Symbolisme - Jean Moréas (1856-1910), "Manifeste du symbolisme" (Le Figaro, 18 septembre 1886), "Stances" (1899) - Remy de Gourmont (1858-1915), "Sixtine, roman de la vie cérébrale" (1890) - José Maria de Heredia (1842-1905), "Les Trophées" (1893) - François Coppée (1842-1908), "Promenades et Intérieurs" (1870)  -  Henri de Régnier (1864-1936), "Les Jeux  rustiques et divins" (1897) - ......

Last update: 31/12/2016


Le Symbolisme 

Les décadents et les symbolistes appartiennent globalement aux générations de 1880 et de 1890. Après 1885, alors que la "décadence" s'efface, les jeunes artistes commencent à fréquenter, rue de Rome , les « Mardis » du poète Stéphane Mallarmé (1842-1898) : ils y apprennent que l'art est hermétique et réservé aux seuls initiés; que leurs aspirations peuvent avoir un sens au-delà des raffinements et des dégoûts de la décadence; et que la poésie a par nature un fondement métaphysique. De Villiers de L'Isle-Adam (1838-1889),  ils reprennent l'idée que le monde où nous vivons n'est qu'un rêve où nous projetons les reflets de notre Moi. Face au positivisme triomphant, les symbolistes refusent de voir le monde comme rationnel. Face au réalisme et au naturalisme, ils cherchent à recréer le sens du mystère et de la rêverie devant l’univers, à atteindre un art total qui unirait la peinture et l’écriture, la musique et la danse (Mallarmé, Jules Laforgue, Maeterlinck, Gabriel Fauré). Les thèmes du mouvement : la quête de l’idéal, la pureté et le blanc, la mélancolie. Mais en fond, c'est la figure tutélaire de Baudelaire qui règne encore et toujours...

L'année de la dernière exposition impressionniste, du moment où Gauguin, qui a lu Baudelaire, va chercher à Pont-Aven l'inspiration de "La Vision après le sermon" (1888), le 18 septembre 1886, Jean Moréas publie, dans Le Figaro, le Manifeste du Symbolisme. Paraissent la même année, dans La Vogue, "Une Saison en enfer" et les "Illuminations" d'Arthur Rimbaud. Le symbolisme va dépasser la conception parnassienne de l'art pour l'art par un absolu poétique. Le poète, comme le mystique, est en quête d'un sens caché, et va privilégier le "symbole" et les secrètes "correspondances"  que le monde recèle. L'idée est transposée en image, des analogies suggestives surgissent de cette magie musicale que possède, par essence, la langue. Des théories accompagnent ce mouvement avec "l'Art symboliste" (1889), de Georges Vanor ("l'univers n'est que le symbole d'un autre monde"), "la Littérature de tout à l'heure" (1889), de Charles Morice (l'art comme un sacerdoce, menant au Vrai par le Beau), "L'Idéalisme" (1893), de Remy de Gourmont (1858-1915). Le critique d'art Albert Aurier (1865-1892) définit, par opposition à l'impressionnisme, une peinture idéiste ou symboliste, représentée par Gauguin, Van Gogh, Cézanne. De nouvelles revues sont apparues : le Mercure de France, la Revue blanche, les Entretiens politiques et littéraires, la Plume, l'Ermitage, qui seront plus durables que leurs aînées. 

                                                                                                          (Pierre Puvis de Chavannes - 1872 Death and the Maiden)

Henri Fantin-Latour - 1872 - The Corner of the Table - Musée d'Orsay  (France - Paris) - 1877 The Reading - Musée des Beaux-Arts de Lyon  (France - Lyon) - circa 1870 - A Studio on the Batignolles - Musée d'Orsay  (France - Paris) 

Parmi les compagnes de ce mouvement, il est d'usage de mentionner Berthe Morisot (1841-1895), amie et modèle d'Edouard Manet, épouse du frère de celui-ci, Eugène Manet, peintre elle-même et qui correspondit longtemps avec Mallarmé;  Mary Cassatt (1844-1926), américaine, autre des amies peintres de Mallarmé. Parmi les musiciennes, pianistes de préférence, il y avait l'excentrique et bohème Nina de Callias (1843-1884), amie de Verlaine, maîtresse de Charles Cros, qui tint salon ; Augusta Holmès (1847-1930), qui passait pour être la fille naturelle d'Alfred de Vigny et se maria avec Catulle Mendès ; Misia Natanson (Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, 1872-1950), la muse des Nabis, femme de Thadée Natanson, le directeur de la Revue Blanche. Enfin, Méry Laurent (1849-1900), le grand amour de Mallarmé, mais aussi la maîtresse de Coppée, Régnier, Manet, également modèle de ce dernier, et de Gervex, Blanche, Nadar, inspiratrice de nombreux poètes et écrivains.

 

Une seconde génération, celle de la future Belle Epoque, s'annonce déjà avec de jeunes écrivains comme Gide, Valéry, Claudel, Francis Jammes, Paul Fort, Jules Romains, François Mauriac, qui entrent tous en littérature en publiant de la poésie. Et la façon même dont vont se dissoudre les valeurs symbolistes aux environs de 1895 montre qu'elles n'ont pas été dans l'existence de ces poètes la quête obstinée à laquelle s'était consacré Mallarmé ; le symbolisme y apparaît, comme tous les mouvements d'idées, fussent-ils littéraires ou artistiques, comme une prise de conscience et un passage, rendu nécessaire à un instant donné, plus que comme une exigence fondamentale qui ne peut persister en l'état ou asseoir ne serait-ce que définitivement l'existence ...

Ce courant qui a élevé le langage jusqu'à son essence musicale et symbolique, débordera la seule poésie jusqu'à concerner le champ artistique tout entier, échouera dans la conception d'un "roman symbolique"  que préconisait Moéras. Les diverses tentatives ne dépasseront pas cet 'impressionnisme psychologique" qui débouchera sur le monologue intérieur d'un Maurice Barrès (Sous l'œil des barbares, 1888; Un homme libre, 1889; le Jardin de Bérénice, 1891) : le lecteur y suit effectivement "une aventure intérieure dans un décor plus suggéré que décrit", mais le propos reste barrésien. Il est d'usage de considérer "Sixtine" (1890) de Remy de Gourmont comme la forme la plus achevée du roman symboliste. 


Jean Moréas - Manifeste du symbolisme (Le Figaro, 18 septembre 1886)

C'est le Manifeste qui formule traditionnellement les principes du mouvement symboliste. Le poète Jean Moréas (1856-1910), dont l'origine grecque s'exprimera dans ses fameuses "Stances" (1899) qui seront en quelque sorte un retour à l'ordre lumineux de la beauté méditerranéenne, souligne principalement, en 1866, les rapports du symbolisme et de l'idéalisme. Que le monde visible ne soit qu'un reflet du monde spirituel, que le poète ne soit qu'un déchiffreur de signes, ne constituent pas une réelle nouveauté, mais le manifeste vaut pour son désir d'un art nouveau. Et de fait, nombre de symbolistes ne produiront guère de chefs d'oeuvre, un Robert de Montesquiou (1855-1921), un René Ghil (1862-1925), ou un Gustave Kahn (1859-1936) ne sont alors habités que par le sentiment d'appartenir à une élite d'initiés... 

"Comme tous les arts, la littérature évolue : évolution cyclique avec des retours strictement déterminés et qui se compliquent des diverses modifications apportées par la marche du temps et les bouleversements des milieux. Il serait superflu de faire observer que chaque nouvelle phase évolutive de l'art correspond exactement à la décrépitude sénile, à l'inéluctable fin de l'école immédiatement antérieure. Deux exemples suffiront : Ronsard triomphe de l'impuissance des derniers imitateurs de Marot, le romantisme éploie ses oriflammes sur les décombres classiques mal gardés par Casimir Delavigne et Étienne de Jouy. C'est que toute manifestation d'art arrive fatalement à s'appauvrir, à s'épuiser ; alors, de copie en copie, d'imitation en imitation, ce qui fut plein de sève et de fraîcheur se dessèche et se recroqueville ; ce qui fut le neuf et le spontané devient le poncif et le lieu commun.  

    Ainsi le romantisme, après avoir sonné tous les tumultueux tocsins de la révolte, après avoir eu ses jours de gloire et de bataille, perdit de sa force et de sa grâce, abdiqua ses audaces héroïques, se fit rangé, sceptique et plein de bon sens ; dans l'honorable et mesquine tentative des Parnassiens, il espéra de fallacieux renouveaux, puis finalement, tel un monarque tombé en enfance, il se laissa déposer par le naturalisme auquel on ne peut accorder sérieusement qu'une valeur de protestation, légitime mais mal avisée, contre les fadeurs de quelques romanciers alors à la mode.  

    Une nouvelle manifestation d'art était donc attendue, nécessaire, inévitable. Cette manifestation, couvée depuis longtemps, vient d'éclore. Et toutes les anodines facéties des joyeux de la presse, toutes les inquiétudes des critiques graves, toute la mauvaise humeur du public surpris dans ses nonchalances moutonnières ne font qu'affirmer chaque jour davantage la vitalité de l'évolution actuelle dans les lettres françaises, cette évolution que des juges pressés notèrent, par une incroyable antinomie, de décadence. Remarquez pourtant que les littératures décadentes se révèlent essentiellement coriaces, filandreuses, timorées et serviles : toutes les tragédies de Voltaire, par exemple, sont marquées de ces tavelures de décadence. Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la nouvelle école ? L'abus de la pompe, l'étrangeté de la métaphore, un vocabulaire neuf ou les harmonies se combinent avec les couleurs et les lignes : caractéristiques de toute renaissance.  

