Percy Bysshe Shelley (1792-1822), "Ode to West Wind" (1819), "Prometheus Unbound" (1820), "The Sensitive Plant" (1820), "The Masque of Anarchy" (1832) -  Mary Shelley (1797-1851) - ...

Last update 12/19/2016


De Tennyson à Swinburne et à Yeats, Shelley fut le plus admiré des poètes anglais, et des romantiques tant son destin est tragiquement emblématique de ce mouvement : révolutionnaire dans sa jeunesse, accusé d'athéisme et d'immoralité, contraint à l'exil, son corps sans vie est rejeté par les flots du golfe de La Spezia, en 1822 et sera brûlé sur un bûcher face à la mer en présence de son ami, Byron. Shelley, plus que tout autre, et bien qu'on lui ait le reproche d'être un pur poète totalement désincarné, semble hanté par le besoin de s'expliquer le mal dans le monde; et ce sont ses courts poèmes, dont les puissantes images servent comme naturellement un idéalisme prophétique, qui feront son extrême notoriété. Sa pensée religieuse et politique, ardente, impatiente et peut-être naïve, rejoint le rationalisme libertaire de Godwin, le père de Mary, se définira comme "atheist, democrat, philanthropist" en 1816, la régénération de l'homme est possible, mais son athéisme se transforme en un panthéisme exalté ("Queen Mab, A Philosophical Poem", 1813). 

On lut sans doute assez peu de nos jours "La Reine Mab" (1813), "Alastor" (1816) ou la tragédie des Cenci. Mais le drame de "Prométhée Délivré", 'l' "Ode au vent d'Ouest", l' "Alouette", l" "Epipsychidion" font de Shelley un maître des images et des rythmes, le porte-parole de tous les élans du rêve, le symbole même de la révolte romantique de l'esprit contre la tyrannie d'un monde trop réel et trop quotidien ...


Percy Bysshe Shelley (1792-1822)

Percy naquit à Field Place, dans le comté de Sussex, dans une famille aristocratique. Une éducation donc privilégiée de membre de la classe moyenne se doublant d'un certain égotisme qui ressort notamment dans son essai "Defence of Poetry"  dans lequel il décrit les poètes comme des "législateurs non reconnus du monde  ... 

 

"A poem is the very image of life expressed in its eternal truth. There is this difference between a story and a poem, that a story is a catalogue of detached facts, which have no other connection than time, place, circumstance, cause and effect; the other is the creation of actions according to the unchangeable forms of human nature, as existing in the mind of the Creator, which is itself the image of all other minds. The one is partial, and applies only to a definite period of time, and a certain combination of events which can never again recur; the other is universal, and contains within itself the germ of a relation to whatever motives or actions have place in the possible varieties of human nature. Time, which destroys the beauty and the use of the story of particular facts, stripped of the poetry which should invest them, augments that of poetry, and forever develops new and wonderful applications of the eternal truth which it contains. Hence epitomes have been called the moths of just history; they eat out the poetry of it. A story of particular facts is as a mirror which obscures and distorts that which should be beautiful; poetry is a mirror which makes beautiful that which is distorted.

 

"Un poème est l'image même de la vie exprimée dans son éternelle vérité. Il y a cette différence entre une histoire et un poème, que l'histoire est un catalogue de faits détachés, qui n'ont d'autre connexion que celle  de temps, de lieu, de circonstances, de cause et d'effet; le poème est la création d'actions qui s'accordent avec les formes immuables de la nature humaine, telles qu'elles existent dans l'esprit du créateur (qui est lui- même l'image de tous les autres esprits). L'une est particulière, et ne s'applique qu'à une période de temps définie, à une certaine combinaison d'événements qui ne peuvent jamais se reproduire ; l'autre est universel et contient en lui le germe d'une relation avec tous les motifs ou actions qui peuvent trouver place dans les variétés possibles de la nature humaine.."

 

Mais non conformiste et déjà révolté, il est exclu d'Oxford en 1811 pour avoir publié "The Necessity of Atheism" et lu des textes chez les radicaux politiques, comme William Godwin. Il épouse à dix-neuf ans une amie de ses sœurs, Harriet Westbrook, qui en a seize, et eut d'elle deux enfants : après trois ans de mariage malheureux, il rencontre Mary Goldwin et s'enfuit avec elle. Le décès de son grand-père, en 1815, lui permet de compter sur une certaine fortune, mais, ainsi que le fut Byron, la justice anglaise le contraint à un exil définitif et à la perte de la garde de ses enfants. Mary et Percy s'installent alors en diverses villes d'Italie, le plus durablement à Pise. Mais cette vie errante (Venise, Florence, Naples..) et la mort de ses enfants, en bas-âge (1818, 1819), creusèrent un fossé entre celle-ci et son mari ...


En juillet 1822, Shelley et un de ses proches, Edward Ellerker Williams, font naufrage à bord du "Don Juan", et quelques dix jours plus tard son corps est retrouvé sur la plage non loin de Viareggio. Byron et Leigh Hunt, qui en 1816 fit connaître Percy Bysshe Shelley and John Keats à un très large public (cf l'article ‘Young Poets" dans The Examiner), assistent à cette scène que le peintre Louis Édouard Fournier (1857-1917) a tenté d'immortaliser en 1889 dans "The Cremation of Percy Bysshe Shelley" (Liverpool Walker Gallery). Keats venait de mourir l'année précédente, deux ans plus tard Byron décédait à Missolonghi, un mythe pouvait naître et se développer.

Shelley avait singulièrement anticipé sa fin dans la dernière "last stanza" de son "Adonais" (1821) :
"The breath whose might I have invok'd in song
 Descends on me; my spirit's bark is driven,
 Far from the shore, far from the trembling throng
 Whose sails were never to the tempest given;
 The massy earth and sphered skies are riven!
 I am borne darkly, fearfully, afar;
 Whilst, burning through the inmost veil of Heaven,
The soul of Adonais, like a star,
Beacons from the abode where the Eternal are."


Au mois d'août de l'année 1811, Shelley va décevoir une nouvelle fois sa famille en ajoutant à la honte de l'expulsion le scandale de ses noces avec la jeune Harriet Westbrook (seize ans), épousée en Ecosse pour la "soustraire à la tyrannie" paternelle, impulsion qui ne devait cesser de peser sur la vie, puis sur la réputation de Shelley et qui fit aussitôt de lui un errant. Plus de maison, plus d'attaches. Les époux juvéniles se transportent d'Irlande dans le Pays de Galles, de Londres dans la région des Lacs. Shelley n'est pas né pour l'immobilité. Ses affinités avec l'oiseau, avec le vent, avec l'eau, qu'il exprimera plus tard avec une telle perfection musicale, modèlent son existence. L'œuvre aussi prend forme. En 1813,il achève "La Reine Mab", long poème philosophique et anticlérical, où il livre ses diatribes contre la monarchie, les lois et le pharisaïsme. La naissance d'une fille, Ianthe, son remariage avec Harriet (il l'épouse cette fois selon le rite anglican) ne l'empêchent pas en 1814 de s'éprendre de la fille de l'écrivain William Godwin, Mary, et de fuir avec elle sur le continent. Harriet attend un second enfant, Charles, qui naîtra en novembre, mais il n'est pas dans le tempérament de Shelley de se considérer comme lié par ses engagements. Les prétextes ne lui manquent point : son mariage a été une erreur, l'attrait physique d'Harriet a disparu, sa vertu est sans doute fragile et sa compagnie insupportable. Mais Shelley lui écrit tout de même de Suisse pour lui offrir de venir les rejoindre, Mary et lui : proposition que l'infortunée refusera, elle se noie en novembre 1816 - suicide qui va permettre à Shelley de convoler avec Mary.


"Queen Mab" (1813)

La vision idéaliste de Shelley est mise en exergue dans ce poème épique qui influença des poètes tels que Swinburne, Rossetti, Tennyson et Yeats. Le jeune poète exprime ses espoirs et ses aspirations pour un destin meilleur pour l'humanité. Le poète imagine que Mab, la reine des Fées, emporte avec elle sur son char l'âme de Ianthe et la conduit au Palais des Enchantements où, en récompense de ses qualités terrestres. elle pourra connaître à la fois le passé, le présent et le futur. De là, elle voit la vanité des gloires humaines, les erreurs commises dans le passé par les hommes, le malheur du temps présent causé par ces erreurs; elle écoute enfin la prédiction qui annonce des temps meilleurs, quand l'amour régnera sur la terre. Shelley, par la bouche de la Reine des Fées, vitupère les rois, les tyrans, les prêtres, les riches; il s'attaque à la religion et à toutes les institutions qui lui paraissent s'opposer à l'évolution de l'homme vers cette éviction du mal, sur laquelle repose son espérance. Écrit alors qu'il avait dix-huit ans, ce poème révèle déjà ses dons, bien que sa substance poétique reste assez faible. Le jeune poète est surtout préoccupé des idées qu'il veut exprimer et se laisse entraîner par sa passion. Sa pensée évoluera, mais il sera toujours fidèle à cet acte de foi en la destinée humaine que contient La Reine Mab et restera convaincu que, guidés par l'amour, la charité et le sens de la justice, les hommes pourraient transformer leur vie et en chasser le mal. L`auteur n'avait pas eu l'intention de publier ce poème : il en fit plus tard des extraits qui furent légèrement remaniés et furent publiés en 1816 sous le "The Daemon of the World"..

Les années passèrent et l'expérience vint tempérer bien des espoirs ...

 

How wonderful is Death,

Death and his brother Sleep!

One, pale as yonder waning moon

With lips of lurid blue;

The other, rosy as the morn

When throned on ocean's wave

It blushes o'er the world:

Yet both so passing wonderful!

 

Hath then the gloomy Power

Whose reign is in the tainted sepulchres

Seized on her sinless soul?

Must then that peerless form

Which love and admiration cannot view

Without a beating heart, those azure veins

Which steal like streams along a field of snow,

That lovely outline, which is fair

As breathing marble, perish?

Must putrefaction's breath

 

Leave nothing of this heavenly sight

But loathsomeness and ruin?

Spare nothing but a gloomy theme,

On which the lightest heart might moralize?

Or is it only a sweet slumber

Stealing o'er sensation,

Which the breath of roseate morning

Chaseth into darkness?

Will Ianthe wake again,

And give that faithful bosom joy

Whose sleepless spirit waits to catch

Light, life, and rapture from her smile?

