Josef Skvorecky (1924) - Milan Kundera (1929) - Bohumil Hrabal (1914-1997) - Ludvík Vaculík (1926-2015) - Jiří Menzel (1938) - Věra Chytilová (1929-2014) - ...

Last update: 01/12/2018

Le Printemps de Prague (Pražské jaro, Pražská jar), le parti communiste tchécoslovaque et Alexander Dubček entendent instaurer, le 5 janvier 1968, un "socialisme à visage humain" et une bien relative libéralisation : l'expérience s’achève le 21 août 1968 avec l’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie. Karel Kryl (1944-1994), avec sa célèbre chanson "Bratříčku zavírej vrátka" (Ferme la porte petit frère), et Milan Kundera (Nesnesitelná lehkost bytí) en portent témoignage: le 16 janvier 1969, Jan Palach, un étudiant, s’immole par le feu sur la place Venceslas (Václavské náměstí) à Prague en protestation contre la suppression de la liberté d’expression, l'on comptera de 70 à 90 morts et l'exil à terme de plus de 400 000 Tchécoslovaques... En 1977, Václav Havel, Jan Patočka, Zdeněk Mlynář, Jiří Hájek et Pavel Kohout signent l'historique "Charta 77" qui proteste contre le processus de normalisation que tente d'imposer le gouvernement communiste de Gustáv Husák, mais il faudra attendre la fameuse révolution de Velours (sametová revoluce), du 16 novembre au 29 décembre 1989, pour assister à la chute du régime du Parti communiste tchécoslovaque et la fin de la République socialiste tchécoslovaque : dans la lignée de la chute des régimes communistes de l'Est européen... Dans les deux décennies 1960-1970, la littérature tchèque atteint un de ses sommets : Hrabal écrit ses deux chefs d’œuvre, "Moi qui ai servi le roi d’Angleterre" et "Une trop bruyante solitude", Škvorecký rédige "Miracle en Bohême" et "L’ingénieur des âmes humaines", Kundera publie ses traductions françaises de "La vie est ailleurs", "La valse aux adieux" et "Le livre du rire et de l’oubli", Vaculík écrit "La Clef des songes". Le cinéma de la Nouvelle vague tchèque accompagne le mouvement, à peine le temps d'une décennie, s'y percutent morale socialiste et nouveaux comportements venus de l'au-delà du Rideau de fer, quelques bouffées de liberté animées par un humour de survie si caractéristique de la culture tchèque.....

(Josef Koudelka)

The Prague Spring (Pražské jaro, Pražská jar), the Czechoslovak Communist Party and Alexander Dubček intend to establish, on 5 January 1968, a "socialism with a human face" and relative liberalization: the experience ends on 21 August 1968 with the invasion of the country by Warsaw Pact troops. Karel Kryl (1944-1994), with his famous song "Bratříčku zavírej vrátka" (Closes the little brother door), and Milan Kundera (Nesnesitelná lehkost bytí) bear witness to this: On January 16,1969, Jan Palach, a student, burst into flames in Prague's Venceslas Square in protest against the suppression of freedom of expression, 70 to 90 dead and the eventual exile of more than 400,000 Czechoslovakians... In 1977, Václav Havel, Jan Patočka, Zdeněk Mlynář, Jiří Hájek and Pavel Kohout signed the historic "Charta 77" in protest against the normalization process that the communist government of Gustáv Husák is trying to impose, but it was not until the famous Velvet Revolution (Sametová revoluce) from 16 November to 29 December 1989 that the Czechoslovak Communist Party regime collapsed and the Czechoslovak Socialist Republic came to an end: in line with the fall of communist regimes in Eastern Europe... Czech literature reached its peak in the two decades 1960-1970...

La Primavera de Praga (Pražské jaro, Pražská jar), el Partido Comunista Checoslovaco y Alexander Dubček pretenden establecer, el 5 de enero de 1968, un "socialismo con rostro humano" y una liberalización relativa: la experiencia termina el 21 de agosto de 1968 con la invasión del país por las tropas del Pacto de Varsovia. Karel Kryl (1944-1994), con su famosa canción "Bratříčku zavírej vrátka" (Closes la puerta hermano menor), y Milan Kundera (Nesnesitelná lehkost bytí) dan fe de ello: El 16 de enero de 1969, Jan Palach, un estudiante, estalló en llamas en la plaza Venceslas (Václavské náměstí) de Praga en protesta contra la supresión de la libertad de expresión, 70 a 90 muertos y el exilio de más de 400.000 checoslovacoslovenos... En 1977, Václav Havel, Jan Patočka, Zdeněk Mlynář, Jiří Hájek y Pavel Kohout firmaron la histórica "Charta 77" en protesta contra el proceso de normalización que el gobierno comunista de Gustáv Husák intenta imponer, pero no fue hasta la famosa Revolución de Terciopelo (sametová revoluce) del 16 de noviembre al 29 de diciembre de 1989 que el régimen del Partido Comunista Checoslovaco se derrumbó y la República Socialista Checoslovaca llegó a su fin: en línea con la caída de los regímenes comunistas en Europa del Este... La literatura checa alcanzó su apogeo en las dos décadas 1960-1970...

 


"Depuis cinq ans que l'armée russe avait envahi le pays de Tomas, Prague avait tellement changé: les gens que Tomas croisait dans la rue n'étaient plus les mêmes qu'avant. La moitié de ses amis avaient émigré et la moitité de ceux qui étaient restés étaient morts. C'est un fait qui ne sera consigné par aucun historien : les années qui ont suivi l'invasion russe ont été une période d'enterrements; jamais les décès n'ont atteint une telle fréquence. Et je ne parle pas seulement des cas (somme toute assez rares) où des gens ont été traqués à mort comme l'a été Jan Prochazka. Quinze jours après que la radio  eut commencé à diffuser quotidiennement l'enregistrement de ses conversations privées, il fut hospitalisé. Tout à coup, le cancer qui sommeillait sans doute discrètement dans son corps depuis quelque temps avait fleuri comme une rose. L'opération eut lieu en présence de la police et quand celle-ci eut constaté que le romancier était condamné, elle cessa de s'intéresser à lui et le laissa mourir dans les bras de sa femme. Mais la mort frappait aussi ceux qui n'étaient pas directement persécutés. S'infiltrant à travers l'âme, le désespoir qui s'était saisi du pays s'emparait des corps et les terrassait. Certains fuyaient désespérément devant les faveurs du régime qui voulait les combler d'honneur et les contraindre à paraître en public en présence des nouveaux dirigeants. C'est comme ça que le poète Frantisek Hrubine est mort, en fuyant l'amour du Parti. Le ministre de la Culture, auquel il avait tenté de toutes ses dernières forces d'échapper, le rattrapa dans son cercueil. Il prononça sur la tombe un discours où il était question de l'amour du poète envers l'Union soviétique. Peut-être avait-il proféré cette ignominie pour réveiller le poète. Mais le monde était si laid que personne ne voulait se lever d'entre les morts..." (Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être, traduction François Kérel, Gallimard).

Josef Koudelka (1938), photographie de l'invasion des troupes du Pacte de Varsovie, qui met brutalement fin à l'expérience du Printemps de Prague, en août 1968 : la fameuse " Invasion, Prague", réalisée au lendemain de l’invasion russe, a fait le tour de la planète (cf.Magnum Photos)....


Milan Kundera (1929)

Né en 1929 à Brno, en Tchécoslovaquie, Milan Kundera grandit au sein d'une famille de musiciens, ce dont témoigne son œuvre. Il suit des études de littérature et de cinéma à Prague, puis devient professeur. En 1967 paraît son premier roman, "La Plaisanterie", qui dénonce la corruption morale du pays, puis  un recueil de nouvelles, "Risibles Amours". Après l'invasion soviétique de 1968 (Velvet Revolution), porte-parole éphémère de l'intelligentsia tchèque, il est exclu du parti communiste et perd son poste d'enseignant. "La Vie est ailleurs" (1973), "La Valse aux adieux" (1976) résument une période de distanciation. En 1975, il émigre en France - où il vit toujours - et acquiert la nationalité française en 1981. Maître de l'ironie, il aborde dans ses romans et ses pièces de théâtre des questions philosophiques, politiques ou érotiques, entre autres. Mais le romancier fuit le conflit, hommes et femmes vivent des destins, des hasards plus ou moins bien interprétés, plus ou moins mal compris, soit parce qu'ils ne parlent pas le même langage, soit parce qu'ils s'éloignent en croyant se rejoindre, mais jamais ne s'offre la possibilité d'un retour ou d'un recommencement...

«Oui, j'y voyais clair soudain : la plupart des gens s'adonnent au mirage d'une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L'une est aussi fausse que l'autre. La vérité se situe juste à l'opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l'oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.»

"La Plaisanterie" (Zert, The Joke, 1967)

Pourquoi faudrait-il aimer, oui, pourquoi, s'interrogeait Sartre reprenant Kundera, on saura la réponse un jour ou peut-être jamais. Publié en 1967, à Prague, cent vingt mille exemplaires épuisés en quelques jours, deux ans après appelé "Bible de la contre-révolution", interdit, retiré de toutes les bibliothèques publiques, accueilli en France par Aragon comme un des plus grands de romans européens, pourtant, dit l'auteur, ce n'est qu'un roman d'amour, un amour tendre et inassouvi pour Lucie, jeune ouvrière d'une énigmatique simplicité, et d'un amour-haine, sensuel et cynique, que Ludvik ressent pour Hélène, l'épouse de son ennemi. C'est aussi le roman d'une plaisanterie égarée dans un monde qui a perdu le sens de l'humour. Une petite farce mal comprise a brisé la vie de Ludvik, qui est terrorisé de comprendre que sa tragédie personnelle restera pour toujours enracinée dans le ridicule d'une blague. La comédie privée s'enracine dans le grand spectacle de la politique, qui apparaît comme un quiproquo des illusions sociales; l'Histoire, cette Déesse de Hegel, est devenue personnage d'un vaudeville." Dans La Plaisanterie, écrit dans sa Préface Aragon, "l'un des personnages, parlant de la pensée bureaucratisée dans son pays, des gens qui l'expriment et mettent sut toute chose leur interprétation des faits, dit tristement: c'est vrai qu'eux sont comme ça, ils savent tout d'avance. Le déroulement des choses à venir leur est déjà connu. Belle lurette qu'il a eu lieu, l'avenir, pour eux ce ne sera plus qu'un recommencement... Je ne connais pas de phrase, poursuit Aragon, comme celle-là pour me donner le frisson. Elle ne vaut pas que pour la Tchécoslovaquie..."

