Joseph Heller (1923-1999) - Thomas Pynchon (1937) - Truman Capote (1924-1984) - Kurt Vonnegut (1922-2007) - Norman Mailer (1923-2007) - Ken Kesey (1935-2001) - Charles Webb (1939) - John Kennedy Toole (1937-1969) - Charles Bukowski (1920-1994) - Jerzy Konsinski (1933-1991) - John Rechy (1931) - Hubert Selby Jr. (1928-2004) - Hunter S. Thompson (1937?-2005) - Ralph Steadman (1936)...
Lastupdate: 31/12/2016

Hemingway se suicide le dimanche 2 juillet 1961 : c'est tout un chapitre de la littérature américaine qui se clôt, un chapitre qui a débuté en 1804 avec la fameuse expédition de Meriwether Lewis et de William Clark qui traverse les États-Unis jusqu'à la côte Pacifique, mais le style Hemingway va trouver dans les années soixante matière à se ressourcer. L'Amérique sort de l'époque d'Eisenhower et de sa torpeur pour basculer dans une décennie de violence qui débute avec le meurtre du président John Fitzgerald Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas, et se termine avec celui de l'actrice Sharon Tate par Charles Manson, le 9 août 1969 à Los Angeles. Entre temps, Thomas Pynchon a su capter la mutation de cette nouvelle sensibilité qui sourd progressivement et voient déferler dans la littérature américaine tous les soubresauts qui agitent la société  : "Civil Rights Movement, feminism, antiwar protests, minority activism, and the arrival of a counterculture whose effects are still being worked through American society".  A peine en a-t-on terminé avec les dernières séquelles de la Seconde guerre mondiale (Catch 22) qu'il faut affronter l'onde de choc psychologique et existentielle que constitue la Guerre du Vietnam...

< The American Novel. Norman Mailer in Brooklyn, June,1965 >

 

Parmi les écrivains représentatifs de la décennie, figurent :  Joseph Heller (Catch 22), Ken Kesey (One Flew Over the Cuckoo's Nest, 1962), Edward Albee (Who's Afraid of Virginia Woolf?, 1962), Walker Percy (The Moviegoer, 1962) , Betty Friedan (The Feminine Mystique, 1963), Donald Barthelme (Come Back, Dr. Caligari, 1964), Truman Capote (In Cold Blood, 1966), Thomas Pynchon (V, 1963; The Crying of Lot 49, 1966), John Barth (Giles Goat-Boy, 1966), Richard Brautigan (Trout Fishing in America, 1967), Norman Mailer (The Armies of the Night, 1968), Tom Wolfe (The Electric Kool-Aid Acid Test, 1968), Charles Bukowski (Notes of a dirty old man, 1969). Tous cultivent, à leur façon, dans une Amérique qui domine l'Occident mais qui doit affronter la nouvelle menace que pose la Guerre froide, une dérision absolue qui met en relief la futilité de la vie...

<Lewis Carroll's Alice in Wonderland Illustrated by Ralph Steadman 1973>

 


Joseph Heller (1923-1999)
Aux côté des oeuvres de Roth, Vonnegut, Pynchon, Joseph Heller ouvre la voie à une nouvelle écriture du roman américain, l'approche réaliste et austère de la décennie précédente est battue en brèche,  par un écrivain qui en appelle directement à son expérience personnelle et utilise un langage délirant, des situations grotesques ou décalées pour aborder des contextes psychologiques ou sociologiques les plus larges possibles. N'importe quelle raison de mourir est aussi une excellente raison de vivre, écrit Joseph Heller.

 

 "Catch 22" (1961)
Le Capitaine Joseph Yossarian, personnage principal, appartient à une escadrille de bombardiers basée en Méditerranée pendant la Seconde guerre mondiale. Il est totalement indifférent aux idéaux patriotiques et considère que l'armée n'a comme seul et unique objet que de l'envoyer délibérément à une mort prématurée. Il va donc passer une grande partie de l'ouvrage à imaginer avec créativité des stratagèmes pour éviter de participer à la moindre mission. La guerre est ainsi abordée est transposée en une guerre mettant aux prises les américains eux-mêmes. Mais le piège se referme, l'article 22 du règlement intérieur de la base prévoit en effet que "Quiconque veut se faire dispenser d'aller au feu n'est pas réellement fou." L'ouvrage est devenu l'un des livres cultes des pacifistes opposés à la guerre du Viêt Nam.

 

"Notre histoire, écrit Thomas Pynchon, dans "Gravity's Rainbow" (1973), n'est qu'un agrégat de derniers instants". Le "roman encyclopédique" fait son entrée en littérature : l'intrigue s'enrichit de multiples dimensions et d'une infinité de sujets puisés dans l'histoire, les sciences, les arts, la philosophie. Le récit, qui peut compter plusieurs centaines de protagonistes, met en scène, avec la complexité des sujets qui s'entrecroisent, un espace-temps spécifique, le plus souvent un continuel va-et-vient temporel, le tout s'articulant autour d'un élément primordial : le roman possède en effet au coeur de son intrigue, tapie dans la complexité de sa trame et de ses références, un principe, un moteur qui symbolise à la fois la transcendance et un avenir incertain. Le héros est ainsi amené à se lancer dans quête paranoïaque, au gré des évènements improbables qu'il traverse, doit interpréter des pans de réalité toutes porteuses d'une signification le plus souvent terrifiante qui tapisse nos existences. On se souvient du "Moby Dick" d'Herman Melville dont le récit regorgeait d'anecdotes mais aussi de références à la Bible et à l'oeuvre de Shakespeare. Ce n'est que par ce biais que l'intrigue peut entraîner véritablement le lecteur dans une prise de conscience d'une réalité plus signifiante que nous le pensions, "a shadowy world of paranoia and conspiracy", plus perverse aussi ...

<Ralph Steadman>


Thomas Pynchon (1937)

L'énigmatique Thomas Pynchon est devenu l'une des figures cultes de la littérature américaine. On ne sait de lui que peu de choses (né à Glen Cove, Long Island, New York, descendant d'un gentilhomme des intimes de Charles Ier, William Pynchon, qui gagna l'Amérique en 1630 avec John Winthrop, puis se bâtit un véritable royaume dans le Connecticut, Thomas Pynchon a commencé sa carrière comme assistant ingénieur chez Boeing) et a déjà donné nombre de nouvelles et de romans :  "V." (1963), "Vente à la criée du lot 49" (Crying of Lot 49, 1966), "L'Arc-en-ciel de la gravité" (Gravity's Rainbow, 1973), "Slow Learner" (1984), recueil de nouvelles, "Vineland" (1990), Mason & Dixon (1997), "Contre-jour" (Against the Day, 2006), "Vice caché" (Inherent Vice, 2009) et "Fonds perdus" (Bleeding Edge, 2013).  Avec Thomas Pynchon, tout objet peut devenir matière à littérature, ses métaphores viennent tout autant de la physique et de la chimie classiques, que des mathématiques ou de la mythologie.

 

"Entropy" (1960)
C'est une des plus célèbres nouvelles de Thomas Pynchon. Dans sa maison de Washington, tandis qu'au rez-de-chaussée Meatball Mulligan anime une soirée qui dégénère en chaos total, au premier étage un homme de cinquante-quatre ans, Calisto, écrit à la troisième personne ses Mémoires après avoir calfeutré son appartement. La métaphore a été grandement discutée, celle décrivant cette fameuse transition entre deux décennies, des années cinquante aux années soixante :  les deux étages de la maison illustrent deux états de conscience, l'obsession de l'ordre et de la fermeture résistant à la dégradation entropique du monde, d'un côté, le déferlement aléatoire et chaotique de la vie au risque de sa propre asphyxie.

 

"Downstairs, Meatball Mulligan’s lease-breaking party was moving into its 40th hour. On the kitchen floor, amid a litter of empty champagne fifths, were Sandor Rojas and three friends, playing spit in the ocean and staying awake on Heidseck and benzedrine pills. In the living room Duke, Vincent, Krinkles and Paco sat crouched over a 15-inch speaker which had been bolted into the top of a wastepaper basket, listening to 27 watts’ worth of The Heroes’ Gate at Kiev. They all wore hornrimmed sunglasses and rapt expressions, and smoked funny-looking cigarettes which contained not, as you might expect, tobacco, but an adulterated form of cannabis sativa. This group was the Duke di Angelis quartet. They recorded for a local label called Tambú and had to their credit one 10″ LP entitled Songs of Outer Space. From time to time one of them would flick the ashes from his cigarette into the speaker cone to watch them dance around. Meatball himself was sleeping over by the window, holding an empty magnum to his chest as if it were a teddy bear. Several government girls, who worked for people like the State Department and NSA, had passed out on couches, chairs and in one case the bathroom sink..."

"En bas, la petite soirée que Meatball Mulligan, dit Boule-de-viande, donnait pour la fin du bail entrait dans sa quarantième heure. Par terre, dans la cuisine, parmi les bouteilles de champagne vides, Sandor Rojas et trois invités jouaient à qui cracheraient le plus loin. Ils restaient éveillés grâce à un mélange de Heidsieck et de Benzedrine. Au salon, Duke, Vincent, Krinkles et Paco étaient accroupis autour d'un baffle de quinze pouces installé sur une corbeille à papier, et ils s'envoyaient pour vingt-sept watts de "la Grande Porte de Kiev". Ils portaient tous des lunettes de soleil à monture de corne et montraient des mines extasiées. Ils fumaient de drôles de cigarettes qui, contrairement à ce que l'on pourrait croire, ne contenaient pas du tabac, mais une forme frelatée de Cannabis sativa. Ils constituaient le quartette Duke di Angelis. Ils enregistraient pour une marque locale, Tambù, et comptaient à leur actif un 33 tours 25 cm de musique sidérale intitulé Songs of Outer Space. De temps en temps, il y en avait un qui lançait sa cendre dans le cône du haut-parleur pour la voir tournoyer. Meatball dormait près de la fenêtre, il serrait sur son coeur un magnum vide, comme si ç'avait été son ours en peluche. Plusieurs petites fonctionnaires, des filles qui travaillaient pour le département d'Etat ou la National Security Agency, étaient tombées raides sur les canapés, les fauteuils; il y en avait même une la tête dans le lavabo de la salle de bains..."


"On était au début de février 1957. En ce temps-là, Washington D.C. regorgeait d'expatriés américains. A tout propos, ils vous racontaient comment ils n'allaient pas tarder à partir pour l'Europe. Pour le moment, tout le monde semblait travailler pour le gouvernement. Ironie qui n'échappait à personne. On montait par exemple des soirées polyglottes, où le nouveau venu se faisait snober s'il n'était pas capable de soutenir une conversation dans trois ou quatre langues différentes. Pendant des semaines, ils fréquentaient les traiteurs arméniens, et l'on était finalement invité dans de minuscules cuisines à des dîners d'agneau et de bulghour. Les murs étaient décorés d'affiches de corridas. On prenait pour maîtresses des filles sensuelles débarquées d'Andalousie ou du Midi. Elles étudiaient l'économie à Georgetown. Leur Dôme, c'était un rathskeller pour étudiants qui s'appelait Au Vieil Heidelberg. Au printemps, en guise de tilleuls, il fallait se contenter de cerisiers en fleur. Cette vie léthargique n'était cependant pas dépourvue de piquant.
La soirée de Meatball semblait trouver son second souffle. Il s'était mis à pleuvoir. L'eau rebondissait sur le papier goudronné du toit, elle éclaboussait en fines gouttelettes le nez, les sourcils et les lèvres des gargouillis de bois, puis elle dégoulinait sur les vitres. La veille, il avait neigé, et l'avant-veille avait soufflé une véritable tempête. Auparavant, la ville avait étincelé sous le soleil : on se serait cru en avril, encore qu'on ne fût qu'au début de février, d'après le calendrier. Bizarre saison, à Washington, que ce faux printemps. On y trouve l'anniversaire de Lincoln, le Nouvel An chinois, et il flotte dans les rues une sorte de désespoir, car les cerisiers ne seront pas en fleur avant des semaines. Et, comme le chante Sarah Vaughan, cette année le printemps sera un peu en retard. Les foules, comme celle qui se rassemblaient Au Vieil Heidelberg l'après-midi en semaine pour y boire du würtzburger en chantant Lili Marlene (sans parler de "la Fiancée de Sigma Khi"), sont la plupart du temps incroyablement romantiques. Et comme les romantiques ne l'ignorent pas, l'âme (ou spiritus ou rûah, ou encore pneuma) n'est, en substance, que de l'air. Il est par conséquent naturel que ces gondolements de l'atmosphère se retrouvent dans ceux qui la respirent. Si bien qu'aux éléments publics - vacances, attractions touristiques - viennent s'ajouter des sinuosités particulières, liées au climat, comme s'il s'agissait d'un passage stretto dans cette fugue que représente l'année : temps incertain, idylles sans lendemain, obligations imprévues, mois qui se perdent aisément dans une fugue car dans cette ville, et c'est assez curieux, on oublie toujours le vent, la pluie et les amours de février, comme si tout cela n'avait jamais existé..." (traduction Michel Doury, Seuil).

 

"V." (1963)
"V" marque l'arrivée de Thomas Pynchon sur la scène du roman américain, dans une Amérique transformée par la Seconde guerre mondiale et basculant dans la révolution sociale et culturelle des années 1960. Benny Profane, ancien marin qui vit de petits boulots au milieu des années 1950, rencontre un étrange personnage, Herbert Stencil, qui a vécu quarante-quatre ans comme un somnambule, se réveille obsédé par la disparition incompréhensible de son père, et découvre au centre de toutes les explosions de violence qu'il a traversé, une figure féminine, la mystérieuse V. Ce qui est en fond de cette fresque est l'utilisation et l'abus du pouvoir, et l'existence de communautés marginalisées.

