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Last update: 12/12/2020

 

Que signifie être Noir? Cette interrogation peut sembler étrange, incongrue, condamnable, doit être éminemment censurée, mais c'est une question qui hante la pensée Afro-Américaine, - car il y a une pensée afro-américaine, active, pragmatique, concrète -, une question suscitée implicitement par cet "homme blanc" qui, dès sa première rencontre, enferme son alter-ego de couleur dans un statut d'infériorité insoutenable : pour qu'il y ait un esclave, il a fallu qu'il y ait aussi un "gentleman sudiste" l'exploitant avec "bienveillance", pour précipiter l'implosion raciale, il a fallu la violente intolérance d'un ségrégationniste...

Rien ne naît de rien. Par contre devons-nous sans doute nous interroger sur la pertinence de la notion de "race", l'être humain est humain, et les différences entre les êtres humains ne s'expliquent que par leurs histoires singulières et collectives. Et, pour reprendre les propos de W.E.B.Dubois, si l'un des grands problèmes du XXe siècle fut celui "de la ligne de partage des couleurs", il est toujours, dans le millénaire qui suit, une énigme de chair et de sang qui divise l'Humanité. Il est peu de peuple sur la planète Terre pour qui le chemin vers la liberté ne passe par l'esclavage, les Afro-américains furent de ceux-là...

Aussi, la suppression de la ségrégation fut un impératif catégorique et nécessaire, mais l'intégration ne résout pas à elle seule les choses, elle oblige la communauté blanche à la tolérance, au fond à ne plus être blanche, mais l'afro-américain n'a toujours pas, quoi qu'on en dise, gagné sa pleine liberté. Il lui faut se livrer à un véritable travail de mémoire, - en tant qu'esclave, il fut privé d'humanité, l'histoire occidentale n'est pas, pour une grande part, "son histoire" -, un travail de rupture, - en tant qu'esclave il fut enchaîné à son passé et à sa condition, en tant qu'être humain, son corps fut dissocié de son âme -, un travail de parole - en tant qu'esclave il imposait silence à toute ses souffrances ou détournait les mots  -, un travail de libération, - en tant qu'esclave, l'absence de reconnaissance alimentait peur et refoulement... 

La "double conscience" imposée implicitement au Nord ou explicitement au Sud est l'une des singularités de la pensée afro-américaine, nul mieux que W.E.B. Du Bois n'a expliqué comment "le sentiment de toujours se regarder à travers les yeux des autres, de mesurer son âme à l'aune d'un monde qui regarde avec un mépris et une pitié amusés" (a sense of always looking at one’s self through the eyes of others, of measuring one’s soul by the tape of a world that looks on in amused contempt and pity) a fini par marginaliser l'être humain dit de couleur, l'autorisant, au mieux, à ne s'exprimer qu'avec modération, une modération proche de l'assujettissement consentie ou du fatalisme, et à maintenir les structures sociales en l'état. Chez les Blancs, la race a pris la forme d'une identité, et c'est l'identité "racialisée" du Blanc qui a déterminé celle de l'être humain dit de couleur :  la "nature" du corps qu'il habite, ainsi strictement définie, ne lui ouvrira qu'une part infime de la planète Terre... 

Il fallut un siècle, le XXe siècle, deux à trois générations, pour que tombent en désuétude ces quelques structures mentales qui classifient et opposent les êtres humains, l'esclavage, la colonisation, la ségrégation. Reste un mot, "l'intégration" qui subsiste encore et toujours au seuil du XXIe siècle et montre qu'un long chemin reste encore à parcourir pour que la théorie devienne réalité, que s'impose à tous ce fameux article 4 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée le 10 décembre 1948 par l'Assemblée générale des Nations unies, "Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes"... Et Il faudra attendre le 27 novembre 1978 pour que la Conférence générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, réunie à Paris, en sa vingtième session,  adopte la Déclaration sur la race et les préjugés raciaux...

"Consciente du processus de décolonisation et des autres mutations historiques qui ont conduit la plupart des peuples anciennement dominés à recouvrer leur souveraineté, faisant de la communauté internationale un ensemble à la fois universel et diversifié et créant de nouvelles possibilités d’éliminer le fléau du racisme et de mettre fin à ses manifestations odieuses sur tous les plans de la vie sociale et politique, dans le cadre national et international,

Persuadée que l’unité intrinsèque de l’espèce humaine et, par conséquent, l’égalité foncière de tous les êtres humains et de tous les peuples, reconnue par les expressions les plus élevées de la philosophie, de la morale et de la religion, reflètent un idéal vers lequel convergent aujourd’hui l’éthique et la science,

Persuadée que tous les peuples et tous les groupes humains, quelle que soit leur composition ou leur origine ethnique, contribuent selon leur génie propre au progrès des civilisations et des cultures qui, dans leur pluralité et grâce à leur interpénétration, constituent le patrimoine commun de l’humanité,...."

 

L'identité afro-américaine, la littérature qui l'exprime,  est construite de souvenirs terrifiants de conditions d'esclavage, aucun blanc américain ne possède de tels souvenirs, l'histoire américaine blanche ne porte pas cette mémoire, et  ces souvenirs son enfouis au profond de cette identité, toujours prêts à ressurgir. Le premier bateau négrier transatlantique connu a navigué de São Tomé à la "Nouvelle Espagne" en 1525, sous-traité par des banquiers génois qui ont payé la cour espagnole pour l'Asiento de Negros.  Jusqu'en 1866, 12,5 millions d'Africains seront expédiés vers le Nouveau Monde (Trans-Atlantic Slave Trade Database), 10,7 millions survécurent au redouté "Middle Passage", triangle commercial entre Europe, Afrique et Amérique, débarquant en Amérique du Nord, dans les Caraïbes et en Amérique du Sud. Plus de 60 % venaient d'Afrique du Centre-Ouest et de la Baie du Bénin. Et combien de ces 10,7 millions d'Africains (20 millions?) furent expédiés directement en Amérique du Nord ? Environ 400 000 personnes réduites en esclavage (4%) ont été amenées dans les colonies britanniques d'Amérique du Nord et aux États-Unis par la traite des esclaves africains avant qu'elle ne soit interdite en 1808. A la fin du mois d'août 1619, un an avant l'arrivée des pèlerins du Mayflower, alors que les Etats-Unis n'existaient pas encore, une vingtaine de "serviteurs" venus d'Afrique étaient débarqués d'un navire hollandais quelque part sur les côtes de Virginie, c'est la date supposée de l'origine de l'esclavage de l'Amérique du Nord. Après la Révolution américaine (1775-1783), en 1790, les États-Unis comptaient près de 700 000 esclaves, soit environ 18 % de la population totale. La population d'esclaves du Sud a explosé avec l'expansion rapide de l'industrie du coton, atteignant environ 1,1 million en 1810 et plus de 3,9 millions en 1860, soit environ 33% des populations du Sud (1,7 millions esclaves au Nord). Avant la guerre civile, le statut inférieur des esclaves avait rendu inutile l'adoption de lois les séparant des blancs, les deux "races" pouvaient travailler côte à côte tant que l'esclave reconnaissait sa place de subordonné vis-à-vis du blanc...

L'autobiographie de Frederick Douglass, "Narrative of the Life of Frederick Douglass" (1845) fut l'un des premiers récits à alimenter le mouvement abolitioniste. En 1976, Alex Haley (1921-1992) tentera de reconstituer l'histoire, sur plusieurs générations, d'une famille d'esclaves afro-américains, "Roots: The Saga of an American Family" (Racines). L'anthropologue Harold Courlander (1908-1996) le précèdera sur cette voie en 1967 avec "The African: a novel" avec un souci de vérité qui contraste sensiblement avec les effets de dramatisations du romancier : l'histoire d'un jeune Africain, Hwesuhunu, enlevé dans son pays natal des marchands d'esclaves français, confronté aux horreurs du Passage du Milieu et conduit sur l'île de Sainte-Lucie avant d'être vendu comme esclave à un propriétaire de plantation de Géorgie... 

1805-1865, de l'abolition de l'esclavage à l'instauration d'une ségrégation raciale implicite - "When I found I had crossed that line, I looked at my hands to see if I was the same person. There was such a glory over everything; the sun came like gold through trees, and over the fields, and I felt like I was in Heaven” (Harriet Tubman) - Tous les États du Nord abolirent progressivement l'esclavage d'une manière ou d'une autre à partir de 1805, tandis que les États du Sud continuèrent d'être des sociétés esclavagistes. Les États-Unis se polarisèrent de plus en plus sur la question de l'esclavage, se divisant en États esclaves et en États libres. Mais il ne faut guère s'illusionner, dans le Nord, les Noirs libres (freedmen) travaillaient sous de sévères restrictions et trouvaient souvent une ségrégation encore plus rigide que dans le Sud....

"Avec les débuts du mouvement abolitionniste et l'apparition progressive d'une classe de Noirs libres, s'amorça un changement. Nous négligeons souvent l'influence des Noirs affranchis avant la guerre, sous prétexte qu'ils étaient peu nombreux et qu'ils ont eu peu de poids dans l'histoire de la Nation. Mais nous ne devons pas oublier que leur principale influence fut interne et s'exerça sur le monde noir; or pour ce monde, ils étaient des guides moraux et sociaux. Ils étaient regroupés dans quelques centre, comme Philadelphie, New York et la Nouvelle-Orléans, où beaucoup d'entre eux sombraient dans pauvreté et l'apathie; mais pas tous. La figure du guide noir libre s'éleva très tôt; il était essentiellement caractérisé par sa profonde honnêteté et l'intensité de ses sentiments sur la question de l'esclavage. La liberté était devenue pour lui quelque chose de réel, et pas seulement un rêve. Sa religion s'est faite plus sombre et plus intense; dans sa morale se glissait un soupçon de vengeance..." (W.E.B.Du Bois, Les âmes du peuple noir).

 En 1860, le dernier recensement effectué avant la guerre civile américaine indiquait sur une population totale de 31,443,321, un nombre total d'individus réduits en esclavage de 3,953,760, soit 13% de la population globale, et : 89% de la population noire (on estimait le ombre de personnes noires libres à 487,970). 10 000 familles du Sud étaient alors considérées comme de grands propriétaires d'esclaves. Alors qu'en 1852, Harriet Beecher Stowe faisait prendre conscience, avec le sentimentalisme de l'époque, de la réalité de l'esclavage (Uncle Tom's Cabin, 1852), elle préfaçait en 1861, "Incidents in the Life of a Slave Girl",  au cours duquel Harriet Jacobs tentait de sensibiliser les femmes blanches abus sexuels que les femmes esclaves subissaient. En 1851,  Sojourner Truth (1797-1883) prononçait son fameux "Ain't I a Woman?" défendait cause abolitionniste et droits des femmes....

En 1865, la guerre de Sécession se termine avec la proposition du treizième amendement à la Constitution des États-Unis, qui stipule : "Ni l'esclavage ni la servitude involontaire, sauf en tant que peine pour un crime dont la partie concernée aura été dûment condamnée, n'existeront aux États-Unis ou en tout autre lieu soumis à leur juridiction". La Reconstruction (1865-1877), époque turbulente qui a suivi la guerre civile, a été marquée par l'effort de réintégration des États du Sud de la Confédération et de 4 millions de personnes nouvellement libérées aux États-Unis. En 1868, le 14e amendement à la Constitution a donné aux Noirs une protection égale devant la loi... 

Instauration de la "ségrégation raciale légale" - En 1870, le 15e Amendement a accordé le droit de vote aux hommes noirs américains. En moins d'une décennie, cependant, les forces réactionnaires - dont le Ku Klux Klan - ont inversé les changements provoqués par la Reconstruction radicale dans un violent contrecoup qui a rétabli la suprématie blanche dans le Sud : les législatures des États du Sud adoptent des lois exigeant la séparation des blancs des "personnes de couleur" dans les transports publics et les écoles. Le mariage interracial était illégal et la plupart des Noirs ne pouvaient pas voter parce qu'ils ne pouvaient pas passer les tests d'alphabétisation des électeurs (lois Jim Crow). Les États du Sud n'ont pas créé un système de ségrégation immédiatement après la guerre, tout simplement parce que jusque-là le Sud n'avait pas de véritable système d'éducation publique. Ce sont les gouvernements de la Reconstruction d'après-guerre qui édifièrent des écoles publiques, celles-ci étaient le plus souvent séparées par la race. Néanmoins, la Nouvelle-Orléans a eu des écoles totalement intégrées jusqu'en 1877 (en plus de la démarcation habituelle entre les Noirs et les Blancs, la Nouvelle-Orléans avait reconnu, depuis les années 1700, une troisième classe, les gens de couleur libres (créoles), descendants libres de pères européens et de mères africaines). Alors qu'en 1877, la Cour suprême statuait dans l'affaire Hall v. DeCuir que les États ne pouvaient pas interdire la ségrégation sur les transporteurs publics tels que les chemins de fer, les tramways ou les bateaux fluviaux, la situation s'inversait dans les années qui suivent. De 1887 à 1892, neuf États, dont la Louisiane, ont adopté des lois exigeant la séparation sur les transports publics, tels que les tramways et les chemins de fer. Bien qu'elles diffèrent dans les détails, la plupart de ces lois exigeaient des aménagements égaux pour les passagers noirs et imposaient des amendes et même des peines de prison aux employés des chemins de fer qui ne les appliquaient pas. Cinq de ces États prévoyaient également des amendes ou des peines de prison pour les passagers qui essayaient de s'asseoir dans des voitures dont leur race les excluait... 

 

1890-1896 - Ce véritable retournement de situation trouve sa traduction emblématique avec la "Louisiana Separate Car Act" adoptée en juillet 1890. Afin de "promouvoir le confort des passagers", les chemins de fer devaient fournir "des aménagements égaux mais séparés pour les races blanche et de couleur" sur les lignes circulant dans l'État. 

 

Puis la ségrégation dans le sud va gagner du terrain lorsque la Cour suprême des États-Unis déclare en 1896, dans l'affaire Plessy contre Ferguson, que les installations pour les Noirs et les Blancs pouvaient être "séparées mais égales" (separate but equal)...

Ségrégation, colonisation, exploitation -  La ségrégation raciale (racial segregation) est apparue dans toutes les parties du monde où il existe des communautés multiraciales, sauf là où la fusion raciale s'est produite à grande échelle comme à Hawaï et au Brésil : on parle alors de discrimination sociale plus que de ségrégation légale. En revanche, dans les États du Sud des États-Unis, la ségrégation légale dans les établissements publics est courante de la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 1950. Ailleurs, la ségrégation raciale a été pratiquée avec la plus grande rigueur en Afrique du Sud, où, sous le régime de l'apartheid, elle a été une politique officielle du gouvernement de 1950 jusqu'au début des années 1990. Mais il faut ajouter qu'en cette fin du XIXe et début du XXe siècle, plus globalement, le système de suprématie blanche des Etats du Sud est contemporain d'une expansion considérable du contrôle des nations européennes et américaines sur les non blancs en Afrique, en Asie ainsi que dans les pays insulaires des régions du Pacifique et des Caraïbes. Comme les Afro-Américains, la plupart des non-blancs dans le monde sont ainsi colonisés ou exploités économiquement et se voient refuser les droits les plus fondamentaux. À quelques exceptions près, ne l'oublions pas, les femmes de toutes les races, partout dans le monde, se voient également refuser le droit de vote....

Dans "The Destruction of Black", Chancellor Williams (1893-1992) entend réinterpréter la supposée destruction de la civilisation noire à la lumière d'une "histoire des noirs qui est une histoire des noirs" : si l'Afrique fut le berceau de la civilisation, que s'est-il passé, les Noirs ont toujours été au bas de l'échelle, répond  le Caucasien, fût-il libéral, oubliant sa stratégie d'exploitation et de destruction systématique. L'Afrique a bel et bien nourri le développement capitaliste de l'Occident. Tom Burrell, dans "Brainwashed : Challenging the Myth of Black Inferiority"(2009) s'attaque à l'une des plus funestes campagnes de propagande que le monde est connu, celui de la supposée "infériorité" du Noir, qui jette ainsi depuis des siècles trop d'individualités afro-américaines dans une impasse désespérée. Walter Rodney (1942-1980) les rejoint à sa manière dans son analyse du analysant des causes du sous-développement du continent africain ("How Europe Underdeveloped Africa", 1972)...

Au cours des premières décennies du XXe siècle, des mouvements de résistance à cette discrimination raciale et sexuelle se renforcent dans de nombreux pays. Un mouvement panafricain émerge en réponse à l'impérialisme européen tandis que les Afro-Américains développent diverses stratégies pour lutter contre la discrimination raciale aux États-Unis. 

"Imperium in Imperio", écrit par Sutton Griggs (1872-1933), publié en 1899 et vendu en porte-à-porte, un véritable succès, relate la vie de Belton Piedmont, un homme noir éduqué et conciliant dans le sud raciste de Jim Crow entraîné par un nationaliste à rejoindre un mouvement radical qui entend édifier  une nation entièrement noire au Texas et intégrer un gouvernement fantôme...

Mais on n'ose encore remettre en cause le système Jim Crow, mais un Booker T. Washington a met l'accent sur le développement économique tandis que W.E.B. Du Bois, formé à l'université de Harvard, se pose en défenseur des droits civils et de l'unité panafricaine parmi les Africains et les descendants d'Africains ailleurs dans le monde. En 1909, Du Bois et d'autres dirigeants afro-américains se sont joints aux partisans blancs de l'égalité raciale pour former la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), qui est devenue l'organisation de défense des droits civils la plus durable du pays. Sous la direction de Du Bois, James Weldon Johnson, Walter White, Thurgood Marshall et d'autres, la NAACP a rendu publiques les injustices raciales et a engagé des poursuites pour garantir l'égalité de traitement des Noirs américains dans l'éducation, l'emploi, le logement et les logements publics. Mais il faut ajouter que les efforts des Afro-Américains en matière de droits civils furent entravés jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par des clivages idéologiques....

 

W. E. B. Du Bois, "The Souls of Black Folk" (1903)

"Le Sud pleure aujourd'hui la disparition lente, mais inéluctable, d'un certain type de Noir - l'esclave fidèle et courtois d'autrefois, avec son honnêteté incorruptible et son humilité si digne. Il meurt tout aussi sûrement que l'ancien type du gentleman sudiste, et des mêmes causes - de la transformation soudaine d'un bel et lointain idéal de liberté en dure réalité, gagner son pain, et de la déification du pain en conséquence..." - William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963) pensait à l'origine que les sciences sociales permettrait de résoudre la question raciale, et sa thèse, "The Philadelphia Negro ; A Social Study" (1899) constitue la première étude de cas portant sur la communauté noire aux États-Unis. Mais le climat de racisme virulent, du lynchage à la privation du droit de vote, des lois ségrégationnistes Jim Crow aux émeutes raciales, le conduisent à penser, contrairement à un leader influent de l'époque, Booker T. Washington (1856-1915), l'auteur de "Up From Slavery" (1901) et premier Afro-Américain invité par un président des États-Unis, Theodore Roosevelt, que la discrimination ne doit plus être acceptée, qu'elle ne disparaitra pas naturellement, que la stratégie qui encourage les Noirs à s'élever par le travail et l'ascension économique afin de gagner le respect des Blancs, ne débouchera sur aucune solution durable et émancipatoire. Dès 1905, il fondera le mouvement de Niagara, qui vise essentiellement à attaquer les partisans de Booker Washington.... 

"Whites...shift the burden of the negro problem to Negro's shoulders and stand aside as critical and rather pessimistic spectators; when in fact the burden belongs to the nation."  - Le problème fondamental qui se pose à tout Afro-Américains est celui d'être à la fois américain et noir, une double conscience qui marque une identité singulière et ne semble tracer qu'un seul et unique chemin possible :  le destin de la race ne peut être conçu comme menant ni à l'assimilation ni au séparatisme, mais à une césure fière et durable...

"The Souls of Black Folk" (Les âmes du peuple noir) est une autobiographie passionnée, merveilleusement écrite, qui raconte comment l'existence de  l'individu W. E. B. Du Bois fut entièrement façonnée par l'histoire de sa communauté afro-américaine : le monde était alors partagé en deux par une ligne de couleur, une partie privilégiée et blanche exploitant l'autre partie qui est contrainte et noire. Toute la notoriété du livre tient en effet à cette proclamation que porte l'introduction, "the problem of the Twentieth Century is the problem of the color line". Et chaque chapitre commence par deux épigraphes, l'une d'un poète blanc et l'autre d'un "black spiritual",  pour démontrer la parité intellectuelle et culturelle entre les cultures noire et blanche.... 