"Ce soir j'irai me coucher tôt, je ne sais pas si je pourrai m'endormir, mais j'irai me coucher tôt. Pavel est parti cet après-midi pour Bratislava, moi demain de bonne heure en avion jusqu'à Brono et après en car, ma petite Zdena restera deux jours toute seule à la maison, ça ne la dérangera pas, elle ne tient guère à notre compagnie, du moins pas à la mienne, elle adore Pavel, Pavel est sa première idole masculine, il faut reconnaître qu'il sait s'y prendre avec elle, comme il l'a toujours su avec toutes les femmes, moi comprise et ça reste  vrai, cette semaine, il a recommencé à se comporter avec moi de la même manière qu'autrefois, me tapotant le visage et jurant ses grands dieux qu'il passerait me prendre en Moravie à son retour de Bratislava, d'après lui il faut que nous nous remettions à causer, peut-être en est-il lui-même arrivé à reconnaître que ça ne peut plus continuer ainsi, peut-être veut-il que tout redevienne entre nous comme avant, mais pourquoi y pense-t-il si tard, maintenant que j'ai fait la connaissance de Ludvik? J'en suis toute angoissée, pourtant je ne dois pas être triste, je ne dois pas, que tristesse ne soit jamais liée à mon nom, cette phrase de Fučík est ma devise, même torturé, même sous la potence, Fučík n'était jamais triste, et peu m'importe qu'aujourd'hui la joie soit passée de mode, je suis idiote, c'est possible, mais les autres ne le sont pas moins avec leur scepticisme mondain, je ne vois pas pourquoi je devrais renoncer à ma bêtise pour adopter la leur, je ne veux pas couper ma vie en deux, je veux que ma vie à moi soit une, d'un bout à l'autre, et c'est pour cela que Ludvik m'a tellement plu, quand je suis avec lui, je n'ai pas besoin de changer d'idéaux ni de goûts, c'est un homme ordinaire, simple, clair, et c'est cela que j'aime, que j'ai toujours aimé. Je n'ai pas honte d'être comme je suis, je ne puis être différente de celle que j'ai été et demeure, jusqu'à dix-huit ans, je n'ai connu qu'une vie de couvent, la tuberculose, deux ans de sana, deux autres années employées à rattraper le retard dans mes études, j'ignorais jusqu'aux leçons de danse, rien que l'appartement bien rangé de la bourgeoisie bien rangée de Pilsen et l'étude, l'étude, la vie réelle se déroulait au-delà de sept murailles, lorsque, ensuite, je suis arrivée à Prague en quarante-neuf, brutalement ça a été le miracle, un bonheur si violent que jamais je ne l'oublierai, et c'est pour cela précisément que je suis toujours impuissante à effacer Pavel de mon âme, même si je ne l'aime plus, même s'il m'a fait du mal, je ne peux pas, Pavel, c'est ma jeunesse, Prague, la Faculté, la Cité universitaire et surtout l'Ensemble Fučík de chants et de danses, personne ne sait plus à présent ce que cela représentait pour nous, c'est là que j'ai connu Pavel, il était ténor et moi contralto, nous avons pris part à des centaines de concerts et de séances récréatives, chantant des chansons soviétiques, des refrains d'édification de chez nous, et, bien sûr, des chansons populaires, celles-ci étaient nos préférées, je m'étais alors à ce point éprise des airs de Moravie que moi, native de Pilsen, je me sentais morave, j'ai fait de ces chansons le leitmotiv de mon existence, pour moi elles se confondent avec cette époque, avec mes jeunes années, avec Pavel, je les entends chaque fois que le soleil pour moi va se lever, ces jours-ci je les entends..." (Trad. du tchèque par Marcel Aymonin, Gallimard)

 

"Le Livre du rire et de l'oubli"

(Kniha smichu a zapomneni, The Book of Laughter and Forgetting, 1979)

Mise à l'index en Tchécoslovaquie, Kundera entremêle données historiques et autobiographie pour suivre Tamina, qui quitte la Tchécoslovaquie avec son mari pour fuir le régime communiste. Quand son mari décède, elle lutte une nouvelle fois mais contre la crainte accablante de l'oublier. Kundera, ici, comme dans d'autres de ses romans, montre comment effacement et oubli peuvent devenir des instruments politiques utilisés par le pouvoir communiste - c'est ainsi que des dissidents disparaissent des photos de propagande. En fond de l'intrigue, la période l'après-guerre en Tchécoslovaquie lorsque Alexandre Dubcek tentait de donner au socialisme son fameux "visage humain". 

 

"L'insoutenable légèreté de l'être"

(1984, Nesnesitelná lehkost bytí, The Unbearable Lightness of Being)

Le principe selon lequel la vie ne se répète jamais libère toute action du poids de la gravité et lui donne la circonstance atténuante de la fugacité : notre vie apparaît dans toute sa légèreté puisqu'elle ne se répète jamais, quel que soit notre comportement, la décision que nous prenions, nous n'avons aucun moyen d'en contrôler l'exactitude et donc aucune expérience valable et répétable sur laquelle baser notre existence. Le fameux roman de Kundera s'inscrit dans le contexte du printemps de Prague, une tentative de réforme politique menée en Tchécoslovaquie en 1968, avortée par l'intervention de l'armée soviétique. Le titre fait référence a un dilemme philosophique qui oppose l'idée nietzschéenne de l'éternel retour - la pesanteur - à la classification de Parménide, philosophe présocratique qui construisait des couples de contraires (pesanteur/légèreté) dont chaque élément portait une valeur positive ou négative. Le héros, Tomas, est un chirurgien qui suit un idéal de légèreté en courant les femmes, ce qui le distrait de la situation politique précaire de son pays. Mais un jour Thomas rencontre Tereza à plus de deux cents kilomètres de Prague, et lui propose, histoire de parler, de venir un jour lui rendre visite. Peu après, elle débarque chez lui et, clouée au lit par une grippe, ne le quitte qu'une semaine plus tard. Cela n'était jamais arrivé à Tomas qui ne recevait pas ses maîtresses chez lui ni ne passait la nuit entière auprès de celles-ci. Ce simple accroc au règlement qu'il s'était fixé l'entraîne à se demander: «Vaut-il mieux être avec Tereza ou rester seul? » . Tereza revient deux semaines plus tard avec ses valises et Anna Karénine sous le bras. C'est là le point de départ de leur vie en commun. Si, pour Tomas, la décision de vivre avec Tereza sans pour autant abandonner ses maîtresses fut impulsive et immédiate, pour Tereza, c'est un ensemble de hasards qui les a rapprochés. Le livre que Tereza lisait lors de leur première rencontre (signe de reconnaissance que Tereza interprète comme une opposition au monde de grossièreté dans lequel elle vit), Beethoven à la radio (image du monde de «l'autre côté »), le numéro de la chambre d”hôtel de Thomas (identique à celui de l'appartement qu'elle occupait quand elle était heureuse)... Autant d'improbables hasards qui ont réuni Tomas et Tereza et sont à la base d'un tournant de leur vie. Parmi les maîtresses de Tomas, celle qu'il sent la plus proche et la plus complice, Sabina, est peintre. Profondément attachée à Thomas parce que son mode de vie est contraire à toute image sociale, elle illustre, elle aussi, la théorie de la légèreté. Sabina considère toute société comme parée d”un kitsch écrasant: le masque de beauté dont se pare tout idéal de société, qu'il soit capitaliste ou communiste. Lorsque les chars communistes envahissent Prague, Sabina, Tomas et Tereza gagnent la Suisse. Sabina rencontre Franz, un professeur d`université, qui, une fois que la jeune femme aura quitté la Suisse pour l`Amérique, tâchera de vivre en conformité avec l'image qu'il s'est faite de Sabina.

C'est ainsi que, d'incompréhensions en incompréhensions, il orientera sa vie en fonction d'une perception totalement fausse. Il partira pour la frontière cambodgienne, persuadé que, par cette action, il se rapproche de Sabina. Or, son action fait partie de celles que Sabina exècre le plus: une manifestation de masse, essence même du kitsch. Tereza, après quelques semaines, regagne Prague et, alors qu'il ne l`aime plus vraiment, Tomas va la rejoindre, prenant sa décision sans vraiment réfléchir (comment savoir si c'est la bonne décision?...). Tous les choix des personnages, comme des aiguíllages, orientent leur vie sans qu'ils puissent baser leurs décisions sur des certitudes. Rentrés à Prague, Tomas et Tereza sont discrédités par le régime et se retrouvent, en fin de parcours, fermiers dans un kolkhoze. Simplement parce que Tomas écrivit un jour une lettre dans laquelle il compare les communistes à OEdipe : ne pas savoir n'est pas une excuse; dès lors que les conséquences d'un acte sont mauvaises, il faut en prendre la responsabilité. Cette même lettre conduira le fils de Tomas, né d'un premier mariage à calquer sa vie sur celle de son père, par idéal politique, parce qu'il est persuadé que Tomas combat le régime. En fait, en dehors des femmes, il ne s'intéresse pas à grand-chose; mais une lettre, un acte en entraînent une suite d'autres que l'on n'avait pas soupçonnés. "Un jour, on prend une décision, on ne sait même pas comment, et cette décision a sa propre force d'inertie. A chaque année qui passe. il est un peu plus difficile de la changer..."