    Nous avons déjà proposé la dénomination de symbolisme comme la seule capable de désigner raisonnablement la tendance actuelle de l'esprit créateur en art. Cette dénomination peut être maintenue.

Il a été dit au commencement de cet article que les évolutions d'art offrent un caractère cyclique extrêmement compliqué de divergences : ainsi, pour suivre l'exacte filiation de la nouvelle école, il faudrait remonter jusqu'à certains poèmes d'Alfred de Vigny, jusques à Shakespeare, jusques aux mystiques, plus loin encore. Ces questions demanderaient un volume de commentaires; disons donc que Charles Baudelaire doit être considéré comme le véritable précurseur du mouvement actuel; M. Stéphane Mallarmé le lotit du sens du mystère et de l'ineffable; M. Paul Verlaine brisa en son honneur les cruelles entraves du vers que les doigts prestigieux de M. Théodore de Banville avaient assoupli auparavant. Cependant le Suprême enchantement n'est pas encore consommé : un labeur opiniâtre et jaloux sollicite les nouveaux venus.

Ennemie de l'enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la description objective, la poésie symbolique cherche à vêtir l'Idée d'une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but à elle-même, mais qui, tout en servant à exprimer l'Idée, demeurerait sujette. L'ldée, à son tour, ne doit point se laisser voir privée des somptueuses simarres des analogies extérieures; car le caractère essentiel de l'art symbolique consiste à ne jamais aller jusqu'à la concentration de l'Idée en soi. Ainsi, dans cet art, les tableaux de la nature, les actions des humains, tous les phénomènes concrets ne sauraient se manifester eux-mêmes; ce sont là des apparences sensibles destinées à représenter leurs affinités ésotériques avec des Idées primordiales.

L'accusation d'obscurité lancée contre une telle esthétique par des lecteurs à bâtons rompus n'a rien qui puisse surprendre. Mais qu'y faire? Les Pythiques de Pindare, l'Hamlet de Shakespeare, la Vita Nueva de Dante, le Second Faust de Goethe, la Tentation de Saint-Antoine de Flaubert ne furent-ils pas aussi taxés d'ambiguïté?

Pour la traduction exacte de sa synthèse, il faut au Symbolisme un style archétype et complexe : d'impollués vocables, la période qui s'arc-boute alternant avec la période aux défaillances ondulées, les pléonasmes significatifs, les mystérieuses ellipses, l'anacoluthe en suspens, tout trop hardi et multiforme; enfin la bonne langue - instaurée et modernisée -,

la bonne et luxuriante et fringante langue française d'avant les Vaugelas et les Boileau-Despréaux, la langue de François Rabelais et de Philippe de Commines, de Villon, de Rutebeuf et de tant d'autres écrivains libres et dardant le terme du langage, tels des Toxotes de Thrace leurs flèches sinueuses.

 

Le rythme : l'ancienne métrique avivée; un désordre savamment ordonné; la rime illucescente et martelée comme un bouclier d'or et d'airain, auprès de la rime aux fluidités absconses; l'alexandrin à arrêts multiples et mobiles; l'emploi de certains nombres premiers -- sept, neuf, onze, treize, - résolus en les diverses combinaisons rythmiques dont ils sont les sommes."


Jean Moréas (1856-1910) 

Né à Athènes le 15 avril 1856, Jean Moréas fut élevé en Grèce, puis vint à Paris en 1875 faire des études de droit. Dès lors, il adopte la France comme une nouvelle patrie et resta vingt ans sans revoir la Grèce. Subissant d'abord l'influence des cénacles et de la poésie en vogue vers 1880, il publia des recueils  de vers symbolistes; puis, revenant à une inspiration et à une technique classiques, il fonde en 1891 l'école romane qui revendique "le principe gréco-latin, principe fondamental des lettres françaises", et remonte, par delà le romantisme et les classiques du XVIIe siècle, à la Renaissance, à la Pléiade, au Moyen-Âge des troubadours. Moréas mourut en 1910, laissant une œuvre très variée et très haute d'inspiration qui, des "Syrtes" symbolistes aux "Stances" classiques, réalise un idéal de "poésie franche, vigoureuse et neuve, en un mot, ramenée à la pureté et à la dignité de son ascendance..."

 

OEUVRES POÉTIQUES : Les Syrzes, 1884. Les Cantílènes, 1886. Le Pèlerin passionné, 1891. Enone au clair visage, 1893. Eriphyle et quatre Sylves, 18911. Les Stances,1899,1901, 1905, 1920.

 

TES MAINS - Pièce empruntée aux "Syrtes", le premier recueil de Moréas (1884). Le titre du livre marque déjà ce goût pour l'antiquité classique et la poésie de la Renaissance qui deviendra exclusif chez le poète des "Stances". "Syrte" est en effet un mot grec, puis latin , qui désigne les bancs de sable, fréquents sur la côte Nord de l'Afrique et où s'échouaient souvent les bateaux. Moréas, qui chante dans ces vers les souvenirs d'amour de sa jeunesse, veut exprimer métaphoriquement les naufrages de son coeur meurtri sur la syrte inhospitalière. Dans cette pièce, c'est d'ailleurs l'inspiration du Moyen Âge, plus que l'inspiration grecque qui domine. Mais le sentiment, nostalgie d'une beauté perdue, amour mystique, désir du néant, est le même. Notons la recherche des mots rares, des sensations précieuses, et la liberté de la versification, conformes à l'idéal alors en vogue de la poésie décadente. Suite de rimes féminines dans la première trophe, masculines dans la deuxième, deux rimes masculines après quatre féminines dans la troisième... 

 

Tes mains semblant sortir d'une tapisserie 

Très ancienne où l'argent à l'or brun se marie,

Où parmi les fouillis bizarres des ramages

Se bossue en relief le contour des images,

Me parlent de beaux rapts et de royale orgie, 

Et de tournois de preux, dont j'ai la nostalgie.

Tes mains à l'ongle rose et tranchant comme un bec

Durent pincer jadis la harpe et le rebec,

Sous le dais incrusté du portique ogival

Ouvrant ses treillis d'or à la fraîcheur du val,

Et, pleines d'onction, rougir leurs fins anneaux

De chrysoprase dans le sang des huguenots.

Tes mains aux doigts pâlis semblent des mains de sainte

Par Giotto rêvée et pieusement peinte

En un coin très obscur de quelque basilique

Pleine de chapes d'or, de cierges, de reliques,

Où je voudrais dormir tel qu'un évêque mort,

Dans un tombeau sculpté, sans crainte et sans remord.

(Les Syrtes. Sociéte du Mercure de France, édít.)

 

ACCALMIE - Même origine que la pièce précédente, mais ici l'idée maîtresse des Syrtes est plus visible : lassitude de la vie, désillusion de l'amour, désir de l'oubli, au bord de la mer, perfide endormeuse  (O mer immense, mer aux rumeurs monotones, / Tu berças doucement mes rêves printaniers ; / O mer immense, mer perfide aux mariniers, / Sois clémente aux douleurs sages de mes automnes) ...

I

Lorsque sous la rafale et dans la brume dense,

Autour d’un frêle esquif sans voile et sans rameurs,

On a senti monter les flots pleins de rumeurs

Et subi des ressacs l’étourdissante danse,

Il fait bon sur le sable et le varech amer

S’endormir doucement au pied des roches creuses,

Bercé par les chansons plaintives des macreuses,

A l’heure où le soleil se couche dans la mer.

II

Que l’on jette ces lis, ces roses éclatantes,

Que l’on fasse cesser les flûtes et les chants

Qui viennent raviver les luxures flottantes

A l’horizon vermeil de mes désirs couchants.

Oh ! Ne me soufflez plus le musc de votre haleine,

Oh ! Ne me fixez pas de vos yeux fulgurants,

Car je me sens brûler, ainsi qu’une phalène,

A l’azur étoilé de ces flambeaux errants.

Oh ! Ne me tente plus de ta caresse avide,

Oh ! Ne me verse plus l’enivrante liqueur

Qui coule de ta bouche — amphore jamais vide —

Laisse dormir mon cœur, laisse mourir mon cœur.

Mon cœur repose, ainsi qu’en un cercueil d’érable,

Dans la sérénité de sa conversion ;

Avec les regrets vains d’un bonheur misérable,

Ne trouble pas la paix de l’absolution.

III

Feux libertins flambant dans l’auberge fatale

Où se vautre l’impénitence des dégoûts,

Où mon âme a brûlé sa robe de vestale,

— Éteignez-vous !

Par les malsaines nuits de crimes traversées,

Hippogriffes du mal, femelles des hiboux,

Qui prêtiez votre essor à mes lâches pensées,

— Envolez-vous !

Salamandres-désirs, sorcières-convoitises

Qui hurliez dans mon cœur avec des cris de loups

La persuasion de toutes les feintises,

— Ah ! Taisez-vous !

 

IV

J’ai trouvé jusqu’au fond des cavernes alpines

L’antique ennui niché,

Et j’ai meurtri mon cœur pantelant, aux épines

De l’éternel péché.

O sagesse clémente, ô déesse aux yeux calmes,

Viens visiter mon sein,

Que je m’endorme un peu dans la fraîcheur des palmes,

Loin du désir malsain.

V

Mon cœur, mon cœur fut la lanterne

Éclairant le lupanar terne ;

Mon cœur, mon cœur, fut un rosier,

Rosier poussé sur le fumier.

Mon cœur, mon cœur est le blanc cierge

Brûlant sur un cercueil de vierge ;

Mon cœur, mon cœur est sur l’étang

Un chaste nénuphar flottant.

VI

O mer immense, mer aux rumeurs monotones,

Tu berças doucement mes rêves printaniers ;

O mer immense, mer perfide aux mariniers,

Sois clémente aux douleurs sages de mes automnes.