"..Il est difficile d'expliquer clairement l'état critique dans lequel se trouve la religion noire actuellement. Tout d'abord, il faut rappeler que les Noirs vivent aujourd'hui en contact étroit avec une grande nation moderne ; ils partagent, bien qu'imparfaitement, l'âme de cette nation ; de ce fait, il est inévitable qu'ils subissent, plus ou moins directement, l'influence de toutes les forces religieuses et morales qui existent aux États-Unis. Cependant, ces questions et ces mouvements sont assombris et minimisés par la question primordiale (de leur point de vue) de leur statut civique, politique et économique. Ils doivent perpétuellement discuter le "problème noir" - ils doivent vivre, se déplacer, déployer tout leur être en lui et interpréter tout le reste à sa lumière, ou à ses ténèbres. Les problèmes particuliers de leur vie intérieure sont aussi étroitement liés à lui - le statut des femmes, le maintien d'un foyer, la formation des enfants, l'accumulation des richesses et la prévention du crime. Tout cela se traduit par une intense agitation morale, le besoin affectif d'un sentiment religieux et une grande inquiétude intellectuelle.

Chaque Noir américain doit vivre une double vie, comme Noir et comme Américain, entraîné par le courant du XIXe siècle, mais toujours en lutte contre les remous du XVe siècle - sa confiance en lui ne peut qu'en être moralement ébranlée; ne peuvent émerger qu'une conscience de soi douloureuse et un sens presque morbide de sa propre identité. Les mondes, à l'intérieur et à l'extérieur du Voile de couleur, changent, et ils changent rapidement, mais pas au même rythme et pas dans le même sens.

Et cela produit nécessairement un déchirement de l'âme très particulier, un sentiment très particulier de doute et de stupéfaction. Une telle vie dédoublée, avec des pensées dédoublées, des devoirs dédoublés et des classes sociales dédoublées, donne inévitablement naissance à un langage dédoublé et des idéaux dédoublés; l'esprit est tenté par les faux-semblants ou la révolte, par l'hypocrisie ou le radicalisme.

Formuler ces hésitations et ces incertitudes permet sans doute de se représenter plus clairement le paradoxe moral particulier auquel fait face le Noir aujourd'hui, paradoxe qui colore et transforme sa vie religieuse. Comme il a le sentiment que l'on piétine ses droits et ses idéaux les plus chers, que la conscience publique est toujours plus sourde à ses justes revendications et que toutes les puissances réactionnaires du préjugé, de la cupidité et de la vengeance gagnent chaque jour en force et en nombre, le Noir se retrouve face à un dilemme peu enviable.

Conscient de son impuissance, pessimiste, il devient souvent amer et vindicatif ; sa religion, au lieu d'être une adoration, est une suite de lamentations et d'injures, une plainte, et non un espoir, l'expression d'un cynisme, et non d'une foi. Par ailleurs, un autre type d'esprit, plus fin, plus affûté et plus tortueux aussi, voit dans la force même du mouvement anti-Noir la manifestation de sa faiblesse ; du fait de cette casuistique toute jésuite, aucune considération morale ne peut l'empêcher de fomenter le projet de détourner cette faiblesse au profit de la force de l'homme noir. Ainsi, nous nous trouvons face à deux grands courants de pensée, à deux grandes luttes éthiques, presque impossibles à réconcilier ; le danger de l'une réside dans l'anarchie, le danger de l'autre dans l'hypocrisie. Les uns en sont presque à maudire Dieu et à mourir, les autres se comportent trop souvent en traîtres à une juste cause, en lâches qui reculent devant la force ; les uns épousent des idéaux trop éloignés, trop exigeants, peut-être à tout jamais irréalisables; les autres oublient que la vie est davantage qu'un repas et le corps davantage que les vêtements qui le couvrent. Mais après tout, est-ce que ce ne sont pas simplement les convulsions de notre époque traduites en noir  - le triomphe du mensonge qui aujourd'hui, avec sa culture de la fausseté, fait face à la hideur de l'anarchiste assassin ?

Aujourd'hui les deux groupes de Noirs, celui du Nord et celui du Sud, représentent ces tendances éthiques divergentes, la première tendant vers le radicalisme, la seconde vers le compromis hypocrite. Le Sud pleure la perte du Noir du bon vieux temps - le vieux serviteur franc, honnête et simple qui incarnait l'ère précédente, ère de religion, de soumission et d'humilité - et ce regret se justifie. Certes, il était paresseux et il lui manquait de nombreux éléments pour être véritablement homme ; mais il était ouvert, fidèle et sincère. Aujourd'hui, il n'est plus ; mais qui est à blâmer de sa disparition ? Est-ce que ce ne sont pas ces personnes mêmes qui le pleurent ? Est-ce que ce n'est pas la faute de cette tendance, née de la reconstruction et de la réaction, à fonder une société sur l'illégalité et la tromperie, à altérer la fibre morale d'un peuple naturellement honnête et droit, au point que les blancs menacent de devenir des tyrans au-dessus des lois et les Noirs des criminels et des hypocrites ?

La ruse est la défense naturelle du faible contre le fort et le Sud l'a utilisée pendant des années contre ses conquérants ; aujourd'hui le Sud doit se préparer à voir son prolétariat noir retourner cette arme à double tranchant contre lui. Et c'est bien naturel!

La mort de Denmark Vesey (1822) et de Nat Turner (1831) a prouvé au Noir il y a déjà bien longtemps l'inutilité de la défense physique. La défense politique est de moins en moins accessible et la défense économique n'est encore que très partiellement efficace. À l'évidence il ne dispose pour se défendre que d'une seule voie - celle de la ruse et de la flatterie, de la cajolerie et du mensonge. C'est ce que firent les paysans au Moyen Âge pour se défendre, et qui a imprimé sur leur caractère sa marque indélébile.

Aujourd'hui le jeune Noir du Sud qui veut réussir ne peut pas se permettre d'être franc et carré, honnête et sûr de lui; au contraire, il est tenté tous les jours de se montrer silencieux, prudent, astucieux et rusé; il doit flatter et se rendre agréable, endurer les injures mesquines avec un sourire, fermer les yeux devant le mal ; trop souvent il trouve dans la ruse et le mensonge un réel avantage personnel. Ses vraies pensées, ses vraies aspirations, doivent être protégées par des murmures ; il ne doit pas critiquer, il ne doit pas se plaindre. La patience, l'humilité et l'adresse doivent remplacer, chez cette jeunesse noire en croissance, la spontanéité, la virilité et le courage. C'est seulement avec un tel sacrifice qu'une ouverture économique est possible - peut-être même la paix, et la prospérité. Autrement, c'est l'émeute, l'émigration ou le crime. Cette situation n'est pas propre au Sud des États-Unis - n'est-ce pas plutôt la seule méthode par laquelle des races sous-développées peuvent gagner le droit à partager la culture moderne? Le prix de l'acculturation, c'est le mensonge.

D'un autre côté, dans le Nord la tendance est à l'exagération du radicalisme noir. Maintenu par la loi du sang dans le Sud dans une situation contre laquelle chaque fibre de sa nature ouverte et audacieuse se révolte, il se retrouve sur une terre où il peut à peine gagner décemment sa vie, confronté qu'il est à une concurrence impitoyable et à la discrimination raciale. En même temps, par l'école, les journaux, les discussions et les conférences, il s'anime et s'éveille intellectuellement. Son âme, si longtemps contenue et empêchée de croître, s'ouvre soudainement à cette nouvelle liberté. Il n'y a pas à s'étonner que toutes les tendances soient à l'excès ..." (W.E.B.Du Bois, traduction La Découverte)

"The Great Migration" & The “Red Summer” of 1919

Au début du XXe siècle, la grande majorité des Noirs américains vivaient dans les États du Sud. Dans l'histoire des États-Unis, la "Grande Migration" décrit la migration généralisée des Afro-Américains des communautés rurales du Sud vers les grandes villes du Nord et de l'Ouest, de 1916 à 1970, qui vit quelque six millions de Noirs du Sud se déplacer vers les zones urbaines du Nord et de l'Ouest, à la recherche d'un emploi, d'une meilleure éducation et d'un logement, mais aussi fuyant les lois Jim Crow et le racisme institutionnalisé du Sud. Un journal comme Le Chicago Defender soutint  avec force le mouvement, encourageant ouvertement la migration de plus d'un million et demi de Noirs du Sud vers le Nord entre 1915 et 1925, et de fait au moins 110 000 personnes gagnèrent Chicago entre 1916 et 1918, triplant la population noire de la ville. 

The “Red Summer” of 1919 a marqué le point culminant des tensions sans cesse croissantes entourant la grande migration des Afro-Américains des campagnes du Sud vers les villes du Nord qui a eu lieu pendant la Première Guerre mondiale : fin 1918, la guerre ayant pris fin, des milliers de soldats découvrirent en regagnant leurs communautés que leurs emplois avaient été comblés par des Noirs du Sud, quant aux vétérans afro-américains, ils se voyaient refuser tous droits fondamentaux. Le 27 juillet 1919, un adolescent afro-américain, Eugene Williams, s'est noyé dans le lac Michigan après avoir été lapidé par un groupe de jeunes blancs au motif d'avoir foulé une partie de la plage réservée aux Blancs : sa mort et le refus de la police d'arrêter le responsable blanc que des témoins avaient identifié comme le responsable, déclenchèrent une semaine d'émeutes entre les bandes, concentrées dans le quartier South Side. Le 3 août, 15 Blancs et 23 Noirs avaient été tués, plus de 500 personnes blessées, un millier de maisons avaient été incendiées...

 

C'est dans cette atmosphère dramatiquement tendue, que le Ku Klux Klan relança ses activités criminelles dans le Sud, dont 64 lynchages en 1918 et 83 en 1919. Au cours de l'été 1919, des émeutes raciales éclatèrent à Washington, D.C., à Knoxville, Tennessee, Longview, Texas, Phillips County, Arkansas, Omaha, Nebraska. Le président Woodrow Wilson accusa publiquement les Blancs d'être les instigateurs des émeutes raciales à Chicago et à Washington, D.C.. Mais ces émeutes marquèrent ont marqué le début d'une volonté croissante des Afro-Américains de lutter pour leurs droits face à l'oppression et à l'injustice...

1920s-1930s, "The Harlem Renaissance"

Alors que la bohème blanche règne à Greenwich Village, on a sans doute oublié que dans les années 1920, Harlem, toujours à New York, abrite une bourgeoisie noire, qui se concentre sur Sugar Hill, et devient le lieu de rendez-vous des élites afro-américaines d'une cité de plus de 5 millions d'habitants, New York, qui s'est entretemps hissée au rang de cité mondiale de la culture. Une véritable littérature noire américaine existe depuis l'indépendance américaine avec des écrivains tels que Frederick Douglass (vers 1818–1895), un Booker T. Washington (1856–1915), qui recherche le dialogue avec les Blancs, à contrario d'un W. E. B. Du Bois (1868–1963), qui prône l’émergence d’une élite noire. Mais s'impose ici une extraordinaire effervescence culturelle, souvent décrite sous le terme de "Harlem Renaissance", ou "New Negro Movement", d'après "The New Negro", une anthologie de 1925 publiée par l'écrivain et philosophe Alain LeRoy Locke (1885-1954) : Martin Luther King rappellera en 1968 que si les enfants de couleur n'ont certes pas connu Platon et Aristote, W. E. B. Du Bois et Alain Locke sont venus parmi eux franchissant l'univers. Nombre d'afro-américains fuiront vers Harlem les conditions racistes du Sud profond modelé par Jim Crow, un personnage inventé par Thomas D. Rice en 1832 caricaturant les Afro-Américains. Ils y trouveront un milieu particulièrement élitiste nourri des universités qui fleurissent à l’est de Harlem, Columbia, Harvard....

Le mouvement  "Harlem Renaissance" va donc quitter le terrain des récits d’esclaves et des essais abolitionnistes pour se diversifier dans tous les domaines artistiques. Carl van Vechten (1880–1964) en fut le photographe attitré. C'est dans ce creuset que se conçoivent et vivent bien des innovations afro-américaines telles que le blues, les spirituals, le jazz et les œuvres littéraires qu'expérimentent de leurs existences les Afro-Américains, ou des thèmes hors normes qu'illustre le seul numéro de la revue "Fire !!" éditée en 1926. En littérature, l' activiste et controversé afro-jamaïcain, Marcus Garvey (1887–1940), prône le retour des Noirs sur la terre africaine, Countee Cullen (1903-1946) célèbre le continent africain (Simon the Cyrenian Speaks, 1925), Dorothy West (1907-1998) décrit la vie d’une famille noire aisée (The Living Is Easy, 1948), Wallace Thurman (1902-1934) dissèque le colorisme de ses contemporains (The Blacker the Berry, 1929),  George Schuyler (1895-1977) critique les excès des antagonismes blancs et noirs (Black No More, 1931), Claude McKay (1889-1946) transfigure l'existence dans le quotidien des rues de Harlem (Home to Harlem, 1928), Zora Neale Hurston (1891-1960)  écrit l'un des romans les plus représentatifs de cette époque, "Their Eyes Were Watching God"(1937), et Arturo Alfonso Schomburg (1874-1938) s'impose comme le Père de l'histoire noire américaine...

 

Claude McKay, "If We Must Die" (1919)

La Renaissance de Harlem portait des personnalités particulièrement contrastées, et parmi celles-ci l'écrivain et poète jamaïcain, Festus Claudius "Claude" McKay (1889- 1948), qui très tôt portait en lui sa fierté africaine et son amour de la poésie britannique (Songs of Jamaica et Constab Ballads, en 1912), gagne les Etats-Unis et y publie "If We Must Die", vit par la suite entre deux continents, l'Europe et l'Amérique, deux idéologies, tant son attirance pour le communisme le conduit à séjourner plusieurs mois en Union soviétique en 1922-23. A la fin des années 1930, c'est l'antistalinisme qui domine en lui avant de se convertir au catholicisme en 1942...

"If We Must Die" (1919) est, avec "Harlem Shadows", publié en 1920 dans "Spring in New Hampshire", son oeuvre la plus connue...

If We Must Die

 

If we must die, let it not be like hogs

Hunted and penned in an inglorious spot,

While round us bark the mad and hungry dogs,

Making their mock at our accursèd lot.

If we must die, O let us nobly die,

So that our precious blood may not be shed

In vain; then even the monsters we defy

Shall be constrained to honor us though dead!

O kinsmen! we must meet the common foe!

Though far outnumbered let us show us brave,

And for their thousand blows deal one death-blow!

What though before us lies the open grave?

Like men we'll face the murderous, cowardly pack,

Pressed to the wall, dying, but fighting back!

 

Harlem Shadows

 

I hear the halting footsteps of a lass

In Negro Harlem when the night lets fall

Its veil. I see the shapes of girls who pass

To bend and barter at desire's call.

Ah, little dark girls who in slippered feet

Go prowling through the night from street to street!

Through the long night until the silver break

Of day the little gray feet know no rest;

Through the lone night until the last snow-flake

Has dropped from heaven upon the earth's white breast,

The dusky, half-clad girls of tired feet

Are trudging, thinly shod, from street to street.

Ah, stern harsh world, that in the wretched way

Of poverty, dishonor and disgrace,

Has pushed the timid little feet of clay,

The sacred brown feet of my fallen race!

Ah, heart of me, the weary, weary feet

In Harlem wandering from street to street.

 


"Home to Harlem", Claude McKay (1928) 

Le débat entre W.E.B. Du Bois et Claude McKay à propos du roman de ce dernier, "Home to Harlem" (1928), pose une fois de plus l'une des caractéristiques fondamentales de la littérature afro-américaine, celui de la "double consciousness", d'une double conscience qui subsiste encore et toujours à notre époque. Dans The Souls of Black Folk, W.E.B. Du Bois expliquait comme "le sentiment de toujours se regarder à travers les yeux des autres, de mesurer son âme à l'aune d'un monde qui regarde avec un mépris et une pitié amusés" (a sense of always looking at one’s self through the eyes of others, of measuring one’s soul by the tape of a world that looks on in amused contempt and pity) finit par marginaliser les Noirs ou, au mieux, par leur permettre de s'exprimer avec une modération proche de l'assujettissement ou du fatalisme et maintenir les structures sociales en l'état. Un Américain noir, c'est une dualité, deux âmes, deux pensées, deux aspirations non conciliées, et dont toute l'existence n'est qu'un long effort pour éviter dissociation de soi et déchirure. Cet état d'esprit est né de l'ère post-Reconstruction en Amérique, où les Afro-Américains ont connu des injustices sociales généralisées à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Avec une majorité blanche supervisant explicitement (le Sud) ou implicitement (le Nord) le comportement d'une minorité noire, la division sociale ne faisait que maintenir l'état d'esprit de l'esclavage. Être Blanc, c'est être éduqué, ce qui entraîne la communauté noire dans un anti-intellectualisme destructeur. Aussi Du Bois ne peut accepter qu'un Claude McKay expose dans son roman des images de la communauté Afro-Américaine (Harlem) qu'il juge stéréotypées et grossières, sexualité, drogue et vie nocturne alimentent comme naturellement les préjugés racistes.  Claude McKay lui répondra qu'il écrit uniquement pour les Noirs, et qu'au-delà ce sont bien tous les contrastes d'une identité noire en construction qu'il entend restituer, comme tout son parcours  l'atteste....

 

Countee Cullen, "Copper Sun" (1927)

Dans un contexte culturel qui insiste tant sur l'identité raciale, certains auteurs comme Jean Toomer vont développer plus que d'autres une image raciale d'eux-même profondément conflictuelle. Dans les années 1920, la Renaissance de Harlem, inaugurée avec le manifeste "The New Negro" (1925) d’Alain Locke, proclame une fierté raciale qui se tourne vers l’Afrique dans un élan teinté de primitivisme. Pourtant Countee Cullen (1903-1946), qui fut l'un de ses premiers protégés, osa à braver quiconque suggérait que ses origines raciales devaient déterminer son patrimoine poétique et n'hésita pas à considérer que l'héritage poétique anglo-américain lui appartenait autant qu'à n'importe quel Américain blanc de son époque. Mais le poète de "The Ballad of the Brown Girl" et de " Copper Sun" (1927),  avait été élevé et éduqué dans une communauté essentiellement blanche, et ne partagea pas toute l'expérience d'un Langston Hughes...

 

Jean Toomer, "Cane" (1923)

"God's body's got a soul, Bodies like to roll the soul, Cant blame God if we dont roll, Come, brother, roll, roll!" - Un Jean Toomer (1894-1967), qui donne avec "Cane" (1923) le chef d'oeuvre du modernisme de la Renaissance de Harlem, s'affirme comme écrivain "américain" plus que comme "écrivain noir". Son grand-père, Pinckney Benton Stewart Pinchback, a été le premier gouverneur afro-américain des États-Unis, en poste en Louisiane pendant la Reconstitution de 1872 à 1873. Après 1917, Nathan Pinchback Jean Toomer a passé quatre années à écrire et à publier de la poésie et de la prose dans différentes revues, à rencontrer des personnalités aussi importantes que le critique Kenneth Burke, le photographe Alfred Steiglitz et le poète Hart Crane, pour accepter en 1921 un emploi d'été comme directeur intérimaire à l'Institut agricole et industriel de Sparta en Géorgie, dans la ceinture noire à 160 km au sud-est d'Atlanta (Zora Neal Hurston et Langston Hughes y séjournèrent) : en 1908, la Georgie avait ratifié une constitution qui privait les Noirs de leurs droits, et à l'époque de Toomer l'Etat tentait de contrecarrer la migration des Afro-Américains vers le nord : les planteurs craignaient de perdre leur réserve de travail. C'est dans cette culture noire rurale du Sud qui décline qu'il va puiser son inspiration ("There was a valley, the valley of ‘Cane’, with smoke-wreaths during the day and mist at night.").  

A Washington, Toomer étoffe sa perspective et se concentre sur les Noirs inhibés du Nord, se lie d'amitié avec Waldo Frank, écrit et publie "Cane", "un amalgame fascinant et obsédant de fiction, de poésie et de théâtre, unifié sur le plan formel et thématique et rempli de leitmotivs", qui l'élèvera, pratiquement du jour au lendemain, au statut d'écrivain canonique. La première partie de Cane présente en six histoires et douze poèmes  des portraits de six femmes du Sud, la deuxième partie est composée de sept esquisses en prose et cinq poèmes qui se déroulent à Washington et Chicago, des descendants et survivants de la culture noire du sud et du monde de l'après-guerre civile cherchant une nouvelle vie et de l'espoir dans le nord urbain. La troisième partie, la plus longue, "Kabnis", se jouent, dans l'âme d'un artiste revenu dans le Sud, toutes les contradictions de la culture afro-américaine.... En 1925, Toomer est à Harlem, à cette époque, il s'engage corps et âme dans les "expérimentations" d'un certain Georges Gurdjieff, un singulier spiritualiste arménien qui essaimait dans le monde... En 1936, Toomer écrivit un long poème, "Blue Meridian", décrivant la fusion des races blanche, noire et amérindienne en un nouveau peuple, les hommes bleus...

Georgia Dusk

 

The sky, lazily disdaining to pursue

The setting sun, too indolent to hold

A lengthened tournament for flashing gold,

Passively darkens for night's barbeque,

A feast of moon and men and barking hounds.

An orgy for some genius of the South

With blood-hot eyes and cane-lipped scented mouth,

Surprised in making folk-songs from soul sounds.

The sawmill blows its whistle, buzz-saws stop,

And silence breaks the bud of knoll and hill,

Soft settling pollen where plowed lands fulfill

Their early promise of a bumper crop.