 

 "Beaucoup plus que cette carte de visite qu'il lui a tendue au dernier moment, c'est cet appel des hasards (le livre, Beethoven, le chiffre six, le banc jaune du square) qui a donné à Tereza le courage de partir de chez elle et de changer sa vie. Ce sont peut-être ces quelques hasards (d'ailleurs bien modestes et banals, vraiment dignes de cette ville insignifiante) qui ont mis en mouvement son amour et sont devenus la source d'énergie où elle s'abreuvera jusqu'à la fin. Notre vie quotidienne est bombardée de hasards, plus exactement de rencontres fortuites entre les gens et les événements, ce qu'on appelle des coïncidences. Il y a coïncidence quand deux événements inattendus se produisent en même temps, quand ils se rencontrent : Tomas apparaît dans le restaurant au moment où la radio joue du Beethoven. Dans leur immense majorité, ces coïncidences-là passent complètement inaperçues. Si le boucher du coin était venu s'asseoir à une table du restaurant à la place de Tomas, Tereza n'aurait pas remarqué que la radio jouait du Beethoven (bien que la rencontre de Beethoven et d'un boucher soit aussi une curieuse coïncidence). Mais l'amour naissant a aiguisé en elle le sens de la beauté et elle n'oubliera jamais cette musique. Chaque fois qu'elle l'entendra, elle sera émue. Tout ce qui se passe autour d'elle en cet instant sera nimbé de l'éclat de cette musique, et sera beau. Au début du gros livre que Tereza tenait sous le bras le jour où elle était venue chez Tomas, Anna rencontre Vronsky en d'étranges circonstances. Ils sont sur le quai d'une gare où quelqu'un vient de tomber sous un train. A la fin du roman, c'est Anna qui se jette sous un train. Cette composition symétrique, où le même motif apparaît au commencement et à la fin, peut sembler très "romanesque". Oui, je l'admets, mais à condition seulement que romanesque ne signifie pas pour vous une chose "inventée" ou "artificielle", "sans ressemblance avec la vie". Car c'est bien ainsi qu'est composée la vie humaine. Elle est composée comme une partition musicale. L'être humain, guidé par les sens de la beauté, transpose l'événement fortuit (une musique de Beethoven, une mort dans une gare) pour en faire un motif qui va ensuite s'inscrire dans la partition de sa vie. Il y reviendra, le répétera, le modifiera, le développera, le transposera comme fait le compositeur avec les thèmes de sa sonate. Anna aurait pu mettre fin à ses jours de tout autre manière. Mais le motif de la gare et de la mort, ce motif inoubliable associé à la naissance de l'amour, l'attirait à l'instant du désespoir par sa sombre beauté. L'homme, à son insu, compose sa vie d'après les lois de la beauté jusque dans les instants du profond désarroi. On ne peut donc reprocher au roman d'être fasciné par les mystérieuses rencontres des hasards (par exemple, par la rencontre de Vronsky, d'Anna, du quai et de la mort, ou la rencontre de Beethoven, de Tomas, de Tereza et du verre de cognac), mais on peut avec raison reprocher à l'homme d'être aveugle à ces hasards dans la vie quotidienne et de priver ainsi la vie de sa dimension de beauté..." (traduction François Kérel, Gallimard). 

Philip Kaufman réalise en 1988 une adaptation "The Unbearable Lightness of Being", avec le britannique Daniel Day-Lewis (Tomas), la française Juliette Binoche (Tereza), la danoise Lena Olin (Sabina), une "histoire cérébrale et érotique sensorielle issue de la culture d’Europe de l’Est" mise en scène par "le pragmatisme doux et efficace d’un américain du Nord", pour reprendre une critique, fortement assumée par ses trois acteurs, trois personnages vivant sans y exister dans une société en sourde mutation...

 

"Risibles amours"  (Směšné lásky, Laughable Loves, 1970)

Recueil de sept nouvelles écrites entre 1959 et 1968, en Bohême, considérées comme point d'origine de sa vocation de romancier et sorte de "laboratoire" des oeuvres à venir, notamment de "Risibles amours", prosateur d'un certain désenchantement vis-à-vis de l'identité (Personne ne va rire, Edouard et Dieu)comme de l'érotisme (La pomme d'or de l'éternel désir, Le colloque, Le jeu de l'auto-stop, Que les vieux morts cèdent la place aux jeunes morts). 

"Le comité de rue siégeait autour d'une longue table dans une ancienne boutique désaffectée. Un homme poivre et sel, à lunettes et au menton fuyant, le désigna une chaise. Je remerciai, je m'assis et il prit la parole. Il m'annonça que le comité de rue m'avait à l'oeil depuis quelque temps, que l'on savait fort bien que je menais une vie dissolue, ce qui produisait une mauvaise impression sur mon entourage; que les locataires de l'immeuble où j'habitais s'étaient déjà plaints de ne pas avoir pu fermer l'oeil de toute une nuit à cause du tapage dans mon logement; que tout cela suffisait pour qu'on se fit une juste idée de ma personne; et que pour comble, la camarade Zaturecky, qui était la femme d'un travailleur scientifique, venait de solliciter l'aide du comité de rue: je devais depuis plus de six mois rédiger une note  sur le travail scientifique de son mari et je ne l'avait pas fait, bien que je sache parfaitement que le sort de ce travail était entre mes mains. " - Il est difficile de qualifier ce travail de scientifique, c'est une compilation d'idées reçues! fis-je observer, interrompant l'homme au menton fuyant. - C'est curieux, camarade, intervint alors une blonde dans la trentaine, habillée en femme du monde, avec un sourire radieux collé (une fois pour toutes, semblait-il) sur son visage. Permettez-moi de vous poser une question: quelle est votre spécialité?  - L'histoire de l'art.  - Et quelle est la spécialité du camarade Zaturecky?  - Je n'en sais rien. Peut-être cherche-t-il à travailler dans le même domaine. - Voyez-vous, s'écria la blonde en s'adressant avec enthousiasme aux autres membres du comité, pour le camarade un travailleur scientifique de sa smpécialité n'est pas un camarade mais un concurrent.  - Je continue, dit l'homme au menton fuyant. La camarade Zaturecky nous adit que son mari est venu de voir chez toi et y a rencontré une femme. Il paraît que cette femme l'a ensuite calomnié auprès de toi, en prétendant que le camarade Zaturecky avait cherché à abuser d'elle sexuellement. La camarade Zaturecky peut bien entendu produire des preuves irréfutables d'où il ressort que son mari est incapable d'un tel acte. Elle veut connaître le nom de cette femme qui a calomnié son mari et porter plainte auprès de la commission pénale du Comité national, car cette calomnie risque de nuire à son mari et de le priver de ses moyens d'existence."

J'essayai tout de même encore une fois d'amputer cette affaire de sa pointe hypertrophiée : "Ecoutez, camarade, dis-je, tout cela n'en vaut pas la peine. Le travail en question est tellement faible que personne n'accepterait de le recommander, pas plus que moi. Et s'il s'est produit un malentendu entre cette femme et M.Zaturecky, ce n'est tout de même pas une raison pour convoquer une réunion. - Heureusement, camarade, ce n'est pas à toi de décider de l'opportunité de nos réunions, me répondit l'homme au menton fuyant. Et si tu prétends maintenant que le travail du camarade Zaturecky ne vaut rien, il nous faut considérer cela comme une vengeance. La camarade Zaturecky nous a fait lire une lettre que tu as écrite à son mari après avoir pris connaissance de son travail.  - Oui, mais dans cette lettre, je ne dis pas un mot de la qualité de cette étude.  - C'est exact, mais tu as écrit au camarade Zaturecky que tu l'aiderais volontiers; et il apparaît clairement à la lecture de ta lettre que tu appréciais son travail. Et tu dis maintenant que c'est une compilation. Pourquoi ne pas le lui avoir écrit tout de suite? Pourquoi ne pas le lui avoir dit franchement? - La camarade est un homme à double face, dit la blonde."

A ce moment une femme d'un certain âge avec une indéfrisable intervint dans la discussion; elle aborda d'emblée le fond du problème : "Nous voudrions que tu nous dises, camarade, qui était cette femme que M.Zaturecky a rencontré chez toi." Je compris qu'il n'était manifestement pas en mon pouvoir de retirer à cette affaire son absurde gravité et qu'il ne me restait plus qu'une issue : brouiller les traces..." (traduit par François Kérel, Gallimard)

 

"Je sais que tu as toujours été un type droit et que tu en es fier. Mais pose-toi une question : Pourquoi dire la vérité? Qu'est-ce qui nous y oblige ? Et pourquoi faut-il considérer la sincérité comme une vertu? Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu'il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n'as pas de nageoires? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses? Eh bien, dis-moi!"

Son frère se taisait, et Édouard poursuivit : "Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C'est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t'obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d'aussi peu sérieux, c'est perdre soi-même tout son sérieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au sérieux des fous et ne pas devenir moi-même fou."»

 

"La valse aux adieux" (Valcik na rozloucenou, The Farewell Waltz, 1976)

Dans une ville d'eaux au charme suranné, une ville d’eaux à plusieurs heures de Prague, huit personnages s'étreignent au gré d'une valse qui va s'accélérant : Ruzena, jeune infirmière célibataire, qui espère que le tout jeune fœtus qu’elle porte est le résultat d’une nuit passée avec Klima, un trompettiste célèbre de la capitale, et non de Frantisek, un jeune mécanicien amoureux mais jaloux et qui incarne à ses yeux la médiocrité dont elle aimerait s’extirper. Par un coup de téléphone au trompettiste pour lui annoncer la nouvelle, Ruzena met en route une intrigue effrénée qui finira, en cinq jours, cinq chapitres, et huit protagonistes (un gynécologue manipulateur, un ancien politicien et prisonnier politique porteur d’un visa pour l’exil, sa pupille et patiente de la station thermale, un riche Américain dont la femme a été soignée de ses problèmes d’infertilité, la femme du trompettiste..), par la tuer au terme d’un concours de circonstances où le hasard et les responsabilités impossibles à définir...