 

Yes! she will wake again,

Although her glowing limbs are motionless,

And silent those sweet lips,

Once breathing eloquence

That might have soothed a tyger's rage,

Or thawed the cold heart of a conqueror.

Her dewy eyes are closed,

And on their lids, whose texture fine

Scarce hides the dark blue orbs beneath,

The baby Sleep is pillowed:

Her golden tresses shade

The bosom's stainless pride,

Curling like tendrils of the parasite

Around a marble column.

 

Hark! whence that rushing sound?

'Tis like the wondrous strain

That round a lonely ruin swells,

 

Which, wandering on the echoing shore,

The enthusiast hears at evening:

'Tis softer than the west wind's sigh;

'Tis wilder than the unmeasured notes

Of that strange lyre whose strings

The genii of the breezes sweep:

Those lines of rainbow light

Are like the moonbeams when they fall

Through some cathedral window, but the teints

Are such as may not find

Comparison on earth.

 

(...)



"Hymn to Intellectual Beauty" (1817)

Ce n'est pas tant la beauté intellectuelle que l'idée intellectuelle de la beauté que le poète nous conte ici, une idée qui, émanant toujours de la nature, de ses jeux et mouvements, vient se manifester à nous aussi mystérieusement que subrepticement, un soir d'été, et qui nous donne, dans un monde par ailleurs désolé, de l'amour, de l'espoir, de l'estime de soi, vient nourrir notre pensée pour disparaître soudainement et nous laisser désemparé ...

 

"L'ombre terrible d'une Puissance invisible / Flotte, invisible, parmi nous et vient hanter / Ce monde varié d'une aile aussi changeante / Que les vents de l'été jouant de fleur en fleur. / Comme le clair de lune inonde un mont planté de pins, / De son regard inconstant elle hante / Chacun des coeurs, des visages humains; / Comme les harmonies et les teintes du soir, / Comme nuées sous la voûte étoilée, /  Comme un souvenir de musique enfuie, / Comme tout ce qui peut, par sa grâce, nous être / Cher, et plus cher encor d'être mystérieux ..."

"Esprit de la Beauté, ô toi qui rends sacré / De tes propres couleurs tout ce que tu éclaires / De pensée ou de formes humaines - où as-tu fui? / Pourquoi disparais-tu, laissant notre séjour / Si vide et désolé, sombre et vaste vallée de larmes? / Demande pourquoi le soleil ne tisse / Pour toujours l'arc-en-ciel sur ce torrent des monts; / Pourquoi tout e qui apparaît, doit périr, se flétrir; / Pourquoi la peur, la mort, le rêve, la naissance / Projettent sur l'éclat de cette terre / Pareille nuit, pourquoi l'homme est capable / De haine et d'amour, de découragement et d'espoir? .."

 

The awful shadow of some unseen Power

         Floats though unseen among us; visiting

         This various world with as inconstant wing

As summer winds that creep from flower to flower;

Like moonbeams that behind some piny mountain shower,

                It visits with inconstant glance

                Each human heart and countenance;

Like hues and harmonies of evening,

                Like clouds in starlight widely spread,

                Like memory of music fled,

                Like aught that for its grace may be

Dear, and yet dearer for its mystery.

 

Spirit of BEAUTY, that dost consecrate

         With thine own hues all thou dost shine upon

         Of human thought or form, where art thou gone?

Why dost thou pass away and leave our state,

This dim vast vale of tears, vacant and desolate?

                Ask why the sunlight not for ever

                Weaves rainbows o'er yon mountain-river,

Why aught should fail and fade that once is shown,

                Why fear and dream and death and birth

                Cast on the daylight of this earth

                Such gloom, why man has such a scope

For love and hate, despondency and hope?

 

No voice from some sublimer world hath ever

         To sage or poet these responses given:

         Therefore the names of Demon, Ghost, and Heaven,

Remain the records of their vain endeavour:

Frail spells whose utter'd charm might not avail to sever,

                From all we hear and all we see,

                Doubt, chance and mutability.

Thy light alone like mist o'er mountains driven,

                Or music by the night-wind sent

                Through strings of some still instrument,

                Or moonlight on a midnight stream,

Gives grace and truth to life's unquiet dream.

Love, Hope, and Self-esteem, like clouds depart

         And come, for some uncertain moments lent.

         Man were immortal and omnipotent,

Didst thou, unknown and awful as thou art,

Keep with thy glorious train firm state within his heart.

                Thou messenger of sympathies,

                That wax and wane in lovers' eyes;

Thou, that to human thought art nourishment,

                Like darkness to a dying flame!

                Depart not as thy shadow came,

                Depart not—lest the grave should be,

Like life and fear, a dark reality.

 

While yet a boy I sought for ghosts, and sped

         Through many a listening chamber, cave and ruin,

         And starlight wood, with fearful steps pursuing

Hopes of high talk with the departed dead.

I call'd on poisonous names with which our youth is fed;

                I was not heard; I saw them not;

                When musing deeply on the lot

Of life, at that sweet time when winds are wooing

                All vital things that wake to bring

                News of birds and blossoming,

                Sudden, thy shadow fell on me;

   I shriek'd, and clasp'd my hands in ecstasy!

I vow'd that I would dedicate my powers

         To thee and thine: have I not kept the vow?

         With beating heart and streaming eyes, even now

I call the phantoms of a thousand hours

Each from his voiceless grave: they have in vision'd bowers

                Of studious zeal or love's delight

                Outwatch'd with me the envious night:

They know that never joy illum'd my brow

                Unlink'd with hope that thou wouldst free

                This world from its dark slavery,

                That thou, O awful LOVELINESS,

Wouldst give whate'er these words cannot express.

The day becomes more solemn and serene

         When noon is past; there is a harmony

         In autumn, and a lustre in its sky,

Which through the summer is not heard or seen,

As if it could not be, as if it had not been!

                Thus let thy power, which like the truth

                Of nature on my passive youth

Descended, to my onward life supply

                Its calm, to one who worships thee,

                And every form containing thee,

                Whom, SPIRIT fair, thy spells did bind

To fear himself, and love all human kind.

 



En 1818, après la publication de "Frankenstein" par Mary Shelley et des poèmes de Percy, "The Revolt of Islam" et "Ozymandias", le couple s'installe en Italie, mais la tragédie s'installe avec la mort de leur fille. La dépression transparaît dans "Julian and Maddalo", poème-conversation entre Shelley et Byron écrit à Venise, et  ses célèbres "Stanzas Written in Dejection near Naples" de décembre 1818 ..


"Julian and Maddalo : a Conversation" (1824)

Publié en 1824 dans un recueil de poésies posthume, le poème fut inspiré par les conversations qui se déroulèrent entre Byron et Shelley, l'hôte de son ami, sur le thème de la folie causée par un chagrin d'amour : il traduit, dans un cadre vénitien, le désespoir du poète qui fut peut-être alors proche de la folie. Comme l'auteur lui-même l`explique dans la préface, Julien (Shelley) est un Anglais de bonne famille, défenseur passionné de la perfectibilité humaine; le comte Maddalo (Byron). un noble Vénitíen, est au contraire dominé par le sentiment de la vanité des choses humaines. Aux paroles désabusées de Maddalo, Julien oppose sa foi dans les destinées de l'homme. A la fin de leur conversation, les deux amis vont visiter un asile d'aliénés, où l'un des malades, qui a perdu la raison à la suite d'un amour malheureux, raconte son histoire....

 

I rode one evening with Count Maddalo

Upon the bank of land which breaks the flow

Of Adria towards Venice: a bare strand

Of hillocks, heap'd from ever-shifting sand,

Matted with thistles and amphibious weeds,

Such as from earth's embrace the salt ooze breeds,

Is this; an uninhabited sea-side,

Which the lone fisher, when his nets are dried,

Abandons; and no other object breaks

The waste, but one dwarf tree and some few stakes

Broken and unrepair'd, and the tide makes

A narrow space of level sand thereon,

Where 'twas our wont to ride while day went down.

This ride was my delight. I love all waste

And solitary places; where we taste

The pleasure of believing what we see

Is boundless, as we wish our souls to be:

And such was this wide ocean, and this shore

More barren than its billows; and yet more

Than all, with a remember'd friend I love

To ride as then I rode; for the winds drove

The living spray along the sunny air

Into our faces; the blue heavens were bare,

Stripp'd to their depths by the awakening north;

And, from the waves, sound like delight broke forth

Harmonizing with solitude, and sent

Into our hearts aëreal merriment.

So, as we rode, we talk'd; and the swift thought,

Winging itself with laughter, linger'd not,

But flew from brain to brain—such glee was ours,

Charg'd with light memories of remember'd hours,

None slow enough for sadness: till we came

Homeward, which always makes the spirit tame.

This day had been cheerful but cold, and now

The sun was sinking, and the wind also.

Our talk grew somewhat serious, as may be

Talk interrupted with such raillery

As mocks itself, because it cannot scorn

The thoughts it would extinguish: 'twas forlorn,

Yet pleasing, such as once, so poets tell,

The devils held within the dales of Hell

Concerning God, freewill and destiny:

Of all that earth has been or yet may be,

All that vain men imagine or believe,

Or hope can paint or suffering may achieve,

We descanted, and I (for ever still

Is it not wise to make the best of ill?)

Argu'd against despondency, but pride

Made my companion take the darker side.

The sense that he was greater than his kind

Had struck, methinks, his eagle spirit blind

By gazing on its own exceeding light.

Meanwhile the sun paus'd ere it should alight,

Over the horizon of the mountains—Oh,

How beautiful is sunset, when the glow

Of Heaven descends upon a land like thee,

Thou Paradise of exiles, Italy!

Thy mountains, seas, and vineyards, and the towers

Of cities they encircle! It was ours

To stand on thee, beholding it: and then,

Just where we had dismounted, the Count's men

Were waiting for us with the gondola.

As those who pause on some delightful way

Though bent on pleasant pilgrimage, we stood

Looking upon the evening, and the flood

Which lay between the city and the shore,

Pav'd with the image of the sky.... The hoar

And aëry Alps towards the North appear'd

Through mist, an heaven-sustaining bulwark rear'd

Between the East and West; and half the sky

Was roof'd with clouds of rich emblazonry

Dark purple at the zenith, which still grew

Down the steep West into a wondrous hue

Brighter than burning gold, even to the rent

Where the swift sun yet paus'd in his descent

Among the many-folded hills: they were

Those famous Euganean hills, which bear,

As seen from Lido thro' the harbour piles,

The likeness of a clump of peakèd isles—

And then—as if the Earth and Sea had been

Dissolv'd into one lake of fire, were seen

Those mountains towering as from waves of flame

Around the vaporous sun, from which there came

The inmost purple spirit of light, and made

Their very peaks transparent. "Ere it fade,"

Said my companion, "I will show you soon

A better station"—so, o'er the lagune

We glided; and from that funereal bark

I lean'd, and saw the city, and could mark

How from their many isles, in evening's gleam,

Its temples and its palaces did seem

 

Like fabrics of enchantment pil'd to Heaven.