Vague qui viens avec des murmures câlins

Te coucher sur la dune où pousse l’herbe amère,

Berce, berce mon cœur comme un enfant sa mère,

Fais-le repu d’azur et d’effluves salins.

Loin des villes, je veux sur les falaises mornes

Secouer la torpeur de mes obsessions,

— Et mes pensers, pareils aux calmes alcyons,

Monteront à travers l’immensité sans bornes.

(Les Syrtes. Société du Mercure de France, édit.)

 


SOUS VOS LONGUES CHEVELURES... - Moréas a lui-même défini les "Cantilènes", auxquelles appartiennent cette poésie et les deux suivantes, «Airs et récits» sur de vieilles légendes. Le livre, qui parut en 1886, précise, par son titre et par son inspiration, le goût du poète pour les anciennes formes lyriques du Moyen âge français. Ces cantilènes de Moréas sont soeurs des "complaintes" de Laforgue, par la même recherche d'un symbolisme ingénu, de ce qu'on pourrait appeler une simplicité raffinée. Mais il y a plus d`érudition dans les "Cantilênes", plus de sincérité dans les "Complaíntes". La forêt peuplée de fées et de gnomes où ce poète d'origine grecque s'est endormi évoque le souvenir de celle de Shakespeare dans Le Songe d'une nuit d'été...

 

 Sous vos longues chevelures, petites fées, 

Vous chantâtes sur mon sommeil bien doucement,

Sous vos longues chevelures, petites fées,

Dans la forêt du charme et de l'enchantement.

Dans la forêt du charme et des merveilleux rites,

Gnomes compatissants, pendant que je dormais,

De votre main, honnêtes gnomes, vous m'offrîtes

Un sceptre d'or, hélas! pendant que je dormais.

J'ai su depuis ce temps que c'est mirage et leurre

Les sceptres d'or et les chansons dans la forêt;

Pourtant, comme un enfant crédule, je les pleure,

Et je voudrais dormir encor dans la forêt.

Qu'importe si je sais que c'est mirage et leurre!

 

(Les Cantilènes. Société du Mercure de France, édit.)

 

LE RHIN - Même origine et même inspiration que la pièce précédente. Le "Rhin" de Moréas n'est plus le Rhin romantique, pas plus que son Moyen âge n'est celui de Hugo ou de Vigny. Loin des savantes ballades et des visions épiques, le poète suit, sur un sentier familier, la trace de la chanson populaire, dont le langage et le rythme tiennent, au plus profond des âges, à l'âme même du genre humain. A comparer, pour marquer les différences, avec les Elfes parnassiens de Leconte de Lisle, dans les "Poèmes barbares" ....  (Les petits Elfes dansent avec des plantes d'eau parmi leurs cheveux) ...

 

I

Aux galets le flot se brise

Sous la lune blanche et grise,

O la triste cantilène!

Que la bise dans la plaine!

- Elfes couronnés de jonc,

Viendrez-vous danser en rond?

II

Hou! hou! le héron ricane

Pour faire peur à la cane.

Trap! trap! le sorcier galope

Sur le bouc et la varlope

- Elfes couronnés de jonc,

Viendrez-vous danser en rond?

 

III
Au caveau rongé de mousse
L'empereur à barbe rousse,
Le front dans les mains, sommeille;
Le nain guette la corneille.
- Elfes couronnés de jonc
Viendrez-vous danser en rond?
IV
Mais déjà l'aurore émerge,
De rose teignant la berge,
Et s'envolent les chimères
Comme un essaim d'éphémères.
- Elfes couronnés de jonc, 
Vous ne dansez plus en rond!
(Les Cantilènes. Societé du Mercure de France, édit.)

 


TIDOGOLAIN - Même origine, même inspiration que les deux pièces précédentes, l'affectation d'archaïsme, la recherche des mots rares, pittoresques, d'une syntaxe capricieuse, sont ici plus sensibles encore. Le poème comprend deux parties, un "récit" (v. 1-12; 38-43) et une ballade régulière, avec son "envoi", intercalée entre les deux parties du récit. L'influence de Villon, en particulier dans la strophe 4, celle du Roman de la Rose (strophe 3) sont incontestables.

 

La dame - en robe grivelée -

Par le verger s'en fut allée?

Belle de corps et d'air hautain,

Les yeux comme cieux du matin;

Au col un collier de cinq onces

- Et dans ses cheveux de jaconces

Un large cercle d'or battu,

Avec des pierres de vertu.

Or, portant le bracet fidèle

Un nain marchait à côté d elle,

Un nain ni tant fol ni vilain

Qui avait nom Tidogolain :

"J'ai fin samit. Au doigt j'ai rubacelle,

J'ai daguettes à pommeau de diamant.

De doubles d'or lourde est mon escarcelle;

Sur mon chapel est plume et parement.

Las! réjoui ne suis aucunement :

Que fait-il, Faste, et que fait Opulence?

Amour occit mon cœur de male lance.

J'ai destrier qui, sans qu'on le harcèle,

Bondit crins hauts et le naseau fumant;

 

Le frein de gemmes et d'argent ruisselle,

De pourpre est le caparaçonnement.

Las! sans armet, ma tête dolemment

Penche, et mon bras de fer est sans vaillance.

Amour occit mon cœur de male lance.

Anne, Briaude et Doulce la pucelle

Aux cheveux blonds, plus blonds que le froment,

Et la Dame de Roquefeuilh, et celle

Pour qui mourut le roi de Dagomant,

M'offrent joyeux réconfort; mais comment

Auraient-elles à mes yeux précellence?

Amour occit mon cœur de male lance

Princesse, pouvez seule à mon tourment

Porter nonchaloir et allègement,

Car c'est de la tour de votre inclémence

Qu'Amour occit mon cœur de male lance."

 Ainsi chanta Tidogolain

Le nain ni tant fol ni vilain.

(Dans l'air tiédi de la venelle

Fluaient des senteurs de canelle,

De spicpètres et de serpolet).

Et la Dame dit : Ce me plaît.

(Les Cantílènes. Société du Mercure de France, edit.)



L'AUTOMNE ET LES SATYRES - Si la pièce précédente porte la marque des poètes français du Moyen âge et du XVe siècle, celle-ci s'inspire manifestement de Ronsard et des poètes de la Pléiade. Elle fait partie d'un recueil intitulé "Sylves", dont la matière a été écrite entre 1886 et 1896. Dans la littérature latine, Silva, forêt, désigne métaphoriquement un recueil de poèmes, et c'est le titre, notamment, d'un livre fameux du poète Stace; au XVIe siècle, le "Bocage royal" de Ronsard fut composé à l'imitation des "Sylves" de Stace. Dans les "Sylves" de Moréas, et en particulier dans la pièce suivante, apparaissent toutes les caractéristiques de cette école romane qu'il avait fondée et dont il resta le chef de file : inspiration mythologique, paysages et figures de la Grèce antique, vocabulaire, syntaxe et rythme, tout nous ramène ici à la Pléiade. On rapprochera cette pièce, pour marquer les différences, des pièces antiques d'Albert Samain dans "Aux Flancs du Vase" et "Le Chariot d'or " et de celles de Henri de Régnier, dans "Les Jeux rustiques et divins" et "Les Médailles d'argíle"...

 

 Hier j'ai rencontré dans un sentier du bois

Où j'aime de ma peine à rêver quelquefois,

Trois satyres amis : l'un une outre portait

Et pourtant sautelait, le second secouait

Un bâton d'olivier, contrefaisant Hercule.

Sur les arbres dénus, car automne leur chef

A terre a répandu, tombait le crépuscule.

Le troisième satyre, assis sur un coupeau,

De sa bouche approcha son rustique pipeau

Fit tant jouer ses doigts qu'il en sortit un son

Et menu et enflé, frénétique et plaisant;

Lors ses deux compagnons, délivres se faisant,

De l'outre le premier et l'autre du bâton,

Dansèrent, et j'ai vu leurs pieds aux jambes tortes,

Qui, alternés, faisaient voler les feuilles mortes.

 

(Sylves. Société du Mercure de France, édit.) 


1899-1920, STANCES - L'œuvre la plus considérable et la plus parfaite de Moréas est ce recueil de Stances, sans cesse enrichi entre 1899 et 1920 d'éditions successives, et dont nous détachons les neuf pièces suivantes, qui n'ont d'autre lien entre elles que la simplicité classique de l'inspiration et la pureté musicale de la forme. Moréas a toujours eu le goût des titres brefs et qui disaient nettement son intention et sa volonté d`un art nouveau. Des "Syrtes" de 1884 aux "Stances" de 1899, on peut suivre le chemin de sa pensée, du Parnasse au Symbolisme, au Romanisme, au Classicisme. Car ce mot de "stances", qui n'a pas d'autre sens que celui de strophes, convient à la nouvelle poésie de Moréas, comme à la poésie de Malherbe qu'il prétend imiter. En réalité, c'est surtout par la forme classique et régulière du vers et de la langue que cette parenté est visible. Chaque petite pièce, généralement formée de quatrains d'alexandrins, ou d'octosyllabes alternés avec des alexandrins, est un bref tableau, une scène de la nature, mais pénétrés par un sentiment, par une pensée. Et si le dessin du tableau ou de la scène est classique, le sentiment et la pensée, tristesse de la vie qui s`enfuit, attente anxieuse de la mort, sont souvent romantiques...

 

Je songe à ce village assis au bord des bois,

Aux bois silencieux que novembre dépouille,

Aux studieuses nuits, - et près du feu je vois

Une vieille accroupie et filant sa quenouille.

