Douglas Coupland (1961) - Bret Easton Ellis (1964) - Jay McInerney (1955) - Nicholson Baker (1957) - David Foster Wallace (1962- 2008) - David Leavitt (1961) ....

Last update : 11/11/2016

William Strauss (1947-2007) et Neil Howe (1951) ont sans doute les premiers formalisé la notion d'attitudes générationnelles, le fait que toute génération partage certaines attitudes à l'égard de l'existence ("Generations", 1991). Démographes, sociologues, marketeurs, spécialistes divers des catégorisations sociales et culturelles, ont donc identifié, intercalée entre les "baby-boomers" de l'après-guerre (nés en 1946-1964) et les "millennials" (nés en 1982-2000), une génération de femmes et d'hommes occidentaux, la "génération X", qui ont en commun d'être nés entre 1965-1985, d'avoir vécu leur jeunesse durant les années 1980-1990, d'avoir ainsi connu l'augmentation des divorces et d'innombrables progrès technologiques, le début du Web, la "McDonaldisation", la "Métrosexualité",  la "VOD", la "Vente en ligne", les premiers réseaux de contact sur internet, les blogs, mais aussi la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, la guerre du Koweit, la fin de l'URSS..

C'est un roman de Douglas Coupland, "Generation X: Tales for an Accelerated Culture" (1991), qui permit aux médias d'amplifier cette catégorisation en décrivant une génération en rupture totale avec celle des "baby-boomers", leurs parents, en crise de positionnement et de valeurs,  saturée par les médias, en crise d'expression si ce n'est une anxiété latente dans un monde qui s'accélère et se vide de ses opportunités économiques et sociales. L'écriture se veut ici dépassionnée, froide, indifférente, écriture et regard qui la nourrit vont extirper du quotidien mille détails jusque-là latent, mille objets jusque-là non littérairement visibles, fascinés par un existence entièrement vouée aux jeux des apparences, et qui, au détour d'un acte ou d'un objet, semble entrevoir une possible vérité. Et cette écriture singulière, chose étrange, empêche comme nativement toute adaptation cinématographique ...

 

(Raising Arizona, Joel Coen, 1987, with Nicolas Cage, Holly Hunter)

 

William Strauss (1947-2007) and Neil Howe (1951) presumably first formalized the notion of generational attitudes, the fact that every generation shares certain attitudes towards existence ("Generations", 1991). Demographers, sociologists, marketers, and various specialists in social and cultural categorizations have identified, therefore, interspersed between the post-war "baby-boomers" (born in 1946-1964) and the "millennials" (born in 1982-2000), a generation of Western women and men, the "X generation", who were born between 1965-85, who lived in the same way as those born in 1965-85, and who lived in the same way as those born in 1965-85. It is a novel by Douglas Coupland,"Generation X: Tales for an Accelerated Culture" (1991), which allowed the media to amplify this categorization by describing a generation in total rupture with that of the "baby-boomers", their parents, in crisis of positioning and values, saturated by the media, in crisis of expression if not an anxiety latent in a world that is accelerating and emptying itself . The writing is here meant to be dispassionate, cold, indifferent, writing and the gaze that nourishes it will extract from daily life a thousand details up to now latent, a thousand objects that were not literally visible, fascinated by an existence entirely devoted to the play of appearances, and which, at the turn of an act or an object, seems to glimpse a possible truth. And this singular writing, a strange thing, prevents like natively any film adaptation...

William Strauss (1947-2007) y Neil Howe (1951) presumiblemente formalizaron por primera vez la noción de actitudes generacionales, el hecho de que cada generación comparte ciertas actitudes hacia la existencia ("Generations", 1991). Demógrafos, sociólogos, vendedores y varios especialistas en categorizaciones sociales y culturales han identificado, por lo tanto, intercalados entre los "baby-boomers" (nacidos en 1946-1964) y los "milenarios" (nacidos en 1982-2000), una generación de mujeres y hombres occidentales, la "generación X", que nacieron entre 1965-85, que vivieron de la misma manera que los nacidos en 1965-85,. Es una novela de Douglas Coupland,"Generación X: Cuentos para una Cultura Acelerada" (1991), que permitió a los medios de comunicación ampliar esta categorización describiendo una generación en ruptura total con la de los "baby-boomers", sus padres, en crisis de posicionamiento y valores, saturados por los medios de comunicación, en crisis de expresión si no una ansiedad latente en un mundo que se está acelerando y vaciando. La escritura está aquí destinada a ser desapasionada, fría, indiferente, indiferente, y la mirada que la nutre extraerá de la vida cotidiana mil detalles hasta ahora latentes, mil objetos que no eran literalmente visibles, fascinados por una existencia enteramente dedicada al juego de las apariencias, y que, a la vuelta de un acto u objeto, parece vislumbrar una posible verdad. Y esta escritura singular, cosa extraña, impide como cualquier adaptación cinematográfica nativa...



Douglas Coupland (1961)

Né dans une base canadienne de l'OTAN, à Baden-Söllingen (Germany) où son père était médecin, Douglas Coupland devient " visual artist" et "graphic designer" après des études poursuivies à Vancouver (Emily Carr University of Art and Design),  en Italie (European Design Institute, Milan), puis au Japon(Hokkaido College of Art & Design, Sapporo). Sans formation littéraire, il commence alors à écrire pour des magazines, notamment pour le Vancouver Magazine, et devient ainsi, "par accident", en 1991, avec "Generation X: Tales for an Accelerated Culture", le porte-parole médiatique d'une génération née dans les années 1960 et en pleine crise d'angoisse et de positionnement face à celle de leurs parents, les "baby-boomers".

Dans ses ouvrages suivants, plus d'une douzaine, comme dans ses oeuvres artistiques, Coupland poursuit sa restitution satirique de la "way of life" nord-américaine de notre temps, rompant toutes frontières entre fiction et non-fiction, et se focalisant sur les relations sociales d'une jeunesse qui comble son ennui en s'adonnant corps et  quasi âme aux jeux des médias et de la technologie, voire un brin de surnaturel en fin de parcours : "Shampoo Planet" (1992) - la génération des "Global Teens " élevés dans l'univers des "computers" et de la "music videos" - , "Life after God" (1994) - Coupland restitue dans ses nouvelles son adolescence dépourvue de tout sentiment religieux - , "Microserfs" (1995) - de jeunes programmeurs insatisfaits de vivre au sein d'une "big corporate culture - , "Girlfriend in a Coma" (1998) - un morceau des The Smith, une jeune fille de 17 ans tombée dans le coma entrevoit la fin du monde et se réveille dix-sept ans plus tard dans un univers qui, s'il a technologiquement évolué, son petit ami lui semble ne pas avoir décroché de l'adolescence  -  , "Miss Wyoming" (2000) -  un "hard-living movie producer" et une "former child beauty" qui se perdent à vouloir s'aimer - , "All Families Are Psychotic" (2001)  - comédie sur les dysfonctionnements de la famille - , "Hey Nostradamus!" (2003) - inspiré par le massacre de Columbine High School en 1999 dans le Colorado et portrait d'une jeunesse perdue - , "Eleanor Rigby" (2005) - un morceau des Beatles, la solitude des jeunes femmes pas trop sexy et leur place en ce monde - , "Generation A" (2009),  - le "retour" de la Génération X" -, "Worst. Person. Ever" (2013)...

 

Douglas Coupland, "Generation X: Tales for an Accelerated Culture" (Génération X, 1991)

"Rejetant les promesses consuméristes de l’American Way of Life, Dag, Claire et Andy ont fui leur destinée toute tracée pour le désert californien. Génération X suit leurs déambulations nocturnes dans les bars de Palm Springs et observe, avec la rigueur de l’entomologiste, le chamboulement cynico-festif de toutes les valeurs. Un vrai contre manuel de savoir-vivre à l’usage de toutes les générations !" (Editions Robert Laffont, 10-18).

Roman à trois personnages, Andy, Dag et Claire ont tout quitté pour se retrouver à Palm Springs, perdu dans le désert californien, non pour fuir une catastrophe, un drame, mais tout simplement pour avoir perdu semble-t-il toutes illusions. Andy, celui qui raconte, a abandonné une carrière prometteuse, Dag a rompu avec l'atmosphère branchée du marketing, Claire a quitté son innombrable et envahissante famille, son père, ses diverses épouses, ses frères, soeurs, demi-frères et demi-soeurs. Ils ont fui le monde stéréotypé des baby-boomers, mais comme il faut bien continuer à vivre, ils se reconstituent à leur manière au gré d'histoires qu'ils se racontent, de souvenirs et de rencontres, avec en marge de leurs réflexions, des notes, des slogans, des pubs, comme autant de petits instantanés satiriques marquant leur chemin ("dans le nouvel ordre mondial, tu compteras peut-être pour rien") et poursuivant malgré tout des bribes d'éternité comme elles viennent  : "je voudrais m'allonger, écrit Andy en fin de l'ouvrage, sur les rochers coupants de Baja, qui ressemblent à des cerveaux. je voudrais m'allonger sur ces rochers, pas une plante autour de moi, des gouttes d'eau de mer sur les doigts et ce soleil chimique qui brûle au centre du ciel. On n'entendra rien, le silence parfait, juste moi et l'oxygène, le vide dans ma tête, avec les pélicans qui plongent dans l'océan sur des poissons luisants comme des billes de mercure. Des fines coupures causées par les rochers coulera du sang qui séchera aussi vite qu'il sort, et mon cerveau deviendra un mince cordon blanc tendu jusqu'à la couche d'ozone et vibrant comme une corde de guitare.." 