I was about to speak, when—"We are even

Now at the point I meant," said Maddalo,

And bade the gondolieri cease to row.

"Look, Julian, on the west, and listen well

If you hear not a deep and heavy bell."

I look'd, and saw between us and the sun

A building on an island; such a one

As age to age might add, for uses vile,

A windowless, deform'd and dreary pile;

And on the top an open tower, where hung

A bell, which in the radiance sway'd and swung;

We could just hear its hoarse and iron tongue:

The broad sun sunk behind it, and it toll'd

In strong and black relief. "What we behold

Shall be the madhouse and its belfry tower,"

Said Maddalo, "and ever at this hour

Those who may cross the water, hear that bell

Which calls the maniacs, each one from his cell,

To vespers." "As much skill as need to pray

In thanks or hope for their dark lot have they

To their stern Maker," I replied. "O ho!

You talk as in years past," said Maddalo.

" 'Tis strange men change not. You were ever still

Among Christ's flock a perilous infidel,

A wolf for the meek lambs—if you can't swim

Beware of Providence." I look'd on him,

But the gay smile had faded in his eye.

"And such," he cried, "is our mortality,

And this must be the emblem and the sign

Of what should be eternal and divine!

And like that black and dreary bell, the soul,

Hung in a heaven-illumin'd tower, must toll

Our thoughts and our desires to meet below

Round the rent heart and pray—as madmen do

For what? they know not—till the night of death,

As sunset that strange vision, severeth

Our memory from itself, and us from all

We sought and yet were baffled." I recall

The sense of what he said, although I mar

The force of his expressions. The broad star

Of day meanwhile had sunk behind the hill,

And the black bell became invisible,

And the red tower look'd gray, and all between

The churches, ships and palaces were seen

Huddled in gloom;—into the purple sea

The orange hues of heaven sunk silently.

We hardly spoke, and soon the gondola

Convey'd me to my lodgings by the way. 

(...)


Dans cette œuvre, Shelley exprime une fois de plus les principes fondamentaux de sa philosophie : foi illimitée dans la puissance des forces spirituelles ; perfectibilité de la nature humaine. Ce progrès trouve sur son chemin, selon Shelley, les préjugés et les superstitions dont l'humanité est encore l'esclave : en premier lieu, la religion; c'est pourquoi il faut combattre et supprimer ces obstacles. Cette idéologie anime la plus grande partie de l'œuvre de Shelley. Ici cependant, au lieu de porter ses idées au niveau d'un lyrisme intense, le poète semble rechercher la simplicité éloquente et persuasive d'une conversation familière. L`auteur fait preuve d`un grand talent dans la description des feux du couchant sur la lagune de Venise ..


"Stanzas Written in Dejection near Naples"

Stances écrites dans l'abattement près de Naples - Le soleil est chaud, le ciel est clair, les vagues dansent rapides et brillantes, les îles bleues et les montagnes de neige revêtent la lumière transparente du Midi empourpré; la terre moite respire légèrement autour de ses boutons encore enveloppés ; les mille voix d'une seule félicité, les vents, les oiseaux, les flots de l'océan, la Cité elle-même, ont des accents aussi doux que ceux de la Solitude.

Je vois le parquet non foulé de l'abîme jonché d'herbes marines vertes et pourpres; je vois les vagues s'éparpillant sur le rivage, comme une lumière qui se dissout en averses d'étoiles; je m'assieds seul sur le sable; l'éclair de l'océan à l'heure de midi resplendit autour de moi, et une harmonie s'élève de ses mouvements mesurés, avec quelle douceur! si quelque coeur pouvait partager en ce moment mon émotion ! ...

The sun is warm, the sky is clear,
The waves are dancing fast and bright,
Blue isles and snowy mountains wear
The purple noon's transparent light
Around its unexpanded buds;
Like many a voice of one delight,
The winds, the birds, the ocean floods,
The City's voice itself is soft, like Solitude's.

I see the Deep's untrampled floor,
With green and purple seaweed strown;
I see the waves upon the shore,
Like light dissolved in star-showers, thrown:
I sit upon the sands alone,
The lightning of the noon-tide ocean
Is flashing round me, and a tone
Arises from its measured motion,
How sweet! did any heart now share in my emotion.

Alas! I have nor hope nor health,
Nor peace within nor calm around,
Nor that content surpassing wealth
The sage in meditation found,
And walked with inward glory crown'd —

 

Nor fame, nor power, nor love, nor leisure,
Others I see whom these surround—
Smiling they live and call life pleasure;—
To me that cup has been dealt in another measure.

Yet now despair itself is mild,
Even as the winds and waters are;
I could lie down like a tired child,
And weep away the life of care
Which I have borne and yet must bear,
Till death like sleep might steal on me,
And I might feel in the warm air
My cheek grow cold, and hear the sea
Breathe o'er my dying brain its last monotony.

Some might lament that I were cold,
As I, when this sweet day is gone,
Which my lost heart, too soon grown old,
Insults with this untimely moan;
They might lament — for I am one
Whom men love not — and yet regret,
Unlike this day, which, when the sun
Shall on its stainless glory set,
Will linger, though enjoyed, like joy in memory yet.

 (....)



Jusqu'en 1818, date du départ sans retour de Shelley pour l'Italie, le poète et sa nouvelle famille, en proie aux difficultés d'argent, se déplacent sans cesse à travers l'Angleterre et font, sur le continent, deux voyages en compagnie de Claire Clairmont, la demi-sœur de Mary. Deux enfants : William (janvier 1816) et Clara (septembre 1818) sont nés. L'œuvre a vraiment pris le départ avec "Alastor" et "The Revolt of Islam" (1818). "Alastor or the Spirit of Solitude" (1816), poésie de forme narrative, raconte la vie d'un jeune poète solitaire qui ne vit qu'au travers de ses rêves, quitte sa demeure pour contempler le monde extérieur et les vestiges des époques passées, et éprouve soudainement le besoin de concrétiser dans son existence tous ses espoirs, mais en vain, et en meurt. 

L'intelligence libératrice de Shelley, profondément nourrie des idées de la Révolution française et, de surcroît, marquée par le système doctrinal de William Godwin, a abouti à un credo composite où l'idéalisme social, énoncé avec une sorte de rigueur mathématique, se mêle à un rêve fervent de panthéisme et d'espoir. Shelley est convaincu de sa mission de réformateur et de mage. Ses doutes, combien fréquents, combien cruels, demeurent d'ordre affectif. Sur le plan de l'entendement, il n'évolue que dans les détails. Le message, dans son essence, reste intact, fait de platonisme, de christianisme décanté, et d'amour cosmique. Le poète se veut penseur, comme Byron se voudra, jusqu'à la mort, le champion d'une cause noble. Et ce n'est pas par accident que les deux hommes se lieront, dès 1816. Leurs destins sont en fait associés. Une même révolte les anime, les soulève contre le conformisme et le philistinisme, les oriente vers un subjectivisme ostentatoire et par instants candide. 

A quoi il faut ajouter le triste épisode de la petite Allegra, fille de Byron et de Claire Clairmont, née en 1817 et qui mourra en 1822. 1818 est l'année où Shelley, pour toujours, va quitter l'Angleterre : une décision alimentée par ses craintes que consécutives à la décision prise en justice de lui retirer la garde des enfants de son premier mariage en raison de "ses écrits séditieux et de sa conduite immorale", mais aussi le coût moins élevé de la vie en Italie ..

Shelley part donc, et les quatre années italiennes qui lui restent à vivre vont être particulièrement fécondes et vont parfaire une œuvre qui, inconnue avant 1822, sera appelée à lui donner, après un bref purgatoire, une éternité ...


"The Mask of Anarchy" (1819)

Poème épique écrit en écho au massacre de Perloo, en 1819, et publié par le poète Leigh Hunt en 1832. ll se compose de quatre-vingt-onze strophes de quatre tétramètres à rimes alternées. Il s`agit d'un pamphlet d`inspiration politique et sociale. Une grave crise économique succédaít en Angleterre aux guerres de Napoléon, - trois cent mille membres de la British Army et de la Royal Navy s'étaient retrouvés en 1815 sans emplois -, et le gouvernement conservateur de Wellington et de  Castlereagh était incapable de la résoudre. Les ouvriers s'agitaient,  mais leurs manifestations étaient sévèrement réprimées. Lorsque. le 16 août 1819. un groupe d'ouvriers et d`ouvrières se réunit à Manchester, dans le faubourg de Peterloo pour exiger une réforme parlementaire, les magistrats, pris de panique, envoyèrent un peloton de gardes à cheval, qui tuèrent douze personnes et en blessèrent des centaines. Cette erreur tragique fut approuvée du gouvernement, mais la nation en jugea autrement. La nouvelle de l'hécatombe de Manchester fit éprouver plus douloureusement à Shelley l'amour de sa patrie vers laquelle se portait avec nostalgie son cœur d`exilé. Une macabre cavalcade défile à ses yeux : l`Assassin vient en tête. sous les traits de lord Castlereagh, il jette les cœurs humains en pâture à la meute qui le suit. La Fraude, l'Hypocrisie, la Destruction l`escortent et tous les membres du cortège sont vêtus en évêques, en avocats, en policiers. La cavalcade arrive à Londres où la jeune Espérance, affolée se jette à terre sous les pas des chevaux. Les personnages macabres meurent. piétinés par le Cheval de la Mort, et une voix forte résonne, qui incite les opprimés à faire valoir leurs droits contre les tyrans, à réclamer la sacro-sainte liberté sans laquelle il ne saurait y avoir ni bien-être, ni justice. Que les tyrans osent lever la main sur le peuple, celui-ci, désarmé, en appellera aux lois et vaincra par la fermeté de son calme et de sa dignité. Vous êtes nombreux. conclut la voix prophétique et ils ne sont qu`un petit nombre....

 

As I lay asleep in Italy

There came a voice from over the Sea,

And with great power it forth led me

To walk in the visions of Poesy.