Toi que j'ai rencontrée à tous les carrefours

Où tu guidais mes pas, mélancolique et tendre,

Lune, je te verrai te mirant dans le cours

D'une belle rivière et qui commence à prendre.

Rompant soudain le deuil de ces jours pluvieux,

Sur les grands marronniers qui perdent leur couron

Sur l'eau, sur le tardif parterre et dans mes yeux

Tu verses ta douceur, pâle soleil d'automne.

Soleil, que nous veux-tu? Laisse tomber la fleur!

Que la feuille pourrisse et que le vent l'emporte!

Laisse l'eau s'assombrir, laisse-moi ma douleur

Qui nourrit ma pensée et me fait l'âme forte.

 

Au temps de ma jeunesse, harmonieuse Lyre,

Comme l'eau sous les fleurs, ainsi chantait ta voix;

Et maintenant, hélas! c'est un sombre délire :

Tes cordes en vibrant ensanglantent mes doigts.

Le calme ruisselet traversé de lumière

Reflète les oiseaux et le ciel de l'été,

O Lyre, mais de l'eau qui va creusant la pierre!

Au fond d'un antre noir, plus forte est la beauté

O ciel aérien inondé de lumière,

Des golfes de là-bas cercle brillant et pur,

Immobile fumée au toit de la chaumière,

Noirs cyprès découpés sur un rideau d'azur;

Oliviers du Céphise, harmonieux feuillages

Que l'esprit de Sophocle agite avec le vent;

Temples, marbres brisés, qui, malgré tant d'outrages,

Seuls gardez dans ces trous tout l'avenir levant;

Parnès, Hymette fier qui, repoussant les ombres,

Retiens encor le jour sur tes flancs enflammés;

Monts, arbres, horizons, beaux rivages, décombres, 

Quand je vous ai revus, je vous ai bien aimés

 Lierre, que tu revêts de grâce bucolique

Les ruines des monuments!

Et tu me plais encor sur le platane antique

Qu'étouffent tes embrassements

Mais je t'aime, surtout, sombre et sinistre lierre,

A quelque fontaine pendu,

Et laissant l'eau couler, plaintive, dans la pierre

D'un bassin que l'âge a fendu.

Je vous revois toujours, immobiles cyprès

Dans la lumière dure,

Découpés sur l`azur, au bord des flots, auprès

D'une blanche clôture :

Je garde aussi les morts; elle a votre couleur,

Mon âme, sombre abîme.

Mais je m'élance hors la Parque et le malheur,

Pareil à votre cime

Compagne de l'éther, indolente fumée,

Je te ressemble un peu :

Ta vie est d'un instants, la mienne est consumée, 

Mais nous sortons du feu.

L'homme, pour subsister, en recueillant la cendre,

Qu'il use ses genoux!

Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,

Évanouissons-nous!

Belle, vivant tes jours filés par ton destin,

Le souci de Cypris, ô rose, et de la lyre,

Tu t'épanouiras pour orner le jardin

Et saturer d'odeur l'azur qui te respire.

Et puisqu'il faut qu'enfin s'achève le printemps,

Quand la rouille viendra sur tes pétales lisses,

Abandonnant ton coeur à la pluie, aux autans,

Tu goûteras la mort, ô fleur, avec délices.

Par ce soir pluvieux, es-tu quelque présage,

Un secret avertissement,

O feuille, qui me viens effleurer le visage

Avec ce doux frémissement?

L'Automne t'a flétrie et voici que tu tombes,

Trop lourdes d'une goutte d'eau :

Tu tombes sur mon front que courbent vers les tombes

Les jours amassés en fardeau.

Ah! passe avec les vents, mélancolique feuille

Qui donnais ton ombre au jardin!

Le songe où maintenant mon âme se recueille

Ouvre les portes du destin.

(Stances. Société du Mercure de France, édit.)



José Maria de Heredia (1842-1905)

"Les Trophées" (1893), du Parnasse au Symbolisme...

- Né à Cuba d'un père cubain et d'une mère française, Jose Maria de Heredia fit toutes ses études en France. Disciple et ami de Leconte de Lisle, il fut un des premiers collaborateurs du Parnasse contemporain. Ses sonnets étaient célèbres bien avant d'avoir été réunis dans le volume des Trophées (1893). Il mourut en 1905, administrateur de la Bibliothèque de l'Arsenal.

Les Trophées, "sorte de Légende des Siècles mise en sonnets", réalisent la perfection de l'idéal parnassien : c'est comme une galerie de médailles ou de bronzes antiques où revivent les

figures de la légende ou de l'histoire. Un vers de J.-M. de Heredia caractérise bien son oeuvre; c'est le poète qui ciselle "Un combat de Titans au pommeau d'une dague". Un Seul livre suffit à sa gloire; il passa toute sa vie à ciseler, à polir le dur et précieux métal dont il est composé. Le poète Henri de Régnier, gendre de Jose-Maria de Heredia, a dit justement que "Les Trophées" forment la transition entre les parnassiens et les symbolistes, comme Les Bucoliques d'André Chénier servent de lien entre les classiques et les romantiques.

 

LES CONQUERANTS - "Les Trophées" sont une suite de sonnets dont chacun forme un petit tableau historique inspiré par un texte ou une œuvre d`art. Comme "La Légende des Siècles" de Victor Hugo, le recueil est divisé en grandes époques : La Grèce et la Sicile, Rome et les Barbares, Moyen Age et Renaissance, Orient et Tropiques, "La Nature et le Rêve". Dans la troisième partie, "Moyen Age et Renaissance", un groupe de six Sonnets qui porte le titre général : "Les Conquérants", fait revivre l'épopée de la découverte et de la conquête de l'Amérique. Le nom de conquérants est la traduction du nom espagnol "conquistadores", qui désigne les aventuriers du XVe et du XVIe siècle, partis, à la suite de Cortez ou de Pizarre, pour aller chercher fortune au Nouveau Monde. Parmi eux, se trouvait précisément un ancêtre du poète qui a dédié un sonnet à sa mémoire. "Les Conquérants" parurent pour la première fois à la fin de 1868 dans "Sonnets et Eaux-fortes". On a relevé dans ces vers des souvenirs de Dante, d'un fragment de J.-J. Ampère dans son "Voyage en Égypte". Mais, essentiellement, José-Maria de Heredia, en évoquant "l'azur phosphorescent de la mer des Tropiques", a fait appel aux souvenirs et aux rêves de sa jeunesse...

 

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,

Fatigués de porter leurs misères hautaines,

De Palos de Moguer routiers et capitaines

Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

lls allaient conquérir le fabuleux métal

Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,

Et les Vents alizés inclinaient leurs antennes

Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,

L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques

Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles.

Ils regardaient monter en un ciel ignoré

Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

 

LA REVANCHE DE DIEGO LAYNEZ - Le recueil des "Trophées" comprend un groupe de trois poèmes qui ne sont pas des sonnets et qui portent le titre général de "Romancero". Ces pièces, écrites en rime tierce (terza ríma, cf. "Aux Feuillantines" de Victor Hugo), sont, en effet, inspirées du "Romancero espagnol du Cid", recueil de romances ou poésies lyriques du XVe au XVIIe siècles, consacré àla gloire du héros national, et que Victor Hugo a justement appelé "La véritable Iliade de l'Espagne". Nos poètes, romantiques ou parnassiens, s'en sont plusieurs fois inspirés, en particulier Victor Hugo et Leconte de Lisle qui a traité, dans les "Poèmes barbares", sous le titre : "La tête du comte", le même sujet que traite ici Heredia, et presque sous la même forme. Heredia emprunte au Romancero trois épisodes : 1) "Le serrement de mains", où 1'on voit le vieux Don Diègue éprouver successivement ses quatre fils, avant de confier au plus jeune le soin de sa vengeance;  2) "La Revanche de Diego Laynez", qui raconte le retour de Rodrigue, vainqueur du comte;  3) "Le triomphe du Cid", où Rodrigue rentre dans Zamora pavoisée et fleurie après son combat victorieux contre les Maures. Ces trois pièces sont de 1885. Ces figures de Don Diègue et de Don Rodrigue, très proches de leurs modèles espagnols, sont plus réalistes et plus brutales que celles de Corneille. La disposition des rimes : aba, bcb, cdc, etc. est la disposition régulière de la rime tierce ...

 

Ce soir, seul au haut bout, car il n'a pas d'égaux,

Diego Laynez, plus pâle aux lueurs de la cire,

S'est assis pour souper avec ses hidalgos.

Ses fils, ses trois aînés, sont là; mais le vieux sire

En son cœur angoissé songe au plus jeune. Hélas!

Il n'est point revenu. Le Comte a dû 'l'occire.

Le vin rit dans l'argent des brocs; le coutelas

Degainé, l'écuyer, ayant troussé sa manche,

Laisse échauffer le vin et refroidir les plats.

Car le maître et seigneur n'a pas dit : Que l'on tranche!

Depuis que dans sa chaise il est venu s'asseoir, 

Deux longs ruisseaux de pleurs mouillent sa barbe blanche

Et le grave écuyer se tient près du dressoir,

Devant la table vide et la foule béante, 

Et nul, fils ou vassal, ne soupera ce soir.

Comme pour ne pas voir le spectre qui le hante,

Laynez ferme les yeux et baisse encor le front;

Mais il voit son fils mort et sa honte vivante.

ll a perdu l'honneur, il a gardé l'affront;

Et ses aïeux, de race irréprochable et forte,

Au jour du Jugement le lui reprocheront.

L'outrage l'accompagne et le mépris l'escorte.

De tout l'orgueil antique il ne lui reste rien.

Hélas! hélas! Son fils est mort, sa gloire est morte!

- Seigneur, ouvre les yeux. C'est moi. Regarde bien

Cette table sans viande a trop piètre figure;

Aujourd'hui j'ai chassé sans valet et sans chien.

