1680-1700 - Lectures XVIIe Chronologie/Timeline

Last update 12/31/2016

XVIIe - Oeuvres 1680-1700 - Gottfried Leibniz, Discours de métaphysique (1686) - Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) - Isaac Newton, Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica (1687) - Nicolas Malebranche, Entretiens sur la métaphysique et sur la religion (1688) - Aphra Behn, Oroonoko (1688)  - Jean de La Bruyère, Les Caractères (1688) - John Locke, Two Treatises of Government (1689) - Henry Purcell, Didon et Enée (1689) - John Locke, An Essay Concerning Human Understanding (1690)- Anne Conway, The Principles of the Most Ancient and Modern Philosophy (1690) - Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique (1697) - Fénelon, Les aventures de Télémaque (1699)...

- Une nouvelle conception de l'homme et de la société se précise à la fin du XVIIe siècle, la philosophie des Lumières revendiquent plus de tolérance en matière religieuse, plus d'égalité et de liberté politique, mais loin, très loin, d'entendre bouleverser les systèmes politiques et économiques en place...

- 1680-1715, Paul Hazard a vu dans ces trente années qui font la jonction des XVIIe et XVIIIe siècles, une "crise de la Conscience européenne" (1935), un passage décisif de la théorie scientifique à la pratique sociale, Descartes et Galilée n'avaient guère dépassé la frontière de spéculation philosophique, mais le rationalisme étend au cours du siècle sa méthode à toutes les disciplines puis à l'ensemble des activités humaines. Ce nouveau rationalisme qui s'impose au seuil du XVIIIe n'est plus celui du siècle précédent. Il semble fait d'un rationalisme critique à la française qui s'attaque aux croyances traditionnelles (Fontenelle, Bayle) et d'un empirisme anglais, qui porte avec lui l'expérience de la sensibilité, le déisme, le droit naturel, une nouvelle morale sociale renforcée par une bourgeoisie montante, la diffusion et le renforcement de l'idée du progrès.

Le Journal des savants ou les Nouvelles de la république des lettres de Bayle (1685-1687) montre qu'à la fin du XVIIe, un nouveau public commence à se constituer, à s'étoffer, un public non pas de "doctes" ou de "spécialistes", mais d'amateurs qui vont produire du "savoir", - il sera plus tard un espace de réception lorsque de nouvelles délimitations de la connaissance se mettront en place :  sans doute a-t-on jamais autant écrit de romans sur la planète Terre qu'en ce XVIIe siècle. En France principalement, on a pu recenser plus de 2000 écrivains pour un nombre de lecteurs qui ne semble pas avoir dépassé quelques dizaines de milliers. 

Alors que le XVIIe siècle se termine, 1690-1694, par une grave crise de subsistances et d'épidémies affectant presque toute l'Europe, qu'en 1683, Vienne échappe de peu à la destruction et que débute le déclin de l'Empire ottoman, peut-être un tournant dans l'histoire de l'Europe, c'est en 1687-1688, dans une Angleterre dominée par la philosophie de Locke (Two Treatises of Government, 1689) et qui va connaître une seconde révolution, une révolution non sanglante qui conçoit la Déclaration des Droits (1689) et remplace l'absolutisme par la monarchie constitutionnelle pour la première fois en Europe, qu'Isaac Newton (1642-1727) publie "Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica" (1687), quelques règles de bon sens et d'expérience appuyées sur le principe des causes finales qui lui permettent d'établir sa théorie de la gravitation et ses trois lois du mouvement. 

1686-1687, la "gravitation terrestre" entre en scène et la science se détache de la religion. La raison et l'expérience semblent permettre de connaître les lois de l'Univers - Isaac Newton (1642-1727) inaugure une nouvelle ère de la pensée scientifique qui la structurera pendant plus de deux siècles. Il publie sa théorie de la gravitation dans son principal opus, les "Philosophiae Naturalis Principia Mathematica" : deux corps, quels qu'ils soient, s'attirent mutuellement avec une force proportionnelle au produit de leurs masses et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare. Le premier volume contient de plus les lois du mouvement, introduit le concept d'inertie (la tendance d'un corps à résister au changement de sa vitesse), la relation entre masse et accélération, et le fait qu'à toute action correspond une réaction égale et opposée. Galilée avait maintenu séparées l'astronomie et la physique : sa défense du copernicianisme ne dépendait pas de sa loi de la chute des corps. Newton réalise ainsi la synthèse de ces deux domaines - (William Blake, Newton, 1795; aquarelle. The Tate Gallery, Londres). Si les mathématiques de Newton et ses lois du mouvement furent rapidement adoptées et transcrites dans les notations du calcul différentiel et intégral d'un Leibniz  et les travaux des frères Jacques et Jean Bernoulli, Newton n'eut pas de véritables successeurs, il est singulier qu'il faille attendre 1820 pour observer un renouveau en mathématique et en physique mathématique. Quant à sa théorie de la gravitation universelle, elle ne fut acceptée et qu'à partir de 1730, par Alexis Clairaut (1713-1765), Leonhard Paul Euler (1707-1783) et Jean-Baptiste le Rond d'Alembert (1717-1783), qui furent ses meilleurs continuateurs, puis à la fin du XVIIIe siècle, Pierre-Simon de Laplace (1749-1827), Joseph Louis de Lagrange (1736-1813), un siècle plus tard...

 "An Essay Concerning Human Understanding' (1690), John Locke et le déclin du "Cogito", les idées ne sont pas quelque don de Dieu, mais de l'expérience - La philosophie qui domine en Angleterre au XVIIIe siècle n'est pas celle de Newton, ou de Shaftesbury, mais de John Locke. S'opposant à toute méthode a priori et se défiant de toute métaphysique,  au contraire de Descartes, Newton privilégie l'esprit d'observation et d'expérience, soutenu par les mathématiques, et c'est au bout de ses expériences et de ses calculs, que Newton trouve Dieu, comme cause du mouvement et de la régularité des mouvements astronomiques.  Pour John Locke (1632-1704), toute connaissance vient aussi de l'expérience, chacun de nous en naissant est une "tabula rasa" sur laquelle l'expérience écrit. L'Essai sur l'entendement humain (1690) de John Locke s'oppose donc à l'innéisme de Descartes, un demi-siècle plus tard, - c'est dire le temps long de la pensée humaine -, en établissant empiriquement les fondements de la connaissance, des thèses qui vont avoir un impact considérable dans la formation de l'esprit des Lumières. «Jamais, écrivit Voltaire, il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique, un logicien plus exact que Locke ; cependant, il n'était pas un grand mathématicien...». Et Locke de poursuivre, s'étant débarrassé de l'innéisme, revient aux "idées" elles-mêmes, à «tout ce qui est objet de l'entendement quand l'homme pense», distinguant les idées de sensation, «impressions faites sur nos sens par les objets extérieurs», et les idées de réflexion, «réflexion de l'esprit sur ses propres opérations à partir des idées de sensation»...