 

I met Murder on the way -

He had a mask like Castlereagh -

Very smooth he looked, yet grim;

Seven blood-hounds followed him:

 

All were fat; and well they might

Be in admirable plight,

For one by one, and two by two,

He tossed them human hearts to chew

Which from his wide cloak he drew.

 

Next came Fraud, and he had on,

Like Eldon, an ermined gown;

His big tears, for he wept well,

Turned to mill-stones as they fell.

 

And the little children, who

Round his feet played to and fro,

Thinking every tear a gem,

Had their brains knocked out by them.

 

Clothed with the Bible, as with light,

And the shadows of the night,

Like Sidmouth, next, Hypocrisy

On a crocodile rode by.

 

And many more Destructions played

In this ghastly masquerade,

All disguised, even to the eyes,

Like Bishops, lawyers, peers, or spies.

 

Last came Anarchy: he rode

On a white horse, splashed with blood;

He was pale even to the lips,

Like Death in the Apocalypse.

 

And he wore a kingly crown;

And in his grasp a sceptre shone;

On his brow this mark I saw -

'I AM GOD, AND KING, AND LAW!'

 

With a pace stately and fast,

Over English land he passed,

Trampling to a mire of blood

The adoring multitude.

 

And a mighty troop around,

With their trampling shook the ground,

Waving each a bloody sword,

For the service of their Lord.

 

And with glorious triumph, they

Rode through England proud and gay,

Drunk as with intoxication

Of the wine of desolation.

 

 

O'er fields and towns, from sea to sea,

Passed the Pageant swift and free,

Tearing up, and trampling down;

Till they came to London town.

 

And each dweller, panic-stricken,

Felt his heart with terror sicken

Hearing the tempestuous cry

Of the triumph of Anarchy.

 

For with pomp to meet him came,

Clothed in arms like blood and flame,

The hired murderers, who did sing

'Thou art God, and Law, and King.

 

'We have waited, weak and lone

For thy coming, Mighty One!

Our Purses are empty, our swords are cold,

Give us glory, and blood, and gold.'

 

Lawyers and priests, a motley crowd,

To the earth their pale brows bowed;

Like a bad prayer not over loud,

Whispering - 'Thou art Law and God.' -

 

Then all cried with one accord,

'Thou art King, and God and Lord;

Anarchy, to thee we bow,

Be thy name made holy now!'

 

And Anarchy, the skeleton,

Bowed and grinned to every one,

As well as if his education

Had cost ten millions to the nation.

 

For he knew the Palaces

Of our Kings were rightly his;

His the sceptre, crown and globe,

And the gold-inwoven robe.

 

So he sent his slaves before

To seize upon the Bank and Tower,

And was proceeding with intent

To meet his pensioned Parliament

 

When one fled past, a maniac maid,

And her name was Hope, she said:

But she looked more like Despair,

And she cried out in the air:

 

'My father Time is weak and gray

With waiting for a better day;

See how idiot-like he stands,

Fumbling with his palsied hands!

 

He has had child after child,

And the dust of death is piled

Over every one but me -

Misery, oh, Misery!'

 

Then she lay down in the street,

Right before the horses' feet,

Expecting, with a patient eye,

Murder, Fraud, and Anarchy.

(...)



"Prometheus Unbound" (Prométhée délivré, 1819)

La beauté de cette œuvre repose sur l'extraordinaire puissance et le lyrisme débordant de maints passages qui sont parmi les plus belles pages de l'auteur. En 1819, Shelley admire pour se consoler la splendeur des ruines antiques de Rome, les vestiges des bains de Caracalla, et passe de longues heures à écrire son grand drame lyrique, "Prometheus Unbound" : adaptant très librement Eschyle (525-456 av. J.-C.) et le mythe de Prométhée (le Titan qui, pour avoir dérobé le feu du ciel, l'étincelle symbolique de l'intelligence, afin de l'offrir aux hommes, est châtié par Jupiter), Shelley en renverse la conclusion, Jupiter-Zeus est entraîné dans l'abîme, Prométhé est délivré et le monde régénéré. Prométhée n'est plus ici un être déchiré entre orgueil et soumission, mais l'incarnation de ces hautes qualités de l'âme qui seules peuvent triompher du mal absolu que représente le pouvoir tyrannique et répressif de Jupiter...

 

"It interpenetrates my granite mass,
Through tangled roots and trodden clay doth pass,
Into the utmost leaves and delicatest flowers ;
Upon the winds, among the clouds 'tis spread,
It wakes a life in the forgotten dead,
They breathe a spirit up from their obscurest bowers.
And like a storm bursting its cloudy prison
With thunder, and with whirlwind, has arisen
Out of the lampless caves of unimagined being :
With earthquake shock and swiftness making shiver
Thought's stagnant chaos, unremoved for ever,
Till hate, and fear, and pain, light-vanquished shadows,fleeing,
Leave Man, who was a many sided mirror,
Which could distort to many a shade of error,
This true fair world of things, a sea reflecting love ;
Which over all his kind as the sun's heaven
Gliding o'er ocean, smooth, serene, and even
Darting from starry depths radiance and life, doth move,
Leave Man, even as a leprous child is left,
Who follows a sick beast to some warm cleft
Of rocks, through which the might of healing springs is poured
Then when it wanders home with rosy smile,
Unconscious, and its mother fears awhile
It is a spirit, then, weeps on her child restored.
Man, oh, not men ! a chain of linked thought,
Of love and might to be divided not,
Compelling the elements with adamantine stress ;
As the Sun rules, even with a tyrant's gaze,
The unquiet republic of the maze
Of planets, struggling fierce towards heaven's free wilderness.
Man, one harmonious soul of many a soul.."

 

LA TERRE
L'amour pénètre mon corps massif de granit ; il passe à travers les racines enchevêtrées, et l'argile tassée jusqu'aux dernières feuilles et aux fleurs les plus délicates; répandu sur les vents, au milieu des nuages ; il éveille une vie dans les morts oubliés, qui exhalent une âme de leurs retraites les plus obscures.
Et, comme un ouragan faisant éclater sa prison de nuages avec tonnerre et avec tourbillon, il s'est élancé hors des cavernes ténébreuses de l'être non imaginé, avec la force et la rapidité d'un tremblement de terre, il secoue d'un frisson le chaos stagnant de la pensée, contre lequel rien n'avait jamais prévalu, jusqu'à ce que la haine, la crainte, et la douleur, ombres vaincues par la lumière, prenant la fuite,
Laissant l'Homme, naguère miroir aux mille facettes, qui pouvait altérer en maintes images trompeuses ce monde vrai et beau des choses, devenu aujourd'hui une mer réfléchissant l'amour; l'amour qui baigne toute la race humaine, comme le ciel ensoleillé glisse sur l'océan, uni, serein, et calme, et rayonne de ses profondeurs étoilées une splendeur vivante;
Laissant I'Homme, comme on laisse un enfant lépreux, poursuivant une bête malade en quelque fissure tiède des rocs, où se déverse la vertu des sources vivifiantes ; puis erre bientôt jusque dans sa demeure avec un visage souriant et rosé, innocent de tout; et sa mère craint un instant qu'il ne soit un esprit , puis pleure sur son enfant rendu à la vie
L'Homme ; ah non pas les hommes ! Chaîne de pensée entrelacée, d'amour et de puissance inséparables, imposant sa loi aux éléments avec une force que rien ne peut vaincre; ainsi le Soleil régit d'un regard qui sait être tyrannique, la république indocile du labyrinthe des planètes, luttant farouchement pour gagner les libres solitudes du ciel ..."

 


"Prometheus Unbound", drame lyrique en quatre actes et en vers, fut donc conçu par Percy Bysshe Shelley dans le même esprit de révolte que le célèbre "Prometheus" de Goethe qui date de 1773 mais qui ne fut publié qu'après la mort de l'auteur, en 1878. S`inspirant en partie seulement de la tradition classique, Shelley fait de Zeus le symbole du mal, tandis que Prométhée devient le sauveur de l'humanité. Pour châtier les audaces du Titan qui s'était fait le champion des mortels, Zeus l'avait condamné à être enchaîné sur un pic du Caucase où un vautour lui rongerait le foie. Prométhée supporte courageusement tous les supplices que le dieu lui inflige, attendant avec patience l'heure où Zeus sera détrôné et l'esprit du bien triomphera. Le destin ne pourrait changer que si Prométhée révélait le secret qu'il est seul à détenir. Mais les dieux ne parviennent pas à le lui ravir, même en lui promettant une délivrance immédiate. Finalement, le moment marqué par le sort arrive : Zeus disparaît, jeté à bas de son trône par Demogorgon, le pouvoir originel du monde, tandis, qu'Hercule (qui symbolise la force) délivre Prométhée (l'humanité) des souffrances engendrées par le mal. Asia, l'une des Océanides, personnification de la Nature, retrouve au même instant sa beauté première et s'unit à Prométhée. Ainsi commencera le règne de l'amour et du bien .... 

 

Acte I, scène — Un ravin des Rocs de glace dans le Caucase indien - PROMETHEE est exposé enchaîné sur le précipice — PANTHEA et lONE sont assises à ses côtés. — La scène débute pendant la nuit ; dans le cours de la scène le matin perce peu à peu.

 

PROMÉTHÉE - Monarque des dieux et des démons, et de tous les esprits / Mais un seul, qui peuple ces mondes lumineux et ondoyants / Que toi et moi seuls, parmi les êtres vivants / Regardons d'un œil insomniaque cette terre / La multitude de tes esclaves, que tu obliges à s'agenouiller / Tu as besoin d'eux pour t'agenouiller, pour prier et pour louer, / et de labeur, et d'hécatombes de coeurs brisés, / avec la peur, le mépris de soi et l'espoir stérile. / Tandis que moi, qui suis ton ennemi, sans yeux dans la haine, / Tu as fait régner et triompher ton mépris,

Sur ma propre misère et ta vaine vengeance. / Trois mille ans de sommeil, d'heures sommeil, / Et de moments divisés par de vives douleurs / Jusqu'à ce qu'ils paraissent des années, de torture et de solitude, / De mépris et de désespoir, voilà mon empire :/ Plus glorieux que celui que tu contemples / Du haut de ton trône inviolé, ô Dieu tout-puissant ! / Tout-puissant, si j'avais daigné partager la honte / De ta tyrannie maladive, et si je n'avais pas été pendu ici / Cloué à ce mur de montagne qui déconcerte les aigles, / Noir, hivernal, mort, sans mesure, sans herbe, : Sans insecte, sans bête, sans forme et sans bruit de vie. / Ah moi ! hélas, la douleur, la douleur toujours, pour toujours !