J'ai forcé ce ragot; je t'en offre la hure! -

Ruy dit, et tend le chef livide et hérissé

Qu'il tient empoigné par l'horrible chevelure.

Diego Laynez d'un bond sur ses pieds s'est dressé :

- Est-ce toi, Comte infâme? Est-ce toi, tête exsangue,

Avec ce rire fixe et cet œil convulsé?

Oui, c'est bien toi! Tes dents mordent encor ta langue;

Pour la dernière fois l'insolente a raillé, 

Et le glaive a tranché le fil de sa harangue! 

Sous le col d'un seul coup par Tizona taillé,

D'épais et noirs caillots pendent à chaque fibre;

Le vieux frotte sa joue avec le sang caillé.

D'une voix éclatante et dont la salle vibre, 

Il s'écrie :  - O Rodrigue, ô mon fils, cher vainqueur,

L'affront me fit esclave et ton bras me fait libre!

Et toi, visage affreux qui réjouis mon cœur,

Ma main va donc, au gré de ma haine indomptable,

Satisfaire sur toi ma gloire et ma rancoeur!  - 

Et souffletant alors la tête épouvantable :

- Vous avez vu, vous tous, il m'a rendu raison!

Ruy, sieds-toi sur mon siège au haut bout de la table.

Car qui porte un tel chef est Chef de ma maison. 

 

Le souci presque maladif de la forme que l'on prête à Hérédia contribue paradoxalement à la puissance évocatoire de sa poésie...

 

L'EXILEE

Dans ce vallon sauvage où César t'exila

Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,

Penchant ton front qu'argente une précoce neige,

Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.

Tu revois ta jeunesse et ta chère villa

Et le Flamine rouge avec son blanc cortège;

Et pour que le regret du sol latin s'allège,

Tu regardes le ciel, triste Sabinula.

Vers le Gar éclatant aux sept pointes calcaires,

Les aigles attardés qui regagnent leurs aires

Emportent en leur vol tes rêves familiers;

Et seule, sans désirs, n'espérant rien de l'homme,

Tu dresses des autels aux monts hospitaliers

Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome.


François Coppée (1842-1908)

Vrai Parisien de ce Paris ou il passa toute sa vie, François Coppée était l'auteur, assez obscur, de quelques recueils de vers conformes à la plus stricte esthétique parnassienne, quand une petite pièce de théâtre, "Le Passant" (1869), lui apporta brusquement la gloire. Par la suite, sans renoncer tout à fait à son inspiration première, il joignit aux recherches, aux curiosités d'une délicate fantaisie, cette bonté souriante, cette sentimentalité légère, cette fine sensibilité qui l'ont fait le poète des humbles, de la bourgeoisie et du peuple parisiens. 

Il a composé toute une épopée familière avec les personnages, les décors et les scènes des faubourgs et de la banlieue. Mais une sorte de nostalgie tendre relève souvent le ton de ces croquis alertes et familiers; car le poète s'est bien défini lui-même en disant : "Je suis un pâle enfant du vieux Paris, et j'ai Le regret des rêveurs qui n`ont pas voyagé..."

Son oeuvre poétique compte Le Reliquaire, 1866, Les Intimités, 1868, Poèmes modernes, 1869, Promenades et Intérieurs, 1870, Les Humbles, 1872, Le Cahier rouge, 1874, Olivier, 1875, L'Exilée, 1877, Récits et Elégies, 1878, Contes en vers, 1881, L`Arrière-saison, 1887, Les Paroles sincères, 1890...

 

LES PARFUMS

C'est une des trente-neuf pièces qui composent le recueil "Promenades et Intérieurs", et qui furent écrites entre 1868 et 1870. Toutes ces pièces ont la même forme et la même inspiration : dix vers de douze syllabes, à rimes plates, pour évoquer un court tableau, scène de la rue parisienne, impression de campagne, tableau intime de la famille et du foyer. Mais chaque sensation, chaque observation précise de la réalité est, pour le poète, fertile en sentiments, en images, ou en rêves. Ici, c'est le pouvoir évocateur des parfums qui entraîne son imagination (cf. Baudelaire, Spleen, et Rimbaud, Le Buffet)....

 

Volupté des parfums! - Oui, toute odeur est fée.

Si j'épluche, le soir, une orange échauffée,

Je rêve de théâtre et de profonds décors;

Si je brûle un fagot, je vois, sonnant leurs cors,

Dans la forêt d'hiver les chasseurs faire halte;

Si je traverse enfin ce brouillard que l'asphalte

Répand, infect et noir, autour de son chaudron,

Je me crois sur un quai parfumé de goudron,

Regardant s'avancer, blanche, une goélette,

Parmi les diamants de la mer violette.

(Promenades et Intérieurs. A. Lemerre, édít.)

 

AUX BAINS DE MER

Pièce empruntée au "Cahier rouge" (1874). Parisien fidèle à sa ville, Coppée a peu voyagé, sinon en imagination : ses paysages sont surtout des paysages de ville, de faubourg ou de banlieue. Pourtant, il a connu la mer, qui l'a inspiré plus d'une fois : cf. "Rythme des vagues", dans ce même recueil, "La Vague et la Cloche", dans "Le Reliquaire", "L'Attente", dans les "Poèmes modernes". Mais, même au bord de l'Océan, c'est moins au pittoresque, au charme de la nature qu`il est sensible, qu`aux petits drames silencieux, aux conflits, aux contrastes de la vie familière; il reste le poète des intimités et des humbles...

 

Sur la plage élégante au sable de velours

Que frappent, réguliers et calmes, les flots lourds,

Tels que des vers pompeux aux nobles hémistiches,

Les enfants des baigneurs oisifs, les enfants riches,

Qui viennent des hôtels voisins et des chalets,

La jaquette troussée au-dessus des mollets,

Courent, les pieds dans l'eau, jouant avec la lame.

Le rire dans les yeux et le bonheur dans l'âme,

Sains et superbes sous leurs habits étoffés,

Et d'un mignon chapeau de matelot coiffés,

Ces beaux enfants gâtés, ainsi qu'on les appelle,

Creusent gaîment, avec une petite pelle,

Dans le fin sable d'or des canaux et des trous;

Et ce même Océan, qui peut dans son courroux

Broyer sur les récifs les grands steamers de cuivre

Laisse, indulgent aïeul, son flot docile suivre 

Le chemin que lui trace un caprice d'enfant. 

Ils sont là, l'oeil ravi, les cheveux blonds au vent,

Non loin d'une maman brodant sous son ombrelle,

Et trouvent, a coup sûr, chose bien naturelle

Que la mer soit si bonne et les amuse ainsi.

- Soudain, d'autres enfants, pieds nus comme ceux-ci,

Et laissant monter l'eau sur leurs jambes bien faites,

Des moussaillons du port, des pêcheurs de crevettes,

Passent, le cou tendu sous le poids des paniers.

Ce sont les fils des gens du peuple, les derniers

Des pauvres, et le sort leur fit rude la vie.

Mais ils vont, sérieux, sans un regard d'envie

Pour ces jolis babys et les plaisirs qu'ils ont.

Comme de courageux petits marins qu'ils sont,

Ils aiment leur métier pénible et salutaire

Et ne jalousent point les heureux de la terre;

Car ils savent combien maternelle est la mer,

Et que pour eux aussi souffle le vent amer

Qui rend robuste et belle, en lui baisant la joue,

L'enfance qui travaille, et l'enfance qui joue.

(Le Cahier rouge. A. Lemerre, edit.)

 

Il y a trois aspects dans le talent de Coppée : c'est un poète dramatique vigoureux (Severo Torelli, les Jacobites, Pour la Couronne); c'est un lyrique curieux de jolies formes qui rendent des sentiments délicats (le Reliquaire, les Intimités, les Elégies); c'est un poète populaire qui s'est intéressé aux sentiments des humbles et au cadre de leur vie (les Humbles, Contes en vers). C'est comme poète des humbles qu`il a conquis la vraie gloire littéraire....

 

LES ÉMIGRANTS

Il fait nuit. - Et la voûte est ténébreuse où monte,

Par la sonorité du bâtiment de fonte,

Le jet de vapeur blanche au sifflement d'enfer,

Hennissement affreux du lourd cheval de fer

Qui vient à reculons et lui-même s'attelle,

Avec un bruit strident d'enclume qu'on martèle,

Au long train des wagons béants le long du quai.

Attirés par ce bruit de fer entre-choqué.

De pâles voyageurs, aux figures chagrines,

Regardent, en collant leurs fronts las aux vitrines,

Les machines qui vont les traîner si loin,

Chacun d'eux, sans le dire à l'autre, dans son coin,

Se sentant envahir par l'effroi taciturne

Qui nous prend au début d'un voyage nocturne.

- Un départ est toujours triste; mais ce départ

Semble vraiment empreint d'une tristesse à part.

D'abord, c'est un convoi de pauvres. Règle austère,

Qu'il s'en aille en voyage ou qu`il s'en aille en terre,

Vivant ou mort, le pauvre a sa voiture à lui.

Et puis, ceux-là qui vont habiter aujourd'hui,

Pendant toute une veille, en ces sombres voitures,

Qui devront endurer, tremblantes créatures,

Le froid de l'insomnie et le froid de l'hiver,

Et que l'on jettera demain, près de la mer,

Devant les paquebots couverts de voiles blanches,

Dont ils devront franchir le passage de planches

Pour retrouver encor la nuit des entreponts;

Ces paysans, honteux de passer vagabonds

Et que soutient à peine un espoir chimérique,

Ce sont des émigrants qui vont en Amérique.