 

".. Depuis sa démobilisation de la marine, Profane avait travaillé au hasard de la route et, quand le travail manquait, il se contentait de trimarder, montant et descendant la côte est, tel un yo-yo. Et cela avait bien duré un an et demi. A force de fouler des pavés à patronyme, dont il ne se souciait plus de faire le compte, Profane en était venu à considérer les rues avec une certaine méfiance, les rues comme celle-là, notamment. En fait, pour lui, elles s'étaient toutes fondues en une rue unique et abstraite qui, par les nuits de pleine lune, devenait cauchemar. Sar East Main, ghetto du marin saoul, dont personne n'a que faire, vous secouait les nerfs avec la soudaineté du rêve banal qui tourne au rêve d'épouvante. Le chien se change en loup, la lumière en crépuscule, le vide en présence à l'affût. Voici vos marines novices dégobillant sur la chaussée, voici la barmaid qui porte sur chaque fesse une hélice tatouée. Et le fou furieux en puissance qui étudie la meilleure méthode pour passer à travers la vitrine... (à quel moment poussera-t-il son cri de guerre Géronimo? Avant l'éclatement du panneau, ou après?). Et le matelot de pont qui, blindé à zéro, pleure au fond de la ruelle car, la dernière fois que les SP l'avaient ramassé dans cet état, il avait eu droit à la camisole. Sous la semelle, le long du trottoir, on sent parfois comme une vibration: c'est un SP qui, à quelques réverbères de là, scande le « ressent ›› à coups de casse-tête. Et, par là-dessus, une clarté qui rend laids et verts les visages, celle des lampes à vapeur de mercure, fuyant en un V asymétrique vers l'est, où tout est noir et où il n'y a plus de bars.

A son arrivée à la Tombe du marin, Profane tomba sur un début de bagarre entre matafs et cols de cuir. Debout sur le pas de la porte, il suivit un moment l'explication, puis s'étant rendu compte qu'il avait déjà, de toute façon, un pied dans la Tombe, plongea en avant, esquiva les combattants et s'affala, ou tout comme, près de la barre de bronze.

- Y a donc pas moyen qu'un homme vive en paix avec son prochain? fit une voix perplexe derrière l'oreille gauche de Profane. 

C'était Béatrice, la barmaid, chérie de la 22e division de torpilleurs et, inutile de le dire, du vieux rafiot de Profane, le contre-torpilleur "USS Scaffold".

- Benny! cria-t-elle.

Les retrouvailles furent tendres après une si longue absence. Profane se mit à dessiner dans la sciure des cœurs percés de flèches, des mouettes portant des banderoles dans leur bec, où on lisait: "A ma Béatrice." 

L'équipage du Scaffold n'était pas là, le baquet en question ayant appareillé pour la Méditerranée dans la soirée de la veille, au milieu d'une tempête de rouscaille exhalée par l'équipage et que l'on pouvait entendre à travers la rade nuageuse (ainsi, du moins, va le récit) comme les échos de quelque bateau fantôme, et même jusqu'à Little Creek... En conséquence, ce soir-là, il y avait quelques barmaids de plus dans les salles, tout au long d'East Main. Car, d'après ce qu'on raconte (en toute connaissance de cause), à peine un bâtiment comme le Scaffold a-t-il largué ses amarres que certaines épouses de marins troquent leurs vêtements civils contre l'uniforme de barmaid, arrondissent en anse leur bras porteur de bière et s'exercent au sourire sucré de pute. Et cela, alors que la clique du NOB joue "Ce n'est qu 'un au revoir" et que les torpilleurs font souffler leurs cheminées en noirs flocons sur les cocus en puissance qui, rangés en un garde-à-vous viril, prennent congé de la terre avec regret et un imperceptible sourire.

Béatrice apporta la bière. Il y eut un glapissement derrière elle à l'une des tables du fond; elle sursauta, et la bière gicla par-dessus bord.

- Misère! dit-elle. Voilà Ploy qui remet ça!

Ploy était maintenant mécanicien à bord du dragueur "Impulsive" et un objet de scandale permanent sur toute la longueur d'East Main. Il mesurait cinq pieds et nib de pouces dans ses bottes de mataf, et cherchait toujours la bagarre avec les plus costauds à bord, sachant qu'ils ne le prendraient pas au sérieux. Dix mois plus tôt (juste avant qu'il ait été muté du Scaffold), la marine avait décidé d'arracher à Ploy toutes ses dents. Fou de colère, Ploy, jouant des poings, avait déjà mis en échec un chef de manœuvre et deux dentistes du bord, lorsqu'on se rendit compte qu'il entendait bel et bien conserver sa denture..."

 

"L'Arc-en-ciel de la gravité" (Gravity's Rainbow, 1973)
"Considéré comme le plus grand roman américain de l'après-guerre, Londres à l’époque du « Blitz ». Le lieutenant américain Slothrop semble avoir été conditionné dès l’enfance pour connaître des érections à l’endroit où des explosions vont avoir lieu. La carte de ses exploits sexuels anticipe donc légèrement celle des V2 et de leurs fatals impacts. Il est logique qu’« on » s’intéresse de près à lui, notamment Roger Mexico, expert en prévisions guerrières. Il y a des conspirations, de la science, du sexe, des sacrifices, et des centaines de personnages qui se croisent, se perdent, des savants fous, des espions kirghizes, un coprophage, une tribu africaine déportée, une Hollandaise à double-jeu, une pieuvre apprivoisée, des femmes faciles, des filles et des fils illégitimes. Ce roman de la guerre et de ses débordements se déroule à Londres, beaucoup, puis à Nice, en Hollande, et dans l’Allemagne dévastée. Il y a un complot à fuir ou à démasquer. Mais quel complot ?" (Editions du Seuil)

 

"A screaming comes across the sky. It has happened before, but there is nothing to compare it to now.
It is too late. The Evacuation still proceeds, but it's all theatre. There are no lights inside the cars. No light anywhere. Above him lift girders old as an iron queen, and glass somewhere far above that would let the light of day through. But it's night. He's afraid of the way the glass will fall--soon--it will be a spectacle: the fall of a crystal palace. But coming down in total blackout, without one glint of light, only great invisible crashing.
Inside the carriage, which is built on several levels, he sits in velveteen darkness, with nothing to smoke, feeling metal nearer and farther rub and connect, steam escaping in puffs, a vibration in the carriage's frame, a poising, an uneasiness, all the others pressed in around, feeble ones, second sheep, all out of luck and time: drunks, old veterans still in shock from ordnance 20 years obsolete, hustlers in city clothes, derelicts, exhausted women with more children than it seems could belong to anyone, stacked about among the rest of the things to be carried out to salvation. Only the nearer faces are visible at all, and at that only as half-silvered images in a view finder, green-stained VIP faces remembered behind bulletproof windows speeding through the city...."

 

"Vente à la criée du lot 49" (Crying of Lot 49, 1966)
Considéré comme un exemple et une parodie de la fiction postmoderne, Pynchon tisse un thriller riche en fils narratifs qui oscille entre superficialité des médias et absurdité voire vide idéologique de notre monde. Oedipa Mass, jeune femme née dans les années cinquante vivant dans le comté d'Orange en Californie, apprend un jour qu'un de ses anciens amants, le magnat immobilier Pierce Inverarity, l'a désignée comme exécutrice testamentaire. La lecture et l'exécution de ce testament qui comporte en plus d’usines et de biens immobiliers, une collection de plusieurs milliers de (faux) timbres.  Et fortuitement, d’étranges coïncidences surviennent : dans le bar « Le Scope » qui semble être le seul lieu animé de San Narciso et qui est rempli d’ouvriers travaillant dans une usine de Pierce Inverarity, Œdipa rencontre un jeune spécialiste de l’histoire des Postes depuis le XVIe s., un postier qui fait sa tournée de courrier en nocturne, et dans les toilettes repère un mystérieux symbole correspondant à un non moins étrange réseau postal clandestin, le "Tristero" : elle en reconstruit l'histoire et met à jour une autre Amérique peuplée de  personnages déjantés plongent dans le smog californien et dans un espace-temps...

 


 

Avec Truman Capote, une nouvelle forme de roman apparaît, "le roman non fictionnel" : l'intrigue ne naît plus de l'imagination d'un auteur, elle ne se fonde pas plus sur des faits réels, mais émane de la réalité même. L'auteur se saisit donc de cette trame de la réalité, la décrit avec minutie et va s'efforcer d'analyser les motivations des personnages pour les livrer dans leur pleine humanité au lecteur. 'In Cold Blood" est emblématique de ce nouveau style littéraire.


Truman Capote (1924-1984) 

De son vrai nom Truman Streckfus Persons, Truman Capote est né à La Nouvelle-Orléans et a été élevé dans une plantation de l'Alabama, son père avocat épouse une Miss Alabama de seize ans qui enferme son fils dans un placard pour vivre sa vie : le mariage finit dans l'alcoolisme et la rupture. Truman prend le nom de son beau-père, vit avec des cousines, retrouve son père : il quitte définitivement à 17 ans le système scolaire et travaille de 1941 à 1945 comme pigiste au New Yorker. Il manifeste très tôt un grand don d'observation et une virtuosité littéraire dans ses premières nouvelles, rapidement remarquées par le milieu littéraire new-yorkais. Son premier roman "Les domaines hantés" (Other Voices, Other Rooms, 1948) remporte un vif succès mais la couverture de son livre qui le représente en starlette androgyne allongé langoureusement sur un sofa fait scandale. Truman Capote lance ainsi, en toute "innocence" selon lui, l'une des carrières littéraires américaines les plus flamboyantes, avant de sombrer dans l'acoolisme et la cocaïne à la fin des années soixante. "Other Voices, Other Rooms" raconte la rencontre du jeune Joel Knox, à la recherche de son père, et d'un vieil homme muet et infirme qui ne communique qu'en lançant des balles de tennis rouges dans l'escalier. En 1949, il publie un recueil de contes, "L'arbre de nuit" (The Grass Harp). Suivent "Local color", en 1950, "La harpe d'herbes" en 1951, "Les muses parlent" en 1956. Sa créativité littéraire s'achève avec "Breakfast at Tiffany's" (1958) et "In Cold Blood" (1966), deux énormes succès et le début de sa lente descente aux enfers...

"Petit déjeuner chez Tiffany" (Breakfast at Tiffany's, 1958)
Le roman, qui connaît un grand succès, est récit de la rencontre et d'un amour sans retour d'un écrivain débutant, le narrateur, avec sa voisine du dessous, une jeune femme déroutante, Holly Golightly, anticonformiste d'à peine dix-neuf ans, femme-enfant qui vit aux crochets de quelques riches amants. "J'avais été au cinéma, j'étais rentré et je m'étais mis au lit avec un grog au rhum et le dernier Simenon. C'était tellement mon idée d'une soirée confortable que je ne parvenais pas à comprendre le sentiment de malaise qui s'amplifia en moi au point que je pouvais entendre les battements de mon cœur... Le sentiment que l'on m'épiait. Que quelqu'un était dans la chambre. Puis il y eut une succession de coups secs sur la vitre, une apparition d'un gris spectral. Je renversai le grog. Il me fallut un certain temps avant que je me décide à ouvrir la fenêtre et à demander à Miss Golightly ce qu'elle voulait."

 

"De Sang froid" (In Cold Blood, An unspeakable crime in the heartland, 1966)
Truman Capote invente le genre du "roman-vérité" en 1966 avec "De Sang Froid", et atteint la consécration : il retrace le meurtre de la famille Clutter, au Kansas, en 1959, par deux inadaptés sociaux, Dick Hickock et Perry Smith, le procès et leur exécution. Capote recontruit cette Amérique du début des années 1960 et tente de comprendre ce qui a pu conduire à ces excès meurtriers.

 

"I—THE LAST TO SEE THEM ALIVE
Editor’s note: All quotations in this article are taken either from official records or from conversations, transcribed verbatim, between the author and the principals.

The village of Holcomb stands on the high wheat plains of western Kansas, a lonesome area that other Kansans call “out there.” Some seventy miles east of the Colorado border, the countryside, with its hard blue skies and desert-clear air, has an atmosphere that is rather more Far West than Middle West. The local accent is barbed with a prairie twang, a ranch-hand nasalness, and the men, many of them, wear narrow frontier trousers, Stetsons, and high-heeled boots with pointed toes. The land is flat, and the views are awesomely extensive; horses, herds of cattle, a white cluster of grain elevators rising as gracefully as Greek temples are visible long before a traveller reaches them.
Holcomb, too, can be seen from great distances. Not that there is much to see—simply an aimless congregation of buildings divided in the center by the main-line tracks of the Santa Fe Railway, a haphazard hamlet bounded on the south by a brown stretch of the Arkansas (pronounced “Ar-kan-sas”) River, on the north by a highway, Route 50, and on the east and west by prairie lands and wheat fields. After rain, or when snowfalls thaw, the streets, unnamed, unshaded, unpaved, turn from the thickest dust into the direst mud. At one end of the town stands a stark old stucco structure, the roof of which supports an electric sign—“dance”—but the dancing has ceased and the advertisement has been dark for several years. ..."

 

Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l'ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent "là-bas". A quelque soixante-dix miles à l'est de la frontière du Colorado, la région a une atmosphère qui est plutôt Far West que Middle West avec son dur ciel bleu et son air d'une pureté de désert. Le parler local est hérissé d'un accent de la plaine, un nasillement de cow-boy, et nombreux sont les hommes qui portent d'étroits pantalons de pionniers, de grands chapeaux de feutre et des bottes à bouts pointus et à talons hauts. Le pays est plat et la vue étonnamment vaste; des chevaux, des troupeaux de bétail, une masse blanche d'élévateurs à grain,  se dressent aussi gracieusement que des temples grecs, sont visibles bien avant que le voyageur ne les atteigne.

On peut également voir Holcomb de très loin. Non pas qu'il y ait tellement à voir - rien qu'une agglomération de bâtiments sans objet séparée au centre par les rails de la grande ligne du Santa Fe Railroad, un hameau construit au petit bonheur et limité au sud par une partie boueuse de la rivière Arkansas (se prononce « Ar-kan-sas ››), au nord par une grand-route, la Route 50, et à l'est ainsi qu'à l'ouest par des terres de pâturage et des champs de blé. Après la pluie, ou à la fonte des neiges, les rues sans nom, sans ombre et sans pavés, passent de la poussière la plus épaisse à la boue la plus affreuse. A un bout de la ville s'élève une vieille structure rigide en stuc dont le toit supporte une enseigne lumineuse - DANCING - mais on a cessé d'y danser et le panneau est éteint depuis de nombreuses années. 