1690 - "Essai sur la véritable origine, le développement et le but du gouvernement" (Essay concerning the true Origin, Extent and End of Civil Government"), l'origine du gouvernement n'est pas en Dieu mais dans la Nation, qui, par une sorte de contrat, délègue au souverain un pouvoir dont il ne peut abuser.. Deuxième, et le plus célèbre des deux traités sur le gouvernement que publia Locke  : tout état civilisé a été précédé d'un état naturel, historiquement vérifiable, et passer de l'un à l'autre nécessite une médiation contractuelle. A l'encontre d'un Hobbes pour qui la condition naturelle n'est qu'un état généralisé d'hostilité et de destruction, Locke y voit le règne d'une loi naturelle, immanente et divine, la "raison". C'est elle qui commande à chacun de défendre son intégrité et de ne léser quiconque, ni sa vie ni ses biens, c'est elle encore qui exige l'indépendance individuelle face au pouvoir arbitraire d'un despote. Pour rendre plus efficace encore la défense de nos droits naturels, il nous faut en passer, fort égoïstement,  par la constitution d'un Etat et accepter une délégation partielle et temporaire de notre souveraineté individuelle. Locke en arrive ainsi à poser les principes fondamentaux de la constitution représentative et il est le premier à formuler le principe de la séparation des pouvoirs comme la seule garantie possible du respect de la souveraineté naturelle...

Le Journal des savants ou les Nouvelles de la république des lettres de Bayle (1685-1687) montre qu'à la fin du XVIIe, un nouveau public commence à se constituer, à s'étoffer, un public non pas de "doctes" ou de "spécialistes", mais d'amateurs qui vont produire du "savoir", - il sera plus tard un espace de réception lorsque de nouvelles délimitations de la connaissance se mettront en place :  sans doute a-t-on jamais autant écrit de romans sur la planète Terre qu'en ce XVIIe siècle. En France principalement, on a pu recenser plus de 2000 écrivains pour un nombre de lecteurs qui ne semble pas avoir dépassé quelques dizaines de milliers. Une opinion publique anglaise se constitue dans les cafés, les clubs, autour des débats parlementaires et des lanceurs d'idées, journalistes et satiristes, vices publics et privés sont décrits et raillés. Le livre et la presse sont au fondement de la formation de cette opinion, avec une liberté d'imprimer et de diffuser qui n'est pas toujours acquise. L'Europe du Nord, avec les Pays-Bas, joue un rôle crucial dans l'édition et la commercialisation de textes que la censure interdit en France comme en Autriche ou en Italie Et c'est dans l'Angleterre de George III que la liberté de la presse s'impose..

1687 - En France, la querelle des Anciens et des Modernes - Déjà ancienne, la fameuse querelle des Anciens et des Modernes, prend une forme conflictuelle avec Charles Perrault, partisan des Modernes ("Le Siècle de Louis le Grand", 1687, "Parallèle des Anciens et des Modernes", 1688-1697) et traversera tout le XVIIIe siècle. Charles Perrault fait l’éloge de l’époque de Louis XIV , et conteste la fonction de modèle de l’Antiquité. Les Modernes réalisent une alliance paradoxale entre l'idée de progrès et l'importance incontournable des conventions morales et esthétiques. Les partisans des Anciens jouent sur un autre registre tout autant paradoxal, la défense du passé, d’Euripide ou d’Homère, donne tout à la fois marge de liberté de pensée et reconnaissance d'une complexité parfois déchirante de notre humanité. Boileau, proche de Port-Royal et du jansénisme, défend les Anciens. Face à l'emprise du pouvoir absolutiste et aristocratique, la bourgeoisie naissante trente de de s'ouvrir un espace de liberté de pensée, à défaut de pouvoir agir...

- Un renouveau culturel en terres "allemandes" et "russes" ? - Malgré la fin des guerres et des conflits confessionnels, depuis 1648, la culture a décliné jusqu'à la fin du siècle dans le Saint Empire romain germanique et dans les états allemands. Vers la fin du XVIIe siècle, après des décades de stagnation culturelle, on assiste à un renouveau significatif qui culminera à la fin du XVIIIe, un siècle de lente gestation intellectuelle. Dans ses essais de fin du XVIIe, Gottfried Wilhelm Leibniz, esprit encyclopédique, Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) évoque dans la Monadologie (1721) la possibilité d'une harmonie préétablie de l'Univers, un modèle métaphysique qui va influencer les écrivains allemands dont Goethe, qui décrira le protagoniste de Faust comme une monade en quête de salut. En cette fin du XVIIe, les classes les plus instruites se tournent vers leurs homologues français, jusqu'à ce que s'affermissent à partir des années 1740 l'idée d'une culture allemande fédératrice. Et non loin, les frontières intellectuelles de l'Europe s'élargissent un peu plus avec la Russie de Pierre Ier le Grand, 1689-1725...


1680

- En Suède, Charles XI (1655-1697) se pose en monarque absolu et intensifie la suédisation des nouvelles provinces du Sud soustraites au Danemark (traité de Roskilde, 1658).

- L'apparition de deux brillantes comètes, en 1680 et 1682, amène Edmond Halley (1656-1742) à s'intéresser au mouvement de ces astres...

-  Tsunayoshi Tokugawa devient shogun au Japon (1680-1702), le cinquième, et se pose en défenseur du néo-confucianisme de Chu Hsi, l'un des plus importants néo-confucianistes de Chine..

- Interdiction de la capture et de l’esclavage des Indiens au Brésil, mais l’entrée d’esclaves noirs est encouragé...

- Révolte des Pueblos contre la colonisation des Espagnols au Nouveau-Mexique..

- Dans le royaume de France, Mme de Maintenon règne sur la cour et exerce une influence prépondérante sur le roi dans les domaines religieux et politique...

- Enregistrement au Parlement de Paris de l’édit de novembre interdisant les mariages entre protestants et catholiques.

- Nicolas Malebranche (1638-1715), "Traité de la nature et de la grâce" (1680) 

- Elizabeth Barry parvint au sommet de sa carrière avec son interprétation triomphale du rôle de Monimia, l'héroïne pathétique de L'Orpheline ou le Mariage malheureux de Thomas Otway au Théâtre de Dorset Garden.

- Apparition au Japon du "ningyo joruri", le précurseur du bunraku, spectacle associant des marionnettes de grande taille et un récitant accompagné par un instrument de musique, le shamisen...

- Domenicus van Wijnen (1661-1690), "Astrologer observing the Equinox and a scene of parting Adonis and Venus" (National Museum in Warsaw)

- "Plaza Mayor de Lima" (Seville, Collection of the Marquise of Almunia).

- Johann Pachelbel (1653-1706) compose son fameux «Canon et gigue en ré majeur pour trois violons et basse continue».

- Henry Purcell (1658-1695) a composé plus de vingt sonates, qui constituent l'une des plus importantes collections de musique de chambre de la fin du XVIIe siècle, écrites dans les années 1680, dont la célèbre "Golden Sonata"...


1681

- Les victoires contre la Hollande et l’Espagne en 1681 permettent d’ailleurs à Louis XIV d’élargir son royaume quand la Franche Comté, l’Alsace et Strasbourg rejoignent finalement la couronne, s’ajoutant ainsi à la Flandre, acquise depuis 1668. 

- Premières dragonnades en Poitou, en Aunis et en Saintonge dirigées sous le règne de Louis XIV contre les communautés protestantes du royaume de France durant les années 1680...

