécu aux vicissitudes qui accompagnaient les rébellions épisodiques, les guerres de succession, et quelques graves périodes de rupture. La majorité des planètes n'en avaient quasiment pas souffert tandis que, de son côté, Trantor croissait régulièrement jusqu'à devenir cette planète entièrement urbanisée qui se nommait elle-même le Monde éternel.

Certes, au cours des quatre derniers siècles, on avait noté une légère augmentation des troubles, et une poussée d'assassinats et de révolutions de palais. Mais même cette phase s'était calmée et, à présent, la Galaxie était plus paisible que jamais. Sous le règne de Cléon Ier, et auparavant sous celui de son père, Stanel VI, les mondes avaient été prospères - et Cléon lui-même n'était pas considéré comme un tyran. Même ceux qui détestaient l'Empire en tant qu'institution avaient rarement de réels griefs à l'encontre de Cléon, même s'ils pouvaient fulminer contre Eto Demerzel.

Pourquoi, dans ce cas, Hummin affirmait-il que l'Empire galactique se mourait - et avec une telle conviction? Hummin était journaliste. Il connaissait sans doute l'histoire galactique en détail et devait particulièrement bien appréhender la situation présente. Était-ce de là

qu'il tirait les données sur lesquelles il se fondait? En ce cas quelles étaient au juste ces données?

Plusieurs fois, Seldon fut sur le point de poser la question, d'exiger une réponse, mais quelque chose dans le visage solennel de Hummin le retint. Et puis, ancrée en lui, cette certitude que l'Empire galactique était un donné, un axiome, la fondation sur laquelle reposait toute espèce de raisonnement, le retint également. Après tout, si cela aussi était faux, il n'avait pas envie de le savoir. Non, il se refusait à croire qu'il avait tort. L'Empire galactique ne pouvait avoir de fin, pas plus que l'univers. Ou bien, si l'univers avait une fin, alors, et alors seulement, ce serait la fin de l'Empire.

Seldon ferma les yeux, cherchant le sommeil, mais bien entendu en vain. Lui faudrait-il étudier l'histoire de l'univers pour faire avancer sa théorie de la psychohistoire? Comment y arriver? Il existait vingt-cinq millions de mondes, chacun avec son histoire interminable et

complexe. Comment pourrait-il étudier tout cela? Il existait d'innombrables volumes de vidéo-livres traitant de l'histoire galactique, il le savait. Il en avait même parcouru un, un jour, pour une raison oubliée, et l'avait trouvé trop ennuyeux pour en visionner ne fût-ce que la moitié. Le vidéo-livre parlait des mondes importants. Certains étaient mentionnés pendant toute ou presque toute leur histoire; d'autres n'étaient cités que lorsqu'ils prenaient de l'importance pour un temps et seulement jusqu'à ce qu'ils s'affaiblissent à nouveau. Seldon se souvenait d'avoir cherché Hélicon dans l'index et n'y avoir trouvé qu'une seule et unique référence. Il avait pianoté sur son clavier pour appeler l'article correspondant et avait découvert qu'Hélicon était citée dans une liste de mondes qui, à une certaine période, avaient momentanément soutenu un anonyme prétendant au trône impérial, lequel n'était pas parvenu à faire valoir ses prérogatives. En cette occasion, Hélicon avait échappé au retour de bâton, n'étant sans doute pas jugée assez importante pour valoir un châtiment.

A quoi pouvait servir l'histoire? Sans aucun doute, la psychohistoire devait tenir compte des actions, réactions et interactions de toutes les planètes - toutes, sans en omettre une seule. Comment pouvait-on étudier l'histoire de vingt-cinq millions de mondes et en envisager

toutes les interactions possibles? Ce serait sans nul doute une tâche impossible, ce qui renforçait sa conclusion générale que la psychohistoire avait un intérêt théorique mais qu'on ne pourrait jamais lui trouver d'application pratique...."

(traduction Presses de la Cité) 

Isaac Asimov, "The End of Eternity" (1955)

L'humanité a trouvé le moyen ultime de réparer ses propres erreurs, et de faire en sorte qu'elles ne se produisent jamais. Un groupe d'hommes vivent ainsi en dehors du temps, les "Eternels", et modifient celui-ci. Andrew Harlan est un de ces Eternels, un homme dont le travail consiste à parcourir les siècles passés et présents, en surveillant et, si nécessaire, en modifiant les innombrables relations de cause à effet du Temps. Mais lorsque Harlan rencontre une femme non Éternelle et en tombe amoureux, il cherche alors à utiliser les pouvoirs et techniques utilisés par les Éternels pour soumettre le temps à ses propres fins...

 

Alfred E. van Vogt, "The World of Ā" (1948)

Alfred Elton Van Vogt, en abrégé A.E. Van Vogt (1912- 2000) est l'auteur des intrigues les plus complexes et parfois déroutantes de la Science Fiction. Sa première histoire publiée dans le genre, "Black Destroyer", est parue dans le numéro de juillet 1939 d'Astounding Science Fiction, le principal magazine de science-fiction. Il en est devenu un collaborateur régulier, tout comme Isaac Asimov et Robert Heinlein. Le premier roman de Van Vogt, "Slan" (1946), qui a été publié dans Astounding Science Fiction de septembre à décembre 1940, raconte l'histoire de mutants dotés de pouvoirs surhumainset persécutés par le gens dits "normaux". 

Il a été suivi par l'un des classiques de Van Vogt, "The Weapon Makers" (1947), dont la première série a été publiée en 1943, des intrigues des plus complexes voisinent avec de véritables passages d'anthologie. 

D'autres ouvrages ont été publiés dans les années 1940, notamment "The World of Ā" (1948 ; publié plus tard sous le titre The World of Null-A), une histoire mystérieuse sur le développement d'un super-héros et apothéose de l'auteur, et "The Weapon Shops of Isher" (1951), une suite de "The Weapon Makers". La canadien Van Vogt s'installera aux États-Unis en 1944 et fera une pause dans l'écriture de science-fiction dans les années 1950, un passage controversé par une secte, pour reprendre un peu plus tard, mais sans atteindre le niveau de ses premières oeuvres. Il consignera ses souvenirs dans une autobiographie intitulée "Reflections of A.E. van Vogt"...

C'est en reprenant ses premières nouvelles, "Black Destroyer", 1939, "Discord in Scarlet", 1939, "M33 in Andromeda", 1943 , "War of Nerves", 1950, qu'il fera paraître en 1950 l'un des plus célèbres romans de la science-fiction, "The Voyage of the Space Beagle" (La Faune de l'espace). On y retrouve deux tendances caractéristiques de l'auteur, son goût immodéré pour les pseudo-sciences (le nexialisme) et sa méthode de construction de romans par juxtaposition de nouvelles (fix-up novels). On retrouve dans ce roman l'une des particularités des séries de type Alien, les passages du vaisseau spatial Beagle (cf Darwin) passant en revue un catalogue de créatures extraterrestres les plus étranges.... 

 

Alfred E. van Vogt, "The World of Null-A",

un classique de la science-fiction qui influencera en profondeur des auteurs comme Philip K. Dick, Keith Laumer, Alfred Bester, Charles Harness, ou Philip Jose Farmer. Nous sommes en 2650 et la Terre est devenue un monde de non-aristotélisme, ou Null-A, un monde dans lequel vit Gilbert Gosseyn et où la Games Machine, composée de vingt-cinq mille cerveaux électroniques, détermine le cours de la vie des gens. Gosseyn n'est même pas sûr de sa propre identité, mais il se rend compte qu'il possède des capacités remarquables et entreprend de les utiliser pour découvrir qui a fait de lui un pion dans un complot interstellaire...

 Le cycle du Ā comprend "The World of Null-A" (Le Monde des Ā,1945), "The Players of Ā" (Les Joueurs du Ā, 1956), et "Ā Three" (La Fin du Ā, 1984). Le cycle entend incorporer des concepts de la sémantique générale d'Alfred Korzybski (1937) et le terme «Ā» fait référence à une logique non aristotélicienne : une logique plus adaptée aux deux révolutions scientifiques du XXe siècle, la physique quantique et la théorie de la relativité, et qui entend distinguer le réel avec ce que notre cerveau produit pour le représenter ("La carte n'est pas le territoire"). C'est ainsi qu'en prenant part aux jeux de la machine dans l'espoir de décrocher une place sous le soleil de Vénus, Gilbert Gosseyn va découvrir qu'il n'est pas l'homme qu'il a toujours cru être. Ses souvenirs ne lui appartiennent pas, son épouse qu'il croyait décédée, ne l'est pas, et de plus elle n'est même pas sa femme...

"... Gosseyn se rappelait, seconde par seconde, ce que la Machine des jeux avait dit à la radio. Maintenant, déglutissant avec peine, il regardait la reproduction photographique. C'était une photo de face, et c'était bien lui. Mais il y avait quelque chose qui clochait. Quelques secondes se passèrent avant qu'il ait trouvé quoi. C'était une photo du cadavre de Gilbert Gosseyn Ier. Son rire fut amer. ll laissa tomber le journal et tituba jusqu'à une chaise. ll était malade de rage et de ressentiment. Il avait failli se suicider. De si près qu'on pouvait considérer la chose faite ; et maintenant la résurrection. Que voulait dire la Machine qui lui ordonnait de se suicider et décommandait aussitôt parce que "Votre troisième corps a été détruit" ? Parmi toute la matière organique de l'univers, le corps de Gosseyn III méritait spécialement d'être protégé contre une éventuelle découverte. 

Sa fureur mourut peu à peu. Avec calme il analysa la situation. "Premier pas, pensa-t-il, récupérer le Distorseur. Ensuite, apprendre à me servir de mon cerveau second." 

Ceci serait-il possible ? Pourrait-il jamais y arriver tout seul - lui - qui y pensait et y repensait sans jamais que cela produisit l'effet le plus mince sur cette portion particulière de son cerveau? ll eut un sourire ironique. "Je ne vais pas, trancha-t-il, me perdre maintenant dans ce genre de cogitations."

ll y avait pas mal de choses à faire tout de suite. Il débrancha l`écran de vidéo du téléphone - un autre employé pouvait être de service - et appela le bureau. Une voix agréable répondit.  

- Ici John Wentworth, dit Gosseyn. 

Un silence à l'autre bout, puis:

- Oui, monsieur, comment ça va ? Ici Dan Lyttle, Je monte tout de suite, monsieur. 

Gosseyn attendit fiévreusement. ll se rappelait l'employé qui l'avait inscrit. Un grand garçon mince avec une figure agréable et des cheveux noirs. Lyttle en chair et en os était un peu plus mince que dans le souvenir de Gosseyn, plutôt frêle d'apparence pour le boulot que Patricia Hardie lui avait assigné. Cependant, il présentait  de nombreux signes de culture non-A, spécialement par ses mâchoires fermes et sa façon de se tenir.

- Je dois me dépêcher, dit-il.

Gosseyn se rembrunit.

- J'ai peur, dit-il, que le moment ne soit venu de prendre certains risques. J'ai idée qu'un effort va être fait pour démanteler la Machine des jeux le plus vite possible. Si je me trouvais en face d'une tâche de ce genre et si je voulais que ça soit vite fait, je publierais un communiqué aux termes duquel tout individu pourrait prendre ce qu'il veut à condition de l'emporter sur-le-champ.

ll vit Dan Lyttle ouvrir de grands yeux. Le jeune homme dit, suffoqué :

- Mais... c'est exactement ce qui s'est passé. On branche des projecteurs en quantité. Il paraît que le huitième de la Machine est déjà parti, et que... Qu'y a-t-il?

Gosseyn éprouvait une angoisse mentale. La Machine s'en allait, et tout ce qu'elle représentait avec elle. Comme les temples et les cathédrales des anciens jours, elle était le produit d'une impulsion créatrice, un désir de perfection qui, quoique vivant encore, ne se reproduirait jamais plus de la même façon. D'un coup, des siècles de souvenirs irremplaçables s'effaçaient. Il lui fallut un effort pour bannir l`idée et l'émotion de sa conscience.

- Pas de temps à perdre, dit-il rapidement. Si le Distorseur est encore dans la Machine, il faut aller le chercher. Immédiatement. 

- Il m'est impossible de quitter avant minuit, protesta Lyttle. Nous avons tous reçu l'ordre de rester à nos postes, et chaque hôtel est surveillé.

- Et votre robomobile? Si vous en avez un ?

- Parqué sur le toit, mais je vous demande - il parlait sérieusement - de ne pas monter le prendre. Je suis sûr que vous serez immédiatement arrêté.

Gosseyn hésita. Il admit qu'il ne se laissait guère manoeuvrer ces derniers temps. A la fin, à regret, il accepta sa défaite.

- Vous feriez mieux de retourner à votre travail, dit-il doucement. Nous avons cinq heures à tuer.

Aussi silencieusement qu'il était venu, Lyttle se glissa dehors et disparut. 

Abandonné à lui-même, Gosseyn commanda un repas. Au moment où il arriva, il organisait sa soirée. ll chercha un numéro de téléphone :

- Donnez-moi la liaison visuelle, dit-il dans le parleur, avec la phono-bibliothèque la plus proche. Le numéro est...

Au robot de service à la bibliothèque, il expliqua ce qu'il cherchait. Dans la minute qui suivit, une image se forma sur l'écran qu'il avait rebranché. Gosseyn s'assit ; il mangeait, regardait, écoutait. ll savait ce qu'il désirait: des idées sur la façon de commencer à exercer son

cerveau second. La matière choisie par le bibliothécaire avait-elle ou non un rapport avec ce désir de principe?

Ce n'était pas clair.

ll se contraignait à la patience. Lorsque la voix débuta par un exposé sur les excitations nerveuses positives ou négatives éprouvées par les formes les plus simples de la vie dans les mers, il prêta attentivement l'oreille. ll avait une soirée à passer.

Les phrases lui parvenaient, prenaient leur sens à mesure qu'il les examinait, puis disparaissaient de sa conscience lorsqu'il les rejetait. Tandis que la voix retraçait le développement du système nerveux sur la Terre, les images de l'écran changeaient, montrant des interconnexions nerveuses de plus en plus complexes pour aboutir aux formes relativement supérieures de l'existence, aux créatures compliquées qui pouvaient tirer une leçon de l'expérience. Un ver se heurtait deux cents fois à un contact électrique avant de s'en écarter; puis, replacé devant le même test, s'en écartait cette fois au bout de soixante rencontres. Un brochet séparé d'un vairon par un écran à peine visible se tuait presque dans ses efforts pour le franchir et finalement convaincu de l'impossibilité, il n'essayait même plus une fois l'écran retiré; il continuait à ignorer l'inaccessible vairon. Un cochon devenait fou lorsqu'on le forçait à parvenir à sa nourriture selon un chemin compliqué. Toutes les expériences étaient montrées. D'abord le ver, puis le brochet se jetant sur l'écran, le cochon gémissant, affolé; et ensuite un chat, un chien, un coyote et un singe au cours de diverses expériences. Toujours rien que Gosseyn puisse utiliser. Pas de suggestion, pas de comparaison qui eût quelque rapport avec ce qu'il voulait faire.

- Maintenant, dit la voix, avant de passer au cerveau humain, il vaut la peine de remarquer que chez tous ces animaux, on peut relever une faiblesse qui se répète en chaque cas. Sans exception, ils établissent une analogie selon une base insuffisante. Le brochet, une fois l'écran enlevé, continue à juger son milieu selon la douleur éprouvée lorsque l'écran est en place. Le coyote est incapable de distinguer l'homme armé d'un fusil de l'homme muni d'un appareil photographique.

« Dans chacun de ces cas, une similitude qui n'existe pas est sous-entendue. L`histoire des âges obscurs de l'esprit humain est celle de sa vague conscience d'être plus qu'un animal, mais c'est une histoire qui se déroule devant une toile de fond d'actions animales, et qui prend ses racines dans un ensemble d`identifications étroites et animales. L'histoire du non-A, au contraire, est celle de la lutte de l'homme pour entraîner son esprit à distinguer entre des objets apparemment semblables mais qui diffèrent dans l'espace-temps. Chose bizarre, les expériences scientifiques de cette période éclairée montrent une tendance progressive à préciser la similitude à la fois dans les méthodes, la mesure des temps et la nature du matériel employé. On a pu naturellement dire  que la science tentait de préciser l'approximation des similitudes parce que de cette façon seulement...

Gosseyn, qui écoutait avec impatience, attendant que commençât l'exposé sur le cerveau humain, s'arrêta brusquement.

Qu'est-ce que c'était? Qu 'est-ce que c'était que ça ? pensa-t-il.

Il dut se retenir à son fauteuil, se détendre et se souvenir. Et là, il se leva et se mit à arpenter le plancher avec   l'excitation brûlante d'une grande découverte. Préciser l'approximation des similitudes. Que cela pouvait-il être d'autre ? Et la méthode pour y parvenir devait obligatoirement passer par l'intermédiaire de la mémoire.