"A côté, un autre édifice avec une enseigne manque d'à-propos, en lettres d'or craquelées sur une vitre sale - Banque de Holcomb. La banque ferma ses portes en 1933, et ses anciens bureaux de comptabilité furent transformés en appartements. C'est l'un des deux "immeubles de rapport" de la ville, le deuxième étant une vieille demeure délabrée connue sous le nom de "Maison des enseignants" parce qu'une bonne partie du professorat de l'école locale y vit. Mais la plupart des habitations de Holcomb sont des maisons en bois sans étage avec des vérandas sur le devant. Près de la gare, la receveuse des postes, une femme décharnée qui porte une veste en cuir brut, des treillis et des bottes de cow-boy, préside à un bureau de poste qui tombe en ruine. La gare elle-même, avec sa peinture écaillée couleur de soufre,est également mélancolique; le Chief, le Superchief, le El Capitan passent tous les jours, mais ces fameux express ne s'arrêtent jamais là. Les trains de voyageurs ne s'arrêtent jamais - sauf de temps à autre un train de marchandises. Sur la route, il y a deux postes d'essence dont l'un est aussi une épicerie pauvrement approvisionnée tandis que l'autre fait fonction de café - Chez Hartman - où Mrs. Hartman, la propriétaire, sert des sandwiches, du café, des sodas et de la bière à 3,2 degrés. (Holcomb, comme tout le reste du Kansas, est "sec".)

Et c'est vraiment tout. A moins d'inclure, comme il se doit, l'École de Holcomb, un édifice de bonne apparence qui révèle une circonstance que l'aspect de la communauté camoufle par ailleurs : que les parents qui envoient leurs enfants à cette école "unifiée" moderne et pourvue d'un personnel enseignant qualifié - les classes vont du jardin d'enfants à la première, et une lotte d'autobus transporte les étudiants dont le nombre habituel se chiffre aux environs de trois cent soixante, d'aussi loin que seize miles - sont en général des gens prospères. Gros fermiers pour la plupart, ce sont des gens de plein air de souches très variées : Allemands, Irlandais, Norvégiens, Mexicains, Japonais. Ils élèvent du bétail et des moutons, cultivent le blé, le millet, la graine fourragère et la betterave à sucre. L'exploitation agricole a toujours été une affaire hasardeuse, mais dans l'ouest du Kansas ceux qui la pratiquent se considèrent des "joueurs-nés", car ils doivent lutter contre une précipitation de pluie extrêmement faible (la moyenne annuelle est de dix-huit pouces) et d'angoissants problèmes d'irrigation. Cependant, les sept dernières années ont été des années de bénéfique absence de sécheresse. Les fermiers du comté de Finney, dont Holcomb fait partie, ont fait de bonnes affaires; ils ont fait de l'argent non seulement grâce à l'agriculture mais aussi grâce à l'exploitation d'abondantes ressources en gaz naturel, et cette richesse se reflète dans la nouvelle école, les intérieurs confortables des fermes, les élévateurs à grain verticaux et pleins à craquer.

Jusqu'à un matin de la mi-novembre 1959, peu d'Américains -  en fait peu d'habitants du Kansas - avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l'éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d'événements exceptionnels, ne s'était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu'il en fût ainsi, tout à fait heureux d'exister à l'intérieur d'une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des "4-H" (Head (tête), Heart (cœur), Hands (mains), Health (santé)). Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l'hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d'ecballium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissante des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n'entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu'alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner que rarement la peine de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces sombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards..."


Kurt Vonnegut est le romancier du désarroi de cette petite bourgeoisie du Middle West, et au-delà, qui, innocente et confiante par nature en l'avenir, s'est sentie broyée et détruite par deux cataclysmes successifs, la Grande Dépression puis la Seconde Guerre mondiale. Non seulement les repères les plus familiers ont totalement disparus, reste la nostalgie, mais Vonnegut cherchera longtemps l'origine de ces jeux de massacres successifs. Ses romans prennent le chemin de la satire politique et comme naturellement celui de la science-fiction : on a déjà relevé ce rapprochement étrange, le Middle West américain a un arrière-goût de science-fiction. Au bout du compte, une conclusion s'imposera, une bonne dose d'amphétamines résout bien des problèmes...

 

Kurt Vonnegut (1922-2007)

Kurt Vonnegut, soldat durant la bataille des Ardennes et fait prisonnier par l'armée allemande, fut traumatisé par le bombardement de Dresde par les Alliés, du 13 au 15 février 1945 : 7 000 tonnes de bombes sont déversées en trois vagues qui feront plus de 35000 morts. Il fut l'un des sept rescapés américains, sauvés pour s'être enfermés dans une cave d'abattoir (Slaughterhouse Five) : les nazis l'affectèrent à la récupération des cadavres pour la fosse commune, mais, écrit-il, il y en avait tellement que l'on dut terminer au lance-flamme l'ouvrage des bombes. Il est libéré en mai 1945 par les troupes soviétiques et revient aux États-Unis. Installé à New York en 1947, il travaille dans les relations publiques pour la General Electric, puis dès qu’il parvient à placer sa première nouvelle, en 1950, démissionne et décide d’essayer de vivre de sa plume. Son premier roman "Player piano"  (1952) obtient un beau succès d’édition, mais il doit à nouveau enchaîner des petits boulots pour survivre.

C'est en 1959, avec "The Sirens of Titan", qu'il trouve son style propre, une science-fiction parodique, empreinte d'humour noir et incisive. En 1963, "Le Berceau du Chat" prend pour cible la technologie, le mensonge le plus destructeur du XXe siècle, au cours d'une histoire particulièrement loufoque sur fond de commerce d'arme de destruction massive détenue par une secte qui prêche la venue de l'apocalypse.

En 1969, paraît "Abattoir 5", inspiré de sa propre histoire et lui apporte la consécration. "Déjà à cette époque, j'étais censé écrire sur Dresde. Ce n'était pas cette opération aérienne-là qui avait la vedette aux Etats-Unis en ce temps-là. Par exemple, très peu d'Américains se rendaient compte que cela avait été beaucoup plus meurtrier qu'Hiroshima. Je n'en étais pas conscient non plus."  Vonnegut emprunte les habits de la science-fiction pour tenter de redonner vie à l'errance misérable du brave soldat yankee qu'il a pu être, échafaudant la très cruelle saga de Billy Pèlerin, l'homme qui voyageait dans le temps, passant, d'un coup, de sa nuit de noces aux latrines d'un camp de prisonniers, d'un lit d'hôpital à une porcherie bombardée, d'une paisible existence à une cage de zoo sur la planète Tralfamadore, comme autant d'éclats de souffrance et d'absurdes tueries dans une réalité qui se veut impassible.

 

"Slaughterhouse 5 or The Children's Crusade" (Abattoir 5, 1969)
Le roman est publié en pleine guerre du Vietnam et porte en sous-tire "ou la croisade des enfants, une danse en service commandé avec la Mort, par Kurt Vonnegut Jr., Américain de souche allemande établie depuis quatre générations dans le Nouveau Monde, vivant maintenant dans l'opulence et fumant trop, au Cap Cod, qui, en tant qu'éclaireur d'infanterie en déroute et prisonnier de guerre, a été témoin du bombardement et de l'incendie de Dresde - la Florence de l'Elbe -, il y a de cela longtemps, et qui a survécu pour en raconter l'histoire dans un roman à la manière un peu sténographique et schizophrénique des contes de la planète Tralfamadore, d'où viennent les soucoupes volantes". 

"....Comme c'est ma spécialité de bricoler le paroxysme, l'émotion forte, la subtilité psychologique, le dialogue bien enlevé, le suspense et l'affrontement dramatique, j'avais produit nombre d'ébauches de l'odyssée de Dresde. Le meilleur de ces plans, ou du moins le plus décoratif, figurait au dos d'un rouleau de papier peint. Je m'étais servi des pastels de ma fille et chaque personnage principal avait sa couleur. L'histoire commençait à un bout du rouleau, se terminait à l'autre et bien sûr, entre les deux, il y avait le milieu. La ligne bleue coupait la rouge et puis la jaune, et cette dernière disparaissait, car le gars du trait jaune était mort. Et ainsi de suite. Le bombardement de Dresde était représenté par une bande verticale de hachures oranges et toutes les droites encore en vie la traversaient pour ressortir de l'autre côté.

La jonction, tout au bout du faisceau, était un champ de betteraves au bord de l'Elbe, à la sortie de Halle. La pluie dégringolait. En Europe, la guerre était du passé depuis quinze jours. Nous étions en rang, gardés par des soldats russes: Anglais, Américains, Hollandais, Belges, Français, Canadiens, Sud-Africains, Néo-Zélandais, Australiens, des milliers sur le point d'abandonner la condition de prisonnier de guerre. Et à l'autre extrémité du champ, des milliers de Russes, Polonais, Yougoslaves gardés, eux, par des soldats américains. On nous échangea là, sous la pluie: parité absolue. O'Hare et moi on a grimpé à l'arrière d'un camion américain avec pas mal de gens. O'Hare n'emportait pas de souvenirs. Presque tous les autres, oui. J'avais un sabre de parade de la Luftwaffe ; je l'ai encore. Le petit Américain rageur que j'ai baptisé Paul Lazzaro s'était ramassé pas loin d'un kilo de diamants, émeraudes, rubis et le reste. Il en avait délesté des morts dans les caves de Dresde. C'est la vie.

Un Anglais demeuré, qui avait semé ses dents à tous vents, transportait son trophée dans un sac de toile. La sacoche reposait sur mon cou-de-pied. Il y fourrait son nez toutes les cinq minutes, puis se mettait à rouler les yeux en dévissant son cou décharné pour essayer de surprendre quelqu'un en train de convoiter son trésor. Et, d'une secousse, il renvoyait sa besace sur ma jambe.

Je m'imaginais que c'était sans le vouloir. Mais j'étais naïf. Il fallait absolument qu'il montre le contenu à quelqu'un, et il avait conclu qu'íl pouvait me faire confiance. Il accrocha mon regard, fit un clin d'œil, desserra la coulisse. Il y avait une tour Eiffel en plâtre là-dedans. Dorée. Incrustée d'une pendule.

« Si c'est pas bath ››, dit-il.

On nous envoya par avion dans un camp de convalescence, en France, où l'on nous gava de bouillie chocolatée et de toutes sortes de choses riches en calories, jusqu'à ce que nous soyons bien potelés. Puis on nous rapatria et c'est alors que j'ai épousé une belle fille, elle aussi bien potelée. Et nous avons eu beaucoup d'enfants. Ils sont tous adultes maintenant, et moi un vieux schnock qui radote sur le passé en grillant des Pall Mall. J'm'appelle Yon Yonson, j'bosse dans l'Wisconsin, dans une grande scierie. Par intervalles, je tente d'appeler au téléphone d'anciennes petites amies, tard le soir quand ma femme est au lit. « Mademoiselle, pourriez-vous me donner le numéro de Mme Untelle. Il me semble qu'elle habite à tel endroit. - Je regrette, monsieur. Elle ne figure pas à l'annuaire. - Merci, mademoiselle. Merci bien quand même.

Et je laisse sortir le chien, ou bien je le fais rentrer, et on taille une bavette. Je lui révèle que je l'aime bien, il me garantit qu'il me rend la pareille. L'odeur de rose et de gaz asphyxiant ne l'affecte pas. - « T'es au poil, Sandy, je lui répète. Tu t'en rends compte? T'es vraiment bien. »

D'autres fois, je branche la radio et j'écoute une émission parlée en provenance de Boston ou de New York. je ne supporte pas la musique enregistrée quand j'ai trop bu. Je finis par aller au lit et ma femme s'inquiète de l'heure. Elle a toujours besoin d'avoir l'heure. Il arrive que je ne sache pas, et je lui réponds: "Je ne l'ai pas. Tu peux me fouiller."

A l'occasion, je fais le bilan de mes études. j'ai fréquenté un temps l'université de Chicago après la Seconde Guerre. J'étais en Anthropologie. A l'époque, on enseignait que tout le monde était exactement comme tout le monde. Peut-être en sont-ils encore là.

On nous apprenait aussi que personne n'était ridicule, mauvais ou répugnant. Peu avant sa mort, mon père me dit comme ça:  "Tu as remarqué que tu n'as jamais mis de crapule dans tes histoires ? "  Je lui ai rappelé que je devais cela à mes cours d'après-guerre. En même temps que je me préparais à devenir anthropologue, j'étais aussi correspondant judiciaire à la célèbre Agence de presse de Chicago pour vingt-huit dollars par semaine. Un beau matin on m'a transféré de l'équipe de nuit à celle de jour si bien que j'ai travaillé seize heures d'affilée. Nous collaborions avec tous les journaux de la ville, l'Associated Press, l'United Press et tout le tremblement. Relevaient de notre compétence tribunaux, commissariats, casernes de pompiers, garde côtière du lac Michigan, quoi encore? Des canalisations pneumatiques qui couraient sous les rues de Chicago nous reliaient à nos clients. Les envoyés téléphonaient leurs comptes rendus à des rédacteurs munis d'écouteurs qui les tapaient sur stencils. Une fois reproduits, les articles étaient emprisonnés dans les tubes de velours et de laiton qu'avalaient les canalisations. Les correspondants aussi bien que les rédacteurs les plus coriaces étaient les femmes qui remplaçaient les hommes partis au front.

Je dus dicter mon premier papier à une de ces garces. C'était au sujet d'un jeune démobilisé qui avait été engagé comme garçon d'ascenseur dans un vieil immeuble administratif. Au rez-de-chaussée, la grille de l'ascenseur enroulait ses volutes de métal. Le lierre en fer forgé s'échappait par tous les trous. Il y avait un rameau de fer forgé sur lequel se perchaient deux perruches. Notre civil frais émoulu décide de ramener sa benne au sous-sol, ferme la porte et amorce sa descente mais son alliance s'était accrochée dans les ornements. Le voilà suspendu dans le vide tandis que le plancher s'abaisse, se dérobe sous ses pieds ; le plafond l'écrabouille. C'est la vie.

je téléphone mon article et la brave dame qui allait composer le stencil m'interroge: "Quelle a été la réaction de sa femme ? - Elle n'est pas encore au courant. Ça vient de se produire. - Appelez-la pour avoir une déclaration. - Hein ?  - Racontez que c'est la police, que vous êtes le capitaine Finn. Vous avez une mauvaise nouvelle. Annoncez-la lui et voyez un peu ce qui se passe." Ce que je fais. Elle prend la chose comme on pouvait s'y attendre. Un enfant. Et tout ça. Quand j'arrive au bureau, la rédactrice s'enquiert, pour sa gouverne personnelle, de l'allure qu'avait l'écrabouillé au moment de l'écrabouillage. Je la lui décris. "Ça vous a secoué?" me harcèle-t-elle. Tout en croquant des friandises «Trois Mousquetaires».