Smoke from the pyramidal sawdust pile

 

 

Curls up, blue ghosts of trees, tarrying low

 

Where only chips and stumps are left to show

The solid proof of former domicile.

Meanwhile, the men, with vestiges of pomp,

Race memories of king and caravan,

High-priests, an ostrich, and a juju-man,

Go singing through the footpaths of the swamp.

Their voices rise...the pine trees are guitars,

Strumming, pine-needles fall like sheets of rain..

Their voices rise...the chorus of the cane

Is caroling a vesper to the stars..

O singers, resinous and soft your songs

Above the sacred whisper of the pines,

Give virgin lips to cornfield concubines,

Being dreams of Christ to dusky cane-lipped throngs.

 


"Nightlife" - Dans les années 1930, le quartier de Harlem prend le relais de Chicago pour le jazz et voit se produire Duke Ellington, Louis Armstrong, Count Basie, Fats Waller, Billie Holiday, Ethel Waters, Bill Robinson (1878-1949) s'impose quant à lui sur les scènes de Broadway et Ma Rainey (1886-1939) comme “la mère du blues”. Et tandis que James Van Der Zee (1886-1983) photographie les plus grands intellectuels et artistes noirs de son époque (Garveyite Family, Harlem, 1924), des peintres comme Aaron Douglas (1899-1979), “the father of African American art”, Palmer Hayden (1890-1973), Malvin Gray Johnson (1896-1934),  William H. Johnson (1901-1970) illustrent la vitalité de l'art afro-américain dans un monde artistique outrageusement dominé par les Blancs... Le vibrant "Nightlife" (1943, Art Institute of Chicago) peint par Archibald Motley (1891-1981), artiste aujourd'hui tant reconnu du quartier de Bronzzeville à Chicago, similaire à Harlem (voir l'extraordinaire "Portrait of My Grandmother", 1922) marque à sa manière la fin de la Renaissance de Harlem et ce qu'elle fût...

 

I, too, sing America.

I am the darker brother.

They send me to eat in the kitchen

When company comes,

But I laugh,

And eat well,

And grow strong.

Tomorrow,

I'll be at the table

When company comes.

Nobody'll dare

Say to me,

“Eat in the kitchen,”

Then.

Besides,

They'll see how beautiful I am

And be ashamed—

I, too, am America.

 

"Moi aussi" 

(Lanston Hugues, The Weary Blues,  1926)

 

Moi aussi, je chante l'Amérique. 

Je suis le frère au teint foncé.

Ils m'envoient manger à la cuisine

Quand il y a du monde.

Mais je ris.

Et je mange bien.

Et je grandis...

 

Moi aussi, je suis l'Amérique....

 

 


Langston Hughes, "The Negro Artist and the Racial Mountain" (1926)

"One of the most promising of the young Negro poets said to me once, “I want to be a poet—not a Negro poet,” meaning, I believe, “I want to write like a white poet”; meaning subconsciously, “I would like to be a white poet”; meaning behind that, “I would like to be white.” And I was sorry the young man said that, for no great poet has ever been afraid of being himself. And I doubted then that, with his desire to run away spiritually from his race, this boy would ever be a great poet. But this is the mountain standing in the way of any true Negro art in America—this urge within the race toward whiteness, the desire to pour racial individuality into the mold of American standardization, and to be as little Negro and as much American as possible....

En 1926, dans un court essai, "The Negro Artist and the Racial Mountain", le poète Langston Hughes (1902-1967) montrait ainsi à quel mur, à quelle montagne se heurtait la conscience Afro-Américaine : il y a bien conscience d'une spécificité qui naît par exclusion, le Blanc est bien celui qui nous dit que nous sommes noirs, mais il y a peut-être une singularité que nous masque l'opposition raciale générée par le Blanc. L'Afro-américain du Nord pense devoir endosser le costume du Blanc, prouver sa respectabilité, sa bonté, et satisfaire les stéréotypes que le Blanc attend du Noir, et tout cela sans jamais transgresser certaines limites implicites, dont celle d'une tacite supériorité et standardisation....

Examinons le contexte immédiat de ce jeune poète noir qui dit "Je veux être un poète, pas un poète noir" (“I want to be a poet, not a Negro poet”), signifiant, je crois, "je veux écrire comme un poète blanc" ; signifiant inconsciemment, "je voudrais être un poète blanc" ; signifiant derrière cela, "Je voudrais être blanc" :  "Sa famille est de ce que l'on pourrait appeler, je suppose, la classe moyenne noire : des gens qui ne sont pas du tout riches mais qui ne sont jamais mal à l'aise ni affamés, satisfaits, des gens respectables, membres de l'église baptiste. Le père se rend au travail tous les matins. Il est chef steward dans une grand club blanc. La mère fait parfois de la couture fantaisiste ou supervise des fêtes pour les familles riches de la ville. Les enfants vont dans une école mixte. À la maison, ils lisent des livres blancs et des magazines. Et la mère dit souvent "Ne soyez pas comme les nègres" (Don't be like niggers) quand les enfants sont mauvais. Une phrase fréquente du père est : "Regarde comme un homme blanc fait des choses". Et c'est ainsi que le mot blanc devient inconsciemment le symbole de toutes les vertus (And so the word white comes to be unconsciously a symbol of all virtues). Il s'applique aux enfants, à la beauté, à la moralité et à l'argent. Le "Je veux être blanc" court silencieusement dans leur esprit. ..."

Les premiers poèmes de Hughes se cantonnaient à l'exploration de thèmes domestiques et musicaux propres à la vie des Afro-Américains, le voici s'engageant sur une voie plus radicale à mesure que s'intensifiait la Grande Dépression et que s'approfondissait son intérêt pour le marxisme. Richard Wright empruntera le même chemin d'initiation au monde, y ajoutant le naturalisme sans concession d'un écrivain comme Theodore Dreiser (1871-1945).... 

"The Negro Speaks of Rivers" est l'un des poèmes les plus célèbres de Hugues. Ecrit en 1920, il avait 17 ans et traversait en train le Mississipi. Inspiré par le "Song of Myself" de Walt Whitman et utilisant le vers libre et l'anaphore, la répétition de mots ou de phrases au début de chaque ligne, le jeune poète, pour évoquer ses racines, le passé de ses ancêtres, affirme son lien avec les anciens fleuves du monde qui ont précédé les êtres humains, et qui ont fait grandir son âme "profonde comme les fleuves" (deep like the rivers) : contestant à sa manière les assertions des Américains blancs de ce début du XXe siècle qui considéraient leurs homologues à la peau plus foncée comme des êtres sans réelle histoire et moins qu'humains....

I've known rivers:

I've known rivers ancient as the world and older than the

     flow of human blood in human veins.

My soul has grown deep like the rivers.

I bathed in the Euphrates when dawns were young.

I built my hut near the Congo and it lulled me to sleep.

I looked upon the Nile and raised the pyramids above it.

I heard the singing of the Mississippi when Abe Lincoln

     went down to New Orleans, and I've seen its muddy

     bosom turn all golden in the sunset.

I've known rivers:

Ancient, dusky rivers.

My soul has grown deep like the rivers.

 


Dans son autobiographie, "The Big Sea" (1940), Langston Hughes (1902-1967) nous montre une enfance qui fut troublée moins par la persécution raciale directe, à la différence d'un Richard Wright, que par l'existence agitée de ses parents, leur séparation, la nécessité de travailler très tôt pour subsister, de parcourir le monde, l'Afrique, l'Europe. Rentré aux Etats-Unis, il pourra achever ses études, publie deux recueils de poèmes, un roman, "Not without Laughter" (1930). On y lit sa découverte de Maupassant, qui lui a donné le désir de devenir écrivain et "d'écrire des récits de la vie des nègres si vrais qu'ils fussent lus à l'étranger même après ma mort." Son recueil de nouvelles, "The Ways of White Folks", publié en 1934, en offre un merveilleux exemples. On y apprend aussi combien ses éditeurs blancs attendait d'un écrivain noir qu'il chante "l'âme nègre" et non pas qu'il s'attaque aux problèmes du monde moderne. On y entend combien ses compatriotes critiques attendaient de ses romans qu'ils présentent les Noirs sous "leur meilleur aspect"...

1929, The Great Depression

Ainsi les États-Unis des années 1920 vivent un moment culturel qui semble valoriser globalement l'art et l'écriture afro-américaine, ou du moins permettre le développement d'une liberté de conscience jamais acquise auparavant par une communauté riche en nombre et en créativité. Le mouvement prend fin subitement au début des années 1930, lorsque la Grande Dépression s'installe aux États-Unis. "Let Jesus lead you and Roosevelt feed you"  - En 1932, alors que l'élection de Franklin Roosevelt semble laisser présager le développement d'un sentiment d'appartenance que les minorités n'avaient jamais connu jusque-là (la majorité des électeurs noirs ont voté pour Roosevelt), alors qu'en 1935, l'administration Roosevelt met fin à la discrimination raciale dans certains programmes fédéraux, il est alors indubitable qu'aucun groupe n'a été plus durement touché que les Afro-Américains (en 1932, leur taux de chômage était de 50 %, contre 25 % pour la population américaine en général): "No Jobs for Niggers Until Every White Man Has a Job", proclame-t-on à Atlanta... 

Et si la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) porte une embellie économique,  les avancées significatives en matière d'égalité raciale ne se produiront pas avant que le mouvement des droits civiques ne fasse pression pour des changements dans les années 1950 et 1960. .

Claude Brown (1937-2002) relate dans "Manchild in the Promised Land" (1965) son enfance après que ses parents aient choisi de quitter leur Caroline du Sud pour Harlem en 1935 : New York était toujours considérée comme la terre promise pour les Afro-Américains, la vie à Harlem s'avèrera plus difficile que ce qu'ils espéraient : les années 1950 l'emporteront dans un cycle de délinquance improbable, l'héroïne et la violence des gangs ...

 

Zora Neale Hurston (1891-1960), "Their Eyes Were Watching God"(1937)

Ayant vécue enfant à Eatonville, en Floride, la première ville du pays a avoir été peuplée uniquement de Noirs,  Zora Neale Hurston s'établit à New York à l'époque où la Renaissance noire émerge dans le quartier de Harlem, étudie l'anthropologie au Barnard College, sous la houlette de Franz Boas, puis à l'université Columbia, étudie le folklore des Noirs Américains dans les États du Sud (Mules and Men, 1935), collabore avec Langston Hughes (1930) et publie en 1934 son premier roman, "Jonah's Gourd Vine". Mais c'est avec "Their Eyes Were Watching God" (1937), et plus tard sous l'influence d'un auteur aussi reconnu qu'Alice Walker (La Couleur pourpre, 1982), que la controversée Zora Neale Hurston se fait enfin reconnaître, l'histoire d'une femme, Janie Crawford, profondément connectée au monde qui l'entoure ( Eatonville, la région des Everglades), en quête de son identité, de son langage, de son indépendance:  au fil des hommes qu'elle rencontre et dont elle se sépare, elle prend conscience d'elle-même, son âme est enfin comme "sortie de sa cachette" (soul crawled out from its hiding place) : "She knew now that marriage did not make love. Janie’s first dream was dead, so she became a woman..."

"Jane voyait sa vie comme un grand arbre en feuilles qui étaient toutes les choses endurées et les choses aimées et les choses faites ou défaites. L'aube et le destin à ses branches." Inspirée, adolescente, par le spectacle d'une abeille "chargée de poussière" plonger dans la corolle d'une fleur (a dust-bearing bee sink into the sanctum of a bloom), Janie place au-dessus de tout le mariage et l'amour, mais la réalité est toute autre. L'e×périence de l'esclavage (So de white man throw down de load and tell the nigger man tuh pick it up. He pick it up because he have to, but he don’t tote it. He hand it to his womenfolks) pousse en effet sa grand-mère maternelle à la marier à un homme respectable à l'âge de seize ans, le vieux Logan Killicks. Elle espère ainsi éviter à sa petite-fille le lourd fardeau qu'elle a dû supporter en tant que femme noire. Peu de temps après, Janíe, idéaliste, courageuse, abandonne son marí, avare de ses émotions, pour Joe Starks, dont l'existence entière est basée sur la soif du pouvoir et de la domination, avec qui elle s'enfuit vers le Sud. Mais si grâce à Joe, Janie bénéficie d'un meilleur statut socio-économique au sein de Eatonville, elle est aussi la plus belle femme qui soit et donc le symbole de la réussite de ce dernier plutôt qu'un partenaire à part entière...

"Les années achevèrent d'effacer la lutte du visage de Janie. Elle crut un temps qu'elle avait même déserté son âme. Quoi que fît Jody, Janie ne disait rien. Elle avait appris à dire un peu et laisser un peu. Elle était une ornière sur la route. Foison de vie sous la surface mais sans cesse martelée par les roues. Quelquefois elle se projetait dans l'avenir, s'imaginait une vie différente de celle qu'elle avait. Mais la plupart du temps elle vivait entre son chapeau et ses talons, et ses turbulences émotionnelles, comme l'ombre qui dessine ses motifs au fond des bois, allaient et venaient avec le soleil. Elle ne recevait de Jody rien d'autre que ce qui pouvait s'acheter, et ne donnait en retour que ce qui pour elle était sans valeur. 

De temps à autre elle songeait à une route de campagne au soleil levant et se voyait prenant la fuite. Vers où? Vers quoi? Et puis elle songeait aussi que trente-cinq c'était deux fois dix-sept et que plus rien n'était pareil. 

"Peutête qu'il est rien, s'avisait-elle, mais dans ma bouche il est quèque chose. Faut bien qu'y le soye sans ça moi j'ai rien pour quoi vivre. Chuis prête à mentir rien que pour dire qu'y l'est. Si je le fais pas, la vie pour moi ça sera rien qu'un magasin et une maison."

Comme elle ne lisait pas de livres elle ne savait pas qu'elle était le monde entier et les cieux concentrés en une seule goutte. L'humain qui depuis son tas de fumier s'échine à grimper jusqu'aux cimes indolores.

Et puis un jour elle s'était posée pour contempler son ombre vaquant aux affaires du magasin et se prosternant devant Jody, tandis qu'elle-même tout ce temps était assise sous un arbre ombreux dans le vent qui soulevait ses cheveux et ses vêtements. Quelqu'un non loin s'occupant à faire de sa solitude un été..." (traduction Zulma éditions)

À la mort de Joe, Janie est une femme mûre, assez sûre d'elle, pour résister aux commérages persistants de la ville et suivre Tea Cake, de douze ans plus jeune qu'elle et son premier véritable amour, pour s'installer à Belle Glade, dans la partie nord des Everglades. "Elle ne parvenait pas à le faire correspondre à l'idée qu'elle se faisait des autres hommes. Il ressemblait aux pensées d'amour des femmes. Il pouvait être une abeille pour la floraison - la floraison d'un poirier au printemps. Ses foulées pressant la terre semblaient en extraire le parfum du monde. Chacune de ses foulées pressant les plantes aromatiques. Une senteur d'épices le drapait. Il était un regard de Dieu..." 

Il n'est certes pas sans défaut, la frappe et la vole, mais n'essaie pas de la forcer à être chose qu'elle-même : elle s'aperçoit qu'elle peut dire des choses qu'elle ne pense pas, elle apprend à rire de presque rien, à parler d'elle-même, puis découvre en fin de compte que Tea Cake n'est pas si essentiel que cela dans sa nouvelle vie. D'autant que les évènements s'accélèrent, la région est frappée par le grand ouragan Okeechobee de 1928, Tea Cake, mordu par un chien enragé alors qu'il sauve Janie de la noyade, devient de plus en plus jaloux et imprévisible. Et lorsqu'il tente de tirer sur Janie avec son pistolet, celle-ci lui répond en état de légitime défense et est accusée de meurtre. Lors du procès, les amis noirs de Tea Cake s'opposent aux femmes blanches de la région qui soutiennent Janie,  -"Elles portaient de beaux habits et elles avaient le teint rose qui vient de la bonne nourriture. Elles n'étaient les pauvres petites blanches de personne. Quel besoin elles avaient, elles, de quitter leur richesse pour venir regarder Janie ici dans sa salopette? Quand même elles n'avaient pas l'air trop en colère. Ce serait bien si Janie pouvait leur faire savoir ce qu'il en était, à elles, plutôt qu'à tous ces hommes..." -, et le jury, composé uniquement de Blancs, l'acquitte. Elle retourne à Eatonville où l'on continue de parler d'elle ...

 

1940s, "Most African Americans of the ‘40’s, then called “Negroes,” lived wholly separate lives from their white counterparts". Avant la Seconde Guerre mondiale, la plupart des Noirs travaillaient comme agriculteurs à bas salaire, ouvriers d'usine, domestiques ou serviteurs. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale va jouer un rôle essentiel dans l'expérience des Noirs dans les années 40, la discrimination devient insupportable...

Au début des années 1940, le travail lié à la guerre était en plein essor, mais la plupart des Noirs américains n'avaient pas accès aux emplois les mieux rémunérés. Ils étaient également découragés de s'engager dans l'armée. Alors qu'il était à la tête de tla Brotherhood of Sleeping Car Porters, A. Philip Randolph proposa une marche sur Washington le 1er juillet 1941 pour protester contre le manque d'opportunités offertes aux Afro-Américains dans une économie américaine en pleine reprise (près d'un Noir sur deux dans l'Illinois restait sans travail à la fin de l'année 1940), près de 100 000 personnes étaient ainsi susceptibles de descendre sur la capitale du pays si aucun changement ne se produisait, comme l'avait fait la Coxy's Army des chômeurs en 1894 et la Bonus Army des vétérans de guerre non rémunérés en 1932 : soutenu par son épouse,  Eleanor Roosevelt, le président Franklin D. Roosevelt publia le décret 8802 le 25 juin 1941 ordonnant l'interdiction de la discrimination dans les industries de défense. Ces événements ont contribué à préparer le terrain pour des initiatives populaires visant à promulguer une législation sur l'égalité raciale et à inciter le mouvement des droits civils.

Mais en 1943, l'afflux soudain de travailleurs afro-américains dans les emplois industriels et la concurrence qui s'en est suivie avec les travailleurs blancs, la construction de logements publics pour les Noirs dans des quartiers à prédominance blanche, et les brutalités policières furent autant de facteurs qui provoquèrent des émeutes raciales, à Beaumont, Texas, à Detroit, Michigan, l'une des pires émeutes de l'époque de la Seconde Guerre mondiale...

"June of 1943, Detroit suffered one of the worst race riots in the country’s history" - Detroit, qui a joué un rôle essentiel dans la victoire américaine lors de la Seconde Guerre mondiale, est le théâtre en juin 1943 de l'une des pires émeutes raciales de l'histoire du pays (34 morts, 675 blessés, 1895 arrestations), forçant l'Amérique à se remettre en question. Les analystes ont conclu qu'il n'y avait pas une cause spécifique à ce désordre, mais plutôt une multitude de causes qui étaient en gestation depuis longtemps. En avril 1941, des milliers de Noirs du Sud sont employés au complexe Ford de River Rouge, remplaçant les Blancs partis à la guerre. Une deuxième "grande migration" des Noirs du Sud vient surprendre Detroit, submergeant réseaux de transports et offres de logement. Nombre de Blancs commencent à manifester, refusant la promiscuité des Noirs,  les incidents raciaux s'enchaînent, le cycle de la violence monte d'un cran lorsque les émeutiers blancs tentent des charges dans le ghetto de Black Bottom, une violence haineuse et pathologique que l'armée seule parvient à endiguer.... 

 

Dans les années 1940, à Chicago, Margaret Walker (1915-1998) écrit l'un des poèmes les plus populaires de la littérature afro-américaine, "For My People" (1942), Gwendolyn Brooks (1917-2000) peint la vie ordinaire de ses voisins, dans "A Street in Bronzeville" (1945) ou son enfance d'Afro-Américaine à Chicago dans "Annie Allen" (1949). C'est aussi la décennie qui voit paraître "Native Son" (1940) et "Black Boy" (1945) de Richard Wright, l'écriture est alors au réalisme social...

For my people everywhere singing their slave songs

     repeatedly: their dirges and their ditties and their blues 

     and jubilees, praying their prayers nightly to an

     unknown god, bending their knees humbly to an

     unseen power;

For my people lending their strength to the years, to the 

    gone years and the now years and the maybe years,

    washing ironing cooking scrubbing sewing mending

    hoeing plowing digging planting pruning patching

    dragging along never gaining never reaping never

    knowing and never understanding;

For my playmates in the clay and dust and sand of Alabama

    backyards playing baptizing and preaching and doctor

    and jail and soldier and school and mama and cooking

    and playhouse and concert and store and hair and Miss

    Choomby and company;

 

For my people blundering and groping and floundering in

     the dark of churches and schools and clubs and

     societies, associations and councils and committees and 

     conventions, distressed and disturbed and deceived and

     devoured by money-hungry glory-craving leeches,

     preyed on by facile force of state and fad and novelty, by

     false prophet and holy believer;

For my people standing staring trying to fashion a better way

    from confusion, from hypocrisy and misunderstanding,

    trying to fashion a world that will hold all the people,

    all the faces, all the adams and eves and their countless

    generations;

Let a new earth rise. Let another world be born. Let a

    bloody peace be written in the sky. Let a second

    generation full of courage issue forth; let a people

    loving freedom come to growth. Let a beauty full of

    healing and a strength of final clenching be the pulsing

    in our spirits and our blood. Let the martial songs

    be written, let the dirges disappear. Let a race of men now 

    rise and take control.

