The World Of Science Fiction -Evgueni Zamiatine (1884-1937), "My" (1920, WE, Nous autres), "La Caverne" (1922), "Le Récit du plus important" (1924) - Karel Čapek (1890-1938), "R.U.R." (1920), "La Fabrique de l'Absolu" (1922) - Boris Pilniak (1894-1938), "L'Année nue" (1921) - Yakov Protazanov, "Aelita" (1924)  - ...

Last update: 12/12/2020


Ecrit en 1920, traduit en anglais sous le titre "We" en 1924, mais interdit par la censure soviétique, "My" (Nous Autres), de Yevgeny Zamyatin, est une œuvre de la science fiction soviétique qui a gagné un large public à l'étranger : elle condense toute la vision zamiatinienne d'un monde où l'humanité se perd, où les grands symboles sont pervertis, et où l'individu lutte absurdement pour survivre dans un univers rigidifié...

 

La publication de nouvelles, puis en 1918, d’un court roman, valurent à Zamiatine l’estime d’écrivains comme Rémizov, dont il se sent assez proche, mais aussi de Blok, Biély, Sologoub et Gorki qui le protégera jusqu’à son exil en 1931. Dès les années vingt, l’essentiel de son œuvre ne sera plus édité en Union Soviétique. Le roman antiutopiste intitulé "Nous autres", qui paraît en anglais en 1924, le fait vite classer, avec Pilniak, parmi les intellectuels indésirables du régime. Véritablement persécuté, Zamiatine se réfugie d’abord à Berlin puis à Paris en 1932...

 

De formation scientifique et d'esprit cosmopolite, Yevgeny Zamyatin (1884-1937) est le  créateur d'un genre unique, expérimental, le roman anti-Utopique. Il y fustige la mécanisation, l`uniformisation que l'on observe dans les sociétés techniciennes du XXe siècle. Il y condamne les aspirations collectivistes des poètes du Proletkult ainsi que leur culte simpliste de la machine. Plus largement, il s'y insurge contre les totalitarismes de tous bords, la dépersonnalisation de l`individu, le nivellement au nom de l'égalitarisme.

L'audace satirique de l'auteur s'est exprimée dans de nombreux romans, avant et après la révolution russe de 1917, et l'a conduit à de nombreuses condamnations. Reste que sa description de la vie sous un État totalitaire a influencé les deux autres grands romans dystopiques du XXe siècle que sont "Brave New World", d'Aldous Huxley (1932), et "Nineteen Eighty-four", de George Orwell (1949)  ...

Au vingt-sixième siècle, les habitants de l'Utopie ont perdu toute individualité, ils vivent dans des maisons de verre, ce qui permet à la police politique de les surveiller, ils portent tous un uniforme identique , un être humain n'est plus qu'un "numéro". Ils vivent de nourriture synthétique, leur récréation habituelle est de marcher à quatre pendant que l'hymne de l'État unique est joué par des haut-parleurs. Toutefois, à intervalles réguliers, ils sont autorisés à baisser les rideaux de leur appartement de verre pendant une heure (appelée "sex hour"). Pour faire l'amour, chacun a une sorte de carnet de rationnement de tickets roses, et le partenaire avec lequel il passe une des heures de sexe qui lui sont allouées signe le talon. L'État unique est dirigé par un personnage appelé le Bienfaiteur, qui est réélu chaque année par l'ensemble de la population, le vote étant toujours unanime. Le principe directeur de l'État est que le bonheur et la liberté sont incompatibles...

(Portrait de Ievgueni Zamiatine, par Boris Koustodiev, 1923)


Bien qu'éclipsé par le *1984* d'Orwell ou Le Meilleur des mondes d'Huxley, "La Guerre des salamandres" de Čapek (1936) est une dystopie majeure dénonçant une rationalité poussée à l'extrême, devenue inhumaine et destructrice ...

Chez Zamiatine, la logique mathématique écrasait l'âme, chez Čapek, c'est la logique économique et technique qui mène à l'aveuglement. L' œuvre de Čapek est complexe, c'est à la fois une satire, une dystopie et une fable philosophique. qui anticipe les horreurs du nazisme et du colonialisme. Les deux auteurs rompent avec le récit réaliste linéaire, "Nous" (1920) utilise le journal intime, "La Guerre des salamandres" (1936) adopte une forme polyphonique, mêlant reportages, articles et pamphlets, tous deux deux romans pour nous montrer comment l'homme peut perdre son humanité – soit en se soumettant à une machine étatique parfaite (Zamiatine), soit en se comportant comme une machine à profit indifférente aux conséquences (Čapek).

Zamiatine nous montre un monde où le mal a déjà gagné. L'État Unique est une prison parfaite dont les murs sont dans les esprits. La menace est philosophique et existentielle. Le système est si efficace qu'il parvient à éradiquer la source même de la révolte : l'imagination.

Čapek nous montre comment le mal advient, pas à pas. La menace des salamandres est le symptôme, non la maladie. La maladie, c'est la cupidité, la lâcheté et la bêtise humaine. Le processus de déclin est si réaliste et ancré dans nos mécanismes économiques qu'il en devient terriblement convaincant.