"Bon Dieu, non, Nancy. ]'ai assisté à pire que cela pendant la guerre."

Déjà à cette époque, j`étais censé écrire sur Dresde. Ce n'était pas cette opération aérienne-là qui avait la vedette aux Etats-Unis en ce temps-là. Par exemple, très peu d'Américains se rendaient compte que cela avait été beaucoup plus meurtrier qu'Hiroshima. Je n'en étais pas conscient non plus. On n'avait pas fait beaucoup de battage. Je me trouvais exposer le raid, tel que j'en avais été témoin, et mon projet de livre à un professeur de l'université de Chicago, au cours d'un cocktail. Il était membre d'un certain Comité pour la réflexion sociale. Il m'expliqua comment les Allemands fabriquaient du savon et des bougies avec la graisse des juifs, le principe des camps de concentration et le reste.

Je n'avais que « Je sais bien, je sais bien, je le sais! ›› à lui opposer.

La Deuxième Guerre avait sans aucun doute endurci tout le monde. Je suis devenu chargé de relations pour la General Electric à Schenectady, dans l'Etat de New York, et pompier volontaire à Alplaus, village où j'ai acheté ma première maison. Mon patron était le type le plus exigeant que j'ai. eu la malchance de rencontrer. Il avait été chargé de relations publiques avec le grade de lieutenant-colonel, à Baltimore. Pendant mon séjour à Schenectady, il s'affilia à l'Eglise réformée hollandaise, qui n'a rien de folichon. Parfois il me sondait afin de découvrir pourquoi je n'avais pas été officier, comme si c'était une tare. Ma femme et moi avions perdu nos plis et nos fossettes. Nous traversions une période de vaches maigres. Nous avions pour amis des quantités de démobilisés étiques et leurs femmes tout aussi étiques. Les ex-troufions les plus sympathiques de Schenectady, ceux que j'estimais les plus gentils et les plus drôles, ceux qui détestaient la guerre avec le plus de ferveur étaient les hommes qui s'étaient battus pour de bon. C'est alors que j'ai écrit à l'armée de l'air pour avoir des détails sur le bombardement de Dresde: qui en avait donné l'ordre, combien d'avions y avaient pris part, quelle en était la raison, quel bien en avait-on tiré, etc. Le monsieur qui accusa réception de ma lettre était, comme moi, chargé de relations. Il exprimait ses regrets, mais les renseignements demeuraient hautement confidentiels...."


Norman Mailer revient en littérature avec "Advertisement for Myself" (1959) après avoir comme beaucoup d'écrivains américains connu le gouffre et la rédemption : il a poignardé au cours d'une soirée agitée sa femme, fut emprisonné, puis libéré, sa compagne ayant retiré sa plainte : "Tant qu'on prend un couteau, c'est qu'il reste encore de l'amour", écrit-il, et c'est bien sa propre violence qu'il interroge en fonds de tous ses ouvrages : "Barbary Shore" (1951), "An American Dream" (1965), "Why Are We in Vietnam ?" (1967)...

 

Norman Mailer (1923-2007)

Né à Long Branch, New Jersey, une enfance à Brooklyn, des études d'ingénieur à Harvard, puis la mobilisation en 1943 dans la marine et la guerre du Pacifique, et la soudaine notoriété avec "The Naked and the Dead" (Les Nus et les Morts, 1948) : c'est à partir de là que tout bascule pour Norman Kingsley Mailer et qu'il poursuit dès lors une guerre très personnelle contre le maccarthysme, contre la guerre du Viêt Nam, contre tout embrigadement du moi, plongeant dans les évènements les plus divers que lui offre alors la machine médiatique américaine : "The White Negro: Superficial Reflections on the Hipster" (1956, défense du radicalisme des outsiders d'après-guerre),  "The Presidential Papers" (1963, Kennedy), "Miami and the Siege of Chicago" (1968), "Of a Fire on the Moon" (1970), "The Prisoner of Sex" (1971), "Marilyn: A Biography" (1973, version controversée de la mort de la star), "The Executioner's Song" (Le Chant du bourreau, 1979, Gary Gilmore, premier condamné exécuté aux États-Unis depuis 1967), "Tough Guys Don't Dance" (1984), "Harlot's Ghost" (1991, le plus long roman de Mailer, au coeur de la CIA), "Oswald's Tale: An American Mystery" (1995)...jusqu'à "Un château en forêt" (The Castle in the Forest, 2007, psychanalyse de la jeunesse d'Adolf Hitler).

"An American Dream" (Un rêve américain, 1964)
Premier, et scandaleux, roman de Norman Mailer après dix ans de silence, Stephen Rojack, héros de la Seconde guerre mondiale, parvient tout juste à survivre depuis son retour, enseigne la "psychologie existentielle" à l'université mais se morfond  abominablement dans sa vie quotidienne. Il décide de mettre fin à ses jours mais c'est sa femme Deborah qu'il étrangle et fait basculer dans le vide. Ayant extériorisé toute sa violence et ses pulsions les plus profondes, il se sent alors ressourcé et plonge dans la jungle de Manhattan : coït anal avec la bonne allemande Ruta, chanteuse de night-club, corps-à-corps avec l'étalon noir Shago, le prince de la nuit de Harlem, règlement de compte avec le magnat de l'industrie et père incestueux de Deborah, Kelly... 

".. C'est dans cette chaude ambiance que nous nous apprêtâmes à nous coucher. Elle déplia un paravent près de l'évier et se déshabilla derrière pendant que j'ôtais mes vêtements. Je me glissai en tremblant entre les draps de son lit, petit pour deux personnes, des draps de luxe (ce n'est pas sa sœur qui avait dû les acheter), et me mis à grelotter, car le tissu avait conservé tout le froid métallique de ce misérable hiver. J'eus des visions de cimetières, du cimetière d'à côté, de l'arche romane de Harvard, dans Sever Hall - je n'avais pas pensé à cette salle depuis vingt ans, mais peut-être n'avais-je pas eu aussi froid depuis vingt ans -, et je sus en même temps que j'aurais pu être au pôle Nord et me mettre nu, comme si tout le fer de mon corps s'était rassemblé pour résister au vent. Elle revint de ce côté du paravent, vêtue d'un négligé couleur paille, avec le triste sourire d'une modestie professionnelle cent fois oubliée, et s'allongea pudiquement dans le lit. Son cul était vraiment une splendeur, et la vie me revint par-delà les glaciers de ma fatigue lorsque je posai les mains sur elle. Ce ne fut pas une rencontre d`amoureux, plutôt deux animaux tranquilles, dans une clairière, venus chacun d'un sentier de la jungle, une rencontre d`égaux. Et nous fîmes l'amour sans préliminaires - à peine trente secondes avant que je ne la pénètre calmement. Toutes les ruses de son corps et de son expérience sur un des plateaux de la balance pour compenser le poids du mien - sa vie passée valait la mienne, et la vision submergée de mon sexe en mouvement était libre de toute vanité, sans hâte à donner le plaisir. Nous étions dépourvus de passion, deux danseurs professionnels en train de répéter un long ballet presque immobile, seuls sur une scène éclairée par la lune. J'aurais pu ne jamais m'arrêter. La fatigue m`avait libéré. Ma vie se jouait en eau profonde, loin sous le sexe, un tunnel de rêve où l'effort et la récompense étaient enfin séparés. Elle était exquise. Elle était d'une sensibilité merveilleuse. Je n'en attendais pas moins. Au pli de sa chair vivait la fraîcheur d'une ombre violette. Mes mouvements n'avaient jamais atteint cette perfection. Impossible de faire la moindre erreur. Pourtant la tendresse ne dépassait pas l'acte lui-même. Pas d'amour en elle, ni en moi, le culte était célébré dans une église à la mesure de notre corps, le lieu de notre rencontre était en dessous de la lumière des yeux, des sécrétions de l'esprit. J'étais presque mort d`épuisement - plus de cerveau, ni d'intelligence, ni de vanité, je ne sentais plus l'éperon de l'impatience, comme si la membrane du passé s'était recroquevillée telle une peau morte qu'on allait arracher. Loin au fond

de moi, comme un observateur sur la lune, je savais que mon haleine devait être fétide et qu'il sortait des lèvres de Cherry un souffle mêlé de cendres et de poussière funèbre, mais cette odeur pourrie, chargée d'alcool et de tabac, qui circulait entre nous, n'avait pas de contact avec ce qui vivait en moi. Je traversai (les yeux fermés) quelque minuit d'un espace intérieur, conscient de mon seul désir, cercle d'acier autour du cœur, et du sien, ceinture de fer qui enserrait son ventre. Nous atteignîmes le milieu d'une course, comme des  cyclistes pris au rythme de leurs genoux, il ne resterait bientôt de nous qu'un rythme semblable, rien d'autre qu'un rythme infatigable jusqu'au spasme qui ne viendrait jamais, maintenant j'en étais sûr, et je sentis au coeur de ce tourbillon ses doigts me presser durement la nuque, un geste court comme pour demander: "Tu veux maintenant?".

Mais l'instinct, que je ne mis pas en doute, guida ma réponse : "Non, je ne veux pas... je ne peux pas tant que tu as cette chose en toi", ce que je n'avais encore jamais dit, et elle se retira, j'étais dehors, un choc, comme si je m'étais cogné le crâne contre une poutre, je tâtonnai à la recherche de cet obstacle caoutchouteux qui faisait partie de son corps et que je haïssais tant, le touchai du doigt, le retirai et le jetai loin du lit. J'entrai en elle de nouveau, ce fut comme se plonger dans l'eau chaude un jour glacé d'hiver, et nos désirs s'étaient rejoints comme des yeux qui ne se quittent plus du regard, nos désirs enfin unis dans l'égalité commencèrent à laisser couler leurs larmes, à s'attendrir dans cette lumière qu'étouffe la volonté pour ne pas pleurer, fer contre fer jusqu'à vibrer dans un brouillard de rosée, être essuyés puis mouillés à nouveau. Je traversais une grotte aux étranges lumières, sombres, comme des lanternes de couleur qui auraient brûlé sous la mer, frémissant reflet de flèches ornées de pierreries, la cité de rêve qui m'était apparue pendant que Deborah agonisait contre mon bras serré, et une voix me demanda si bas que j'entendis à peine, une voix comme un murmure d'enfant apporté par le vent : "Veux-tu d'elle? Veux-tu vraiment d'elle, veux-tu enfin savoir ce qu'est l'amour?" Je voulais une chose dont je n'avais jamais eu envie, et je répondis d'une voix qui semblait provenir du centre de mon être: "Oui, dis-je, bien sûr, je veux l'amour", mais une part de moi-même, une part sèche et putassière ajouta, comme un vieillard distingué et courtois : "Vraiment, et qu'y a-t-il à perdre?" et la petite voix me répondit, terrifiée: "Oh! tu risques de perdre plus que tu n'as jamais perdu, si tu échoues, plus que tu ne peux imaginer." - Et si je réussis ? - Ne demande rien, choisis!" et je sentis une monstrueuse épouvante me transpercer, un dragon qui se dressait en moi comme si je savais que la voix était réelle, j'ouvris les yeux au sommet de la vague de terreur et je vis la beauté de son visage sous le matin pluvieux, ses yeux pleins d”une lumière dorée, et elle me dit : "Ah! chéri, oui." Alors je répondis oui à la voix, et je sentis l'amour entrer comme un oiseau glissant sur ses vastes ailes que je sentais battre derrière moi, je sentis sa volonté se dissoudre dans les larmes, une douleur profonde, roses recouvertes par le sel marin, monta comme un fleuve de son ventre et m'inonda tout entier, miel de douceur sur les plaies de mon âme. Pour la première fois de ma vie je n'eus pas à traverser les flammes ni à forcer les pierres de ma volonté, j'éprouvai le plaisir avec mon corps, non avec mon esprit, sans pouvoir m'arrêter, un barrage avait cédé, joie, et je ne pouvais que lui rendre le miel qu'elle m'avait donné, miel de douceur pour son ventre, tout entier dans son sexe.

"Fils de pute, dis-je, c'est donc de cela qu'il s'agit." Et ma bouche s'abattit comme un soldat épuisé au centre de sa poitrine. C'est ainsi que je m'endormis. Que je tombai. Que je descendis en glissade pour rebondir et m'écrouler sur des coussins où je poussais du centre de ma chair un léger soupir de fatigue. Je plongeai dans le sommeil comme un bateau sur son erre qui vient mourir à quai, moteurs stoppés, et il y eut un instant délicieux où je sus que rien n'allait exploser ni interrompre mon repos. Il y a longtemps, à l'époque où notre mariage se nourrissait de cruauté plus que de plaisir, je dis à Deborah, un soir que tout allait mal : "Si nous nous aimions, nous dormirions dans les bras l'un de l'autre et n'aurions jamais envie de bouger.  - Chéri, je tremble de fièvre", répondit-elle. Je m'endormis en serrant Cherry dans mes bras..."

 

"Why are we in Vietnam?" (Pourquoi sommes-nous au Vietnam ?, 1967)
C'est d'abord une radioscopie du Texas raconté comme un concentré des Etats-Unis avec en héros principal un adolescent qui raconte sur les ondes de la nuit son safari en Alaska qui s'est déroulé il y a deux ans. David Jethroe Jr capte aussi toute la rumeur nocturne de l'Amérique ...

"Armies of the Night: History as a Novel/The Novel as History"

(Les Armées de la nuit, 1968)
Norman Mailer participe le 21 octobre 1967 en compagnie de dizaines de milliers de manifestants à la marche sur le Pentagone à Washington, pour protester contre la guerre au Vietnam, et à partir de là, écrit l'un de ses chefs d'oeuvre, reportage en temps réel sur une autre Amérique...

 


Hunter Stockton Thompson est un îcone de la contre-culture américaine, par sa vie foncièrement mouvementée et par son inventivité littéraire particulièrement déjantée : il est un adepte du journalisme "gonzo", un type de reportage totalement subjectif, en immersion complète, à l'image de cette légende du journalisme d'investigation, Nellie Bly, qui, en 1887, se fait internée à 23 ans dans un asile. L'alibi littéraire de ce style puise dans Faulkner pour qui la fiction est bien plus réelle qu'une réalité qui ne peut intégrer en l'état l'existence, existence de celui qui écrit ou du personnage lui-même : mais avec ici une déformation assumée de la réalité, encouragée par une consommation proportionnée d'alcool ou de drogue (gonzo, l'homme qui résiste à toutes les cuites). "Hell's Angels: The Strange and Terrible Saga of the Outlaw Motorcycle Gangs" (1967) devient ainsi l'emblématique support de ce type de journalisme, que prolonge le fameux "Fear and Loathing in Las Vegas: a Savage Journey to the Heart of the American Dream" (1972); Terry Gilliam adaptera ce dernier au cinéma en 1988 sous le titre de "Las Vegas Parano" avec Johnny Depp et Benicio del Toro.