"Ruzena était assise à une petite table, dans la grande salle de l'établissement de bains où des femmes, après le traitement, se reposaient sur des lits alignés le long des murs. Elle venait de recevoir les cartes de deux nouvelles patientes. Elle y inscrivit la date, remit aux femmes la clé de leur vestiaire, une serviette et un grand drap blanc. Puis elle regarda sa montre et se dirigea dans la salle du fond (elle ne portait qu'une blouse blanche directement sur la peau car les salles blanches carrelées étaient pleines de vapeur brûlante) vers la piscine où une vingtaine de femmes nues pataugeaient dans l'eau de source miraculeuse. Elle en désigna trois par leur nom pour leur annoncer que le temps prévu pour le bain était écoulé. Les dames sortirent docilement de la piscine, secouèrent leurs gris seins d'où l'eau s'égouttait et suivirent Ruzena qui les reconduisait dans l'autre salle. Là, les dames s'allongèrent sur les lits vides et Ruzena les enveloppa l'une après l'autre dans un drap, leur essuya les yeux avec un bout de tissu et leur jeta une couverture chaude. Les dames la regardaient en souriant, mais Ruzena ne leur rendait pas leur sourire. Il n’est certainement pas agréable de venir au monde dans une petite ville où passent chaque année dix mille femmes mais où il ne vient pratiquement pas un seul homme jeune ; une femme peut s’y faire dès l’âge de quinze ans une idée précise de toutes les possibilités érotiques qui lui sont données pour sa vie entière si elle ne change pas de résidence. Et comment changer de résidence? L'établissement où elle travaillait ne se privait pas volontiers des services de son personnel, et les parents de Ruzena protestaient vivement dès qu'elle faisait allusion à un déménagement. Non, cette jeune femme, qui s'efforçait, somme toute, d'accomplir soigneusement ses obligations professionnelles, n'éprouvait guère d'amour pour les curistes. On peut trouver à cela trois raisons. L'envie : ces femmes venaient ici après avoir quitté des époux, des amants, un univers qu'elle imaginait foisonnant de mille possibilités qui lui étaient inaccessibles bien qu'elle eût de plus jolis seins, de plus longues jambes et les traits plus réguliers. Outre l'envie, l'impatience : ces femmes arrivaient ici avec leurs lointaines destinées, mais elle était ici sans destin, la même l'an dernier que cette année; elle s'effrayait à la pensée qu'elle vivait dans cette petite localité une durée sans événements et qu'elle était jeune pourtant, elle pensait sans cesse que la vie lui échapperait avant qu'elle n'ait commencé à vivre. Troisièmement, il y avait la répugnance instinctive que lui inspirait leur multitude qui diminuait la valeur de toute femme en tant qu'individu. Elle était entourée d'une triste inflation de poitrines féminines parmi lesquelles même une aussi jolie poitrine que la sienne perdait sa valeur...." (traduction F.Kérel, Gallimard).


Bohumil Hrabal (1914-1997)

Natif de Brno (Moravie), figure majeure de la littérature tchèque du XXe siècle, Bohumil Hrabal n'exercera jamais le métier en rapport avec sa formation, - il est docteur en droit, mais choisit, dira-t-il, de disposer de sa propre vie à l’encontre de ses dispositions naturelles fondamentales -, et, tout en exerçant "mille métiers" (le monde des brasseries, celui de son beau-père et de sa jeunesse, ouvrier de voie, chef de voie à la gare de Nymburk e 1942 à 1945, agent d’assurance au Fonds professionnel de pension et d’invalidité de Prague en 1946-47, représentant de commerce en articles de droguerie et jouets en 1949, brigadiste aux Fonderies Unies de Kladno, emballeur de vieux papier dans une entreprise de récupération des matières premières à Prague, en 1954-59), s'installe en littérature dès 1939 pour n'être véritablement publié qu'en 1963, à la faveur d'une relative libéralisation du régime tchécoslovaque, mais aussi étant dans l'obligation d'exercer une profession pour ne pas être poursuivi pour "parasitisme social", le voici de devenu écrivain de profession : "Perlička na dně" (Perle au fond de l'eau, 1963), "Pábitelé" (Les Palabreurs, 1964), "Taneční hodiny pro starší a pokročilé" (Cours de danse pour adultes et élèves avancés, 1964), "Ostře sledované vlaky" (Trains étroitement surveillés, 1965), "Inzerát na dům, ve kterém už nechci bydlet" (Vends maison où je ne veux plus vivre, 1965), "Automat Svet" (Self-service Univers, 1967), l'une de ses oeuvres les plus populaires, "Morytáty a legendy" (Histoires et légendes à faire frémir, 1968). Cette première période est un temps de restitution de notes, d'observations, d'explosions d'humeur accumulées depuis deux décennies (on évoque la tradition du brave soldat Chveik et le procédé de la "palabre" (pabeni) qui transcrit les vantardises des gens exclus), restituées sous forme de nouvelles, de reportages constellés d'envolées poétiques ou polémiques, de combinatoires maintes fois remaniées. En 1970, Bohumil Hrabal est une nouvelle fois interdit de publication, et ce n'est qu'après son "autocritique", au début de 1975, que ses livres sont à nouveau publiés, au prix de censures parfois importantes, qu'il accepte, mais laisse diffuser des variantes notamment à l'étranger. C'est pourtant entre 1970 et 1975, que l'on estime qu'il écrira  ses œuvres les plus importantes : la "trilogie de Nymburk" (Postřižiny, La Chevelure sacrifiée, 1976 ; Krasosmutnění, Beau-deuil, 1979, et Harlekýnovy milióny, Les Millions d'Arlequin, 1981), où il évoque son enfance et les êtres aimés, "Městečko, kde se zastavil čas (La Petite Ville où le temps s’arrêta, 1974), "Příliš hlučná samota" (Une trop bruyante solitude, 1976), dans lequel Hanta presse du papier en détruisant des chefs-d'oeuvre, "Něžný barbar" (Tendre Barbare, 1981), dédié à son ami disparu, Vladimír Boudník, "Obsluhoval jsem anglického krále" (Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, 1980), la trajectoire d’un garçon d’hôtel qui se veut conte métaphorique tableau socio-politique de la Bohême du XXe siècle, "Harlekýnovy milióny " (Harlequin's Millions, 1981) qui reconduit les souvenirs de son enfance et notamment de son oncle partagé entre malchances et plaisirs de la vie. Les années 80 et 90 voient Bohumil Hrabal se livrer soit à des commentaires sur son oeuvre soit à commenter l'actualité ("Listopadový uragán", L’Ouragan de Novembre, "Ponorné říčky", Rivières souterraines, "Růžový kavalír", Le Cavalier à la Rose..), pour mourir le 3 février 1997, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, en"tombant" de la fenêtre de l'hôpital de Bulovka où il est soigné...

 

"Taneční hodiny pro starší a pokročilé" (Cours de danse pour adultes et élèves avancés, Dancing Lessons for the Advanced in Age, 1964)

Dans Cours de danse pour adultes et élèves avancés, un homme âgé – il a vécu les fastes du défunt empire austro-hongrois – parle avec une demoiselle. Plus qu’un récit, c'est une longue phrase ininterrompue, où se déverse pêle-mêle le contenu de toute une vie : l’important et le futile y prennent la même valeur, tout est zigzag, marche et contremarche. Le ridicule et le tragique, l’obscène et l’héroïque sont inextricablement mêlées dans ce texte que Céline ne désavouerait pas et qui sert de constat de faillite des doctrines et des systèmes. Car, dit Hrabal : «Un bon livre n'est pas fait pour endormir le lecteur mais pour qu’il saute de son lit et qu’il aille en caleçon taper sur la gueule de l’auteur.» (trad. du tchèque par François Kérel. Préface de Milan Kundera, éditions Gallimard)

 

"Ostře sledované vlaky" (Trains étroitement surveillés, Closely Observed Trains, 1965)

Une petite gare de Bohême sous l'occupation nazie. Un stagiaire tente de s'ouvrir les veines par chagrin d'amour. L'adjoint du chef de gare profite d'une garde de nuit pour couvrir de tampons les fesses d'une jolie télégraphiste. Mais il y a aussi l'héroïsme, le sacrifice, la résistance. (Traduction du tchèque par François Kérel, éditions Gallimard). 

"- on dirait qu'on s'amuse bien, ici, fit le nouveau venu.

- N'est-ce-pas? dis-je, et je continuai d'avaler mon potage et M. Hubicka avait toujours les pieds sur la table du télégraphe et continuait d'examiner le ciel.

- Savez-vous qui je suis? s'enquit le nouveau venu.

- Oui, dis-je. Vous êtes venu chercher le récépissé, vous venez rapport aux bestiaux.

- Ca se peut, dit le nouveau venu. Où est le chef de gare?

- Dans le pigeonnier, dis-je.

Le nouveau venu fit un beau vacarme.

- Il est ici, celui-là! Alors, savez-vous qui je suis? demanda-t-il encore une fois. Je suis le chef de district Slusny!

Cette fois, je savais. J'avais entendu les chefs de gare, sous-chefs et contrôleurs qui tremblaient de tous leurs membres rien qu'en parlant du chef de district Slusny. Je me levai d'un bond et, la gamelle avec la cuillère dans une main, je saluai de l'autre et annonçai:

- Le stagiaire Milos Hrma est à son poste.