"Il n'y a pas de climat à Palm Springs, pas plus qu'à la télé. Pas de classe moyenne non plus, et en ce sens l'endroit est médiéval. Dag prétend qu'à chaque fois qu'on qu'un habitant de la planète se sert d'un trombone, met de l'adoucissant dans sa lessive ou regarde une reprise de HeeHaw à la télé, un résident de Coachella Valley touche un centime. Il a sûrement raison. Claire fait remarquer que les riches du coin paient les pauvres à tailler les épines de leurs cactus. "J'ai aussi remarqué qu'ils ont tendance à jeter leurs plantes d'intérieur plutôt que de s'en occuper. Mon Dieu. Imaginez à quoi ressemble leurs gosses." Tout cela n'empêche pas que nous ayons choisi de vivre ici, car cette ville est incontestablement un sanctuaire loin de la classe moyenne. Et nous n'habiterons sûrement pas le quartier le plus huppé que la ville ait à proposer. Loin de là. Il existe ici des quartiers où, quand on aperçoit quelque chose qui brille dans un carré bien tondu de gazon des Bermudes, on peut être sûr qu'un dollar d'argent traîne par terre. Là où nous habitons, dans des petits bungalows qui se partagent une cour et une piscine en forme de rein, un reflet dans le gazon signifie une bouteille de scotch cassée ou une poche d'anus artificiel qui a échappé aux griffes gantées du balayeur.." 


Bret Easton Ellis (1964)

Né à Los Angeles, issu de la "middle class" californienne, une enfance marquée par la violence de son promoteur immobilier de père, Bret Easton Ellis atteint une soudaine, et sulfureuse, notoriété médiatique avec "Less Than Zero" (1985) et "The Rules of Attraction" (1987), qui content tous deux le vide déjanté d'une bande d'étudiants des années 1980 -, puis, se focalisant sur un seul personnage, " American Psycho" (1991), alors qu'il n'a même pas qu'il n'a même pas trente ans. Ellis ne s'interroge pas sur le monde mais vit son monde, ses fêtes, ses cours, la drogue, ses ballades en voiture, ses rencontres, avec, en arrière-fonds, comme une angoisse irrépressible - métaphore d'un vide d'existence sidéral - que l'écriture, une écriture hyperréaliste, minimaliste, fortement trempée à cette représentation du monde si singulière que structurent la télévision et le cinéma, permet de vivre et donner sens.

Auteur emblématique de cette fameuse génération des "X writers", il est de ceux que ce nouveau monde médiatisé des apparences, d'une existence intégralement vouée au savoir-être consumériste, au "name dropping", porte en lui le risque d'une totale perte d'identité qui peut autant basculer dans l'apathie que dans la violence paranoïaque. Faute d'aspiration, faute d'inspiration, diront certains, Patrick Bateman, dans "American Psycho", yuppie qui ne pense pas, le jour, si ce n'est à travers ses gadgets électroniques, ses marques vestimentaires et ses "parties de baise" cliniquement décrites ("tout en en baisant une avec un préservatif, tandis que l'autre s'emploie à me sucer les couilles, les lappant comme un chien, je contemple la peinture sur soie d'Angelis accrochée au-dessus du lit, imaginant des flaques, des geysers de sang..."),  serial killer la nuit,  est le prototype de ce "social copy-killer" que semble générer le vide d'une société de nantis ancrée dans la superficialité et la self-célébration.

Son écriture froide, détaillée, monotone tant elle ne s'adonne qu'à la superficialité d'un certain statut social, traduite dans une trentaine de langues, constituera un modèle pour une génération d'auteurs aux quatre coins de cette planète. Les ouvrages suivants, décrits comme des "dystopies", ne semblent pas tant constituer des fictions enfermant les siens, personnages, écrivain et lecteurs, dans un cauchemar existentiel sans fin, mais se laissent dominer par une inspiration médiatique qui impose comme seul univers culturel viable le thriller, des auteurs comme Robert Ludlum (Glamorama, 1998), Raymond Chandler (Imperial Bedrooms, 2010) et Stephen King (Luna Park, 2005). La boucle semble alors bouclée, l'écriture cède à l'utopie du cinéma, des séries, de l'image pour tout dire.

 

The Rules of Attraction (1987)

Une descente aux enfers, ses héros, des étudiants issus de la bonne bourgeoisie, d'une dérive à l'autre, toute une génération peinte en négatif et révélant avec une écriture rapide et brute toutes les impasses des désirs, des urgences existentielles, des manques..

"et c'est une histoire qui va peut-être t'ennuyer mais tu n'es pas obligé d'écouter, elle m'a dit, parce qu'elle avait toujours su que ça se passerait comme ça, et c'était sa première année ou plutôt, croyait-elle, son premier week-end, en fait un vendredi de septembre à Camden, cela se passait voici trois ou quatre ans, elle a tellement bu qu'elle a fini au lit, perdu sa virginité (tard, à dix-huit ans) dans la chambre de Lorna Slavin, parce qu'elle était en première année, qu'elle partageait sa chambre avec une coturne et que Lorna était en troisième ou quatrième année et très souvent chez son petit ami en dehors du campus, déflorée non pas comme elle l'a cru par un étudiant de deuxième année spécialisé en céramique, mais soit par un étudiant en cinéma de la fac de New York, venu dans le New Hampshire pour la soirée du Prêt à Baiser, soit par un type de la ville. En fait, ce soir-là, elle lorgnait quelqu'un d'autre: Daniel Miller, un quatrième année en études théâtrales, vaguement pédé sur les bords, des cheveux blonds, un corps superbe et des yeux gris étonnants, mais lui-même matait une ravissante Française de l'Ohio, et il a fini par attraper une mononucléose, il est parti en Europe et n`a jamais terminé sa dernière année. Alors ce type (aujourd'hui elle ne se rappelle même pas son nom - Rudolph? Bobo?) de la fac de New York et elle-même discutaient sous un grand poster de Reagan, elle se souvient de ce détail, auquel on avait ajouté des moustaches et des lunettes noires, et il parlait de tous ces films et elle lui répondait du tac au tac qu'elle les avait tous vus, même si c'était faux, et elle était sans arrêt d'accord avec lui, d'accord avec ses goûts, avec ses dégoûts, en songeant tout le temps que ce n'était peut-être pas Daniel Miller (ce type avait une crête de cheveux bleu-noir, une cravate en laine et pour son malheur un début de goitre) mais il était pourtant assez mignon, et elle était certaine d'écorcher les noms de tous ces cinéastes, de se rappeler les mauvais acteurs, de se tromper de réalisateur, mais elle le désirait même si elle remarquait qu'il regardait avec insistance Kathy Kotcheff et que Kathy l'avait repéré, et elle était incroyablement ivre, elle dodelinait de la tête et il est allé vers le fût pour remplir leurs deux gobelets, et Kathy Kotcheff, affublée d'un soutien-gorge et d'un slip noirs avec un porte-jarretelles, lui a adressé la parole, et elle s'est sentie désespérée. Elle allait les rejoindre pour citer quelques noms, parler de Salle ou de Longo, mais elle a eu le sentiment que ce serait prétentieux, si bien qu'elle s'est avancée derrière lui pour lui chuchoter à l'oreille qu'elle avait un peu d'herbe dans sa chambre, même si c'était faux, mais elle espérait que Lorna en avait, alors il a souri et répondu que ça semblait une bonne idée. Dans l'escalier elle a demandé à quelqu'un une cigarette qu'elle ne fumerait jamais, et ils sont entrés dans la chambre de Lorna. Il a fermé la porte à clef derrière eux. Elle a allumé la lumière. Il l`a éteinte. Elle croit avoir dit qu'elle n'avait pas d'herbe. Il a répondu que c'était okay et il a sorti une flasque qu'il avait remplie de punch à l'alcool de grain avant qu'il n”y en ait plus en bas et comme elle était déjà ivre morte à cause du punch et de la bière, elle a bu encore et l'instant suivant ils se caressaient sur le lit de Lorna et elle était trop partie pour appréhender la suite. On entendait en bas Dire Straits ou les Talking Heads et elle était complètement saoule et bien qu'elle sût que c'était de la folie pure elle ne pouvait pas s'arrêter ni faire autre chose. Elle s`est évanouie et quand elle a repris conscience, elle a tenté d'enlever son soutien-gorge mais elle était encore trop ivre et il avait déjà commencé de la baiser mais il ignorait qu'elle était vierge et ça faisait mal (pas beaucoup, seulement une légère douleur, rien à voir avec ce qu'on lui avait annoncé, mais pour autant ce n'était guère agréable) et alors elle a entendu une autre voix dans la chambre, un gémissement, et elle s”est rappelé le poids qui avait changé de place sur le lit, en comprenant que la personne couchée sur elle n`était pas l'étudiant en cinéma de la fac de New York mais quelqu'un d'autre. Dans la chambre on n'y voyait goutte mais elle sentait une paire de genoux de chaque côté de son corps et elle ne voulait même pas savoir ce qui se passait au-dessus d'elle. Tout ce qu'elle savait, tout ce qui semblait certain, c'était sa nausée et sa tête douloureuse qui cognait contre le mur. La porte qu'elle croyait fermée à clef s'est ouverte brutalement et des ombres sont entrées en disant qu'il fallait bien mettre le fût quelque part, après quoi ils l'ont roulé à l'intérieur en heurtant le lit et la porte s'est refermée. Elle pensait qu'avec Daniel Miller rien de tout cela ne serait arrivé, il l'aurait prise doucement dans ses grands bras musclés d'étudiant en théâtre, déshabillée calmement, expertement, en retirant son soutien-gorge avec grâce et aisance avant de l'embrasser tendrement, profondément, et ça n'aurait sans doute pas fait mal du tout, mais elle n'était pas avec Daniel Miller. Elle était là avec un type de New York dont elle ignorait le nom, et dieu seul savait qui d'autre, et sur elle les deux corps continuaient de bouger et puis elle s'est retrouvée au-dessus et bien qu'elle fût trop ivre pour rester dans cette position, il y a quelqu'un d'autre qui la retenait l'empêchait de tomber tandis qu'un autre caressait ses seins à travers son soutien-gorge et la baisait longuement et dans la chambre voisine elle entendait un couple se disputer bruyamment et ensuite elle s'est encore évanouie puis réveillée quand un des types s'est cogné la tête au mur, puis a glissé du lit en l'entraînant avec lui et leurs deux têtes ont heurté le fût. Elle a entendu l'un des types gerber dans ce qu'elle espérait être la corbeille à papiers de Lorna. Elle a encore perdu conscience et à son réveil, peut-être trente secondes plus tard, peut-être une demi-heure, on la baisait toujours, elle gémissait de douleur (ils croyaient sans doute qu'elle aimait ça, ce qui n'était nullement le cas) elle a entendu quelqu'un frapper. Elle a dit "Ouvrez, ouvrez", du moins elle croit l'avoir dit. Ils étaient toujours par terre quand elle s'est évanouie derechef... Elle s`est réveillée le lendemain matin de bonne heure, sur le lit curieusement, et il faisait froid dans la pièce qui empestait le vomi, le fût à moitié vide gisait par terre. Elle avait la migraine, à cause de sa gueule de bois et parce que sa tête avait cogné contre le mur pendant un temps indéterminé. L`étudiant en cinéma de la fac de New York était allongé à côté d'elle sur le lit de Lorna, qu'on avait remis au centre de la chambre pendant la nuit, il semblait beaucoup plus petit et doté de cheveux plus longs que dans son souvenir, maintenant que sa crête était retombée. Dans la lumière qui entrait par la fenêtre elle a vu l'autre type allongé à côté de l'étudiant en cinéma - elle n'était plus vierge, elle a pensé - le garçon allongé à côté du type de New York a ouvert les yeux et il était encore saoul et elle le voyait pour la première fois. C'était sans doute un type de la ville. Elle venait donc de coucher avec un type de la ville. Je ne suis plus vierge, elle a encore pensé. Le type de la ville lui a lancé un clin d`œil sans prendre la peine de se présenter et puis il lui a raconté cette blague entendue hier soir à propos d'un éléphant qui se baladait dans la jungle et qui marchait sur une épine; ça lui faisait très mal, l'éléphant ne parvenait pas à la retirer si bien qu'il a demandé à un rat qui passait dans le voisinage: "S'il te plaît, enlève-moi cette épine de la patte." Alors le rat lui répond: "Seulement si tu me laisses te baiser." Sans la moindre hésitation l'éléphant répond d'accord, le rat retire facilement l'épine de la patte de l'éléphant, puis monte vers les fesses de l'éléphant et commence à le baiser. Un chasseur qui passait par là tire sur l'éléphant, qui se met à hurler de douleur. Le rat, qui ignore les blessures de l'éléphant, dit: "Souffre, chéri, souffre", et le ramone de plus belle. Le type de la ville s'est mis à rigoler et elle a souhaité oublier cette blague dont elle se souvient toujours. Alors elle a commencé de comprendre qu'elle ne savait pas lequel des deux l'avait (techniquement) déflorée (mais il y avait de bonnes chances pour que ç'ait été l'étudiant de New York et pas le mec de la ville), même si tout cela paraissait déplacé en cette matinée post-virginale. Elle sentait vaguement qu'elle saignait, mais seulement un peu. Le type de New York rotait en dormant. La corbeille de Lorna était couverte de vomi (à qui la faute?). Le type de la ville rigolait toujours, plié en deux. Elle portait encore son soutien-gorge. Alors elle a dit dans le vague, même si elle aurait aimé le dire à Daniel Miller: "J'ai toujours su que ça se passerait comme ça." ......." (éditions 1018, traduction Brice Matthieussent)