Hunter S. Thompson (1937?-2005)
 Né à Louisville (Kentucky), la vie chaotique de Thompson débute lorsqu'il s’engage  dans l’U.S. Air Force (1956) pour échapper à la prison, partage la vie d’une communauté de motards, les Hell’s Angels (1965),  se fait virer de nombre de petits emplois de toute sorte, collabore à Esquire, Harper’s et Rolling Stone, et traduit par l'écriture toute une existence traversée par la drogue, l’alcool et sa haine de l’autorité. Il publie " The Rum Diary" (écrit en 1961), "Gonzo Highway", recueil de deux cents lettres envoyées de 1955 à 1976 à ses employeurs, ses amis, ses créanciers, des politiciens plus ou moins connus, "Fear and Loathing : On the Campaign Trail ’72 (1973), chronique des campagnes présidentielles de George McGovern et Richard Nixon en 1972, "The Great Shark Hunt" (1979, La Grande Chasse au requin), "Better Than Sex" (1994), "Kingdom of Fear" (2003), ... et  se suicide le 20 février 2005, à Woody Creek (Colorado).

 

"Fear Loathing in Las Vegas : A Savage Journey to the Heart of the American Dream" (1972,  Las Vegas Parano)
Le livre, qui devient un classique du journalisme dit "gonzo",  décrit le voyage entrepris par Raoul Duke (un journaliste, alter ego de l'auteur) et son avocat (le Dr Gonzo) pour couvrir une course de motos à Las Vegas, mais s'avère en fait l'occasion de s'adonner à toutes sortes de drogues (mescaline, LSD, cocaïne, marijuana, éther) pour retrouver le véritable esprit du "rêve américain" des années soixante. Le texte est accompagné d’illustrations délirantes de Ralph Steadman (1936), qui a collaboré avec l’auteur dans plusieurs ouvrages.

"We were somewhere around Barstow on the edge of the desert when the drugs began to take hold. I remember saying something like "I feel a bit lightheaded; maybe you should drive...." And suddenly there was a terrible roar all around us and the sky was full of what looked like huge bats, all swooping and screeching and diving around the car, which was going about a hundred miles an hour with the top down to Las Vegas. And a voice was screaming "Holy Jesus! What are these goddamn animals?" Then it was quiet again. My attorney had taken his shirt off and was pouring beer on his chest, to facilitate the tanning process. "What the hell are you yelling about?" he muttered, staring up at the sun with his eyes closed and covered with wraparound Spanish sunglasses. "Never mind," I said. "It's your turn to drive." I hit the brakes and aimed the Great Red Shark toward the shoulder of the highway. No point mentioning those bats, I thought. The poor bastard will see them soon enough...

"Nous étions quelque part dans le coin de Barstow aux abords du désert quand les drogues ont commencé à nous travailler. Je me souviens que j 'ai dit quelque chose du genre : "Je me sens la tête un peu vide ; tu ferais peut-être mieux de prendre le volant..." Puis tout d'un coup il y a eu un énorme grondement tout autour de nous, et le ciel était empli de choses ressemblant à de gigantesques chauves-souris qui fondaient et piquaient sur la voiture avec des cris perçants, tandis que nous foncions sur Las Vegas, capote baissée à 160 et des poussières. Et il y avait une voix qui hurlait : "Doux Jésus ! Mais d'où sortent ces satanés oiseaux?" Et puis le calme est revenu. Mon avocat avait retiré sa chemise et s'aspergeait la poitrine de bière pour faciliter le processus de bronzage. "Qu'est-ce qui te prend de gueuler comme ça ?" grommela-t-il en fixant vers le soleil ses yeux fermés que recouvraient des lunettes fumées espagnoles couvre-tout. "Te tracasse pas, lui dis-je ; c'est ton tour de conduire." J'écrasai le frein et rangeai la Great Red Shark contre le talus bordant l'autoroute. Pas la peine de lui parler des chauves-souris, me suis-je dit; ce pauvre couillon ne va pas tarder à les voir venir. Il était presque midi, et il nous restait pas loin de deux cents kilomètres à faire. Partis comme ça, il allait falloir qu'on avale du pneu enragé. Je savais qu'on allait pas tarder à être aussi déglingués l'un que l'autre:  mais il n'était pas question qu'on fasse demi-tour, et on n'avait pas le temps de se reposer. Faudrait tenir jusqu'au bout.

Les réservations de presse pour le fantastique Mint 400 étaient déjà ouvertes, et il fallait absolument qu'on arrive avant quatre heures pour avoir droit à une suite insonorisée. C'était un luxueux magazine de sport new-yorkais qui s'était occupé de nos réservations, ainsi que de cette énorme Chevrolet décapotable rouge fraîchement louée sur Sunset Strip... et après tout, j'étais journaliste de métier, j'étais donc dans l'obligation de couvrir l'événement, vaille que vaille. Les rédacteurs m'avaient également donné trois cents dollars en liquide que nous avions déjà presque entièrement dépensés pour acheter des drogues extrêmement dangereuses. Le coffre de la voiture ressemblait à un labo ambulant de la brigade des stupéfiants: nous avions deux sacoches d'herbe, soixante-quinze pastilles de mescaline, cinq feuilles d'acide-buvard carabiné, une demi-salière de cocaïne, et une galaxie complète et multicolore de remontants, tranquillisants, hurlants, désopilants... sans oublier un litre de tequila, un litre de rhum, un carton de Budweiser, un demi-litre d'éther pur et deux douzaines d°ampoules de nitrite d'amyle. On s'était levé ce gentil petit arsenal la veille au soir, en courant frénétiquement aux quatre coins du district de Los Angeles - de Topanga à Watts, on a raflé tout ce qui nous tombait sous la main. C'est pas qu'on avait besoin de tout ça pour notre petit voyage, mais une fois qu'on commence sérieusement une collection de drogues, on a tendance à vouloir la pousser jusqu'au bout.

La seule chose qui m'inquiétait vraiment, c'est l'éther. Il n'est rien au monde de plus désemparé et de plus irresponsable et de plus dépravé qu'un homme qui est dans l'éther jusqu'aux mirettes. Or, je me doutais bien qu'on ne tarderait pas à passer à cette saleté - dès la prochaine station-service, probablement. Nous avions goûté presque tout le reste, et ma foi ! l'heure était venue de se renifler un bon coup d'éther. Après, on ferait les cent soixante bornes qui nous restaient dans un abominable état d'abrutissement entre-coupé de spasmes et de coulées de bave. La seule façon de rester éveillé à l'éther, c'est de s'envoyer un tas d'amyles - pas tout d'un seul coup, mais régulièrement, juste assez pour pas bouger du 140 en traversant Barstow.

"Ça, c'est la seule manière de voyager, mon pote", déclara mon avocat. Il se pencha pour augmenter le volume de la radio, marmonnant de concert avec la section rythmique ou fredonnant les paroles : "Il a suffi d'un clin d'œil, doux Jésus... L'a suffi d'un clin d'oeil.."  Bougre d'andouille ! Attends un peu de voir ces satanées chauves-souris, et tu vas en faire, un drôle de clin d'œil ! D'ailleurs, j'entendais à peine la radio... écroulé tout au bout du siège et aux prises avec un magnétophone qui sortait "Sympathy for the Devil" à plein volume. Nous n'avions que cette seule bande, alors nous la passions et la repassions sans interruption, pour faire un contrepoint dément à la radio. Et aussi pour maintenir notre allure sur la route. Une vitesse constante est bonne pour la consommation d'essence - et il faut croire que ça nous paraissait important sur le coup. Et comment ! Dans ce genre de voyage, il faut absolument veiller à la consommation d'essence. Il faut éviter d'accélérer avec des cahots brusques qui entraînent le sang à l'arrière de la tête. Mon avocat aperçut l'auto-stoppeur bien avant moi. "On va prendre ce garçon", déclara-t-il ; et avant que j'aie pu rassembler mes objections, il s'était arrêté et le pauvre môme arrivait à la voiture en courant avec un sourire large comme la figure et s'exclamant : Nom d'un chien ! C'est la première fois que je monte dans une décapotable !..."


Ken Kesey (1935-2001)
Né dans le Colorado, passant son enfance dans l'Oregon, puis ses études à l'université de Stanford, dans la baie de San Francisco (1956), Ken Kesey eut une carrière littéraire fulgurante entre 1960 et 1967. Il découvre les hallucinogènes, LSD, peyotl, mescaline, en servant de cobaye rémunéré à l'hôpital pour anciens combattants de Menlo Park. En 1962, il écrit "One Flew Over the Cuckoo's Nest", qui lui donne la notoriété et lui permet d'acquérir la fameuse demeure de La Honda, dans les collines de Palo Alto, haut lieu de la future culture "psychédélique" et de ses flash LSD; puis un second roman, "Sometimes a Great Notion" (1964). On retrouve Ken Kesey traversant les Etats-Unis dans un vieux bus, en compagnie de Neal Cassady, l'ancien compagnon de Kerouac. Cette fameuse odyssée est rapportée par Tom Wolfe (1931) dans "The Electric Kool-Aid Acid Test" (1968) : Wolfe est  l'un des grands initiateurs du "New Journalism", avec Gay Talese et Jimmy Breslin, mouvement d'investigation artistique déclinée à la première personne et s'impliquant dans l'évènement, qui apparaît dans les années soixante. Entre temps, Haight-Asbury devient l'emblématique quartier hippie de San Francisco et Ken Kesey sombre totalement dans la drogue, tente de fuir au Mexique et se retrouve condamné quelques mois en 1967.

 

"One Flew Over the Cuckoo's Nest"

(Vol au-dessus d'un nid de coucou, 1962)
Le héros, Randle Patrick McMurphy, condamné pour coups et blessures après une bagarre, préfère feindre la folie et se faire enfermer dans un asile plutôt que de devoir effectuer des travaux de terrassement dans  une ferme pénitentiaire. Il se retrouve pris dans les rouages d'une machine administrative qui n'a pour seule obsession que de réduire les patients à la normalité la plus extrême. Il tente d'entraîner les autres patients dans une guérilla ouverte avec l'infirmière-en chef et ses homologues. Le roman, relayé par le film de Milos Forman et la prestation de Jack Nicholson (1976), a laissé de mémorables souvenirs, la définition du psychopathe que donne McMurphy, "tout homme qui castagne trop et qui baise trop", l'entreprise d'abrutissement et de castration systématique mise en oeuvre pour réduire toute individualité, le personnage du géant "Chef Balai" achevant dans la douleur un McMurphy lobotomisé..

 

"They're out there. “

Black boys in White suits up before me to commit sex acts in the hall and get it mopped up before I can catch them.

They're mopping when I come out the dorm, all three of them sulky and hating everything, the time of day, the place they're at here, the people they got to work around. When they hate like this, better if they don't see me. I creep along the wall quiet as dust in my canvas shoes, but they got special sensitive equipment detects my fear and they all look up, all three at once, eyes glittering out of the black faces like the hard glitter of radio tubes out of the back of an old radio.

"Here's the Chief. The son-pah Chief, fellas. Ol' Chief Broom. Here you go, Chief Broom..."

Stick a mop in my hand and motion to the spot they aim for me to clean today, and I go. One swats the backs of my legs with a broom handle to hurry me past.

"Haw, you look at 'im shag it? Big enough to eat apples off my head an' he mine me like a baby."

They laugh and then I hear them mumbling behind me, heads close together. Hum of black machinery, humming hate and death and other hospital secrets. They don't bother not talking out loud about their hate secrets when I'm nearby because they think I'm deaf and dumb. Everybody think so. I'm cagey enough to fool them that much. If my being half Indian ever helped me in any way in this dirty life, it helped me being cagey, helped me all these years.

I'm mopping near the ward door when a key hits it from the other side and I know it's the Big Nurse by the way the lock works cleave to the key, soft and swift and familiar she been around locks so long. She slides through the door with a gust of cold and locks the door behind her and I see her fingers trail across the polished steel -tip of each finger the same colour as her lips. Funny orange. Like the tip of a soldering iron. Colour so hot or so cold if she touches you with it you can't tell which.

She's carrying her woven wicker bag like the ones the Umpqua tribe sells out along the hot August highway, a bag shape of a tool box with a hemp handle. She's had it all the years I been here..."

 

"Sometimes a Great Notion" (Et quelquefois j’ai comme une grande idée , 1964)

Deuxième roman de Ken Kesey, sans doute un des chef-d’œuvres de la littérature de l’Ouest américain, dans lequel une famille de bûcherons de l'Oregon, sous l'impulsion de son chef Henry Stamper (Henry Fonda), particulièrement entêté et sectaire, entre en conflit avec la population locale, celle de la ville fictive de Wakonda, en refusant de s'associer à une grève générale qui fait suite à une menace de baisse des salaires.La tension monte d'un cran dans cette famille à personnalités multiples et conflictuelles lorsque Leland, le fils cadet de la famille, rejoint la maisonnée et fait remonter à la surface de pénibles souvenirs familiaux, dont sa haine pour son demi-frère, et fils aîné, Hank. Réaliste et expérimental par ses multiples narrateurs et ses changements de forme, c'est bien l'incommunicabilité de personnages sous tension perpétuelle qui est ici au centre de l'intrigue. 

"Along the western slopes of the Oregon Coastal Range . .. come look: the hysterical crashing of tributaries as they merge into the Wakonda Auga River . . . The first little washes flashíng like thick rushing winds through sheep sorrel and clover, ghost fern and nettle, sheering, cutting . . . forming branches. Then, through bearberry and salmonberry, blueberry and blackberry, the branches crashing into creeks, into streams.  Finally, in the foothills, through tamarack and sugar pine, shittim bark and silver spruce - and the green and blue mosaic of Douglas fir-the actual river falls five hundred feet . . . and look: opens out upon the fields.

