Joseph Roth (1894-1939), "Radertzky-marsch" (La marche de Radertzky, 1932) - Heimito von Doderer (1896-1966), "Ein Mord den jeder begeht" (1938, Un Meurtre que tout le monde commet), "Die erleuchteten Fenster" (1950, Les Fenêtres éclairées), "Die Strudlhofstiege" (1951, L'Escalier du Strudlhof), "Die Dämonen" (1956) - .....

Last update: 12/31/2016


Comment s'enchaînent et peuvent s'expliquer l'un par l'autre le passé et le présent dans le cours d'une vie humaine, comment l'expérience vécue seule permet l'interprétation de signes apparemment insignifiants ...

Deux chefs d'oeuvre, "Radertzky-marsch",  "Die Strudlhofstiege" (1951) ...

"Radertzky-marsch" (La marche de Radertzky, 1932) est l'un des plus grands romans historiques européens du XXe siècle. Pour évoquer un milieu spécifique - les provinces de l'Empire Habsbourg durant ses dernières années de grandeur et d'instabilité politique -, Joseph Roth s'est inspiré de son enfance à la périphérie de l'Empire et de ses souvenirs d'une fierté supranatíonale où l' "Autriche" était presque une conception abstraite. La marche de Strauss, autrichienne par excellence, sert de leitmotiv. Elle symbolise la tradition, l'ordre et l'appartenance - qualités qui se perdent peu à peu lorsque l'infrastructure de l'Empíre commence à s'effondrer. Quand le lieutenant Trotta sauve la vie de l'empereur à la bataille de Solferíno, il devient le "héros de Solferino". Ni lui ni les générations suivantes ne sont capables de se montrer à la hauteur des attentes créées par cette légende. Son petit-fils, Carl Joseph, est un soldat quelconque qui préfère la Galicie, région reculée de l'Empire où la définition étroite de la nationalité et de |'identité semble sans importance. Sa mort sur le front de l'Est au cours de la Première Guerre mondiale représente moins une tragédie personnelle que la fin d'une ère. Ce roman, qui explore les complexités de la famille et de l'amitié, exprime la nostalgie d'une ère révolue dans un récit historique dépourvu de tout sentimentalisme. 

Heimito von Doderer, quant à lui, s'il commence à publier dans les années 1930 (Ein Mord, den jeder begeht, 1938), c'est seulement en 1951 qu'il connut la célébrité avec le roman "Die Strudelhofstiege oder Melzer und die Tiefe der Jahre", vaste fresque de la société viennoise figée dans sa décadence et attendant sa destruction, en 1910-1911 et 1923-1925 : il va défendre une conception selon laquelle le bonheur réside dans l'acceptation passive de la réalité sociale : le refus de cette acceptation entraîne une rupture par rapport à cette réalité avec, en corollaire, le risque de s'enfermer dans des mondes obsessionnels fermés (bureaucratique, sexuel). Le seul cheminement possible de la pensée à partir du prérequis de l'acceptation, prend le détour du passé, de l'enfance..


Joseph Roth (1894-1939)

Joseph Roth est né à Brody, de parents juifs, dans cette province située aux confins orientaux de l'Empire austro-hongrois, la Galicie, à très forte population juive. Roth y resta jusqu`à l`âge de 20 ans, ce qui explique que cette région si spécifique où se mêlaient les populations allemande, juive, polonaise, ukrainienne, constitue le cœur de toute son œuvre. Après des études secondaires au lycée de Brody, il s`inscrit en 1914 à l'université de Vienne où il suit des études de littérature allemande et publie, dès 1915, ses premiers écrits dans un journal de Vienne. Enrôlé fin 1916, il est envoyé en 1917 en Galicie et affecté à un service de presse. Au retour de la guerre, Roth publie dans un journal nouvellement créé, Der Neue Tag, plus d'une centaine de "feuilletons" en un an, de petits articles brillants, prenant pour sujet une anecdote, un fait, un moment de l'actualité. L'engagement socialiste de Roth s'y fait déjà sentir. En 1919. il fait la connaissance de Friederike (Friedl) Reichler, elle aussi originaire de Galicie, qu'il épousera en 1922, Quand le Neuer Tag doit cesser sa publication, Roth part pour Berlin qui lui semble offrir des perspectives que Vienne ne peut lui donner : une presse florissante et tout le bouillonnement culturel des années 1920 berlinoises. Et de fait, Roth parvient à se faire une place dans les colonnes de journaux berlinois, en particulier dans l'organe du parti socialdémocrate Vorwärts. Roth y signe ses articles "Joseph le Rouge".