- Charles II d'Angleterre octroie au quaker William Penn des terres en Amérique du Nord..

- Cavelier de la Salle descend le fleuve Mississippi jusqu'à son embouchure...

- L’empereur Léopold Ier rend la liberté religieuse aux protestants hongrois..

- Fontenelle (1657-1757), "La Comète" 

- Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704), "Discours sur l'histoire universelle écrit pour le Dauphin"

- Pierre Bayle (1647-1706), "Pensées sur la comète"

- John Dryden (1631-1700), "Absalom and Achitophel", poème satirique et allégorie des intrigues du comte de Shaftesbury, qui tentait d'écarter le duc de York (futur Jacques II) de la succession au trône au profit de James Scott, 1er duc de Monmouth..

- Antoine Coypel (1661-1722) peintre et décorateur, acquiert renommée avec "Allégorie des victoires", de Louis XIV (musée de Montpellier) et "Bacchus et Ariane et le Triomphe de Galatée" (perdu)


1682

- Louis XIV et la cour résident désormais de façon permanente au château de Versailles, du 6 mai 1682 au 6 octobre 1789, à l'exception des années de la Régence de 1715 à 1723..

- Le gallicanisme en France - Bossuet, évêque de Meaux, rédige les quatre articles gallicans de 1682 signés par l'assemblée des évêques de France, marquant l'indépendance de l'Eglise de France à l'égard de Rome. À la fin du XVIIe siècle, le gallicanisme s'implante largement dans le clergé français.

- Ivan V (1682-1696), tsar de Russie, sa soeur Sophie Alexeïevna assura la régence jusqu'en 1689, date à laquelle Ivan V reprend le pouvoir et partage le trône avec Pierre Ier, son demi-frère.

- Fondation de la Pennsylvanie 1682 par William Penn, avec une constitution qui permet à l'Etat de devenir  un refuge pour tout monothéiste persécuté.  

- Gregório de Matos (1636-1696), poète baroque portugais, auteur de poèmes lyriques et religieux et de satires provocantes (O Boca do Inferno), qui vécut entre le Portugal (1650-1681), le Brésil colonial (1681-1694), et l'Angola (1694)...

- Ihara Saikaku (1642-1693), poète japonais, publie, en 1682, la première de ses «histoires de passion amoureuse» (kōshoku-mono), la Vie d'un homme (Ichidai otoko).

- Hyacinthe Rigaud (1659-1743) arrive à Paris en 1681, remporte en 1682 le premier prix de peinture décerné par l’Académie royale de peinture et de sculpture et, sur les conseils de Charles Le Brun (1619-1690) qui règne alors sur l’Académie, ne fait pas le voyage traditionnel en Italie et se perfectionne dans l’art du portrait : c'est le début de la célébrité du Van Dyck français... - "Philippe d'Orléans, alors duc de Chartres" (1689), musée Hyacinthe Rigaud, Perpignan. - "Martin Desjardins" (1683), musée National du Château de Versailles.


1683

- Organisé par l'inquisition, le peintre Francisco Rizi (1614-1685) représente pour la première fois avec un tel niveau de détails un auto-da-fé organisé par l'Inquisition espagnole sur la Plaza Mayor de Madrid, le 30 juin 1680, en présence du jeune Charles II (1665-1700) et de sa mère, Mariana d'Autriche. On y voit toute l'étroite imbrication des pouvoirs politique et religieux...

- Guerres entre Ottomans et Habsbourg - En mai 1683, les Ottomans de Kara Mustafa, après avoir envahi la Hongrie avec 100 000 à 200 000 hommes, menacent Vienne. Défaite du grand vizir Qara Mustafa Pacha à Kahlenberg, près de Vienne, grâce à l'arrivée de Jean III Sobieski, roi de Pologne.

- Colonisation en Amérique du Nord - William Penn fonde Philadelphie et la Pennsylvanie.

- Fontenelle (1657-1757), "Dialogues des morts" 

- Robert Gould (1668-1709), "Love Given O'er: Or a Satyr on the Inconstancy of Woman" (L’Amour conjuré, ou Satire sur la Femme)

- Antoine Arnauld (1612-1694), "Traité des vraies et des fausses idées", critique des thèses de Malebranche sur la grâce et sur la "vision de Dieu".

- Nicolas de Largillière  (1656–1746),"Portrait de Charles Le Brun" (1683, Musée du Louvre, Paris)

- Adriaen Backer  (1635-1684), "De regentessen van het Burgerweeshuis" (Amsterdam Museum)


1684

- Le sultan Mulay Ismail (146-1727) construit un vaste réseau de "casbahs" et reprend aux Anglais et aux Espagnols, Tanger et Larache, et fait de Meknès la capitale d'un Maroc unifié.

- Isaac Newton (1642-1727) entreprend en 1684 la rédaction de son "De motu corporum in gyrum", première ébauche préparant les Principia, lesquels furent achevés dès 1686...

- Pierre Bayle (1647-1706) fonde en 1684 les Nouvelles de la république des lettres, qui obtinrent dans toute l'Europe un rapide succès.

- Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), "Nova Methodus pro maximis et minimis". - "Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées".

- Nicolas Malebranche (1638-1715), "Traité de morale" (1684) 

- Fontenelle (1657-1757), "De l'origine des fables" (1684)

- Aphra Behn (1640-1689), "Love Letters Between a Nobleman and His Sister", roman épistolaire

- Jean de La Fontaine fréquente les salons du prince de Conti et du duc de Vendôme qui réunit dans son palais du Temple la société "libertine" de l'époque...

- Louis Bourdaloue (1632-1704), "Oraison funèbre de Henri de Bourbon", le jésuite français fut l'un des plus grands prédicateurs du siècle de Louis XIV, de 1670 à 1693...

- Luca Giordano (1634-1705), peintre d'immenses fresques en Italie et en Espagne et de plusieurs milliers de compositions, entre Naples et la cour d'Espagne de 1692 à 1702, au service de Charles II.

- Marc-Antoine Charpentier (1645-1704) est nommé Maître de Musique des Jésuites de la rue Saint-Antoine et peut enfin déployer toute sa puissance créatrice à cinquante ans, motets, hymnes, psaumes, messes et oratorios vont se succéder...


1685

- Edit de Fontainebleau : révocation de l’Edit de Nantes qui avait établi la tolérance religieuse  en 1598. Pour Louis XIV, la présence de sujets étrangers à l'Église, assez nombreux dans le Midi et dans l'Ouest, et d'une certaine puissance économique, nuit à la grandeur du royaume et leurs supposés liens avec des puissances adverses comme les Provinces-Unies et l'Angleterre peut conduire à répandre des conceptions politiques dangereuses. 

- Edit de Potsdam qui organise l'accueil des réfugiés huguenots dans les Etats du Grand Electeur.

- Début du règne de Jacques II (1685-1688) en Angleterre, qui tente de restaurer le catholicisme, mais provoque la résistance acharnée de l'Eglise anglicane et des Whigs..

- Denis Papin (1647-1713) travaille sur sa «Machine à transporter au loin la force des rivières».