Voilà de bien longs jours déjà qu'ils sont partis,

Le père tout chargé de paquets et d'outils,

La mère avec l'enfant qui pend à la mamelle

Et quelque autre marmot qui traîne la semelle

Et la suit, fatigué, s'accrochant aux jupons;

Le fils avec le sac au pain et les jambons,

Et la fille emportant sur son dos la vaisselle.

Heureux ceux qui n`ont pas quelque vieux qui chancelle

Et qui gronde, et qu'on a, s'effarant, après soi!

Pourquoi donc partent-ils, ces braves gens? Pourquoi

S'en vont-ils par l'Europe et vers le nouveau monde,

Etonnés de montrer leur douce pâleur blonde

Et la calme candeur de leurs tristes yeux bleus

Sur les chemins de fer bruyants et populeux?

C'est que parfois la vie est inhospitalière.

Longtemps leur pauvreté naïve, pure et fière,

En plein champ, près du pot de grès et du pain bis,

A lutté, n'arrachant que de maigres épis

A la terre trop vieille et devenue avare.

Car il leur fut ingrat. implacable et barbare,

Ce vieux sol paternel, ce sol religieux,

Où parfois. comme un don laissé par les aïeux.

Leur pioche déterrait un peu d'or ou des armes,

Et que leur front baignait de sueurs et de larmes;

Tristes et patients, longtemps ils ont lutté

Contre son inertie et sa stérilité, 

Mais vainement. Alors, la vie étant trop chère

Pour qu'ils pussent laisser, une année, en jachère

Ce sol qui refusait toujours de les nourrir,

Ils ont vu qu'il fallait s'en aller ou mourir;

Et tous, pleins du regret des récoltes futures,

Ils sont partis vers les lointaines aventures.

Oh! comme je les plains, les humbles, les petits,

Tous ceux-là qui sont nés et qui vivent blottis

Timidement autour d`un clocher de village;

Ceux que retient, bien mieux que l'ancien vasselage

Et que tous les vieux jougs du monde féodal,

L'étroit et tendre amour de leur pays natal;

Ceux-là que le galop d'un voyageur étonne,

Qui sentent que le vrai bonheur est monotone,

Et qui ne veulent pas d'autre sort que le sort

De leurs pères, de qui la naissance et la mort

S'inscrivaient, - c'était tout, - aux marges d'une Bible!

Quand il leur faut quitter la masure paisible,

Le foyer près duquel leur enfance a rêvé

Et le champ que leurs bras virils ont cultivé :

Quand ils s`en vont, tirant ou poussant la charrette,

Et jetant un regard suprême et qui regrette

A mille objets qui sont pour eux de vieux amis,

Au pâturage avec les grands boeufs endormis,

Au vieux pont, à l'auberge en face de l'église,

A l'enseigne où le grand Frederic prend sa prise,

Au lavoir plein du bruit des linges que l'on bat,

Oh! qu'il doit se livrer un lugubre combat

Dans leurs âmes déjà se sentant orphelines,

Tandis qu'ils voient grandir ces lointaines collines

Où naguère pour eux le monde finissait,

Et qu'ils songent avec amertume que c'est

La terre maternelle et dont vécut leur race,

La terre qui devient marâtre et qui les chasse!

(Les Humbles, VI. A. Lenierre, éditeur.)

 



Remy de Gourmont (1858-1915)

Figure majeure et méconnue du symbolisme littéraire, Remy de Gourmont est l'un des piliers, en 1890, du Mercure de France. Auteur en 1891 d'un pamphlet anti-revanchard, le Joujou patriotique, il perd son emploi de fonctionnaire et se voit désormais interdit de grande presse. Les ouvrages de sa période symboliste, illustrant les genres les plus variées, présentent un mélange complexe d'idéalisme, de scepticisme, assorti du goût du mot rare et des tournures elliptiques et abstraites : "Sixtine, roman de la vie cérébrale", en 1890 ; de la poésie, avec les Litanies de la rose (1892), les Fleurs de jadis (1893), les Hiéroglyphes (1894) ; du théâtre, avec Lilith (1892), Théodat (1893), l'Histoire tragique de la princesse Phénissa (1894) ; des contes et des poèmes en prose avec le Fantôme (1893), le Château singulier (1894), Proses moroses (1894); enfin un art du contre-pied des pensées admises qu'il théorise dans la Culture des idées (1900) et les Promenades philosophiques (1905). Une maladie pénible, un lupus tuberculeux, le défigure et le contraint précocement à vivre à l'écart de la scène sociale.

 


Sixtine, roman de la vie cérébrale - L'heure charnelle

 

"Sitôt dans la rue, Hubert vit briller dans l’ombre, regards ardents d’un invisible spectre, deux yeux terribles, incitateurs et impérieux. Il les reconnut et une oppression l’écrasa ; c’était les deux yeux de la Luxure.

« Pour les femmes, le fantôme rôdeur a nom Péché c’est un mâle ; pour les hommes, c’est la femelle Luxure. Ah ! oui, je la reconnais. C’est une compagne d’enfance. Elle est ingénieuse : jadis elle raclait des ballades à la lune sur mes nerfs adolescents. Aujourd’hui, elle tambourine sur ma nuque la ronde des Lupanars. Elle veut d’un seul coup prostituer l’amant et l’amour : j’irai aux vils chatouillements et celle que j’aime sera l’opératrice. »

Il se rendait compte : un voluptueux rêve amené aux premier temps pubères, par la contemplation des yeux de la madone ; depuis cette saison, l’association avait été constante et très souvent inexorable : il fallait obéir ou souffrir d’absolues insomnies endolories encore par la spéciale excitation du lit, ou courir noctambule vers une fuyante proie : dans ce dernier cas les engageantes paroles des coins de rue faisaient peu à peu fondre le désir au feu lent du dégoût. Mais quelle terrible nuit, quand les jambes détendues ployaient, quand la honte de l’obscène vagabondage écrasait l’échine d’une pleine dossée d’horreur !

Pourtant il ne voulait pas, comme un bourgeois obsédé, comme un compagnon, les jours de paie aller frappera la porte grillagée d’une basse maison, traîner son idéalisme sur les divans spermeux et mettre sa chair aux enchères des moins saumâtres peaux ! Il hésita entre un assez propre harem, voisin, et des semblants de calmante intrigue : il ne détestait pas un choix mutuel d’apparence libre, l’excuse d’un désir précisé vers celle-ci plutôt que celle-là, des préliminaires publics et lavés de toute vergogne par la complicité du milieu, Bullier, par exemple, ou les Folies-Bergères. En prenant une rapide décision et une voiture, il pouvait arriver avant la fermeture en l’un de ces marchés d’esclaves. À la réflexion, Bullier fut écarté : les locatis de celle reprise faisaient relâche. Quant à l’autre exhibition, elle était bien lointaine.

Indécis, il se calmait. Un moment, il eut l’espoir d’en être quille à bon compte, mais les yeux ressurgirent, les implacables yeux, obscènes étoiles qui ne devaient s’arrêter et s’évanouir que sur la maison d’élection.

C’était dans une petite rue du marché Saint-Sulpice.

Une femme demeurait là, dont les prunelles, adéquates à ses rêves primordiaux, jadis l’avaient séduit, jadis, vers sa vingtième année, alors que nul dégoût raisonné n’enfrène les sens. Ses charnelles obsédances venaient chaque fois converger en cet agréable souvenir et avec un entêtement animal, il croyait, chaque fois, retrouver la même femme et les mêmes jouissances.

Comme elle ne cédait pas au premier quémandeur, ayant la coquetterie d’une certaine propreté amoureuse, on la surprenait souvent seule ou capable sous le prétexte d’un protecteur jaloux, de mettre à la porte l’hôte du soir si le nouveau venu lui plaisait davantage.

« Ainsi, se disait Entragues, voilà donc l’aboutissement ! Les femmes honnêtes savent fort bien à quelles promiscuités les exposent leurs refus : elles devraient au moins céder par dignité. On devrait leur apprendre cela : ce serait un des utiles chapitres du cours d’amour, que de vieilles séculières professeraient si bien et avec tant de joie ! Mais si elles cédaient, adieu le plaisir des duels de vanité. »

Sans se douter de l’inutilité et du mal à propos de ses réflexions, — il suivait l’étoile.

« Voyons, que va-t-il se passer ? Oh ! je le sais d’avance. N’importe, j’y vais ! »

Il frappa d’un certain doigté.

« Dire que je me souviens de cela. Il y a pourtant longtemps que je suis venu. Depuis des années, ces soudaines et irrémissibles tortures m’avaient été épargnées. Des années ! Elle va être changée, vieillie, laidie. Tant mieux, ce sera la douche nécessaire et peut-être que dans une demi-heure, je rirai de moi au lieu d’en pleurer. Serait-elle absente, ou endormie ou occupée ? Occupée ! J’ai envie, comme un collégien, de fuir avant qu’on ne m’ouvre. Une, deux… je m’en vais. »

Non, il frappa une seconde fois.

— À qui ?

—…

— Toi !

« Elle me tutoie, c’est effarouchant. »

—…

— Toujours pour toi !

« Encore ! Enfin je lui plais. C’est moins vil que l’indifférence. »

Maintenant, il entendait des chuchotements qui lui venaient coupés par un va-et-vient de portes. Il eut la sensation de conversations de nonnes perçues à travers une cloison de bois plein. Ce mauvais lieu avait des mystères de couvent ; l’approche des femmes, et leurs remuements donnent toujours à l’homme de pareilles impressions, quelque divers que soient les milieux. Elle parlementait : enfin le verrou sonna, la clef tourna : nouvelle attente, bien plus courte, dans une antichambre noire : bruit d’une seconde porte extérieure, des pas descendent l’escalier : il est parti.