Pas de changement, pas de pause, pas d'espoir ! Pourtant, j'endure. / Je demande à la Terre, les montagnes n'ont-elles pas senti ? / Je demande au Ciel, au Soleil omniprésent, / S'il n'a pas vu ? La mer, dans la tempête ou le calme, / L'ombre toujours changeante du ciel, répandue en bas, / Ses vagues sourdes n'ont-elles pas entendu mon agonie ? / Ah moi ! hélas, la douleur, la douleur toujours, pour toujours ! ...

 Prometheus.

Monarch of Gods and Dæmons, and all Spirits

But One, who throng those bright and rolling worlds

Which Thou and I alone of living things

Behold with sleepless eyes! regard this Earth

Made multitudinous with thy slaves, whom thou

Requitest for knee-worship, prayer, and praise,

And toil, and hecatombs of broken hearts,

With fear and self-contempt and barren hope.

Whilst me, who am thy foe, eyeless in hate,

Hast thou made reign and triumph, to thy scorn,

O'er mine own misery and thy vain revenge.

Three thousand years of sleep-unsheltered hours,

And moments aye divided by keen pangs

Till they seemed years, torture and solitude,

Scorn and despair,—these are mine empire:—

More glorious far than that which thou surveyest

From thine unenvied throne, O Mighty God!

Almighty, had I deigned to share the shame

Of thine ill tyranny, and hung not here

Nailed to this wall of eagle-baffling mountain,

Black, wintry, dead, unmeasured; without herb,

Insect, or beast, or shape or sound of life.

Ah me! alas, pain, pain ever, for ever!

 

No change, no pause, no hope! Yet I endure.

I ask the Earth, have not the mountains felt?

I ask yon Heaven, the all-beholding Sun,

Has it not seen? The Sea, in storm or calm,

Heaven's ever-changing Shadow, spread below,

Have its deaf waves not heard my agony?

Ah me! alas, pain, pain ever, for ever!

 

 The crawling glaciers pierce me with the spears

Of their moon-freezing crystals, the bright chains

Eat with their burning cold into my bones.

Heaven's wingèd hound, polluting from thy lips

His beak in poison not his own, tears up

My heart; and shapeless sights come wandering by,

 

 

The ghastly people of the realm of dream,

Mocking me: and the Earthquake-fiends are charged

To wrench the rivets from my quivering wounds

 

When the rocks split and close again behind:

While from their loud abysses howling throng

The genii of the storm, urging the rage

Of whirlwind, and afflict me with keen hail.

And yet to me welcome is day and night,

Whether one breaks the hoar frost of the morn,

Or starry, dim, and slow, the other climbs

The leaden-coloured east; for then they lead

The wingless, crawling hours, one among whom

—As some dark Priest hales the reluctant victim—

Shall drag thee, cruel King, to kiss the blood

From these pale feet, which then might trample thee

If they disdained not such a prostrate slave.

Disdain! Ah no! I pity thee. What ruin

Will hunt thee undefended through wide Heaven!

How will thy soul, cloven to its depth with terror,

Gape like a hell within! I speak in grief,

Not exultation, for I hate no more,

As then ere misery made me wise. The curse

Once breathed on thee I would recall. Ye Mountains,

Whose many-voicèd Echoes, through the mist

Of cataracts, flung the thunder of that spell!

Ye icy Springs, stagnant with wrinkling frost,

Which vibrated to hear me, and then crept

Shuddering through India! Thou serenest Air,

Through which the Sun walks burning without beams!

And ye swift Whirlwinds, who on poisèd wings

Hung mute and moveless o'er yon hushed abyss,

As thunder, louder than your own, made rock

The orbèd world! If then my words had power,

Though I am changed so that aught evil wish

Is dead within; although no memory be

Of what is hate, let them not lose it now!

What was that curse? for ye all heard me speak.

 


Disciple de William Godwin, dont il épousa en secondes noce la fille Mary, Shelley se fit par la suite une philosophie toute personnelle, et on la trouve exprimée dans la majorité de ses œuvres, et principalement dans son "Prométhée délivré".

Au regard du destin de l`humanité, Shelley est convaincu que le mal n'est pas inhérent à la nature des hommes, mais bien accidentel, donc susceptible d'être éliminé Tout individu doit ainsi tenter de se perfectionner jusqu'à réduire à néant le mal qui est en lui. "Prométhée délivré" est la transposition de sa vision philosophique dans le domaine lyrique : en utilisant le vieux mythe grec, l'auteur entend conférer à cette vision une portée plus profonde, presque sacrée. On retrouvera dans ce drame quelques-uns des éléments les plus caractéristiques de l`art et de l'univers poétique de Shelley.  L'histoire politique, a-t-on dit, n'est pas très éloignée des intentions de Shelley : comment réintégrer son idéal de régénération personnelle et de foi en l'humanité après l'échec de la Révolution française et la constitution de la Sainte-Alliance, pacte conclu en septembre 1815 par les souverains prussien, russe et autrichien? Jupiter, image de l'oppresseur en ce temps de reconstitution de la Sainte-Alliance et d'échec de la Révolution, est renversé et vaincu, le tout délivrant un message éminemment panthéiste et libérateur : mais le poète peut-il porter une transformation du monde par un simple battement d'ailes!,  répondront certains de ses détracteurs...

 

Pro. Et qu'es-tu, / O Voix mélancolique ?

La Terre. Je suis la Terre, / Ta mère, celle dans les veines de pierre, / Jusqu'à la dernière fibre de l'arbre le plus élevé / Dont les feuilles minces tremblaient dans l'air gelé, / La joie coulait, comme le sang dans un cadre vivant, / Quand tu as surgi de son sein, comme un nuage / De gloire, un esprit de joie ardente ! / Et à ta voix, ses fils languissants ont levé / Leurs fronts prosternés de la poussière polluante, / Et notre tyran tout-puissant a pâli d'effroi / Jusqu'à ce que son tonnerre t'enchaîne ici. / Alors, vois ces millions de mondes qui brûlent et roulent / Autour de nous, leurs habitants ont vu / Ma lumière sphérique s'éteindre dans les vastes cieux ; la mer / A été soulevée par d'étranges tempêtes, et un feu nouveau / Des montagnes de neige brillante érodées par les tremblements de terre / A secoué sa chevelure de mauvais augure sous le froncement du ciel ; / La foudre et l'inondation ont troublé les plaines ; / Des chardons bleus ont fleuri dans les villes ; des crapauds sans nourriture / Dans des chambres voluptueuses ont rampé en haletant. / Quand la peste s'est abattue sur les hommes, les bêtes et les vers, / Et la famine, et la brûlure noire sur les herbes et les arbres, / Et que dans le maïs, les vignes et l'herbe des prés, des mauvaises herbes vénéneuses et inguérissables ont poussé / Drainant leur croissance, car mon sein maigre était sec / De chagrin, et l'air raréfié, mon souffle, était taché / De la contagion de la haine d'une mère / Soufflée sur le destructeur de son enfant ; J'ai entendu / Ta malédiction qui, si tu ne t'en souviens pas, / Mais mes innombrables mers et ruisseaux, / Les montagnes, les grottes, les vents et l'air vaste, / Et le peuple inarticulé des morts, / Conservent un charme précieux. Nous méditons / Dans la joie secrète et l'espoir ces mots terribles / Mais nous n'osons pas les prononcer.

Pro. Vénérable mère ! / Tous ceux qui vivent et souffrent prennent de toi / Un peu de réconfort ; des fleurs, des fruits, des sons heureux, / Et l'amour, même s'il est fugitif ; tout cela n'est peut-être pas à moi. / Mais mes propres paroles, je t'en prie, ne m'en privent pas...

 

⁠Pro. And what art thou,

O melancholy Voice?

 

⁠The Earth. I am the Earth,

Thy mother; she within whose stony veins,

To the last fibre of the loftiest tree

Whose thin leaves trembled in the frozen air,

Joy ran, as blood within a living frame,

When thou didst from her bosom, like a cloud

Of glory, arise, a spirit of keen joy!

And at thy voice her pining sons uplifted

Their prostrate brows from the polluting dust,

And our almighty Tyrant with fierce dread

Grew pale, until his thunder chained thee here.

Then, see those million worlds which burn and roll

Around us—their inhabitants beheld

My spherèd light wane in wide Heaven; the sea

Was lifted by strange tempest, and new fire

From earthquake-rifted mountains of bright snow

Shook its portentous hair beneath Heaven's frown;

Lightning and Inundation vexed the plains;

Blue thistles bloomed in cities; foodless toads

Within voluptuous chambers panting crawled.

When Plague had fallen on man and beast and worm,

And Famine; and black blight on herb and tree;

And in the corn, and vines, and meadow-grass,

Teemed ineradicable poisonous weeds

Draining their growth, for my wan breast was dry

 

With grief, and the thin air, my breath, was stained

With the contagion of a mother's hate

Breathed on her child's destroyer; aye, I heard

Thy curse, the which, if thou rememberest not,

Yet my innumerable seas and streams,

Mountains, and caves, and winds, and yon wide air,

And the inarticulate people of the dead,

Preserve, a treasured spell. We meditate

In secret joy and hope those dreadful words

But dare not speak them.

 

⁠Pro. Venerable mother!

All else who live and suffer take from thee

Some comfort; flowers, and fruits, and happy sounds,

And love, though fleeting; these may not be mine.

 

But mine own words, I pray, deny me not.

(...)


"Ode to the West Wind"
L'ode la plus célèbre de Shelley, "Au vent d'ouest", est une prière au lyrisme puissant que le poète adresse au souffle de l'esprit, présence invisible et sauvage qui agite la vie terrestre, pour recevoir l'inspiration qui fera de lui le prophète d'un monde régénéré. Le dernier vers en est souvent cité : "Quand vient l'hiver, le printemps peut-il être encore loin?" (If Winter comes, can Spring be far behind ?). C'est une des œuvres où l'imagination du poète déploie toutes ses richesses et le thème, romantique par excellence, sera repris par maints auteurs, à commencer par Goethe, dans "Les Souffrances du jeune Werther", par Hölderlin ("Oh ! emmenez-moi là-bas. nuages de pourpre / Et que revivent là-haut, dans la lumière et dans l'espace, mon amour et ma douleur!), enfin par Lamartine dans ses Méditations poétiques ("Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie; / Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!", L`Isolement) ...