 


Richard Wright (1908-1960) est l'un des premiers écrivains afro-américains à protester contre le traitement réservé aux Noirs par les Blancs, notamment dans son roman "Native Son" (1940) et son autobiographie, "Black Boy" (1945). Petit-fils d'esclaves, il a connu  l'instabilité familiale, une religion adventiste tyrannique, une instruction sommaire, la pauvreté dans le ghetto de Chicago durant la crise économique des années trente, et surtout un racisme omniprésent dès son enfance, une enfance passée dans le Mississippi, l'un des États les plus racistes des États-Unis. Son itinéraire spirituel est représentatif d'une génération, qui passe du marxisme à l'existentialisme, puis à un internationalisme centré sur le Tiers Monde. Wright gagne Memphis, dans le Tennessee, puis Chicago en 1927, où il s'initie à la littérature sous l'égide du Parti communiste américain (1932), et ses premiers poèmes et nouvelles reflètent son engagement politique. Le voici en 1937 à New York, rédacteur en chef du Communist Daily Worker à Harlem. Il connaît un premier succès avec un volume de nouvelles, "Uncle Tom's Children" (1938), avec une question : "How may a Black man live in a country that denies his humanity?" (Comment un Noir peut-il vivre dans un pays qui nie son humanité?),  et, dans chaque histoire, sauf une, la quête du héros se termine par la mort. En 1954, Richard Wright publie un livre intitulé "Black Power", mais c'est Stokely Carmichael qui le premier va l'utiliser comme slogan politique. "Black Power" est une chronique passionnée du voyage de l'auteur sur la Côte d'Or africaine avant qu'elle ne devienne la nation libre du Ghana. Il y parle avec éloquence de l'autonomisation et des possibilités, et résonne encore aujourd'hui avec force.

En 1940, Richard Wright abandonne le journalisme pour écrire "Native Son" (Un Enfant du pays), un roman qui sonne comme un avertissement à la société blanche de la violence qu'abritait le pays : son personnage, Bigger Thomas, un pauvre Noir de vingt ans, sans éducation, livré dans le Chicago des années 1930, et n'ayant jamais connu de près le moinde Blanc : il devient l'un des archétypes du Noir victime des préjugés raciaux. "Was what he had heard about rich white people really true? Was he going to work for people like you saw in the movies . . . ? He looked at Trader Horn unfold and saw pictures of naked black men and women whirling in wild dances.." Mais au-delà de toutes les horreurs du racisme et des problèmes qu'engendre la promiscuité urbaine, Wright nous livre toutes les nuances que portent les peuples de couleur à l'existence contrainte tant par les préjugés que par la précarité. W. E. B. DuBois, dans The Souls of Black Folk, décrit l'effet du racisme sur la psyché noire : "On ressent toujours sa double nature - un Américain, un nègre ; deux âmes, deux pensées, deux aspirations non conciliées ; deux idéaux guerriers dans un corps noir dont la force tenace seule l'empêche d'être déchiré." (One ever feels his two-ness—an American, a negro; two souls, two thoughts, two unreconciled strivings; two warring ideals in one dark body whose dogged strength alone keeps it from being torn asunder).

Bigger, c'est un esprit scindé en deux dans un même corps, ce qui le rend incapable d'interagir avec les autres et incapable de se comprendre lui-même. Et c'est malheureusement lorsqu'il a tué accidentellement une jeune fille blanche, et qu'il va bientôt être exécuté qu'il est capable de se comprendre et de se saisir sa totalité. "There was something he knew and something he felt; something the world gave him and something he himself had... [N]ever in all his life, with this black skin of his, had the two worlds, thought and feeling, will and mind, aspiration and satisfaction, been together; never had he felt a sense of wholeness..."

Bigger en vient à accepter ce que la vie a fait de lui. A la fin du procès, Bigger va mourir,  il a tué, mais Max, son avocat, ou Richard Wright, lui révèle en quelque sorte les mécanismes cachés et inéluctables qui déterminent sa destinée d'Afro-Américain...

"Ils restèrent silencieux et Max se ne remit à parler que lorsque Bigger l'eut regardé. Max ferma les yeux. 

“- Bigger, tu vas mourir. Et si tu meurs, meurs libre. Tu t'efforces de croire en toi. Et chaque fois que tu essaies de trouver un moyen de vivre, c'est ton propre cerveau qui se met en travers de ton chemin. Et sais-tu pourquoi? C'est parce que les autres ont dit que tu étais mauvais et t'ont forcé à vivre dans de mauvaises conditions. Quand un homme s'entend rabâcher ça aux oreilles sans arrêt et qu'il regarde autour de lui et voit que la vie est réellement mauvaise, alors il commence à douter de son propre jugement. Ses sentiments le poussent en avant et son esprit, empoisonné par ce que les autres lui ont dit, lui commande de reculer. Pour obtenir des gens qu'ils aient la foi et qu'ils luttent, il faut leur faire croire à ce qu'ils ont ressenti dans l'existence, leur faire comprendre que leurs sentiments sont tout aussi valables que ceux des autres. 

“- Bigger, les gens qui te haïssent sentent exactement comme toi, seulement ils sont de l'autre côté de la barricade. Tu es noir, mais ce n'est qu'un aspect de la question. Le fait que tu sois noir leur permet de te repérer plus facilement. Pourquoi font-ils cela? Ils veulent des choses de la vie, tout comme toi, et ils ne sont pas difficiles sur le choix des moyens pour les obtenir.  Ils embauchent des gens et ils ne les paient pas suffisamment; ils prennent aux gens ce qui leur appartient et là-dessus ils échafaudent leur puissance. Ce sont eux qui gouvernent et qui réglementent la vie. Ils s'arrangent de façon à pouvoir faire toutes ces choses sans que les autres puissent se défendre. lls s'attaquent plus volontiers aux noirs qu'aux autres parce qu'ils prétendent que les noirs sont des êtres inférieurs. Mais tu sais une chose, Bigger? Ils prétendent que tous ceux qui travaillent sont des êtres inférieurs. Et les riches ne veulent pas que les choses changent; ils y perdraient trop. Mais tout au fond d'eux-mêmes, ils sentent comme toi, Bigger, et pour pouvoir conserver ce qu'ils ont, ils se forcent à croire que les travailleurs ne sont pas tout à fait des êtres humains. Ils font ce que tu as fait, Bigger, quand tu as refusé de t'attendrir sur Mary. Mais des deux côtés les hommes veulent vivre; les hommes luttent pour vivre. Qui sera le vainqueur? Eh bien, ce sera le côté qui sera le plus près de la vie, qui la sentira le plus profondément, le côté le plus humain et qui aura le plus d'hommes. C'est pourquoi... ” 

La tête de Max eut un sursaut de stupeur lorsque Bigger se mit à rire. 

“- Oh! pour croire en moi, ça, j'y crois... Je n'aí rien d'autre... Je dois mourir...”

Il s'approcha de Max. Max était appuyé contre la fenêtre.

“- Monsieur Max, rentrez chez vous. Ne vous inquiétez  pas pour moi. Ça ira bien... Ça a l'air drôle, monsieur Max, mais quand je réfléchis à c'que vous dites, je comprends c'que je voulais, dans un sens. Ça me fait penser que, dans un sens, j'avais raison... ” 

Max ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais la voix de Bigger couvrit la sienne. “ J'ai pas envie de pardonner à personne et je ne demande. à personne de me pardonner. Je ne verserai pas de larmes. Ils n'ont pas voulu me laisser vivre, alors j'ai tué. C'est p't'êt' pas juste de tuer, et j'ai idée qu'au fond je ne cherchais pas vraiment à tuer. Mais quand je pense à tout ce qui a motivé mes crimes, je commence à sentir ce que j'voulais, ce que je suis..."

Bigger vit que Max s'éloignait à reculons, comprimant ses lèvres. Mais il sentit qu'il avait réussi à faire comprendre à Max comment il voyait les choses à présent..." (traduction éditions Albin Michel, 1947).

... 215 000 exemplaires se sont vendus au cours de ses trois premières semaines de publication, et a été mis en scène avec succès au théâtre, à Broadway (1941), par Orson Welles. Et Wright lui-même jouera Bigger Thomas dans une version cinématographique réalisée en Argentine en 1951....

La première scène présente son personnage central, Bigger Thomas, en train de battre un rat à mort sous les yeux effrayés de sa soeur, intimidés de sa mère et admiratifs de son frère. Le parallèle qu'établit Wright entre le rat et Bigger Thomas nous permet de percevoir ce dernier comme tortionnaire et victime, et c'est depuis cette perspective difficile que le lecteur assiste aux troublants événements qui suivent. Le roman se compose de trois parties. La première relate sa découverte de la classe moyenne blanche, le voici chauffeur noir de la famille Dalton, chauffeur de leur fille, Mary, qui se fait conduire par lui dans un bar du ghetto noir, et qui s'enivre au point de devoir la porter dans sa chambre, et de transgresser ainsi un premier tabou de la ségrégation raciale. Alertée par le bruit, la mère aveugle de Mary pénètre dans la chambre où Bigger, pris de panique, tente d'étouffer les cris de la jeune fille. Meurtrier par accident, mais domestique et Noir, Bigger sait qu'il n'a aucune chance de pouvoir se justifier dans une Amérique raciste et fondée sur l'argent. Terrorisé, il brûle le corps, projette de demander une rançon et va tuer jusqu'à tuer son amie Bessie par peur d'une trahison. Dans la deuxième, Bigger Thomas est poursuivi à travers Chicago, et le roman montre la façon dont toute la communauté afro-américaine est punie pour son crime. La dernière partie raconte sa capture, l'ombre du lynchage, puis son procès. 

La violence explicite et sexuelle du roman, notamment la décapítation et la crémation du cadavre de Mary Dalton, a fait la célébrité de l'oeuvre ("He whacked harder, but the head would not come off"), mais Wright ne veut pas d'un personnage victime passive d'une situation, Bigger n'a pas de véritables justifications à son crime,  si ce n'est que le racisme a détruit en lui toute innocence. Wright, encensé pour son honnêteté courageuse, était critiqué pour avoir offert à l'Amérique blanche le parfait stéréotype du Noir qui nourrissait son angoisse et sa haine....

En 1944, Wright quitte le parti communiste en raison de divergences politiques et personnelles. Il raconte dans l'émouvant "Black Boy" l'extrême pauvreté de son enfance, son expérience des préjugés des Blancs et de la violence contre les Noirs, et la prise de conscience de son intérêt croissant pour la littérature. Après la Seconde Guerre mondiale, Wright s'installe à Paris en tant qu'expatrié permanent. "The Outsider" (1953, Le transfuge), acclamé comme le premier roman existentiel américain, avertit que l'homme noir s'est réveillé dans une société en désintégration qui n'était pas prête à l'inclure... 

"...Nous nous trouvâmes enfin à la gare avec nos bagages, attendant le train qui devait nous emmener en Arkansas, et pour la première fois je remarquai qu'il y avait deux files d'attente au guichet des billets, une file "blanche" et une file "noire". Au cours de ma visite chez grand-père, le sentiment des deux races était né et s'était concrétisé en moi avec une acuité qui ne devait mourir qu'avec moi. En montant dans le train, je remarquai que nous autres Nègres, nous occupions une partie du train, et les Blancs une autre. Naïvement, je voulus aller voir comment c'était chez les Blancs, dans l'autre section du train.

- "Je peux aller regarder les Blancs, juste un petit coup? demandai-je à ma mère?

- Tiens-toi tranquille, fit-elle.

- Mais ça ne serait pas faire mal, dis, mam?

- Veux-tu te tenir tranquille.

- Mais pourquoi je ne peux pas y aller?

- Cesse de dire des bêtises!"

J'avais commencé à remarquer que ma mère se montrait agacée quand je lui posais des questions sur les Blancs et les Noirs, et je ne saisissais pas très bien. Je voulais savoir le pourquoi de ces deux catégories de gens qui vivaient côte à côte et qui n'avaient de contact, semblait-il, que dans la violence. Par exemple, il y avait ma grand-mère...

Etait-elle blanche? A quel point était-elle blanche? Que pensaient les Blancs de sa blancheur?

- "Maman, est-ce que grand-mère est blanche? demandai-je tandis que le train roulait dans la nuit.

- Si tu as des yeux, c'est pour t'en servir. Tu es capable de voir de quelle couleur elle est, répondit ma mère.

- Je veux dire, est-ce que les Blancs la prennent pour une Blanche?

- Pourquoi ne le demandes-tu pas aux Blancs? rétorqua-t-elle.

- Mais toi, tu le sais, insistai-je.

- Comment le saurais-je? Je ne suis pas blanche.

- Grand-mère a l'air blanche, dis-je espérant arriver à établir au moins un fait patent. Alors, pourquoi elle vit avec nous aut', gens de couleur?

- Tu n'as pas envie que grand-mère vive avec nous? dit-elle, éludant ma question.

- Si.

- Alors pourquoi poses-tu cette question?

- Pour SAVOIR.

- Grand-mère n'habite-t-elle pas avec nous?

- Si.

- Ca ne suffit pas?

- Mais est-ce qu'elle VEUT habiter avec nous?

- Pourquoi ne l'as-tu pas demandé à grand-mère? fit ma mère d'un ton moqueur, éludant encore ma question.

- Est-ce que grand-mère est devenue une femme de couleur quand elle s'est mariée avec grand-père?

- Vas-tu finir de me demander des choses idiotes?

- Réponds-moi.

- Grand-mère n'est pas DEVENUE une femme de couleur, dit ma mère d'un ton irrité. Elle est NEE avec la couleur qu'elle a maintenant."

De nouveau, je me voyais frustré du secret, de la chose, de la réalité que j'entrevoyais derrière tous ces mots et ces silences.

- "Pourquoi grand-mère ne s'est-elle pas mariée avec un Blanc? demandai-je.

- Parce que ça ne lui plaisait pas, répondit-elle avec humeur.

- Pourquoi que tu ne veux pas me répondre?" fis-je.

Elle me gifla et je pleurai. Par la suite, à contrecoeur, elle me dit que grand-mère était de souche irlandaise, écossaise et française, avec quelques gouttes de sang nègre venues d'on ne savait où. Elle me donna ces explications d'un air détaché, désinvolte, neutre; tout cela ne la touchait nullement...

- "Comment s'appelait grand-mère avant de s'être mariée avec grand-père?

- Bolden.

- Qui lui a donné ce nom là?

- Le Blanc qu'elle avait pour maître.

- C'était une esclave?

- Oui....." (traduction Editions Gallimard, 1947)

Parmi ses écrits polémiques de cette période, Richard Wright a publié "White Man, Listen !" (1957), une série de conférences données en Europe, "Eight Men", un recueil de nouvelles, et "American Hunger", une autobiographie qui relate ses expériences après son départ pour le Nord, publiée à titre posthume en 1977. Centrée sur un réalisme social, on a pu parler d'une "Wright school" à propos de romanciers tels que William Attaway (1911-1986), Chester Himes (1909-1984) et Ann Petry (1908-1997)...

 

(1940s) Kenneth Clark, "Prejudice and Your Child" (1955)

Des effets psychologiques de la ségrégation raciale : "Ceux qui ont le pouvoir de rejeter leurs semblables imposent à l'être humain rejeté l'obligation d'accepter le rejet."- Kenneth Bancroft Clark (1914-2005), natif de Harlem, associé à Mamie Phipps (1917-1983), qu'il épouse, a reçu le premier doctorat de psychologie noire de Columbia et sa renommée tient à ses recherches sur l'image de soi des enfants noirs, des études cruciales pour justifier et accompagner la déségrégation des écoles publiques. Etudiant les réponses de plus de 150 enfants noirs, autant de filles que de garçons âgés de 3 à 5 ans, qui avaient le choix entre des dessins noirs et blancs, Clark en déduisit qu'une grande partie du développement de la conscience de soi et de l'identité raciale se produisait entre l'âge de trois et quatre ans ("The Development of Consciousness of Self and the Emergence of Racial Identification in Negro Preschool Children"). "The coloring test", une seconde vague de tests  impliquant 160 enfants afro-américains âgés de cinq à sept ans, montrait que les enfants se coloraient généralement de façon nettement plus claire que leur couleur réelle. 

Enfin, les fameuses "Doll Experiments" (1939-1940) visant à définir la perception qu'ont les enfants de leur propre race et à déceler les contrastes entre les enfants afro-américains fréquentant des écoles séparées à Washington DC et ceux des écoles intégrées à New York, montrait l'effet particulièrement nuisible de la ségrégation dès le plus jeune âge, à quel point le racisme s'intériorisait chez les enfants afro-américains, et que la haine de soi atteignait un seuil dramatique chez les enfants fréquentant des écoles séparées. Les conclusions de cette étude furent prises en compte quatorze ans plus tard dans la fameuse décision "Brown v. Board of Education of Topeka" (1954), une décision historique de la Cour suprême des États-Unis dans laquelle la Cour a statué que les lois des États américains établissant la ségrégation raciale dans les écoles publiques étaient  inconstitutionnelles.... 

1948, "Harlem Gang Leader", Gordon Parks, November 1, Life issue 

Gordon Parks s'installe à Harlem au milieu des années 1940 et propose aux rédacteurs du magazine Life une série de photos sur la guerre des gangs qui sévit à Harlem, et notamment le portrait contrasté d'un adolescent, chef de gang, Leonard "Red" Jackson, dix-sept ans : Life se porte acquéreurs de tous ses négatifs et remodèle le projet de Parks en concevant un photo-essai uniquement basé sur la brutalité, "fear, frustration and violence"...

1950s - Dans les années 1950, alors que les États-Unis entrent dans la guerre froide, les "colored people", qu'ils aient ou non combattu pour défendre les intérêts américains, ne supportent plus le déni de citoyenneté et les préjugés raciaux que maintiennent les structures juridiques mises en place pour limiter leur liberté (la ségrégation institutionnelle). Mais le monde a basculé aussi pour des Blancs américains qui semblent alors considérer que le triomphe de la Seconde Guerre mondiale justifie amplement leur manière américaine de vivre en entretenant un front racial intérieur systématique...

Et dans cette toute nouvelle Amérique bourdonnante qui jaillit de l'après-dépression et de l'après-guerre, l'arme de la protestation univoque ou manichéenne ne saurait suffire devant "an humanity instead as a web of ambiguity, paradox...", c'est du moins ce que pense en 1949 le jeune essayiste new-yorkais James Baldwin (1924-1987), un protégé de Wright en avance sur son temps. "The failure of the protest novel lies in its rejection of life, the human being, the denial of his beauty, dread, power, in its insistence that it is categorization alone which is real." - entendre une autre voix en publiant "Everybody's Protest Novel", une critique de la fiction dite de la protestation (protest fiction) qui prend appui sur deux romans, "Uncle Tom's Cabin" de Harriet Beecher Stowe (1852) et "Native Son" de Richard Wright (1940). Le roman de protestation a pour objectif de faire passer un message (pour Stowe, il s'agit de montrer que l'esclavage est une erreur). Et donc, pour se faire, va simplifier à l'excès la complexité des êtres humains (ainsi le sentimentalisme de La Case de l'oncle Tom), et privilégier des personnages qui ne sont que des arguments; et réduire le monde des idées et des passions à un manichéisme réducteur, le bien et le mal, le noir et le blanc. Cette simplification n'explique pas la violence de ce qu'elle dénonce, mais la reproduit sans la moindre explication qui puisse permettre aux lecteurs de comprendre le problème. Quant à "Native Son", avec son protagoniste Bigger Thomas : "La tragédie de Bigger n'est pas qu'il ait froid, qu'il soit noir ou qu'il ait faim, ni même qu'il soit américain, noir ; mais qu'il ait accepté une théologie qui lui refuse la vie, qui admet la possibilité qu'il soit sous-humain". L'histoire de Bigger reproduit l'idée que la seule relation entre les noirs et les blancs est celle du conflit, de la haine et de la méfiance. Baldwin affirme que ce dont nous avons vraiment besoin dans la littérature, c'est d'approfondir la complexité et la vérité de notre humanité. La littérature doit résister à la catégorisation par "le dévouement à l'être humain, à sa liberté et à son épanouissement". 

James Baldwin se rappellera toute sa vie de cette jeune institutrice blanche, Bill Miller, qui lui a donné des livres, qui lui a parlé des livres et du monde, qui l'a emmené des films, il avait dix ans, "c'est certainement grâce à Bill Miller, arrivé si tôt dans ma vie terrifiante, que je ne suis jamais vraiment parvenu à détester les Blancs..."