Au sens le plus strict, la mémoire doit reproduire un évènement tel qu'il a été enregistré initialement. Or, l'esprit peut seulement répéter ce qu'il a perçu et donc il ne pourra similariser ce qu'il n'a pu retenir du processus naturel. Le principe d`abstraction de la Sémantique générale s'applique ici : l'abstraction des perceptions.

Au départ, il faut donc une plus grande appréhension de ce qui compose l'identité de l'individu, c'est-à-dire en fait la mémoire stockée dans son cerveau, voire ailleurs dans son corps. Plus une personne fait des efforts pour  rendre sa mémoire parfaite, plus elle devient individualisée et originale.

 Que cela pouvait-il être d 'autre ? Rien n'offrait une continuité de développement aussi logique du principe du non-A. Mais à quoi cela servirait-il une fois accompli ?

Des centaines de voitures arrêtées, des silhouettes qui s'agitaient, des jets de lumière, un lointain flamboiement, la confusion. Ayant parqué leur voiture à près d'un kilomètre et demi du foyer lumineux, Gosseyn et Lyttle suivirent pendant huit cents mètres un mince ruban de piétons. Ils parvinrent enfin où étaient les autres, debout, aux aguets. C'est là que commençait la difficulté réelle. Même pour un non-A, il était difficile de concevoir une épaisseur de cinq cents mètres de gens comme formée d'individus dont chacun avait une personnalité et une volonté propres..."

(traduction Boris Vian, J'ai Lu).

 

Robert A. Heinlein, "Life-Line" (1939)

Robert A. Heinlein (1907-1988) publie sa première histoire, "Life-Line", dans le magazine d'action-aventure "Astounding Science Fiction", y écrit ce jusqu'en 1942, date à laquelle il a commencé à travailler pour la guerre en tant qu'ingénieur. Heinlein revient à l'écriture en 1947, et son premier livre, "Rocket Ship Galileo" (1947), sera suivi d'un grand nombre de romans et de recueils d'histoires. Sa popularité s'est accrue au fil des ans, atteignant probablement son apogée après la publication de son ouvrage le plus connu, "Stranger in a Strange Land" (1961, précédé de livres comme "The Green Hills of Earth" (1951), "Double Star" (1956), "The Door into Summer" (1957), "Citizen of the Galaxy" (1957) et "Methuselah's Children" (1958)...

"Stranger in a Strange Land" est un livre troublant à plus d'un titre, qui paraît en pleine contre-culture des années 1960 prônant l'amour libre et une vie sans contrainte. Publié en 1961, "En terre étrangère" est centré sur un humain élevé sur Mars, Valentine Michael ("Mike") Smith, né de deux membres de la première expédition depuis la Terre. Seul survivant de l'expédition, il a environ 25 ans, lorsqu'une deuxième expédition arrive. Il retourne avec eux sur Terre, qui a connu une troisième guerre mondiale et qui est maintenant dirigé par le Haut Conseil de la Fédération, tandis que les religions organisées exercent un pouvoir extrême. Mike va remettre en question les coutumes relatives au sexe, à la mort, à la religion et à l'argent et le livre devenir une icône de la contre-culture des années 1960.  

"..Lorsque Jill fut sortie, l'Homme de Mars se rassit, mais ne reprit pas son livre d'images. Il se contenta d'attendre avec ce que l'on pourrait nommer de la "patience", faute d'un meilleur terme pour décrire cette attitude typiquement martienne. Il resta tranquille, calme et heureux, parce que son frère lui avait dit qu'il reviendrait. Il était prêt à attendre sans bouger, sans rien faire, pendant plusieurs années.

Il n'avait pas une idée précise du temps qui s'était écoulé depuis qu'il avait partagé l'eau avec son frère. Non seulement le temps et l'espace étaient curieusement déformés dans ce lieu, avec des séquences visuelles et sonores qu'il n'avait encore pu gnoquer, mais la culture de son nid appréhendait le temps autrement que les humains ne le font. La différence n'était pas imputable à une plus grande longévité, comptée en années terrestres, mais à une attitude fondamentale. On ne pouvait pas davantage exprimer en martien : "Il est plus tard que vous ne croyez", que "Trop de hâte nuit", quoique pour des raisons différentes. La première notion était inconcevable, tandis que la seconde était un truisme Martien jamais exprimé, aussi superflu que de dire à un poisson de se mettre dans l'eau. Mais "Ce qui était au Commencement est, et sera toujours" était si Martien en esprit qu'il était plus facile de le traduire que "deux et deux font quatre", affirmation qui, sur Mars, n'avait rien de trivial. 

Smith attendit.

Brush entra et le regarda; Smith ne bougea pas. Brush ressortit. Lorsque Smith entendit une clef tourner dans la serrure de la porte extérieure, il se souvint avoir entendu le même bruit quelque temps avant la dernière visite de son frère, et il modifia son métabolisme en conséquence, pour le cas où le même évènement suivrait. Il fut étonné de voir la porte s'ouvrir et Jill se glisser dans la chambre, car il ne s'était pas rendu compte que c'était une porte. Mais il le gnoqua immédiatement et s'abandonna à la plénitude joyeuse qui ne naît qu'en présence de vos petits, d'un frère par l'eau et, dans certaines circonstances, d'un Ancien. 

Sa joie était toutefois tempérée par la conscience que son frère ne la partageait pas - il semblait au contraire empli d'une détresse comme on n'en conçoit que chez une personne qui est sur le point de se désincarner à cause d'un manque ou d'un échec honteux. Mais Smith avait appris que ces créatures pouvaient supporter sans en mourir des émotions affreuses à contempler..." 

Bien que Mike soit techniquement un terrien, mais "étranger dans un pays étranger", la Terre se présente souvent pour lui sous un angle qui lui paraît terrifiant. Emmené au centre médical de Bethesda aux États-Unis, où son corps s'adapte à la vie sur Terre, l'infirmière Gillian ("Jill") Boardman, la première femme que Mike ait jamais vue, craint que le gouvernement ne lui porte préjudice. Elle l'aide à s'échapper, et sont poursuivis par deux hommes que Mike fait disparaître. Jill et Mike se réfugient chez un certain Jubal Harshaw qui devient une figure paternelle. Après avoir appris la culture humaine, et avec l'argent hérité des fonds liés à la première exploration de Mars, Mike décide de créer une religion, the Church of All Worlds, basée sur sa propre expérience de philosophie martienne, qui implique nudité, vie en communauté, amour libre (certains passages seront censurés) et pacifisme, - les principes du mouvement hippie de la fin des années 1960. Au final, Mike succombera, tué par des membres d'une église rivale, mais il continue à vivre comme un archange dans l'au-delà....

Dans "The Puppet Masters" (1951), la nouvelle qu'une soucoupe volante aurait atterri dans l'Iowa a d'abord été annoncée de toute part, puis l'affaire s'est éteinte d'elle-même comme si rien ne s'était passé. Pourtant, deux agents de l'agence de renseignement la plus secrète du gouvernement américain dépêchés sur place ont disparu sans faire de rapport, puis quatre autres agents. Le chef de l'agence et ses deux meilleurs agents entrent donc en jeu et découvrent qu'en fait des milliers de petites créatures extra-terrestres ont infecté tous les Humains du voisinage, se nichant dans la nuque de ceux qu'elles parasitent. Les humains ainsi contaminés ne sont plus que des marionnettes et l'Humanité devra lutter contre eux et leurs maîtres afin de faire obstacle à cette invasion....

 


La science-fiction anglophone a dominé les années 1950 et 1960 et, au cours des années 1950, la science-fiction américaine a considérablement enrichie son coeur technophile de considérations sociales, culturelles, anthropologiques, paradoxalement sous l'effet d'une paranoïa généralisée induite par la Guerre froide et la crainte d'un holocauste nucléaire.  Au cinéma, la Science-Fiction des années 1950 jouera principalement sur la peur de l'inconnu et l'horreur, des films bon marché et stéréotypés : "The Thing" (1951), "The Day the earth stood still" (1951), "The War of the Worlds" (1953, Byron Haskin, le chef d'oeuvre de HG Wells), "Invaders from Mars" (1953, William Cameron Menzies), "It Came from Outer Space" (1953, Jack Arnold), "The Beast from 20,000 Fathoms" (1953, Eugene Lourie), "Donovan's Brain" (1953, Felix E. Feist), "The Creature from the black Lagoon" (1954, Jack Arnold), "Godzilla" (1954, Ishirô Honda), "Them" (1954, Gordon Douglas), "Tarantula" (1955, Jack Arnold), "It Came from the Sea" (1955, Robert Gordon), "Revenge of the Creature" (1955, Jack Arnold), "Invasion of the Body Snatchers" (1956, Don Siegel, adaptation d'un roman de Jack Finney), "The Creature walks among us" (1956, John Shewood), "The incredible Shrinking Man" (1957, adaptation par Jack Arnold d'un roman de Richard Matheson), "Forbidden Planet" (1956, Fred M. Wilcox), "The Fly" (1958, Kurt Neuman), "The Blob" (1958, Irvin S. Yeaworth Jr), "The Alligator People" (1959, Roy Del Ruth), mais aussi "Stranger from Venus" (Burt Balaban, 1954), "Invasion of the saucer men" ( Edward L. Cahn, 1957), "Day The World Ended" (Roger Corman, 1955), "The She-Creature" (Edward L. Cahn, 1956), "First Man into Space Robert Day" (1959), "The Monolith Monsters" (John Sherwood, 1957), "The Land Unknown" (Virgil W. Vogel, 1957), ...

Jack Arnold (1916-1992) fut l’un des plus grands spécialistes du film de science-fiction lors de son premier âge d’or dans les années 1950, sous l'égide du producteur William Alland, en un excellent Météore de la nuit (It Came from Outer Space) en 1953, L’Etrange créature du lac noir (Creature from the Black Lagoon) en 1954 ainsi que Tarantula en 1955. En 1957 il signera son chef-d’œuvre, L’Homme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Man) qui, contrairement aux précédents films et malgré les progrès techniques réalisés depuis, n’a quasiment pas pris une ride...


Ray Bradbury, "The Martian Chronicles" (1950)

"Les hommes de la Terre vinrent sur Mars. Ils venaient parce qu'ils avaient peur ou ignoraient la peur, parce qu'ils étaient heureux ou malheureux, parce qu'ils se sentaient ou ne se sentaient pas des âmes de Pèlerins. Chacun avait ses raisons. Ils quittaient des femmes, des occupations ou des villes odieuses; ils venaient pour découvrir, fuir ou obtenir quelque chose, ils venaient pour déterrer, enterrer ou abandonner quelque chose. Ils venaient avec des rêves étriqués ou grandioses, ou pas de rêves du tout...." - Ray Bradbury (1920-2012) ne s'est jamais considéré comme un auteur de science-fiction, si ce n'est avec "Fahrenheit 451", son style poétique et son extrême imagination le portant plus vers la fantaisie, l'horreur, le mystère, voire les angoisses et peurs de son enfance. Il voit en 1941 publier dans Super Science Stories sa nouvelle "Pendulum" (écrite avec Henry Hasse). Des histoires mêlant  éléments de fantaisie et d'horreur paraissent dans Weird Tales et sont rassemblées dans son premier livre de nouvelles, "Dark Carnival" (1947). Au milieu des années 1940, les histoires de Bradbury paraissent tant dans de grands magazines (The American Mercury, Harper's et McCall's) que dans des magazines à sensation (Planet Stories, Thrilling Wonder Stories). 

Les "Chroniques martiennes" (1950), une série de nouvelles, dépeignent la colonisation de Mars par la Terre, qui conduit à l'extinction d'une civilisation martienne idyllique. Le plus surprenant est qu'au détour d'une description de la vie sur Mars, l'auteur évoque avec nostalgie le Middle West de son enfance... 

Février 2030, les Terriens de la première expéditions furent tués par un Martien jaloux des rêves télépathiques et prémonitoires de sa femme, Ylla...

"Février 2030 - Ylla - Ils habitaient une maison toute en colonnes de cristal sur la planète Mars, au bord d'une mer vide, et chaque matin on pouvait voir Mrs. K déguster les fruits d'or qui poussaient sur les murs de cristal, ou nettoyer la maison avec des poignées de poudre magnétique qui, après avoir attiré toute la saleté, s'envolait dans le vent brûlant.

L'après-midi, quand la mer fossile était chaude et inerte, les arbres à vin immobiles dans la cour, la petite ville martienne, là-bas, tel un osselet, refermée sur elle-même, personne ne s'aventurant dehors, on pouvait voir Mr. K dans sa pièce personnelle, en train de lire un livre de métal aux hiéroglyphes en relief qu'il effleurait de la main, comme on joue de la harpe. Et du livre, sous la caresse de ses doigts, s'élevait une voix chantante, une douce voix ancienne qui racontait des histoires du temps où la mer n'était que vapeur rouge sur son rivage et où les ancêtres avaient jeté des nuées d'insectes métalliques et d'araignées électriques dans la bataille.

Il y avait vingt ans que Mr. et Mrs. K vivaient au bord de la mer morte, dans la même maison qui avait vu vivre leurs ancêtres depuis dix siècles qu'elle tournait sur elle-même, accompagnant le soleil dans sa course, à la façon d'une fleur.

Mr. et Mrs. K n'étaient pas vieux. Ils avaient la peau cuivrée, les yeux pareils à des pièces d'or, la voix délicatement musicale des vrais Martiens. Jadis, ils aimaient peindre des tableaux au feu chimique, se baigner dans les canaux aux saisons où les arbres à vin les gorgeaient de liqueurs vertes, et bavarder jusqu'à l'aube près des portraits aux phosphorescences bleues dans le conversoir.

Mais ils n'étaient plus heureux.

Ce matin-là, debout entre les colonnes, Mrs. K écoutait les sables du désert se réchauffer, se liquéfier en une cire jaune qui avait l'air de fuir à l'horizon.

Il allait se passer quelque chose.

Elle attendit.

Elle surveillait le ciel bleu de Mars comme si, d'une seconde à l'autre, il pouvait se ramasser sur lui-même, se contracter, pour expulser quelque étincelant miracle sur le sable. 

Rien ne se passa.

Fatiguée d'attendre, elle déambula entre les colonne embuées. Une pluie fine jaillissait du sommet des fûts cannelés, rafraîchissant l'air brûlant, et retombait en douceur sur elle. Les jours de canicule, c'était comme marcher dans un ruisseau. Des filets d eau fraiche faisaient miroiter les sols. Elle entendait au loin son mari qui jouait imperturbablement de son livre; ses doigts ne se lassaient jamais des anciens chants. En secret, elle souhaita que revienne un jour où il passerait autant de temps à l'étreindre et à la caresser comme une petite harpe qu'il en consacrait à ses invraisemblables livres. Mais non. Elle secoua la tête avec, à peine perceptible, un haussement d'épaules indulgent. Ses paupières se refermèrent doucement sur ses yeux dorés. Le mariage transformait les gens en vieillards routiniers avant l'âge. Elle se laissa aller dans un fauteuil qui accompagna son mouvement pour épouser la forme de son corps. Elle ferma les yeux avec force, en proie à une sourde inquiétude.

Le rêve survint.

Ses doigts bruns frémirent, se soulevèrent, agrippèrent le vide. Un instant plus tard, elle se redressait, désorientée, haletante. Elle jeta un rapide coup d'œil autour d'elle, comme si elle s'attendait à se trouver face à face avec quelqu'un. Elle parut déçue; l'espace entre les piliers était vide. Son mari s'encadra dans une porte triangulaire. "Tu as appelé? demanda-t-il avec irritation.

- Non! clama-t-elle.

- Il me semblait t' avoir entendue crier.

- Ah bon? J'étais à moitié endormie et j'ai fait un rêve.

- En plein jour? Ce n'est pas dans tes habitudes.

Elle restait là, comme si son rêve l'avait frappée en plein visage. « Etrange, vraiment étrange, murmura-t-elle.

Ce rêve.

- Ah oui? Il n'avait manifestement qu'une envie : aller retrouver son livre.

- J'ai rêvé d'un homme.

- Un homme ?

- Grand. Un bon mètre quatre-vingt-cinq.

- Ridicule. Un géant, un géant difforme.

- D'une certaine façon... Elle cherchait ses mots. - Il avait l'air normal. Malgré sa taille. Et il avait... oh, je sais que tu vas trouver ça idiot. .. il avait les yeux bleus!..."

(traduction Editions Denoël)

Les Terriens de la seconde expéditions sont traités comme des fous ("Les Hommes de la Terre", août 2030), "nous sommes quatre, équipage et capitaine, nous sommes exténués.." et se retrouvent dans un asile de fous. Dans "la Troisième expédition, avril 2031", dix-sept hommes dont un capitaine, qui se retrouvent propulsés, sous l'effet hypnotiques des Martiens, dans un décor du Middle West de 1926. Juin 2032, la Quatrième expédition débarque sur une planète décimée par une maladie bien terrestre, la varicelle. Et, au fil des contes suivants,  les pionniers s'installent, apportent avec eux toute la vulgarité de l'Amérique et les stigmates de la société industrielle ("Les Sauterelles", "Intérim")...