- "Code noir" ou "Édit royal de mars 1685 touchant la police des îles de l'Amérique française" encadrant la culture de la canne à sucre, qui se développe alors dans les Antilles, et légalisant la condition des esclaves, contribuant à développer, avec les autres puissances européennes, les abus dramatiques du commerce triangulaire qui sera considérable au XVIIIe siècle. 

- La République des lettres se dote au cours du XVIIe siècle d'un périodique, le Journal des savants ou les Nouvelles de la république des lettres de Bayle (1685-1687)..

- Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), "Discours de métaphysique", traité sur les perfections de Dieu (1685-1686)

- Jean de La Fontaine (1621-1695), " Discours à Mme de La Sablière"

- Pierre Bayle (1647-1706), "Ce que c'est que la France toute catholique sous le règne de Louis Le Grand", 1685.

- Nicolas de Largillière (1656-1746), le grand maître du portrait en France à la fin du règne de Louis XIV et au début de celui de Louis XV, une clientèle essentiellement bourgeoise, laissant à Hyacinthe Rigaud (1659-1743) le grand portrait de cour. Il s'est formé principalement en Angleterre dans l'atelier de sir Peter Lely. - "Tutor and Pupil" (1685, National Gallery of Art, Washington) - L'Ex-Voto à sainte Geneviève, tableau commandé par les échevins de Paris (1696, Saint-Étienne-du-Mont)..

- John Blow (1649-1708) compose sa seule partition complète pour la scène, "Masque for the Entertainment of the King: Venus and Adonis"

- Henry Purcell (1659-1695), organiste de la chapelle royale, compose l'anthem "My Heart is Inditing" pour le couronnement du roi Jacques II.


1686

- Concevant sa physique comme partie prenante d'une «philosophie naturelle», imprégnée de l'idée d'un Dieu, Isaac Newton (1642-1727) unifie les lois de Kepler en astronomie et celles de la mécanique terrestre de Galilée en fondant la mécanique rationnelle, par une définition précise de ses concepts fondamentaux (espace, temps, masse, force, accélération),  par l'énoncé des lois générales du mouvement, par la formulation mathématique des lois particulières, locales et instantanées pour des forces données, et en établissant la théorie de la gravitation universelle.

- Fénelon (1651-1715), "Dialogues sur l'éloquence", écrits 1681-1686, publiés 1718.

- Pierre Bayle (1647-1706), "De la tolérance", 1686.

- Publication du "Journal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686", par l'abbé de Choisy (1644-1724)

- Ouverture du café Procope, à Paris, le plus ancien des cafés littéraires.

- Le poète japonais Matsuo Basho (1644-1694) compose l'un de ses plus célèbres haïkus sur une grenouille sautant dans un vieil étang, "Dans le vieil étang / Une grenouille saute / Un ploc dans l'eau ! " - "La Sente étroite du bout du monde" (Oku no hosomichi), carnet de voyage effectué dans le Nord du Japon, l' association des paysages et des références culturelles et shintoïstes portent à se détacher de soi, "faire du voyage sa demeure"..

- Fontenelle (1657-1757), "Entretiens sur la pluralité des mondes", une explication des différents systèmes du monde, pour «instruire et divertir tout ensemble». Dans un jardin de Haute-Normandie, le soir, une jeune marquise et un narrateur féru d’astronomie sont réunis pour parler des étoiles. «Je suis sçavante!» s’exclamera finalement la jeune femme, convaincue par les arguments de son interlocuteur. Les travaux de vulgarisation de Fontenelle sont publiés en français, alors que le latin avait été jusque-là la principale langue de diffusion de la science...

"Premier soir : Que la Terre est une planète qui tourne sur elle-même, et autour du soleil

« Nous allâmes donc un soir après souper nous promener dans le parc. Il faisait un frais délicieux, qui nous récompensait d'une journée fort chaude que nous avions essuyée. La Lune était levée il y avait peut-être une heure et ses rayons, qui ne venaient à nous qu'entre les branches des arbres, faisaient un agréable mélange d'un blanc fort vif, avec tout ce vert qui paraissait noir. Il n'y avait pas un nuage qui dérobât ou qui obscurcît la moindre étoile, elles étaient toutes d'un or pur et éclatant, et qui était encore relevé par le fond bleu où elles sont attachées. Ce spectacle me fit rêver; et peut-être sans la marquise eussé-je rêvé assez longtemps; mais la présence d'une si aimable dame ne me permit pas de m'abandonner à la Lune et aux étoiles. Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que le jour même n'est pas si beau qu'une belle nuit ? Oui, me répondit-elle, la beauté du jour est comme une beauté blonde qui a plus de brillant; mais la beauté de la nuit est une beauté brune qui est plus touchante. Vous êtes bien généreuse, repris-je, de donner cet avantage aux brunes, vous qui ne l'êtes pas. Il est pourtant vrai que le jour est ce qu'il y a de plus beau dans la nature, et que les héroïnes de romans, qui sont ce qu'il y a de plus beau dans l'imagination, sont presque toujours blondes. Ce n'est rien que la beauté, répliqua-t-elle, si elle ne touche. Avouez que le jour ne vous eût jamais jeté dans une rêverie aussi douce que celle où je vous ai vu près de tomber tout à l'heure à la vue de cette belle nuit. J'en conviens, répondis-je; mais en récompense, une blonde comme vous me ferait encore mieux rêver que la plus belle nuit du monde, avec toute sa beauté brune. Quand cela serait vrai, répliqua-t-elle, je ne m'en contenterais pas. Je voudrais que le jour, puisque les blondes doivent être dans ses intérêts, fût aussi le même effet. Pourquoi les amants, qui sont bons juges de ce qui touche, ne s'adressent-ils jamais qu'à la nuit dans toutes les chansons et dans toutes les élégies que je connais ? Il faut bien que la nuit ait leurs remerciements, lui dis-je; mais, reprit-elle, elle a aussi toutes leurs plaintes. Le jour ne s'attire point leurs confidences; d'où cela vient-il ? C'est apparemment, répondis-je, qu'il n'inspire point je ne sais quoi de triste et de passionné. Il semble pendant la nuit que tout soit en repos. On s'imagine que les étoiles marchent avec plus de silence que le soleil, les objets que le ciel présente sont plus doux, la vue s'y arrête plus aisément; enfin on en rêve mieux, parce qu'on se flatte d'être alors dans toute la nature la seule personne occupée à rêver. Peut-être aussi que le spectacle du jour est trop uniforme, ce n'est qu'un soleil, et une voûte bleue, mais il se peut que la vue de toutes ces étoiles semées confusément, et disposées au hasard en mille figures différentes, favorise la rêverie, et un certain désordre de pensées où l'on ne tombe point sans plaisir. J'ai toujours senti ce que vous me dites, reprit-elle, j'aime les étoiles, et je me plaindrais volontiers du soleil qui nous les efface. Ah ! m'écriai-je, je ne puis lui pardonner de me faire perdre de vue tous ces mondes. Qu'appelez-vous tous ces mondes ? me dit-elle, en me regardant, et en se tournant vers moi. Je vous demande pardon, répondis-je. Vous m'avez mis sur ma folie, et aussitôt mon imagination s'est échappée. Quelle est donc cette folie ? reprit-elle. Hélas ! répliquai-je, je suis bien fâché qu'il faille vous l'avouer, je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde. Je ne jurerais pourtant pas que cela fût vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu'il me fait plaisir à croire. C'est une idée qui me plaît, et qui s'est placée dans mon esprit d'une manière riante. Selon moi, il n'y a pas jusqu'aux vérités auxquelles l'agrément ne soit nécessaire. Eh bien, reprit-elle, puisque votre folie est si agréable, donnez-la moi, je croirai sur les étoiles tout ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve du plaisir. Ah ! Madame, répondis-je bien vite, ce n'est pas un plaisir comme celui que vous auriez à une comédie de Molière; c'en est un qui est je ne sais où dans la raison, et qui ne fait rire que l'esprit. Quoi donc, reprit-elle, croyez-vous qu'on soit incapable des plaisirs qui ne sont que dans la raison ? Je veux tout à l'heure vous faire voir le contraire, apprenez-moi vos étoiles. Non, répliquai-je, il ne me sera point reproché que dans un bois, à dix heures du soir, j'aie parlé de philosophie à la plus aimable personne que je connaisse. Cherchez ailleurs vos philosophes.