L'inflation le contraint à repartir pour Vienne...

Les premiers romans de Joseph Roth sont publiés à cette époque, indissociables de son travail de journaliste, dans leur écriture comme dans leurs thèmes, et du reste publiés d'abord dans des journaux. ce sont "Das Spinnennetz" (La Toile d'araignée), une analyse du terrain politique et social dans lequel s'effectuent la naissance et l'ascension d`un jeune  fasciste, un roman si proche de l`actualité qu`il mentionne le putsch manqué d'Hitler intervenu en 1923 pendant la publication, puis "Hôtel Savoy" et "La Rébellion" (Die Rebellion). En 1925, Roth devient correspondant à Paris de la Frankfurter Zeitung. Il va entreprendre pour ce journal, au cours de l'été 1925, un voyage dans le sud de la France, en Provence, d`où il rapportera une série d'articles publiés également plus tard sous forme d`essais, "Les Villes blanches" (Die weissen Städte). Il écrit l'essai "Juifs en errance" (Juden  auf Wanderschaft), description passionnée de la situation des "Juifs de l'Est" en Europe et de ce qu'ils ont apportés à la culture européenne. Un voyage à travers la Russie communiste de 1917 trouvera son écho dans le roman reportage "La Fuite sans fin" (Flucht ohne Ende) ....

Mais à partir de 1928 se déclare la maladie de son épouse, Friedl Roth, une schizophrénie qui la conduira désormais dans différents sanatoriurns où elle mourra en 1940. Les conséquences pour Roth seront dramatiques : ébranlement moral, sentiment de culpabilité, apparition de l'alcoolisme, difficultés matérielles. Désormais, Roth ne cessera de travailler en se disant soumis à de terribles besoins d'argent, qui augmenteront encore quand, à partir de 1931 et pendant cinq ans, il vivra avec Andrea Manga Bell, mère de deux enfants. Elle sera sa compagne pendant les années où Roth écrit ses plus grands romans dont "Job" (Hiob), histoire d'un Juif pauvre de Galicie, pieux, "simple et craignant Dieu", frappé par le destin et par la rupture des structures de son monde ancien, de la mise à l`épreuve de la foi dans l`adversité. 

En 1932 paraît "La Marche de Radetzky", le grand roman de Roth racontant la vie et le destin de trois générations des von Trotta, et vaste tableau du déclin de l'Empire des Habsbourg. L'évolution politique de Roth, profondément marqué par la "perte" de l*Autriche de sa jeunesses l'a conduit à une nostalgie quasi religieuse de l'Empire multinational, et à un légiijmisme aussi actif qu'irréaliste. Depuis 1933, Roth vit en exil à Paris et participe à la vie politique de l'exil autrichien, publie plusieurs nouvelles et romans, "April" (1925), "Tarabas, ein Gast auf dieser Erde" (1934), "Die Büste des Kaisers" (1935), "Beichte eines Mörders" (Confession d'un meurtrier, 1936). Mais l'alcoolisme est devenu, définitivement, une maladie en méme temps qu'une forme de suicide. Les dernières années voient publier "La Crypte des Capucins" (Die Kapuzinergruff) qui prolonge "La Marche de Radetsky". Victime d'une attaque le 23 mai 1939, il mourra à l'hôpital Necker ...


"Radertzky-marsch" (La marche de Radertzky, 1932)

Chef d'oeuvre de Joseph Roth, évocation d'un passé devenu le roman du déclin de l`Autriche des Habsbourg, le récit s'étend sur trois générations de Trotta. Les descriptions, sous l'apparence d'un vif réalisme, recèlent bien des significations symboliques sous-jacentes, c'est tout un univers multi-culturel qui bascule. Tous les personnages, nettement individualisés en quelques traits, participent, dans leur conception psychologique à l`évocation d'un monde ayant perdu ses valeurs fondamentales, son soutien, son avenir, et voué à la destruction. Le leitmotiv musical du roman, la Marche de Radetsky, marche militaire aux accents joyeux composée par Johann Strauss père en l’honneur du maréchal Radetsky von Radetz entré triomphalement dans Milan en mars 1848 après l’écrasement de l’insurrection italienne en Lombardie-Vénétie, devient une marche funèbre qui va scander l’inexorable déclin de la monarchie austro-hongroise...