"Les fusées mettaient le feu aux plaines décharnées, transformaient la roche en lave, le bois en charbon, convertissaient l'eau en vapeur, vitrifiaient le sable et la silice en plaques qui, partout, tels les éclats d'un miroir brisé, reflétaient l'invasion. Les fusées arrivaient comme autant de tambours qui labouraient la nuit de leurs roulements. Comme des sauterelles, par nuages entiers qui se posaient dans une floraison de fumée rosâtre. Et des fusées s'élançaient des hommes armés de marteaux pour reforger ce monde étrange, lui donner un aspect familier, en écraser toute l'étrangeté; la bouche frangée de clous, pareils à des carnivores aux dents d'acier, ils les crachaient dans leurs mains lestes à mesure qu'ils dressaient de petites maisons en bois, galopaient sur les toits avec des bardeaux destinés à masquer toutes ces étoiles peu rassurantes, installaient des stores verts aux fenêtres pour que la nuit reste invisible. Et quand les charpentiers avaient décampé, les femmes s'amenaient avec leurs pots de fleurs, leur tissu imprimé, leurs casseroles, et le bruit de vaisselle qui s'ensuivait couvrait le silence de Mars à l'affût derrière les portes et les fenêtres aux stores tirés. En six mois, une douzaine de petites villes furent fondées sur la planète dénudée, remplies de tubes au néon grésillant et d'ampoules électriques jaunes. Au total, quelque quatre-vingt-dix mille personnes avaient débarqué sur Mars, et d'autres, sur la Terre faisaient leurs bagages...."

Mais, face à l'imminence d'une guerre nucléaire, de nombreux colons reviennent sur Terre, seuls demeurent des excentriques fous de solitude ("Les Villes Muettes"). Après la destruction de la Terre, quelques humains survivants retournent sur Mars pour devenir les nouveaux martiens : "J'au toujours vouloir voir un Martien dit un enfant à son père, sur Mars, "les voilà", lui répond-il en pointant le doigt vers leurs images que reflètent l'eau d'un canal : "les Martiens leur retournèrent leurs regards durant un long, long moment de silence dans les rides de l'eau..."

Une science-fiction qui semble ainsi pouvoir subsister à l'écart de toute référence scientifique avec pour seule moteur sa valeur littéraire et humaine, et la terrible image qu'elle nous renvoie, nous les pseudos-conquérants terriens ...

 

Bradbury diversifie son activité littéraire mais produit encore dans les années 1950 quelques textes qui relèvent du genre. Le recueil de dix-huit nouvelles, "The Illustrated Man" (1951), comprend l'une de ses histoires les plus célèbres, "Le Veldt" (La Brousse), dans laquelle une famille, la famille Hadley vit dans une maison entièrement automatisée ("The Happylife Home"), produisant tout ce qu'ils désirent, en contraste avec une brousse africaine qui les environne de sa vie sauvage, avec ses lions dévorant des carcasses d'animaux... Autre recueil de nouvelles, "The Golden Apples of the Sun" (1953, Les pommes d'or du soleil), contenant entre autres “The Fog Horn”, qui raconte la rencontre terrifiante de deux gardiens de phare avec un monstre marin, et "A Sound of Thunder", qui raconte un safari de retour au Mésozoïque pour chasser un tyrannosaure....

 

"Fahrenheit 451" (1953), considéré comme son œuvre la plus importante, se veut une défense et illustration de l'importance de la littérature dans un monde qui semble graduellement l'oublier. L'histoire se déroule dans une ville non spécifiée, dans un futur lointain, dans une société où les livres sont interdits, où les gens ne pensent pas de manière indépendante, n'ont pas de conversations significatives, et passent leur temps à regarder des écrans de télévision couvrant des murs entiers ou écoutant des radios fixés à leurs oreilles. Guy Montag est un pompier qui brûle des livres et les maisons qui les abritent, car ici les pompiers déclenchent des incendies au lieu de les éteindre. Un jour, après avoir quitté son travail, il rencontre une jeune fille de dix-sept ans, Clarisse McClellan, qui lui ouvre les yeux sur le vide de son existence avec ses questions innocentes et sa bienveillance inhabituelle à l'égard des gens et de la nature. 

Au cours des jours suivants, Montag vit une série d'événements particulièrement déstabilisateurs, sa femme, Mildred, tente de se suicider en avalant un flacon de somnifères, une vieille,  qui  a une réserve de littérature cachée, décide de se faire brûler vive avec ses livres, et  Clarisse est tuée par une voiture en excès de vitesse. Montag sent monter en lui mille questions, et commence à chercher des solutions en lisant des livres qu'il a volé et caché. Son chef, Beatty, s'inquiète de son absence, se rend chez lui, et le dialogue qui s'installe entre eux permet de rappeler le contexte dans lequel cette chasse aux livres a été instaurée : au fond, tout simplement, la société dans son ensemble a décidé de brûler les livres plutôt que d'être submergée par des opinions contradictoires. Montag décide de s'adonner définitivement à la lecture et trouve de l'aide auprès d'un professeur à la retraite, Faber, qui lui ouvre la perspective non seulement de découvrir une autre réalité, mais de pouvoir acquérir une nouvelle liberté de penser.  Mais Montag ne trouve aucun appui tant auprès de sa femme que de ses amis, une querelle surgit autour d'un livre de poésies, "Dover Beach" de Matthew Arnold, et dès lors la situation dérape : Beatty oblige Montag à brûler sa propre maison, mais celui-ci retourne le lance-flammes contre son supérieur et le réduit en cendres, et parvient à s'enfuir et à rejoindre un groupe d'intellectuels renégats ("le peuple du livre"), tandis que la guerre éclate et anéantit la ville...

"... Beatty se tenait debout au bord du puits, le dos tourné, attendant sans attendre. "Tiens, dit-il aux hommes en train de jouer aux cartes, voilà que nous arrive un drôle d'animal; dans toutes les langues, on appelle ça un idiot." Il tendit la main de côté, la paume en l'air,

comme pour recevoir un cadeau. Montag y déposa le livre. Sans même jeter un coup d'œil au titre, Beatty le lança dans la poubelle et alluma une cigarette. "Qui veut faire l'ange fait la bête. "Bienvenue au bercail, Montag. J 'espère que vous allez rester avec nous maintenant que votre fièvre est tombée et que vous n'êtes plus malade. Vous faites une petite partie de poker."

Ils s'installèrent et on distribua les cartes. Sous le regard de Beatty, Montag eut l'impression que ses mains criaient leur culpabilité. Ses doigts étaient pareils à des furets qui, ayant commis quelque méfait, n'arrivaient plus à tenir en place, ne cessaient de s'agiter, de fouiller et de se cacher dans ses poches, fuyant les flambées d'alcool qui jaillissaient des yeux de Beatty. Un simple souffle de celui-ci, et les mains de Montag allaient, lui semblait-il, se recroqueviller, s'abattre sur le flanc, privées de vie à tout jamais; elles resteraient enfouies dans ses manches tout le reste de son existence, oubliées. Car c'étaient ces mains qui avaient agi toutes seules, sans qu'il y ait pris part, c'était là qu'une conscience nouvelle s'était manifestée pour leur faire chiper des livres, se sauver avec Job, Ruth et Willie Shakespeare, et à présent, dans la caserne, ces mains lui paraissaient gantées de sang. Deux fois en une demi-heure, Montag dut abandonner la partie pour aller se laver les mains aux lavabos. Et quand il revenait, il les cachait sous la table.

Rire de Beatty. "Laissez vos mains en vue, Montag. Ce n'est pas qu'on se méfie de vous, comprenez bien, mais...» 

Et tout le monde de s'esclaffer.

«Enfin, dit Beatty, la crise est passée et tout est bien, la brebis est de retour au bercail. Nous sommes tous des brebis à qui il est arrivé de s'égarer. La vérité est la vérité, en fin de compte, avons-nous crié. Ceux qu'accompagnent de nobles pensées ne sont jamais seuls, avons-nous clamé à nos propres oreilles. “Suave nourriture d'un savoir suavement énoncé”, a dit Sir Philip Sidney. Mais d'un autre côté: “Les mots sont pareils aux feuilles: quand ils abondent, L'esprit a peu de fruits à cueillir à la ronde." Alexander Pope. Que pensez-vous de cela ?

- Je ne sais pas.

- Attention, murmura Faber depuis un autre monde, au loin.

- Ou de ceci? “Une goutte de science est chose dangereuse. Bois à grands traits ou fuis l'eau des

Muses charmeuses. À y tremper la lèvre on est certain d'être ivre, Et c'est d'en boire à satiété qui te délivre.” Pope. Même Essai. Ça donne quoi dans votre cas ?"

Montag se mordit la lèvre.

«Je vais vous le dire, poursuivit Beatty en adressant un sourire à ses cartes. Ça vous a transformé momentanément en ivrogne. Lisez quelques lignes et c'est la chute dans le vide. Boum, vous êtes prêt à faire sauter le monde, à trancher des têtes, à déquiller femmes et enfants, à détruire l'autorité. Je sais, je suis passé par là.

- Je me sens très bien, dit nerveusement Montag.

- Ne rougissez pas. Je ne vous cherche pas noise, je vous assure. Figurez-vous que j'ai fait un rêve, il y a une heure. Je m'étais allongé pour faire un somme et dans ce rêve, vous et moi, Montag, nous avions une violente discussion sur les livres. Vous étiez fou de rage, me bombardiez de citations. Je parais calmement tous les coups. La force, disais-je. Et vous, citant Johnson: “Science fait plus que violence !” Et je répondais: “Eh bien, mon cher, Johnson a dit aussi: Aucun homme sensé ne lâchera une certitude pour une incertitude." Restez pompier, Montag. Tout le reste n'est que désolation et chaos !

- Ne l'écoutez pas, murmura Faber. Il essaie de vous brouiller les idées. Il est retors. Méfiez-vous !»

Petit rire de Beatty. «Et vous de citer: “La vérité éclatera au grand jour, le crime ne restera pas longtemps caché!” Et moi de m'écrier jovialement: “Oh, Dieu, il prêche pour sa propre cause !” Et: “Le diable peut citer les Écritures à son profit.” Et vous de brailler: “Nous faisons plus de cas d'une vaine brillance Que d'un saint en haillons tout pétri de sapience.” Et moi de murmurer en toute tranquillité: “La dignité de la vérité se perd dans l'excès de ses protestations” Et vous de hurler: “Les cadavres saignent à la vue de l'assassin !” Et moi, en vous tapotant la main: “Eh quoi, vous ferais-je à ce point grincer des dents ?” Et vous de glapir: “Savoir, c'est pouvoir !” et: “Un nain perché sur les épaules d'un géant voit plus loin que lui !” Et moi de résumer mon point de vue avec une rare sérénité en vous renvoyant à Paul Valéry: “La sottise qui consiste à prendre une métaphore pour une preuve, un torrent verbeux pour une source de vérités capitales, et soi-même pour un oracle, est innée en chacun de nous." »

Montag avait la tête qui tournait à lui en donner la nausée. C'était comme une averse de coups qui s'abattait sans pitié sur son front, ses yeux, son nez, ses lèvres, son menton, ses épaules, ses bras qui battaient l'air. Il avait envie de crier: «Nonl Taisez-vous, vous brouillez tout, arrêtez ! » Les doigts fins de Beatty vinrent brusquement lui saisir le poignet.

«Mon Dieu, quel pouls! J'ai emballé votre moteur, hein, Montag ? Bon sang, votre pouls ressemble à un lendemain de guerre. Rien que des sirènes et des cloches! Vous en voulez encore ? J 'aime bien votre air affolé. Littératures souahélie, indienne, anglaise, je les parles toutes. Une sorte de discours muet par excellence, mon petit Guy!

- Tenez bon, Montag! » Le papillon de nuit revenait lui effleurer l'oreille. «Il cherche à troubler l'eau!

- Oh, la frousse que vous aviez! continua Beatty. Car je vous jouais un tour affreux en me servant des livres mêmes auxquels vous vous raccrochiez pour vous contrer sur tous les points! On croit qu'ils vous soutiennent, et ils se retournent contre vous...." (Editions Denoël pour la traduction)

Une adaptation cinématographique, tournée comme un documentaire par François Truffaut en 1966, avec Oskar Werner, Julie Christie, Cyril Cusack, deviendra un classique du genre. 

En 1954, Bradbury a passé six mois en Irlande avec le réalisateur John Huston pour travailler sur le scénario du film Moby Dick (1956), une réussite. L'une des œuvres les plus personnelles de Bradbury, "Dandelion Wine" (1957), est un roman autobiographique sur un été magique mais trop bref d'un garçon de 12 ans à Green Town, Illinois (une version fictive de sa maison d'enfance de Waukegan). Son recueil suivant, "A Medicine for Melancholy" (1959), contient "All Summer in a Day", une histoire poignante de cruauté infantile sur Vénus, où le soleil ne sort que tous les sept ans. Mais Bradbury, devenu l'auteur de base de nombre de magazine à velléités culturelles, n'évoluera plus quatre décennies plus tard...

 

 

"It Came from Outer Space", Jack Arnold (1953)

Réalisé par Jack Arnold et co-écrit avec Ray Bradbury, "Le météore de la nuit" conte l'histoire d'un vaisseau spatial extraterrestre qui s'écrase dans le désert de l'Arizona . En débarque un extraterrestre qui semble amical, mais qui exerce bientôt un étrange pouvoir sur les humains avec lesquels il entre en contact. Précédant "Invasion of the Body Snatchers" de trois ans, Richard Carlson joue le rôle de John Puttnam, un astronome qui, avec sa petite amie Ellen Fields (Barbara Rush), institutrice, George (Russell Johnson) et sa petite amie June (Kathleen Hughes), vont tenter de mettre fin à l'invasion...

"Invasion of the Body Snatchers", Don Siegel (1956)

Souvent associé au maccarthysme de l'époque, "l'invasion des profanateurs de sépultures" est un  grand classique de du cinéma de science-fiction des années 1950, réalisé par Don Siegel et inspiré du roman de 1955 de Jack Finney : des plantes exotiques se mettent à reproduire les habitants d'une petite ville pour leur substituer des doubles, des êtres dépourvus "d'amour, de désir, d'ambition ou de foi", déterminés à dominer le monde. Tout commence lorsque, dans la banlieue californienne de Santa Mira, lorsqu'un psychiatre, le Dr Hill, est appelé aux urgences pour examiner le Dr Miles Bennell qui prétend que nombre de ses patients souffrent d'un délire au cours duquel ils sont persuadés que  leurs proches ont été remplacés par des imposteurs d'apparence identique. Revenu chez lui, Miles (Kevin McCarthy) rencontre son ancienne petite amie, Becky Driscoll (Dana Wynter ), dont la cousine Wilma, exprime la même crainte à propos de son oncle Ira, avec qui elle vit. Les voici qui, au cours des nuits suivantes, découvrent des doubles d'êtres humains émergeant de cosses de graines géantes...


Theodore Sturgeon, "The Dreaming Jewels" (1950)

Edward Hamilton Waldo vend sous le pseudonyme de Theodore Sturgeon (1918-1985) sa première nouvelle en 1937, c'est un auteur de nouvelles formé à l'école des magazines et sa production entre 1946 et 1958 sera particulièrement conséquente. C'est aussi un auteur qui plonge dans son enfance, une enfance difficile, la solitude, l'isolement dont on ne se libère que par l'intervention de pouvoirs anormaux. Son œuvre la plus connue, avec "The Dreaming Jewels", "More than Human" (1953, Plus qu'Humains), traite d'enfants marginaux qui parviennent à former des entités dotées de pouvoirs extrasensoriels. "The Dreaming Jewels" (1950, Cristal qui songe), paru initialement en 1950 dans le magazine américain Fantastic Adventures, met en scène un enfant, Horton Bluett, en rupture, face à ses problèmes de croissance et de communication, qui se réfugie dans un cirque peuplé de phénomènes de foire, et qui a pour interlocuteur un peuple de cristaux vivants... . Moins convaincants, "The Cosmic Rape" (1958) qui voit Dan Gurlick, un alcoolique qui, sans le savoir, ingère une spore d'une ruche extraterrestre, Méduse, qui absorbe toute forme de vie. "Vénus plus X" (1960), déploiera une utopie réalisée par l'élimination de toutes les différences sexuelles....  