Metallic at first, seen from the highway down through the trees, like an aluminum rainbow, like a slice of alloy moon. Closer, becoming organic, a vast smile of water with broken and rotting pílingsjiagged along  gums, foam clinging to the lips. Closer still, it flatterns into a river, flat as a street, cement-gray with a texture of rain. Flat as a rain-textured street even during flood season because of a channel so deep and a bed so smooth: no shallows to set up buckwater rapids, no rocks to rile the surface ... nothing to indicate movement except the swirling clots of yellow foam skimming seaward with the wind, and the thrusting groves of flooded bam, bent taut and trembling by the pull of silent, dark momentum. 

A river smooth and seeming calm, hiding the cruel file-edge of its current beneath a smooth and calm-seeming surface. 

The highway follows its northern bank, the ridges follow its southern. No bridges span its fïrst ten miles. And yet, across, on that southern shore, an ancient two-story wood-frame house rests on a structure of tangled steel, of wood and earth and sacks of sand, like a two-story bird with split-shake feathers, sitting fierce in its tangled nest,

Look . . .

Rain drífts about the windows. Rain filters through a haze of yellow smoke issuing from a mossy-stoned chimney into slanting sky. The sky runs gray, the smoke wet-yellow. Behind the house, up in the shaggy hem of mountainside, these colors mix windy distance, making the hillside itself run a muddy green..."

 

Le roman a été adapté au cinéma en 1971, de et avec Paul Newman (Hank Stamper) qui joue aux côtés de Henry Fonda (Henry Stamper) et Lee Remick (Viv Stamper, la femme de Hank)....


Tom Wolfe (1931) est de ceux qui, pour rendre compte de ces fameuses "Swinging Sixties" adaptent au reportage les techniques du roman alors centrée sur le "stream of consciousness" : le reporter entraîne dans l'écriture de l'évènement non seulement sa vie privée, mais plus encore son intériorité, les frontières de la neutralité tombent, ce qu'il ressent participe directement à ce qu'il observe, aux interviews qu'il réalise, aux retranscriptions qu'il effectue, et ce sans rupture de langage, avec ses propres mots...

C'est à partir de 1965 qu'il publie ses "The Kandy-Kolored Tangerine-Flake Streamline Baby" prises sur le vif.  Et c'est d'un ton acerbe que "Radical Chic and Mau-Mauing the Flak Catchers" (1970) retranscrit la fameuse réception de soutien aux Panthères noires donnée dans un somptueux hotel de Park Avenue à Manhattan...

 

The New Yorker, Rolling Stone, The Atlantic Monthly, Esquire ouvrent leurs colones à toute une génération de nouveaux talents : Tom Wolfe, Truman Capote, Hunter S. Thompson, Norman Mailer. Aux côtés de Wolfe, Gay Talese (1932), écrit une série d'articles relative au New-York insolite dans Esquire et un reportage sur une famille de la mafia, "Honor Thy Father". Jimmy Breslin (1930), chroniqueur au Herald Tribune, se spécialise dans les personnages excentriques. Hunter S.Thompson (1939) est laissé à demi-mort apès un reportage sur "Hell's Angels : The Strange and Terrible Saga of the Outlaw Motorcycle Gang" (1966). Truman Capote et Norman Mailer font partie de cette mouvance : le débarquement sur la Lune par Norman Mailer (A Fire on the Moon, 1969, Life) est un chef d'oeuvre du genre.

 

"THAT'S GOOD THINKING THERE, COOL BREEZE, COOL BREEZE is a kid with three or four days'beard sitting next to me on the stamped metal bottom of the open back part of a pickup truck. Bouncing along. Dipping and rising and rolling on these rotten springs like a boat. Out the back of the truck the city of San Francisco is bouncing down the hill, all those endless staggers of bay windows, slums with a view, bouncing and streaming down the hill. One after another, electric signs with neon martini glasses lit up on them, the San Francisco symbol of "bar"—thousands of neon-magenta martini glasses bouncing and streaming down the hill, and beneath them hundreds, thousands of people wheeling around to look at this freaking crazed truck we're in, their white faces erupting from their lapels like marshmallows—streaming and bouncing down the hill—and God knows they've got plenty to look at."

 


Jerzy Kosinski (1933-1991)
Né à Lodz, séparé de ses parents peu avant l'invasion de la Pologne par les nazis, Jerzy Kosinski poursuit des études de sociologie et gagne les Etats-Unis en 1957. "The Painted Bird" (1965) est son premier roman et le début de sa notoriété. Un oiseleur peint un jour un oiseau de toutes les couleurs et le lâche dans le ciel: l'enfant qui l'aide à cela assiste au massacre de cet oiseau par tous les autres oiseaux. Une autre image est décrite en parallèle : l'admiration de l'enfant pour le premier officier SS qu'il rencontre, avec sa tête de mort sur la casquette. Désormais, l'enfant ne ne va connaître qu'exclusion et violence, pour n'aboutir au bout du chemin qu'à cette conclusion: au mal, on ne peut qu'opposer le mal, et l'enfant, disloqué, se replie sur sur ce qu'il y a de plus dur en lui. Le roman suivant, "Steps" (1968) poursuit la même vision cruelle de l'existence, il faut autant qu'il est possible offrir le moins de surface, le moins d'épiderme possible, à l'emprise du mal. Kosinski plonge alors dans la vie américaine, avec "Being There" (1971) qui dénonce la tyrannie insidieuse des médias sous les traits de Chance, le jardinier illettré qui ne connaît le monde qu'à travers la télévision, enfin "Cockpit" (1975) et "Blind Date" (1977) qui mettent en scène pornographie et violence gratuite....

 

"L'oiseau Bariolé" (The Painted Bird, 1965)
"D'abord les oiseaux demeuraient stupéfaits, tandis que le phénix s'ébattait parmi eux, tentant vainement de les convaincre qu'il était l'un des leurs. Mais eux, déconcertés par ses vives couleurs, l'examinaient avec méfiance, et bientôt, l'un après l'autre, ils passaient à l'attaque, lui arrachant à coups de becs ses plumes multicolores..." - Autobiographie ou pas, la controverse a existé, le récit poignant, transfigurées par la frayeur,  d'un petit enfant, témoin et victime de l'horrible épopée qui ensanglanta l'Europe a fortement marqué les esprits en son temps. L'acharnement de cet enfant qui réussit à survivre dans une région arriérée de Pologne, sauvage à l'extrême (cf . les viols et le meurtre de Ludmilla l'Idiote), une violence native dans laquelle vient se fondre celle des envahisseurs, les Nazis, et où le simple fait qu'il ait les yeux et les cheveux noirs constitue pour lui une inexpiable malédiction, restera parmi les quelques documents essentiels qu'aura laissé la tragédie de la Seconde Guerre mondiale...

".. Je m'éveillai  en sursaut, surpris par des voix gutturales qui venaient de tous les côtés à la fois: les Allemands cernaient le champ. Je m'aplatis contre le sol. A mesure que les soldats avançaient, le craquement des épis de blé s'amplifiait. Pour un peu, ils m'auraient marché dessus. Ils braquèrent leurs fusils sur moi. Je me levai et ils armèrent, le doigt sur la détente. Il étaient deux, tout jeunes, dans leur uniforme vert. Le plus grand m'attrapa par l'oreille, ils s'esclaffèrent, en échangeant des plaisanteries à mon sujet. Je compris qu'ils me demandaient si j'étais bohémien ou juif. Je secouai la tête, ce qui parut les amuser davantage. Puis ils me ramenèrent vers le village. Je marchais devant, ils me suivaient en riant. En arrivant sur la grand-route, j'aperçus des paysans terrorisés qui nous épiaient par les fenêtres. Dès qu'ils m'eurent reconnu, ils s'éclipsèrent. Au milieu du village, étaient arrêtés deux gros camions bruns. Des soldats débraillés tournaient autour, en vidant des cannettes de bière. D'autres revenaient des champs, posaient leurs fusils et s'asseyaient contre les véhicules. Quelques-uns m'entourèrent. Ils me montraient du doigt, tour à tour amusés et graves. L'un deux s'avança, se pencha vers moi, et m'adressa un sourire chaleureux. J'allais rendre son sourire, quand soudain il m'envoya un violent coup de poing dans l'estomac. J'en perdis le souffle et tombai à la renverse, en gémissant, à la grande joie de tous. Un officier sortit d'une cabane voisine et s'approcha de nous. Les soldats rectifièrent la position. Je me relevai, et me trouvai seul au milieu de leur cercle. L'officier me dévisagea froidement et lança un ordre. Aussitôt, deux soldats me saisirent par les bras et me traînèrent jusqu'à la cabane. Au centre de la pièce, dans la pénombre, j'aperçus un homme étendu. Il était petit et maigre. Ses cheveux noirs, embroussaillés, lui cachaient le front; un coup de baïonnette lui avait fendu le visage. On lui avait lié les mains dans le dos et une profonde blessure saignait à travers la manche de sa veste. Je m'accroupis dans un coin. L'homme fixait sur moi ses yeux noirs et brillants. Ils semblaient jaillir de dessous ses épais sourcils. Ils me terrifiaient. Je détournai mon regard. Au-dehors, les moteurs tournaient. On entendait des bruits de bottes. Les soldats traînèrent le blessé dehors, et le poussèrent sur le siège d'une cariole. Ses phalanges brisées pendaient au bout de ses bras, comme celle d'une marionnette. On me fit asseoir derrière lui, dos à dos...."

"Being There" (1971, Bienvenue Mister Chance)
Conte allégorique, adapté cinématographiquement par Hal Ashby, en 1979, avec Peter Sellers dans le rôle de Chance, un jardinier quinquagénaire, aussi naïf que simple et dont l'expérience du monde se limite à son jardin ("It was safe and secure in the garden, which was separated from the street by a high, red brick wall") et à ce qu'il a vu à la télévision : la mort de son employeur et un accident d'automobile le précipitent dans la haute société, il va s'y frayer un chemin fort de son expérience de jardinier et de consommateur de télévision, s'imposer dans les médias, les talk-show, et devenir le grand inspirateur du président américain.... "In the garden, growth has it seasons. First comes spring and summer, but then we have fall and winter. And then we get spring and summer again..."

".. Il se leva tôt, comme à l'accoutumée, prit le petit déjeuner que la bonne avait déposé devant sa porte, et alla dans le jardin. Il examina le sol sous les plantes, inspecta les fleurs, enleva des feuilles mortes et tailla les buissons. Tout était en ordre. Il avait plu dans le courant de la nuit et nombre de bourgeons nouveaux apparaissaient. Il s'assit et somnola au soleil. 

Tant qu'on ne regardait pas les gens, ils n'existaient pas. Ils commençaient à vivre, comme à la télévision, quand on posait les yeux sur eux. Alors, et alors seulement, ils pouvaient venir se fixer dans l'esprit avant d'en être chassés par de nouvelles images, comme à la télévision. La même chose était vraie pour lui. En le regardant, d'autres pouvaient préciser ses contours, l'ouvrir  et le déplier; ne pas être vu équivalait à se fondre dans le flou, à disparaître. Peut-être perdait-il beaucoup en se contentant de regarder les autres à la télévision sans être vu d'eux. Il était heureux à l'idée que maintenant, après la mort du vieil Homme, il allait être vu par des gens qui, jusque-là, avaient ignoré son existence..."

 


John Kennedy Toole (1937-1969)
John Kennedy Toole, né à La Nouvelle-Orléans, enseigne dans divers établissements universitaires et écrit "A Confederacy of Dunces" à partir de 1961 : mais le roman traîne d'éditeur en éditeur et ne paraîtra qu'après sa mort. Découragé, John Kennedy Toole se suicide à 32 ans, en mars 1969 sur une petite route du Mississipi, près de Biloxi. "La Bible de néon" (The Neon Bible), qu'il écrivit à l'âge de seize ans fut publié en 1989.

"A Confederacy of Dunces" (La Conjuration des imbéciles, 1980)
 Le titre est emprunté à Swift qui, au XVIIIe siècle, avait écrit qu'on ne reconnaît un génie à ce que dès sa naissance il voit se liguer contre lui tous les "dunces" de la planète. Le héros du roman, Ignatius J.Reilly, a une bonne trentaine d'années, une casquette verte de chasseur avec les rabats qui lui retombent sur les oreilles, une chemise de grosse flanelle, et passe la quasi partie de ses journées vautré sur son lit, chez sa mère, dans une chambre des plus sordides. Gras et gros, vomissant le monde extérieur, il prend des notes en vue d'un livre dénonçant ce monde, et fait des petits boulots, semant le chaos partout où il passe.

 

"A green hunting cap squeezed the top of the fleshy balloon of a head. The green earflaps, full of large ears and uncut hair and the fine bristles that grew in the ears themselves, stuck out on either side like turn signals indicating two directions at once. Full, pursed lips protruded beneath the bushy black moustache and, at their corners, sank into little folds filled with disapproval and potato chip crumbs. In the shadow under the green visor of the cap Ignatius J. Reilly's supercilious blue and yellow eyes looked down upon the other people waiting under the clock at the D. H. Holmes department store, studying the crowd of people for signs of bad taste in dress. Several of the outfits, Ignatius noticed, were new enough and expensive enough to be properly considered offenses against taste and decency. Possession of anything new or expensive only reflected a person's lack of theology and geometry; it could even cast doubts upon one's soul.
Ignatius himself was dressed comfortably and sensibly. The hunting cap prevented head colds. The voluminous tweed trousers were durable and permitted unusually free locomotion. Their pleats and nooks contained pockets of warm, stale air that soothed Ignatius. The plaid flannel shirt made a jacket unnecessary while the muffler guarded exposed Reilly skin between earflap and collar. The outfit was acceptable by any theological and geometrical standards, however abstruse, and suggested a rich inner life...."

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avancaient sous la moustache noire et broussailleuse et, à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis pleins de désapprobation et de miettes de pommes de terre chips. A l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneux d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des signes de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l`existence de son âme.

Ignatius, quant à lui, était confortablement et intelligemment vêtu. La casquette de chasseur le protégeait des rhumes de cerveau. Son volumineux pantalon de tweed était durable et permettait une liberté de mouvement peu ordinaire. Ses plis et replis emprisonnaient des poches d'air chaud et croupi qui mettaient Ignatius à l'aise. Sa chemise de flanelle à carreaux rendait inutile le port d'une veste et le cache-nez protégeait ce que Reilly exposait de peau entre col et oreillettes. La tenue était acceptable au regard de tous les critères théologiques et géométriques, aussi abstrus fussent-ils, et dénotait une riche vie intérieure.