 

O wild West Wind, thou breath of Autumn's being,
Thou, from whose unseen presence the leaves dead
Are driven, like ghosts from an enchanter fleeing,
Yellow, and black, and pale, and hectic red,
Pestilence-stricken multitudes: O thou,
Who chariotest to their dark wintry bed
The winged seeds, where they lie cold and low,
Each like a corpse within its grave, until
Thine azure sister of the Spring shall blow
Her clarion o'er the dreaming earth, and fill
(Driving sweet buds like flocks to feed in air)
With living hues and odours plain and hill:
Wild Spirit, which art moving everywhere;
Destroyer and preserver; hear, oh hear!

Thou on whose stream, mid the steep sky's commotion,
Loose clouds like earth's decaying leaves are shed,
Shook from the tangled boughs of Heaven and Ocean,
Angels of rain and lightning: there are spread
On the blue surface of thine aëry surge,
Like the bright hair uplifted from the head
Of some fierce Maenad, even from the dim verge
Of the horizon to the zenith's height,
The locks of the approaching storm. Thou dirge
Of the dying year, to which this closing night
Will be the dome of a vast sepulchre,
Vaulted with all thy congregated might
Of vapours, from whose solid atmosphere
Black rain, and fire, and hail will burst: oh hear!

 

Sauvage vent d’Ouest, souffle même de l’automne
Toi qui chasses, invisible, les feuilles mortes,
Comme fantômes fuyant devant un enchanteur,
Jaunes et noires, pâles et rouges de fièvre,
Multitudes frappées de la peste ! O Toi
Qui charries jusqu'à leur sombre lit d’hiver
Les graines ailées où, froides et prostrées,
Elles gisent comme cadavres dans leur tombe
Jusqu’au jour où ta sœur azurée du printemps
Sur la terre endormie sonnera ses clairons
Et (paissant ses bourgeons dans les prairies du ciel)
Emplira la nature de couleurs et de senteurs de vie
Esprit sauvage, toi qui te meus partout
Destructeur et ange gardien, écoute ô écoute!
Toi qui, dans le déchirement du ciel vertical, emportes
Comme les feuilles pourries de la terre les nuages défaits
Arrachés aux branches mêlées du Ciel et de l’Océan.
Anges de la pluie, de l’éclair; là-haut s’étalent
Sur le flot bleu de ta houle aérienne
Comme les cheveux d’or dressés sur la tête
D’une folle Ménade, des confins embrumés
De l’horizon jusqu’aux hauteurs du zénith
Les boucles de la tempête proche. Chant funèbre
De l’année qui se meurt, que la nuit refermée
Viendra couvrir d’un vaste dôme sépulcral
Tendu de toute la puissance amoncelé
De ce mur de vapeurs d'où jailliront
La pluie noire et la foudre et la grêle,Ô écoute!


Cinq strophes, de quatre tercets chacune, compose l'Ode au vent d'ouest : elle fut conçue et écrite en grande partie en 1819, dans un bois des environs de Florence, par un jour de grand vent. Le sauvage vent d'ouest qui souffle à travers la forêt, entraînant les feuilles mortes, pousse les nuages et soulève les vagues de la mer. Un spectacle qui s'empare de l'imagination du poète et éveille en lui un désir intense de liberté, le désir d`échapper aux limites de son corps : il voudrait être feuille, nuée ou onde, pour suivre le vent dans sa course effrénée. Mais puisque ce rêve est impossible, le poète supplie le vent de faire de lui sa lyre, d'exprimer à travers son chant le tumulte de ses harmonies puissantes. S`emparant de son esprit, le vent répandra les pensées du poète de par le monde endormi, comme les étincelles d'un foyer inextínguible....

 

II

Thou on whose stream, mid the steep sky's commotion,

Loose clouds like earth's decaying leaves are shed,

Shook from the tangled boughs of Heaven and Ocean,

Angels of rain and lightning: there are spread

On the blue surface of thine aëry surge,

Like the bright hair uplifted from the head

Of some fierce Maenad, even from the dim verge

Of the horizon to the zenith's height,

The locks of the approaching storm. Thou dirge

Of the dying year, to which this closing night

Will be the dome of a vast sepulchre,

Vaulted with all thy congregated might

Of vapours, from whose solid atmosphere

Black rain, and fire, and hail will burst: oh hear!

(...)

 

Toi qui, dans le déchirement du ciel vertical, emportes

Comme les feuilles pourries de la terre les nuages défaits

Arrachés aux branches mêlées du Ciel et de l’Océan.

Anges de la pluie, de l’éclair; là-haut s’étalent

Sur le flot bleu de ta houle aérienne

Comme les cheveux d’or dressés sur la tête

D’une folle Ménade, des confins embrumés

De l’horizon jusqu’aux hauteurs du zénith

Les boucles de la tempête proche. Chant funèbre

De l’année qui se meurt, que la nuit refermée

Viendra couvrir d’un vaste dôme sépulcral

Tendu de toute la puissance amoncelé

De ce mur de vapeurs d'où jailliront

La pluie noire et la foudre et la grêle, Ô écoute!

 



"Ozymandias" est un célèbre sonnet écrit en 1818 par Percy Bysshe Shelley dans lequel il réfléchit sur l’orgueil et le passage implacable du temps et sur le déclin des dirigeants et de leurs empires. "I met a traveller from an antique land, / Who said - Two vast ad trunkless legs of stone / Stand in the desert" (J'ai rencontré un voyageur d'une antique contrée / Qui m'a confié : "Deux vastes membres de pierre sans tronc / Se dressent au désert ...". On pense généralement que le poème a été inspiré par une statue brisée de Ramsès II qui est maintenant, comme de nombreux artefacts égyptiens inestimables, en la possession du British Museum...

 

"...Prés d'eux, à demi enterrée / Dans le sable, brisée, gît une face dont le front / Et la lèvre plissés, le froid rictus d'autorité, / Montrent que le sculpteur connaissait ces mêmes passions / Qui survivent encore, marquant ces restes éclairés / A la main qui les imitait, au coeur les inspirant ..."

 

Stand in the desert. . . . Near them, on the sand,

Half sunk a shattered visage lies, whose frown,

And wrinkled lip, and sneer of cold command,

Tell that its sculptor well those passions read

Which yet survive, stamped on these lifeless things,

The hand that mocked them, and the heart that fed;

And on the pedestal, these words appear:

My name is Ozymandias, King of Kings;

Look on my Works, ye Mighty, and despair!

Nothing beside remains. Round the decay

Of that colossal Wreck, boundless and bare

The lone and level sands stretch far away".

(...)


"The Sensitive Plant" (1820)

Un poème qui compte au nombre des plus célèbres de Shelley, et qui, plus que tout autre, repose sur la grâce extrême de l'expression, sur la fluidité de la pensée. C'est à propos de ce poème qu'Edgar Poe écrira : « Si jamais poète laissa se faire le naufrage de ses pensées dans l'expression, ce fut Shelley. Si jamais poète chanta, comme l`oiseau chante, impulsivement, ardemment, dans un complet abandon, pour lui-même seulement, et pour la pure joie de chanter, ce poète fut l'auteur de La Sensitive". L'analyse en est donc impossible. Le poème fut écrit à la suite de la mort de son enfant, Will, et de l'abattement de sa femme, Mary Shelley, pendant leur séjour à Pise, en Italie. Le poème, long de quatre strophes, est écrit dans le style de la fable et décrit un jardin de fleurs entretenu par une dame non nommée. La "plante sensible" du titre, le mimosa, se distingue parmi les fleurs. Les trois sections du poème vont marquer les saisons qui passent du printemps à l'hiver, et le poème passe du jour à la nuit. 

 

"The Sensitive Plant" (PART 1).

 

A Sensitive Plant in a garden grew,

And the young winds fed it with silver dew,

And it opened its fan-like leaves to the light.

And closed them beneath the kisses of Night.

And the Spring arose on the garden fair,

Like the Spirit of Love felt everywhere;

And each flower and herb on Earth’s dark breast

Rose from the dreams of its wintry rest.

But none ever trembled and panted with bliss

In the garden, the field, or the wilderness,

Like a doe in the noontide with love’s sweet want,

As the companionless Sensitive Plant.

The snowdrop, and then the violet,

Arose from the ground with warm rain wet,

And their breath was mixed with fresh odour, sent

From the turf, like the voice and the instrument.

 

Then the pied wind-flowers and the tulip tall,

And narcissi, the fairest among them all,

Who gaze on their eyes in the stream’s recess,

Till they die of their own dear loveliness;

And the Naiad-like lily of the vale,

Whom youth makes so fair and passion so pale

That the light of its tremulous bells is seen

Through their pavilions of tender green;

And the hyacinth purple, and white, and blue,

Which flung from its bells a sweet peal anew

Of music so delicate, soft, and intense,

It was felt like an odour within the sense;

 

Dans la première partie, le poète nous décrit la sensitive au milieu du jardin enchanté par le printemps; en quelques notes, il peint le lys de la vallée "par sa jeunesse si beau, si pâle par sa passion", la jacinthe et la rose qui y croissent; parmi ces splendeurs, la petite plante qui ne donne pas de fleur éclatante, ni d`odeur suave, est la plus fortunée de toutes, car elle aime. 

 

And the rose like a nymph to the bath addressed,

Which unveiled the depth of her glowing breast,

Till, fold after fold, to the fainting air

The soul of her beauty and love lay bare:

And the wand-like lily, which lifted up,

As a Maenad, its moonlight-coloured cup,

Till the fiery star, which is its eye,

Gazed through clear dew on the tender sky;

And the jessamine faint, and the sweet tuberose,

The sweetest flower for scent that blows;

And all rare blossoms from every clime

Grew in that garden in perfect prime.(lines 29–40)

 

Voici venir la Puissance de ce jardin, la Dame qui, du matin au soir, y règne et en prend soin mais, au seuil de l'automne, elle meurt (deuxième partie). 

 

And on the stream whose inconstant bosom

Was pranked, under boughs of embowering blossom,

With golden and green light, slanting through

Their heaven of many a tangled hue,

Broad water-lilies lay tremulously,

And starry river-buds glimmered by,

And around them the soft stream did glide and dance

With a motion of sweet sound and radiance.

And the sinuous paths of lawn and of moss,

Which led through the garden along and across,

Some open at once to the sun and the breeze,

Some lost among bowers of blossoming trees,

 

Were all paved with daisies and delicate bells

As fair as the fabulous asphodels,

And flow’rets which, drooping as day drooped too,

Fell into pavilions, white, purple, and blue,

To roof the glow-worm from the evening dew.