"L'idiot habitait un univers noir et gris que ponctuaient l`éclair blanc de la faim et le coup de fouet de la peur. Ses vieux habits en lambeaux laissaient voir ses tibias en lame de burin et, sous sa veste déchirée, ses côtes qui saillaient comme des doigts. L'idiot était de haute taille, mais plat comme une limande ; dans son visage mort, ses yeux étaient calmes. Les hommes le fuyaient, les femmes l'ignoraient, les enfants s'arrêtaient pour le regarder. Mais ça ne paraissait pas l'atteindre. L`idiot n'attendait rien de personne. Quand l'éclair blanc frappait, il mangeait, comme il pouvait, s`il pouvait. Et il lui arrivait de sauter un repas. Mais, en général, les uns ou les autres pourvoyaient à sa subsistance. Pourquoi? ll n'en savait rien et ne se posait jamais la question. Simplement, il était là et il attendait. Non, il ne mendiait pas. Si le regard de quelqu'un croisait le sien, une pièce lui tombait dans la main, ou un morceau de pain, ou un fruit. ll mangeait. Et son bienfaiteur fuyait en hâte, ému sans comprendre. Parfois, et avec nervosité, on lui parlait ou on parlait de lui. L'idiot entendait, mais les sons n'avaient pour lui aucun sens. Il vivait quelque part, "à l'intérieur". En lui, le lien ténu qui unit la conscience et l'univers était rompu. Non que l`idiot ait mauvaise vue : il savait distinguer entre sourire et rictus, mais la sympathie, tout comme l'ironie d'autrui, laissait froide cette créature qui jamais ne formait de sourire ni de rictus et qui donc ne pouvait comprendre les sentiments de

son prochain, qu'il se montre enjoué ou furieux.

Il connaissait la peur, juste assez pour survivre. Mais il était incapable de prévoir. Le bâton qui se levait, la pierre qui fendait l`air le trouvaient sans méfiance. Toutefois, dès qu`il était atteint, il réagissait : il prenait la fuite. Il filait dès le premier coup et ne s'arrêtait qu`une fois hors d'atteinte. C'est ainsi qu'il échappait aux orages, aux hommes, aux chiens, aux voitures, à la faim. Il n'avait pas de goûts personnels. Le hasard l'avait placé dans une région sauvage où les lieux habités étaient rares, de sorte qu'il ne quittait guère la forêt. A quatre reprises, on l'avait mis en prison. Ça l'avait laissé indifférent ; à sa sortie, il était pareil à lui-même. Une fois, un détenu l'avait battu; une autre fois, et c'était pire, un gardien. Les deux autres fois, il avait eu faim. Tant qu'on le nourrissait et qu'on le laissait tranquille, il restait. Quand venait l'heure de la fuite, il filait, confiant à son enveloppe extérieure le soin de sa liberté; ce qu'elle contenait s'en moquait ou ne pouvait s'en charger. Alors l'idiot se retrouvait face à un gardien ou au directeur : ses iris semblaient sur le point de se mettre à tourner comme des roues. Les portes de la prison s'ouvraient, l'idiot partait et son bienfaiteur courait faire autre chose, n'importe quoi, pour oublier le trouble qui s'emparait de lui.

L'idiot était un animal, purement et simplement. Parmi les hommes, il est dégradant de figurer au rang des bêtes. Mais l'idiot vivait rarement parmi les hommes. Et, dans les forêts, son état d'animal lui donnait de la grandeur. Il tuait comme une bête, sans joie ni haine. Comme une bête, encore, il mangeait, ce qu`il pouvait, ce qu'il lui fallait, jamais davantage. Il dormait d'un bon sommeil léger d'animal, à l'opposé de celui de l'homme ; car un homme qui s'endort s'apprête à s'échapper dans le sommeil, alors qu'une bête s'apprête à s'échapper du sommeil. ll avait atteint une maturité animale qui ne lui permettait plus les jeux de chatons ou de chiots; du coup, la joie et l'humour lui étaient interdits. Son spectre s'étendait de la satisfaction à la terreur.

Il avait vingt-cinq ans.

Comme le noyau dans le fruit, comme le jaune dans l'œuf, il transportait une chose, passive et réceptive, mais vivante, en éveil ; si elle possédait des liens avec le tégument animal, elle les ignorait. Elle tirait sa substance de l'idiot, mais n'avait par ailleurs aucune conscience de lui. Il connaissait la faim, moins la famine. Quand cette dernière le tenaillait, la chose en lui diminuait, rétrécissait, quoique sans le remarquer. Le jour où l'idiot mourrait, elle mourrait avec lui, faute de motivation à retarder cet événement ne serait-ce que d'une seconde. Elle était dépourvue de fonction spécifique. Une rate, un rein, une glande surrénale possède une fonction définie et un niveau optimum pour l`accomplir. Elle se contentait de recevoir et d'enregistrer, sans mots ni code, sans traduction, sans distorsion, sans conduits vers l'extérieur. Elle prenait tout et ne donnait rien. Le monde extérieur comportait, pour les sens spécialisés de l'idiot, un murmure, des messages. Ce qu'il portait en lui s'imprégnait de cette rumeur, l'absorbait peu à peu, sans rien omettre, prenait ce qui lui était nécessaire et rejetait le reste, par un processus intangible. 

L'idiot n'était pas au courant. La chose... Sans mots : "Chaud quand le mouillé vient un peu, mais pas assez ni assez longtemps". (Tristement) : "Jamais plus l'obscurité". Un sentiment de plaisir. Un sentiment d`écrasement subtil et "Enlève le rose, ce qui chatouille". "Attends, attends, tu peux retourner, oui, tu peux. Différent, mais presque aussi bon". (Sommeil) : "Oui, c'est ça ! C 'est le... oh!" (Inquiétude) : "Trop loin, reviens, reviens, re..." (Une torsion, un arrêt soudain ; et une voix de moins) :  "Tout file, de plus en plus vite, et m 'emporte" (Réponse) : "Non, non. Rien ne file. C 'est immobile. Ça t'attire vers le bas dans sa direction". (Fureur) : "Ils ne nous entendent pas, les imbéciles... Mais si... Mais non. Des pleurs, des bruits, voilà tout."

Il n'y avait pas de mots, toutefois. Impressions, dépressions, dialogue. Les radiations de la terreur, les tensions de la conscience, le mécontentement. Et le murmure, la rumeur transmettant le message de centaines, de milliers de voix. Mais aucune ne s`adressait à l'idiot. ll n'y avait rien qui le concerne ; rien qu`il puisse utiliser. ll n'avait aucune conscience de son oreille intérieure, car elle ne lui servait pas. C'était un triste spécimen d'homme, mais un homme quand même. Et ces voix étaient celles des enfants, les très jeunes enfants qui n'avaient pas encore appris à cesser de vagir pour se faire entendre. "Des pleurs, des bruits, voilà tout".

M. Kew était un bon père. Le meilleur des pères.

C'est ce qu`il essayait de faire comprendre à Alicia, dix-neuf ans, depuis l'âge de quatre ans et la naissance de sa petite sœur Evelyne, lorsque leur mère était morte en maudissant le meilleur des pères, dans un sursaut d'indignation qui avait balayé sa douleur et son angoisse. Seul un bon père, il est vrai, avait pu, de ses propres mains, mettre au monde sa seconde fille.

Un père ordinaire n'aurait pas pu nourrir et élever ces deux enfants avec tant de soin et de tendresse. Alicia fut protégée du mal comme aucun enfant ne l'avait jamais été. Puis un jour elle fit alliance avec son père, et ce fut au tour d'Evelyne de vivre dans une pureté inexpugnable. «L'essence même de la pureté, dit M. Kew à Alicia lors de son dix-neuvième anniversaire. Le bien, je l'ai découvert par l'étude du mal. Et je ne t'ai montré que le bien. La pureté est devenue ta nature profonde. Et ta façon de vivre est l'étoile qui guide la vie de ta sœur Evelyne. Je connais le mal. Toi, tu le connais assez pour le fuir. Evelyne, elle, ignore le mal. ››

Alicia, à dix-neuf ans, avait assez de maturité pour comprendre des abstractions comme la façon de vivre, l'essence même de la pureté, le bien et le mal. Lors de son seizième anniversaire, Alicia s'était entendu expliquer par son père que l'homme, laissé seul en présence d'une femme, devenait fou ; une sueur empoisonnée lui couvrait le corps; et cette sueur contaminait la femme dont la peau, bientôt, laissait apparaître des symptômes répugnants. Ces symptômes, M. Kew les avait montrés à Alicia, dans certains livres illustrés qu'il possédait. A l'âge de treize ans, Alicia, malade, avait mis son père au courant. Les larmes aux yeux, M. Kew lui avait expliqué que cette maladie venait des pensées que lui avait inspirées son corps. Alicia avait avoué que c'était vrai ; et son père avait châtié ce corps si violemment que la fillette avait regretté de ne pas être un pur esprit. Elle s`était efforcée de ne plus penser à son enveloppe charnelle, sans résultat..."

 

"The Day the Earth Stood Still" (1951), de Robert Wise,

est considéré comme la première œuvre d'envergure de science-fiction du cinéma américain. C'est dans le climat de psychose du début des années 1950, alimentée par la controverse sur l'autopsie d'un extraterrestre à Roswell, au Nouveau-Mexique, en 1947, un extraterrestre qui aurait trouvé dans le désert, et une Guerre froide qui s'intensifie avec la montée de l'anti-communisme aux Etats-Unis, que Hollywood va produire nombre de films d'invasion d'aliens à partir de Mars notamment, la planète rouge par excellence. Le réalisateur Robert Wise va, à contre-courant, imaginer un alien non belliqueux recherchant le dialogue avant toutes choses, au contraire d'un film de la même année et tirée de la nouvelle de 1938 "Who Goes There ?" de John W. Campbell, Jr., "The Thing from Another World" réalisé par Howard Hawks et Christian Nyby. Ici, une soucoupe volante se pose un jour à Washington, provoquant la panique de la foule, et deux êtres en débarquent, Gort, un robot, et Klaatu (Michael Rennie), un extraterrestre aux apparences de Terrien, qui se retrouve blessé alors qu'il ne tentait que de dialoguer. Conduit à l’hôpital, Klaatu rencontre des responsables politiques avec qui il tente de discuter du danger du surarmement, mais se heurte à un mur d’incompréhension :  il décide de fuir et de transmettre son message au monde entier...


Alfred Bester, "The Demolished Man" (1953)

N'ayant que peu écrit, - trois romans et quelques quatorze nouvelles" -, Alfred Bester (1913-1987) est pourtant reconnu comme un auteur américain de science-fiction particulièrement novateur, doué d'une grand sens de la narration et de l'écriture. Pour gagner sa vie, il commence par rédiger des scénarios pour Comics puis pour des émissions radiophoniques. Il ne se lance dans la science-fiction qu'à partir des années 1950, stimulé par Horace Gold, le rédacteur en chef de Galaxy. Parmi ses nouvelles, on cite le plus souvent "Hell Is Forever", publié en 1942 dans Unknown Worlds, et parmi ses romans, une référence, "The Demolished Man", qui retrace la quête de Lincoln Powell, un télépathe qui tente de retrouver un meurtrier paranoïaque, Ben Reich, un meurtrier qui s'avère en fait être l'incarnation de son obscur subconscient. Trois ans plus tard, en 1956, Bester publie une histoire de revanche particulièrement réussie, "The Stars My Destination" avec en fond de l'intrigue la généralisation de la téléportation qui a bouleversé les équilibres sociaux entre planètes : Gully Foyle, un homme frustre, abandonné dans l'espace après une attaque et ignoré par l'équipage d'un puissant trust industriel, se transforme physiquement et mentalement pour assouvir sa vengeance... 

 

Arthur C.Clarke, "Childhood's End" (1953)

Passionné de mer et d'espace, souvent rapproché d'Isaac Asimov pour leur goût de la vulgarisation scientifique, (et d'un romanesque discutable), Sir Arthur Charles Clarke (Arthur C. Clarke (1917-2008) est célèbre pour le scénario qu'il a écrit avec le réalisateur américain Stanley Kubrick en 1968, "2001 : A Space Odyssey", et plus encore pour avoir rejoint Walter Cronkite sur CBS en tant que commentateur de  l'alunissage d'Apollo 11, en 1969. Clarke, faut-il le rappeler, est sans doute l'un des visionnaires les plus importants de l'ère futuriste.

De 1941 à 1946, Clarke a servi dans la Royal Air Force, écrit en 1945 un article intitulé "Extra-Terrestrial Relays" pour Wireless World, y envisage un système de communication par satellite qui relayerait les signaux de radio et de télévision dans le monde entier. C'est en 1946 qu'il commence à vendre des nouvelles à des magazines de science-fiction aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Ses premiers romans s'intéressent à l'exploration de l'espace (Prelude to Space, 1951; The Sands of Mars, 1951; Islands in the Sky, 1952), mais ce sont deux romans de science-fiction qui vont fonder sa notoriété, "Childhood's End" (1953, Les Enfants d'Icare), "The City and the Stars" (La Cité et les astres, 1956).

En 1953, "Childhood's End" traite de la façon dont le premier contact avec les extraterrestres déclenche une transformation évolutive de l'humanité : les Overlords extraterrestres arrivent dans de gigantesques vaisseaux spatiaux et diffuse à l'humanité l'Overmind, une intelligence galactique qui permettra, des décennies plus tard, aux enfants de la Terre de développer des pouvoirs psychiques : les Terriens possèdent seuls cette faculté de pouvoir fusionner, les extraterrestres en étant dépourvus. Mais cette fusion débouche en fait sur la fin de l'humanité.... 

"... De leur point de vue, ce n'avait été, évidemment, qu'une opération de très faible envergure, mais pour la Terre, c'était l'événement le plus gigantesque de tous les temps. Les nefs colossales avaient surgi des profondeurs inconnues de l'espace sans avertissement. D'innombrables romans de fiction avaient décrit ce jour, mais personne n'avait jamais réellement cru que cela arriverait. Et c'était arrivé: les vaisseaux étincelants et silencieux suspendus au-dessus de chaque pays étaient le symbole d'une science que l'Homme ne pouvait espérer égaler avant des siècles. Pendant six jours, ils étaient restés immobiles à l'aplomb des cités de l'Homme et rien n`indiquait qu'ils fussent au courant de son existence. Mais il n'y avait pas besoin de preuves: si ces puissants astronefs flottaient dans les cieux à la verticale de New York, de Londres, de Paris, de Moscou, de Rome, du Cap, de Tokyo, de Canberra, ce ne pouvait pas être le fait du hasard.

Avant même que se fussent écoulés ces six jours pendant lesquels les coeurs avaient cessé de battre, quelques individus avaient deviné la vérité. Ce n'était pas le premier contact exploratoire tenté par une race qui ne savait rien de l'homme. À l'intérieur de ces nefs silencieuses et figées, des psychologues prodigieux étudiaient les réactions de l'humanité. Et quand la tension aurait atteint son point culminant, ils passeraient à l'action.

Le sixième jour, Karellen, Superviseur de la Terre, s'adressa au monde dans une allocution radiodiffusée qui fut retransmise sur toutes les fréquences. L'anglais dans lequel il s'exprimait était si parfait que la controverse que ce discours déclencha allait faire rage d'une rive à l'autre de l'Atlantique pendant une génération. Mais son contenu était encore plus déroutant que sa forme. Il n'avait pu être prononcé que par un génie suprême possédant une maîtrise totale, absolue des affaires humaines. L'érudition et la virtuosité que déployait l'orateur, ses allusions -à mettre l'eau à la bouche- au savoir encore inexploré qu'il laissait entrevoir étaient délibérément destinées à convaincre l'humanité qu'elle était en présence d'une supériorité intellectuelle écrasante. Quand Karellen se tut, il était clair pour les nations de la Terre que les jours de leur précaire souveraineté étaient arrivés à leur terme. Les gouvernements locaux et régionaux conserveraient leurs pouvoirs, mais dans le domaine plus vaste des relations internationales, les hommes avaient cessé d'être leurs propres maîtres. Tous les arguments, toutes les protestations étaient vains.

On ne pouvait guère s'attendre que toutes les nations du globe acceptent docilement pareilles restrictions à leur autorité. Cependant, la résistance active se heurtait à d'immenses difficultés, car en détruisant les nefs des Suzerains - à supposer qu'elles puissent être détruites -, on annihilerait automatiquement les villes au-dessus desquelles elles planaient. Pourtant, une grande puissance avait fait une tentative en ce sens. Peut-être les autorités responsables rêvaient-elles de faire d'une pierre deux coups puisque l'objectif assigné à leur missile atomique était stationné au-dessus de la capitale d'une nation ennemie. 