 

Bret Easton Ellis, "American Psycho" (American Psycho, 1991)

"Patrick Bateman, 26 ans, riche, beau, intelligent, est l'un des flamboyants golden boys de Wall Street. Il s'habille chez les grands couturiers, fréquente les restaurants à la mode et les clubs les plus luxueux, sniffe quotidiennement sa ligne de coke, et surtout ne se pose aucune question. Parfait yuppie des années quatre-vingt, le jour il consomme. Mais la nuit, métamorphosé en serial killer, il tue, viole, égorge, tronçonne, décapite. "American Psycho" fit scandale lors de sa parution aux Etats-Unis. Mais en s'indignant de la cruauté de certaines pages, la critique a ignoré l'essentiel du livre : un réquisitoire lucide et froid d'une Amérique auto-satisfaite où l'argent et la corruption règnent en maîtres et où la violence est un spectacle effroyablement banalisé". (Editions Seuil) 

 

"Dans la lumière précoce d'une aube de mai, voici à quoi ressemble mon salon: au-dessus de la cheminée de marbre blanc et de granit, garnie de fausses bûches à gaz, est accroché un original de David Onica. C'est, dans des tons éteints de gris et de vert olive, le portrait d'une femme nue, assise sur une chaise et regardant MTV, avec en arrière-plan un paysage martien, un désert mauve et miroitant, jonché de poissons morts, éviscérés, tandis que des assiettes brisées s'élèvent au-dessus de sa tête jaune, comme un flamboiement de soleils. Le tout, de format deux mètres sur un mètre vingt, est encadré d'aluminium brossé noir. La toile domine un long canapé blanc sans pieds et un récepteur digital Toshiba à écran de soixante-quinze centimètres, image haute définition et contraste optimum, pourvu d'une vidéo sur un support tubulaire high-tech de chez NEC, avec système digital d'incrustation et arrêt sur image; le matériel audio comprend un MTS et un ampli de cinq watts par canal intégrés. Un magnétoscope Toshiba est posé sous le récepteur, sous un couvercle de verre; c'est une console Beta hyperbande dont les fonctions incorporées incluent l'édition de documents écrits, avec une mémoire de huit pages, un système d'enregistrement / reproduction haute fréquence, et la programmation sur trois semaines de huit programmes fixes. A chaque coin du salon est disposé une lampe-tempête halogène. De fins stores vénitiens blancs sont tirés devant les huit baies vitrées. Devant le sofa, une table basse à dalle de verre et piètement de chêne de chez Turchin, sur laquelle des animaux de verre filé de chez Steuben sont stratégiquement disposés autour de luxueux cendriers de cristal de chez Fortunoff, bien que je ne fume pas..

 

Je suis au lit, vêtu d'un pyjama de soie Ralph Lauren puis, me levant, je passe un peignoir ancien imprimé cachemire, dans les tons garance, et me dirige vers la salle de bains. Tout en urinant, je vérifie mon degré de bouffissure dans le miroir, à côté d'une affiche de base-ball accrochée au-dessus de la cuvette. Après avoir enfilé un short brodé Ralph Lauren, un sweater Fair Isle et des chaussons Enrico Hidolin de soie imprimée petits pois, j'attache un sachet de plastique empli de glace autour de mon visage et attaque les exercices d'assouplissement matinal. Après quoi, debout devant le lavabo Washmobile, résine et acier - assorti du porte-savon, du porte-gobelet, et des barres d'acier pour poser les serviettes - que j'ai acheté chez Hastings Tile, en attendant que soit terminé le ponçage des lavabos de marbre que je fais venir de Finlande, j'observe mon reflet dans le miroir, le visage toujours entouré du sachet de glace. Je verse un peu de Plax anti-plaque dentaire dans un gobelet d'inox et le fait tourner dans ma bouche pendant une trentaine de secondes. Puis j'étale du Rembrandt sur une brosse en imitation écaille de tortue et entreprend de me brosser les dents...."

 

 

"American Psycho" a été adapté en 2000 et réalisé par Mary Harron,

avec Christian Bale, Willem Dafoe, Jared Leto, Josh Lucas, Chloë Sevigny, Samantha Mathis...

 

Patrick Bateman: There are no more barriers to cross. All I have in common with the uncontrollable and the insane, the vicious and the evil, all the mayhem I have caused and my utter indifference toward it I have now surpassed. My pain is constant and sharp, and I do not hope for a better world for anyone. In fact, I want my pain to be inflicted on others. I want no one to escape. But even after admitting this, there is no catharsis; my punishment continues to elude me, and I gain no deeper knowledge of myself. No new knowledge can be extracted from my telling. This confession has meant nothing.


Jay McInerney (1955)

Né à Hartford (Connecticut),  Jay McInerney obtient en 1977 une bourse de Princeton et s'installe à Tokyo. De retour aux Etats-Unis en 1979, il travaille comme vérificateur au magazine The New Yorker, et s'y ennuie ferme - " Tu as toujours rêvé d’écrire dans ton esprit, ton boulot au Magazine ne devait être qu’un premier pas vers la célébrité littéraire. Ta prose était bien supérieure, et de loin, à celle qui paraissait chaque semaine dans le journal. Quand tu envoyas tes textes au service littéraire, ils te revinrent avec des notes polies du genre : « Ne nous conviennent pas à l’heure actuelle, mais merci de nous les avoir proposés. » Tu tentas d’interpréter. Que signifiait réellement, par exemple, l’expression : « à l’heure actuelle » ? Fallait-il entendre par là que tu devrais les leur proposer ultérieurement ? Ce ne fut pas tant ces notes que l’effort même d’écrire qui te découragea. Tu t’es toujours figuré être un véritable écrivain, rongeant son frein au service de vérification des faits" -  à l'image de ce jeune homme qui quitte New York pour l'université de Syracuse et s'initie à l'écriture avec Raymond Carver, à l'image du héros de son premier roman, "Bright Lights, Big City" qui, en 1984, connaît un succès phénoménal qui l'impose comme emblématique d'une génération de frimeurs désenchantés qui se perd dans les excès d'alcool et de sexe pour oublier leurs ambitions déçues et un monde dévalorisé dans lequel "un acteur est président, on demande leurs opinions aux top models et aller dans un nightclub est vu comme une réussite significative" : il  ouvre la voie l'année suivante à son alter ego, plus sombre, Bret Easton Ellis, avec "Less Than Zero". Jay McInerney tente par la suite d'échapper à cette notoriété qui l'enferme dans un passé pour lui révolu, mais sans renoncer à sa vision d'un monde moderne de nantis et sans âme dans lequel s’affirmer professionnellement et réussir sa vie sentimentale taraude toute velléité de transgression : "comme Fitzgerald, je me sens à la fois au cœur des choses, témoin extérieur et impuissant de ces choses". Devenue trentenaire, vaguement intellos mais financièrement bien lotie, nostalgique parfois de leur jeunesse, sa génération d’enfants gâtés s'emploie méthodiquement à s'autodétruire, par jeu, dans "Trente ans et des poussières" (Brightness Falls, 1992), et ne semble que relativement ébranlée lorsque les tours du World Trade Center, sous lesquelles déambulait sans but le narrateur de "Bright Lights, Big City", s'écroulent dans le traumatisme du 11 septembre 2001 ("La Belle vie", "The Good Life", 2006). Aucune révolution existentielle n'est à espérer, ses personnages persévèrent dans leurs préoccupations de prédilection, des amours ratées sur fond de cet extraordinaire microcosme qu'est Manhattan avec un zest d'hédonisme malgré tout ("Moi tout craché", "How It Ended: New and Collected Stories", 2009) : "“Try to be one of those people on whom nothing is lost”..