"Passant d`une hanche sur l'autre à sa manière pondéreuse et éléphantesque, Ignatius, sous le tweed et la flanelle, envoya mourir contre des coutures et des boutons des vagues de chairs ondulantes. Ainsi réinstallé, il se prit à songer au temps considérable qu'il venait de passer à attendre sa mère. Mais il concentra son attention sur le malaise qu'il commençait à éprouver. Il semblait que son être entier fût sur le point d`exploser, l'arrachant à ses semi-bottillons de daim gonflés. Et, comme pour le vérifier, Ignatius dirigea le regard de ses yeux singuliers vers ses pieds. Ces derniers semblaient bel et bien enflés. Il s'apprêtait à offrir le spectacle de ces souliers tumescents à sa mère pour preuve de l'insouciance avec laquelle elle le traitait. Levant les yeux, il vit que le soleil commençait à descendre sur le Mississippi, au bas de Canal Street. La pendule de Holmes indiquait presque cinq heures. Déjà il peaufinait quelques accusations bien senties dont les termes choisis avec soin étaient destinés à réduire sa mère au repentir et, à tout le moins, à la confusion. Il lui fallait souvent la remettre à sa place.

Elle l`avait conduit en ville dans la vieille Plymouth, et tandis qu'elle consultait le médecin pour son arthrite, Ignatius avait fait l'emplette de quelques partitions chez Werlein pour sa trompette et d'une corde pour son luth. Puis il était allé flâner devant les appareils à sous de la Penny Arcade de Royal Street pour voir si l'on n'avait pas installé de nouveaux jeux. Il avait été déçu de constater que le jeu de base-ball miniature avait disparu. Peut-être était-il seulement en réparation ? La dernière fois qu'il y avait joué, le batteur refusait obstinément de fonctionner et, après quelques discussions, la direction lui avait rendu sa pièce de monnaie, bien que les employés eussent été assez mesquins pour suggérer qu'Ignatius lui-même avait cassé le base-ball miniature en lui donnant des coups de pied.

Concentrant toute son attention sur le sort du base-ball mécanique, Ignatius détacha son être de la réalité physique de Canal Street et des gens qui l`entouraient. Aussi ne remarquât-il pas les deux yeux qui l`observaient avidement depuis leur abri, derrière une colonne du grand magasin D.H. Holmes, deux yeux tristes, brillant d'espoir et de désir.

Etait-il possible de faire réparer la machine à La Nouvelle-Orléans? Probablement. Toutefois il pourrait se révéler nécessaire de l`expédier à Milkwaukee ou à Chicago, ou encore dans l'une quelconque de ces villes qu'Ignatius associait dans son esprit à l'efficacité d'innombrables ateliers de réparation et à la fumée éternelle des usines. lgnatius espérait bien que le base-ball mécanique serait manipulé avec le plus grand soin, au cours de son expédition, qu'aucun de ses petits joueurs ne serait ébréché ou estropié par de brutaux employés des chemins de fer bien décidés à ruiner pour toujours leur compagnie sous le poids des réclamations d`usagers lésés, avant de se mettre en grève pour détruire Illinois Central.

Tandis qu'Ignatius songeait aux délices que le petit jeu de base-ball procurait à l'humanité, les deux yeux tristes et envieux se déplaçaient dans sa direction, fendant la foule comme deux torpilles filant à la rencontre d'un gros tanker à coque de tweed. Le policier tira sur le sac de partitions d'Ignatius.

- Vous avez des papiers d'identité, monsieur? demanda le policier d"une voix qui espérait qu'Ignatius fût dépourvu de toute identité officielle.

- Quoi?

Ignatius baissa les yeux sur l`écusson de la casquette bleue et ajouta :

« Qui étes-vous?

- Montrez-moi votre permis de conduire.

- Je ne conduis pas. Ayez l'obligeance de vous éloigner. J`attends ma mère.

- Qu'est-ce qui pend à votre sac, là?

- Que voulez-vous que ce soit, imbécile ? C'est une corde pour mon luth. 

- Qu'est-ce que c'est que ça?

Le policier recula d'un pas.

« Vous êtes d'ici?

- Est-ce bien le rôle de la police municipale de s'acharner dans des tracasseries contre ma personne alors que notre ville est, au vu et au su de tous, l'une des capitales du vice du monde civilisé? beugla Ignatius au-dessus des têtes de la foule qui se pressait devant le magasin. Notre ville est célèbre pour ses joueurs professionnels, ses prostituées, ses exhibitionnistes, ses antéchrists, ses ivrognes, ses sodomites, ses drogués, ses fétichistes, ses onanistes, ses pornographes, ses fripons, ses coquines, ses vandales et ses lesbiennes, tous et toutes dûment protégés par la prévarication et le trafic d'influence. Si vous avez un moment, je suis prêt à entreprendre de débattre avec vous du problème de la criminalité, mais ne commettez surtout pas l'erreur de m'importuner moi..."


John Rechy (1931)
Né dans le quartier mexicain d'El Paso, sur le rio Grande, d'un père musien raté devenu entre autres vendeur de piano, et d'une mère qui ne parlait qu'espagnol et l'oppressait quelque peu, John Rechy entre dans la littérature par le biais de quelques reportages et c'est dans le même style qu'il écrit ce "City of Night" (1963) qui, d'El Paso à La Nouvelle-Orléans, en passant par New-York, suit un espèce de gigolo homosexuel qui va croiser une multitude de types humains, de passe en passe, dans la pénombre d'un univers où le guette la dégradation. Gus Van Sant s'inspira de "City of Night" pour écrire le scénario de "My Own Private Idaho", sorti sur les écrans en 1991 avec River Phoenix et Keanu Reeves. Ses romans suivants n'auront pas la même force : "This Day's Death" (1970), "The Fourth Angel" (1973).

 

"City of Night" (1963)
Roman de la solitude et de la recherche incessante et furtive de l'amour dans dans cette immense Cité de la Nuit qu'est l'Amérique, Times Square à New York, Pershing Square à Los Angeles, Hollywood Boulevard et quartier français de la Nouvelle-Orléans, autant de lieux à l'ombre desquels se dresse la scène gay des rencontres et ces personnages que rejettent la nuit, hommes ou femmes, dont John Rechy dresse les portraits sans concession aucune.


Hubert Selby Jr. (1928-2004)
Né à Brooklyn, Selby traverse dès son adolescence la maladie (la tuberculose) puis l'alcoolisme, héritage d'un père qui en est mort, enfin l'héroïne qui le conduit sur une vingtaine d'années, successivement, en prison, à l'hôpital psychiatrique, au quasi coma, et à trois divorces. "Last Exit to Brooklyn" raconte dans une prose dès plus concise, "typographique", sa descente aux enfers, une suite de nouvelles en fonds du quartier de Red Hook, le long des quais de Brooklyn, dans lesquelles des personnages sombrent dans l'obscénité et la violence, condamnés inéluctables par "les horreurs d'une vie sans amour". Viennent ensuite, moins controversés, "The Room" (1971), "The Demon" (1976), "Requiem for a Dream" (Retour à Brooklyn, 1978), le recueil de nouvelles "Songs of the Silent Snow" (1986), "The Willow Tree" (1998).

 

"Last Exit to Brooklyn" (1964)
"Peu  de  livres  ont  provoqué  autant  de  controverses  que  le  chef-d’œuvre  coup  de  poing  de Hubert  Selby  Jr.  L’auteur  y  dresse  le  portrait  fulgurant  et  halluciné  de  marginaux  new-yorkais,  des  victimes  et  des  dépossédés  qui  évoluent  dans  un  monde  fait  de  violence,  de drogue  et  de  sexe.  L’auteur  leur rend  hommage  en  plongeant  au  cœur  de  leur  détresse  avec  une  puissance  d’évocation  incroyable.  Il  retranscrit  au plus  près  la  façon  dont  leur  vie  se déroule, mais aussi leur style oral, presque à la façon d’une partition musicale. On pénètre ainsi tour à tour l'esprit d'une bande de gros durs qui aiment casser du marin et du pédé, d'un travesti amoureux, Georgie, ou celui d'une prostituée aux seins hors du commun. " (Edition Albin Michel)

"....Il détourna son regard. Son estomac se serrait, atteint d'une légère nausée. Il alla dans le living-room. Mary habilla le bébé et le mit dans son berceau. Harry l'entendit qui arrangeait le berceau. Il entendit le bébé qui tétait son biberon. Les muscles et les nerfs d'Harry se crispèrent et il frémit. Il aurait voulu pouvoir attraper ces bruits et les lui foutre dans le cul. Attraper ce bon dieu de môme et le lui refourrer dans le vagin. Il prit le programme de la télé, regarda sa montre, parcourut du doigt la colonne de chiffres deux fois, puis il alluma le poste et chercha les stations. Au bout de quelques minutes, sa femme vint dans la pièce, debout tout près de lui et elle lui frotta la nuque. Quelle émission tu regardes? J'en sais rien, dit-il en tournant la tête et en se penchant pour se dégager. Elle se dirigea vers la petite table basse, prit une cigarette du paquet qui était posé dessus et s'assit sur le canapé. Quand Harry lui enleva le bras d'autour de son cou, elle fut déçue pendant quelques secondes, puis cela passa. Elle comprenait. Harry était bizarre par moments. Il se tracassait sûrement à cause de son boulot, au sujet de La grève qui allait peut-être commencer et tout. Voilà c'était sûrement ça. Harry essayait d'ignorer la présence de sa femme, mais même en s'efforçant de fixer la télé, ou en cachant avec sa main le coin de ses yeux, il savait encore qu'elle était là.

Là! assise sur le canapé. Qui le regardait. Qui souriait. Bon dieu mais qu'est-ce qu'elle a à sourire comme ça?  Elle a encore le cul en chaleur. Toujours à me casser les pieds. Si seulement il y avait quelque chose de bien à la télé bon dieu. Pourquoi est-ce qu'il y a jamais de matchs le mardi soir. Ils croient peut-être que les gens ont seulement envie de regarder les matchs le vendredi? Qu'est-ce que t'as à sourire comme ça bon dieu? Harry bâilla, tournant la tête en essayant de se cacher le visage avec ses mains - Mary ne dit rien, se contentant de sourire - essayant de se concentrer sur l'émission, quelle qu'elle soit, essayant de rester éveillé jusqu'à ce que Mary s'endorme. Si seulement elle pouvait aller se coucher cette salope. Ils étaient mariés depuis plus d'un an et on aurait pu compter les fois qu'elle s'était endormie la première. Il regarda la télé, en fumant et en l'ignorant. Il bâilla de nouveau, incapable de cacher son bâillement, il était venu trop vite. Il essaya de l'avaler au beau milieu, essayant de tousser ou de faire quelque chose, mais tout ce qu'il réussit à faire fut de laisser pendre sa bouche ouverte en émettant un grognement. 

Il commence à se faire tard Harry, on devrait peut-être aller se coucher? Vas-y toi. Moi je vais fumer une autre cigarette. Elle songea un instant à en fumer une aussi, puis elle se dit qu'il valait mieux pas. Harry se mettait en fureur quand il était comme ça, si on l'énervait. Elle se leva, lui fit une petite caresse sur la nuque en passant - Harry retira brusquement sa tête en se penchant en avant - et elle s'en alla dans la chambre. Harry savait qu°elle serait encore éveillée quand il irait se coucher. La télé était encore allumée mais il ne la regardait pas. Finalement la cigarette fut trop courte pour pouvoir encore tirer une bouffée.Il la fit tomber dans le cendrier. 

Mary se mit sur le dos quand Harry entra dans la chambre. Elle ne dit rien, mais le regarda pendant qu'il se déshabillait - Harry lui tournait le dos et empilait ses vêtements sur la chaise près du lit - Mary regardait les poils au bas de sa colonne vertébrale et pensait à la saleté incrustée dans ses mains calleuses et sous ses ongles. Harry s'assit au bord du lit un instant, mais c'était inévitable :  il allait falloir qu'il s'étende auprès d'elle. Il posa sa tête sur l'oreiller puis souleva ses jambes pour les poser sur le lit, Mary tenant les couvertures soulevées pour qu'il puisse se glisser dans le lit. Elle remonta les couvertures sur lui puis se tourna sur le côté face à lui. Harry se tourna sur le côté, mais en lui tournant le dos. Mary se mit à lui frotter le cou, les épaules puis le dos. Harry aurait voulu qu'elle s'endorme et lui foute la paix. ll sentit sa main qui descendait plus bas dans son dos, espérant que rien ne se passerait; espérant qu'il s'endormirait (il avait pensé qu'une fois marié il s'habituerait); il aurait voulu se retourner et la gifler et lui dire d'arrêter - bon dieu, combien de fois, il avait eu envie de lui écraser la gueule. Il essaya de penser à quelque chose, comme ça il pourrait ne plus penser à elle et à ce qu'elle était en train de faire et à ce qui était en train de se passer. Il essaya de se concentrer sur le match qu'il avait vu à la télé vendredi dernier où Pete Laughlin avait complètement écrabouillé un nègre et celui-là avait du sang plein la figure et finalement l'arbitre avait arrêté le combat au 6° round et lui Harry avait été furieux que l'arbitre l'ait arrêté... Mais il se rendait encore compte qu'eJle avait la main posée sur sa cuisse. Il essaya de se rappeler la tête du patron la semaine dernière quand il était allé le voir -il avait ri jaune - ce salaud, il peut pas me foutre à la porte. Je lui ai dit bien en face. Vice-président. Merde. Il sait bien qu'il peut pas essayer de m'avoir. J'pourrais faire fermer toute l'usine en moins de cinq minutes - la main caressante était encore là. Il n'y avait rien à faire. La salope. Pourquoi est-ce qu'elle peut pas me laisser tranquille. Pourquoi est-ce qu'elle peut pas foutre le camp quelque part avec ce bon dieu de môme. J'te lui ferais sortir les tripes par le cul à force de baiser.