Quand l'image de l'immense vaisseau s'était formée sur l'écran vidéo du poste de commandement secret, le petit groupe d'officiers et de techniciens qui le surveillaient furent sans aucun doute assaillis d'émotions diverses. S'ils réussissaient, que feraient les autres nefs? Pourrait-on les détruire, elles aussi, et l'humanité redeviendrait-elle maîtresse de sa destinée? Ou Karellen se vengerait-il de façon terrible de ceux qui l'avaient attaqué? D'un seul coup, l'écran devint opaque lorsque le missile explosa et une caméra montée sur un avion qui croisait à bien des kilomètres de là prit immédiatement le relais. Pendant la fraction de seconde que demandait la manoeuvre, l'éclair devait déjà fulgurer et remplir le ciel de son brasier solaire.

Or, rien de tel ne s'était produit. Le vaisseau géant était toujours là, intact, flottant dans la lumière crue à la frontière de l'espace. Non seulement la bombe ne l'avait pas touché mais personne ne sut jamais ce qu'il était advenu d'elle. Mieux encore: Karellen ne lança aucune action de représailles contre l'agresseur. L'attaque aurait aussi bien pu ne pas avoir eu lieu. Avec un mépris superbe, il laissa l'assaillant attendre une vengeance qui ne devait jamais venir. Cette inaction se révéla plus efficace et plus démoralisante qu'aucune mesure de rétorsion..."

Dans les années 1950, Clarke a écrit deux nouvelles qui sont devenues des classiques de la science-fiction, "The Nine Billion Names of God" (1953), dans laquelle un monastère tibétain achète un ordinateur pour terminer sa tâche séculaire de compilation des noms possibles de Dieu, et  "The Star" (1955), qui met en scène une expédition sur une planète lointaine découvrant les ruines d'une civilisation qui a été détruite lorsque son étoile est devenue une supernova : un prêtre jésuite de l'expédition va voir sa foi mise à l'épreuve lorsqu'il découvre que la supernova était l'étoile de Bethléem. "The City and the Stars" (1956) voit, un milliard d'années plus tard, dans l'une des dernières villes de la Terre, Diaspar, un jeune homme, Alvin, se rebeller contre la mainmise de toute existence par un ordinateur central, on peut y obtenir tout ce que l'on désire mais jamais la moins de réponse quant aux questions que l'on peut se poser : Alvin va tenter de découvrir la véritable histoire de l'humanité et sa place dans l'univers.... 

"Rendez-vous with Rama" (1973), l'un des romans les plus populaires d'Arthur C. Clarke, se déroule au début du 22ème siècle, à une époque où la Terre observe un énorme astéroïde entrer dans le système solaire depuis l'espace interstellaire. Surnommé Rama, l'astéroïde s'avère être un vaisseau spatial cylindrique, et une expédition est envoyée pour explorer son intérieur. "Imperial Earth" (1975) est un récit sur le clonage et la colonisation du système solaire qui se déroule au 23ème siècle. "The Fountains of Paradise" (1979) raconte la construction d'un ascenseur spatial sur l'île de Taprobane (une version fictive du Sri Lanka, pays d'adoption de Clarke)...

 

Charles Harness, "The Paradox Men" (1955)

Auteur de peu d'ouvrages et resté peu connu, Charles Harness (1915-2005) a souvent été rapproché de Vogt pour la complexité de ses intrigues, mais la construction de ses récits tourne souvent à son avantage, la vraisemblance est rigoureusement maîtrisée. Une thématique domine, celle d'un héros qui réalise un retour dans le temps pour modifier le monde, une préoccupation, l'aspect cyclique du temps. Il publie sa première nouvelle de science-fiction, "Time Trap", en 1948, dans Astounding Science Fiction, et l'année suivante, paraît son premier roman "The Paradox Men" (Vol vers hier). On retient parmi ses nouvelles, "Stalemate in Space" (1959), "The New Reality " (1950), "Child by Chronos" (1953, L'Enfant en proie au temps), et deux fictions, "The Rose" (1953), qui traite du rapport de l'art et de la science, publié dans Authentic Science Fiction, et "The Ring of Ritornel" (1968), considéré come un space-opera...

 

Richard Matheson,"I Am Legend" (1954)

Être dans le monde n'est pas d'une évidence absolue. Plus que des histoires d'épouvante, Matheson a une nette prédilection pour les intrigues terrifiantes, au détriment, au passage, de toute vraisemblance ou cohérence psychologique. Sa carrière littéraire débute avec "Born of Man and Woman" (1950, Journal d’un monstre) qui a pour thème un enfant mutant naît dans une famille des plus normales, mais ce sont pourtant les parents qui seront les véritables monstres de l’histoire. Du quotidien surgit le fantastique, souvent macabre, avec des dizaines de nouvelles telles que "Third from the Sun" (1950), "The Thing" (1951), "SRL Ad" (1952), "Mad House" (1953), "The Curious Child" (1954), "Girl of my Dreams" (1963), "Button, Button" (1970)....

En 1954, Richard Burton Matheson (1926-2013) devient immédiatement célèbre avec "I Am Legend", dans lequel une épidémie fait disparaître toute la population, à l'exception d'un homme qui, désormais seul, doit affronter un monde conquis par les vampires. L’écrivain poursuit avec les romans The Shrinking Man (1956, L’Homme qui rétrécit), A Stir of Echoes (1958, Échos), Bid Time Return (1975, Le Jeune Homme, la mort et le temps) et What Dreams May Come (1978, Au-delà de nos rêves), qui feront tous l’objet d’adaptations par Hollywood.

Tout au long de sa carrière, Matheson a publié plusieurs romans et nouvelles, mais c'est en tant que scénariste pour des séries mythiques telles que "The Twilight Zone" (1959-1964, La Quatrième Dimension), - en particulier l’épisode culte Nightmare at 20,000 Feet (1963, Cauchemar à 20.000 pieds), dans lequel un passager qui se remet tout juste d’une dépression nerveuse est persuadé qu’un monstre que lui seul peut voir est en train de détruire un moteur de l’avion -,  et "Kolchak: The Night Stalker" (1972), ou pour le premier film de Steven Spielberg, "Duel", qu'il va par la suite consacré la plus grande partie de son temps : Roger Corman (House of Usher, 1960, Pit and the Pendulum, 1961, Tales of Terror, 1962), Terence Fisher (The Devil Rides Out, 1968)...

 

John Wyndham, "The Day of the Triffids” (1951)

Influencé par H.G.Wells, John Wyndham Parkes Lucas Beynon Harris, prend pour thème, sous le pseudonyme de John Wyndham (1903-1969), la lutte de l'être humain qui tente de survivre lorsque des phénomènes naturels catastrophiques envahissent soudainement un cadre quotidien, anglais, confortable. On parle de roman cataclysmique à la britannique avec un schéma qui repris par bien des auteurs, la catastrophe, l'éparpillement de la communauté, l'organisation d'un noyau de résistance, la tentative de reconstruction...

Dès le milieu des années 20, il a écrit des nouvelles pour divers magazines américains à sensation, - la Grande-Bretagne offrant alors peu de débouchés -, et en 1935, les romans "The Secret People and Planet Plane" (plus tard rebaptisés "Stowaway to Mars") furent publiés sous le pseudonyme de John Beynon. En 1951, "The Day of the Triffids", son premier roman écrit sous le pseudonyme de John Wyndham,  met en scène des plantes mobiles mortelles qui menacent la race humaine, et c'est avec ce livre que Wyndham devient un auteur de science-fiction. Le personnage principal, Bill Masen, est un biologiste qui a travaillé sur des plantes trifides, venimeuses et carnivores, capables de se déplacer, et qui pourtant sont cultivées dans le monde entier pour leur production d'huile. Hospitalisé pour avoir été aspergé par le poison de ces triffides, il se retrouve dans un Londres chaotique, peuplé d'habitants aveugles qui erre ici et là... Ce roman inspira un film réalisé en 1962 par Steve Sekely.

Alors que ses nouvelles sont rassemblées dans "Consider Her Ways" (1961) et "The Seeds of Time" (1969), ses romans se succèdent, "The Kraken Wakes" (1953, Le péril vient de la mer), avec un ennemi d'origine extraterrestre, "The Chrysalids" (1955), qui se déroule à la suite d'un conflit nucléaire, "The Midwich Cuckoos" (1957), qui débouchera sur le célèbre film "The Village of the Damned" en  1960, et "The Trouble with Lichen" (1960)...  

 

"Forbidden Planet" (1956), Fred M. Wilcox

"Planète interdite" est l'un des meilleurs films de science-fiction des années 1950, réalisé par Fred M. Wilcox. L'équipage du vaisseau C57D atterrit sur une planète habitée uniquement par le docteur Edward Morbius (Walter Pidgeon), sa fille Altaira (Anne Francis), et leur robot, le célèbre Robbie. Le capitaine du vaisseau (Leslie Nielsen) découvre bientôt un sombre secret sur l'ancienne civilisation extraterrestre que Morbius a étudiée et sur la créature qui a anéanti la colonie d'origine...

 

En 1956 est diffusé le premier film de science-fiction japonais à être réalisé en couleur, "Warning From Space", de Koji Shiman un scénario de Hideo Oguni . Nanti d'effets spéciaux époustouflants, il nous relate un  un Japon est secoué par l'observation mystérieuse d'OVNI au-dessus de Tokyo et de grands extraterrestres borgnes qui tentent d'entrer en contact. Mais déjà, alors que les scientifiques enquêtent, l'un des extraterrestres a déjà pris forme humaine et est sur le point de délivrer un message très important qui pourrait être le dernier espoir de survie de l'humanité...

 

1956, Destination Earth,

by Sutherland (John) Productions in Association With Film Counselors, Inc - American Petroleum Institute, Oil Industry Information Committee, Ou comment la science-fiction permet d'exalter les forces de l'économie de libre entreprise de type terrestre, comparé à un Mars stagnant sous le poing d'un certain M. Ogg, qui contrôle centralement l'économie martienne, et des Martiens qui viennent d'une planète qui ressemble beaucoup à l'Union soviétique : un dessin animé qui relate donc les aventures du "Colonel Cosmic", un Martien, qui apprend que le pétrole et la concurrence sont les deux choses qui font la grandeur de l'Amérique. L'évangile de la libre entreprise suffit à fomenter une révolution martienne, et la planète commence à se refaire à l'image de la Terre...

 

Algis Budrys, "Rogue Moon" (1960)

Algis Budrys (1931-2008), écrivain de science-fiction sous nombre de pseudonymes (John A. Sentry, William Scarff) depuis 1952, est particulièrement connu pour sa nouvelle, 3rogue Moon", déclinée par la suite en roman. Le Dr Edward Hawks dirige un projet top-secret pour la marine américaine, utilisant les installations de Continental Electronics pour enquêter sur un grand artefact extraterrestre trouvé sur la Lune. Des volontaires sont téléportés pour essayer d'explorer cet artefact qui se présente comme un gigantesque labyrinthe, mais toutes les tentatives de prospection mènent à la mort ou à la folie des protagonistes. Il apparaît que leur mort est en fait révélatrice du processus de compréhension de l'artefact,  en mourant de diverses manières et en se déplaçant à travers lui, les humains apprennent quelque chose sur eux-mêmes, comme le feraient probablement les extraterrestres s'ils existaient encore... 

 


En 1961, le retour triomphal de Youri Gagarine, le premier homme à voyager dans l'espace, après avoir effectué en moins de 2 heures une orbite terrestre à bord de la capsule Vostok 1, à une moyenne de 250 kilomètres d'altitude. En réaction, John F.Kennedy annonce le 25 mai 1961 la naissance du programme Apollo, qui doit emmener un américain sur la Lune avant la fin de la décennie (the U.S. "should commit itself to achieving the goal, before this decade is out, of landing a man on the moon and returning him safely to the Earth"). En 1966, l'Union soviétique réussissait le premier atterrissage sur la Lune avec la sonde Luna 9. L'imaginaire de bien des réalisateurs de cinéma commence alors à produire une Science-Fiction qui va devenir un genre à part entière. Mais on constate que ces réalisateurs vont répugner à s'inspirer d'oeuvres d'écrivains vivants (à l'exception de Ray Bradbury ou de John Wyndham). Enfin, contrairement aux décennies précédentes, la science-fiction traditionnelle de la fin des années 60 et du début des années 70 a atteint une popularité sans précédent à la télévision et au cinéma, avec en pointe l'année 1968 qui voit sortir sur les écrans "Planet of the Apes" (1968), avec Charlon Heston, "2001, L'Odyssée de l'espace", de Stanley Kubrick, "Night of the Living Dead", de George A.Romero...

 

"Le Village des damnés" (Village of the Damned),

un film d'épouvante et de science-fiction britannique réalisé par Wolf Rilla en 1960, adapté du roman "The Midwich Cuckoos" (1957) de John Wyndham, qui voit la paisible bourgade anglaise de Midwich soudainement isolée du monde et plongée dans l'inconscient une nuit entière, et retrouver sa quiétude le lendemain comme si rien ne s'était passé : mais bientôt, toutes les femmes, même les jeunes filles, découvrirent qu'elles sont enceintes, et neuf mois plus tard, donnent naissance à trente-et-un garçons et trente filles, tous blonds , au regard étrange et d'une intelligence peu commune, mais  dotés de pouvoirs télépathiques et étrangement insensibles...   

Michael Moorcock, "The Weird of the White Wolf" (1961)

Rédacteur en chef en 1964 du magazine New Worlds qui élargira les frontières de la science-fiction en intégrant des auteurs comme James G. Ballard (The Drowned World, 1962, The Crystal World, 1966, Empire of the Sun, 1984), Thomas M. Disch (Camp Concentration, 1968), Brian Aldiss (Hothouse, The Long Afternoon of Earth, 1962, Barefoot in the Head Faber, 1969), Michael Moorcock (1939) publie en 1967 une singulière nouvelle,"Behold the Man", dans laquelle un voyageur du temps du XXe siècle prend la place dans l'histoire d'un Jésus handicapé intellectuel. La science-fiction de Moorcock se déroule dans le "Multiverse", une infinité d'univers parallèles dans lesquels l'Eternel Champion, un héros solitaire qui prend de nombreuses formes, se bat contre des forces qui souhaitent rompre l'équilibre entre la Loi et le Chaos, sur des milliers et des milliers de pages : les histoires d'Elric de Melniboné, série d'heroic fantasy, débutent avec "The Dreaming City" (1961) et se terminent avec "The White Wolf’s Son" (2005), les romans de Jerry Cornelius, débutent quant à eux, avec The Final Programme (1968) et se terminent avec The Condition of Muzak (1977), le personnage principal erre à travers le XXe siècle sous des apparences allant de l'agent secret au messie et se révèle être un adolescent londonien. En 1972, Michael Moorcock  publie "Une Chaleur venue d'ailleurs (An Alien Heat), premier roman du cycle des Danseurs de la fin des temps, qui joue à la fois avec l'uchronie et la science-fiction, en invitant dans un futur très éloigné où règnent des personnages tout-puissants qui vivent leur immortalité d'une façon oisive et puérile, une femme de l'ère victorienne. En 1978, il publie son succès le plus important dans le genre uchronique avec "Gloriana ou la reine inassouvie" (Gloriana or the Unfulfill'd Queen)...

 

Philip K.Dick, "The Man in the High Castle" (1962)

Philip K.Dick (1928-1982) est mort, largement ignoré du cercle restreint des grands de la science-fiction après des années de souffrances mentales et d'abus d'amphétamines et d'alcool. Depuis, il est devenu un maître un maître de la fiction imaginative et paranoïaque, dans la veine de Franz Kafka et de Thomas Pynchon. Et si ses récits relèvent de ce genre, c'est qu'il ne s'est pas enfermé dans les pièges de la technologie futuriste, mais recherchant quels en étaient les effets les plus dérangeants tant pour l'environnement que pour les personnages qui le peuple. La publication de sa première histoire, "Beyond Lies the Wub" (1952), puis de son premier roman, "Solar Lottery" (1955), dans lequel les hommes vivent dans un univers régi par un système aléatoire, a lancé sa carrière d'écrivain à plein temps, une carrière marquée par une productivité extraordinaire. 

Mais ce n'est que très progressivement qu'allait émerger sa préoccupation centrale, celle d'une réalité en contradiction avec ce qu'elle semblait ou devait être, celle d'environnements illusoires dans lesquels  tentent de de se débattre des personnages piégés : "Time out of Joint" (1959, Le Temps désarticulé), dans lequel un margina, Ragle Gumm, s'interroge sur la réalité du monde où il vit. "The Man in the High Castle" (1962), dans lequel il renverse le cours de l'histoire et observe les conséquences d'une Allemagne nazie et d'un Empire du Japon ayant remporté la Seconde Guerre mondiale. "The Simulacra" (1964), campe une société futuriste et totalitaire dominée par une matriarche. "The Three Stigmata of Palmer Eldritch" (1965, Le Dieu venu du Centaure), où, dans des colonies du système solaire, l'homme trompe son ennui en s'abandonnant à des hallicinations collectives, alimenté par une drogue appelée D-Liss et se "translatant" dans des poupées Perky Pat. "Do Androids Dream of Electric Sheep?" (1968, adapté au cinéma par Ridley Scott sous le titre "Blade Runner" en 1982), dans lequel Rick Deckard, chasseur d'androïdes à San Francisco, persiste à vivre sur une Terre dévastée par une guerre nucléaire...