 

Jay McInerney, "Bright Lights, Big City"

(Journal d'un oiseau de nuit, 1984)

"Le jour, il travaille dans un grand magazine new-yorkais, où il s'ennuie à mourir. La nuit, il court de boîte en boîte, de fille en fille, flanqué de son double infernal, l'irrésistible Tad Allagash. Hélas ! sur trois filles, l'une est lesbienne et l'autre un travesti, la cocaïne est de mauvaise qualité et personne ne sait plus danser... Mais que cherche cet oiseau de nuit forcené qui erre inlassablement dans Manhattan, des buildings de Madison Avenue aux rues sordides du Lower East Side ? La femme qui l'a plaqué ? L'oubli de toute angoisse, de toute culpabilité ? Le point de non-retour ?... Premier roman d'un jeune New-Yorkais, Journal d'un oiseau de nuit a connu, dès sa parution, un succès retentissant." (Livre de poche)

 

"Il est six heures du mat. Tu sais où tu es? Tu n'es pas le genre de type à te retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale. Mais pourtant tu es là, et tu ne peux pas dire que le terrain te soit entièrement inconnu, même si les détails paraissent légèrement flous. Tu es dans une boîte de nuit en train de parler à une fille au crâne rasé. Cette boîte est soit le Bimbo Box, soit le Lizard Lounge. Tout cela deviendrait beaucoup plus clair si tu pouvais t'éclipser un instant aux toilettes pour faire le plein de Poudre de perlimpinpin bolivienne. Mais c'est pas sûr. Une petite voix à l'intérieur de toi répète avec insistance que ce manque de clarté endémique est le résultat d'un abus de la chose, tu n'es, cependant, pas encore prêt à écouter cette voix. La nuit a déjà doublé ce cap imperceptible où deux heures du mat se changent en six heures du mat. Tu sais que ce moment est venu et qu'il est passé, bien que tu ne sois pas prêt à concéder que tu as franchi la ligne au-delà de laquelle tout n'est plus qu'avaries gratuites et paralysie de terminaisons nerveuses effilochées. Quelque part en amont, il aurait été possible de sauver les meubles, mais tu as laissé filer cet instant sur la queue d'une comète de poudre blanche et tu te retrouves à tenter de surnager dans le courant. Ton cerveau, à présent, est composé de plusieurs bataillons de minuscules soldats boliviens. Ils sont fatigués et boueux après leur longue marche à travers la nuit. Ils ont des trous dans leurs bottes et ils sont affamés. Ils ont besoin de nourriture. Ils ont besoin de Poudre de perlimpinpin bolivienne. 

Quelque chose de vaguement tribal dans cette scène - bijoux pendulaires, peintures de guerre, mouvements de tête et coiffures de cérémonie. Il te semble aussi déceler un thème latino, qui ne tient pas qu'à l'écho affaibli des marimbas dans ton cerveau. Tu t'appuies contre une colonne, elle est peut-être porteuse, vu la structure du bâtiment, mais ce qui est certain c'est qu'elle est indispensable au maintien de la station debout. La fille chauve dit que c'était un endroit bien ici avant que les connards le découvrent. Tu n'as pas envie de parler à cette fille chauve, ni de l'écouter, ce qui est exactement ce que tu es en train de faire, mais il se trouve que la rame de ton canot n'est pas à portée de main et que, à cet instant précis, tu ne désires mettre à l'épreuve ni les pouvoirs du langage ni ceux de la locomotion. 

Comment tu t'es retrouvé ici? C'est ton ami, Tad Allagash, qui t'a empoudré dans cette boîte, et maintenant, il a disparu. Tad est exactement le genre de mec à se retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale. Il est soit toi en mieux, soit toi en pire, difficile à dire. Plus tôt dans la soirée, il semblait clair qu'il était toi en mieux. Vous aviez commencé dans l'Upper East Side au champagne avec des perspectives illimitées, en obéissant strictement à la règle Allagash du mouvement perpétuel: un verre par endroit. La mission de Tad sur terre est de passer plus de bon temps que n'importe qui d'autre à New York, et cela implique pas mal de mouvement dans la mesure où on risque sans cesse de rater quelque chose, de ne pas être à l'endroit où le bon temps est de meilleure qualité que là où on se trouve. Tu es impressionné par ce refus total de reconnaître un quelconque objectif plus glorieux que celui de la recherche du plaisir. Tu veux être comme ça. Tu penses, en même temps, que ce mec est superficiel et dangereux. Ses amis sont tous riches et gâtés, comme ce cousin de Memphis que vous avez croisé plus tôt dans la soirée et qui a refusé de vous accompagner plus bas que la 14e Rue parce que, a-t-il dit, il n'avait pas de visa pour les bas-fonds. Ce cousin avait une copine avec des pommettes à fendre le coeur, et tu as su au premier coup d'oeil que c'était Ze nana, alors que de son côté elle n'a même pas remarqué ta présence. Elle possédait des secrets - concernant des îles, des chevaux - que tu ne connaîtrais jamais. 

Tu as transité de la méticulosité à la lie de la terre. La fille au crâne rasé porte une cicatrice tatouée sur son cuir chevelu qui ressemble à une longue estafilade suturée. Tu lui dis que c'est très réaliste. Elle prend ça pour un compliment et te remercie. Tu voulais dire, par opposition à romantique.

- Je pourrais en avoir une comme ça en plein sur le coeur, dis-tu.

- Si tu veux, j'te donne le nom du type qui fait ça. Tu seras surpris tellement c'est pas cher. 

Tu ne lui dis pas que rien ne te surprend plus. Sa voix, pour commencer, qui ressemble à l'hymne de l'Etat du New Jersey joué par un rasoir électrique.  La fille chauve est emblématique du problème. Le problème, c'est que, pour une raison inconnue, tu penses que tu vas rencontrer le genre de fille qui n'est pas du genre à se retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale. Quand tu la rencontreras, tu lui diras que ce que tu désires profondément, c'est une maison à la campagne avec un jardin. New York, les boîtes branchées, les femmes chauves - t'en as marre de tout ça. Ta présence ici ne se justifie que par une expérience que tu mènes actuellement sur les limites, afin de te rappeler ce que tu n'es pas. Tu te vois comme le genre de type qui se lève tôt le dimanche matin pour aller chercher le Times et les croissants. Tu te tiens au courant en feuilletant le guide culture et tu décides d'aller voir une expo - "Les costumes de la cour des Habsbourg", au Met, par exemple, ou "Les laques japonaises de la période Muromachi" à l'Asia Society. Peut-être appelleras-tu la femme que tu as rencontrée au cocktail d'édition, vendredi dernier - fête à laquelle tu ne t'es pas bourré comme un coing - et qui est éditrice dans une célèbre maison d'édition tout en ayant les mensurations d'un top model. Vois si elle veut se faire l'expo avec toi et, pourquoi pas, un dîner de bonne heure. Tu vas attendre onze heures du matin pour l'appeler, parce que, contrairement à toi, ce n'est pas forcément une lève-tôt. Il se peut qu'elle soit rentrée tard la veille, petite soirée en boîte, qui sait. Tu te rends compte que tu as le temps de caser deux sets de tennis avant de filer au musée. Tu te demandes si elle joue, mais quelle question idiote. 

Quand tu rencontreras la fille qui n'est pas du genre à et caetera, tu lui diras que tu t'encanailles, visitant ton propre Lower East Side de l'âme à six heures du mat, progressant lestement entre les piles d'ordures au rythme des marimbas dans ta tête. D'un autre côté, n'importe quelle jolie fille, en particulier pourvue d'une chevelure digne de ce nom, t'aiderait à conjurer ce sentiment rampant de mortalité. Tu te rappelles la Poudre de perlimpinpin bolivienne et tu comprends que tu n'es pas encore redescendu. La première chose à faire est de se débarrasser de cette fille chauve à cause du mauvais effet qu'elle a sur ton moral. 

Dans les toilettes, il n'y a pas de portes, ce qui n'aide pas à la discrétion. Mais tu n'es clairement pas la seule personne à accomplir une mission de ravitaillement. Reniflade généralisée. Les fenêtres ici sont occultées, et tu en es très reconnaissant. A la une, deux, trois, quatre. Les soldats boliviens sont de nouveau sur pied et courent se mettre en formation de combat. Certains d'entre eux dansent, et tu dois faire de même. Juste à la sortie des toilettes, tu la repères: grande, brune et seule, à moitié cachée derrière une colonne, sur le côté de la piste de danse. Tu tentes une approche latérale, remuant ta carcasse comme une pioche foireuse, sur le rythme slalomant des congas. Elle sursaute quand tu lui touches l'épaule.

- On danse? 