 

Ethel Payne & the Chicago Defender

En 1951, Ethel Payne, journaliste et militante des droits civiques, commence à écrire pour le Chicago Defender, un journal fondé par Robert S. Abbott en 1905, l'hebdomadaire noir le plus influent du pays à l'époque de la Première Guerre mondiale : il étend son influence très rapidement en attaquant de front les injustices et violences raciales. A noter que Le Defender n'utilisait les mots "Negro" ou "Black" dans ses pages : "African Americans" étaient désignés comme "the Race" et les hommes et les femmes noirs comme "Race men and Race women". Le journal fut par la suite introduit clandestinement dans le sud via des porteurs individuels,  et on estime qu'il fût à son apogée lus pars près de 500 000 personnes par semaine. 

Petite-fille d'esclaves et fille d'un porteur de Pullman, Ethel L. Payne(1911-1991)  est devenue la principale reporter noire de l'époque des droits civiques, en faisant la chronique des moments les plus marquants du mouvement pour un lectorat noir national qui ne trouvait pas ce qu'il cherchait dans les médias blancs. Abordant des sujets que ses confrères hésitaient à couvrir, qu'il s'agisse de ses questions déstabilisantes sur la réalité de la ségrégation posées au président Eisenhower ou du traitement réservé aux troupes afro-américaines au début de la guerre de Corée, en 1950. Elle ainsi  est devenue "the First Lady of Black Press". Elle sera la première Afro-Américaine à faire partie du corps de presse de la Maison Blanche. En 1970, Ethel Payne devient la première Afro-Américaine à apparaître sur une chaîne nationale en tant que commentatrice à la radio et à la télévision...

 

Ralph Ellison, "Invisible Man" (1952)

Que signifie d'être un homme noir ? Jamais sans doute dans aucun roman la couleur de la peau n'aura pris une telle importance, quelque soit les déguisements ou les masques dont on peut s'affubler pour vivre.  Si Ralph Ellison (1914-1994) n'a publié qu'un seul roman de son vivant, "Invisible Man" (Homme invisible, pour qui chantes-tu ?), en 1952, celui-ci fut immédiatement reconnu comme l'un des plus grands textes de fiction de l'après-guerre. Il passe son enfance à Oklahoma City où la ségrégation semble moins pesante que dans d'autres Etats de l'Union. En 1933, il entame des études de musique au Tuskegee Institute, dans l'Alabama, une école conservatrice fondée par Booker T. Washington, et y apprend que l'ascension économique et sociale des Noirs passe par l'acceptation de la discrimination. En 1936, à New York, Ellison avait rencontré le pionnier d'une littérature romanesque noire, Richard Wright, qui l'avait encouragé à écrire, mais il ne partage plus avec ce dernier la volonté d'inscrire la protestation raciale dans une revendication sociale et politique à caractère international plus vaste. Grand amateur de littérature, tant européenne qu'américaine, mais confronté à une réalité américaine volatile qui défie toute tentative politique ou philosophique de la définir et de la contrôler, Ralph Ellison pense que l'on ne peut abstraire l'histoire et l'identité noires du contexte dans lequel elles s'expriment. 

"Cette invisibilité dont je parle est due à une disposition particulière des gens que je rencontre. Elle tient à la construction de leurs yeux internes, ces yeux avec lesquels, par le truchement de leurs yeux physiques, ils regardent la réalité..." - Le protagoniste du roman d'Ellison est un Noir anonyme, un narrateur invisible tout simplement parce que la société a décidé de l'ignorer. Invisibilité et cécité,  l'incapacité des gens à voir ce qu'ils souhaitent ne pas voir. Enfermé dans sa solitude, il s'interroge sur le chemin qu'a emprunté son existence, chaque étape de celle-ci prend l'aspect d'un rite de passage : "J'en ai fait, du chemin, depuis le temps où, plein d'illusions, je menais une vie d'homme public et je m'efforçais de fonctionner en supposant que le monde était solide ainsi que tous les liens qu'il abrite. Maintenant, je sais que les hommes sont différents et que toute vie est divisée et que c'est seulement dans la division que se trouve la vraie santé. C'est pourquoi je suis encore resté dans mon trou; parce que, là-haut, on s'acharne de plus en plus à rendre les hommes conformes à un moule. Tout comme dans mon cauchemar..."

Le racisme comme obstacle à l'identité individuelle : l'homme noir se doit de dire à l'homme blanc ce qu'il veut entendre, pas plus, pas moins - Dans son effort continu de se construire, de construire son identité, le narrateur d'Invisible Man rencontre maints obstacles dont le principal tient au fait d'être un homme noir vivant dans une société américaine raciste. Tout au long du roman, le narrateur se retrouve à passer par une série de "communautés", du Collège et de l'Université à l'usine Liberty Paints et à la Fraternité, chaque microcosme soutient une idée différente de la manière dont les noirs devraient se comporter dans la société, chaque communauté gère des préjugés raciaux qui lui sont propres. Le narrateur tente pourtant de se définir à travers les valeurs et les attentes qui lui sont imposées, prend les costumes qui lui sont tendus pour se fondre dans chacun des univers qu'il rencontre. Mais il constate que, dans chaque cas, le costume endossé l'oblige à jouer un rôle qui s'avère rapidement impossible à tenir :  incapable d'agir selon sa propre personnalité, il devient littéralement incapable d'être lui-même. Adepte fidèle et naïf de la philosophie du collège, admirant Bledsoe comme un modèle à suivre pour faire avancer la cause des Noirs, le narrateur découvre l'hypocrisie cynique du personnage, qui non seulement prétend qu'en disant aux hommes blancs ce qu'ils veulent entendre, il est capable de contrôler ce qu'ils pensent, mais se déclare prêt à tout pour conserver ce pouvoir  ("But I’ve made my place in it and I’ll have every Negro in the country hanging on tree limbs by morning if it means staying where I am"). Lucius Brockway et son usine Liberty Paints se veulent un symbole de la dynamique raciale dans la société américaine, mais les propriétés de la peinture "Optic White"  qu'ils produisent ne visent métaphoriquement qu'à étouffer voire faire disparaître toute identité noire. Encore et toujours, le Noir doit non seulement accepter toutes les humiliations, mais il est tenu de plus de prendre en charge toutes les pulsions et les désirs refoulés du Blanc : voici notre narrateur invité par la blanche et douce Sybil, militant de la Confrérie, de jouer son rôle d'étalon noir. Pour la confrérie aussi, il n'est donc qu'un pantin....

Aussi, progressivement, le narrateur va décider de sortir de son "invisibilité" et tenter d'exister en dehors du système des rôles prescrits par la société : "And my problem was that I always tried to go in everyone’s way but my own. I have also been called one thing and then another while no one really wished to hear what I called myself. So after years of trying to adopt the opinions of others I finally rebelled. I am an invisible man...."

Au cours du roman, le narrateur prend conscience que la complexité de son moi intérieur est limitée non seulement par les préjugés racistes qui dominent la vie des organisations mais aussi par des idéologies simplistes et unidimensionnelles : de l'idéologie de Booker T. Washington, souscrite par le monde universitaire (les Noirs pour réussir doivent adopter les manières et le discours des Blancs) à l'idéologie séparatiste plus violente exprimée par Ras l'Exhorteur, le leader nationaliste noir (les Noirs doivent reprendre leur liberté en détruisant les Blancs). C'est dans l'expérience de la Fraternité, une organisation politique qui travaillerait à aider les opprimés, que s'exprime le plus cette dangerosité de l'idéologie. A contrario, le roman laisse entendre que la vie est trop riche, trop diverse et trop imprévisible pour être proprement liée à une idéologie ; comme le jazz, que le narrateur affectionne particulièrement, la vie atteint les sommets de sa beauté dans les moments d'improvisation et de surprise...

"... il existe une zone où les sentiments d'un homme sont plus rationnels que son esprit, et c'est précisément dans cette zone que sa volonté est tiraillée dans plusieurs directions à la fois. Vous allez peut-être ricaner, mais je le sais, à présent. J 'ai été tiraillé de-ci, de-là pendant plus longtemps que je ne saurais m'en souvenir. Et mon problème, c'est que j'ai toujours essayé de suivre toutes les directions, sauf la mienne. On m'a aussi appelé d'une façon, puis d'une autre, sans que personne se souciât vraiment de connaître ma propre position sur la question. Aussi, après des années passées à tenter d`adopter les opinions des autres, j'ai fini par me rebeller. Je suis un homme invisible. Ainsi, j'ai parcouru une longue distance et, tel un boomerang, j`ai fait en sens inverse un long trajet, partant du point dans la société qui se trouvait être, à l'origine, l'objet de mes aspirations. Je me réfugiai donc dans la cave; j'hivernai. J 'échappai à tout cela. Mais ce n'était pas suffisant. Impossible de trouver le repos, même dans l'hibernation. Car il y a l'esprit, bon Dieu, oui, l`esprit. Il refusait de me laisser en paix. Mon appréciation tardive de la plaisanterie grossière qui m'avait si longtemps fait marcher ne suffisait pas. Et sans fin ni trêve, mes pensées retournaient à mon grand-père. Et en dépit de la farce qui mit fin à mes tentatives de dire "oui" à la Confrérie, je suis toujours poursuivi par le conseil qu`il m'a prodigué sur son lit de mort... Peut-être avait-il enfoui son message plus profondément que je n`avais pensé, peut-être sa colère m'a-t-elle secoué, je ne saurais dire... 

A moins qu'il ait voulu dire - oui, c'est cela, bon Dieu, à coup sûr; il a voulu désigner le principe, dire que nous devons revendiquer le principe sur lequel fut bâti le pays, et non les hommes, ou du moins, pas les hommes qui ont usé de violence. Son : dis « oui ››, c'était peut-être parce qu'il savait que le principe est plus grand que les hommes, plus grand que les chiffres, la puissance haineuse et toutes les méthodes employées pour corrompre son nom. Désirait-il soutenir le principe, qui, rêvé mille et mille fois, avait sorti les Blancs du chaos, des ténèbres du passé féodal et qu'ils avaient violé et compromis jusqu'à le rendre absurde, même dans leurs esprits corrompus? A moins qu`il ait estimé que nous devions assumer la responsabilité du tout, des hommes aussi bien que du principe, parce que nous étions les héritiers destinés à utiliser ce principe, nul autre ne correspondant à nos besoins? Pas pour la puissance ni pour la justification, mais parce que pour nous, étant donné notre origine, c'était le seul moyen de trouver la transcendance? Etait-ce que nous, nous surtout, devions soutenir le principe, le plan au nom duquel nous avions été brutalisés et sacrifiés - non pas parce que nous allions toujours être faibles ou que nous étions apeurés ou opportunistes, mais parce que nous étions plus vieux qu'eux, considérant ce que cela représentait de vivre dans le monde avec les autres, et parce qu'ils avaient épuisé en nous une partie (pas tout, mais une partie) de l'avidité et de la petitesse humaines, oui, et la peur et la superstition qui les avaient fait marcher. (Eh oui, ils marchent, eux aussi, et ils se marchent les uns sur les autres.) Voulait-il dire que nous devions revendiquer le principe parce que nous, sans que nous y soyons pour rien, étions liés à tous les autres dans le monde bruyant, criard, à demi visible; ce monde, simple champ fertile d'exploitation pour Jack et ses semblables; ce monde, considéré avec condescendance par Norton et les siens, fatigués d`être les simples pions dans le jeu futile de "faire l'histoire"? Avait-il vu que pour ceux-là aussi, nous devions dire "oui" au principe, de peur de les voir se retourner contre nous pour nous détruire, nous et lui?

"Sois d'accord avec eux jusqu'à leur mort et leur destruction", avait conseillé mon grand-père. Bon Dieu, ne portaient-ils pas en eux leur propre mort et leur propre destruction, sauf lorsque le principe vivait en eux et en nous ? Et voici le plus beau de la plaisanterie : tout en étant séparés d'eux, nous faisions partie d'eux, et nous étions appelés à mourir avec eux lorsqu`ils mourraient. Je n'arrive pas à l'imaginer; cela m'échappe. 

Mais moi, qu'est-ce que je désire vraiment? me suis-je demandé. A coup sûr, pas la liberté d'un Rinehart ou la puissance d'un Jack, ni simplement la liberté de ne pas me faire avoir.

Non. Mais l'étape suivante je n'ai pas su la franchir, aussi suis-je resté dans le trou.

Attention, je ne blâme personne pour cet état de choses; je ne suis pas non plus simplement en train de crier mon mea culpa. Le fait est que vous portez une partie de votre maladie en vous, moi du moins, en tant qu'homme invisible, j`ai porté ma maladie, et bien que, pendant longtemps j'aie essayé de la placer dans le monde extérieur, le fait que je tente de la coucher sur le papier me montre qu'au moins une moitié était en moi. Elle m'a circonvenu lentement, comme cette étrange maladie dont souffrent ces Noirs que vous voyez virer lentement du noir à l'albinos, leur pigmentation disparaissant sous la radiation de quelque rayon invisible et cruel. Vous allez pendant des années, sachant que quelque chose ne va pas, puis tout à coup vous découvrez que vous êtes aussi transparent que l'air. Vous commencez par vous dire qu'il s'agit là d'une sale plaisanterie, ou que c'est dû à la "situation politique". Mais en votre for intérieur, vous en venez à sentir que c'est à vous que doit s'adresser le blâme, et vous vous tenez nu et tremblant devant les millions d'yeux qui, sans

vous voir, regardent à travers vous. Voilà la vraie maladie de l'âme, le javelot dans le flanc, la drague qui vous saisit au cou à travers la ville où se déchaîne la populace, la Grande Inquisition, l'étreinte de la Vierge, la déchirure dans le ventre avec les tripes qui se répandent, le voyage à la chambre d'exécution avec le gaz mortel qui finit dans le four si hygiéniquement propre - seulement, c'est pire, parce que vous, vous continuez, stupidement, à vivre...." (traduction Grasset, 1969)

 

James Baldwin, "Go Tell on the Mountain" (1953, La Conversion)

"John ne s'intéressait guère au peuple de Dieu et il était encore moins intéressé par la perspective de le guider où que ce soit, mais cette éventualité si souvent répétée se déployait dans son esprit comme un grand portail en cuivre s'ouvrant pour lui sur un monde où les gens ne vivaient pas dans la noirceur de la maison de son père..." - Ce roman d'apprentissage semi-autobiographique explore les liens complexes et souvent fragiles qui unissent son héros, John, au monde. La nuit de son quatorzième anniversaire, il subit un rite d'initiation décisif dans l'église de Harlem où prêche Gabriel, qui, contrairement à ce que croit John, n'est pas son père biologique. De caractère volatile, Gabriel représente une force dominante. Après une jeunesse agitée, il a eu la révélation de la foi, qui le pousse à prêcher l'ire de Dieu. Et s'il a épousé la mère de John pour lui épargner les souffrances d'une vie de mère célibataire, il ne cesse de condamner l'amour qu'elle porte à son fils, un sentiment pour lui impudique en raison de l'illégitimité de John et de la relation qu'elle eut avec le père du garçon, son premier amour. Gabriel a lui aussi conçu un enfant illégitime au cours de son premier mariage - fait qu'il a toujours caché sous prétexte de repentir. ll passe sous silence l'existence de son fils orphelin, qui eut une enfance malheureuse et fut victime, jeune, d'une mort violente.

Bien que John ignore la plupart de ces faits, C'est un garçon intuitif qui comprend exactement les dangers que pose Harlem aux adolescents noirs, particulièrement à ceux qui ne sont protégés par aucune institution, notamment par l'Église. Le soutien aimant que lui offre Elisha, l'un des jeunes leaders religieux résonne d'un homo-érotisme jubilatoire qui permet à John d'imaginer un futur au sein de l'Église. Cependant son beau-père, responsable de l'exégèse et de l'instruction doctrinale, y impose un caractère vindicatif et cruel qui force les croyants à une obéissance aveugle. L'épuisement affectif et physique né de la conversion hallucinatoire de John lui offre au petit matin un moment de répit triomphant, tout bref qu'il soit. En 2017, le réalisateur haïtien Raoul Peck s'inspirera de ce texte pour produire un documentaire, "I Am Not Your Negro"...

 

"The civil rights movement"

Le mouvement des droits civils a été lancé par les Noirs du Sud dans les années 50 et 60 pour briser le modèle dominant de ségrégation raciale. Si l'esclavage fut aboli, on n'avait pas mis fin à la discrimination à l'égard des Noirs - ceux-ci ont continué à subir les effets dévastateurs du racisme, en particulier dans le Sud. Au milieu du XXe siècle, les Noirs américains en avaient plus qu'assez des préjugés et de la violence à leur égard. Avec de nombreux Blancs américains, ils se sont mobilisés et ont entamé un combat sans précédent pour l'égalité, qui s'est étendu sur deux décennies. Les six principaux leaders de ce mouvement sont : John Lewis John Lewis (1940–2020), Whitney Young Jr. (1921–1971), A. Philip Randolph (1889–1979), Martin Luther King, Jr. (1929–1968), James Farmer Jr. (1920–1999), et Roy Wilkins Roy Wilkins (1901–1981). Le mouvement des droits civils donnera lieu à l'adoption de la loi sur les droits civils de 1964, qui contenait de solides dispositions contre la discrimination et la ségrégation dans le vote, l'éducation et l'utilisation des équipements publics. Déclarant que "tout art est en fin de compte social" (all art is ultimately social), des écrivains afro-américains comme Lorraine Hansberry, James Baldwin et Alice Walker, ou des poètes telles que Margaret Esse Danner et Naomi Long Madgett, vont prendre une part active au mouvement des droits civils..

Le 17 mai 1954, "Brown v. Board of Education of Topeka",

la Cour suprême met fin, "officiellement" à la ségrégation raciale dans les écoles publiques : la ségrégation raciale dans les écoles publiques viole le quatorzième amendement de la Constitution, qui interdit aux États de refuser une protection égale des lois à toute personne relevant de leur juridiction. "The Man Who Killed Jim Crow", Charles Hamilton Houston (1895-1950), un éminent avocat afro-américain, doyen de la faculté de droit de l'université Howard et directeur du contentieux de la NAACP, fut l''architecte de la stratégie des droits civils qui conduisit à la décision de la Cour suprême américaine. Mais de nombreuses écoles vont continuer à appliquer une ségrégation raciale qui va progressivement alimenter un mouvement des droits civiques qui ne va cesser de prendre de l'ampleur... "in September of 1934, Negro and white children sat together in the same classrooms and teachers of both races worked together for the first time. This broke a tradrtional pattern of racial segregation within the capital’s school system. A complex chain of events brought about this change in pattern: years of work by citizens who sought school integration; the Supreme Court decision which outlaw school segregation..." ("The Right of Every Child": The Story of the Washington) D.C. Program of School Integration)...

Le 28 août 1955, Emmett Till, un jeune homme de 14 ans de Chicago, est brutalement assassiné dans le Mississippi pour avoir prétendument flirté avec une femme blanche. Ses meurtriers sont acquittés, et l'affaire attire l'attention internationale sur le mouvement des droits civiques après que le magazine Jet ait publié une photo du corps battu de Till lors de ses funérailles à cercueil ouvert. C'est dans ce contexte que Gwendolyn Brooks composa "The Last Quatrain of the Ballad of Emmett Till"... "Emmett's mother is a pretty-faced thing; / the tint of pulled taffy. / She sits in a red room, / drinking black coffee. / She kisses her killed boy. / And she is sorry. / Chaos in windy grays / through a red prairie..."

1955, Rosa Parks - Le 1er décembre 1955, Rosa Parks, 42 ans, refuse de céder sa place à un blanc dans un bus de Montgomery, Alabama. Les lois sur la ségrégation de l'époque stipulaient en effet que les passagers noirs devaient s'asseoir dans des sièges désignés à l'arrière du bus, et Rosa Parks s'y était conformée. Mais lorsqu'un homme blanc est monté dans le bus et n'a pas trouvé de siège dans la section blanche à l'avant du bus, le chauffeur a demandé à Parks et à trois autres passagers noirs de renoncer à leur siège. Parks a refusé et a été arrêté. La nouvelle de son arrestation suscitant l'indignation et le soutien, Parks est devenu sans le vouloir la "mère du mouvement moderne des droits civils". Les leaders de la communauté noire ont formé la Montgomery Improvement Association (MIA) dirigée par le ministre baptiste Martin Luther King, Jr, un rôle qui le placerait au premier plan de la lutte pour les droits civils. Le courage de Parks a incité la MIA à organiser un boycott du système de bus de Montgomery. Le boycott des bus de Montgomery a duré 381 jours. Le 14 novembre 1956, la Cour suprême a jugé que la ségrégation des sièges était inconstitutionnelle.... 

Avril 1955, Conférence de Bandung, en Indonésie, vingt-neuf nations libres et indépendantes d'Asie et d'Afrique représentant 57% de la population mondiale (mais 11,2% du revenu mondial) se réunissent pour discuter du "racisme et du colonialisme" : Richard Wright, alors à Paris,  y voit "a meeting of almost all of the human race living in the main geopolitical center of gravity of the earth". Wright se rend aussitôt en Indonésie du 18 au 24 avril et y rencontre divers écrivains et intellectuels indonésiens, et rédige à son retour "The Color Curtain",  cinq chapitres ou conférences, "Bandung: Beyond Left and Right", "Race and Religion at Bandung", "Communism at Bandung", "Racial Shame at Bandung", and "The Western World at Bandung" : comment faire face à un sentiment d'infériorité face au monde occidental blanc, mais Asiatiques et Africains partagent-ils ce même sentiment...