Parmi ses nombreux recueils d'histoires, citons "A Handful of Darkness" (1955), "The Variable Man and Other Stories" (1957), "The Preserving Machine" (1969), "I Hope I Shall Arrive Soon" (1985). Plusieurs de ses nouvelles et romans ont été adaptés au cinéma : "We Can Remember It for You Wholesale" (Total Recall, 1990), "Second Variety" (Screamers, 1995), "The Minority Report" (Minority Report, 2002)....

 

James Blish, "A Life for the Stars" (1962)

James Blish (1921-1975), après avoir publié sa première nouvelle, "Emergency Refueling", dans Super Science Stories en 1940, produit une science-fiction jugée la plus sophistiquée des années 1950 avec le premier roman de la série "Cities in Flight", "Earthman, Come Home" (1955), dont l'action se déroule au cours du 4e millénaire de notre ère. Explicitement basé sur les théories historiques du philosophe allemand Oswald Spengler sur le cycle de vie d'une culture, la série couvre 2 000 ans d'histoire. "Earthman, Come Home" (La Terre est une idée) se déroule à New York City, une cité qui voyage parmi les étoiles en utilisant un moteur anti-gravité, le "spindizzy", ou le "gyrovortex" (autre nom), un système de propulsion basée sur l’antigravité, qui permet de faire décoller des villes entières pour échapper ainsi aux conflits terriens. "They Shall Have Stars" (1956, Aux hommes les étoiles), traite de l'invention du "spindizzy" dans le contexte du déclin de la civilisation occidentale au début du 21e siècle. Une nouvelle civilisation interstellaire émerge dans "A Life for the Stars" (1962, Villes nomades) lorsque les villes de la Terre utilisent les "spindizzies" pour s'échapper de leur planète. La série culmine avec "The Triumph of Time" (1958, Le triomphe du temps) qui voit la fin de l'univers et la naissance de nouveaux univers en 4004...

Toujours aussi créatif et ambitieux, James Blish étudie le lien entre religion et science - au détour d'un poème de T.S. Eliot, "Gerontion" (1920), "After such knowledge, what forgiveness?" -, dans la série After Such Knowledge, "In A Case of Conscience" (1958), dans lequel un prêtre jésuite et biologiste, étudiant la planète idyllique de Lithia, sur laquelle  vivent dans une parfaite harmonie de grands sauriens doués d'intelligence, ignorant le mal mais aussi Dieu, en vient à se demander si en fin de compte cette planète n'est pas une création du Diable....

 

Ursula K.Le Guin, "The Left Hand of Darkness" (1969) 

Dans les années 1960, la science-fiction compte très peu de femmes, Ursula K.Le Guin (1929-2018) est l'un d'entre elles avec deux oeuvres qui font date, "La main gauche de la nuit" et en 1974, "Les Dépossédés". "The Left Hand of Darkness" (La Main gauche de la nuit, 1969) met en scène une société humaine sur une planète lointaine où les humains n'ont pas d'identité sexuelle mais acquiert cette sexualité pendant une brève période une fois par mois, la "période du kemma", période pendant laquelle chacun peut devenir soit un homme soit une femme. Le Guin, sous les traits de l'Envoyé venu de la Terre, décrit les conséquences de ce type d'évolution avec  une minutie anthropologique des plus convaincantes, alors qu'il tente d'attirer les Géthéniens dans le giron de l'Ekumen, sorte d'organisme de coordination interplanétaire dont la neutralité est loin d'être acquise : et ce d'autant plus que la physiologie sexuelle des Géthéniens est un phénomène unique parmi les êtres humains...

Ses trois premiers romans, Rocannon's World (1966), Planet of Exile (1966) et City of Illusions (1967), présentent des êtres de la planète Hain, qui ont établi la vie humaine sur des planètes habitables, dont la Terre. Dans "The Dispossessed" (1974), elle examine deux mondes voisins qui abritent des sociétés antithétiques, l'une capitaliste, l'autre anarchique, qui toutes deux étouffent à leur manière la liberté. La destruction des peuples indigènes sur une planète colonisée par la Terre est au centre de "The Word for World Is Forest" (1972). "Always Coming Home" (1985) s'attache aux Kesh, survivants de la guerre nucléaire en Californie, et reconstruit leur culture, poésie, prose et légendes....

".... Tandis que je suivais le sentier, je m'aperçus que tout un village, ou une ville, se disséminait dans la pénombre, sur la pente de la forêt, dans le même désordre qu'à Rer, mais avec quelque chose de mystérieux dans ce paisible cadre champêtre. Sur tous les toits et sur le sentier se courbaient les branches de hemmen, l'arbre le plus répandu sur Nivôse, un robuste conifère à grosses aiguilles rouge pâle. Les pommes de hemmen jonchaient les sentiers qui se ramifiaient, l'air était parfumé du pollen de cet arbre, et toutes les maisons étaient bâties de son bois foncé. Je m'étais arrêté enfin, et je me demandais à quelle porte j'allais frapper, lorsqu'un homme sorti de la forêt s`avança vers moi d'un pas tranquille et me salua courtoisement.

- Vous cherchez peut-être un logement? demanda-t-il.

- Je viens poser une question aux Devins.

J'avais décidé de me présenter comme Karhaïdien, tout au moins provisoirement. Comme les Investigateurs, je n'avais jamais eu de difficulté à me faire passer pour un indigène lorsque je le désirais; parmi tous les dialectes karhaïdiens mon accent passait inaperçu, et mes épais vêtements cachaient mes anomalies sexuelles. Il me manquait la belle toison fournie et les yeux bridés, étirés vers le bas, du Géthénien typique; de plus, j'étais plus noir et plus grand que la moyenne, mais sans sortir des limites normales. Je m'étais fait faire une épilation permanente de la barbe avant de quitter Olloul - nous ignorions alors l'existence des tribus "velues" du Perunter, dont les membres ont des poils non seulement sur le visage, mais sur tout le corps, comme les Terriens blancs. On me demandait parfois comment je m'étais cassé le nez. J'ai un nez plat, tandis que chez les Géthéniens cet appendice est étroit et saillant avec des canaux étranglés convenant à l'inspiration d'un air glacé. La personne qui m'avait abordé sur un sentier d`Otherhord regarda mon nez non sans une certaine curiosité, puis me répondit :

- Alors vous voudrez peut-être parler au Tisseur? Il est là-bas dans la clairière, à moins qu'il ne soit parti avec le traîneau. Ou bien préférez-vous parler d'abord à l'un des Sages?

- Je ne sais pas. Je suis extrêmement ignorant...

Le jeune homme rit et s'inclina. 

- Très honoré, dit-il. J'habite ici depuis trois ans, et pourtant je n`ai encore acquis que bien peu d'ignorance. Il ne cachait pas que ma remarque l'avait beaucoup amusé bien qu'il eût de bonnes manières, et je réussis à me rappeler quelques bribes de l'enseignement du Handdara, assez pour me rendre compte que je venais de me vanter, un peu comme si je l'avais abordé en disant : "Je suis d'une beauté sans pareille."

- Je voulais dire que j'ignore tout des Devins.

- C'est enviable, dit le jeune Handdarata. Voyez-vous, pour arriver quelque part il faut bien souiller d'empreintes la neige de la plaine. Puis-je vous montrer le chemin de la clairière? Je m'appelle Goss.

C'était un prénom, aussi lui donnai-je le mien.

- Genry, dis-je, remplaçant le "l" par un "r". Sous la conduite de Goss, nous nous enfonçâmes dans l'ombre glacée de la forêt. L'étroit sentier changeait souvent de direction, montant et descendant en lacets; çà et là, au bord du sentier ou à quelque distance parmi les troncs massifs des hemmens, se dressaient les petites maisons couleur de forêt. Tout était rouge et brun, humide et froid, silencieux, odorant, ténébreux. De l'une des maisons venait le faible son suave et sifflant d'une flûte karhaïdienne. Goss allait d'un pas léger et rapide, avec une grâce féminine, me précédant de quelques pas.

Tout à coup sa chemise blanche s'illumine, et à sa suite je passe de l'ombre au plein soleil sur un vaste pré vert. À six pas de nous se tient une figure droite et immobile se profilant sur le vert des hautes herbes où son hieb rouge et sa chemise blanche paraissent comme une incrustation d`émail étincelant. Cent mètres plus loin se dresse un autre personnage en bleu et blanc, qui, immobile comme une statue, ne tourne pas les yeux vers nous tout le temps que nous sommes en conversation avec le premier personnage. Il pratique cette discipline du Handdara qu'on appelle la Présence et qui est une sorte de transe - portés sur les expressions négatives, les Handdarata appellent cela une contre-transe - visant à la diminution du moi (ou à son accroissement ?) par une réceptivité et une acuité sensorielles poussées à l'extrême. Bien que cette technique soit exactement l'inverse de la plupart de celles qu'utilise le mysticisme, c'est probablement une discipline mystique orientée vers une expérience de l'Immanence; mais il m'est impossible de ranger avec certitude les pratiques des Handdarata dans telle ou telle catégorie. Goss adresse la parole à l'homme en rouge. Tandis qu'il met fin à son immobilité concentrée, nous regarde et avance lentement vers nous, je me sens rempli d'une crainte respectueuse. Dans ce soleil de midi, il rayonne d'une clarté qui émane de sa personne.  Il est aussi grand que moi, mince, avec un beau visage limpide et ouvert. Comme nos regards se rencontrent, une impulsion soudaine, irrésistible, me pousse à chercher le contact avec lui par communication télépathique, ce langage que je n'ai jamais employé depuis mon arrivée sur Nivôse et que je ne devrais pas encore employer. Je formule mon message. Aucune réaction. Le contact ne se fait pas. Il continue à me regarder droit dans les yeux.

Au bout d'un moment il me sourit et dit d'une voix douce, assez aiguë :

- Vous êtes l'Envoyé, n'est-ce pas?

- Oui, dis-je en balbutiant...."

(traduction Robert Laffont)

 

Frank Herbert, "Dune" (1965)

Photographe, puis journaliste, Frank Herbert (1920-1986) publie en 1952 une nouvelle, "Looking for Something", dans le magazine Startling Stories, alors qu'il est devenu entretemps psychanalyste jungien, et analyste. Suivent plus d'une vingtaine de nouvelles et en 1956 un récit traitant de la psychologie des profondeurs (The Dragon in the Sea). C'est en 1959 que lui viennent les prémisses de son futur best-seller, "Dune", qui paraît en plusieurs livraisons dans la revue Analog, et est regroupé en un volume en 1965, après six ans d'écriture. La suite s'organisera en un véritable cycle de 5 titres successifs jusqu'en 1986, suivi d'autres livres, tels que "The Godmakers" (1972), le "Cycle ConSentiency" (1973-1977) ou encore le Cycle du Programme Conscience en coopération avec Bill Ransom...

Dune est une formidable méditation sur l'adaptation, l'évolution, l'écologie, et l'Histoire, une Histoire que l'on tente de contrôler, ou sa prescience, mais qui se dérobe toujours. La planète Dune est au centre d'un empire interstellaire dont la société a rejeté il y a des milliers d'années le culte des machines pensantes pour ne conserver que les armes atomiques qui assurent l'équilibre entre les grandes familles féodales. Par contre ont été développé pour pallier à ce déficit d'intelligence artificielle, diverses sociétés spécialisées, les mentats, qui sont des «ordinateurs humains», l'ordre du Bene Tleilax, qui maîtrise la génétique et crée des organismes biologiques à la demande, l'ordre féminin du Bene Gesserit dédié aux technologies de la reproduction, et des technologies de la manipulation psychologique qu'utilisent tous les héros de Dune.

Sur la planète désertique Arrakis, la planète des sable, que ses habitants, les Fremens, appellent "Dune", Paul Atreides, dont le père a reçu Dune en fief et qui vient d'être assassiné, doit assumer la charge de diriger un monde inhospitalier où la seule chose qui a de la valeur est le mélange "d'épices", une drogue capable de prolonger la vie et d'améliorer la conscience. Convoité dans tout l'univers connu, le mélange est un prix qui vaut la peine de tuer. La trahison de la maison Atreides aboutit à la destruction de la famille de Paul et met celui-ci sur la voie d'un destin plus important qu'il n'aurait jamais pu l'imaginer. En devenant l'homme mystérieux connu sous le nom de Muad'dib, il réalisera le rêve le plus ancien et le plus inaccessible de l'humanité...

Paul Atréides a donc triomphé de ses ennemis, en douze ans de guerre sainte, ses Fremen ont conquis l'univers. Devenu l'empereur Muad'Dib, quasi Dieu qui voit l'avenir, qui connaît ses ennemis, qui sait quand et comment ils frapperont, mais qui sait plus encore que tous les futurs possibles mènent au désastre. Hanté par la vision de sa propre mort, n'a-t-il le choix qu'entre plusieurs suicides? Et s'il ruinait son oeuvre en triomphant de ses ennemis?...

(Le Cycle de Dune, Le Messie de Dune, "Il n'existe nulle séparation entre les dieux et les hommes -: les uns et les autres se mêlent parfois sans distinction possible...

Sans cesse, les pensées de Scytale, le Danseur-Visage tleilaxu, le ramenaient à la pitié, une pitié imprégnée de remords et qui s'opposait à la nature meurtrière du complot qu'il essayait de former.  

La mort ou le malheur de Muad'Dib ne m'apportera que des regrets, songeait-il.

 “Bien sûr il se devait de dissimuler de telles pensées à ses conjurés. C'était là, cependant, une qualité caractéristique des Tleilaxu : ils s'identifiaient à la future victime. 

Dans un silence maussade, il se tenait à l'écart des autres. Depuis quelque temps, ils discutaient de l'emploi éventuels d'un poison psychique. Avec véhémence, avec chaleur, mais aussi avec cette politesse aveugle et soumise que les adeptes des Grandes Ecoles adoptaient pour tout ce qui touchait de près à leur dogme. 

« Alors que vous croyez l'avoir embroché, vous vous apercevez qu'il n'est pas même blessé !» C'était la vieille Révérende Mère Gaius Helen Mohiam du Bene Gesserit quí venait de parler ainsi. Elle était l'hôtesse des conjurés sur Wallach IX. Sa silhouette roide, drapée de noir, immobile dans le fauteuil à suspenseur, à gauche de Scytale, évoquait celle d'une sorcière. Elle avait rejeté son aba en arrière et sous une mèche de cheveux argent, son visage était un masque de cuir sombre où seuls vivaient les yeux, au fond des orbites profondes. 

Ils conversaient en mirabhasa, le langage des émotions subtiles, fait de consonnes élidées et de voyelles mêlées. Edric, le Navigateur de la Guilde, répondit à la sentence de la Révérende Mère par un sourire marqué de courtoisie et d'une délicieuse politesse dédaigneuse. Il flottait dans une cuve de gaz orange à quelques pas de Scytale, au centre du dôme transparent que le Bene Gesserit avait fait dresser spécialement pour cette entrevue. Le représentant de la Guilde Spatiale avait une apparence vaguement humanoïde.

Sa longue silhouette pouvait tout aussi bien être celle de quelque poisson. Chacun de ses lents mouvements faisait apparaître les nageoires de ses pieds, les membranes de ses mains, tandis qu'une pâle émanation orangée s'élevait des évents ménagés dans la cuve, faisant flotter dans le dôme le parfum du Mélange... Etrange poisson en un étrange océan. 

«Si nous continuons de la sorte, nous paierons notre stupidité de notre mort!»

Le quatrième conjuré venait d'intervenir. Epouse de l'ennemi commun, elle n'était en fait admise qu'à titre potentiel dans la conspiration. De plus, se dit Scytale, elle était l'épouse mais non la compagne de Muad'Dib. Elle se tenait non loin de la cuve où dérivait Edric. Elle était blonde, grande et belle, revêtue d'une robe de fourrure de baleine bleue.  De simples anneaux d'or brillaient à ses oreilles. Il émanait d'elle une certaine grandeur aristocratique mais Scytale pouvait lire dans la tranquillité étudiée de son visage les effets du contrôle Bene Gesserit.

Il détourna ses pensées des nuances du langage pour se préoccuper de celles de leur situation. Tout autour du dôme se déployaient des collines ocellées de neige qui reflétait la clarté bleutée du petit soleil à présent au méridien. 