- Lâchez cette gamelle! hurla le chef de district, et il donna un coup de poing dans la gamelle bleue qui tomba sur le plancher et le chef district la poussa violemment du pied et la gamelle roula sous l'armoire avec un bruit de ferraille. J'étais debout et je saluais, mais M. Hubicka était toujours assis sur sa chaise et avait toujours les jambes allongées devant lui, avec les pieds posés sur la table du télégraphe, comme s'il était paralysé par la peur devant le chef de district. Le chef de gare passa devant la fenêtre et pénétra dans le bureau; comme il était, il venait du colombier, nu-tête, et voilà qu'il saluait et annonçait sa gare.

- Repos, dit doucement le chef de district, puis il examina attentivement la vieille vareuse réglementaire du chef de gare, couverte de fiente de pigeon, son regard s'attarda avec délice sur l'unique bouton, il fit le tour du chef de gare et contempla ses pantalons souillés.

- Je pensais... dit le chef de gare.

- Parce qu'il pense aussi? me demanda doucement le chef de district.

- Oui, dis-je.

- Oui? s'étonna le chef de district. Et savez-vous que j'ai proposé que cet adjoint de première classe soit promu inspecteur?

Je haussai les épaules.

- Alors, vous vouliez devenir inspecteur? demanda-t-il, tandis qu'une plume voltigeait au-dessus de la tête du chef de gare.

- Oui, soupira le chef de gare, et la plume reprit de la hauteur et se mit à monter et à descendre au-dessus de son front.

- Et vous n'avez pas envie d'aller garder les oies?

- Non, soupira le chef de gare, et la plume se dressa comme un point d'interrogation blanc.

- On en reparlera à Hradec. En tout cas, pour une jolie gare c'est une jolie gare! hurla le chef de district, et d'un seul geste il balaya de la table les bottines du sous-chef. Savez-vous qui est dans la draisine? La commission qui vient enquêter sur place pour déterminer si la conduite de ce monsieur justifie une action en justice pour attentat à la pudeur, ou si nous nous contenterons d'une action disciplinaire! Et il désignait M. Hubicka.

Le chef de gare ouvrit la porte de son bureau, montra le beau tapis persan à fleurs rouges et bleues, le bureau en acajou, le palmier aux palmes ouvertes comme un parapluie, la petite table et les tabourets de fumoir turc, mais le chef de district hocha la tête.

- Tel patron, telle boutique, dit-il..."

 

L'adaptation cinématographique a été réalisée par Jiří Menzel (1938) en 1966, film que l'on rattachera à cette Nouvelle Vague tchèque qui s'épanouit au milieu des années 1960 et décennie de l'éclosion de Věra Chytilová (1966, "Sedmikrásky", Les Petites Marguerites), Miloš Forman (1963, "Černý Petr", L'As de Pique), Ivan Passer (1965, Intimni osvetleni), Jan Němec (1964, Démanty noci), pour sombrer en août 1968 lorsque les chars soviétiques envahissent Prague...

 

En 1969, Jiří Menzel  réalisera "Skrivánci na niti" (Alouettes, le fil à la patte), inspiré de Bohumil Hrabal et qui conte l'histoire de "privilégiés" (médecin, philosophe, saxophoniste...) envoyés par le régime communiste dans une décharge de ferraille pour réhabilitation politique: le film sera interdit de diffusion et ne sortira qu'en 1990.

 

"Postřižiny" (La Chevelure sacrifiée, Cutting It Short, 1976)

Un coin du passé revit ici par la grâce de l'amour et de la mémoire. La voix de Maryška - la narratrice qui est aussi la mère de Hrabal - nous restitue une petite ville de Bohême, Nymburk, du début des années vingt et la brasserie voisine, la malterie, le germoir, la cour où l'on grille le malt et où on goudronne les tonneaux. C'est, dans un propos lyrique, cocasse, débridé, une plongée dans l'immédiat des sensations, des odeurs et des bruits. Cette histoire est aussi celle du couple que forment Maryška et Francin, image de la propre famille de Hrabal : la jeune femme débordant de santé, fantasque, gloutonne, ne résistant jamais aux cochonnailles et à la bière, aux côtés d'un homme certes amoureux, mais délicat, timoré, soucieux de bienséance. (traduction du tchèque par Claudia Ancelot, éditions Gallimard). Jiří Menzel en réalise une adaptation cinématographique en 1980 avec Magda Vášáryová.

 

"Příliš hlučná samota" (Une trop bruyante solitude, Too Loud a Solitude, 1976)

Soliloque d’un vieil homme employé à pilonner de vieux livres qui, au-delà de la référence explicite à la fermeture du régime qui s'étend en Tchécoslovaquie à cette époque se veut aussi parabole exprimant la fragilité de la culture. Ce court roman relancera Bohumil Hrabal auprès du public."Hanta, ouvrier depuis trente-cinq ans dans une usine de papiers destinés au recyclage, boit de la bière, déambule dans les rues de Prague, lit et ressasse la mission dont il s'est lui-même investi : sauver la culture en arrachant à la mort des trésors injustement condamnés. Instruit presque malgré lui par la lecture des ouvrages interdits destinés au pilon, il va faire renaître ces chefs-d'oeuvre sous la forme d'une autre oeuvre : les pages broyées sont transformées en balles de papier décoratives et décorées. Bientôt, il se retrouve seul, entouré de ses créations. (traduction Anne-Marie Ducreux-Palenicek, éditions R.Laffont). Le roman a été adapté au cinéma par Vera Caïs en 2011 avec Philippe Noiret, Jean-Claude Dreyfus, Chantal Neuwirth.

"Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c'est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m'encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce tempsj'ai bien comprimé trois tonnes; je suis une cruche pleine d'eau vive et d'eau morte, je n'ai qu'à me baisser un peu pour qu'un flot de belles pensées se mette à couler de moi; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j'ai lues. C'est ainsi que, pendant ces trente-cinq années, je me suis branché au monde qui m'entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu'à ce que l'idée se dissolve en moi comme l'alcool; elle s'infiltre si lentement qu'elle n'imbibe pas seulement mon cerveau et mon coeur, elle pulse cahin-caha jusqu'aux racines de mes veines, jusqu'aux radicelles des capillaires. Et c'est comme ça qu'en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres, mais pour trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j'ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq ans qu'on pourrait en remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs à carpes de Noël. Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage : je découvre maintenant que mon cerveau est fait d'idées. Ma tête dont les cheveux se sont tous consumés, c'est la caverne d'Ali Baba, et je sais qu'ils devaient être encore plus beaux, les temps où toute pensée n'était inscrite que dans la mémoire des hommes. En ces temps-là, pour compresser des livres, il aurait fallu presser des têtes humaines; mais même cela n'aurait servi à rien, parce que les véritables pensées viennent de l'extérieur, elles sont là, posées près de vous comme une gamelle de nouilles, et tous les Konias, tous les inquisiteurs du monde brûlent vainement les livres : quand ces livres ont consigné quelque chose de valable, on entend encore leur rire silencieux au milieu des flammes, parce qu'un vrai livre renvoie toujours ailleurs, hors de lui-même. J'ai acheté une toute petite calculatrice, un petit multiplicateur-extracteur de racines, cette petite machine de la taille d'un porte-feuille, et, après m'être redonné courage, j'ai fait sauter l'arrière avec un tournevis et j'ai frémi de joie, car j'ai eu la satisfaction d'y trouver  une minuscule plaquette, pas plus grande qu'un timbre-poste, pas plus épaisse que dix pages de livres, et puis rien d'autre que de l'air chargé de variations mathématiques. Quand mes yeux se posent sur un vrai livre et que j'en supprime les mots imprimés, il ne reste plus que des pensées immatérielles qui voltigent dans l'air et reposent sur de l'air, c'est l'air qui les nourrit, c'est à l'air qu'elles retournent, parce que tout est air à la fin, de même que dans la sainte hostie il y a du sang sans y en avoir. Voilà trente-cinq ans que j'emballe des livres et du vieux papier et je vis dans un pays qui sait lire et écrire depuis quinze générations; j'habite un ancien royaume où c'est depuis toujours l'usage et la folie de s'entasser patiemment dans la tête images et pensées porteuses de joies inexprimables et de douleurs plus fortes encore, je vis au milieu de gens prêts à donner jusqu'à leur vie pour un paquet d'idées bien ficelées.

Et maintenant, tout cela se répète en moi; voilà trente-cinq ans que j'appuie sur les boutons vert et rouge de ma presse, mais aussi trente-cinq ans que je bois des litres de bière, pas pour boire - j'ai la terreur des ivrognes -, mais pour aider la pensée, pour mieux pénétrer au cœur même des textes, parce que lorsque je lis, ce n'est pas pour m'amuser ou faire passer le temps ou encore pour mieux m'endormir; moi qui vis dans un pays où, depuis quinze générations, on sait lire et écrire, je bois pour que le lire m'empêche à jamais de dormir, pour que le lire me fasse attraper la tremblote, car je pense avec Hegel qu'un homme noble de cœur n'est pas forcément gentilhomme ni un criminel assassin.

Si je savais écrire, moi, j'écrirais un livre sur les plus grands malheurs et les plus grands bonheurs des hommes. Par les livres et des livres, j'ai appris que les deux ne sont pas humains et qu'un homme qui pense ne l'est pas davantage, non qu'il ne le veuille, mais parce que cela va contre le sens commun. Sous mes mains, dans ma presse mécanique, s'éteignent des livres rares, et ce flux je ne peux l'empêcher. Je ne suis guère plus qu'un tendre boucher. Les livres m'ont enseigné le goût et le bonheur du ravage, j'adore les pluies qui tombent en trombes et les équipes de démolition, je reste debout des heures durant à regarder les pyro-techniciens faire sauter des blocs entiers de maisons, toute une rue, comme s'íls pompaient de gigantesques pneus, je ne peux me rassasier de cette première seconde qui soulève toutes les briques, les pierres, les poutres... puis vient l'instant où les maisons s'effondrent, silencieuses, comme des vêtements, comme un paquebot qui s'affaisse brusquement dans l'océan après l'explosion des chaudières. Je me tiens là dans un nuage de poussière et dans la musique des craquements, et je pense aux profondeurs des caves où je travaille, à ma presse sur laquelle, depuis trente-cinq ans, je besogne à la lueur des ampoules électriques...."