 

L`ancêtre, le lieutenant Trotta, sauve la vie de l'empereur François-Joseph à la bataille de Solferino en 1859. Promu capitaine et anobli, il quitte l'armée le jour où il découvre dans le livre d`histoire de son fils le récit enjolivé et déformé de son action "héroïque". Son fils deviendra un haut fonctionnaire de l'Empire, préfet dans une petite ville de Moravie on l`on joue tous les dimanches sur la place... la célèbre Marche de Radetzky. À l'image de l'empereur dont il est une sorte de double, il accomplit sa tâche avec un sens du devoir, une rigueur et une fidélité absolus. Son fils unique, Carl Joseph, devient officier de cavalerie et  est muté dans la lointaine Galicie. Mais l'héritier du héros de Solferino n'est plus qu'une pâle copie de son ancêtre. Son existence n'a de valeur à ses yeux que par référence à la gloire du passé, celle de l'ancêtre auquel son visage ressemble mais en moins noble, sa vie ressemble mais en plus triste et plus banal. Il ne puise ses forces que dans le souvenir de l'acte héroïque accompli par celui dont il est le descendant. Incapable de faire face aux exigences de cet idéal, son insuffisance se traduit par le jeu, l'alcool, l`échec en amour. ll est envoyé avec sa compagnie pour mater une grève d`ouvriers. La guerre éclate : en 1914, il participe à la campagne de Galicie où il est tué. Le préfet son père ne lui survivra que peu de temps : il meurt en 1916 alors que l'issue fatale de la guerre ne fait plus de doute, et presque le même jour que l'empereur...

 


Heimito von Doderer (1896-1966)

Romancier de la lignée des Musil, Broch, Roth et Canetti, Heimito von Doderer est issu de la bourgeoisie viennoise. En 1916, il participe à la campagne contre la Russie sur le front galicien et est fait prisonnier de guerre en Sibérie. En 1920, il retourne à Vienne, commence des études d'histoire et de psychologie, et en 1923, entre à l'Institut de Recherche Historique Autrichienne. Il fréquente la jeunesse dorée de l'entre-deux-guerres et adhère brièvement à l'idéologie nazie dont il se détourne avant l'Anschluss. "Toute son œuvre témoignera d'une fuite obstinée hors de toute idéologie et vers un espace qui serait purement humain", multipliant les personnages, entremêlant les intrigues et les générations dans une apparente confusion dont on ne découvre la logique rigoureuse que dans la derniers chapitres, seul moyen pour appréhender la totalité, reconquérir la réalité ...

Doderer commence à publier dans les années 1930 (Ein Mord, den jeder begeht, 1938), mais c'est seulement en 1951 qu'il connut la célébrité avec le roman "Die Strudelhofstiege oder Melzer und die Tiefe der Jahre", vaste fresque de la société viennoise...


"Un meurtre que tout le monde commet" (Ein Mord den jeder begeht, 1938)
"C'est le premier roman important de Heimito von Doderer.  Ce livre rassemble les éléments d'une enquête policière, ceux d'une éducation sentimentale et ceux, enfin, d'un roman d'initiation : parvenu à l'âge adulte, Conrad Castiletz ("Kokosch", l'anti-héros romantique du roman) qui mène dans l'Allemagne des années vingt, la vie ordinaire et sans histoire d'un fils d'industriel, s'efforce un jour de résoudre l'énigme de la mort de la soeur de sa femme, survenue plusieurs années auparavant.
L'extraordinaire construction de ce livre où ressurgissent, avec la force du leitmotiv, certaines images-clés, la densité poétique et souvent baroque du style, suggèrent une volonté d'élucider ces ellipses de la vie où Doderer perçoit non pas le déterminisme d'un hasard mais la magie d'un destin. Toute l'oeuvre de Doderer, du reste, s'articule autour de personnages égarés dans l'Histoire collective et que l'on voit chercher inlassablement la nature de leur identité. Telle est la fatalité de Conrad qui découvre avec stupeur que la seule chose à laquelle il ne peut échapper est son enfance." (éditions Rivages)

 

"...L'enfance, c'est comme un seau qu'on vous renverse sur la tête. Ce n'est qu'après que l'on découvre ce qu'il y avait dedans. Mais pendant toute une vie, ça vous dégouline dessus, quels que soient les vêtements ou même les costumes que l'on puisse mettre.
L'homme dont on doit rapporter ici la vie - son cas a excité quelque curiosité à l'intérieur des frontières allemandes et même au-delà, lorsque les choses furent ensuite mieux connues - pourrait presque fournir la preuve que l'on n'arrive jamais à se laver du contenu de ce fameux seau.."