La lecture de Zamiatine en 2025 nous enseigne non pas qu'aucune restriction n'est jamais justifiable, mais que chaque restriction doit être accueillie avec une méfiance extrême, soumise à un examen critique implacable, et constamment remise en question ...

Le vrai danger n'est pas dans une seule loi, mais dans l'acceptation progressive d'un principe : que la liberté est une commodité négociable, plutôt que le fondement non-négociable de la dignité humaine. C'est précisément ce principe que Zamiatine, dans sa clairvoyance, était allé exhumer au berceau de l'URSS. 

 

Le principe directeur de l'État que décrit Zamiatine dans "We" est que le bonheur et la liberté sont incompatibles, une formule d'autant plus singulière et qui n'est pas sans conséquence quand on entend en 2025 certains politiciens ou apparentés hommes d'état nous expliquer que pour garantir aujourd'hui la démocratie, des restrictions de liberté sont nécessaires ...

 

Dans le roman de Zamiatine, l'État Unique a résolu l'équation du bonheur par une méthode radicale : l'abolition de la liberté. La logique du Bienfaiteur est implacable ...

- La liberté et le bonheur sont incompatibles : Selon lui, la liberté de choisir, de faire des erreurs, d'éprouver des émotions incontrôlées (comme l'amour, la jalousie, la passion) est source de tourment, d'incertitude et de malheur.

- Le bonheur par la mécanisation : Les êtres humains, devenus "numéros", sont intégrés dans une mécanique sociale parfaite. Leurs vies sont réglées par la Table des Heures, leurs besoins sont satisfaits par l'État, et leur créativité est canalisée vers des œuvres officielles.

- La fin de l'imprévisible : Le but ultime est d'éliminer le hasard, l'inspiration, le désir irrationnel – tout ce qui rend l'humain "libre" mais aussi "malheureux".

La formule de Zamiatine n'est pas simplement une observation ; c'est une prophétie avertie sur la pente glissante de tout système qui place la sécurité absolue et le bonheur collectif au-dessus de toute autre valeur.

 

Et de fait, lorsque des hommes politiques ou des apparatchiks modernes affirment que "pour garantir la démocratie, des restrictions de liberté sont nécessaires", ils utilisent une rhétorique qui doit immédiatement éveiller notre vigilance, car elle résonne de manière troublante avec la dystopie....

Le Renversement Sémantique est une technique très puissante. On justifie la limitation d'une valeur (la liberté) en invoquant la protection de cette même valeur (la démocratie, qui est fondée sur la liberté). C'est un renversement qui peut être sincère face à des menaces réelles (cyberattaques, terrorisme, désinformation de masse), mais qui ouvre la porte à l'arbitraire. Dans "We", le "Bonheur" justifie l'esclavage. 

La question cruciale est : où s'arrête-t-on ?

- Restriction 1 : Il faut surveiller les communications pour lutter contre le terrorisme. (Argument compréhensible).

- Restriction 2 : Il faut contrôler l'information en ligne pour lutter contre la désinformation. (Débat plus complexe).

- Restriction 3 : Il faut définir ce qu'est une "information légitime" et punir ceux qui s'en écartent. (Nous entrons dans le territoire de Zamiatine).

À chaque étape, la restriction précédente est utilisée pour justifier la suivante. Le risque est de glisser, comme le décrit Zamiatine, vers un système où l'État, au nom de notre propre protection, définit ce qu'il est bon de penser, de dire et de faire.

Dans une démocratie saine, ces restrictions sont (en théorie) débattues, contestées par une opposition, et examinées par des contre-pouvoirs indépendants (la justice, la presse),

si ce n'est que cette indépendance, quand bien même en contexte démocratique, n'est jamais véritablement assurée ..




Evgueni Zamiatine (1884-1937)

"Il n'est de vraie littérature que produite non par des fonctionnaires bien pensants et zélés mais par des fous, des ermites, des hérétiques, des rêveurs, des rebelles et des sceptiques" - Ecrivain russe né en janvier 1884 à Lebedian et qui mourra à Paris en 1937. Originaire de la Russie profonde, Zamiatine était de profession ingénieur naval, et dresse dans ses "Récits de la vie de province" (Uezdnoe, 1911, et "Au diable vauvert" (Na kulickah, 1913) un tableau incisif de la vie cruelle et somnolente de sa province russe.

Hérétique né, esprit d'emblée non conformiste, Zamiatíne sera arrête en 1905 en tant que membre du parti bolchevik.  Octobre 1917 le trouvera en Angleterre, d'où il rapportera le roman "Les Insulaires" (Ostrovitiane, 1918), satire mordante des petits bourgeois bien pensants. Il en tirera un drame "La Société des honorables sonneurs". Il vécut la Révolution comme une fête, mais rejeta d'emblée les prétentions du nouveau pouvoir à régenter l'art et la pensée.