 

"Obsluhoval jsem anglického krále" (Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, I Served the King of England, 1980)

Long monologue et référence de l'humour féroce et baroque de Bohumil Hrabal. "Des années vingt jusqu'aux purges staliniennes, l'irrésistible ascension et la chute d'un garçon de café tchèque, marié à une Allemande, devenu richissime, telle est la trame du plus ébouriffant des romans de Hrabal. Enfant bâtard, de petite taille, animé d'une ambition à la mesure de ses complexes, le narrateur raconte ici, avec une candeur et un amoralisme déconcertants, son incroyable trajectoire. Grandeur et décadence, ce destin s'écroulera après le coup d'État communiste, en 1948, ou le héros se trouvera dans un camp pour millionnaires déchus" (traduit Milena Braud, éditions R.Laffont). 

 

Jiří Menzel en réalise une adaptation cinématographique particulièrement populaire en Tchécoslovaquie en 2006, apologie de l'opportunisme sans scrupules dont l'un des morceau de bravoure est celui de la sélection de belles tchèques blondes destinées à être engrossées par des soldats allemands pour assurer la descendance d'enfants de sang aryen..


Věra Chytilová (1929-2014)

Native d'Ostrava, en Moravie, actrice, mannequin, photographe, dessinatrice, ayant intégrée la FAMU, la prestigieuse école de cinéma pragoise, Vera Chytilova fut la seule et unique femme réalisatrice de la Nouvelle Vague tchèque. La féminité, la jeune femme, sa découverte du monde et de sa beauté, est une des sources d'inspiration de mouvement, voire partie prenante de la technique narrative de ses réalisateurs, et ce sont des existences de femmes que Věra Chytilová met en scène dès ses premiers films :  The Ceiling (1962), A Bagful of Fleas (1962), "O něčem jiném" (1963, Something Different). En 1965, avec "Automat Svet", elle est une des protagonistes de "Perlicky na dne" (Les Petites Perles au fond de l'eau, Pearls of the Deep) qui réunit via cinq courts-métrages, Jaromil Jireš (Romance), Jiří Menzel (La mort de M. Baltazar, Smrt pana Baltazara), Jan Němec  (Les Imposteur, Podvodníci) et Evald Schormde (La Maison de joie, Dum radosti. C'est avec "Sedmikrásky" (1966), une farce toute en expérimentations visuelles et rythmiques, que Vera Chytilova bouscule le fameux "bon goût" du réalisme socialiste. Pourtant, son propos n'est pas dénué de moralisme : Věra Chytilová  écrit vouloir montrer dans ce film "comment le mal ne se manifeste pas nécessairement dans une orgie de destruction causée par la guerre, que ses racines peuvent se cacher dans les farces malveillantes de la vie quotidienne. J'ai choisi comme héroïnes deux jeunes filles car c'est à cet âge que l'on veut le plus s'épanouir et, laissées à soi-même, son besoin de créer peut facilement se transformer en son contraire" (showing how evil does not necessarily manifest itself in an orgy of destruction caused by the war, that its roots may lie concealed in the malicious pranks of everyday life. I chose as my heroines two young girls because it is at this age that one most wants to fulfill oneself and, it left to one’s own devices, his or her need to create can easily turn into its very opposite). Censuré en République Tchèque pour son nihilisme éhonté (le gaspillage de nourriture), le film sera autorisé à sortir en salles au moment du Printemps de Prague, mais la répression soviétique reconduira l'interdiction de réaliser qui lui avait été notifiée pendant sept ans. Mais contrairement à ses camarades Milòs Forman, Jan Nemec ou Ivan Passer, Véra Chytilova ne fuira pas son pays et tentera de contourner l'interdiction qui pèse sur elle via le soutien de producteurs étrangers (Le Fruit de paradis, Ovoce stromů rajských jíme,1969)...

"Sedmikrásky" (1966, Daisies, Les Petites Marguerites)

avec Jitka Cerhová et Ivana Karbanová 

Deux adolescentes, toutes deux nommées Marie, l'une blonde l'autre brune, décident que, puisque la dépravation et la corruption se sont ouvertement emparées de ce monde en apparence si respectueux de l'ordre, autant suivre le mouvement et se lancer dans les extravagances les plus grotesques, consommer à satiété dans le n'importe-quoi, bouffonnerie absolue, parfois licencieuse, non sans arrière-pensée politique, - se laisser aller à la gloutonnerie c'est travailler contre l'Etat -, qui valut à la réalisatrice d'être condamnée par le régime et le film interdit. Dans un contexte de rouages mécaniques soutenu par une musique claironnante, Marie et Marie apparaissent en maillots de bain, la Blonde un doigt dans le nez, la brune tentant de jouer de la trompette, se cherchant toutes deux une occupation, ou plus encore une émancipation dans une société qui n'est qu'immobilisme, chacun de leurs mouvements faisant grincer les rouages de leurs membres: comment exister, comment savoir que l'on existe. Les voici se gavant de nourriture, volant de l'argent au préposé aux toilettes des dames, s'habillant de façon extravagante, brûlant leurs vêtements, s'arrachant les cheveux, détruisant un banquet, finissant par se balancer d'un lustre qui s'écrase par une fenêtre ouverte sous leur poids et les jetant dans la mer....


La Nouvelle vague tchèque se poursuit avec Milos Forman (1932) qui, en 1965, réalise "Lásky jedné plavovlásky" (Loves of a Blonde), avec Hana Brejchová, pour se terminer avec "Valerie a týden divů" (Valerie and Her Week of Wonders), en 1970, de Jaroslava Schallerová, adapté d'un roman de Vítězslav Nezval et avec la jeune Jaroslava Schallerová. 

Après "Černý Petr" (1963, l’As de pique, Black Peter), centré sur les premières déceptions amoureuses d'un adolescent timide, Milos Forman réalise avec "Lásky jedné plavovlásky" un film représentatif du nouvel état d'esprit que porte cette "Nouvelle Vague" - re-création réaliste et désenchantée de la vérité du quotidien -, un film qui lui vaut une notoriété immédiate : l'intrigue se déroule à Zruc, bourgade coupée du monde où deux mille ouvrières travaillent dans une immense fabrique de chaussures, et parmi elles, la jeune et blonde Andula, une beauté merveilleusement non-conventionnelle, que son amant comparera à une guitare de Picasso. Mais ces ouvrières s’ennuient et cela a des incidences sur leur productivité, la direction décide donc d’implanter à proximité un cantonnement militaire pour animer les bals du samedi soir. Mais les soldats que l'on achemine sont tous des hommes d’âge mûr, mariés pour la plupart, pourtant, parmi eux, le jeune pianiste de l’orchestre saura faire fondre Andula, en fond la morale socialiste et les petites misères d'une existence définitivement sans horizon possible… Dans la même veine, mais plus satiriste et non sans conséquence pour le réalisateur, "Hoří, má panenko" (1967, The Fireman's Ball, Au feu, les pompiers !) constituera le dernier film tchèque de Milos Forman qui émigre aux Etats-Unis en 1968...


Josef Škvorecký (1924)

Natif de la Bohême du Nord-Est, après des études universitaires (anglais, philosophie) à Prague, Josef Škvorecký est considéré comme le premier écrivain tchèque à tenter de faire le bilan du Printemps de Prague, un bilan qui entend démystifier les protagonistes et traite, avec cet humour particulièrement mordant que sait exprimer la littérature tchèque, toute l’ambiguïté d’une «Libération» où les troupes soviétiques viennent se substituer à l’occupant allemand. Accusé de « cynisme » par les tenants du réalisme socialiste, ses ouvrages seront un temps retirés des circuits de diffusion, mais le jeune anti-héros, l'autobiographique amateur de jazz, Danny Smirický, ne disparaîtra que pour un temps. Sa trilogie "Zbabělci" (Les Lâches, 1949), centré sur la libération de Prague par l'Armée rouge en 1945, "Tankový prapor" (L’Escadron blindé, 1969) et "Mirákl" (Miracle en Bohême, 1972) constitue le support de cette période. Traducteur et spécialiste de la littérature américaine (Hemingway, Fitzgerald, Faulkner, James), Josef Škvorecký poursuit son oeuvre à la faveur du nouveau «dégel» et de son émigration au Canada : "Prima sezona" (Une chouette saison, The Swell Season, 1975), dans lequel on retrouve le personnage de Danny Smirický, don juan en herbe en Tchécoslovaquie au temps de l'occupation allemande, "Legenda Emöke" (1963, La Légende d'Emöke), "Bassaxofon" (Le saxophone basse et autres nouvelles, 1967), l'enfance et la jeunesse de Danny Smiřický, en fond de sa passion pour le jazz, "Sedmiramenný svícen" (Le Chandelier à sept branches, 1964), "Konec nylonového věku" (La Fin de l'âge de nylon, 1950-1968), "Lvíče" (Le Lionceau, 1969), intrigue policière dans les milieux professionnels pragois de la culture...