 

James Baldwin, "Notes of a Native Son" (1955)

Natif de Harlem qui osa s’établir dès sa majorité à Greenwich Village et embrassa la carrière de romancier sous la tutelle de Richard Wright, James Baldwin (1924-1987) fut durant vingt années le prophète inspiré du mouvement pour les droits civiques, analysant les frustrations de ses congénères et les préjugés raciaux des Blancs, faisant appel à la conscience morale de son pays tout en le menaçant de la révolution. Intégrationniste avant d’être tenté par le nationalisme, il est passé du statut de témoin de son temps à celui de porte-drapeau d’une révolte. Désespérant de s’affirmer aux États-Unis à cause du racisme, il était parti pour Paris en 1948 . C’est là, dans une extrême pauvreté, qu’il écrivit les essais de "Notes of a Native Son" (1955 ; Chronique d’un pays natal) et de "Nobody Knows My Name" (1961 ; Personne ne sait mon nom), traitant de sa quête d’identité, des rapports entre littérature et engagement, des relations entre les races et entre l’Amérique et l’Europe. À Paris, il termine également "Go Tell It on the Mountain" (1953, Les Élus du Seigneur), commencé dix ans auparavant.

Deux ans après, Baldwin a rassemblé ses essais dans "Notes of a Native Son", un mélange d'autobiographie et de commentaire politique sur la race en Amérique qui identifie Baldwin comme la nouvelle conscience de la nation en matière raciale. Les volumes d'essais suivants, "Nobody Knows My Name" (1961) et "The Fire Next Time" (1963), ont souligné la renommée de Baldwin comme l'essayiste le plus incisif et le plus passionné jamais produit par l'Amérique noire. Ses romans des années 1950 et 1960, en particulier "La chambre de Giovanni" (1956), premier roman afro-américain à traiter ouvertement de l'homosexualité, et "Another Country" (1962), un best-seller qui traite de la bisexualité et des relations sexuelles interraciales, ont confirmé le leadership de Baldwin parmi les écrivains noirs américains du milieu du siècle.

 

"Beginning A Major Life series - Segregation", couverture du 3 septembre 1956, 

le magazine Life publie un article de couverture sur l'esclavage et la ségrégation. Le 18 février 1957, le magazine Time met en vedette Martin Luther King sur sa couverture, un King reconnu pour son leadership dans le boycott des bus de Montgomery, en Alabama...

1957, Central High School in Little Rock

Les 10 et 11 janvier 1957, soixante pasteurs noirs et leaders des droits civils de plusieurs états du sud, dont Martin Luther King, Jr., se réunissent à Atlanta, en Géorgie, pour coordonner les protestations non violentes contre la discrimination raciale et la ségrégation. Le 4 septembre 1957 , neuf étudiants noirs, connus sous le nom de "Little Rock Nine", sont empêchés d'entrer dans la High School de Little Rock, Arkansas, par la Garde nationale et une foule menaçante. L'Arkansas, comme d'autres états du Sud, refuse en effet d'appliquer l'arrêt de la Cour suprême. C'est dans ce contexte que Daisy Bates (1914-1999) va s'imposer comme figure majeure du mouvement des droits civiques pour faire aboutir l'égalité des droits civiques dans les écoles publiques de Little Rock (The Long Shadow of Little Rock, 1962). Le président Dwight D. Eisenhower finira par envoyer des troupes fédérales pour escorter les étudiants, mais ceux-ci continueront d'être harcelés. 

Le 7 octobre 1957, Time et Life ont tous deux présenté le conflit de l'intégration scolaire à Little Rock, Arkansas, avec les troupes de la Garde nationale en couverture... 

 

Civil Rights Act of 1957

Même si tous les Américains ont obtenu le droit de vote, de nombreux États du Sud rendent la situation difficile pour les citoyens noirs, exigeant souvent des candidats de couleur qu'ils passent des tests d'alphabétisation. Voulant montrer son engagement envers le mouvement des droits civils et minimiser les tensions raciales dans le Sud, l'administration Eisenhower a fait pression sur le Congrès pour qu'il envisage une nouvelle législation sur les droits civils, et le 9 septembre 1957, le président Eisenhower signa la Civil Rights Act of 1957, la première grande législation sur les droits civils depuis la Reconstruction. Cette loi permettait de poursuivre au niveau fédéral toute personne qui tentait d'empêcher quelqu'un de voter... 

 

Pilgrimage for Freedom on May 17, 1957

Lors du Pèlerinage de prière pour la liberté le 17 mai 1957, à Washington DC, devant une foule estimée entre 15 000 et 30 000 personnes, King prononce son premier discours national sur le thème du droit de vote, il n'a que 28 ans. Son discours, dans lequel il exhorte l'Amérique à "nous donner le droit de vote" (give us the ballot), suscite de vives critiques et le place au premier rang des dirigeants des droits civils...

 

1957, at 15, Dorothy Counts desegregated an all-white School...

Le 4 septembre 1957, Dorothy Counts, 15 ans, est l'une des premières étudiantes noires admises au lycée Harry Harding de Charlotte, en Caroline du Nord, dans le cadre d'une déségrégation volontaire du Conseil  scolaire de la ville qui voulait éviter les mandats ordonnés par le gouvernement fédéral, en réponse à la décision de la Cour suprême des États-Unis qui a jugé la ségrégation raciale inconstitutionnelle dans l'affaire Brown v. Board of Education. Depuis le début du XXe siècle, la ségrégation s'étendait à toutes les écoles publiques, les logements publics et les quartiers de Charlotte. Le premier jour où Dorothy Counts se rendit au lycée, le harcèlement a commencé, orchestré par les dirigeants du Conseil des Citoyens Blancs ségrégationnistes qui ont exhorté les garçons de l'école à bloquer son entrée et les filles de l'école à lui cracher dessus. Après quatre jours de harcèlement, ses parents la retirèrent de l'école... 

James Baldwin, à Paris, décide de regagner les Etats-Unis : il a vu la photo de Dorothy, la foule l'injuriant, "une fierté, une tension et une angoisse indicibles se lisaient sue le visage de cette fille tandis qu'elle approchait du temple du savoir, les sarcasmes de l'Histoire dans dos. Cela m'a rendu furieux, cela m'a rempli à la fois de haine et pitié. Et j'ai eu honte. L'un d'entre nous aurait dû être là avec elle..."

 

"The Defiant Ones", Stanley Kramer (1958)

Sur un scénario de Harold Jacob Smith d'après l'histoire de Nedrick Young, Stanley Kramer réalise "The Defiant Ones" (La Chaîne) qui relate l'histoire de deux prisonniers, l'un Blanc (John Jackson, joué par Tony Curtis) et l'autre Noir (Noah Cullen, joué par Sidney Poitier), qui s'évadent ensemble enchaînés et obligés de coopérer pour s'en sortir malgré leur haine raciale de l'un pour l'autre. James Baldwin, commentera ce film assez manière, notamment lorsque les deux hommes luttent pour monter dans un train en marche : les prémisses reposent un profond malentendu américain quant à la nature de la haine entre Noirs et Blancs : "L'homme noir tire sa haine de la rage. Ce n'est pas tant qu'il déteste l'homme blanc, mais qu'il ne veut plus l'avoir sur son chemin, et surtout, sur le chemin de ses enfants. L'homme blanc tire sa haine de la terreur, une terreur sans fond ni nom qui se focalise sur le Noir comme figure d'effroi, sur une entité qui n'existe que dans son esprit..." (Notes Toward Remember This House)

 

Lorraine Vivian Hansberry, "A Raisin in the Sun" (1959)

Lorraine Vivian Hansberry (1930-1965), dramaturge et écrivain, fut la première femme afro-américaine à faire jouer une pièce de théâtre à Broadway, l'Ethel Barrymore Theatre de Broadway en mars 1959. Son œuvre la plus connue, la pièce "A Raisin in the Sun", met en lumière la vie d'une famille afro-américaine, les Youngers, confrontée aux problèmes de l'ascension sociale sous la ségrégation raciale à Chicago. Alors que les Youngers sont sur le point de recevoir un chèque d'assurance de 10 000 dollars provenant de la police d'assurance vie du défunt M. Younger, chacun des membres adultes de la famille va échafauder ses rêves quant à l'emploi de cet argent, déchirés entre le désir de rejoindre le monde des blancs et la quête de leur identité, de leurs racines, de l'Afrique. Et lorsqu'à la fin de la pièce, la famille peut enfin emménager dans la nouvelle maison dans un meilleur quartier, l'avenir reste incertain: "Qu'arrive-t-il à un rêve différé ? Est-ce qu'il sèche comme un raisin sec au soleil ?", pour reprendre le poème "Harlem" de Langston Hughes dont est tiré la pièce :  "What happens to a dream deferred? / Does it dry up / like a raisin in the sun? / Or fester like a sore /  And then run? / Does it stink like rotten meat? /  Or crust and sugar over /  like a syrupy sweet? / Maybe it just sags / like a heavy load. / Or does it explode?..."

 

Gwendolyn Brooks, “We Real Cool”, 1959 : ""We die soon"...

Née dans une famille qui s'est installée à Chicago dans le cadre de la grande migration des Noirs vers le nord du pays, et suivi son cursus scolaire en pleine Grande Dépression, Gwendolyn Brooks (1917-2000) connaît un énorme succès critique en 1945 avec son premier recueil de poèmes, "A Street in Bronzeville", suivi de "Annie Allen" (1949) puis "Maud Martha", séquence novatrice de poèmes décrivant la vie d'une femme noire à Chicago. Son oeuvre évolue au fur et à mesure de son engagement politique : "In the Mecca" (1968), une femme à la recherche de son enfant perdu, une biographie en deux volumes, "Report From Part One" (1972) et "Report From Part Two" (1996).

 

 

We real cool. We   

Left school. We

Lurk late. We

Strike straight. We

Sing sin. We   

Thin gin. We

Jazz June. We   

Die soon.

 

 

Ecrit en 1959 et publié pour la première fois en 1960 dans le recueil The Bean Eaters, "We Real Cool " est devenu très rapidement un poème classique d'une révolte intérieure, simple d'apparence, mais soulevant à fleur de peau nombre de questions : une introduction, "The pool players, Seven at the Golden Shovel", un groupe d'adolescents, noirs, jouent au billard, qui sont-ils, que ressentent-ils, parlent-ils à tour de rôle? Faiblement argumentatif, trois mots par ligne, le poème implose au final, mais comme une comète s'évanouissant dans l'espace, ne laissant qu'un infime mais si profonde blessure, sans réponse...


Les "Blacks of the 1960s", malgré la victoire de Brown contre Board of Education au cours de la décennie précédente, vivent toujours comme des citoyens de seconde zone, non seulement dans les écoles mais aussi dans les hôpitaux, le logement, les arts, l'emploi. L'approche si pacifique du vénéré Booker T. Washington ne semble plus appropriée, celle du Dr King va prendre des allures plus militantes, plus efficaces, plus visibles...

En 1960, John F. Kennedy bat de justesse à l'élection présidentielle son adversaire républicain Richard Nixon, un président qui, pour gérer les problèmes internationaux et ceux de l'économie américaine qui se posent en urgence, a besoin, au Congrès, de l'appui des démocrates du Sud. Par ailleurs, l'administration Kennedy décide de porter un effort conséquent pour améliorer la situation économique des Noirs et mettre en place une protection fédérale efficace pour leur inscription sur les listes électorales : si  depuis 1870 le 15e amendement garantit le droit de vote aux Afro-américains, il faudra attendre en fait 1965, l'année des marches de de Selma à Montgomery, dans l’Alabama, mais plus encore l’année de l’adoption de la Loi sur le droit de vote, pour que tous les électeurs noirs puissent enfin exercer leurs droits démocratiques. Deux ans et demi après son arrivée à la Maison-Blanche, Kennedy doit reconnaître que la situation appelle une intervention fédérale directe, et qu'il faut tenter d'en accélérer l'évolution. Entretemps, les protestations des Noirs commencent à s'amplifier : les sit-in de Greensboro, en Caroline du Nord, inaugurent une série de manifestations non violentes qui vont se dérouler de février à juillet 1960...

"Greensboro sit-ins" & "Woolworth’s Lunch Counter", February 1, 1960

Quatre étudiants afro-américains de Greensboro, en Caroline du Nord, refusent de quitter un comptoir de Woolworth's "réservé aux blancs" (whites only) sans être servis. Les quatre de Greensboro - Ezell Blair Jr, David Richmond, Franklin McCain et Joseph McNeil - ont été inspirés par la protestation non violente de Gandhi, il s'agit de s'asseoir sur le sol en attendant que la police vienne vous déloger et de montrer que toute violence est uniquement le fait des Blancs. Le Greensboro Sit-In, comme on l'a appelé, suscite des "sit-ins" similaires dans d'autres villes, dont Winston-Salem, Durham, Raleigh, Charlotte, Richmond, en Virginie, et Lexington, au Kentucky. C'est ainsi qu'est créé le Comité de coordination des étudiants non violents, qui encourage tous les étudiants à s'engager dans le mouvement des droits civils (SNCC, the Student Nonviolent Coordinating Committee). Un certain Stokely Carmichael rejoindra le SNCC pendant l'été de la liberté 1964 et en deviendra le président en 1966, prononçant son célèbre discours dans lequel il a créé l'expression "Black power"...

Le 14 novembre 1960, Ruby Bridges, six ans, est escortée par quatre maréchaux fédéraux armés et devient la première élève noire à intégrer l'école primaire William Frantz à la Nouvelle-Orléans.  Les officiers de police locaux et de l'État avaient refusé de la protéger et de fait fut accueillie par une foule hurlante de parents blancs racistes. C'est que si la Cour suprême avait en effet déclaré en 1954 que chaque enfant avait un droit constitutionnel à une scolarisation sans ségrégation raciale, ni les législatures des États du Sud ni le Congrès ne prirent de mesures pour faire respecter ce droit constitutionnel...

Un jeune pédopsychiatre, Robert Coles, soutenu par Erik Erikson, psychanalyste au Riggs Center de Stockbridge, Massachusetts, écrivit à quel point la ségrégation avait porté atteinte à l'estime de soi de ces petites filles noires, comme Ruby Bridge, rejetées pour des raisons qu'elles ne comprenaient pas (Coles, R. (1963), The desegregation of Southern schools: A psychiatric study)....

“How We Live: Up in the city, Down on the farm, Out in the suburbs.  In homes packed with pride, prejudice and love.” - Norman Rockwell s'inspirera de ces évènements pour composer "The Problem We All Live With" (1964), une huile sur toile qui représente Ruby Bridges se rendant à l'école, escortée par quatre adjoints du marshal chargés de sa protection,  des représentants de l'autorité dont on ne voit pas le visage, alors que sur le mur en arrière-plan apparaît le mot « Nigger » et l’inscription « KKK », sigle du Ku Klux Klan. La foule qui assiste à la scène n'est pas représentée... L'illustration est publiée dans le magazine Look du 14 janvier 1964, au milieu du magazine sous la forme d'une double page complète sans texte d'accompagnement. Dans la table des matières, elle figurait au milieu d'une série d'articles portant des titres tels que "Their First Home", "Down On The Farm" et "Their Dream House Is On Wheels".  L'un des articles portait sur Theodore et Beverly Mason, une famille noire vivant dans une communauté mixte à Ludlow, Ohio. Rockwell était alors un artiste particulièrement estimé de nombreux conservateurs pour ses représentations des valeurs américaines...

Norman Rockwell (1894-1978) est un illustrateur américain, célèbre pour avoir illustré de 1916 à 1963 les couvertures du magazine The Saturday Evening Post, où il représenta dans un style réaliste, la vie quotidienne aux États-Unis dans l'entre-deux-guerres et l'après-guerre. Vers la dernière partie de sa carrière il pourra enfin illustrer pour la revue Look des articles sur la ségrégation raciale aux États-Unis et les droits civils. Jusque-là, il s'en était tenu à la règle, bien entendu non écrite, établie par son rédacteur en chef au Post, "un homme très libéral", par ailleurs : "ne jamais montrer des gens de couleur sauf en tant que serviteurs" (never to show colored people except as servants). Nombre de couvertures de Rockwell témoignent sur deux à trois décennies de cette morale sociale implicite particulièrement ségrégationniste : "Thataway" (Saturday Evening Post cover, march 1934), an example of early "rule" on African American depiction; "Love Ouanga", une illustration de juin 1936 pour une nouvelle de l'American Magazine représentant une belle jeune Afro-Américaine habillée avec style dans une scène d'église, mise en contraste avec une famille Afro-Américaines;  "Boy in Dining Car" (Saturday Evening Post du 7 décembre 1946 ) montre un jeune garçon dans un wagon-restaurant de chemin de fer étudiant le menu avec un sac à main, essayant de déterminer le paiement et le pourboire appropriés pour le serveur noir; "Roadblock" (Saturday Evening Post du 9 juillet 1949) montre un fourgon de déménagement bloqué par un petit chien dans une ruelle urbaine, avec parmi les spectateurs, des enfants noirs à peine esquissés. Et pour le numéro du 13 février 1960, alors que la couverture du Post titre, "Beginning in this issue: America’s Best Loved Artist Finally Tells His Own Story… My Adventures As An Illustrator", Norman Rockwell se prépare à quitter le journal...

Rockwell lui-même écrira plus tard à propos de son évolution en pleine expansion du mouvement des droits civils : “For 47 years, I portrayed the best of all possible worlds – grandfathers, puppy dogs – things like that.  That kind of stuff is dead now, and I think it’s about time.” (Pendant 47 ans, j'ai représenté le meilleur de tous les mondes possibles - grands-pères, chiots, chiens - des choses comme ça.  Ce genre de choses est mort maintenant, et je pense qu'il est temps)... 

"Two, Four, Six, Eight, we don’t want to integrate" - La peinture de Rockwell ne rend pas compte du climat d'hostilité particulièrement profond, pour ne pas dire de haine, de communautés blanches à l'égard de ces tentatives d'intégration. Le nombre de membres du Ku Klux Klan avait atteint un sommet d'environ 4 millions de membres dans les années 1920, puis s'est à nouveau développé dans les années 1960. Plus globalement on voit ainsi en ce début des années 1960 nombre de parents blancs établir un boycott des écoles levant les mesures ségrégationnistes : emblématiques, le 15 novembre 1960 (New York Times), ou le 2 décembre 1960, quelques 150 blancs, des femmes au foyer pour la plupart, manifestant à l'école William Frantz, l'école de Ruby Bridges, et l'une d'entre elles se tenant debout avec une pancarte sur laquelle était écrit "L'intégration est un péché mortel" (Integration is a Mortal Sin). De son côté, avec la couverture du 1er avril 1961 du Saturday Evening Post, sous le titre "The Golden Rule", Rockwell marque une prise de conscience qui n'est pas sans importance, compte tenu de sa renommée : "Do Unto Others As You Would Have Them Do Unto You"...

 

John Steinbeck, "Travels with Charley : In Search of America" (1962)

Publié au milieu de l'été 1962, "Travels with Charley" devient le numéro 1 de la liste des best-sellers de non-fiction du New York Times le 21 octobre 1962. Âgé de cinquante-huit ans, John Steinbeck se met en route avec Charley, son chien comme compagnon de voyage, pour redécouvrir le pays sur lequel il avait écrit pendant tant d'années, plus de 16000 km de la pointe la plus septentrionale du Maine jusqu'à la péninsule de Monterey en Californie ; à quoi ressemble cette nouvelle Amérique?  Durant son périple, il atteint la Nouvelle-Orléans, qu'il avait jadis tant apprécié, mais une communauté désormais marquée alors entièrement marquée par sa brutale controverse sur l'intégration scolaire. Il y découvre des "cheerleaders" vociférant leur rejet de toute intégration et leur racisme primitif : "but now I heard the words, bestial and filthy and degenerate. In a long and unprotected life I have seen and heard the vomitings of demoniac humans before.  Why then did these screams fill me with a shocked and sickened sorrow?…" Un sentiment d'impuissance le traverse de part en part....

1961, The "Freedom Riders"

En 1960, la Cour suprême dans l'affaire Boynton contre Virginie, avait déclaré inconstitutionnelle la ségrégation dans les terminaux de transit inter-États. Pour expérimenter la mise en oeuvre sur le terrain de cette décision, tout au long de l'année 1961, des militants noirs et blancs, les "Freedom Riders", effectuent des voyages en bus à travers le Sud américain, se rendent dans les gares routières et tentent d'utiliser toilettes et comptoirs réservés aux Blancs. Les réactions violentes qu'ils provoquent parfois vont attirer l'attention internationale sur leur cause : ainsi, des Freedom Riders échappent à un bus en feu à Anniston, en Alabama, en mai 1961, et c'est le procureur général américain Robert F. Kennedy qui doit négocier avec le gouverneur de l'Alabama pour trouver un chauffeur approprié et leur permettre de reprendre leur voyage sous escorte policière. Un article de couverture de Newsweek de 1961 présente des photos et des citations de trois acteurs clés de la controverse, le procureur général des États-Unis, Robert F. Kennedy, Martin Luther King et le gouverneur du Mississippi, John Patterson....