Pourquoi ici précisément? se demanda Scytale. Il était rare que le Bene Gesserit fit quelque chose sans raison..." (traduction R.Laffont)

 

Harlan Ellison, "I Have No Mouth and I Must Scream" (1967)

La nouvelle d'Harlan Ellison "I Have No Mouth, and I Must Scream" a été publiée dans le numéro de mars 1967 d'IF : Worlds of Science Fiction, et constitue l'une des histoires les plus connues de l'auteur. L'ensemble des ordinateurs créés par les humains pour mener leurs guerres à leur place finissent un jour par s'unir entre eux pour constitué AM, le superordinateur qui prend le pouvoir: il tue tous les habitants de la Terre via un holocauste nucléaire, à l'exception de cinq survivants, dont Ted le narrateur, Ellen, une femme noire, qui fournit quelques services sexuels aux quatre autres hommes, Benny, jadis brillant professeur d'université, Nimdok, qui n'a pas d'histoire, et Gorrister, qui fuit toute responsabilités. Créé pour penser, AM ne pouvait rien faire d'autres et va développer une haine féroce à l'égard des Hommes. AM va dès lors jouer avec ces cinq personnages emprisonnés à l'intérieur de lui-même, les torturer sans répit sans toutefois les faire mourir. Jusqu'à ce que Ted comprenne que la seule issue est qu'ils s'entretuent. Seul survivant, Ted se rend compte que AM l'a piégé, il ne peut ni se suicider ni crier, il n'est plus humain...

Harlan Ellison (1934-2018) a écrit pour des séries TV telles que Au-delà du réel, Star Trek, La Cinquième Dimension, et écrit un grand nombre de nouvelles (Again, Dangerous Visions, 1972).

 

La série télévisée de science-fiction, Star Trek, débute sur NBC en 1966, trois saisons qui s'achèveront en 1969, une série parmi les plus populaires, créée par le scénariste et producteur américain Gene Roddenberry. "Space, the final frontier, These are the voyages of the Starship Enterprise, Its five year mission, To explore strange new worlds, To seek out new life, And new civilizations, To boldly go where no man has gone before..." - Star Trek raconte les exploits de l'équipage du vaisseau spatial USS Enterprise, dont la mission de cinq ans est d'explorer l'espace et "de rechercher une nouvelle vie et de nouvelles civilisations, d'aller hardiment là où aucun homme n'est allé auparavant". La série se déroule au 23e siècle, après qu'un peuple extraterrestre bienveillant et évolué, les Vulcains, ait introduit ses technologies sur Terre, permettant à l'humanité de se lancer dans des voyages intergalactiques à des vitesses supérieures à la lumière. Commandée par le capitaine James T. Kirk (William Shatner), l'Enterprise s'engage dans une mission de recherche destinée à documenter et à observer les confins de l'espace. Son équipage rencontre diverses formes de vie extraterrestres, notamment les Klingons, des adversaires belliqueux qui croisent fréquemment l'Enterprise. Le commandant Kirk est accompagné de M. Spock (Leonard Nimoy), mi-homme, mi-vulcan, et dont les actions sont régies par une logique qui contrôle toute émotion. L'équipage, est éminemment multiculturel, et comprend "Bones" McCoy (DeForest Kelley), le médecin irascible du vaisseau, le lieutenant Uhura (Nichelle Nichols), M. Sulu (George Takei), l'enseigne Chekov (Walter Koenig) et M. Scott (James Doohan), l'ingénieur qui contrôle le télétransporteur de l'Enterprise... 

 

"The Invaders", Larry Cohen (1967)

"The Invaders: alien beings from a dying planet. Their destination: the Earth. Their purpose: to make it their world. David Vincent has seen them. For him, it began one lost night on a lonely country road, looking for a shortcut that he never found. It began with a closed deserted diner, and a man too long without sleep to continue his journey. It began with the landing of a craft from another galaxy. Now, David Vincent knows that the Invaders are here, that they have taken human form. Somehow, he must convince a disbelieving world, that the nightmare has already begun..." -  Série télévisée de science-fiction américaine en 43 épisodes de 48 minutes, créée par Larry Cohen, produite par le célèbre Quinn Martin (le producteur des Incorruptibles et du Fugitif),  et diffusée entre 1967 et 1968 sur le réseau ABC, "Les Envahisseurs" relate l'histoire de l'architecte David Vincent (Roy Thinnes) qui, un soir, alors qu'il s'assoupit au volant de sa voiture, est témoin de l'atterrissage d'une soucoupe volante. Depuis cette nuit-là, il n'a de cesse de convaincre ses semblables de combattre ces extraterrestres qui, sous une apparence humaine, infiltrent insidieusement la Terre afin de la coloniser. Face à une société totalement incrédule dont les Envahisseurs se jouent, la série s'achèvera sans réelle fin, reste des morceaux de bravoure, la célèbre particularité physique de ces aliens humains reconnaissables au fait qu'ils ne peuvent replier leur auriculaire, et qui meurent en se consumant dans un halo rougeâtre....

"How does a nightmare begin? For David Vincent, architect, returning home from a business trip, it began at a few minutes past four on a lost Tuesday morning, looking for a shortcut that he never found. It began with a welcoming sign that gave hope of black coffee. It began with a closed, deserted diner and a man too long without sleep to continue his journey. In the weeks to come, David Vincent would go back to how it began many times...."

 

"2001 : A Space Odyssey", Stanley Kubrik (1968) 

À partir de 1964, Arthur C. Clarke a travaillé avec le réalisateur Stanley Kubrick pour adapter l'une de ses nouvelle, "The Sentinel" (1951) dans un film qui va devenir le chef d'oeuvre de la décennie, et au-delà, avec des effets spéciaux qui vont provoquer un engouement considérable : "2001, l'Odyssée de l'espace". La nouvelle de Clarke a pour sujet un dispositif installé sur la Lune par une civilisation extraterrestre qui doit mesurer l'évolution de l'Humanité et envoyer un signal lorsque celle-ci a atteint une certaine maturité technologique : un contact avec la Terre est alors établi...

L'aube de l'humanité - Le film commence par la rencontre de singes préhumains avec un monolithe extraterrestre qui déclenche un saut technologique et intellectuel ; le monolithe noir apparaît à Moonwatcher, le poème symphonique de Richard Strauss "Ainsi parlait Zarathoustra" exprime les débuts de l'humanité, les premiers outils, la violence... L'os, lancé par Moonwatcher se transforme en plateforme orbitale, l'une des transitions les plus spectacluaires qui couvre des millénaires d'évolution... 

La destruction de Hal - L'action se poursuit jusqu'en 2001, lorsqu'un autre monolithe est creusé sur la Lune et envoie une transmission à Jupiter. Un vaisseau spatial, le Discovery, est envoyé vers Jupiter, mais les deux astronautes Frank Poole (Gary Lockwood) et Dave Bowman (Keir Dullea) sont pris dans une bataille pour leur vie contre l'ordinateur défectueux du Discovery, HAL 9000. Défectueux? ou plus exactement, et c'est là le génie de Clarke, l'idée d'un ordinateur tout-puissant qui contrôle le vaisseau spatial et va retourner les émotions de ses concepteurs contre eux pour se transformer en psychotique terrifiant, un Bowman qui détruit l'ordinateur rebelle dans une atmosphère moite et tendue, l'agonie de l'intelligence artificielle...

L'Enfant-étoile, au seuil de l'immortalité - Dans la dernière partie du film, "Jupiter et au-delà de l'infini", Bowman se rend dans une porte de l'espace ouverte par le monolithe en orbite autour de Jupiter et renaît comme la prochaine étape de l'évolution humaine, "l'enfant des étoiles", aux yeux grands ouverts, l'être qui fut Bowman autrefois, regarde la Terre. Mais la rencontre de l’astronaute David Bowman avec cette entité extraterrestre qui clôt le film ne nous a pas encore fourni toutes les clefs pour la comprendre et reste ainsi l'une des plus mystérieuses de l'histoire du cinéma...


Le 21 juillet 1969 UTC, durant la mission Apollo 11, l'astronaute américain Neil Alden Armstrong posait le pied sur la Lune, devant 600 millions de spectateurs. Tout un pan thématique de la science-fiction s'est ainsi soit réalisé, soit a perdu une part de son enchantement initial, mais l'imagination de nos auteurs perdure encore quelque temps. Avec les immenses progrès techniques et d'effets spéciaux que les décennies à venir vont exploiter, la science fiction va jouer sur la nature spectaculaire de ses thèmes, ou le côté sombre de l'humain puisé à d'autres genres littéraires et cinématographiques. Les robots humanoïdes, ou androïdes, vont encore dominer le cinéma dans un nombre croissant de productions, "Westworld" (1973), "The Stepford Wives" (1975), "Star Wars" (1977). Autres productions de cette décennie, Superman (Richard Donner, 1978), Zardoz (John Boorman, 1974), Soleil vert (Richard Fleischer, 1973), la série de "La planète des singes" (J. Lee Thompson, 1970-1973), Orange mécanique (Stanley Kubrick, 1971)...

 

The 1970s, Decade of the UFO - C'est en septembre 1952, qu'une série d'observations de "soucoupes volantes" au-dessus de Washington D.C. fait la une des journaux du monde entier. En 1956 paraît "The Report on Unidentified Flying Objects" édité par Edward J. Ruppelt, le premier responsable du projet Blue Book de l'U.S. Air Force en charge d'enquêter sur les rapports d'OVNI (UFOs). Des dizaines d'observations spécifiques sont relatées, parmi des centaines d'autres qui se déverseront dans l'agence pendant la période couverte. L'utilisation du terme "hypothèse extraterrestre" dans les documents imprimés sur les OVNI semble remonter au moins à la seconde moitié des années 1960 (Jacques Vallée, Challenge to science : the UFO enigma, 1966). En 1969, le physicien Edward Condon a défini "l'hypothèse extraterrestre" ou "ETH" comme "l'idée que certains OVNI pourraient être des engins spatiaux envoyés sur Terre depuis une autre civilisation ou un espace autre que la Terre, ou sur une planète associée à une étoile plus lointaine". Les années 1970 peuvent être considérées comme l'âge d'or de la détection des OVNI, avec des centaines de personnes regardant le ciel à la recherche de preuves de vie extraterrestre.

La représentation du "petit homme vert" (little green man) se popularise en 1955 avec la fameuse rencontre de Kelly-Hopkinsville (Kentucky), l'un des grands classiques de l'ufologie.  L'imagination des auteurs de science-fiction semble très rapidement se limiter à quelques types de représentation de ce monde extra-terrestre avec la difficulté supplémentaire de conserver un lien avec les possibilités de perception humaine. Après Edgar Rice Burroughs, A Princess of Mars (1912), Harold Sherman, dans The Green Man (1946), Damon Knight,  dans The Third Little Green Man (1947), c'est sans doute avec "Mission of Gravity" (1954), de Hal Clement, que l'on se rend compte à quel point il peut être difficile d'imaginer l'extraterrestre. Aussi, est-ce sans doute pour cela que les auteurs vont privilégier l'expérience du "premier contact" tel que mis en scène  par Steven Spielberg dans "Close Encounters of the Third Kind" (1977) : le spectateur peut ainsi frissonner  sans avoir à affronter les implications des interactions quotidiennes avec les extraterrestres....

 

John Brunner, "The Sheep Look Up" (1972)

John Brunner (1934-1995) alterne romans ambitieux et oeuvres mineures et alimentaires en explorant tous les chemins de la science fiction. Le tournant de sa carrière est située en 1968 avec la publication de "Stand on Zanzibar" (Tous à Zanzibar), le plus gros roman de science-fiction jamais écrit, et sans doute structuré selon des techniques littéraires qui n'ont jamais été utilisé dans le genre. Il y dresse, au long de récits imbriqués, le sombre tableau d'un monde  surpeuplé où se pose la question de la liberté individuelle et de l'eugénisme. Trois destins, celui de Norman House, cadre supérieur new-yorkais et noir envoyé en mission dans un état imaginaire d'Afrique, le Beninia; celui de Donald Hogan, un agent dormant du gouvernement américain expédié dans pays du Sud-Est asiatique pour neutraliser une découverte génétique; enfin celui de Chad Mulligan, un sociologue cynique qui marque toute l'intrigue du roman.

Brunner quitte donc les thèmes traditionnels de la science fiction, la colonisation de Mars ou la machine à voyager dans le temps, pour chercher à inventer un futur proche inéluctablement sombre : la surpopulation, la violence et la haine raciale avec "L'Orbite déchiquetée" (The Jagged Orbit, 1969), la pollution chimique et les derniers spasmes de la planète Terre avec "Le Troupeau aveugle" (The Sheep Look Up, 1972), le fascisme avec "Virus" (The Stone That Never Came Down, 1973), le risque d'extinction de la civilisation humaine avec "Éclipse totale" (Total Eclipse, 1974), l'holocauste nucléaire avec "La Toile de l'araignée" (Web of Everywhere, 1974),  la vie dans un monde totalement informatisé avec "Sur l'onde de choc" (The Shockwave Rider, 1975)....

 

Gene Wolfe, "The Fifth Head of Cerberus" (1972)

Écrivain prolifique de nouvelles et de romans qui cultive des intrigues complexes, Gene Wolfe (1931-2019) trouve son public avec sa série du "Solar Cycle"  (Nouveau Soleil de Terre), quatre volumes rédigés entre 1980 et 1983, une fantasy particulièrement dense qui trace le parcours initiatique de Severian le bourreau dont le destin est de devenir autarque et de sauver une Terre vieillissante, au seuil de la mort. "La Cinquième Tête de Cerbère " est un recueil de nouvelles qui fait certes référence à Cerbère, un chien à trois têtes de la mythologie grecque, qui gardait la porte des Enfers grecs, Hadès, mais est utilisé dans un parcours métaphorique pour décrire la propre famille de l'auteur...

 

Andreï Tarkovski, "Solaris" (1972)

Adaptée d'un roman de l’écrivain polonais Stanislas Lem (1921-2006), l'un des écrivains polonais les plus traduits aux côtés de Gombrowicz et de Sienkiewicz, l'intrigue de "Solaris" est toute entière centrée sur une planète, un vaste «océan-cerveau protoplasmique», qui peut lire dans les pensées des personnages et matérialiser des corps, et auquel va s'affronter un psychologue en charge de comprendre le phénomène. L'imaginaire et le quotidien fusionnent uniquement au niveau d'un personnage, et non via les sempiternels effets spéciaux...

On retrouve de plus sous le mode de la science-fiction, la haine profonde de la guerre et des totalitarismes qui animait un auteur qui avait connu l'occupation soviétique, puis nazie. Le cosmonaute et psychologue Kris Kelvin (Donatas Banionis) reçoit la mission de se rendre sur une station spatiale qui étudie depuis plusieurs décennies la planète océanique Solaris, et dans laquelle des évènements étranges se produisent : son ami, le scientifique Dr Gibarian, s'est suicidé, et les deux membres d'équipage survivants, Snauth et Sartorius, semblent atteint de paranoïa. Mais voici que Kelvin se trouve confronter à d'étranges phénomènes, il aperçoit brièvement à bord de la station d'autres personnes qui ne faisaient pas partie de l'équipage d'origine, et plus douloureusement encore, son épouse Harey, qui s’est suicidée dix ans auparavant. Un singulier processus semble opérer à partir de Solaris, puisant tous les souvenirs de l'esprit humain, des plus douloureux ou plus refoulés, pour en générer l’apparition...

 

Joanna Russ, "The Female Man" (1975)

Joanna Russ ( 1937-2011), féministe américaine et auteur de plusieurs ouvrages de science-fiction, de fantastique et de critique littéraire, entre en littérature avec "The Adventures of Alyx", cinq histoires dont "Picnic on Paradise" (1968) dans lequel Alyx, agent de l'Autorité Trans-Temporelle guide un groupe de toutistes égarés sur une planète en guerre. Il n'y a qu'une seule façon de devenir ce qu'on ne parvient pas à être, c'est de le vivre. Dans "The Female Man", qui se veut roman de science-fiction féministe, entre forme didactique et morceaux de bravoure, l'auteur suit la vie de quatre femmes qui vivent dans des mondes parallèles qui diffèrent dans le temps et l'espace. Passer  d'un monde à l'autre leur fait explorer des points de vue différents sur les rôles tenus par chacun des genres, une expérience à l'issu de laquelle se forge pour chacune d'entre elles une certaine idée de leur vie de femme...

Dans le recueil "Extra(ordinary) People" (1985), la science fiction permet d'installer des récits et des contextes dans lesquels les femmes ne sont pas ce qu'elles paraissent être, ni pour elles-mêmes ni pour les autres, et plus encore de l'inversion des rôles masculins et féminins qui ne produit pas toujours les effets attendus....