"Zbabělci" (Les Lâches,The Cowards, 1949)

Largement autobiographique, écrit en 1949, ce roman sous-tendu par un humour raffiné, déclencha, lorsqu'il parut en 1958 en Tchécoslovaquie, une purge dans les milieux littéraires et valut à l'auteur une interdiction de publier qui dura cinq ans. Une bourgade de Tchécoslovaquie proche de la frontière allemande, au printemps 1945 : ni les rumeurs du front ni la présence d'une usine Messerschmidt ne semblent troubler la quiétude toute «bovarienne» d'un groupe de «zazous» qui viennent de créer un ensemble de jazz. «La révolution va avoir lieu» se disent parfois ces jeunes «lâches», ne l'imaginant que comme sujet abstrait. Pourtant, les réfugiés de toutes nationalités et de toutes races affluent déjà, rescapés des batailles ou des camps. Et l'«armée» que d'anciens militaires tentent de mettre sur pied au dernier moment ressemble singulièrement à celle du «brave soldat Chvéïk»... En une semaine, les «zazous» passeront de l'adolescence à l'âge adulte, rencontreront le visage de la défaite et de la mort, vivront le temps d'une nuit – l'épopée des luttes partisanes. Le récit, commencé le 4 mai 1945, se termine le 11 mai, date d'entrée des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie. (traduction du tchèque par Françoise London-Daix, éditions Gallimard)

 

"Legenda Emöke" (La Légende d'Emöke, The Legend of Emöke, 1963)

Salué par la critique de l'époque, la préoccupation éthique et le souci de l'écriture demeurent les traits marquants de ce livre, où la densité de la phrase et l'intensité parfois baroque de l'expression vont de pair avec un sens classique de l'art du récit. Cette manière ne manquera pas de surprendre dans une œuvre qui nous vient d'un pays où la norme littéraire était, il n'y a pas si longtemps, le «réalisme» le plus étroit. (traduction du tchèque François Kérel, éditions Gallimard)

 

"Tankový prapor" (L’Escadron blindé, The Republic of Whores, 1969) 

L'escadron blindé (ou Chronique de la période des cultes) raconte la vie d'un soldat tchèque en 1953, c'est-à-dire en plein stalinisme. Cette chronique – ou plutôt cette farce – fait revivre un monde où rien d'humain ne survit plus que dans l'humour ou dans les désirs sans limites de la jeunesse. Cette satire s'inscrit dans la ligne des aventures du Brave soldat Chvéik. (traduction du tchèque par François Kérel, éditions Gallimard)

"A 23 h 47, donc exactement dix-sept minutes après l'heure indiquée sur le plan d'exercice, le capitaine de cavalerie Matka Vaclav vérifia l'emplacement des véhicules de combat sur la ligne de débouché et s'attarda cinq minutes environ devant le char du maréchal des logis Krajta pour surveiller le début des opérations de creusement. La lune, à demi cachée derrière de minces nuages d'automne, répandait une lueur fantasmagorique sur le groupe des cinq hommes qui frappaient le sol pierreux de la pointe émoussée de leurs pics, et le char qui se dessinait à l'arrière-plan, son museau d'acier pointé vers le ciel phosphorescent, semblait contempler rêveusement le versant opposé de la colline d'Okrouhlicé, labouré par les chenilles d'innombrables attaques. 

Dès que le capitaine et son escorte, sanglés dans leurs imperméables, firent demi-tour et disparurent dans le brouillard nocturne derrière le char, entre les arbres clairsemés, le groupe relâcha son effort. Le capitaine lui-même, vêtu d'une combinaison immaculée où l'on distinguait encore les arêtes des plis (résultat d'un séjour prolongé dans un magasin de l'intendance), regagnait son véhicule d'état-major dans la pénombre magique de la nuit de septembre. La poésie de ces étranges minutes qui précèdent minuit et de cet étrange décor lui échappait entièrement ; il songeait qu'il avait fait une belle gaffe, voici deux ans, quand ça avait commencé à sentir le roussi à la Caisse nationale d'assurances, en se laissant prendre au piège de la campagne de recrutement pour l'armée et en renonçant à une confortable situation à la section des cadres pour suivre un stage de formation accélérée de dix mois à l'intention de futurs spécialistes de l'arme blindée, auxquels on promettait une promotion rapide et sûre. Il n'imaginait nullement, alors, ces exercices nocturnes qui ont .lieu semaine après semaine d'un bout de l'année à l'autre et par tous les temps. Ni d'autres inconvénients analogues. Il atteignit la route et déchiffra le plan d'exercice à la lueur de sa torche électrique : 23h30 - 4h00, creusement des tranchées et camouflage des véhicules de combat. 4h30 - 4 h 50, état d'alerte. 4 h 50, début de la préparation d 'artíllerie. 5 h, déclenchement de l'attaque. Donc il pouvait dormir jusqu'à quatre heures et demie. Certes, il aurait dû se tenir auprès des équipages et surveiller les travaux. Et puis merde! Il éteignit sa torche électrique, quitta la route et obliqua vers le buisson où le véhicule d'état-major, attendait sous un filet de camouflage. Il fit halte au pied de l'échelle et se tourna vers ses compagnons.

- «Hospodine, dit-il à l'instructeur politique en chef. Ouvre l'œil et fais-leur-en baver. -Je vais pioncer. Je n'ai pas eu une nuit de repos de toute la semaine, les gars! Lundi conférence culturelle, mardi réunion du parti jusqu'à trois heures du matin, mercredi journée des commandants! Réveille-moi à quatre heures, Hospodine! 

- A vos ordres, camarade capitaine», dit le lieutenant Hospodine d'un ton gouailleur et il claqua les talons. Dès que le capitaine eut refermé la portière du véhicule, le lieutenant se dirigea vers la cabine du conducteur, et ouvrit la portière. Le conducteur dormait paisiblement à son volant. Hospodine le secoua et le réveilla. 

- Qu'est-ce qui se passe? grommela le chauffeur ensommeillé.

- Ecoute, dit le lieutenant. Va donner un coup de main à l'adjudant Smirícky, ils ne sont que quatre! Et réveille-moi à quatre heures moins le quart!

- Merde alors! ›› répondit le chauffeur d'une voix inintelligible, et il descendit. C'était encore un bleu, un appelé de l'an passé, et il n'osa pas protester plus énergiquement. Dehors, le froid le fit frissonner. Cependant le petit lieutenant Hospodine se hissa lestement à sa place sur le siège de la cabine, et claqua la portière. La pointe de la couverture où s'enroulait l'officier apparut et disparut aussitôt derrière la vitre. Le deuxième classe Holeny, le conducteur, fit demi-tour, enfonça les mains dans ses poches et, claquant des dents, prit vaguement vers le nord, vers un groupe de buissons plantés là comme un décor réaliste sur la scène d'un théâtre d'amateurs. Au loin, des coups de pelle et de pioche tintaient et grinçaient dans le silence de la nuit. Holeny marchait d'un pas rapide dans l'herbe haute et sentait la rosée pénétrer à travers les pantalons de toile de son uniforme d'été, ce qui l'irrita encore davantage. Près d'un groupe de buissons se trouvait le véhicule de la section politique et, au moment où Holeny passait à proximité, quelqu'un alluma une lampe de poche et deux képis d'officier se découpèrent en noir sur le fond des vitres éclairées. Les marches grincèrent, une portière s'ouvrit et la lumière disparut avec les képis. Les vaches, pensa Holeny, ils nous envoient dehors et eux autres ils vont se pieuter...."

 

"Mirákl" (Miracle en Bohême, The Miracle Game, 1972)

Un fait divers survenu dans les années 1950 dans une petite église de Bohême sert de point de départ à cette fresque : la statue d’un saint a bougé en plein milieu du sermon dominical. Les paysans, restés attachés au catholicisme, crient aussitôt au miracle. En fait il s’agit d’une provocation policière destinée à évincer un curé par trop populaire : accusé d’avoir lui-même fabriqué ce «miracle», celui-ci sera torturé avant de disparaître dans les geôles staliniennes. Partant de là, le romancier nous conduit dans les milieux politiques et intellectuels de la capitale, procède à une véritable radiographie des leurres et des lâchetés des puissants d’hier ou de demain, sans oublier pourtant certains «militants de base» qui luttent patiemment pour un monde meilleur auquel ils veulent croire (traduction du tchèque par Claudia Ancelot, préface de Milan Kundera, éditions Gallimard).

 

"Pribeh inzenyra lidskych dusi" (L'ingénieur des âmes humaines, The Engineer of Human Souls, 1977)

"L'ingénieur des âmes humaines", en sous titre, "An Entertainment on the Old Themes of Life, Women, Fate, Dreams, The Working Class, Secret Agents, Love and Death", relate la vie d'un écrivain tchèque, Danny Smiricky, professeur de littérature immigré au Canada, qui, pourchassé par la police secrète tchèque, déambule entre le passé et le présent, sous les régimes nazi et communiste, adoptant toute identité qu'il choisit ou lui a été imposée par l'Histoire. Le titre lui-même fait référence à Staline en personne qui qualifiait les écrivains d' "ingénieurs des âges humaines" et le livre est divisé en sept chapitres qui portent, chacun d'entre eux, en titre un nom d’écrivain (Poe, Hawthorne, Twain, Crane, Fitzgerald, Conrad, Lovecraft), référence à des auteurs qui, quelque soit leur contexte, ne sont pas tant éloignés de nos préoccupations...