Elle te regarde comme si tu venais de lui proposer un viol instrumental..." (traduction Sylvie Durastanti)

 

Jay McInerney, "Brightness Falls" ("Trente ans et des poussières", 1992)

"C'était à Manhattan, dans les années 80. Corrine était courtière en Bourse Russell, éditeur. Ils avaient trente ans et des poussières. Leurs amis les trouvaient beaux et spirituels. Eux-mêmes – les amis – n'étaient pas mal, dans le genre écrivain-journaliste-branché, artiste post-moderne-en­pleine-ascension, ou jeune loup-I'œil-fixé-sur-Ie-Dow-Jones. Il leur semblait qu'ils resteraient ainsi éternellement jeunes, talentueux et intelligents, et que rien ne pourrait jamais ternir leur amitié. Mais…  Mais Corrine a voulu des enfants et Russell n'était pas prêt. Jeff s'est remis à prendre de la dope, et Trina Cox est arrivée, et soudain, plus rien ne se passait comme prévu. Ce n'est pas grave, ont-ils pensé. Juste une petite erreur de script. Ils n'avaient oublié qu'une seule chose : dans la vie, on ne tourne pas une deuxième fois les scènes ratées. Le 18 octobre 1987, les golden boys se jetaient du haut des immeubles, à Wall Street. Si, comme le disait l'auteur de Gatsby, « toute vie est un processus de démolition », ce livre est bien fitzgeraldien. Le public et la critique ne s'y sont pas trompés en réservant un accueil triomphal à ce roman du désenchantement, qui marque le retour d'un jeune écrivain au premier plan de la scène littéraire américaine. Jay Mclnerney a connu la gloire avec son premier roman, Bright Lights, Big City. Du jour au lendemain, ce disciple turbulent de Raymond Carver est devenu le chef de file d'une génération de jeunes auteurs prompts (comme Bret Easton Ellis) à capter l'air du temps. Fébriles, arrogants, déboussolés, les héros de Mclnerney « fixent » une époque. Ils possèdent ce léger flou, ce halo qui semble accompagner les êtres avant qu'ils ne s'immobilisent dans notre mémoire." (Traduit de l'anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, Editions de l'Olivier)

 

Jay McInerney, "The Good Life" ("La Belle vie", 2006)

Ils avaient trente ans et des poussières. Le monde leur appartenait. Ils étaient, disait-on, le plus beau couple de New York. C’était en 1987. Quatorze ans plus tard, Corrine et Russell Calloway ont deux enfants et vivent dans un loft, à TriBeCa. Ce soir-là, ils ont invité des amis à dîner (Salman Rushdie vient de se décommander). Nous sommes le 10 septembre 2001. Dans quelques heures, le monde va basculer dans l’horreur. Cette horreur, Jay McInerney se garde bien de nous la montrer. Ce livre n’est pas le roman du 11-Septembre. Il nous parle de ce qui se passe après, quand l’onde de choc de l’attentat du World Trade Center vient percuter des millions d'existences. Une étrange atmosphère se répand, mélange de chaos et de responsabilité collective, d’angoisse et d’euphorie. L’impossible est devenu possible. Désormais, tout peut arriver. Corrine fait du bénévolat sur le site de Ground Zero. Elle y rencontre Luke. C’est le début d’une passion qui, elle aussi, va tout balayer sur son passage. Dans cette ville qui ne ressemble plus à rien, sinon, peut-être, au Londres de La Fin d’une liaison, ils cachent leurs amours clandestines, au point d’oublier ce qui les entoure : le fric, le toc et le chic du milieu auquel ils appartiennent, l’érosion des sentiments, le poids des habitudes. Jusqu’au moment où… On retrouve dans ce livre tout ce qui a fait de Jay McInerney un des écrivains les plus brillants de sa génération : l’humour, la légèreté, l’élégance, et cet art de croquer avec férocité la comédie sociale, à une époque où tout le monde rêve de devenir riche et célèbre. Avec, en plus, une touche de gravité, un zeste de mélancolie qui donnent à ce roman magnifique une couleur plus sombre, à laquelle Jay McInerney ne nous avait pas habitués." (Traduit de l'anglais par Agnès Desarthe, Editions de l'Olivier)

 

Jay McInerney, "How It Ended: New and Collected Stories" ( "Moi tout craché", 2009)

" Qu’est-ce qui a bougé, en Amérique, entre 1982 et 2009 ? Avec sensibilité, avec humour, et non sans cruauté, Jay McInerney fait le portrait d’une génération qui avait voulu changer le monde et qui se retrouve, trente ans plus tard, prise au piège de ses propres contradictions. Jay McInerney va vite, très vite, sa plume capte les frémissements les plus ténus, ceux qui, justement, définissent le climat d’une époque, sa vie encore secrète. Il excelle dans le croquis à main levée, le détail cru, la phrase notée au vol. Lorsqu’il décrit un trader cocaïnomane ou une gosse de riche déprimée, il les invente au fur et à mesure qu’il les dessine, et nous les voyons pour la première fois, avant qu’ils ne se figent en clichés. En regroupant en un seul volume toutes les nouvelles – ou presque – qu’il a publiées, l’auteur de La Belle Vie rend hommage à celui qui fut autrefois son mentor : Raymond Carver, maître incontesté de la short story. En 1982, encouragé par Carver, Jay McInerney écrit une histoire dédiée aux nuits blanches, comme la poudre dont son héros semble ne jamais se lasser, et qui deviendra plus tard le premier chapitre de Bright Lights, Big City… La suite appartient à la légende." (Traduit de l’anglais par Agnès Desarthe, Editions de l'Olivier)

 


Nicholson Baker (1957)

Né à New-York, Nicholson Baker retint l’attention de la critique par son exploration particulièrement inventive des gestes du quotidien, de ce flux de conscience qui aiguise le sens du détail et nourrit les rituels, ou leurs ruptures,  tels que dans "The Mezzanine" (1986), qui lui ouvre la notoriété, - quelques minutes avant midi, un jeune cadre qui travaille à la mezzanine d'un immeuble de bureaux new-yorkais, casse son lacet de chaussure; il descend en acheter une paire neuve et en chemin rencontre un escalier mécanique, une paire de chaussette, un horodateur, une bouteille de lait... - , "Room Temperature" (1990), "A Box of Matches" (2003). Mais il surprend ensuite son monde avec ses "sex fantasies" comme "Vox" (1992) - transcription in extenso de la conversation téléphonique érotique que tiennent un homme et une femme, Jim et Abby, qui se sont “rencontrés” sur un réseau téléphonique - , "The Fermata" (1994) - récit d'un certain Arno Strine doué de la faculté unique d’arrêter le temps autour de lui, et qui met ainsi son talent à profit pour déshabiller les femmes quelque soit le lieu et s’introduire chez certaines d'entre elles pour se masturber - , "House of Holes" (2011) - une débauche extravagantes de délires sexuels...

 

Nicholson Baker, "The Mezzanine" (La Mezzanine, 1986)

"Quel est le point commun entre un lacet de chaussure et un sandwich au thon ? Les deux objets sont à l'origine d'une métaphysique de l'univers quotidien redéfinie sous la plume de Nicholson Baker. L'auteur raconte les (més-)aventures d'un jeune cadre qui, venant de casser un lacet de chaussure, quitte son bureau pendant l'heure du déjeuner pour aller s'en acheter un nouveau. Sur les marches de l'escalier mécanique qui le mène dans la rue, il dissèque le matériau brut de la vie moderne. Comme dans À servir chambré, La Mezzanine est une variation autour d'un objet et se déroule dans un court laps de temps. Dans ce traité de savoir-vivre hilarant, l'auteur démontre une fois de plus avec une enviable dextérité sa faculté à manipuler le temps. Œuvre maîtresse de l'auteur, ce premier roman est décisif dans la mise en place de son style. Montrant une grande finesse d'esprit, Nicholson Baker joue avec délectation de toutes les possibilités que lui offre une situation a priori banale engendrant réflexions profondes et digressions parfois déroutantes sur l'Homme." (Robert Laffont, traduit par Arlette Stroumza)

 

".. Mon lacet gauche avait lâché juste avant le déjeuner. Un peu plus tôt dans la matinée, ma chaussure gauche s'était délacée, et, tandis qu'assis à ma table, je rédigeais une note, mon pied gauche, sensible à sa liberté potentielle, s'était glissé hors de la moiteur du cuir noir pour prendre ses aises, et arpentait, en un mouvement rythmé de va-et-vient, l'espace moquetté entre les parois intérieures de mon bureau. La moquette, à cet endroit, contrairement aux régions à haute densité de circulation, était aussi haute et moelleuse que lorsqu'elle avait été posée. Il n'y avait guère que là, et dans les salles de réunion, peu fréquentées, que la laine restait assez épaisse pour garder la marque des beaux M et des beaux V que traçaient les aspirateurs de l'équipe de nuit en décrivant leurs allées et venues; dans un sens, ces traces accrochaient la lumière, dans l'autre, elles l'absorbaient. Le moquettage universel des bureaux est une mode qui doit dater de mon époque, si j'en juge par les films en noir et blanc et par les tableaux de Hopper; depuis la pénétration de la moquette, lorsque les gens marchent, l'on entend plus que leurs bruits propres : le claquement de leurs imperméables, le tintement de leur monnaie, le craquement de leurs chaussures, les petits reniflements efficaces qu'ils émettent pour signaler, à votre attention comme à la leur, qu'ils sont occupés, qu'ils se rendent quelque part pour une bonne raison; il en va de même pour l'effet presque sonore des malencontreux et renversants parfums qu'utilisent les réceptionnistes, pour les murmures étouffés, les tirements de langue, les élévations de mains aux lourds bracelets vers la glotte qu'échangent en croisant leurs sillages les secrétaires parfumées avec plus de grâce. Dans tous les bureaux (dans le mien, c'est Dave), il subsiste un ou deux individus à la démarche intrinsèque suffisamment particulière pour qu'on entende encore leurs pas... Tandis que je travaillais, donc, mon pied, sans en être le moins du monde sanctionné par ma volonté consciente, s'était glissé hors de la chaussure délacée et explorait la texture de la moquette; maintenant, cependant, en reconstituant la scène, je m'aperçois qu'il s'agissait en fait de combler simultanément un désir plus spécifique : lorsqu'on glisse un pied chaussetté sur une surface moquettée, les fibres de la chaussette et celles de la moquette s'emmêlent et se confondent ..."  (Julliard, traduction Arlette Troumza). 