And from this undefiled Paradise

The flowers (as an infant’s awakening eyes

Smile on its mother, whose singing sweet

Can first lull, and at last must awaken it),

When Heaven’s blithe winds had unfolded them,

As mine-lamps enkindle a hidden gem,

Shone smiling to Heaven, and every one

Shared joy in the light of the gentle sun;

 

For each one was interpenetrated

With the light and the odour its neighbour shed,

Like young lovers whom youth and love make dear

Wrapped and filled by their mutual atmosphere.

 

But the Sensitive Plant which could give small fruit

Of the love which it felt from the leaf to the root,

Received more than all, it loved more than ever,

Where none wanted but it, could belong to the giver,—

 

For the Sensitive Plant has no bright flower;

Radiance and odour are not its dower;

It loves, even like Love, its deep heart is full,

It desires what it has not, the Beautiful!

 

The light winds which from unsustaining wings

Shed the music of many murmurings;

The beams which dart from many a star

Of the flowers whose hues they bear afar;

 

The plumed insects swift and free,

Like golden boats on a sunny sea,

Laden with light and odour, which pass

Over the gleam of the living grass;

 

The unseen clouds of the dew, which lie

Like fire in the flowers till the sun rides high,

Then wander like spirits among the spheres,

Each cloud faint with the fragrance it bears;

 

The quivering vapours of dim noontide,

Which like a sea o’er the warm earth glide,

In which every sound, and odour, and beam,

Move, as reeds in a single stream;

 

Each and all like ministering angels were

For the Sensitive Plant sweet joy to bear,

Whilst the lagging hours of the day went by

Like windless clouds o’er a tender sky.

 

And when evening descended from Heaven above,

And the Earth was all rest, and the air was all love,

And delight, though less bright, was far more deep,

And the day’s veil fell from the world of sleep,

 

And the beasts, and the birds, and the insects were drowned

In an ocean of dreams without a sound;

Whose waves never mark, though they ever impress

The light sand which paves it, consciousness;

 

(Only overhead the sweet nightingale

Ever sang more sweet as the day might fail,

And snatches of its Elysian chant

Were mixed with the dreams of the Sensitive Plant);—

 

The Sensitive Plant was the earliest

Upgathered into the bosom of rest;

A sweet child weary of its delight,

The feeblest and yet the favourite,

Cradled within the embrace of Night.

(...)

La troisième partie évoque la ruine du jardin, sous les coups redoublés des vents et des pluies; dans une atmosphère d'humide décomposition, les plantes une à une périssent, laissant la place à ces fantômes que sont les mousses et les lichens : "Quand l'hiver fut parti et que le printemps revint / La Sensitive était un débris sans feuilles; / Mais les mandragores, les champignons, les parelles, les ivraies / Se levaient tels les morts de leurs charniers en ruine" (But the mandrakes, and toadstools, and docks and darnels, / Rose like the death from their ruined charnels, lines 286-287). 

 

Spawn, weeds, and filth, a leprous scum,

Made the running rivulet thick and dumb,

And at its outlet flags huge as stakes

Dammed it up with roots knotted like water-snakes.

And hour by hour, when the air was still,

The vapours arose which have strength to kill;

At morn they were seen, at noon they were felt,

At night they were darkness no star could melt.

And unctuous meteors from spray to spray

Crept and flitted in broad noonday

Unseen; every branch on which they alit

By a venomous blight was burned and bit.

The Sensitive Plant, like one forbid,

Wept, and the tears within each lid

Of its folded leaves, which together grew,

Were changed to a blight of frozen glue. (lines 240–255)

 

En conclusion, le poète nous donne la clé de son poème : n'est-ce pas le destin de tout être humain, n'est-ce pas le sort de toute créature que cette brève floraison et cette lente corruption, que "cette vie d'erreur, d'ignorance et de lutte, / Où rien n'est, mais où toutes choses semblent, / Et nous-mêmes, les ombres d'un rêve?" (...  in this life / Of error, ignorance, and strife, / Where nothing is, but all things seem, / And we the shadows of the dream, / It is a modest creed, and yet / Pleasant if one considers it, / To own that death itself must be, / Like all the rest, a mockery" (lines 122-129).

Qu'importent les formes et les êtres qui disparaissent, puisque subsiste la plus pure émanation d'eux-mêmes : "Toutes les figures suaves, les odeurs / En vérité jamais n`ont passé. / C'est nous qui avons changé". Le spectacle demeure, car "pour l'amour et la beauté et le délice, / Il n'y a mort ni changement" ("For love, and beauty, and delight,/ There is no death nor change: their might / Exceeds our organs, which endure / No light, being themselves obscure", lines 132-135)

C'est donc une allégorie de la place de l'être humain dans l'univers et de la façon dont la sensation le rend aveugle à la perfection. Tout au long du poème, on trouve une comparaison entre les fleurs du jour et les étoiles de la nuit, et les métaphores utilisées pour relier les deux suggèrent que, bien que les humains puissent croire que le monde change, celui-ci fait partie d'un univers permanent. Tous les changements sont ainsi directement liés à l'observateur et reflètent la façon dont il vieillit et grandit....

 

Whether the Sensitive Plant, or that

Which within its boughs like a Spirit sat,

Ere its outward form had known decay,

Now felt this change, I cannot say.

Whether that Lady’s gentle mind,

No longer with the form combined

Which scattered love, as stars do light,

Found sadness, where it left delight,

I dare not guess; but in this life

Of error, ignorance, and strife,

Where nothing is, but all things seem,

And we the shadows of the dream,

 

It is a modest creed, and yet

Pleasant if one considers it,

To own that death itself must be,

Like all the rest, a mockery.

That garden sweet, that lady fair,

And all sweet shapes and odours there,

In truth have never passed away:

’Tis we, ’tis ours, are changed; not they.

For love, and beauty, and delight,

There is no death nor change: their might

Exceeds our organs, which endure

No light, being themselves obscure.


"The Cloud" (1820)

Poème lyrique composé de vers longs et courts en groupes alternés qui suit l'évolution d'un nuage qui commence par répandre, sur les plantes assoiffées, une ombre propice. puis une averse rafraîchissante, un nuage qui prend un aspect fantastique au cours des nuits de lune, révélant les astres et les cachant tour à tour pendant les tempêtes de l'hiver. Un poème qui se rattache à ceux que Percy Bysshe Shelley a consacrés aux phénomènes de la nature (A une alouette, Ode au Vent d'Ouest). Cette nuée, qui meurt apparemment sans laisser de trace, et s`efface dans le bleu du ciel, retourne en fait au sein de la nature pour renaître, toujours pareille et toujours diverse, semblable aux aspects multiples de la vie. Dans la sollicitude maternelle qu'elle apporte à distribuer ombre et pluie, dans son sommeil au cœur des rafales, dans la domination qu'elle exerce sur les éléments, dans sa mobilité même, le poète reconnaît tous les caractères d`une créature féminine, pourvoyeuse de vie et d'amour ...

 

I bring fresh showers for the thirsting flowers,

From the seas and the streams;

I bear light shade for the leaves when laid

In their noonday dreams.

From my wings are shaken the dews that waken

The sweet buds every one,

When rocked to rest on their mother's breast,

As she dances about the sun.

I wield the flail of the lashing hail,

And whiten the green plains under,

And then again I dissolve it in rain,

And laugh as I pass in thunder.

 

I sift the snow on the mountains below,

And their great pines groan aghast;

And all the night 'tis my pillow white,

While I sleep in the arms of the blast.

Sublime on the towers of my skiey bowers,

Lightning my pilot sits;

In a cavern under is fettered the thunder,

It struggles and howls at fits;

Over earth and ocean, with gentle motion,

This pilot is guiding me,

Lured by the love of the genii that move

In the depths of the purple sea;

Over the rills, and the crags, and the hills,

Over the lakes and the plains,

Wherever he dream, under mountain or stream,

The Spirit he loves remains;

And I all the while bask in Heaven's blue smile,

Whilst he is dissolving in rains.

 

The sanguine Sunrise, with his meteor eyes,

And his burning plumes outspread,

Leaps on the back of my sailing rack,

When the morning star shines dead;

As on the jag of a mountain crag,

Which an earthquake rocks and swings,

An eagle alit one moment may sit

In the light of its golden wings.

And when Sunset may breathe, from the lit sea beneath,

Its ardours of rest and of love,

And the crimson pall of eve may fall

From the depth of Heaven above,

With wings folded I rest, on mine aëry nest,

As still as a brooding dove.

That orbèd maiden with white fire laden,

Whom mortals call the Moon,

Glides glimmering o'er my fleece-like floor,

By the midnight breezes strewn;

And wherever the beat of her unseen feet,

Which only the angels hear,

May have broken the woof of my tent's thin roof,

The stars peep behind her and peer;

And I laugh to see them whirl and flee,

Like a swarm of golden bees,

When I widen the rent in my wind-built tent,

Till calm the rivers, lakes, and seas,

Like strips of the sky fallen through me on high,

Are each paved with the moon and these.

 

I bind the Sun's throne with a burning zone,

And the Moon's with a girdle of pearl;

The volcanoes are dim, and the stars reel and swim,

When the whirlwinds my banner unfurl.

From cape to cape, with a bridge-like shape,

Over a torrent sea,

Sunbeam-proof, I hang like a roof,

The mountains its columns be.

The triumphal arch through which I march

With hurricane, fire, and snow,

When the Powers of the air are chained to my chair,

Is the million-coloured bow;

The sphere-fire above its soft colours wove,

While the moist Earth was laughing below.

 

I am the daughter of Earth and Water,

And the nursling of the Sky;

I pass through the pores of the ocean and shores;

I change, but I cannot die.

For after the rain when with never a stain

The pavilion of Heaven is bare,

And the winds and sunbeams with their convex gleams

Build up the blue dome of air,

I silently laugh at my own cenotaph,

And out of the caverns of rain,

Like a child from the womb, like a ghost from the tomb,

I arise and unbuild it again.

 



"Epipsychidion" (1821)

Ecrit en vers héroïques à rimes embrassées, composé et publié sans nom d`auteur en 1821, sous un titre qui semble forgé par le poète lui-même et qui semble signifier "âme sur âme", exprimant l'union de deux âmes, jusqu'à leur fusion. La jeune comtesse Emilia Viviani (comme l'appelle le poète, mais en réalité comtesse Teresa Viviani) avait été enfermée par son père, en attendant l'époque du mariage. dans le pensionnat de demoiselles de Sainte-Anne, à Pise.