 

Ce livre est l'un des plus célèbres de l'auteur et a pour héros un "suiveur" du destin, Konrad Castiletz, homme tranquille et rangé. Le mariage va pourtant déclencher chez lui une recherche fiévreuse du sens du destin, de la faute et de la connaissance : il s`aperçoit en effet qu`il a été involontairement responsable de la mort de sa future belle-sœur à cause d'une folie d'étudiant. Cet événement remonte à neuf années : Konrad, jeune étudiant. avait pris le train et, par la fenêtre de son compartiment, avait brusquement exhibé un crâne pour effrayer une inconnue assise dans le compartiment voisin. Celle-ci s'était penchée à la fenêtre, et son front avait heurté la paroi d`un tunnel. Par recoupements successifs, Konrad Castiletz prend conscience de son "crime", et il accède par là à un état de pleine maturité qui se traduit par un stoïcisme que l'on dit viril : "Vous avez parcouru avec un extraordinaire succès le plus long chemin qui guérit tous les maux. Que ce chemin devait aboutir à vous-même, c'est une loi éternelle que nous cherchons tous à éluder tout au long de notre vie au prix de multiples efforts. Celui qui va jusqu`au bout de ce chemin et jusqu'à la victoire arrive à posséder une science qui n`est accordée qu'à un tout petit nombre toujours plus restreint de privilégiés; il arrive à savoir qui il est réellement". Une mort exceptionnelle arrête là la course du "meurtrier". Pour Doderer, comme il le dit lui-même du poète et peintre Gütersloh, le point d`appui, pour connaitre les êtres humains, n'est pas dans leur vie personnelle, mais bien dans le noyau central de leur personne, là où se dévoile leur façon personnelle et authentique d'accéder à l'éthique et de recréer tout ce que les autres avaient trouvé avant eux. Pour rendre cette quête possible, Doderer bouscule les conventions de temps et d`espace. et il crée une nouvelle notion du temps. un temps, le temps de l'expérience profondément vécue, qui est le développement, le temps subjectif et intérieur  pendant lequel l'événement en soi s`est déroulé...


"Les Fenêtres éclairées" ou L'Humanisation de l'inspecteur Julius Zihal (Die erleuchteten Fenster oder die Menschwerdung des Amtsrates Zihal, 1950)
 "On peut être un homme respecté, avoir mené une vie exemplaire, avoir fait carrière dans l'administration en gravissant tous les échelons du mérite, et se retrouver pourtant nu quand sonne l'heure de la retraite. Comme un ange déchu, l'inspecteur Julius Zihal «tomba d'abord dans un espace vide, une sorte de zone intermédiaire, un étrange no man's land intercalé entre une autorité mystique, ou du moins mystérieuse, et la vie». Pour se protéger de cette vie qui le désoriente mais dont il est curieux et qui l'attire comme ces silhouettes entraperçues le soir dans l'encadrement de fenêtres éclairées, il va peu à peu tisser autour de lui un cocon d'où n'émerge, à la lueur de la lune, que le tube oblique d'une lunette indiscrète. Occupé à cataloguer ces étoiles terrestres, enfermé dans un système astronomico-administratif patiemment élaboré nuit après nuit, il ne verra pas venir la chute. Elle aura des conséquences inattendues. On retrouve dans ce court roman aux apparences de tragi-comédie le thème central de l'univers de Doderer : la découverte de soi, la marche vers l'authenticité. L'analyse du cas Julius Zihal est conduite avec la précision, la jubilation et l'humour qui caractérisent cet auteur viennois que l'on n'a pas fini de découvrir." (éditions Rivages)


"L'Escalier du Strudlhof" (Die Strudlhofstiege, 1951)
Le titre se réfère à une très pittoresque ruelle à degrés de Vienne, qui apparaît ici comme un pont jeté sur deux mondes sociaux différents. L'action se déroule à Vienne en 1910-1911 et 1923-1925, et tente de décrire toutes les forces et contre-forces de cette époque, par le bais d'une multitude de personnages circulant dans près de 900 pages. Un  personnage central toutefois ordonne le récit, Melzer (comme Zihal, personnage dont Doderer fera le principal protagoniste dans "Les Fenêtres éclairées"), officier devenu "conseiller d'administration", qui peu à peu en se détachant des contraintes, et malgré le flux des autres destins, se lance à la recherche de sa qualité d'homme, ce qui est d'une difficulté quasi insurmontable. Sa recherche est perpétuellement interrompue ou recouverte par le flot d'autres destins qui croisent le sien. Mais Doderer ne cherche nullement à décrire une humanité en évolution, ce qu`il veut montrer au contraire c'est la société viennoise figée dans sa décadence et attendant sa destruction. Le tableau de cette civilisation trop raffinée, trop cultivée, trop chargée de temps pour susciter encore des hommes d'action, est un chef-d'œuvre par l'agencement magistral des milliers de nuances qui la dépeignent...