 

Nicholson Baker, "Le Point d'orgue" (The Fermata, 1994)

"Arno Strive est doué d'un pouvoir extraordinaire: il peut arrêter le temps. Et dans l'univers ainsi suspendu, il est le seul à continuer à vivre. Mais que peut-on faire dans ce temps hors du temps, dans ce « point d'orgue » qu'on peut faire durer à volonté? Arno, lui, déshabille les femmes. Dans ce livre - son autobiographie écrite hors du temps - il raconte ses aventures et ses mésaventures, afin de séduire la belle Joyce pour qui il travaille. Il y raconte aussi comment il arrête le temps pour écrire des histoires violemment pornographiques dont il fait ensuite cadeau à des inconnues. Le point d'orgue est un jeu sur le temps de l'écriture et l'écriture du temps. Nicholson Baker entraîne le lecteur sur de fausses pistes, et le détournement de la pornographie lui permet de mêler provocation et humour avec l'art qu'on lui reconnaît depuis La Mezzanine et Vox." (Christian Bourgois, traduit par Jean Guiloineau). 

 


David Foster Wallace (1962- 2008) 

Né à Ithaca (New York),  David Foster Wallace "mesurait un mètre quatre-vingt-trois et, les bons jours, pesait pas moins de cent kilos. Il avait les yeux sombres, la voix douce, un menton d’homme des cavernes et une belle bouche bien dessinée, son plus bel atout. Il marchait du pas flânant des sportifs, posant d’abord le talon avant de bien dérouler la plante du pied, comme si le moindre geste physique était pour lui un plaisir. Il écrivait avec un regard et une voix qui ressemblaient à un condensé de la vie de chacun de nous (tous ces trucs auxquels on pense à peine, l’action secondaire et machinale des supermarchés et des trains de banlieue) et ses lecteurs se lovaient dans les alcôves et les grands espaces de sa prose. Sa vie était une carte routière qui n’aurait jamais dû prendre ce chemin-là. Il fut un lycéen brillant, pratiqua le foot américain et le tennis, rédigea une thèse de philosophie et un roman avant même d’obtenir son diplôme de l’université d’Amherst, suivit des séminaires d’écriture, publia son roman et fit tomber à genoux une ville entière d’éditeurs et d’écrivains plutôt habitués à vagir et à se tirer dans les pattes; il publia un roman de mille pages, reçut le seul prix qui consacre le génie littéraire dans ce pays, écrivit des essais qui racontent comme personne le fait de vivre à notre époque, accepta une chaire spéciale pour enseigner l’écriture dans une fac californienne, se maria, publia un autre livre et se suicida par pendaison à l’âge de 46 ans. Le suicide est un acte si puissant qu’il a tendance, rétrospectivement, à brouiller les pistes. Il a comme un impact gravitationnel sur les événements: le moindre souvenir, la moindre impression finissent par pointer dans sa direction..." (David Lipsky, "Même si, en fin de compte, on devient évidemment soi-même").

Il avait obtenu en 1987 un Master of Fine Arts en creative writing à l'Université d'Arizona, s'engagea alors dans la carrière professorale à l'Université de l'Illinois et publia en 1996 "Infinite Jest" , un livre de plus de mille pages, dont les quatre-vingt-seize dernières contiennent plus de quatre cents notes détaillées, une énorme et extravagante satire de la culture américaine qui devint très rapidement un livre culte. Il y invente une écriture nouvelle, aux registres infinis, tirée du langage commun de son époque, ce qui suscita de la part de la critique des rapprochements immédiats avec tant Faulkner que Joyce. Dépressif, gavé toute sa vie durant d'anxiolytiques, il se suicida le 12 septembre 2008...

 

David Foster Wallace, "The Broom of the system"

("La Fonction du balai", 1987)

On compara David Foster Wallace à Thomas Pynchon dès son premier ouvrage. "Au centre de La Fonction du balai se trouve une héroïne ensorcelante et égarée, Lenore Beadsman. L’année : 1990. Le lieu : une version légèrement altérée de Cleveland, à la frontière d’une immense friche suburbaine, le Grand Désert d’Ohio. Lenore est standardiste dans une maison d’édition, un travail abrutissant auquel viennent s’ajouter quelques soucis pour le moins perturbants. Son arrière-grand-mère, un temps disciple de Wittgenstein, a disparu de sa maison de retraite, accompagnée de vingt-cinq autres pensionnaires. Son petit ami et patron, l’éditeur Rick Vigorous, est un jaloux pathologique et complexé. Et Vlad l’Empaleur, sa perruche, devient la star d’une chaîne de télévision chrétienne fondamentaliste lorsqu’elle se met à parler et à déblatérer un mélange de jargon psychothérapeutique, de poésie britannique et d’extraits de la bible du roi Jacques. Farouchement drôle et intelligent, le premier roman d’un auteur parmi les plus innovants de notre époque explore les paradoxes du langage, de la narration et de la réalité." ((éditions Au Diable Vauvert)

 

"La plupart des très jolies filles ont de très vilains pieds, et Mindy Metalman n’échappe pas à la règle, comme le remarque soudain Lenore. Ils sont longs et fins, ont les orteils écartés avec des durillons jaunes sur les plus petits et un épais amas calleux à l’arrière des talons, quelques longs poils noirs s’enroulent sur le cou-de-pied et le vernis rouge se craquelle, s’écaille et se gondole, à l’abandon. Lenore le remarque car Mindy est sur la chaise à côté du frigo, penchée en avant en train de décoller le vernis de ses orteils ; son peignoir bâille un peu, on peut voir un bout de décolleté et tout ça, bien plus que ce qu’a Lenore, et la serviette enroulée autour de la tête fraîchement shampouinée de Mindy se défait et une mèche de cheveux sombres et brillants s’est faufilée entre les plis pour descendre modestement le long du visage de Mindy et s’incurver sous son menton. Ça sent le shampooing Flex dans la chambre, l’herbe aussi, vu que Clarice et Sue Shaw fument un gros joint que Lenore a eu par Ed Creamer à Shaker School et qu’elle a apporté, ainsi que d’autres trucs pour Clarice, qui étudie ici.

Ce qui se passe, c’est que Lenore Beadsman, quinze ans, a fait le chemin depuis sa maison de Shaker Heights, dans l’Ohio, juste à côté de Cleveland, pour rendre visite à sa grande sœur, Clarice Beadsman, en première année dans cette université pour filles appelée Mount Holyoke; et Lenore dort avec son sac de couchage dans cette chambre que Clarice partage avec Mindy Metalman et Sue Shaw, au premier étage de Rumpus Hall. Lenore est aussi venue pour, genre, faire du repérage dans cette université, un peu. Tout ça parce que, même si elle n’a que quinze ans, on la considère comme très intelligente et par conséquent elle saute des classes et par conséquent elle est déjà en dernière année au lycée de Shaker School et par conséquent elle pense déjà à la fac, en termes de demandes à faire, pour l’année prochaine. Alors elle visite. À ce moment précis nous sommes un vendredi soir en mars.

Sue Shaw, loin d’être aussi jolie que Mindy ou Clarice, apporte le joint à Mindy et Lenore, Mindy le prend, fiche pour un temps la paix à son orteil et tire très fort sur le spliff qui s’embrase, une graine éclate bruyamment et des fragments de papier carbonisé s’envolent et restent flotter en l’air, ce que Clarice et Sue trouvent super drôle et qui les fait éclater de rire, crier et s’empoigner mutuellement, et Mindy inspire à fond et passe le joint à Lenore, mais Lenore dit non merci.

«Non merci», dit Lenore.

« Allez, c’est toi qui l’as ramenée, pourquoi pas… » croasse Mindy Metalman comme font les gens qui parlent sans respirer pour retenir la fumée.

«Je sais, mais c’est la saison d’athlétisme à l’école, je suis dans l’équipe et je fume pas pendant la saison. Je peux pas, ça me tue», dit Lenore.

Mindy hausse les épaules, lâche enfin une longue bouffée de fumée pâle et usée et, après une profonde quinte de toux, se relève avec le joint et traverse la chambre pour le donner à Clarice et Sue Shaw, à côté d’une grande enceinte stéréo en bois, qui écoutent cette chanson de Cat Stevens, encore, pour la dixième fois peut-être ce soir. Le peignoir de Mindy est à présent plus ou moins entièrement ouvert et Lenore voit des choses plutôt incroyables, mais Mindy passe dans la chambre comme si de rien n’était. À cet instant, Lenore peut diviser toutes les filles qu’elle connaît en deux catégories, les filles qui pensent au plus profond d’elles-mêmes qu’elles sont jolies et les filles qui au plus profond d’elles-mêmes pensent qu’elles ne le sont vraiment pas. Les filles qui pensent qu’elles sont jolies ne s’inquiètent pas d’avoir des peignoirs ouverts, savent se maquiller, aiment marcher quand des gens les regardent et ont un comportement différent quand il y a des garçons dans les alentours ; les filles comme Lenore, qui pensent ne pas être trop jolies, ont tendance à ne pas se maquiller, à faire de l’athlétisme, à porter des Converse noires et à toujours avoir des peignoirs bien fermés. Mindy est très jolie, certes, mais pas ses pieds.

La chanson de Cat Stevens est encore finie, l’aiguille remonte toute seule et de toute évidence personne n’a envie de se déplacer pour la remettre au début, alors elles restent sur leurs chaises de bureau en bois dur, Mindy avec sa robe de chambre en éponge rose terne et une jambe qui darde, soyeuse et parfaitement nue ; Clarice avec ses rangers, son jean bleu foncé que Lenore appelle son pantalon chausse-pied, la chemise de cowboy qu’elle portait à la foire de l’État la fois où elle s’était fait voler son sac, ses longs cheveux blonds qui se déversent sur la chemise et ses yeux très bleus maintenant; Sue Shaw avec ses cheveux roux, un pull vert, une chemise écossaise verte et de grosses jambes, un bouton écarlate sur un genou, jambes croisées avec un pied qui gigote dans une chaussure bateau, celles avec les semelles blanches immondes – Lenore n’aime pas du tout ce genre de chaussures. Après un silence Clarice pousse un long soupir et dit, dans un murmure, «Cat… est… Dieu», en pouffant un peu à la fin...." (Editions Au Diable Vauvert, traduit par Charles Recoursé)

 

David Foster Wallace, "Infinite Jest"

("L’Infinie Comédie", 1996)

"L’Amérique, dans un futur proche. Les U.S.A., le Canada et le Mexique ont formé une fédération surpuissante, et la Société du Spectacle a gagné : les habitants ne vivent plus qu’à travers la télévision, les médicaments, l’ultra-consommation et le culte de l’excellence. Parmi eux, la famille Incandenza, avec les parents James et Avril et leurs trois fils – dont Hal, un tennisman surdoué promis à un brillant avenir. Mais de dangereux séparatistes québécois - « Assassins en Fauteuils Roulants » - , en lutte contre la fédération, traquent cette famille singulière pour mettre la main sur une arme redoutable : L’Infinie Comédie, une vidéo réalisée par James Incandenza -  The Infinite Jest en anglais, une référence à Hamlet, la scène où le personnage principal évoque Yorick, le crâne de celui-ci à la main) - , qui suscite chez ceux qui la regardent une addiction mortelle… " (Editions de l'Olivier, traduction par Francis Kerline).