J'eus beau me défendre encore quelque temps sur ce ton-là, il fallut céder. Je lui fis du moins promettre pour mon honneur, qu'elle me garderait le secret, et quand je fus hors d'état de m'en pouvoir dédire, et que je voulus parler, je vis que je ne savais pas où commencer mon discours; car avec une personne comme elle, qui ne savait rien en matière de physique, il fallait prendre les choses de bien loin, pour lui prouver que la Terre pouvait être une planète, et les planètes autant de terres, et toutes les étoiles autant de soleils qui éclairaient des mondes. J'en revenais toujours à lui dire qu'il aurait mieux valu s'entre tenir de bagatelles, comme toute personne raisonnable auraient fait en notre place. A la fin cependant, pour lui donner une idée générale de la philosophie, voici par où je commençai. »

- Michiel van Musscher (1645–1705), "Portrait of a Lady with her dog and a maid", un portraitiste installé à Amsterdam travaillant pour un riche amateur d'art Jonas Witsen...


1687

- Déclaration d’Indulgence de Jacques II d'Angleterre, qui donne l’entière liberté religieuse aux dissidents et aux catholiques.

- Règne du sultan ottoman Süleyman II (1687-1691) qui renforce l'État ottoman par des réformes internes et des reconquêtes de territoires..

- Jacques Bernoulli (1654-1705), le premier à comprendre le calcul infinitésimal parus dans les "Acta eruditorum" de Leibniz (1684) et à le perfectionner...

- 1687. Publication des "Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica", Isaac Newton (1642-1727) y formule la théorie de l'attraction universelle, adoptée immédiatement en Angleterre (Halley) mais alors rejetée  en France par Huygens et en Allemagne par Leibniz, qui lui préféraient l'hypothèse des tourbillons de Descartes. Il faudra attendre l'argumentaire de Voltaire et de Mme du Châtelet pour que la théorie de Newton soit enfin acceptée....

- Jean de La Fontaine (1621-1695), "Epître à Huet"

- Fontenelle (1657-1757), "Histoire des oracles" 

- Charles Perrault (1628-1703), "Le Siècle de Louis le Grand", de la supériorité du XVIIe : "Jamais dans le printemps les roses empourprées / D’un plus vif incarnat ne furent colorées. / De cette même main les forces infinies / Produisent en tout temps de semblables génies."

- Ihara Saikaku (1642-1693), "The Great Mirror of Male Love"

- Pierre Mignard (1612-1695), "la Famille du Grand Dauphin" (1687, Musée national du Château, Versailles) - "Portrait of Louise de Kérouaille, Duchess of Portsmouth" (1682, National Portrait Gallery, London).

- Arcangelo Corelli  (1653-1713) publie ses douze premières Sonates en 1685 et conduit un concert mémorable qui réunit 150 musiciens dans le palais de la reine Christine de Suède qui vivait alors à Rome...


1688

- 1688-1689, la Chute des Stuarts en Angleterre - "The Glorious Revolution" (ou Bloodless Revolution), seconde Révolution anglaise opposant les partisans catholiques à l'armée néerlandaise de Guillaume III. Aboutit au renversement de Jacques II d'Angleterre (Jacques VII d'Écosse) et à l’avènement de la fille de celui-ci, Marie II, et de son époux, Guillaume III, prince d'Orange, appelés sur le trône par le Parlement anglais. La révolution renforcera la monarchie mixte et réaffirma le rôle du Parlement face à la Couronne. 

- Après l’Habeas Corpus, le Bill of Rights de février 1689 va garantir les libertés individuelles en Angleterre dès la fin du XVIIe siècle, une Angleterre qui va évoluer vers une monarchie tempérée et un régime de type parlementaire après la révolution de 1689 et l'accession au trône des Hanovre (1714). Elle est donnée en exemple par les philosophes qui critiquent l'absolutisme et militent pour le respect des libertés. La première Déclaration des droits de l'époque moderne est anglaise et précède exactement de cent ans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Désormais, les lois ne pourront être adoptées qu'après avoir été votées par les chambres et sanctionnées par le roi, qui ne peut ni les faire seul, ni en suspendre l'exécution. La Déclaration des droits de 1689 sera l'un des modèles de la Déclaration des droits des États-Unis de 1789..

John Locke est celui qui a établi la base théorique de la division des pouvoirs législatif et exécutif pour protéger la liberté individuelle et la propriété des citoyens...

- Shogunat des Tokugawa au Japon - Apogée, sous le règne pacifique des Tokugawa et de leurs politiques visant à concentrer les samouraïs dans les villes-châteaux, période Genroku (1688 à 1704) avec le 5e Tokugawa, Tsunayoshi (1680-1709), caractérisée par une économie commerciale en pleine expansion et le développement d'une culture urbaine dynamique centrée sur les villes de Kyōto, Ōsaka et Edo (Tokyo), épanouissement de la poésie et du théâtre...

- Nicolas Malebranche (1638-1715), "Entretiens sur la métaphysique et sur la religion".

- Charles Perrault déclenche la "Querelle des Anciens et des Modernes" le 27 janvier 1687, avec son poème "Le siècle de Louis le Grand" dans lequel il fait l’éloge de l’époque de Louis XIV et rejette la fonction de modèle de l’Antiquité. Boileau défend quant à lui les Anciens et la diversité des héritages...

- "Digression sur les Anciens et les Modernes" (1688) de Fontenelle (1657-1757), qui reprend l’image selon laquelle « nous sommes des nains sur des épaules de géants », image qui provoque une avalanche de questions....

- Aphra Behn (1640-1689), "Oroonoko", par la première véritable femme de lettres de la littérature anglaise.

 

- Jean de La Bruyère (1645-1696), première édition de "Caractères", "les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les caractères ou les moeurs de ce siècle".

"Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit et profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à la table et à la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser ses jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.