 

"To Kill a Mockingbird", Robert Mulligan (1962)

En 1960, la romancière Harper Lee (1926-2016) publie "To Kill a Mockingbird" (Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur), chronique d'une petite ville du Sud ségrégationniste, la ville fictive de Maycomb en Alabama, pendant les années 1930, en pleine Grande Dépression, dans laquelle deux enfants, Scout , la narratrice, et Jem, la fille et le fils d'un avocat, Atticus Finch, qui accepte de défendre un jeune homme noir, Tom Robinson, accusé d'avoir violé une femme blanche, affrontent le monde adulte, la haine, les préjugés et l'ignorance. Le personnage de Tom Robinson est inspiré d'Emmett Till, un jeune noir de quatorze ans assassiné alors qu'il aurait flirté avec une femme blanche en 1955 dans le Mississippi. La petite ville elle-même est traversée de contradictions sociales rigides et incompréhensibles aux yeux de ces enfants, parfois caricaturales, des blancs éduqués et moralement corrects face à des blancs ignorants, sales et vicieux, des contradictions que vient exacerber la question du racisme, une question qui permet alors de délimiter la fameuse frontière entre le bien et le mal qui taraude tant nos jeunes protagonistes. Atticus, qui incarne la morale et la justice, risque sa réputation, sa position dans la communauté, mais plus encore la sécurité même de ses enfants. Scout et Jem, confrontés à l'hostilité meurtrière, apprennent comment la résistance de leur famille aux préjugés raciaux les oppose progressivement à la communauté dans son ensemble : c'est par d'autres enfants que Scout apprendra que son père défend un homme noir.

 Lors du procès lui-même, les enfants sont assis parmi avec les citoyens noirs de la ville, et lorsque Atticus apporte la preuve évidente que les accusateurs, Mayella Ewell et son père, Bob Ewell, mentent, que les marques sur le visage de Mayella proviennent de blessures que son père lui a infligées  en la découvrant avec Tom, le jury entièrement blanc condamne ce dernier. Innocent, mais noir, Tom tentera de de s'échapper de la prison mais sera abattu. Et malgré le verdict, Bob Ewell cherche encore vengeance et finit par s'en prendre à Jem et Scout. La logique dramatique s'enchaîne inexorablement, un de leur ami, le taciturne et mystérieux Boo Radley, s'interpose mais poignarde mortellement Ewell... Ni Tom Robinson ni Boo Radley n'étaient préparés au mal qu'ils ont rencontré et, par conséquent, sombrent totalement ... 

Le roman sera adapté par Robert Mulligan en 1962, avec Gregory Peck (Atticus), Mary Badham (Scout), Robert Duvall (Boo Radley), et Brock Peters (Tom Robinson), son premier grand rôle....

 

1963 - James Baldwin, "The Fire Next Time"

"Color is not a human or personal reality" - En mai 1963, la couverture de Time met en vedette l'auteur et militant James Baldwin, dont le roman, "The Fire Next Time", deux "lettres" puissantes et provocatrices, écrites à l'occasion du centenaire de la Proclamation d'émancipation, qui exhortent les Américains, noirs et blancs, à s'attaquer au terrible héritage du racisme. Des extraits seront également publiés dans le magazine The New Yorker. "My Dungeon Shook: Letter to My Nephew on the One Hundredth Anniversary of the Emancipation" est une lettre de Baldwin à son neveu où il exprime tout son désarroi face à un contexte racial dramatiquement clivant, et encourage les Noirs à rechercher un changement durable plutôt que d'accroître leurs ressentiments. "Down at the Cross" : Letter from a Region in My Mind" explore les interrogations religieuses de Baldwin, sa désillusion envers le christianisme et son scepticisme concernant les croyances séparatistes de la Nation of Islam. Selon lui, les Blancs et les Noirs doivent être prêts à élargir leurs façons de penser et de vivre le monde...

 

On June 12, 1963, Civil rights leader Medgar Evers is assassinated

Membre de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) oeuvrant à renverser la ségrégation mise en place à l'université du Mississippi, Medgar Wiley Evers (1925-1963) est abattu d'une balle dans le dos dans l'allée de sa maison à Jackson, Mississippi.

assassiné par un suprémaciste blanc membre du Ku Klux Klan. Le même jour, le président américain John F. Kennedy, qui sera assassiné quelques mois plus tard, qualifiait la résistance blanche aux droits civils des Noirs de "crise morale" et s'était engagé à soutenir l'action fédérale en matière d'intégration. Enrôlé dans l'armée américaine en 1943, Medgar Evers avait combattu en France et en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale puis, à son retour (1946), se verra refuser en 1954 l'accès à la faculté de droit de l'université du Mississipi. Militant des droits civils particulièrement actif dans son Etat, il constituait une cible idéale pour les ségrégationnistes d'un des Etats les plus durs en la matière. Son meurtrier ne sera définitivement condamné qu'en 1994, plus de 30 ans plus tard...

 

En 11 juin 1963, le gouverneur George C. Wallace pose à l'entrée de l'université d'Alabama (Tuscaloosa), entièrement blanche, pour empêcher deux étudiants noirs de s'inscrire. Vivian Malone est l'une de ces deux étudiantes et fait la couverture de Newsweek, avec une citation du président John F. Kennedy ("We owe them – and we owe ourselves – a better country….")...

Dans le même Etat, la ville de Birmingham était connue comme l'une des villes les plus ségrégationnistes des Etats-Unis : Martin Luther King Jr, James Bevel, et Fred Shuttlesworth menèrent au début de 1963 la "Birmingham confrontation" menant à des confrontations largement médiatisées entre de jeunes étudiants noirs et les autorités blanches, et conduire le gouvernement municipal à modifier les lois de la ville sur la discrimination.

Dans son édition du 28 juin 1963, Life présente en couverture, lors de ses funérailles au cimetière national d'Arlington, une photographie de la femme et de l'enfant du militant des droits civils Medgar Evers, abattu d'une balle dans le dos par un membre du Ku Klux Klan. En juillet 1963, Newsweek publie un numéro spécial sur "The Negro in America", avec en couverture un homme noir non identifié, proposant “The first definitive national survey – who he is, what he wants, what he fears, what he hates, how he lives, how he votes, why he is fighting … and why now?” ....

 

August 28, 1963, The March on Washington for Jobs and Freedom

L'un des événements les plus célèbres du mouvement des droits civils s'est déroulé 28 août 1963 , la Marche sur Washington, organisée par des leaders des droits civiques tels que A. Philip Randolph, Bayard Rustin et Martin Luther King, Jr. , plus de 200 000 personnes de toutes les races rassemblées pacifiquement à Washington, D.C. pour soutenir la législation sur les droits civils et établir l'égalité des emplois pour tous.... 

August 28, 1963, Martin Luther King gives his “I Have A Dream” in front of the Lincoln Memorial

Martin Luther King y prononce son célèbre discours "J'ai fait un rêve" en guise de clôture devant le Lincoln Memorial. Il déclare, reprenant les textes fondateurs des États-Unis d’Amérique (Constitution et Déclaration d'indépendance) : Je rêve qu'un jour cette nation se lève et vive le vrai sens de son credo : nous tenons ces vérités pour évidentes, que tous les hommes sont créés égaux.... Le discours qui va galvaniser le mouvement des droits civils et devenir le slogan des futures campagnes pour l'égalité, la liberté et plus de fraternité au-delà de toutes les divergences...

"I say to you today, my friends, even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American Dream.

I have a dream that one day this nation will rise up and live out the true meaning of its creed: "We hold these truths to be self-evident; thal all men are created equal".

I have a dream that one day even the state of Mississippi, a state sweltering with the heat of injustice, sweltering with the heat of oppression, will be transformed into an oasis of freedom and justice.

I have a dream that my four little children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of their skin but by the content of their character.

I have a dream today.

I have a dream that one day down in Alabama with its vicious racists, with its governor having his lips dripping with the words of interposition and nullification one day right there in Alabama little black boys and black girls will be able to join hands with little white boys and little white girls as sisters and brothers.

I have a dream today.

I have a dream that one day every valley shall be exalted, every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plains, and the crooked places will be made straight, and the glory of the Lord shall be revealed, and all the flesh shall see it together.

This is our hope. This is the faith that I go back to the South with.

With this faith we will be able to hew out of the mountain of despair a stone of hope.

With this faith we will be able to transform the jangling discords of our nation into a beautiful symphony of brotherhood.

With this faith we will be able to work together, to pray together, to struggle together, to go to jail together, to stand up for freedom together, knowing that we will be free one day.

This will be the day when all of God's children will be able to sing with new meaning, "My country 'tis of thee, sweet land of liberty, of thee I sing. Land where my father died, land of pilgrims' pride, from every mountainside, let freedom ring".

And if America is to be a great nation this must become true. So let freedom ring from the prodigious hilltops of New Hampshire. Let freedom ring from the mighty mountains of New York. Let freedom ring from the heightening Alleghenies of Pennsylvania!

Let freedom ring from the snowcapped Rockies of Colorado! Let freedom ring from the curvacious slopes of California!

But not only that; let freedom ring from the Stone Mountain of Georgia! Let freedom ring from Lookout Mountain of Tennessee. Let freedom ring from every hill and mole hill of Mississippi. From every mountainside, let freedom ring, and when this happens,

When we let freedom ring, when we let it ring from every village and every hamlet, from every state and every city, we will be able to speed up that day when all of God's children, black men and white men, Jews and Gentiles, Protestants and Catholics, will be able to join hands and sing in the words of the old Negro spiritual, "Free at last! Free at last! Thank God almighty, we are free at last"!

 

June 11, 1963, President Kennedy spoke to the nation in a televised address to ask for support of the civil rights bill.

En septembre 1962, le Président  Kennedy met la Garde nationale du Mississippi sous l'autorité fédérale et envoie l'armée protéger un étudiant (James Meredith) qui s'était inscrit à l'université de cet Etat. La brutalité des milieux blancs les plus réactionnaires atteignit son paroxysme en 1963, lorsque Kennedy, le 11 juin, s'adresse à la nation pour poser enfin le problème en termes moraux et idéologiques, - “We are confronted primarily with a moral issue. It is as old as the scriptures and is as clear as the American Constitution. The heart of the question is whether all Americans are to be afforded equal rights and equal opportunities” -, reçoit Martin Luther King à la Maison Blanche, utilise les forces fédérales pour contrer la ségrégation raciale dans les écoles du Mississippi et de l’Alabama, et surtout lance son fameux projet de Loi sur les Droits civiques que reprendra son successeur. Il est assassiné le 22 novembre 1963, au Texas, un Etat du Sud : la version officielle, selon laquelle l'assassinat fut l'oeuvre d'un individu isolé, en révolte contre la société, ne convainquit personne....

 

June 1964, “Murder in Mississippi” - Michael Schwerner, James Chaney et Andrew Goodman, trois travailleurs des droits civiques, venus  enquêter sur des exactions du Klan, sont assassinés dans le Mississippi, en juin 1964. Le magazine Look s'insurge contre cette violence avec un article intitulé "Southern Justice", avec en illustration une peinture de Norman Rockwell qui reflète toute la révolte horrifiée d'un crime perpétré par des ombres pourtant bien identifiées : le crime est celui d'une société dans son entier... Les autorités locales du Mississippi refusèrent de poursuivre les meurtriers présumés et ce fut le ministère américain de la justice qui poursuivit quelque dix-huit personnes au motif de conspiration visant à priver les trois travailleurs de leurs droits civils, par le meurtre...

Pendant ce temps, En 1964, trois jours d'émeutes à Rochester (dans l'État de New York) font quatre morts, puis près de 4 000 personnes participent à des émeutes à Harlem et Bedford-Stuyvesant (deux quartiers de la ville de New York) après le meurtre d'un jeune homme noir par la police....

 

LeRoi Jones/Amiri Baraka (1934-2014), "The Dead Lecturer" (1964)

Installé à Greenwich Village, LeRoi Jones (1934-2014) était un poète Beat dont le recueil "Preface to a Twenty Volume Suicide Note" (1961) critiquait le matérialisme des années 1950, et s'imposait jusque-là comme critique reconnu du Blues et du Jazz (Blues People: Negro Music in White America, 1963). En 1964, Jones remporte un grand succès avec sa pièce de théâtre "Dutchman", mais, à la suite de l'assassinat de Malcolm X en 1965, Jones rompt avec les poètes Beat (The Dead Lecturer), quitte sa femme, part vivre dans le quartier noir new-yorkais de Harlem, se rebaptise en 1968 Amiri Baraka et fonde le Black Arts Movement. Il devient la voix littéraire véhémente d'une nouvelle conscience sociale noire, déclamant sa liberté dans des vers originaux. Dans le poème "Rhythm & Blues", il utilise les structures du jazz et du blues pour forger une nouvelle voix typiquement afro-américaine. Dans "Black Dada Nihilismus" et "An Agony. As Now" il clame la colère et le désespoir d'un homme noir piégé dans une société de classe moyenne blanche, le désespoir et la révolte d'être condamné pour la couleur de sa peau, de son corps, de son apparence physique : "Je suis à l'intérieur / quelqu'un qui me déteste" (I am inside someone who hates me), un corps qui "déteste" la personne emprisonnée en lui, un corps dont on ne peut espérer s'échapper, un corps déconnecté de la véritable identité des âmes qui les habitent, une séparation de l'âme du corps dont il prend subitement conscience qu'il n'en est en rien responsable ....

I am inside someone

who hates me. I look

out from his eyes. Smell

what fouled tunes come in

to his breath. Love his

wretched women.

Slits in the metal, for sun. Where

my eyes sit turning, at the cool air

the glance of light, or hard flesh

rubbed against me, a woman, a man,

without shadow, or voice, or meaning.

This is the enclosure (flesh,

where innocence is a weapon. An

abstraction. Touch. (Not mine.

Or yours, if you are the soul I had

and abandoned when I was blind and had

my enemies carry me as a dead man

(if he is beautiful, or pitied.

It can be pain. (As now, as all his

flesh hurts me.) It can be that. Or

pain. As when she ran from me into

that forest.

 

Or pain, the mind

silver spiraled whirled against the

sun, higher than even old men thought

God would be. Or pain. And the other. The

yes. (Inside his books, his fingers. They

are withered yellow flowers and were never

beautiful.) The yes. You will, lost soul, say

‘beauty.’ Beauty, practiced, as the tree. The

slow river. A white sun in its wet sentences.

Or, the cold men in their gale. Ecstasy. Flesh

or soul. The yes. (Their robes blown. Their bowls

empty. They chant at my heels, not at yours.) Flesh

or soul, as corrupt. Where the answer moves too quickly.

Where the God is a self, after all.)

Cold air blown through narrow blind eyes. Flesh,

white hot metal. Glows as the day with its sun.

It is a human love, I live inside. A bony skeleton

you recognize as words or simple feeling.

But it has no feeling. As the metal, is hot, it is not,

given to love.

It burns the thing

inside it. And that thing

screams.

 


"July 2, Civil Rights Act of 1964"

Aux élections présidentielles de 1964, utilisant le langage forgé sous son administration, Johnson apparaissait comme une colombe timide et sans défense face au faucon Goldwater, fier et agressif. Pourtant, Johnson devait réaliser le programme proposé par Goldwater au cours de sa campagne électorale, en embourbant le prestige des Etats-Unis dans les terres marécageuses du Viet-Nam et en y envoyant plusieurs centaines de milliers de boys américains. Mais il reprenait aussi la loi de 1960 sur les droits civils initiée sous Kennedy. La commission des droits civils avait constaté que 57 % des logements des Afro-Américains étaient jugés inacceptables, que l'espérance de vie était inférieure de sept ans pour les Afro-Américains et que la mortalité infantile était deux fois plus importante. Le racisme hantait les États-Unis depuis la fin de la guerre civile en 1865, comment que l'Amérique pouvait-elle se qualifiait elle-même de "terre de liberté" au sortir de la Guerre froide. 

Le 2 juillet 1964, le président Lyndon B. Johnson promulgue donc le "Civil Rights Act", décrite souvent comme la législation la plus révolutionnaire concernant les Afro-Américains depuis la Proclamation d'émancipation de 1863, qui a libéré les esclaves de la servitude. Le Civil Rights Act interdisait en effet la ségrégation dans les lieux publics, rendait illégale la discrimination en matière d'emploi et intégrait toutes les écoles et autres installations publiques. Cette loi a rendu inconstitutionnelle toute discrimination fondée sur la race, le sexe, la nationalité, la religion. Mais, de portée universelle, la loi limitait certes l'utilisation des tests d'alphabétisation des électeurs, mais ne résolvait pas la problématique des discriminations qui s'imposait à l'expression démocratique de l'électorat noir...

 

1964 - Réalisé à partir d'entretiens, "The New World of Negro Americans" de Harold Isaacs (1910–1986), auteur par ailleurs d'une "The Tragedy of the Chinese Revolution" portant sur la Révolution chinoise de 1925-27, et publiée pour la première fois en 1938 avec une préface de Léon Trotsky et de nombreuses interviews (Robinson, Bunche, Baldwin, Ellison)? L'auteur  considère que colonialisme et le racisme américain sont les résultats d'un même processus qu'il faut désormais surmonter : "“all Western white men have to get rid of the habits of mastery, and all non-whites the habits of subjection” (tous les hommes blancs occidentaux doivent se débarrasser de leurs habitudes de maîtrise, et tous les non-blancs de leurs habitudes de sujétion). Harold Isaacs montre comment la fin de la suprématie blanche, à la fois comme idéologie occidentale et comme impérialisme économique, et l'émergence d'une Afrique autonome, remodèlent la rencontre socio-psychologique du Noir avec lui-même et fournissent de nouvelles bases aux problèmes non résolus du racisme et de la démocratie, de l'aliénation et de l'assimilation....

 

1965, "Who Speaks for the Negro ?", Robert Penn Warren 

I have written this book because I wanted to find out something, first hand, about the people, some of them anyway, who are making the Negro Revolution what it is—one of the dramatic events of the American Story.  This book is not a history, a sociological analysis, an anthropological study, or a Who’s Who of the Negro Revolution.  It is a record of my attempt to find out what I could find out.  It is primarily a transcript of conversation, with settings and commentaries.” - Livre d'entretiens particulièrement vivants réalisés en 1964-1965 par Robert Penn Warren avec des militants du mouvement des droits civils, qui fut largement commenté par les journaux et le grand public, une histoire orale du mouvement des droits civils que l'on peut comparer à "My Soul is Rested : Movement Days in the Deep South Remembered", du journaliste Howell Raines (1977), ou à "My Soul Looks Back in Wonder : Voices of the Civil Rights Experience" de Juan Williams , auteur renommé par ailleurs pour "Eyes on the Prize : America's Civil Rights Years (1954-1965)" en 1987.... 

En 1961, Robert Penn Warren (1905-1989) avait publié "Wilderness" (La Grande Forêt), une tragédie qui prenait pour pretexte l'un des thèmes de prédilection du roman américain, la guerre de Sécession: Adam Rosenzweig, un jeune Juif allemand part pour l'Amérique pour racheter son père et combattre pour la liberté des Noirs, il rencontrera dans son périple déceptions et épreuves mais poursuivra malgré tout son idéal...

 

1965, the Black religious leader Malcolm X ....

"Quand Malcom X parle, ou quand les autres prédicateurs du mouvement musulman  parlent, ils mettent des mots sur la souffrance de tous les Noirs qui les entendent et les écoutent. Cette souffrance qu'on nie depuis si longtemps dans ce pays. De là vient la grande autorité de Malcom sur ses publics. Il confirme leur réalité. Il leur dit qu'ils existent vraiment..." (James Baldwin)

Martin Luther King Jr. (1929-1968) et Malcolm X (1925-1965) furent  tous deux des ministres respectés et des leaders reconnus du peuple afro-américain, un Malcolm issu des ghettos du nord et porte-parole des plus pauvres noirs, un Martin Luther King, élevé dans une famille de classe moyenne du Sud, ayant fréquenté et ministre baptiste prônant la non-violence et la résistance passive, loin des discours de  Malcom mettant en garde l'Amérique blanche contre d'éventuelles explosions de violence : "Any Negro trying to integrate is actually admitting his inferiority, because he is admitting that he wants to become a part of a 'superior' society". Il est vrai que le mouvement des droits civils était soutenu et financé par de nombreux Blancs. Mais tous deux partageaient au bout de compte le constat que rien ne changerait dans la mentalité des Blancs, et que c'était à eux de reprendre en main leur destin et de cesser de s'humilier en vain...