 


"Les Démons" (Die Dämonen, nach der Chronik des Sektionsrates Geyrenhoff, 1956)

Doderer a emprunté à Dostoïevski le titre de son roman et construit une fresque historique à un moment charnière de l'histoire, entre l'automne 1926 et le 15 juillet 1927, jour où les ouvriers sociaux-démocrates mirent le feu au Palais de justice de Vienne. On suit ainsi quelques deux cents personnages, au jour le jour, les faits et gestes de chacun d'entre eux voit les individus se grouper en constellations durables ou éphémères : il lui fallut près de trente années pour venir à bout des quelques douze cents pages compactes de son oeuvre. Sa création littéraire est nourrie des méditations que lui inspirent les faits historiques ou sociaux qu`il évoque : sur le mépris de l'intelligence et le culte de la force physique dans certains milieux ; sur un relâchement des mœurs que le goût de la respectabilité masque sous de fausses apparences; sur un affairisme véreux favorisé par les tentations d`une époque troublée ; sur certaine affinité entre l`obsession sexuelle et l'idéologie totalitaire (trad. éditions Gallimard) ...

 

Alors que le narrateur de Dostoïevski était censé avoir été le témoin oculaire des évenements pour, au milieu de son récit, renoncer à raconter ces événements pour expliquer leur enchaînement véritable. tel qu`il apparut plus tard, "quand toute la lumière fut faite", le narrateur de Doderer, Geyrenhoff se fait aider par toute une série de rabatteurs qui lui rapportent ce qu'il ne peut voir. C'est à la fois une somme. une fresque historique, une analyse spectrale de Vienne à un moment essentiel de son histoire, les événements rapportés se déroulent en effet entre l'automne 1926 et le 15 juillet 1927, jour où les ouvriers sociaux-démocrates mirent le feu au palais de justice de Vienne. Mais le roman est avant tout un tableau ample de toute la société viennoise : une infinité de personnages circulent, leurs destins, d'abord solitaires, se recoupent peu à peu, et, au fur et à mesure que se déroulent les rencontres. que se dévoilent les secrets, se dessine une "réalité seconde" : c'est une réalité hostile, qui s'oppose à l'humanisation que tout être humain doit poursuivre, une "réalité" irrationnelle et universellement présente, que tout être humain doit saisir en tentant de "rattraper" mentalement tel ou tel évènement insignifiant de sa vie ...

 

Mais c'est aussi la ville même de Vienne qui est le personnage essentiel, avec ses rues, ses monuments, ses quartiers pittoresques, ses établissements de toutes catégories, qui servent de lieux de rencontre, la pègre jouant son rôle dans cette chronique, au même titre que les classes laborieuses, les bourgeois, les aristocrates. De cette journée où le palais de justice fut incendié à la suite d'une émeute, à quelque classe qu'ils appartiennent, qu'ils s'occupent ou non de politique, qu'ils poursuivent une intrigue personnelle, qu'ils se cantonnent dans leur activité professionnelle ou qu'ils se laissent vivre en oisifs, tous ont plus ou moins pris part à l'événement qui orientera la destinée et dont personne ne comprend sur le moment la signification profonde...

Des intrigues vont donc se nouer et se dénouer, l'historien René von Stangeler et sa maîtresse Grete Siebeuschein, le docteur Neuberg et sa fiancée Angelika Trapp; le dessinateur lmre von Gyurkicz et Charlotte von Schlaggenberg, appelée Quapp, l'ouvrier Léonhard Kakabsa et sa protectrice Mme Mary K.., le Hongrois Gyurkicz fait des discours enthousiastes et meurt victime de la vérité qu'il crie, et si l'ouvrier Kakabsa comprend l'exaltation ouvrière, Quapp ne saisit pas l'importance de la lutte, pour elle, seules comptent ses fiançailles avec Geza von Orkay....