Ludvík Vaculík (1926-2015)

Natif de Brumov, en Moravie, issu d'un milieu ouvrier, Ludvík Vaculík suit à Prague les cours de l'École des études politiques et sociales, devient journaliste à la radio gouvernementale, puis en 1965, publiciste aux Literární Noviny, hebdomadaire de l'Union des écrivains qui s'inspire alors des idéaux d'un «socialisme à visage humain», et rédige en juin 1968, pendant les quelques mois du «printemps de Prague», la fameuse proclamation dite des "Dva tisíce slov" (Deux mille mots, Two Thousand Words) qui demande à la population de défendre sans faillir les intérêts d'une culture et d'un socialisme purifiés des tares du passé. Le régime issu de l'occupation de la Tchécoslovaquie en août 1968 l'exclut du Parti communiste et de l'Union des écrivains et son œuvre est interdite. Dans "Sekyra" (La Hache, The Axe, 1966), Vaculík retrace l'itinéraire d'un jeune journaliste très attaché au souvenir de son père, militant communiste, mais animé d'un nouvel idéal : il cherche donc à reconstituer la vie de son père, ouvrier menuisier militant qui n'a pas réussi à rallier ses proches à la cause de la collectivisation, puis part à la recherche de son frère conducteur d'autobus, l'ensemble menant à une véritable autocritique, la longue évocation du passé ayant pour but d'éclairer des vérités actuelles. Le livre lui vaut la notoriété et jouera, dans l'éveil des consciences, un rôle aussi important que le "Žert" (1967, La plaisanterie) de Milan Kundera. Se refusant à l'exil, Vaculík crée l’édition samizdat "Petlice" (Cadenas), y publie deux romans, "Morčata" (Les Cobayes, 1970) et surtout "Český snář " (La Clef des songes, The Czech Dreambook, 1980), chronique de l'expérience qu'il vécut sous le régime communiste et témoignage délivré en l'état sur la vie quotidienne en Bohême, aux lecteurs de juger... Il signera la Charte 77, à la rédaction de laquelle il a participé aux côtés de Václav Havel et Jan Patočka. Après la chute du régime, en 1989, l'écrivain publie son autobiographie en trois volumes...

 

 "Morčata" (Les Cobayes, The Guinea Pigs, 1970) 

 "C'est aussi, en partie, grâce à l'observation quotidienne du cobaye que j'ai retrouvé, sans raison, mon calme, et que ma peur s'est apaisée. Un cobaye se tient assis, fait miam-miam en mangeant de l'avoine, grignote des graines, pivote, sursaute, fait frémir son petit nez, tout ceci depuis des siècles. C'est séduisant: on est tenté de croire également à la stabilité d'autres choses, bien différentes des activités du cobaye. Alors je me suis dit que E.A.Poe n'avait fait qu'inventer son histoire de Maelström et que rien de tel n'avait jamais existé, ou bien n'avait existé que passagèrement, au dix-neuvième siècle..." Ce récit, sorte de longue parabole, a pour narrateur l'employé d'une banque où tout le monde pratique le vol. En contrepoint, la vie de famille du protagoniste et l'élevage de cobayes de ses fils. Lentement, sans éclat, sans drame, de la banque aux cobayes, des cobayes à la banque, le récit monte en cauchemar inexorable. Vaculík, qui a voulu désigner aux opprimés leur nécessaire révolte, s'est attaché à dénoncer les rapports troubles qu'ils entretiennent en eux entre réalité et illusion. (traduction du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt, éditions Gallimard).

"A Prague, il y a plus d'un million d'habitants, dont je ne tient pas à citer ici tous les noms. Notre famille a des origines campagnardes. Notre amille c'est moi, ma femme et deux petits garçons qui nous donnent assez de satisfaction. L'aîné - treize ans - s'appelle Vachek, il a les yeux marron, il est myope et s'intéresse d'abord aux constructions, en particulier si elles sont inachevées, ensuite aux moyens de transport, ferroviaires notamment, mais aussi aux réseaux urbains de canalisations d'eau, de conduites de gaz et de chauffage, de câbles électriques ou téléphoniques, etc. Notre Vachek rentre toujours tard de l'école, car il s'arrête chaque fois dans la rue, au bord d'une tranchée qu'il contemple plus longtemps qu'il ne convient... qu'il ne nous convient. C'est pour cela qu'il aime les jours ouvrables. Le cadet, Pavel, neuf ans, a les yeux marron, il est myope et s'intéresse à tout, d'abord à ce que fait Vachek, ensuite aux constructions, en particulier si elles sont inachevées, et aux moyens de transport, ferroviaires notamment. L'intérêt qu'il porte à ces choses a toutefois un caractère quelque peu différent de celui de Vachek. Un exemple concret en fournira la meilleure preuve. 

Lorsque, par un bruineux après-midi dominical, à ne pas mettre un chien dehors, nos garçons nous demandent et obtiennent l'autorisation de sortir, ils se rendent presque immanquablement dans une gare; là ils s'arrêtent un moment sur un quai, puis courent en longeant les rails jusqu'à une belle rotonde à locomotives, voilée de pluie et de fumée, mais n'osant pas pénétrer à l'intérieur, ils se mettent sous le chéneau de quelque baraque archi-noire, s'adossent convenablement à la paroi et en se frottant le dos le long des planches, observent le trafic. Quand ils rentrent à la maison, un peu plus savants, nous les grondons comme s'ils nous avaient manqué, ils prennent leur goûter et s'en vont ensuite dans leur chambre. Alors, là-bas, Vachek se remet aussitôt à la construction d'une grue mobile, destinée à transporter du charbon, tandis que Pavel, sans tarder, entreprend de dessiner sur différentes feuilles de papier le plan d'une gare fictive, avec un souci particulier porté à la plaque tournante qui dessert la rotonde à locomotives. Je n'ai sans doute pas besoin d'insister sur la différence dont témoignent leurs approches respectives d'un seul et même domaine de connaissance; tout lecteur un peu perspicace a certainement déjà compris que Pavel, le cadet, a davantage de dioptries et qu'il est plus trapu.

Voici donc nos garçons; à nous autres maintenant, les parents. Moi, le papa, je m'appelle Vachek et suis employé à la Banque d,État. La Banque d'État, vous devez la connaître. C'est un majestueux immeuble de la place Venceslas, garni de marbre à l'extérieur, mais à l'intérieur détrompez-vous. Je pense qu'il suffira de vous dire que certains jours, quand nous, les employés de banque - autrement dit les banquiers - venons de soustraire à la caisse les salaires que nous glissons dans nos portefeuilles, nous jetons vers la luxueuse porte à tambour de la Banque des regards remplis de peur que quelqu'un vienne à ce moment-là retirer ses économies ! Pourtant notre paie n'a rien de faramineux, croyez-moi! C'est tout juste, comme on dit, si nous ne sommes pas contraints de voler. D'ailleurs, pourquoi le cacher, nous volons bel et bien. Mais il s'agit de tentatives désespérées, et très rares sont ceux d'entre nous qui réussissent à emporter leur larcin chez eux, pour leur femme et leurs enfants. À la sortie de la Banque, il y a des flics qui fouillent soigneusement chacun de nous et nous confisquent tout ce qu'on ne peut justifier par un reçu. Mais vous auriez tort de penser que l'argent confisqué est reversé dans la caisse ! Nous, les banquiers de la Banque d'État, en tout cas, nous ne le voyons jamais rentrer. Les opinions là-dessus peuvent diverger. S'il vous arrive, mes enfants, de vous demander journellement, par l'intermédiaire de vos parents, pourquoi notre économie nationale en est où elle en est, vous pouvez faire entrer en ligne de compte ce que je viens de vous révéler sans le vouloir. Mais voilà un problème qui serait mieux à sa place dans un roman policier que dans un ouvrage d'histoire naturelle comme celui-ci. Quant à ma femme, que nos garçons, pour une raison naturelle, aiment à appeler maman, elle se nomme Éva. Elle est institutrice, mais ça ne fait rien. Notre famille, disais-je, a des origines campagnardes. Voilà quinze ans qu'Éva et moi sommes venus a Prague, dans l'idée d'y demeurer à peu près cinq ans, le temps de faire nos besoins patriotiques, pour nous en aller ensuite dans quelque coin de notre région natale où nous passerions l'essentiel de notre vie. Or il y a des projets auxquels on renonce pour d'autres qui maintiennent le niveau de vie. Ainsi n'avons-nous pas encore cessé d'envisager le retour au petit cimetière natal.

À Prague, le provincial souffre le plus souvent de l'indifférence des gens et de l'éloignement de la nature. Un homme un peu fort toutefois ne pense pas trop à son chagrin et, du coup, ne tarde point à découvrir des libertés qu'íl ignorait en son village. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à se vanter, ou peu s'en faut, de sa provincialité, parce qu'à Prague - qui n'a toujours pas appris à se conduire en vraie métropole - c'est plutôt bien vu. Mais la nature, ah! la nature nous manque terriblement, à nous autres Praguois de cette espèce. Chaque printemps, nous allons à pied avec nos garçons, en passant par Levy Hradec, jusqu'à l'imposant mont Rivnac, où pousse la pulsatille. Imposant, mes enfants, signifie majestueux, grandiose. L'excursion aux rochers des Crêtes de Chèvre, qui se trouvent derrière Suchdol, fait partie de nos processions quasi obligatoires au temps des cerises. Obligatoire signifie forcé, agrémenté çà et la de quelque cerise. Mais si nous nous promenons ensemble, il faut aussi que nous nous fassions des concessions, les uns les autres. Alors que, pour Éva et moi, une visite du jardin botanique est un concentré d'enseignements agréables pour de vieux cons incapables, même en cinq ans, d'apprendre à reconnaître le cerfeuil (Anthriseus Pers.), pour Vachek et Pavel, leurs enfants, c'est pur ennui. Un concentré est le résultat d'une réduction. Ils nous accompagnent volontiers toutefois. Pour leur rendre la pareille, nous les accompagnons volontiers dans la vallée de Hlubocepy, où s'entrelacent et se chevauchent les viaducs ascendants de deux chemins de fer, offrant aux yeux éblouis de nos garçons un spectacle fantasque, alors que nous autres nous sommes davantage sensibles en cet endroit aux pauvres maisonnettes, vestiges des temps révolus de l'idylle paysanne; elles sont entretenues avec un soin émouvant et c'est d'une manière vraiment pittoresque qu'elles se détachent au pied de ces vieux viaducs en pierres de taille..."