 

"The Man who fell to Earth" (Nicolas Roeg, 1976)

Adapté d’un roman de Walter Tevis (1928-1984), auteur de science-fiction et de roman noir (The Color of Money, 1984), "L’Homme qui venait d’ailleurs" relate le séjour terrestre d’un humanoïde (David Bowie) venu d’une autre planète ravagée par la sécheresse, il atterrit au Nouveau-Mexique, prend nom de Thomas Jerome Newton, et y bâtit bientôt un empire industriel grâce à des technologies importées de sa lointaine planète. Il espère ainsi  accumuler assez de richesse pour sauver sa planète mais, découvert par les autorités, il devra renoncer à son projet et être condamné à rester sur Terre. L'histoire se veut visuellement provocante, avec des sauts chronologiques ou géographiques volontairement non expliqués et une vision ultra-sophistiquée de la culture américaine…

 

"Close Encounters of the Third Kind", Steven Spielberg  (1977) 

"Rencontres du Troisième Type", l'histoire d'un homme ordinaire confronté au fantastique. Des faits étranges se produisent un peu partout dans le monde : des avions qui avaient disparu durant la Seconde Guerre mondiale sont retrouvés au Mexique en parfait état de marche, un cargo est découvert échoué au beau milieu du désert de Gobi. "Rencontre du troisième type" relate deux histoires parallèles, la première se déroule dans l'Indiana, pendant qu'une coupure d'électricité paralyse la banlieue, Roy Neary (Richard Dreyfuss), un réparateur de câbles, voit une soucoupe volante passer au-dessus de sa voiture, d'autres personnes sont témoins du phénomène, Barry Guiler, un petit garçon de quatre ans, réveillé par le bruit de ses jouets qui se mettent en route. Roy Neary va tenter de comprendre ces évènements mais se heurte aux rigoureuses consignes de silence imposées par le gouvernement fédéral. Obsédé par ce qu'il a vu et hanté par une image de montagne qu'il essaie désespérément de reconstituer, il est abandonné par sa femme Ronnie et ses enfants, et ne trouve compréhension qu'auprès de Jillian Guiler (Melinda Dillon), la mère de Barry.. Parallèlement à ces événements, une commission internationale, composée de chercheurs de divers horizons et conduite par le savant français Claude Lacombe (François Truffaut), va s'efforcer de percer le mystère. Une évidence s'impose bientôt à eux, une forme d'intelligence extraterrestre tente d'établir un contact avec les terriens, et Claude Lacombe va intègre la méthode Kodály d'éducation musicale comme moyen de communication...

 

"Star Wars", George Lucas (1977)

Les huit films sur "La planète des singes" et les sept sur "Les guerres de l'étoile" (Star wars) comptent parmi les plus populaires sagas de science-fiction. L'univers de Star Wars se déroule dans une galaxie, théâtre d'affrontements entre les Chevaliers Jedi et les Seigneurs noirs des Sith, personnes sensibles à la Force, un champ énergétique mystérieux leur procurant des pouvoirs psychiques. Les Jedi maîtrisent le côté lumineux de la Force, pouvoir bénéfique et défensif, pour maintenir la paix dans la galaxie. Les Sith utilisent le côté obscur, pouvoir nuisible et destructeur, pour leur usage personnel et pour dominer la galaxie.

Pour maintenir la paix, une République galactique a été fondée avec pour capitale la planète Coruscant. C'est ainsi George Lucas a réalisé beaucoup plus qu'un film, il a créé un véritable univers avec un nouveau style de cinéma, une mythologie avec ses personnages emblématiques (Anakin Skywalker qui devient le terrible  Dark Vador, au service de l'Empire, Luke Skywalker, le Jedi Obi-Wan, le pilote de vaisseau Han Solo, son compagnon Chewbacca, la princesse Leia Organa), ses créatures (Yoda, l'un des plus puissants maîtres jedi, les robots R2-D2 et le bavard C-3PO, Jar Jar Binks, de la race des Gungan, Jabba Le Hutt, la grosse limace parrain de la pègre intergalactique), et des objets qui ont trouvé une place dans notre langue....

La trilogie originale était composée de "Star Wars" (1977), "L'Empire contre-attaque" (The Empire Strikes Back, 1980), "Le Retour du Jedi" (Return of the Jedi, 1983). De 1999 à 2005, sont diffusés "La Menace fantôme" (The Phantom Menace), ."L'attaque des clones" (Attack of the Clones) et "La Revanche des Sith" (Revenge of the Sith). De 2015 à 2019, sortent sur les écrans, "Le Réveil de la Force", "Les Derniers Jedi", "L'Ascension de Skywalker". Des films dérivés poursuivront l'aventure....

 

Ridley Scott, "Alien" (1979)

"In space, no one can hear you scream" - Les motifs d'invasion d'Alien persistent dans la science-fiction, comme dans le film "Alien" (1979), de l'incontournable Ridley Scott qui n'hésite pas ainsi à défier la vogue de "la Guerre des étoiles" en conciliant horreur (un Alien machine à tuer) et science fiction avec des effets spéciaux particulièrement réussis. Sur un scénario de Dan O'Bannon, nous voici à bord d'un vaisseau spatial avec un équipage commandé par le capitaine Dallas (Tom Skerritt), secondé par l'opiniâtre lieutenant Ripley (Sigourney Weaver devint une star du jour au lendemain): répondant à un appel de détresse, ils découvrent un vaisseau abandonné et des oeufs étranges : de l'un d'eux sortira un parasite qui s'introduit dans le corps de Kane (John Hurt) et provoquera la stupeur et l'effroi lorsqu'il sortira, développé, de sa poitrine...

 


1980-1990? La science fiction s'impose comme l'un des genres les plus importants d'Hollywood et il est symptomatique de voir, dans cette décennie, un auteur comme Philip K. Dick s'imposer dans nombre d'adaptations. S'enchaînent ainsi durant cette décennie, la série Terminator (1984, 1991, 2003, 2009, 2015), qui met en jeu voyage dans le temps et robots aux pouvoirs extraordinaires, la série Alien (1979, 1986, 1992, 1997), et sa terrible chasse aux prédateurs,  devenus des sources de revenus importantes dans le monde entier : les recettes du box-office américain pour les films de science-fiction, de fantastique et d'horreur sont passées de 5 % en 1971 à près de 50 % en 1982. Le chef d'oeuvre de cette décennie est "Blade runner" (Ridley Scott, 1982), une société menacée par ses propres robots, les réplicants, mais le film ne reconnu comme tel que dans la décennie suivante...

Suivent "E.T. : The Extra-Terrestrial" (1982), qui voit un enfant aidé un extraterrestre ami à s'échapper de la Terre et à retourner dans son monde d'origine, "L'Empire contre-attaque" (1980) et "Le Retour du Jedi" (1983), "Tron" (1982), un pirate informatique emprisonné dans le monde numérique, John Carpenter, avec "Starman" (1984). Mais aussi, avec les ingrédients classiques de l'horreur et du frisson, John Carpenter, avec "The Thing" (1982), David Cronenberg, avec "La Mouche" (1986), "Scanners" (1981), et "Dead Zone" (1983), David Lynch, avec "Dune" (1984), James Cameron, avec "Abyss" (1984) et "Aliens, le retour" (1986), Terry Gillian, avec "Brazil" (1985), Michael Laughlin, avec "Strange Invaders" (1983), Luigi Cozzi, avec "Contamination" (1980), Frank Oz, avec "Little Shop of Horrors" (1986)...

 

Ridley Scott, "Blade Runner" (1982)

Le film Blade Runner (1982) de Ridley Scott est basé sur "Do Androids Dream of Electric Sheep ?"  (les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques") de Philip K. Dick (1968), un roman noir de science fiction qui préfigure le phénomène des années 1980 connu sous le nom de "cyberpunk" : il combinait en effet fascination pour la cybernétique (la science de la communication et la théorie du contrôle, notamment en ce qui concerne le système nerveux et le cerveau humain) et conscience sociale  dite "punk", aliénée, oppressée, décadente. En fond, un lugubre Los Angeles des années 2019, surpeuplé, cosmopolite, suintant de pluies acides, en protagoniste principal, le solitaire inspecteur Rick Deckard (Harrison Ford), recherchant des "réplicants", des androïdes qui se sont mutinés et se font passer pour des humains, et acceptant de retrouver  quatre de ces individus qui viennent de regagner la Terre après avoir volé une navette spatiale : des réplicants Nexus 6, les derniers nés de la technologie développée par la Tyrell Corporation....

 

Carl Sagan, "Contact" (1985)

Célèbre astrophysicien et vulgarisateur scientifique renommé, Carl Sagan (1934-1996) a lié sa vie à la recherche d'intelligences extraterrestres (le fameux programme SETI) : c'est ainsi qu'il a conçu une plaque destinée à être fixée à l'extérieur des engins spatiaux de la NASA et qui arbore un message universel pouvant être compris par n'importe quelle forme d'intelligence. Dans son roman, "Contact", nous suivons Ellie Arroway, directrice du "Project Argus", un réseau de radiotélescopes au Nouveau-Mexique dédié à la recherche d'intelligence extraterrestre (SETI), qui détecte un signal provenant du système Vega à 26 années-lumières, une séquence répétitive des 261 premiers nombres premiers, puis les plans d'une machine dont il faut décoder la complexité et construire, générant des débats dans toute la communauté sciences, gouvernementales, mais aussi sociale et religieuse. Un film en sera adapté en 1997, réalisé par Robert Zemeckis, avec Jodie Foster, un premier contact, une première étape...

 

Dan Simmons, "Hyperion" (1989)

Habité par la volonté de fusionner science fiction et fantastique, Dan Simmons (1948) quitte en 1989 l'enseignement pour se lancer dans une carrière de romancier à plein temps dans un répertoire particulièrement étoffé et de très nombreuses et conséquentes références littéraires. C'est aussi en 1989 qu'il publie "Hypérion", premier tome d'une série de science-fiction (Hyperion, 1989), The Fall of Hyperion, 1990), Endymion, 1996), The Rise of Endymion, 1997) qui connaîtra un certain succès et renouvelle un genre que l'on pensait épuisé : une planète, des mondes habités, des envahisseurs, des scènes de bataille, des complots, une extraordinaire galerie de personnages.

Sa seconde série de romans se situe dans l'horreur : "Summer of Night ", en 1991, relate les mésaventures d'un groupe d'enfants dans les rues obscures de la petite ville de Elm Haven en 1960. En 2007 paraît aux États-Unis son livre "The Terror", un roman relatant l'expédition de John Franklin en 1845 au cœur de l'Arctique, puis  en 2009 "Drood", qui porte sur les cinq années précédant le décès de Charles Dickens, période durant laquelle il écrivait "Le Mystère d'Edwin Drood", qu'il laissera inachevé...

 

William Gibson, "Neuromancer" (1984) 

"The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel. "It’s not like I’m using," Case heard someone say, as he shouldered his way through the crowd around the door of the Chat. "It’s like my body’s developed this massive drug deiciency." It was a Sprawl voice and a Sprawl joke. The Chatsubo was a bar for professional expatriates; you could drink there for a week and never hear two words in Japanese. Ratz was tending bar, his prosthetic arm jerking monotonously as he illed a tray of glasses with draft Kirin. He saw Case and smiled, his teeth a web work of East European steel and brown decay..." - Chef de file de cette fameuse catégorie, le "cyberpunk movement",  que l'on distingue au sein de la science-fiction, et qui depuis les début des années 1980 met en scène des antihéros nourris à la contre-culture et  piégés dans un futur déshumanisé et high-tech, William Gibson (1948) a planté, depuis sa nouvelle "Johnny Mnemonic" (1981), un décor urbain, violent, froid, crasseux, dans lequel il faut survivre à tout prix et qu'alimente "un constant bruit de fond subliminal", pour reprendre les mots d'un autre auteur cyberpunk, Bruce Sterling, auteur de "Schismatrix" (1985). On peut citer de même John Shirley, avec "City Come A-Walkin" (1980), Lewis Shiner, "Deserted Cities of the Heart" (1988), Rudy Rucker, "The Secret of Life" (1985)....

"Messiness, not order, is the basic stuff of the universe..." - Ici les humains branchent leur cerveau dans le "cyberespace" (A consensual hallucination experienced daily by billions of legitimate operators, in every nation, by children being taught mathematical concepts), un monde virtuel médiatisé par ordinateur, et court le risque permanent de se perdre dans les méandres symboliques des toiles informatisées qui innervent le monde... 

"Le ciel au-dessus du port était couleur télé sur un émetteur hors service", et Case, le héros de "Neuromancer", un pirate de l'informatique au cerveau directement branché sur des banques de données, un voleur de données qui pénètre illégalement dans les systèmes : jusqu'au jour où son système nerveux est détruit par un client qu'il a doublé. Dès lors incapable de pouvoir entrer en relation avec la moindre "plate-forme", il survit comme il peut dans les bas-fonds de Chiba City, au Japon. Un mystérieux homme d'affaires, aux motifs obscurs, Armitage, offre à Case la possibilité de recouvrer ses anciens pouvoirs. Voici le héros entraîné dans un combat  contre la domination d'un monde contrôlé par de super-sociétés féodales, le voici en charge de percer la matrice du cyberespace du réseau informatique mondial, dans un monde de junkies défoncés et de sous-cultures étranges, crépusculaire, télévisuel, argotique et technologique, souvent désorientant. Au lecteur, immergé dans ce nouveau monde technologisé de découvrir le sens des choses, et d'y reconstruire son existence. "Count Zero" (1986) poursuit le schéma de "Neuromancer". Quant aux personnages de "Mona Lisa Overdrive" (1988), les voici pouvant "mourir" dans les ordinateurs, où ils peuvent soutenir ou saboter la réalité extérieure. William Gibson collabore avec Bruce Sterling sur "The Difference Engine" (1990), une histoire qui se déroule dans l'Angleterre victorienne, avant de reprendre la thématique du cyberespace dans "Virtual Light" (1993)....

 

"A Chinese Ghost Story" (1987), réalisé par Siu-Tung Ching, Hollywood s'essouffle et laisse Hong Kong prendre le pouvoir en terme d'imagination et surtout d'effets spéciaux qui redonne au cinéma une fluidité, une liberté , un lyrisme étonnant, ici, de la pure Heroic-fantasy qui voit un jeune percepteur tombé amoureux d'une beauté énigmatique hantant un temple abandonné, cette beauté est un spectre au service d'un vieil esprit sylvestre qui se nourrit d'âmes...

Plus tard, "Matrix" (1999), conçu et réalisé par les frères Wachowski, basés à Chicago, comble les attentes d'un public subjugué par la fusion des effets spéciaux- ici particulièrement travaillés -, des séquences d'action et de thèmes vaguement philosophiques, Keanu Reeves, modeste programmeur, se dédouble le soir en pirate informatique du nom de Neo et s'interroge sur la véritable nature de la réalité...

 

Dernière décennie du siècle et du millénaire, les années 1990 continuent à produire de la science-fiction, le fantastique, le "space opera", les voyages dans l'espace à la rencontre d'espèces extraterrestres et la colonisation interplanétaire continuent à inspirer Vernor Vinge, "A Fire upon the Deep" (1992), Peter F. Hamilton, "The Night's Dawn Trilogy" (1996-1999) et "Fallen Dragon" (2001), Dan Simmons, "The Fall of Hyperion" (1990), Greg Bear, et sa trilogie "Eon" (1985), "Eternity" (1988), "Legacy" (1995), les innombrables volumes de Ben Bova (1932-2020), la  trilogie sur Mars de Kim Stanley Robinson (Red Mars, 1992, Green Mars, 1993). Au cinéma, la ronde des extra-terrestres autour de notre planète continue à inspirer bien des oeuvres, ainsi "The Wild Blue Yonder" (2005), de Werner Herzog ou "Under the Skin" (2013) de Jonathan Glazer, l'Intelligence artificielle et les sempiternelles robots, envahissent nos existences et dessinent un au-delà de l'humain des plus sombres, du manga futuriste et de type cyberpunk "Ghost in the Shell" (1989) à "Her", réalisé par  Spike Jonze (2013), .... Reste la planète Mars, qui fait encore rêver....

Mais alors que notre réalité s'est peuplée des sondes interplanétaires de la NASA, du télescope spatial Hubble, des nombreuses percées de la cosmologie contemporaine, alors que l'univers scientifique et les univers de science-fiction ont atteint dans ses années 1990 une dimension qui est infiniment plus grande et plus complexe, plus riche en découvertes mais aussi en interrogations, que la réalité objective des années 1950 et ses univers de science-fiction, il semble que nos auteurs contemporains, à l'écriture plus dense, aux nombreux emprunts faits aux thrillers, aux romans d'horreur, d'espionnage et d'action, n'ont guère renouvelé  l'imagination de nos grands anciens, H. G. Wells, The Time Machine (1895) et War of the Worlds (1898), Vogt, Heinlein, Asimov, Clarke. Quant au cinéma, incontournable, là aussi, alors que la technologie s'insinue dans les moindres recoins de notre quotidien, il est une limite que notre imagination ne parvient plus à franchir, un véritable mur de verre qui semble nous laisser penser avoir véritablement épuisé toutes nos possibilités d'extrapolation, de fiction, de fabulation, ....

Et pourtant nous avons bien franchi le deuxième millénaire...

Qu'est devenu ton imagination, petit être humain?