Elle était habillée, son chapeau sur la tête, gantée.

« Au moins elle ne sort pas récemment de bras quelconques. »

Elle n’avait pas vieilli : c’était un plein été chaudement épanoui et que n’avaient pas fané les souffles des « minutes heureuses » et mutuelles. Des femmes résistent à tout ; ni les veilles, ni les jeunes, ni les contacts multipliés ne les atteignent et bien, au contraire, il leur faut, pour fleurir, l’arrosoir incessant du jardinier.

En petites exclamations et menus propos assez déréglés, elle formulait de la joie ; Entragues songea qu’autant valait cueillir l’heure présente et il s’efforça vers un aimable libertinage.

Elle le trouvait beau et fait pour tous les baisers ; il laissait dire, plutôt content de donner cette impression et conscient de faire passer à cette fille qui prévalait ses pareilles, un moment de plaisir sincère.

« Ces créatures, après tout, pensait-il, ne sont pas plus répulsives que les adultères ; il leur manque c’est vrai l’auréole du mensonge, mais elles ne sont ni plus ni moins partageuses : avoir à la fois deux hommes, ou en avoir dix, où est la différence ? Passé un, le vice commence et s’il faut mépriser les unes, le même mépris est de droit pour les autres. Sans doute, transgressant une plus stricte loi et un serment spécial, les adultères devraient s’amuser plus infernalement : le piment de l’enfer craque sous leurs dents et poivre leurs baisers d’un feu anticipé, si elles ont eu la grâce d’une éducation chrétienne, mais combien sont capables d’une si cuisante jouissance, de savourer au moment de l’amour l’inéluctable damnation conquise pour le plaisir de celui qu’elles aiment ? Il faut leur reconnaître encore une possible supériorité : c’est quand il y a des enfants : la progéniture des filles n’a pas de père : la progéniture adultère en a deux, prévoyante assurance contre l’orphanité. »

Pendant cela, Valentine apportait de vagues gâteaux et une bouteille de ce vin aumalien, qui donne au peuple l’illusion d’un régal princier. Puis elles s’anonchalit aux genoux d’Entragues, les yeux pleins de blandices, de promesses et d’attirances.

Elle le regardait tremper ses lèvres dans le verre, voulut boire après lui, semblait ivre de désir, livrée à un quart d’heure de plein amour, se consolant en un soir, avec ce pèlerin inattendu, de plusieurs mois, de plusieurs années, peut-être, de plaisirs prévus et sans sursis, donnés sans plaisir.

Une blasphématoire comparaison l’eût fait prendre pour une Madeleine soudain partie en adoration, l’âme nouvellement livrée à un Dieu révélé, charmante d’intérieures et inutiles supplications, si persuadée d’aimer au-dessus d’elle, qu’un geste d’acquiescement la renverserait de joie.

Ce bien surprenant spectacle charmait Entragues, mais il y sentait sa faute aggravée de tout l’agrément préventif dont se dorlote la chair. Ce n’était plus l’unique secousse nécessaire au rétablissement de la circulation nerveuse, mais un plaisir complexe et trop prolongé pour être excusable.

Elle lui baisa joliment la main, les derniers remords s’envolèrent, les deux balanciers battirent isochrones.

Ils disaient des riens et lui, cherchant ces amusettes qui plaisent à ces femmes, la faisait rire : elle semblait, par moments, étonnée de sa jouissance, comme si l’air froid d’autour d’elle se fût soudain et magiquement évaporé en d’effervescents parfums.

Entragues, tout lus et ravagé, oui, lui semblait beau : blond de cheveux, avec une plus fine cendrure aux tempes, la barbe brunissante aux joues, terminée en deux longues pointes comme en de vieux portraits vénitiens ; le front haut, la peau très pâle avec, dans l’animation, de la roseur, le nez sans courbures, la bouche lourde, les cils et les sourcils presque noirs surlignant des yeux dorés comme tels yeux félins, mais doux. D’une ordinaire taille et de muscles raisonnables, il portait la tête droite, semblant regarder d’invisibles féeries, le regard divergent et fixe, comme l’Inconscience.

Valentine surtout guettait les lèvres, il s’en aperçut et les donna non sans mordre les piments mûrs qui offraient leurs sincères rougeurs. Elle n’était ni teinte, ni peinte et des pieds à la tête d’une vérifiable véracité : elle le prouva en commençant à se dénuder. D’ailleurs, elle si froide en ses communes rencontres, n’y tenait plus et sa connaissance de l’homme lui suggérait que la vue de sa belle peau de brune, ferme et chagrinée, inciterait le toucher et le toucher, le reste. C’était à supposer, car si d’aucuns aiment à conquérir le terrain pied à pied sur les cordons et les agrafes, celui-ci (c’était faux) paraissait doué du calme qui attend l’occasion et ne se soucie point des commencements. Quant aux délicatesses, elle en avait perdu l’usage et cette phase d’amour ne lui fit pas retrouver les trésors perdus.

Nue, elle se dressa, se faisant voir avec orgueil : sa dignité était là, dans la solidité des lignes, la fermeté des seins marbrins, la bonne tenue des hanches et des autres courbes.

Entragues la considérait avec plaisir, mais sans guère de trouble, car le nu, surtout, en une chambre de fille, n’est pas spécialement sensuel ; c’est un si naturel état, si simple, si exempt de provocation, si peu suggestif par son absence de mystère, qu’un bas de jambe entrevu dans la rue, un corsage adroitement habillé, un frôlis de jupes, une main dégantée, un sourire derrière un éventail, telle mine, tel geste, tel regard, même en toute chasteté d’intention, sont bien plus excitants. Remarque assez banale, mais Entragues, excusable de s’y arrêter comme à une impression directement ressentie, cherchait encore à en démêler la cause.

Devant cette fort agréable femme qui se pétrissait elle-même, en attendant, il éprouvait ceci : un grand découragement : « Cette beauté qui me plaît, que je désire et qui est à moi, je ne l’aurai pas. Je la prendrai dans mes bras, je la serrerai contre ma chair, je pénétrerai en elle autant que la nature l’a permis, et je ne l’aurai pas. Quand je la baiserais d’autant de baisers que le mensonge a de langues, quand je la mordrais, quand je la déchirerais, quand je la mangerais, quand je boirais tout son sang en un sacrifice humain, je ne l’aurais pas encore. Et toutes les sortes de possessions dont je puis rêver sont vaines ; quand je pourrais comme un flot, en une complète circonvolution, l’imprégner de ma vie par tous les points de son corps à la fois, je ne l’aurais pas encore. L’endosmose d’amour est irré elle et la tromperie du désir, seule, me fait croire à son possible accomplissement. Je sais que c’est un mensonge, je sais la déception qui m’attend : je serai puni par un effroyable désappointement d’avoir cherché l’oubli de moi-même en dehors de moi-même, d’avoir trahi l’idéalité, et pourtant il le fallait puisque les sens sont impératifs et que je n’ai pas, mérité le surnaturel don de la grâce. »

Les contacts opérèrent ainsi qu’il est écrit dans la chair de l’homme, mais Entragues eut une désillusion plus prompte qu’il n’aurait souhaité.

L’adorable séductrice ployait sous les baisers ; le songe charnel soufflait aux amants l’inconscience du bien et du mal, ils allaient, anxieux et la tête perdue, prêts à mettre le pied sur la barque qui vogue vers l’île des Délices, cherchant comment devait s’orienter la voile et s’incliner le gouvernail : Entragues, soudain, se dressa, pâle : spectrale entre les rideaux de la fenêtre, terrible en sa robe rouge Sixtine venait de surgir.

« Ah ! songeait-il vaguement, épouvanté, mais rendu à lui-même, ceci est de la réalité. Les illusions sont fauchées, le foin est rentré, le pré est nu. Cela devait arriver : les images que l’on évoque volontairement et de propos délibéré finissent par acquérir de mauvaises habitudes et par s’évoquer toutes seules : celle-ci prend mal son temps ; elle doit assister à un spectacle désagréable. Tant pis pour elle, je ne l’ai pas conviée. »

Valentine inquiète, s’informait : « Un soudain malaise ? Quel dommage ! » 

Il fallut fermer les rideaux du lit, éteindre la lumière. Sixtine leur fit la grâce de ne point bouger et de répudier le stratagème de la phosphorescence.

Les bougies, au bout d’un temps rallumées, n’éclairèrent plus pour Entragues qu’une chambre vide ; Sixtine était partie. Mais partis aussi les désirs et tout l’agrément inavoué d’une jolie nuit de débauche.

Il n’osa pas s’en aller, craignant une solitude peuplée contre son gré ; fatiguer la bête, c’est fatiguer l’intelligence : il s’exténua, comme on se laudanise..."


Henri de Régnier (1864-1936) 

Parnassien, puis symboliste dans ses premiers recueils, de 1885 à 1898, Henri de Régnier a conquis, par un art à la fois très personnel et très raffiné, le premier rang parmi les poètes de du XIXe. Né a Honfleur, le 28 décembre 1864, il forme le trait d'union entre Leconte de Lisle et Mallarmé, gardant du premier le culte fidèle des belles images à l'antique, du second, le goût pour les transpositions musicales des plus fines nuances de la sensibilité. Écrivain érudit, lettré raffiné, il a fait revivre dans de beaux romans, dont la célébrité égale celle de ses poésies, l'âme des siècles passés et la fiction des vies imaginaires. A l'école de Chénier, à celle de Heredia, dont il devint le gendre, Henri de Régnier a puisé cette perfection classique d'une forme plastique et harmonieuse, qui dessine les contours vaporeux du mystère et du songe intérieur, sans en faire évanouir la grâce triste et voluptueuse.