Il ferma les yeux en les serrant si fort que cela lui fit mal puis soudain il roula sur Mary, en lui donnant un coup de coude sur la tête, lui écrasant la main entre ses jambes presque à lui casser le poignet en se tournant. Mary fut surprise un instant, elle entendit plus qu'elle ne le sentit son coude la frapper; elle essaya de dégager sa main; elle vit son corps à lui sur le sien; elle sentit son poids, sa main qui cherchait son sexe... puis elle se détendit et lui mit le bras autour du cou. Harry lui fouillait le sexe, anxieux et maladroit de rage; il aurait voulu pénétrer brutalement en elle, mais quand il essaya cela l'égratigna et lui enflamma le gland et instinctivement il s'arrêta un instant mais sa colère et sa haine l'incitèrent à pousser, à pousser jusqu'à ce qu'il soit finalement tout à fait rentré en elle - Mary tressaillit légèrement puis elle poussa un soupir - et Harry entrait et cognait tant qu'il pouvait en espérant qu'il lui ferait passer l'envie; il aurait voulu pouvoir mettre une capote passée dans des copeaux de métal ou du verre pilé et lui déchirer les tripes - Mary enroulait ses jambes autour de son corps et resserrait ses bras sur son dos, elle lui mordait le cou, roulant de gauche à droite sous l'excitation en sentant son membre qui entrait en elle encore et encore - Harry était insensible physiquement, il ne ressentait ni douleur ni plaisir, mais il remuait avec la force et le mouvement automatique d'une machine; incapable à ce moment de formuler la moindre pensée même la plus vague, ses efforts pour penser étant anéantis par sa colère et sa haine; il n'était même pas capable d'essayer de savoir pourquoi il avait envie de lui faire du mal, il ignorait complètent le plaisir qu'il donnait à sa femme; son esprit ne lui permettait même pas d'atteindre l'orgasme rapide dont il avait besoin afin de pouvoir se retirer, il ne se rendait pas compte que sa brutalité au lit était la chose qui faisait que sa femme s'accrochait à lui et plus il essayait de la repousser, de lui crever les tripes avec sa bitte, plus elle se rapprochait et s'accrochait à lui - et Mary roulait de gauche à droite défaillant presque d'excitation, jouissant une fois puis une autre, tandis qu'Harry continuait à entrer et à cogner jusqu'à ce qu'enfin le sperme jaillisse, Harry continua avec la même force et le même rythme, sans rien sentir, jusqu'à ce que son énergie s'écoule avec le sperme puis il s'arrêta brusquement, éprouvant une nausée de dégoût. Il se dégagea rapidement et s'étendit sur le côté, en lui tournant le dos, il agrippa l'oreiller des deux mains, le déchirant presque, le visage enfoui dedans, prêt à pleurer; l'estomac soulevé par la nausée; le dégoût semblait s'enrouler autour de lui comme un serpent, lentement, méthodiquement et retirer douloureusement toute vie de son corps, mais à chaque fois que cela approchait du moment où une simple petite pression mettrait fin à toutes choses : la vie, la misère, la douleur, cela cessait de le serrer, mais la pression subsistait et Harry était là, le corps seul vivant par la douleur, l'esprit malade de dégoût. Il gémit et Mary étendit la main et lui toucha l'épaule, le corps encore frémissant. Elle ferma les yeux en se détendant et bientôt elle s'endormit, sa main glissant lentement de l'épaule de Harry. 

Harry ne pouvait rien faire d'autre que supporter la nausée et le dégoût gluant. Il aurait voulu fumer une cigarette mais il craignait que le moindre geste, même celui d'inspirer profondément ne lui donne des haut-le-cœur; il n'osait même pas avaler sa salive. Aussi il resta là étendu, avec un goût amer dans la bouche; on aurait dit que son estomac lui remontait à la gorge; son visage était encore enfoui dans l'oreiller; ses yeux fermés bien serrés; il se concentrait sur son estomac, essayant de chasser le poids et le goût affreux par la pensée, ou du moins, de le contrôler. Il savait après avoir lutté pendant des années, perdant à chaque fois et finissant toujours penché sur une cuvette ou un évier si encore il avait le temps d'arriver jusque-là, que c'était tout ce qu'il pouvait faire. Tout le reste était inutile. Sauf pleurer. Et il n'était plus capable de pleurer maintenant.."


Charles Webb (1939) - Le Lauréat (The Graduate, 1963)

L'adaptation cinématographique tournée en 1967 par Mike Nichols, avec Dustin Hoffman et Anne Bancroft, a éclipsé ce roman de 1963 qui offre une critique de la classe moyenne blanche américaine suffisante pour pouvoir contribuer à des remises en cause plus radicales à la fin de cette décennie. La scène du scaphandre, l'embarras qu'éprouve Benjamin Braddock, qui a fini ses études et est retourné chez ses parents en Californie pour quelques jours, lorsqu'il réserve une chambre d'hôtel pour y retrouver Mme Robinson, mère de sa fiancée présumée et amie de ses parents, sont effectivement dans le roman. L'auteur y reconnaît nombre d'éléments autobiographiques. Rien dans la carrière de Mike Nichols n'égalera l'impact du "Lauréat" et le film, renforcé par la musique de Simon & Garfunkel emballera toute une jeunesse et propulsera Dustin Hoffman (1937) au firmament des stars. Sa petite taille, ses yeux marrons, son tempérament nerveux, son passage à l'Actors Studio de New York, sa nomination  à l'Oscar dès son premier rôle, entraînent Dustin Hoffman sur d'autres performance époustouflantes telles que celle de Ratso Rizzo dans "Macadam Cow-boy" (1969), "Little Big Man" (1970), "Straw Dogs" (1971), "Marathon Man" (1976), "Kramer vs Kramer" (1979), "Rain Man" (1988)...

 


Bukowski appartient à cette génération d'écrivains américains qui éprouvent l'irrésistible urgence de transcrire immédiatement tout ce qu'ils peuvent éprouver, dans une quotidien et une intimité qui bien entendu sont délibérément des contextes limites, la gueule de bois, dégueuler dans une ruelle obscure, réveiller la putain ramenée dans son lit la veille au soir, les descentes de Budweiser, etc.

Charles Bukowski (1920-1994)

Romancier et poète américain, né à Andernach, d'un père américain d'origine allemande et d'une allemande, Katherine Fett. Il est âgé de deux ans lorsque ses parents décident d’aller vivre à Los Angeles pour y faire fortune. Mais la crise économique les plongera dans la pauvreté. Il découvre l’alcool aux alentours de 1929, son père le frappe jusqu’à ses 17 ans, jusqu’au jour où, après être rentré complètement ivre, il répondra aux coups, et mettra son père K.-O. Plus tard, il quittera le domicile familial, logera dans des chambres d’hôtels et des appartements miteux, tout en écrivant et en se saoulant. Pour vivre, il exerça divers petits boulots, dont il se fit renvoyer assez rapidement, magasinier, expéditionnaire, linotypiste, gardien de nuit, employé de bureau. C'est à 40 ans, le 14 octobre 1960, qu'il publie son premier livre, un recueil de poèmes, "Flower, Fist and Bestial Wail "(Fleur, Poing et Gémissement Bestial) . Il fut postier pendant 11 années au bout desquelles il démissionna, le 2 janvier 1970, à 49 ans, pour se consacrer à l’écriture. Ses écrits sont souvent autobiographiques. Il y parle de son alcoolisme, de ses errances, de ses angoisses, de sa misanthropie, des femmes, de son désespoir. Son style est direct, parfois cru, mais, à l'image de sa vision de la vie, sans concessions, sans illusions, d'une grande lucidité sur ce qui l’entoure, comme sur lui-même : "Erections, ejaculations, exhibitions and general tales of ordinary madness et The most beautiful woman in town", 1972; Notes of a dirty old man, 1969; South of no North: stories of the buried life, 1973; Post office, 1971; Factotum, 1975; Love is a dog from hell, 1977;  Women, 1978).

 

Journal d'un vieux dégueulasse (Notes of a dirty old man, 1969)

C’est en 1967, dans le magazine anticonformiste Open City, qu’un poète presque inconnu commença de publier une chronique régulière. Avec une brutalité rarement égalée, doublée d’une superbe indifférence au scandale, il y exprimait sa révolte contre la société américaine, le pouvoir, l’argent, la famille, la morale. L’alcool, le sexe, les échos d’une vie marginale et souvent misérable y étaient brandis comme autant de signes de rupture… Ce Journal, ici édité dans une nouvelle traduction et dans sa version intégrale, n’est pas seulement un des sommets de son œuvre, c’est un classique de la littérature contestataire, qui conserve, aujourd’hui encore, toute sa fraîcheur.

 

"il y avait un fils de pute qui ne voulait pas les lâcher, tandis que les autres gueulaient qu'ils étaient raides, la partie de poker était terminée, j'étais sur ma chaise avec mon pote Elf à mes côtés, en voilà un qui a mal démarré dans l'existence, enfant il était tout malingre, des années durant il a dû garder le lit passant le plus clair de son temps à malaxer des balles de caoutchouc, le genre de rééducation complètement absurde, et quand, un jour, il a émergé de son pieu, il était aussi large que haut, une masse musculeuse rigolarde qui n'avait qu'un but; devenir écrivain, hélas pour lui son style ressemble trop à celui de Thomas Wolfe qui est, si l'on excepte Dreiser, le plus mauvais écrivain américain de tous les temps, moyennant quoi j'ai frappé Elf derrière l'oreille, si fort que la bouteille m'a échappé (il avait dit quelque chose qui m'avait déplu), mais quand il s'est redressé, j'ai récupéré la bouteille, du bon scotch, et je lui en ai remis un coup quelque part entre la mâchoire et la pomme d'Adam, de nouveau il a mangé la table, je dominais le monde, moi l'émule de Dostoïevski qui écoute du Mahler à la nuit tombée, de sorte que j'ai eu le temps de m'en jeter un à même le goulot, de reposer la bouteille, avant de lancer ma droite pour le sécher de la gauche..."

 

Contes de la folie ordinaire (Erections, ejaculations, exhibitions and general tales of ordinary madness et The most beautiful woman in town, 1972)

La folie ordinaire des personnages de Buk c'est la misère, l'ivresse, la défonce ou le sexe à outrance. Mais est-elle folle, la plus jolie fille de la ville qui se tranche la gorge parce qu'aucun homme n'a vu en elle autre chose que sa beauté? Est-elle folle aussi celle qui libère les animaux du zoo voisin, singe, tigre et serpent, et vit avec eux dans la plus exaltante intimité? Ils sont très ordinaires ces chercheurs d'or qui se cuitent tellement qu'ils passent la nuit en taule ou ratent l'embauche au petit matin. Certains contes mettent en scène Buk lui-même. L'illustre poète buveur de bière, collabore au journal underground Open Pussy. Il dit sa haine de la guerre, du sexisme et de la violence. D'autres contes sont fantastiques comme "Le petit ramoneur" dans lequel un homme est réduit, par sa femme, à la taille d'un doigt pour mieux ramoner son sexe, ou "La machine à baiser Tania" inventée par un savant allemand.

 

"De ses cinq soeurs, Cass était la plus jeune et la plus jolie. D'ailleurs, Cass était la plus jolie fille de la ville. Cinquante pour cent de sang indien dans les veines de ce corps étonnant, vif et sauvage comme un serpent, avec des yeux assortis. Cass était une flamme mouvante, un elfe coincé dans une forme incapable de la retenir. Longs, noirs, soyeux, ses cheveux tournoyaient comme tournoyait son corps. Tantôt déprimée, tantôt en pleine forme, avec Cass c'était tout ou rien. On la disait cinglée. On : les moroses, les moroses qui ne comprendront jamais Cass. Pour les mecs, elle n'était qu'une machine baiseuse. Cinglée ou pas, ils s'en moquaient. Cass aimait la danse, le flirt, embrasser les hommes, mais sauf pour deux ou trois, au moment où les types allaient se la faire, Cass leur avait toujours filé entre les pattes, salut les mecs. 

Ses soeurs lui reprochaient de mal utiliser a beauté, et de ne pas se servir assez de sa tête. Pourtant, Cass était intelligente, et elle avait une âme. Elle aimait la peinture,la danse, le chant, la poterie, et quand les gens souffraient, allaient mal, Cass avait vraiment de la peine pour eux. C'est bien simple: Cass ne ressemblait à personne; Cass n'avait pas l'esprit pratique.Ses soeurs étaient jalouses parce qu'elle séduisait leurs bonshommes, et puis elles lui en voulaient de ne pas mieux les exploiter. C'est avec les laids qu'elle se montrait la plus gentille, les soi-disant beaux mâles lui répugnaient ..."

 

Au sud de nulle part (South of no North: stories of the buried life, 1973)

27 nouvelles - "Le bar était correct. Je me suis assis à côté de Vicki et je lui ai annoncé que j'allais tout casser dans le bar. J'ai démoli pas mal de bars dans ma jeunesse. Maintenant, je me contentais d'annoncer que j'allais tout casser. Il y avait un orchestre. Je me suis levé et j'ai dansé. Y a pas plus facile que la danse moderne. Suffit de balancer les bras et les jambes en tous sens, de garder la tête droite ou de la faire tourner comme un malade, et tout le monde vous trouve formidable. Ce que les gens peuvent être cons. Je dansais tout en me faisant du mouron pour ma machine à écrire. Je suis retourné m'asseoir à côté de Vicki et j'ai commandé la même chose. J'ai saisi la tête de Vicki et je l'ai montrée au barman. "Vise un peu, elle est belle, non? Hein qu'elle est belle?"   A ce moment-là, Ernie Hemingway s'est pointé ..."

 

Women (Women, 1978)

Henry Chinaski, c'est Bukowski lui-même, un écrivain alcoolique et grand amateur de femmes.

Elles défilent dans ce récit, véritables créatures felliniennes, Lydia Vance qui se révèle d'une jalousie féroce, Mercédès la capiteuse, Dee Dee la mère célibataire, Joanna la camée, Katherine la Texane incendiaire, et bien d'autres encore ; les occasions pleuvent sur un poète en vogue ! La norme est triste pour Bukowski, alors vive les mots orduriers, l'ivresse et la débauche sexuelle. Le célèbre auteur des Contes de la folie ordinaire crie à nouveau son mal de vivre, son désir sans cesse renaissant de tendresse et de sexe.

 


"Qui a peur de Virginia Woolf ?" (Who's Afraid of Virginia Woolf?),

une pièce d'Edward Albee (1928-2016), montée à Broadway en 1962,

et adaptée au cinéma par Mike Nichols (1966), avec Elizabeth Taylor, Richard Burton...

Martha: I looked at you tonight and you weren't there... And I'm gonna howl it out, and I'm not gonna give a damn what I do and I'm gonna make the biggest god-damn explosion you've ever heard.

George: Try and I'll beat you at your own game.

Martha: Is that a threat George, huh?

George: It's a threat, Martha.

Martha: You're gonna get it, baby.

George: Be careful Martha. I'll rip you to pieces.

Martha: You're not man enough. You haven't the guts.

George: Total war.

 

Martha: Total.