Que dites-vous ? Comment ? Je n'y suis pas; vous plairait-il de recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid : que ne disiez-vous : " Il fait froid" ? Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites : "Il pleut, il neige". Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m'en féliciter; dites : "Je vous trouve bon visage." - Mais répondez-vous cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs, qui ne pourrait pas en dire autant ?" Qu'importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phébus; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement : une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par votre habit et vous dis à l'oreille : "Ne songez point à avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit : peut-être alors croira-t-on que vous en avez. »

J'entends Théodecte de l'antichambre; il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche; le voilà entré : il rit, il crie, il éclate, on bouche ses oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu l'intention de le lui donner; il n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place; les femmes sont à sa droite et à sa gauche. Il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydème qui donne le repas ? Il rappelle à soi toute l'autorité de la table; et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer. Le vin et les viandes n'ajoutent rien à son caractère; Si on joue, il gagne au jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont pour lui : il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe..."

- Hyacinthe Rigaud (1649-1753), "Jean Baptiste Monginot"

- Jan van Mieris (1660-1690), "Portrait of a Smoking Artist" (Kunsthalle Hamburg)


1689

- Règne de Marie II et Guillaume III (1689-1702) en Angleterre - L'absolutisme cède à la monarchie constitutionnelle, l'Angleterre soutient un principe d'équilibre européen qui met fin à la politique d'hégémonie à la française, les rivalités maritimes prennent au bénéfice d'une Angleterre qui se rapproche de la Hollande...

- Les armées françaises ravagent le Palatinat (1689-1693).

- L'essor de la Russie - Pierre Ier le Grand (1689-1725) entend européaniser le pays avec une énergie despotique...

- Début de la politique de repeuplement par des colons allemands dans les Balkans.

- John Locke (1632-1704), "Deux traités sur le gouvernement" - "Lettre sur la tolérance" (1689) - Théoricien d'une science postcartésienne fondée sur l'empirisme, John Locke est aussi le promoteur d'une philosophie politique reposant sur la notion de droit naturel.

- 4e édition (1689) des "Caractères", de Jean de La Bruyère (1645-1696), plus de 350 caractères inédits.

- Pierre-Daniel Huet (1630-1721), "Censura philosophiae cartesianae", le principal critique de Descartes en France à la fin du XVIIe siècle.

- Meindert Hobbema (1638-1709), "L'Allée de Middelharnis" (1689), National Gallery, Londres.

- Amalia Wilhelmina von Königsmarck (1663-1740), "Allegory with self-portrait and profile portrait of Ulrika Eleonora the Elder" (Nationalmuseum, Stockholm)

- Nicolas de Largillière (1656–1746),"Députés et magistrats municipaux de Paris discutant de la célébration du dîner de Louis XIV à l'Hôtel de Ville après son rétablissement en 1687" (1689, Musée de l'Ermitage, Saint-Petersbourg).

- Henry Purcell (1658-1695) écrit son ouvrage dramatique, "Didon et Enée", qui va devenir le symbole de l'opéra anglais ("Remember me, but forget my fate"), parvenant à échapper aux modèles imposés par Lully et les Italiens par son originalité mélodique et la caractérisation de ses personnages...


1690

- Grave crise de subsistances et épidémies dans presque toute l'Europe (1690-1694). Au cours du XVIIe siècle, la population de l'Europe a d'abord régressé, puis légèrement augmenté, passant d'environ 106 millions en 1600 à 103 millions en 1650 et 114 millions en 1700.

- En Angleterre, à la Boyne, défaite de Jacques II qui tente de soulever l'Irlande catholique contre Guillaume III.

- Le 24 août 1690, la Compagnie anglaise des Indes (East India Company) fonde Calcutta à l'emplacement d'un petit port de pêche, dans le delta du Gange, au Bengale...

- "Publick Occurrences Both Forreign and Domestick", premier journal publié de l'Histoire des États-Unis, lancé en 16901 à Boston par Benjamin Harris...

- Christiaan Huygens (1629-1695), "Traité de la lumière" (composé en 1678, publié en 1690, à Leyde), par l'un des premiers représentants de l'esprit scientifique moderne après Galilée. Contrairement à Newton, il défend une théorie ondulatoire de la lumière...

- John Locke (1632-1704), "Essai sur l'entendement humain" (1690, An Essay concerning human Understanding) - C'est en 1671 que Locke commence à élaborer ce qui deviendra "l'Essai sur l'entendement humain", qui paraît en 1690, avant d'être remanié à la faveur de quatre éditions ultérieures (1694, 1695, 1700, 1706). En réaction, Leibniz rédigera ses "Nouveaux Essais sur l'entendement humain", qui ne seront toutefois publiés qu'en 1765, après la mort des deux philosophes. Locke y fait la critique de la théorie -cartésienne de l'innéité  et entend montrer que l'expérience est l'origine de toutes les idées. 

- William Petty (1623-1687), "Political Arithmetick", dans cet ouvrage écrit en 1676 et publié en 1690, Petty apparaît comme l'inventeur de l'«arithmétique politique»,  l'arithmétique est conçue comme «l'art de raisonner au moyen de chiffres dans les questions de gouvernement»...

- Partisan de la tolérance, Pierre Bayle (1647-1706), "Avis important aux réfugiés exhortant les protestants au calme et à la soumission politique" (1690), ce que conteste le théologien calviniste Pierre Jurieu (1637-1713), l'âme de la résistance protestante contre Louis XIV et réfugié en Hollande...

- Sylvain Régis (1632‑1707), "Système de Philosophie"

- Giacomo Lubrano (1619-1693), "Étincelles poétiques ou poésies sacrées et morales" (Scintille poetiche o poesie sacre e morali, 1690)

- Wang Fuzhi (Wang Chuanshan) (1619-1692), "Commentaire sur le miroir de l'histoire" (Du tongjian lun),  philosophe du début de la période Qing, adversaire résolu du bouddhisme et partisan sur le plan intellectuel d'un retour à la tradition confucianiste, Wang Fuzhi analyse 1 300 événements historiques et tente d'en tirer des conclusions pour en tirer des leçons à l'avenir. - Traité des Song (Songlun)..

- Willem van de Velde the Younger (1633–1707), "A Dutch Ship Scudding Before a Storm" (National Maritime Museum, London), un peintre de marine néerlandais, fils de Willem van de Velde l'Ancien, spécialiste reconnu du même genre...

- Marc-Antoine Charpentier  (1643-1704), composition du "Te Deum", pour chœur, solistes et ensemble instrumental.


1691

- Exacerbation des conflits entre Français et Anglais pour la possession de l'Acadie, la côte atlantique du Canada (rendue à la France en 1670) et de Terre-Neuve (le traité d’Utrecht de 1713 permettra aux Anglais de s’établir de façon permanente sur l’île)...

- Adrien Baillet, "La vie de monsieur Descartes"

- John Dunton (1659-1733) publie The Athenian Mercury, la première publication périodique de presse écrite à avoir vu le jour en Angleterre..

- Juana Inés de la Cruz (1648-1695), "Respuesta a Sor Filotea de la Cruz", native d'un village de Nouvelle-Espagne ( Mexique),  issue d'un milieu pauvre et éprise d'étude, elle est dame d'honneur de la femme du vice-roi de México mais se retire chez les Hiéronymites en 1669 où elle continue d'étudier tant les les oeuvres sacrées que profanes, et d'écrire, dont un grand poème philosophique, El Sueño (Le Songe)...