 

Le visage de Steeply avait cette grimace de dédain que les Québécois, il le savait, trouvaient répugnante chez les Américains. "Mais vous supposez que c'est toujours un choix, une décision consciente. N'est-ce pas un peu naïf, Rémy ? Vous vous asseyez devant un petit catalogue et vous choisissez tranquillement ce que vous aimez ? Toujours ?

_ L'alternative est...

_ Qu'en est-il si vous n'avez pas le choix ? Si le temps est celui de Mahomet ? Si vous aimez simplement, sans décider ? Vous êtes là, vous la voyez et, en un instant, le catalogue est oublié, vous n'avez plus d'autres choix que d'aimer."

Reniflement méprisant de Marathe. "Dans ce cas, votre temple n'est que le moi et le sentiment. Dans ce cas, vous êtes fanatisé par le désir, un esclave des sentiments de votre petit moi individuel subjectif. Un citoyen de rien. Vous devenez un citoyen de rien. Vous êtes seul, agenouillé devant vous-même.

Un silence s'ensuivit.

Marathe bougea dans son fauteuil. "Dans ce cas précis, vous devenez l'esclave qui se croit libre. La plus pathétique des servitudes. Pas de tragédie. Pas de chansons. Vous vous croyez prêt à mourir deux fois pour une autre mais, en réalité, vous ne mourriez que pour vous seul, pour vos sentiments."

 

David Foster Wallace, "A Supposedly Fun Thing I'll Never Do Again"

("Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas", 1997) 

"Sept textes sur des sujets aussi divers que la télévision, le tennis, la Foire de l’Illinois où l’on discute de Barthes, Derrida et Foucault, la théorie de la littérature post-moderne, les films de David Lynch…" (Editions Au Diable Vauvert)

"Revers et dérivées à Tornado Alley

Quand je quittai la bourgade agraire enclose de ’Illinois où j’avais grandi pour, suivant les traces de mon père, faire mes études dans les montagnes du Berkshire, saillant blêmes dans l’ouest du Massachusetts, je me pris de passion pour les maths. Je commence à comprendre pourquoi. Les mathématiques niveau fac suscitent et subliment le mal du pays qui étreint l’étudiant débarqué du Midwest. J’avais grandi au milieu d’un

espace vectoriel, quadrillé de lignes et de lignes en travers d’autres lignes – et, amples comme autant d’horizons, de vastes arcs géodynamiques, l’étrange tourbillon topographique par lequel s’écoule toute une étendue repassée par la glace, une terre qui vire et pivote sur son socle tectonique. L’aire qui s’étalait au-delà et en deçà de ces larges courbes à la jointure de la terre et du ciel, je pouvais en prendre le levé à vue d’œil bien avant de comprendre les infiniment petits comme des droits de passage, les intégrales comme des schémas. Faire des maths dans un établissement vallonné de l’est était comme un réveil ; démantelée, la mémoire était mise au jour. L’analyse était, littéralement, un jeu d’enfant.

À la fin de l’enfance, j’appris à jouer au tennis sur les courts bitumés d’un petit parc découpé dans des champs rendus impropres à la culture par l’excès d’azote. C’était à Philo, minuscule grappe de silos à grains et de pavillons Levittown construits pendant la guerre, dont les autochtones s’occupaient quasi exclusivement de vendre des assurances récolte, de la fumure azotée et des herbicides et de collecter la taxe foncière auprès des jeunes chercheurs de la toute proche université de Champaign-Urbana. Les effectifs de cette dernière avaient assez augmenté, dans les prospères années soixante, pour justifier l’existence de chimères lexicales du type « cité-dortoir rurale ».

Entre douze et quinze ans, je fus à deux doigts de devenir un grand joueur de tennis junior. Je fis mes premières armes en massacrant des fils d’avocats et de dentistes lors de petites compétitions organisées par les country clubs de Champaign et d’Urbana et bientôt, je passai mes étés à sillonner l’Illinois, l’Indiana et l’Iowa au point du jour, de tournoi en tournoi. À quatorze ans, j’étais classé dix septième de la Western Section de la United States Tennis Association (« Western » étant la dénomination archaïque du Midwest ; plus à l’ouest se succédaient les divisions Southwest, Northwest et Pacific Northwest). Plus qu’à un quelconque don d’athlète, c’est à la bourgade où j’avais appris à jouer et où je m’entraînais que je devais de tutoyer l’excellence, ainsi qu’à une curieuse propension aux mathématiques intuitives. Alors que tout le monde, sur le circuit junior, est un gisement de potentiel brut, j’étais remarquablement dénué de talent. Ma coordination main-œil était correcte, mais je n’étais ni costaud ni rapide, j’avais le torse presque concave et les poignets tellement fins que je pouvais les cercler entre le pouce et l’index; j’étais incapable de frapper la balle plus fort ou plus droit que la plupart des filles de ma tranche d’âge. Mon atout, c’était de « couvrir l’ensemble du court», truisme tennistique qui signifie tout et n’importe quoi. Dans mon cas, cela voulait dire que je connaissais les limites, les miennes et celles du cadre, et m’y adaptais. J’atteignais mon meilleur niveau dans les pires conditions. En deux mots, dans le centre de l’Illinois, les conditions environnementales sont intéressantes pour le mathématicien et mauvaises pour le tennisman. La chaleur estivale et l’humidité de moufle moite; l’absurde fertilité du sol qui insuffle aux graminées et herbes à larges feuilles assez de vigueur pour percer la surface des courts; les moucherons qui se repaissent de sueur ; les moustiques qui pondent leurs œufs dans les sillons et les rigoles pleines de conferves qui encadrent les champs; les papillons de nuit et les divers diptères qui interdisent les parties nocturnes et, attirés par les lampes au sodium, forment un petit globe autour de chaque lampadaire, au point que toute la surface éclairée du court frétille de petites ombres frénétiques.

Mais surtout, le vent. Rien ne détermine plus la qualité de la vie en plein air dans le centre de l’Illinois que le vent. Plus de blagues locales que je ne pourrais en citer parlent de girouettes tordues et de granges penchées. Plus de sobriquets ont été donnés au vent dans le sud de notre État qu’à la neige dans le Grand Nord. Le vent avait une personnalité, un (sale) caractère et, apparemment, des desseins propres. Il chassait les feuilles d’automne en lignes imbriquées et arcs de force si réguliers qu’ils auraient pu illustrer un cours sur les formules de Cramer et la façon de tracer la normale au point d’intersection de deux courbes gauches. En hiver, il sculptait la neige en gourdins aveuglants qui ensevelissaient les voitures

calées et obligeaient les gens à dégager à la pelle non seulement l’allée, mais aussi les flancs de leur maison ; chez nous, le « blizzard» commence seulement quand la neige cesse de tomber et que le vent se lève. La plupart des habitants de Philo ne se coiffaient pas, à quoi bon. Il était si coutumier aux dames de protéger leur brushing ou leur permanente sous un de ces petits fanions en plastique que je les croyais indispensables à toute coiffure élégante; les filles de la côte Est qui se baladaient les cheveux détachés claquant au vent me paraissaient indécentes et nues. Le vent, le vent, etc., etc...." (éditions Au Diable Vauvert, traduit par Julie et Jean René Etienne)

 

David Foster Wallace, "Brief Interviews with Hideous Men"

("Brefs entretiens avec des hommes hideux", 1999)

"Un garçon paralysé par la peur en haut d’un plongeoir, un poète satisfait se prélassant au bord de sa piscine, une jeune épouse persuadée de faire mal à son mari lors des fellations… Wallace transporte le lecteur en des lieux que peu d’écrivains osent approcher. Une voix et un sens de l’observation unique, un humour éblouissant, une finesse incomparable dans la description des états d’âme : à travers ces vingt-deux nouvelles mêlant humour et malaise, il entraîne le lecteur dans des univers et des esprits à la fois familiers et totalement étrangers." (Editions Au Diable Vauvert)

 

"Au-dessus à jamais

Joyeux anniversaire. Treize ans c’est un jour important. Peut-être même celui qui ouvre ta vie publique. Treize ans, c’est là que les gens doivent prendre conscience que des choses importantes sont en train de t’arriver. Des choses te sont arrivées au cours des six derniers mois. Tu as maintenant sept poils à l’aisselle gauche. Douze à droite. De dures, de dangereuses spirales de poil noir et cassant. De poil crissant, animal. Autour de tes parties intimes, ces poils rudes et frisés sont maintenant trop nombreux pour que tu les comptes sans perdre le fil. D’autres choses. Riche et rêche, ta voix passe d’une octave à l’autre sans prévenir. Ton visage brille quand tu ne le laves pas. Et deux semaines d’une douleur terrifiante et profonde au printemps dernier t’ont laissé avec cette chose tombée d’en dedans : ton sac est maintenant plein et vulnérable – prendre soin de ce paquet. Le palan qui le soutient et le hisse te strie les fesses de rouge. Tu as gagné en fragilité.