 

OEUVRES POÉTIQUES : Lendemains, 1885. Apaisements, 1886, Sites, 1887. Episodes, 1888. Episodes, sites et sonnets, 1891, Premiers poèmes, 1899. Poèmes anciens et romanesques, 1890, Tel qu'en songe, 1892. Poèmes (1887-1892), 1895. Aréthuse, 1895. Les Jeux  rustiques et divins, 1897. Les Médailles d'argile, 1900. La Cité des Eaux, 1902. La Sandale ailée, 1906. Le Miroir des Heures (1906-1910), 1911. 1914-1916 : Poésies (inspirées par la guerre), 1918. Vestigia flammae, 1921. Flamma tenax, 1928.

 

ÉLEGIE DOUBLE - C'est une des pièces qui composent "Les Roseaux de la flûte" et qui, jointes à "Aréthuse" et à d'autres séries de poèmes, formèrent en 1897 "Les Jeux rustiques et divins". La grâce antique dont ces vers sont marqués montre combien Henri de Régnier diffère des Parnassiens, par delà lesquels il rejoint André Chénier; l'émotion, le sens du mystère, qui font souvent défaut à Leconte de Lisle ou à José-Maria de Heredía dans leurs évocations du passé, pénètrent cette Elégie d`une sorte de mélancolie voluptueuse; double, elle renvoie en écho la plainte de l'ombre regrettée à celle de l'âme survivante. Une lumière vaporeuse de songe enveloppe cette vision et l'imprécision des rimes, dont certaines ne sont que des assonances (triste, invite; olives, huile; lèvres, grève; attente, lampe, etc.) accentue l'effet de tristesse mystérieuse (cf. dans le même recueil Le Revenant)...

 

Ami, le hibou pleure où venait la colombe,

Et ton sang souterrains a fleuri sur ta tombe,

Et mes yeux qui t'ont vu sont las d'avoir pleuré

L'inexorable absence où tu t'es retiré

Loin de mes bras pieux et de ma bouche triste.

Reviens! le doux jardin mystérieux t'invite

Et ton pas sera doux à sa mélancolie; 

Tu viendras, les pieds nus et la face vieillie,

Peut-être, car la route est longue qui ramène

De la rive du Styx à notre humble fontaine

Qui pleure goutte à goutte et rit d'avoir pleuré.

Ta maison te regarde, ami ! j'ai préparé

Sur le plateau d'argent, sur le plateau d'ébène,

La coupe de cristal et la coupe de frêne,

Les ligues et le vin, le lait et les olives,

Et j'ai huilé les gonds de la porte d'une huile

Qui la fera s'ouvrir ainsi que pour une ombre;

Mais je prendrai la lampe et par l'escalier sombre

Nous monterons tous deux en nous tenant la main;

Puis, dans la chambre vaste où le songe divin

T'a ramené des bords du royaume oublieux,

Nous nous tiendrons debout, face à face, joyeux

 

De l'étrange douceur de rejoindre nos lèvres;

 

O voyageur venu des roseaux de la grève

Que ne réveille pas l`aurore ni le vent!

Je t'ai tant aimé mort que tu seras vivant

Et j'aurai soin, n'ayant plus d'espoir ni d'attente,

De vider la clepsydre et d'éteindre la lampe.

- Laisse brûler la lampe et pleurer la clepsydre,

Car le jardin autour de notre maison vide

Se fleurira de jeunes fleurs sans que reviennent

Mes lèvres pour reboire encore à la fontaine;

Les baisers pour jamais meurent avec les bouches.

Laisse la figue mûre et les olives rousses;

Hélas! les fruits sont bons aux lèvres qui sont chair.

Mais j'habite un royaume au delà de la Mer

Ténébreuse, et mon corps est cendre sous le marbre;

Je suis une Ombre, et si mon pas lent se hasarde

Au jardin d'autrefois et dans la maison noire

Où tu m'attends du fond de toute ta mémoire,

Tes chers bras ne pourront étreindre mon fantôme;

Tu pleurerais le souvenir de ma chair d'homme,

A moins que dans ton âme anxieuse et fidèle

Tu n'attendes en rêve à la porte éternelle,

Me regardant venir à travers la nuit sombre,

Et que ton pur amoura soit digne de mon ombre.

(Les Jeux rustiques et divins. Société du Mercure de France, édit.)

 


ODELETTE - Pièce empruntée à "La Corbeille des Heures", IVe partie des "Jeux rustiques et divins". Comme Gérard de Nerval, comme Théodore de Banville, Henri de Régnier a retrouvé dans le trésor de notre poésie classique, si pénétrée du charme de la beauté antique, cette forme lyrique de l'odelette que Ronsard avait portée à sa perfection. Avec son rythme berceur, ses répétitions, ses assonances harmonieuses (haute, saules; grave, passent), elle apparaît, conformément à son origine, faite pour le chant. Le sujet de celle-ci, qui rappelle "La Flûte" de Richepin, s'accorde merveilleusement à ce caractère de chant....

 

 

Un petit roseau m'a suffi

Pour faire frémir l'herbe haute

Et tout le pré

Et les doux saules

Et le ruisseau qui chante aussi;

Un petit roseau m'a suffi

A faire chanter la forêt.

Ceux qui passent l'ont entendu

Au fond du soir, en leurs pensées,

Dans le silence et dans le vent,

Clair ou perdu,

Proche ou lointain....

Ceux qui passent, en leurs pensées,

En écoutant, au fond d'eux-mêmes

 

 

L'entendront encore et l'entendent

Toujours qui chante.

lI m'a suffi

De ce petit roseau cueilli,

A la fontaine où vint l'Amour

Mirer un jour

Sa face grave

Et qui pleurait,

Pour faire pleurer ceux qui passent

Et trembler l'herbe et frémir l'eau;

Et j'ai, du souffle d'un roseau,

Fait chanter toute la forêt.

(Les Jeux rustiques et divins, Mercure de France, édit.)

 


INSCRIPTION POUR LA PORTE DES VOYAGEURS - Les Inscriptions pour les treize portes de la ville forment la IIIe partie des "Jeux rustiques et divins". Sur le seuil d'une cité grecque imaginaire, tout au long de la muraille qui l'isole et la protège, le poète consacre une porte aux divers groupes de la société humaine en marche sur les routes obscures de la vie : guerriers et pasteurs, marchands et mendiants, prêtresses et comédiennes, cortèges de noces ou de funérailles; et sur chaque porte il grave une inscription pareille a celles qui plaçaient jadis la ville antique sous la protection d'une divinité. Nous donnons la huitième inscription, où le poète fait parler la porte elle-même, accueillante à l'hôte de passage, tandis que, dans d'autres inscriptions, ce sont les hommes qui parlent à la porte pour la bénir ou la maudire.... 

 

Toi qui marchas longtemps dans l'ombre, côte à côte

Avec toi-même, ô cher Voyageur, sois mon hôte!

Assieds-toi sur ma borne et secoue à mon seuil

La poudre de la route où peina ton orgueil

Peut-être, et redeviens celui qui, au départ,

Souriait d'être jeune et croyait partir tard,

Toi qui reviens à l'heure où sortent les colombes!

L'aurore douce aux toits est douce sur les tombes,

Et tout matin est bon à qui vécut les soirs;

Oublie avec la route grise et les bois noirs, 

La ronce âpre, l'ortie et les sombres fontaines,

Et la cendre des jours qui coule des mains vaines,

Et le manteau qui fait ployer l'épaule lourde;

 

Brise l'épieu d'épine et romps aussi la gourde

Ou, plutôt, revenu de l'ombre où d'autres vont,

Donne-leur, à leur tour, la gourde et le bâton

Et salue à jamais ceux qui passent là-bas

Et qui retrouveront la trace de tes pas

 Sur le gravier du fleuve et le sable des grèves,

Et que la nuit pour eux en étoiles s'achève

Mystérieuse sur la plaine et sur la mer!

Car c'est déjà le soir, hélas! quoiqu'il soit clair

Encor et tiède encor d'un peu de crépuscule;

Et dis adieu du seuil au voyageur crédule

Qui sans craindre le vent et l'ombre et le caillou

Part à l'heure équivoque où pleure le hibou.

(Les Jeux rustiques et divins. Société du Mercure de France, edit.)

 



En Allemagne, Stefan George (1868-1933) joue un rôle déterminant dans la pénétration du symbolisme : il traduit Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, mais aussi Dante Gabriel Rossetti, Swinburne, Dowson, Willem Kloos, Albert Verwey, D'Annunzio, Wacław Rolicz-Lieder. Il publie en 1892 "Algabal", un grand poème où interfèrent les influences décadentes et les exigences mallarméennes. Cependant, il ne tarde pas à s'éloigner de cette première inspiration, du moins sous la dénomination autonome de symbolisme : le romantisme allemand et le wagnérisme sont en fait confusément peu distants des sources du symbolisme. De plus, l'expressionnisme ne tarde pas à s'implanter...

 

En Angleterre, c'est plus le mouvement décadent que le symbolisme qui semble avoir quelque effet sur la "contestation" de la société victorienne que peuvent exprimer Swinburne, Oscar Wilde, et plus tard Arthur Symons, W. B. Yeats, Ernest Downson.

 

Aux Etats-Unis, malgré des poètes expatriés un temps à Paris comme Vielé-Griffin et Stuart Merrill, le symbolisme ne pénétrera que tardivement, par le biais de la critique littéraire et sous couvert de la découverte de Baudelaire.

 

Et c'est encore Baudelaire qui inspire le courant dit de "la jeune Pologne" de Stanisław Wyspiański (1869-1907) ou le poète russe Valeri Iakovlevitch Brioussov (1873-1924).