- Pierre Mignard  (1612–1695), "La Marquise de Seignelay et deux de ses fils" (National Gallery)


1692

- Début des procès des sorcières de Salem, entre février 1692 et mai 1693, dans plusieurs villages du Massachusetts, qui entraînèrent l'arrestation d'une centaine de personnes et l'exécution de quatorze femmes et de six hommes.  

- Guerres franco-iroquoises, les Iroquois se battant contre les Hurons et les implantations françaises de la vallée du Saint-Laurent ...

- Ihara Saikaku (1642-1693), "Reckonings that Carry Men Through the World or This Scheming World"

- John Dryden (1631-1700), "Eleonara"

- Anne Conway (1631-1679), "The Principles of the Most Ancient and Modern Philosophy" (1677-1692)

- Hyacinthe Rigaud (1659-1743), "La famille Léonard" (1692), musée du Louvre, Paris. - "La famille Laffite" (vers 1694), musée du Louvre, Paris. - "La mère de l’artiste" (1695), musée du Louvre, Paris. Ses chefs d'oeuvre...

- Henry Purcell (1658-1695), "The Fairy Queen". La disparition de Purcell en 1695 va assombrir le paysage lyrique anglais, il faudra attendre Haendel, au XVIIIe siècle, pour lui redonner vitalité..


1693

- Procès des sorcières de Salem - série de procès en sorcellerie célèbres situés entre février 1692 et mai 1693 dans plusieurs villages du Massachusetts proches de Salem, qui entraînèrent l'arrestation d'une centaine de personnes et l'exécution de quatorze femmes et de six hommes.  avec la rétractation de la Déclaration des Quatre articles.

- Abandon par Louis XIV des positions gallicanes

- Le quiétisme, démêlés de Mme Guyon, de Fénelon et de Bossuet (1693-1699) autour d'une méthode permettant «un contact étroit avec Dieu, jusqu'à communion totale" et que défend Jeanne-Marie Bouvier de La Motte (madame Guyon, 1648-1717) depuis les années 1680. Le mouvement mystique semble perdre tout crédit en France au sortir de cette querelle...

- William Congreve (1670-1729), "The Old Bachelor" (Le Vieux Garçon), premier succès du plus brillant des dramaturges de la Restauration anglaise. Suivent "Love for Love" (1695), "The Mourning Bride" (1697), et un virulent pamphlet attaquant l'immoralité de ses pièces, oeuvre du pasteur Jeremy Collier (A Short View of the Immorality and Profaneness of the English Stage, 1698). 

- Jean de La Fontaine se convertit et confesse publiquement ses "fautes" et se retire du "monde"...

- Richard Bentley (1662-1742), "The Folly and Unreasonableness of Atheism: Demonstrated from the Advantage and Pleasure of a Religious Life, The faculties of Human Souls, The Structure of Animate Bodies, & The Origin and Frame of the World: In Eight Sermons".

- François De Troy (1645-1730), "Louise-Françoise de Bourbon, Mademoiselle de Nantes" (1688-1693, Barcelone, musée national d'Art de Catalogne).


1694

- Le mouvement piétiste, après une période de conflit avec l'Église luthérienne, obtient à Halle, en 1694, la création d'une faculté de théologie, grâce à August Hermann Francke (1663-1727) et à l'électeur de Brandebourg, Frédéric III, le futur roi Frédéric Ier de Prusse lorsque son électorat sera élevé en royaume..

- Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), "Remarques générales sur les « Principes » de Descartes et De la réforme de la philosophie première…" 

- 8e édition des Caractères de La Bruyère.

- Jean de La Fontaine (1621-1695), Fables, Livre XII, dernier recueil.

- Adriaen van der Werff (1659–1722), "A Couple Making Love in a Park Spied on by Children" (Rijksmuseum, Amsterdam),  le plus important peintre hollandais de l'époque, dit-on...


1695

- Apparition du royaume achanti (Ghana) dont la vocation guerrière se manifeste immédiatement (Osei Tutu)...

- En Angleterre, non renouvellement par la chambre des communes de la "Licensing Act" de 1662 qui, peu après la restauration en 1660 du roi Charles II, visait à contenir  les excès des pamphlets séditieux ou licencieux.  

- Pierre Bayle (1647-1706) publie le "Dictionnaire historique et critique", à Rotterdam, la première tentative pour présenter les questions les plus variées, et controversées, de son temps...

- Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), "Système nouveau de la nature et de la communication des substances"

- William Congreve (1670-1729), "Love for Love" (1695, Amour pour Amour)

- John Baptist Medina (1655/1660-1710), "John Hay, 1st Marquess of Tweeddale (1625-1697), posing with his wife Jane and their children and their children's spouses", National Galleries of Scotland.


1696

- Royaume de France, édit portant anoblissement, moyennant finances, de plus de 500 personnes choisies parmi les plus distinguées du royaume. L'Armorial général de France recense les blasons et armoiries de près de 120 000 individus, vivant dans les différentes régions historiques de la France à la fin du XVIIe siècle.

- Les Anglais fortifient leur comptoir commercial à Calcutta en Inde.

- Traité de Turin entre la France et la Savoie, Louis XIV restitue tous ses états au duc de Savoie..

- Campagnes d'Azov de 1694-96 lors de la guerre russo-turque de 1686-1700, menées par Pierre le Grand avec pour cible la forteresse turque d'Azov qui bloquait l'accès de la Russie à la mer d'Azov et à la mer Noire.  

- Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), "Exhortation aux Allemands pour mieux cultiver leur raison et leur langue avec, y joint, une proposition d'une Société teutophile"

- Jean-François Regnard (1655-1709), "Le Joueur", une comédie de caractère qui rivalise avec Molière.

- John Vanbrugh (1664-1726),  "The Relapse, or Virtue in Danger" (La Rechute, ou la Vertu en danger) 

- Gerrit Adriaenszoon Berckheyde  (1638–1698), "Le Grand Marché de Haarlem" (Frans Hals Museum)


1697

- Bataille de Zenta en Hongrie, contre les Ottomans et victoire décisive des armées du Saint-Empire romain germanique.

- Traité de Ryswick, la première paix de compromis de Louis XIV après des guerres et des traités incessants, la France garde Strasbourg et les annexions en Alsace.

- Charles XII (1682-1718) hérite à quinze ans d'un pouvoir incontesté dans une Suède isolée.

- Premier voyage de Pierre le Grand en Europe (1697-1698)

- Extension de la Chine sous les premiers Qing (1644-1800) : occupation de la Mongolie extérieure.

- Pierre Bayle (1647-1706), "Dictionnaire historique et critique"

- Nicolas Malebranche (1638-1715), "Traité de l’amour de Dieu" (1697).

- Charles Perrault (1628-1703), "Les Contes de ma mère l'Oye "

- Antoine Houdar de La Motte (1672-1731), "L'Europe galante", opéra-ballet

- William Congreve (1670-1729), "The Mourning Bride" (1697, L'Épouse en deuil)

- "L'Épouse outragée" (The Provoked Wife), une comédie de la Restauration écrite par le dramaturge John Vanbrugh (1664-1726).