Shelley. qui habitait non loin, y fut conduit par le chanoine Francesco Pacchiani, surnommé le "diable de Pise". ll rendit visite à la recluse dont le sort cruellement injuste l`enflamma d`une sympathie qui devint amour. Sous l'impulsion de ce sentiment, le poète écrivit l`Epipsychidion. Même si, plus tard, impulsif comme il l`était, il désavoua cet amour, reconnaissant qu'il s'était trompé sur le compte d`Emilia, son premier sentiment avait bien été de voir dans la jeune femme l'incarnation de cette immortelle beauté à laquelle il avait toujours aspiré en vain. Avec elle et avec sa femme Mary, le poète voudrait fuir dans une île de la mer Egée, loin du monde opaque et absurde des hommes. En fait, Teresa épousa par la suite Luigi Biondi delle Pomarance et mourut, en août 1836, à l'âge de trente-trois ans. Parmi les poèmes dans lesquels Shelley traita, incidemment, le thème de l'amour spirituel et sensuel (Alastor) - et ceux où il le traita de propos délibéré (Hymne à la beauté intellectuelle), l`Epipsychidion est certainement celui qui réunit et fond tous les thèmes dans un enthousiasme inspiré, profondément pénétré par l'influence du "Banquet" de Platon et de la "Vita nuova" de Dante. Célébrant la beauté immortelle et évoquant son long désir de l'atteindre et de la posséder, le poète a tracé une espèce d'autobiographie idéalisée qui se termine en un hymne de triomphe ...

Emily,

A ship is floating in the harbour now,

A wind is hovering o'er the mountain's brow;

There is a path on the sea's azure floor,

No keel has ever plough'd that path before;

The halcyons brood around the foamless isles;

The treacherous Ocean has forsworn its wiles;

The merry mariners are bold and free:

Say, my heart's sister, wilt thou sail with me?

Our bark is as an albatross, whose nest

Is a far Eden of the purple East;

And we between her wings will sit, while Night,

And Day, and Storm, and Calm, pursue their flight,

Our ministers, along the boundless Sea,

Treading each other's heels, unheededly.

It is an isle under Ionian skies,

Beautiful as a wreck of Paradise,

And, for the harbours are not safe and good,

This land would have remain'd a solitude

But for some pastoral people native there,

Who from the Elysian, clear, and golden air

Draw the last spirit of the age of gold,

Simple and spirited; innocent and bold.

The blue Aegean girds this chosen home,

With ever-changing sound and light and foam,

Kissing the sifted sands, and caverns hoar;

And all the winds wandering along the shore

Undulate with the undulating tide:

There are thick woods where sylvan forms abide;

And many a fountain, rivulet and pond,

As clear as elemental diamond,

Or serene morning air; and far beyond,

The mossy tracks made by the goats and deer

(Which the rough shepherd treads but once a year)

Pierce into glades, caverns and bowers, and halls

Built round with ivy, which the waterfalls

Illumining, with sound that never fails

Accompany the noonday nightingales;

And all the place is peopled with sweet airs;

The light clear element which the isle wears

Is heavy with the scent of lemon-flowers,

Which floats like mist laden with unseen showers,

And falls upon the eyelids like faint sleep;

And from the moss violets and jonquils peep

And dart their arrowy odour through the brain

Till you might faint with that delicious pain.

And every motion, odour, beam and tone,

With that deep music is in unison:

Which is a soul within the soul—they seem

Like echoes of an antenatal dream.

It is an isle 'twixt Heaven, Air, Earth and Sea,

Cradled and hung in clear tranquillity;

Bright as that wandering Eden Lucifer,

Wash'd by the soft blue Oceans of young air.

It is a favour'd place. Famine or Blight,

Pestilence, War and Earthquake, never light

Upon its mountain-peaks; blind vultures, they

Sail onward far upon their fatal way:

The wingèd storms, chanting their thunder-psalm

To other lands, leave azure chasms of calm

Over this isle, or weep themselves in dew,

From which its fields and woods ever renew

Their green and golden immortality.

And from the sea there rise, and from the sky

There fall, clear exhalations, soft and bright,

Veil after veil, each hiding some delight,

Which Sun or Moon or zephyr draw aside,

Till the isle's beauty, like a naked bride

Glowing at once with love and loveliness,

Blushes and trembles at its own excess:

Yet, like a buried lamp, a Soul no less

Burns in the heart of this delicious isle,

An atom of th' Eternal, whose own smile

Unfolds itself, and may be felt not seen

O'er the gray rocks, blue waves and forests green,

 

 

Filling their bare and void interstices.

But the chief marvel of the wilderness

Is a lone dwelling, built by whom or how

None of the rustic island-people know:

'Tis not a tower of strength, though with its height

It overtops the woods; but, for delight,

Some wise and tender Ocean-King, ere crime

Had been invented, in the world's young prime,

Rear'd it, a wonder of that simple time,

An envy of the isles, a pleasure-house

Made sacred to his sister and his spouse.

It scarce seems now a wreck of human art,

But, as it were, Titanic; in the heart

Of Earth having assum'd its form, then grown

Out of the mountains, from the living stone,

Lifting itself in caverns light and high:

For all the antique and learned imagery

Has been eras'd, and in the place of it

The ivy and the wild-vine interknit

The volumes of their many-twining stems;

Parasite flowers illume with dewy gems

The lampless halls, and when they fade, the sky

Peeps through their winter-woof of tracery

With moonlight patches, or star atoms keen,

Or fragments of the day's intense serene;

Working mosaic on their Parian floors.

And, day and night, aloof, from the high towers

And terraces, the Earth and Ocean seem

To sleep in one another's arms, and dream

Of waves, flowers, clouds, woods, rocks, and all that we

Read in their smiles, and call reality.

This isle and house are mine, and I have vow'd

Thee to be lady of the solitude.

And I have fitted up some chambers there

Looking towards the golden Eastern air,

And level with the living winds, which flow

Like waves above the living waves below.

I have sent books and music there, and all

Those instruments with which high Spirits call

The future from its cradle, and the past

Out of its grave, and make the present last

In thoughts and joys which sleep, but cannot die,

Folded within their own eternity.

Our simple life wants little, and true taste

Hires not the pale drudge Luxury to waste

The scene it would adorn, and therefore still,

Nature with all her children haunts the hill.

The ring-dove, in the embowering ivy, yet

Keeps up her love-lament, and the owls flit

Round the evening tower, and the young stars glance

Between the quick bats in their twilight dance;

The spotted deer bask in the fresh moonlight

Before our gate, and the slow, silent night

Is measur'd by the pants of their calm sleep.

Be this our home in life, and when years heap

Their wither'd hours, like leaves, on our decay,

Let us become the overhanging day,

The living soul of this Elysian isle,

Conscious, inseparable, one. Meanwhile

We two will rise, and sit, and walk together,

Under the roof of blue Ionian weather,

And wander in the meadows, or ascend

The mossy mountains, where the blue heavens bend

With lightest winds, to touch their paramour;

Or linger, where the pebble-paven shore,

Under the quick, faint kisses of the sea,

Trembles and sparkles as with ecstasy—

Possessing and possess'd by all that is

Within that calm circumference of bliss,

And by each other, till to love and live

Be one: or, at the noontide hour, arrive

Where some old cavern hoar seems yet to keep

The moonlight of the expir'd night asleep,

Through which the awaken'd day can never peep

(...)

 



"Adonais. An Elegy on the Death og John Keats" (1821)

"I weep for Adonais—he is dead! / Oh, weep for Adonais! though our tears / Thaw not the frost which binds so dear a head! / And thou, sad Hour, selected from all years / To mourn our loss, rouse thy obscure compeers, / And teach them thine own sorrow, say: "With me / Died Adonais; till the Future dares / Forget the Past, his fate and fame shall be / An echo and a light unto eternity! ... " - Élégie sur la mort de John Keats inspirée par la nouvelle de la mort de John Keats, survenue à Rome le 28 février 1821, mort que l'on croyait à tort précipitée, sinon causée, par la critique défavorable des œuvres du poète parue dans la Quarterly Review. Shelley s`adresse à la muse Uranie, l`invitant à pleurer la disparition du grand poète. Autour de son corps inanimé, les Rêves, les Désirs, la Douleur, le Plaisir, le Pâle Océan, les Vents Sauvages, le Matin, le Printemps viennent pleurer sa mort prématurée. Shelley lui-même, à la suite des poètes Byron et Moore, rend hommage au disparu. Le calme solennel de cette longue plainte est interrompu par une invective contre ceux qui ont causé la mort du poète. Mais bien vite la poésie reprend un ton plus serein, se transformant en un hymne de joie, car Adonaïs n'est pas mort, il est parmi des immortels. D'ailleurs, la mort n'est-elle pas une libératrice qui permet à l'âmc humaine de s'unir à l'esprit de l'univers? "... I am borne darkly, fearfully, afar; / Whilst, burning through the inmost veil of Heaven, / The soul of Adonais, like a star, / Beacons from the abode where the Eternal are."


1818-1822, quatre années qui ne laissent à Shelley aucune tranquillité d'esprit. Sa famille et lui sont ballottés d'une ville à l'autre : de Pise à Rome, de Rome à Naples, de Naples à Livourne, puis de Lucques à Florence, de Ravenne à La Spezia, et enfin à Lerici le point final. Les tourments sentimentaux accompagnent les ennuis matériels. L'amitié avec Byron connaît des nuages, l'union avec Mary n'est pas toujours heureuse, les ambiguïtés ne manquent pas entre eux deux (l'embasement de Shelley pour telle ou telle Muse, ainsi Emilia Vivianil), les calomnies noircissent des existences déjà lourdement assombries, la santé de Shelley est loin d'être bonne, la chaleur des étés italiens ne réussit ni à Mary ni à lui, et encore moins, aux enfants, Clara meurt en septembre 1818; William en juin 1819) ... Et, Shelley lui-même, regagnant le 8 juillet 1822 Lerici à bord de son petit bateau fera naufrage au large de Viareggio. Son corps sera retrouvé sur la plage le 18 juillet, et y sera brûlé le 10 août en présence de Byron. Les cendres, après une assez longue attente, seront confiées au cimetière protestant de Rome. L'eau et le feu, deux éléments entre tous chantés par le poète, auront anéanti et volatilisé les signes terrestres d'une courte vie, mais l'œuvre va connaître un puissant essor, sans doute fondé sur le pathétique ..