"... à l'époque où je travaillais pour lui, j'avais eu la faiblesse, écrit Maya Angelou, de croire comment le révérend King que l'amour guérirait l'Amérique de ses maux pathologiques, que notre lutte pour l'égalité des droits purgerait le pays de sa sinistre histoire. Mais les prières, les sit-in, les sacrifices, les peines d'emprisonnement, l'humiliation, les insultes et les railleries n'avaient pas permis à la vision du révérend King de se concrétiser. Lorsque, fous de rage, des citoyens et des leaders politiques de race blanche jurèrent de mourir plutôt que de permettre la fin de la ségrégation, je rejetai avec plus de fermeté la non-violence et le révérend King" (Un billet d'avion pour l'Afrique, All God's Children Need Traveling Shoes, 1986). 

"Gandhy was a big dark elephant sitting on a little white mouse. King was a little black mouse sitting on top of a big white elephant" - Malcolm a réalisé avant Martin que la première étape pour atteindre ces objectifs d'émancipation était que le peuple afro-américain développe sa conscience de soi et sa fierté, afin qu'il puisse enfin s'unir et travailler ensemble avec les personnes non blanches du monde entier, un Martin apprécié en Europe, un Malcom particulièrement renommé en Afrique. Pour beaucoup de jeunes afro-américain, Malcolm a été le premier dirigeant noir à dire aux Noirs qu'ils avaient le droit de défendre leur propre vie....

Le 21 février 1965, Malcolm X est assassiné lors d'un rassemblement de membres de la Nation Islamique à New York.

Malcom X (Malcolm Little, 1925-1965) incarne au début des années 1960 un alliage particulièrement subversif, fierté raciale et nationalisme noir, exprimé médiatiquement par l'adoption du "Black Power". Son assassinat, son autobiographie largement diffusée (The Autobiography of Malcolm X, 1965) lui assurent un statut hors norme dans la jeunesse afro-américaine: un grand-père écossais, une mère au teint clair dont il hérita malgré lui, un père a été assassiné en 1931 par le KKK, la prison à 21 ans pour cambriolage, et la rencontre avec la "Nation of Islam" qui rejette toute culture blanche et préconise un retour à un Islam africain. Son charisme, son dynamisme et sa conviction feront le reste à tel point que le FBI infiltre l'organisation, jusqu'à ce fameux voyage à à la Mecque, en Arabie Saoudite, en 1964, qui accentue son prosélytisme (les "diables blancs" sont devenus ses "frères blancs"), puis son assassinat. Mais le mouvement est lancé : le manifeste "Black Fire", une sélection de 178 sélections poèmes, d'essais, de nouvelles et de pièces de théâtre de critiques culturels, d'artistes littéraires et de dirigeants politiques, à l'initiative d' Amiri Baraka et de Larry Neal, entend provoquer un changement dans la pensée et l'action de toute une génération....

 

March 7, 1965, "Bloody Sunday, a Turning Point in the Civil Rights Movement"

Le pays est en pleine effervescence, alors que la guerre du Viêt Nam s'intensifie, des États du Sud refusent l'adoption du Civil Rights Act du 2 juillet 1964. Le 18 février, des ségrégationnistes blancs attaquent un groupe de manifestants pacifiques dans la ville de Marion, en Alabama. Dans le chaos qui s'ensuit, un soldat de l'État d'Alabama abat Jimmie Lee Jackson, un jeune manifestant afro-américain. En réaction, environ 600 manifestants pour les droits civiques se rendent de Selma, en Alabama, à Montgomery, la capitale de l'État, pour protester contre le meurtre de Jimmie Lee Jackson et pour encourager les autorités à appliquer le 15e amendement. Alors que les manifestants s'approchent du pont Edmund Pettus, ils sont bloqués par la police puis violemment réprimés sous l'objectif des caméras des chaînes de télévision. C'est un tournant pour le mouvement des droits civiques qui,  tout au long des années 1960, s'ouvre la couverture des magazines grand public. Ainsi, en mars 1965, Life publie un article de couverture sur la marche pour les droits civils à Selma, en Alabama. Mais plus encore, Martin Luther King et les siens rappellent à la nation tout entière, de manière pacifique, toute leur détermination à obtenir l'exercice de leurs droits démocratiques en dépit de la ségrégation et des lois racistes de certains États....

 

August 6, 1965, the "National Civil Rights Act "

Le Congrès et le président Johnson ratifie le 6 août 1965 le National Civil Rights Act qui bannit toute restriction au droit de vote des noirs sur tout le territoire, interdit notamment tous les tests d'alphabétisation des électeurs et prévoit la présence d'examinateurs fédéraux dans certaines juridictions. Cette seconde loi marque l'égalité définitive des droits entre les citoyens américains....  

 

August 11, 1965, "The Watts Rebellion"

C'est pourtant au mois d'août 1965, qu'éclatent à Los Angeles, dans le quartier à prédominance noire de Watts, cinq jours d'émeutes mobilisant plus de 34 000 personnes, des émeutes qui feront plus de trente morts,  plus de 1 000 blessés, 4 000 arrestations, et se terminant par la destruction de 1 000 bâtiments. Martin Luther King distingue alors deux causes différentes dans le nouveau combat des Noirs, dans le Sud, les Noirs se battent encore et toujours pour leurs droits, tandis que dans le Nord, leurs luttes concernent «la dignité et le travail». Bayard Rustin, conseiller de Martin Luther King Jr., quant à lui, ajoute que la crise de Watts constitue "la première rébellion majeure de Noirs contre leur propre masochisme, et qu'elle a été menée avec le but assumé de faire comprendre qu'ils ne se soumettraient plus en silence aux privations de la vie des taudis ( that they would no longer quietly submit to the deprivation of slum life)..." (The Last Days of the Late, Great State of California, Curt Gentry, 1968). Les reportages télévisés marqueront notablement les esprits (Charles Bukowski, Who in the Hell is Tom Jones?, 1975, James Ellroy, Blood on the Moon, 1984, Richard Fleischer, The New Centurions, 1972)...

A partir de 1965 et de Watts, les émeutes raciales ne cesseront de hanter régulièrement l'histoire américaine, 1967, le ghetto de Newark, dans le New-Jersey, 1980, les émeutes de Miami, débutent après l'acquittement de 4 policiers impliqués dans la mort du vétéran afro-américain, 1992, un jury, composé de dix blancs, un asiatique et un latino acquitte 4 officiers de police accusés d'avoir roué de coups un automobiliste noir arrêté pour excès de vitesse, 2001, Cincinnati, un délinquant multirécidiviste est abattu par la police au terme d'une course poursuite, 2009, à Oakland, près de San Francisco un officier de police abat un jeune afro-américain de 22 ans, 2012, dans les rues de Sanford, en Floride, un latino qui effectuait des patrouilles de surveillance dans le quartier dans le cadre de la milice locale abat un jeune noir de 17 ans....

 

1966, Stokely Carmichael, The "Black Power"

Stokely Carmichael (1942-1998), né à Port of Spain (Trinité-et-Tobago), s'établit à New York en 1952, fait partie en 1961 des Freedom Riders qui voyagent à travers les États du Sud afin de défier la ségrégation dans les transports publics, et rejoint en 1964 le Student Nonviolent Coordinating Committee, soutenant la stratégie de déségrégation menée par Martin Luther King. Mais, après avoir assisté à des meurtres de militants, Carmichael se radicalise et crée le mouvement Black Power en 1966, qui prône l'auto-défense, l'auto-détermination, l'accès aux pouvoirs économique et politique, ainsi que la fierté de l'appartenance à la communauté noire, en rupture avec les idéaux de non-violence et d'intégration prônés par Martin Luther King. 

C'est qu'entretemps, la lutte des Noirs pour leurs droits s'est durcie, d'autant qu'il semble désormais évident que ce ne sont pas les lois qui séparent les hommes en fonction de leur couleur, mais les structures sociales des Blancs. Dans sa biographie bien connue," Stokely : A Life", Peniel Joseph raconte le parcours politique d'une icône devenue mondiale....

A cela s'ajoute la décolonisation et le mouvement d'indépendance des Etats africains qui atteint son point culminant en 1960, près de 45 millions d'hommes, plus du quart de la population totale de l'Afrique, accèdent à la liberté et à la souveraineté, tandis que l'Afrique du Sud sous apartheid vit le 21 mars 1960 le massacre de Sharpeville... 

Et dans les quartiers noirs, on prêche alors le retour à l'Afrique ancestrale, à la religion musulmane, l'assassinat de l'activiste noir MalcolmX en 1965 ne fait qu'accroître l'opposition entre pacifisme et séparatisme violent. En 1966 , à Oakland, Californie, Huey P. Newton et Bobby Seale fondent le "Black Panther Party for Self-Defense", un parti révolutionnaire afro-américain dont l'objectif initial est de protéger les habitants des quartiers afro-américains contre les actes de brutalité policière... 

 

June 1966, "The March Against Fear", "We want Black Power! 

La Marche contre la peur fut initialement une marche pour le droit de vote dans le Mississippi en juin 1966, lancée par James Meredith, le premier Afro-Américain à fréquenter l'Université du Mississipi : mais celui-ci ayant blessé par les tirs d'un sniper blanc, trois grands leaders des droits civils, Martin Luther King, Jr. (Southern Christian Leadership Conference), Stokely Carmichael (Student Nonviolent Coordinating Committee) et Floyd McKissick (Congress of Racial Equality) décident de poursuivre la Marche contre la peur en son nom. Harcelés tant par des groupes de blancs que par la police locale, la marche change de nature et voit l'émergence du Black Power en tant que force parallèle au mouvement principal des droits civils : à Greenwood, dans le Mississippi, le 16 juin, Carmichael,  à peine libéré de prison, harangue la foule en chantant "We want Black Power !", un slogan auquel s'opposa Martin Luther King, Jr tant lui paraissait évidente la connotation de violence et de séparatisme. Mais un degré est franchi : “When you talk about black power you talk about bringing this country to its knees any time it messes with the black man … any white man in this country knows about power. He knows what white power is and he ought to know what black power is”, répond Carmichael... À la fin des années 1960 et au début des années 1970, le Black Power est devenu l'appel de ralliement des nationalistes noirs et des mouvements armés révolutionnaires comme le Black Panther Party...

 

La guerre du Vietnam, le mouvement des droits civiques et les émeutes urbaines constituent à elles trois une gigantesque vague sociale qui va submerger l'Amérique du milieu des années 1960 de sa haine raciale et générationnelle...

 

July 23, 1967, the Great Rebellion, the Detroit Riot, Michigan

Le "Long, hot summer of 1967" connaît plus de 159 émeutes raciales à travers tout le pays, de juin à juillet, à Atlanta, Boston, Cincinnati, Buffalo, New York, Tampa, Birmingham, Chicago, New York, Milwaukee, Minneapolis, New Britain, Rochester, Plainfield, Newark, et Détroit. La commission Kerner diligentée par Lyndon B. Johnson attribuera la responsabilité globale de  cette violence urbaine au racisme de la population blanche qui entretient une ségrégation raciale de fait en accentuant la ghettoïsation de la population afro-américaine, en fuyant les centres-villes au profit des banlieues et en la privant de toute perspective économique. A Détroit, en pleine tension liée à l'intégration et en proie à un activisme croissant, l’événement déclencheur fut  une descente de police effectuée dans un bar clandestin, exclusivement fréquenté par des Afro-Américains au nord de l'angle d'un angle de  la 12th Street, l'un des points les plus denses de la ville et les plus criminogènes. Ce fut l'une des émeutes les plus meurtrières et les plus destructrices de l'histoire des États-Unis, cinq longues journées qui fit quarante-trois morts, des centaines de blessés, près de dix-sept cents incendies et plus de sept mille arrestations. Coleman Young, le premier Afro-Américain à être élu maire de Détroit en 1974, ne cessera de répéter, "People who are hungry and unemployed commit crimes. People who have jobs and pride do not." 

La même année se tenait à Newark, dans la banlieue de New York, l'un des plus grands rassemblements de dirigeants du Black Power, qui comprenait non seulement des représentants américains, mais aussi des personnes des Bermudes et du Nigeria : fut publié le Manifeste du pouvoir noir qui demandait la fin du "contrôle néocolonialiste" (neo-colonialist control) des populations noires sur le globe et qui voulait unir les Afro-Américains en promouvant une "philosophie du noir" (philosophy of Blackness)...

 

"In the Heat of the Night" (1967), Norman Jewison

C'est avec "Dans la chaleur de la nuit", et le fameux "Appelez moi monsieur Tibbs", que le racisme encore peu exploré à l'écran fait sa véritable entrée dans le monde cinématographique. Il faut pour cela un producteur indépendant, Walter Mirisch et le metteur en scène Norman Jewison qui font adapter spécialement pour Sidney Poitier le roman de John Ball (Stirling Silliphant). Un Sidney Poitier (1927), qui naît lors d'un voyage de sa mère à Miami en Floride, dans le quartier de Coconut Grove,et qui se formera dans le  prestigieux Actors Studio :  s'il n'est pas représentatif  de la réalité afro-américaine de l'époque, l'acteur incarne à l'écran un homme noir totalement présentable aux yeux de la société blanche. C'est en 1955 avec "No Way Out" (La porte s'ouvre), réalisé par Joseph L. Mankiewicz, que Sidney Poitier fait ses premières armes face à Richard Widmark, Linda Darnell et Stephen McNally. Ici, Virgil Tibbs (Poitier) est arrêté uniquement parce qu'il est noir quand il passe par la petite ville ségrégationniste de Sparta, Mississipi, le soir où un industriel du Nord est assassiné. Au grand dam d'un chef raciste de la police (Rod Steiger), Tibbs est un inspecteur de Philadelphie et les deux hommes sont contraints de coopérer pour l'enquête. L'intrigue criminelle et l'atmosphère sont prenantes, avec une musique de Quincy Jones, mais l'impact durable du film provient des rapports entre les deux hommes. Poitier joue son rôle avec un dédain princier pour la racaille blanche qui le harcèle, tandis qu'il démêle l'énigme...

 

"Guess who's coming to dinner" (1967), Stanley Kramer

 Au milieu des années 1960, Joey Drayton (Katharine Houghton), une jeune femme de 23 ans, vient à San Francisco présenter son futur époux, le docteur John Prentice (Sidney Poitier), à ses parents, un brillant médecin et professeur de médecine de 37 ans. Les parents de Joey, Matt et Christina Drayton (Spencer Tracy et Katharine Hepburn), ont des convictions libérales très affirmées et ont élevé leur fille dans le refus du racisme, mais ils n'en éprouvent pas moins un certain embarras à la vue du fiancé...

"Devine qui vient dîner..." aborde avec audace la question des relations entre une femme blanche et un homme noir au plus fort des changements culturels en Amérique,  mais c'est un film conçu au fond pour rassurer les blancs dans l'idée du mariage interracial et qui débouche sur l'acceptation par les Blancs de ces nouveaux codes sociaux, des codes relatifs tant aux hiérarchies raciales qu'aux relations entre générations ou entre hommes-femmes : c'est bien la capacité des parents à s'adapter à ces changements qui va déterminer en fin de compte leur approbation et leur inclusion au sein des jeunes générations. Petite note de James Baldwin à propos du film, "les Noirs ont détesté en particulier "Devine Qui vient dîner" car ils ont l'impression qu'en fait on utilisait Sidney contre eux. Etrangement, "Devine Qui vient dîner" peut se révéler être un jalon important, car il est vraiment impossible d'aller plus loin dans cette direction-là. La prochaine fois , il va falloir s'embrasser..."

 

"Dr. Martin Luther King, Jr. is assassinated Just after 6 p.m. on April 4, 1968"...

Le 4 avril 1968, un franc-tireur blanc, James Earl Ray, tue le leader des droits civiques et prix Nobel de la paix, l'apôtre de la non-violence, Martin Luther King, sur le balcon de sa chambre d'hôtel à Memphis, Tennessee. Il était âgé de 39 ans et avait prononcé ces quelques paroles prémonitoires:  “We’ve got some difficult days ahead. But it really doesn’t matter with me now, because I’ve been to the mountaintop … And He’s allowed me to go up to the mountain. And I’ve looked over, and I’ve seen the Promised Land. I may not get there with you. But I want you to know tonight that we, as a people, will get to the promised land.”...

 

"Blood Brothers"

Norman Rockwell espère encore montrer la superficialité des différences raciales, que le sang de tous les hommes est le même, dans son tableau "Blood Brothers", qui fait suite à l'assassinat du Dr Martin Luther King en avril et des émeutes qui s'en sont suivies dans plus de 100 villes américaines, faisant de nombreux morts et blessés....

 

 

April 11, The Civil Rights Act of 1968, the Fair Housing Act, banning discrimination in housing sales and rentals...

Si la ségrégation, désormais interdite et condamnée, semblait avoir été surmonté et le droit de vote des minorités définitivement acquis, la réelle intégration de la communauté noire n'était toujours pas acquise : politiques discriminatoires en matière de logement, disparités des revenus, concentration  des communautés afro-américaines dans des zones urbaines délaissées, appauvries, sous-employées, harcelés par la police locale. De fait, la commission Kerner créée en juillet 1967 à l'instigation du président des États-Unis Lyndon B. Johnson, dans le but d'enquêter sur les origines des émeutes raciales de 1967 à Detroit (Michigan), établissait que le pays « se dirige vers une société à deux faces, l'une blanche, l'autre noire – séparées et inégales. » Mais l'administration Johnson est par trop préoccupée par le coût du conflit vietnamien et l'impact politique de la guerre aux États-Unis, aucune action ne sera mise en oeuvre.... 

Jusqu'à ce que l'ampleur inédite d'une semaine d'émeutes raciales, à Washington, Chicago, Boston, Newark, Cincinnati, Baltimore, n'oblige le 11 avril, le président Johnson à signer une nouvelle loi sur les droits civiques, qui renforce les lois de 1964 et de 1965, et y ajoute le Fair Housing Act, qui interdit la discrimination en matière de logement fondée sur la race, le sexe, l'origine nationale et la religion. C'est la dernière législation adoptée à l'époque des droits civils... 

 Il semble alors que le mouvement des droits civiques et ces innombrables  militants ont permis d'adopter une législation visant à mettre fin à la ségrégation et aux pratiques discriminatoires en de droits démocratiques, d'emploi et de logement....

 

"Soul on Ice",  Eldridge Cleaver (1968)

"If you are not part of the solution you are part of the problem" - À la fin des années 1960, après la disparition de l'apôtre de la résistance armée, Stokely Carmichael restait l'une des figures les plus polarisantes de la culture américaine, portant la critique de la suprématie blanche, du racisme institutionnel et de l'impérialisme. Mais il renonce à penser et à agir au sein d'une démocratie américaine qui ne peut, de son point de vue, évoluer vers une intégration correspondant aux attentes afro-américaines : le voici en fin de parcours prônant un panafricanisme révolutionnaire sous la direction des révolutionnaires africains Kwame Nkrumah du Ghana et Sékou Touré de Guinée. 

"I'm perfectly aware that I'm in prison, that I'm a Negro, that I've been a rapist, and that I have a Higher Uneducation." - A la même époque, Eldridge Cleaver (1935-1998) écrit dans la prison d'État de Folsom en 1965 "Soul on Ice" qui décrit, sans fard et en terme parfois crus, son réveil politique à la lecture de Thomas Paine, Karl Marx, W.E.B. DuBois, Malcolm X, James Baldwin, sa transformation de trafiquant de marijuana et de délinquant sexuel en un adepte convaincu de Malcolm X et un révolutionnaire marxiste. Il discute de ses opinions sur la sexualité et la masculinité noire et représente le fossé racial en Amérique comme un fossé entre le corps (les Noirs, après des siècles de travail d'esclave) et l'esprit (les Blancs, après des siècles de possession d'esclaves et de positions de pouvoir intellectuel), exprime l'idée que les Noirs sont relégués dans une totale impuissance mentale, incapables d'utiliser leur esprit après avoir été si longtemps exploités  uniquement pour leur corps et leur force physique. Quant aux femmes, elles apparaissent comme des monnaie d'échange dans la guerre raciale en cours : les hommes blancs ont le sentiment que les femmes blanches leur appartiennent, et les hommes noirs sont tout aussi possessifs à l'égard des femmes noires. Au fond, pour lui, chaque camp cherche à obtenir le contrôle et le pouvoir sexuel sur les femmes...

Après sa libération de prison, Cleaver est devenu un membre éminent des Black Panthers, prônant la guérilla urbaine contre une force de police corrompue. Mais peu après l'assassinat de Martin Luther King, Cleaver tendait une embuscade à des policiers d'Oakland, et, accusé de tentative de meurtre, doit fuir, d'abord à Cuba puis en Algérie, pour une période d'exil politique. En 1977, Cleaver retournait aux États-Unis et se rendait au FBI. Cependant, l'étonnant virage tardif de Cleaver de la gauche radicale vers la politique conservatrice le place, lui et ses mémoires, sous un autre jour...

Même après le déclin du mouvement Black Power à la fin des années 1970, son impact continuera à se faire sentir pendant des générations, à propos de l'identité raciale noire, de la fierté, de l'autodétermination....

 

Et James Baldwin de conclure, "Je peux certifier que le monde n'est pas blanc. Il ne l'a jamais été, ne peut pas l'être. Le blanc est une métaphore du pouvoir, juste une manière de décrire la Chase Manhattan Bank..." (James Baldwin, Notes Toward Remember This House)