- Colley Cibber (1671-1757), "Love's Last Shift", comédie.

- François De Troy (1645-1730), , "Adelaïde de Savoie" (1697, Musée Pouchkine, Moscou)

- Adriaen Coorte  (fl. 1683–1707), "Still Life with Asparagus." (Rijksmuseum)


1698

- Création de Saigon par les Vietnamiens, qui colonisent le delta du Mékong.

- Découverte des premiers  gisements aurifères dans la région située au-delà de la Serra da Mantiqueira (Brésil)

- Jeremy Collier (1650-1726), "Short View of the Immorality and Profaneness of the English Stage" (Coup d'œil sur l'immoralité du théâtre anglais).

- Marie-Catherine d’Aulnoy (1651-1705), "Contes nouveaux ou Les fées à la mode"


1699

- Traité de Carlowitz, l'Autriche devient une grande puissance, le prince Eugène (1663-1736), commandant en chef des armées du Saint-Empire romain germanique dont la renommée est immense après ses victoires contre les Turcs et les Français, dirige la nouvelle puissance. Vienne devient le centre économique, politique et culturel de l'empire, "l'Autriche peut tout pourvu qu'elle veuille" (W. von Hörnigk), c'est le premier recul territorial turc en Europe..

- Le sultanat d'Oman s'installe sur la côte orientale de l'Afrique, la traite des  esclaves noirs vers les pays musulmans, qui n'a pas cessé depuis le VIIIe siècle, prend un nouvel élan...

- Shaftesbury (1671-1713), "An inquiry concerning virtue or merit", l'auteur n'a de cesse de faire de ses lecteurs des habitants de la planète Terre parmi les plus vertueux et les plus spirituels...

 

- "Les Aventures de Télémaque", épopée romanesque de Fénelon (François de Salignac de La Mothe-Fénelon, 1651-1715), pour l'éducation de Louis, duc de Bourgogne, héritier présomptif de Louis XIV.

« Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d'être immortelle. Sa grotte ne résonnait plus de son chant; les nymphes qui la servaient n'osaient lui parler. Elle se promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île: mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait vu tant de fois auprès d'elle. Souvent elle demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes, et elle était sans cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes, avait disparu à ses yeux.

Tout à coup, elle aperçut les débris d'un navire qui venait de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pièces, des rames écartées çà et là sur le sable, un gouvernail, un mât, des cordages flottant sur la côte; puis elle découvre de loin deux hommes, dont l'un paraissait âgé; l'autre, quoique jeune, ressemblait à Ulysse. Il avait sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche majestueuse. La déesse comprit que c'était Télémaque, fils de ce héros. Mais, quoique les dieux surpassent de loin en connaissance tous les hommes, elle ne put découvrir qui était cet homme vénérable dont Télémaque était accompagné: c'est que les dieux supérieurs cachent aux inférieurs tout ce qu'il leur plaît; et Minerve, qui accompagnait Télémaque sous la figure de Mentor, ne voulait pas être connue de Calypso.

Cependant Calypso se réjouissait d'un naufrage qui mettait dans son île le fils d'Ulysse, si semblable à son père. Elle s'avance vers lui; et, sans faire semblant de savoir qui il est:

- D'où vous vient - lui dit-elle - cette témérité d'aborder en mon île? Sachez, jeune étranger, qu'on ne vient point impunément dans mon empire.

Elle tâchait de couvrir sous ces paroles menaçantes la joie de son coeur, qui éclatait malgré elle sur son visage.

Télémaque lui répondit:

- O vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse (quoique à vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinité), seriez-vous insensible au malheur d'un fils, qui, cherchant son père à la merci des vents et des flots, a vu briser son navire contre vos rochers?

- Quel est donc votre père que vous cherchez? - reprit la déesse.

- Il se nomme Ulysse - dit Télémaque - c'est un des rois qui ont, après un siège de dix ans, renversé la fameuse Troie. Son nom fut célèbre dans toute la Grèce et dans toute l'Asie, par sa valeur dans les combats et plus encore par sa sagesse dans les conseils. Maintenant, errant dans toute l'étendue des mers, il parcourt tous les écueils les plus terribles. Sa patrie semble fuir devant lui. Pénélope, sa femme, et moi, qui suis son fils, nous avons perdu l'espérance de le revoir. Je cours, avec les mêmes dangers que lui, pour apprendre où il est. Mais que dis-je? peut-être qu'il est maintenant enseveli dans les profonds abîmes de la mer. Ayez pitié de nos malheurs; et, si vous savez, ô déesse, ce que les destinées ont fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daignez en instruire son fils Télémaque.

Calypso, étonnée et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de sagesse et d'éloquence, ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant; et elle demeurait en silence. Enfin elle lui dit:

- Télémaque, nous vous apprendrons ce qui est arrivé à votre père. Mais l'histoire en est longue: il est temps de vous délasser de tous vos travaux. Venez dans ma demeure, où je vous recevrai comme mon fils: venez; vous serez ma consolation dans cette solitude; et je ferai votre bonheur, pourvu que vous sachiez en jouir.

Télémaque suivait la déesse environnée d'une foule de jeunes nymphes, au-dessus desquelles elle s'élevait de toute la tête, comme un grand chêne dans une forêt élève ses branches épaisses au-dessus de tous les arbres qui l'environnent. Il admirait l'éclat de sa beauté, la riche pourpre de sa robe longue et flottante, ses cheveux noués par-derrière négligemment mais avec grâce, le feu qui sortait de ses yeux et la douceur qui tempérait cette vivacité. Mentor, les yeux baissés, gardant un silence modeste, suivait Télémaque.

On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris de voir, avec une apparence de simplicité rustique, tout ce qui peut charmer les yeux. On n'y voyait ni or, ni argent, ni marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues: cette grotte était taillée dans le roc, en voûte pleine de rocailles et de coquilles; elle était tapissée d'une jeune vigne qui étendait ses branches souples également de tous côtés. Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur. Des fontaines, coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal; mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée. Là on trouvait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur, qui se renouvelle dans toutes les saisons, répand le plus doux de tous les parfums; ce bois semblait couronner ces belles prairies et formait une nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. Là on n'entendait jamais que le chant des oiseaux ou le bruit d'un ruisseau, qui, se précipitant du haut d'un rocher, tombait à gros bouillons pleins d'écume et s'enfuyait au travers de la prairie. »  (Les Aventures de Télémaque, Livre I)

- Caspar van Wittel (1653-1736), "Piazza Navona, Rome" (1699, Thyssen-Bornemisza Museum, Madrid)

- "The island 'Onrust' near Batavia" (Abraham Storck, Amsterdam Museum, 1699)

- Jean-Baptiste Santerre  (1651–1717), "Deux actrices" (Hermitage Museum)

- François De Troy (1645-1730), "Portrait de Jules Hardouin-Mansart" (1699, musée du château de Versailles). - "Portrait de Jean de Jullienne" (musée de Valenciennes). - "Mademoiselle de Blois et le comte de Toulouse en Vénus et Adonis" (Louvre).