Et des rêves. Depuis plusieurs mois, des rêves d’une nouveauté radicale : moites, affairés et distants; courbes qui s’abandonnent, pistons frénétiques, chaleur, et puis la chute vertigineuse ; et tu t’éveilles, derrière des paupières frémissantes, dans un jaillissement, une décharge de sensation qui t’électrise des cheveux aux orteils, surgie d’un dedans plus profond que tu n’aurais cru receler, spasmes d’une douleur profonde et suave, avec la lumière filtrant par les volets en éclats d’étoiles aiguës sur le plafond noir de la chambre, et sur toi une gelée blanche et dense et qui suinte entre les jambes, goutte et colle, refroidit sur la peau et se fige et pâlit, laissant des nœuds de poils agglutinés, animaux et blêmes sous la douche du matin, et dans l’enchevêtrement mouillé une odeur propre et suave dont tu n’arrives pas à croire qu’elle puisse venir d’une chose que tu aurais fabriquée en toi. 

L’odeur n’évoque rien plus que cette piscine : doux sel de chlore, fleur aux pétales chimiques. De la piscine émane une odeur forte, claire et bleue, même si tu sais qu’elle n’est jamais plus forte que lorsque tu t’y trouves, dans l’eau bleue, comme maintenant, vidé d’avoir trop nagé, au repos dans le petit bain où l’eau vient clapoter à hauteur des hanches, là où ça a tant changé.

La vieille piscine municipale à la lisière ouest de Tucson est ceinte d’un grillage couleur étain orné d’un enchevêtrement coloré de vélos cadenassés. Derrière, un parking brûlant, noir, garni de lignes blanches et de voitures étincelantes. Un champ morne d’herbe sèche et de mauvaises herbes, les têtes duveteuses des vieux pissenlits qui explosent et neigent vers le ciel, portées par les vents ascendants. Et au-delà, rougeoyantes dans le lent soleil rond de septembre, les montagnes déchiquetées, les angles aigus de leurs cimes se précisant en noir contre une vieille lumière rouge sombre. Contre le rouge, leurs cimes aiguës et connectées dessinent une ligne brisée, un électrocardiogramme du jour qui meurt. Les nuages se colorent à la bordure du ciel. L’eau est pailletée de bleu tendre, tiède comme à 5 heures, et l’odeur de la piscine, tout comme l’autre odeur, rejoint en toi une brume chimique, une pénombre intérieure qui ploie les clartés à ses fins, estompe la différence entre ce qui s’achève et ce qui commence.

Il y aura une fête pour toi ce soir. Cet après-midi, pour ton anniversaire, tu as demandé à venir à la piscine. Tu voulais venir seul mais un anniversaire se passe en famille et la tienne veut t’accompagner. C’est gentil et tu ne peux pas dire pourquoi tu voulais venir seul, et peut-être qu’à vrai dire, tu ne tenais pas tant que ça à venir seul, donc ils sont là. Au soleil. Tes deux parents prennent le soleil. Tout l’après-midi leurs chaises longues ont marqué l’heure, poursuivant dans leur rotation l’arc du soleil à travers un ciel de désert que la chaleur a rendu lisse comme un blanc d’œuf. Ta sœur joue à colin-maillard non loin de toi dans le petit bain avec quelques filles menues du même âge qu’elle. Elle est aveugle maintenant, c’est son tour. Les yeux clos, elle tournoie au milieu des cris épars, moyeu d’une roue de filles stridentes en bonnet de bain. Le sien est embossé de fleurs de caoutchouc et de vieux pétales roses et flasques tremblent lorsqu’elle plonge après chaque bruit aveugle.

Là-bas, à l’autre bout de la piscine, le bassin réservé aux plongeons et le grand plongeoir. Sur le bord, derrière, le SNACK BAR et de part et d’autre, boulonnés au-dessus des entrées en ciment qui mènent aux douches et vestiaires sombres et moites, les haut-parleurs aux pavillons de métal gris d’où crépite la musique, pépiement plat, infime.

Ta famille t’aime bien. Tu es intelligent et calme, respectueux des aînés – bien que non dénué de caractère. Un bon élément. Tu veilles sur ta petite sœur, tu es son allié. Tu avais six ans quand elle zéro et le jour où ils l’ont ramenée à la maison emmitouflée dans une couverture jaune toute douce, tu avais les oreillons et tu l’as accueillie en l’embrassant sur les pieds, de crainte qu’elle n’attrape tes microbes. Tes parents disent que c’était de bon augure. Que le ton était donné. Ils estiment aujourd’hui qu’ils ne s’étaient pas trompés. En toutes choses fiers de toi, satisfaits, ils se sont retirés à la distance chaleureuse d’où fierté et satisfaction cheminent. Vous vous entendez bien.

Joyeux anniversaire. C’est un grand jour, grand comme le toit de tout le ciel au sud-ouest. Tu y as bien réfléchi. Le grand plongeoir est là. Ils voudront bientôt s’en aller. Grimpe et fais-le. Secoue le bleu, débarrasse-t’en. Tu es à moitié blanchi, souple et délassé, attendri, les bouts de doigts fripés. La brume de la piscine est dans tes yeux, son odeur trop propre. Elle fragmente la lumière en couleurs douces. Frappe-toi la tête du talon de la main. Le côté droit rend un écho mou. Incline la tête et sautille – chaleur soudaine dans l’oreille, délicieuse, et l’eau tiédie par le cerveau refroidit dans le nautile de ton oreille. Tu entends la musique plus forte et plus grêle, les cris plus proches, beaucoup d’agitation dans beaucoup d’eau. 

Pour l’heure tardive, la piscine est bondée. Ici des enfants fluets, des hommes animaux velus. Des garçons mal proportionnés, tout en cou, jambes et attaches noueuses, le torse creux, vaguement aviaires. Comme toi. Là des personnes âgées qui s’aventurent mal assurées à travers les eaux basses perchées sur leurs jambes comme des bâtons, tâtant la surface du bout des doigts, bannies de tous les éléments à la fois. 

Et des filles-femmes, des femmes, incurvées comme des instruments de musique ou des fruits, la peau brunie d’un brun brillant, leurs hauts de maillots retenus par de fins nœuds de cordelette colorée, objection fragile à la traction de poids dont tu ne sais rien, leurs culottes posées bas contre les saillies souples de hanches on ne peut plus différentes des tiennes, pleins et déliés fondus dans la lumière et l’espace environnant qui s’aménage pour recueillir les courbes douces comme des objets précieux. Tu comprendrais presque. La piscine est un système de mouvements. Présentement, sous tes yeux : brasses, concours d’éclaboussures, plongeons, 1, 2, 3, soleil, bombes, saltos, colin-maillard (c’est toujours ta sœur qui s’y colle, proche des larmes, trop longtemps que c’est elle, le jeu frôle la cruauté, pas à toi de la sauver ni de l’embarrasser)..."  (éditions Au Diable Vauvert, traduit par Julie et Jean René Etienne)

 

David Foster Wallace, "Oblivion: Stories"  ("L'Oubli", 2004)

"« Je gaspillais beaucoup de temps et d’énergie à créer une certaine image de moi-même et à recueillir une approbation ou une acceptation qui ne me faisaient rien, parce qu’elles n’avaient rien à voir avec celui que j’étais vraiment. J’étais un imposteur et ça me dégoûtait, mais je crois que je n’arrivais pas à m’en empêcher. » Ces mots sont ceux de Neal, son long monologue d’homme en proie au doute, à l’imposture et à l’errance constitue l’une des nouvelles de L’Oubli. Comme Neal, les autres personnages de ce recueil souffrent de l’impossibilité de faire coexister leur propre espace mental avec le reste du monde. Et trouvent leur refuge dans l’effacement et l’oubli : dans l’art le plus absurde, la folie, la chirurgie esthétique, une lettre désespérée, ou même le suicide. L’univers de David Foster Wallace se retrouve condensé dans ces huit nouvelles qui sont autant de petits romans où se conjuguent humour noir et empathie." (Editions de l'Olivier, traduit par Charles Recoursé)

 

David Foster Wallace, "This Is Water: Some Thoughts, Delivered on a Significant Occasion, about Living a Compassionate Life" ("C'est de l'eau", 2009)

 

"Unique dans l’œuvre de David Foster Wallace, nécessaire et accessible à tous, une courte allocution, mais vraie leçon de philosophie, profonde et inspirée, pour garder la force de vivre et nous inciter à la compassion."  (Editions Au Diable Vauvert)

 

".. C’est l’histoire de deux types assis dans un bar en plein milieu des étendues sauvages d’Alaska. L’un est croyant, l’autre est athée, et ils débattent de l’existence de Dieu avec cette intensité particulière qui s’installe aux environs de la quatrième bière. 

Et l’athée dit, « Écoute, c’est pas comme si j’avais aucune raison fondée de ne pas croire en Dieu. C’est pas comme si j’avais jamais essayé tous ces trucs de prière et de Dieu. Tiens, le mois dernier, un blizzard atroce m’a éloigné du camp, je voyais rien, j’étais paumé, il faisait moins cinquante, et alors je l’ai fait, j’ai essayé : je me suis mis à genoux dans la neige et j’ai crié, “Mon Dieu, s’il y a un Dieu, je suis perdu dans le blizzard, je vais mourir si vous ne m’aidez pas !” »

Et là, dans le bar, le croyant regarde l’athée, perplexe : « Alors tu dois y croire, maintenant, il dit. Après tout t’es là, bien vivant. »

L’athée lève les yeux au ciel comme si le croyant était un crétin : « Non mon pote, tout ce qui s’est passé, c’est que deux Eskimos sont passés par là et m’ont indiqué la direction du camp. » 

Il est facile de passer cette histoire au filtre d’analyse classique des sciences humaines : une expérience rigoureusement identique peut signifier deux choses totalement différentes pour deux personnes différentes, selon leurs différentes structures de croyances et leurs manières de construire les significations à partir de l’expérience. Vu que nous sommes attachés à la tolérance et à la diversité des croyances, à aucun moment nous n’affirmerons dans notre analyse de sciences humaines que l’interprétation d’un des types est vraie et que celle de l’autre est fausse ou mauvaise. Et c’est très bien, sauf que nous ne nous demanderons jamais non plus d’où viennent ces structures de croyances individuelles, c’est-à-dire, d’où elles viennent à l’intérieur de ces deux types." (Editions Au Diable Vauvert, traduit par Charles Recoursé)