Zamiatíne va incarner l'une des grandes Figures de la vie culturelle russe. Son nom est lié à l'activité d'un groupe de jeunes écrivains, "Les Frères de Sérapion", défenseurs de l'indépendance de l'art par rapport à la politique, et jouera le rôle de pont entre l'ancienne et la nouvelle culture. L'anti-utopie "Nous autres" (1920) oppose un monde mécanise aux aspirations libertaires et irrationnelles de l'homme, mais on ne voulut y voir qu'un libelle antisoviétique et le temps était à purger le champ littéraire de tous les esprits indépendants. 

Dans une célèbre lettre à Staline, Zamiatine demandera à quitter le pays et émigrera en 1931. Il mourra prématurément en 1937 sans avoir pu achever son grand roman "Attila" dans lequel il entendait confronter l'époque contemporaine à celle des grandes invasions et se proposait d`y représenter les peuples neufs montant à l`assaut d`une culture occidentale déjà fatiguée.

Outre de nombreux récits, - "La Caverne" (1922), "Le Récit du plus important" (1924), "L'inondation" (1929) - et articles critiques, Zamiatine est l`auteur de deux pièces. "La Puce" (1925) et "Les Bûchers de saint Dominique" (1923), publiée mais non jouée. mettant en scène hérétiques et inquisiteurs ...


Yevgeny Zamyatin, "My" (1920, "NOUS AUTRES"

Ecrit en 1920, ce texte parut tout d`abord dans une traduction anglaise (1924), puis en russe (version abrégée) à Prague dans la revue d'émigrés Volia Rosii (1927). ll ne devait être publié en Union soviétique qu'à la fin des années 80. La publication à l'étranger d`un ouvrage qui n'avait pas en l'imprimatur en Union soviétique fut considérée par la critique de gauche comme un manque de loyauté politique et donna le signal d'une véritable chasse à l`homme. Zamiatine et Boris Pilniak (qui venait de publier "L'Acajou", 1929) furent mis au ban de la littérature soviétique.  

 

"Moi, D-503, le constructeur de l’Intégral, je ne suis qu’un des mathématiciens de l’État Unique. Ma plume, habituée aux chiffres, ne peut fixer la musique des assonances et des rythmes. Je m’efforcerai d’écrire ce que je vois, ce que je pense, ou, plus exactement, ce que nous autres nous pensons (précisément : nous autres, et nous autres sera le titre de mes notes.). Ces notes seront un produit de notre vie, de la vie mathématiquement parfaite de l’État Unique. S’il en est ainsi, ne seront-elles pas un poème par elles-mêmes, et ce malgré moi ? 

Je n’en doute pas, j’en suis sûr. J’écris ceci les joues en feu. Ce que j’éprouve est sans doute comparable à ce qu’éprouve une femme lorsque, pour la première fois, elle perçoit en elle les pulsations d’une être nouveau, encore chétif et aveugle. Il faudra encore nourrir cette œuvre de ma sève et de mon sang pendant de longues semaines pour, ensuite, m’en séparer avec douceur et la déposer aux pieds de l’État Unique.

Mais je suis prêt, comme chacun, ou plutôt comme presque chacun d’entre nous. Je suis prêt..."

 

"Nous autres" est une anti-utopie, un Etat que nous appellerions "totalitaire", a organisé scientifiquement le "bonheur arithmétique" de ses citoyens. Ceux-ci, dont les noms ont été remplacés par des numéros vivent dans des maisons de verre où, en dehors des heures de travailler, se livrent aux joies de la sexualité sur présentation d'un coupon rose. Cependant, la procréation a cessé d`être une affaire privée et est réservée à quelques-uns ...

 

"Je serai franc : nous n’avons pas encore résolu le problème du bonheur d’une façon tout à fait précise. Deux fois par jour, aux heures fixées par le Tables, de seize à dix-sept heures et de vingt et une à vingt-deux heures, notre puissant et unique organisme se divise en cellules séparées. Ce sont les Heures Personnelles. À ces heures, certains ont baissé les rideaux de leurs chambres, d’autres parcourent posément le boulevard en marchant au rythme des cuivres, d’autres encore sont assis à leur table, comme moi actuellement. 

On me traitera peut-être d’idéaliste et de fantaisiste ; mais j’ai la conviction profonde que, tôt ou tard, nous trouverons place aussi pour ces heures dans le tableau général, et qu’un jour, les 86 400 secondes entreront dans les tables de Heures.

J’ai eu l’occasion de lire et d’entendre beaucoup d’histoires incroyables sur les temps où les hommes vivaient encore en liberté, c’est-à-dire dans un état inorganisé et sauvage. Ce qui m’a toujours paru le plus invraisemblable est ceci : comment le gouvernement d’alors, tout primitif qu’il ait été, a-t-il pu permettre aux gens de vivre sans une règle analogue à nos Tables, sans promenades obligatoires, sans avoir fixé d’heures exactes pour les repos ! On se levait et on se couchait quand l’envie vous en prenait et quelques historiens prétendent même que les rues étaient éclairées toute le nuit et que toute la nuit on y circulait.

C’est une chose que je ne puis comprendre. Quelque trouble qu’ait été leur raison, les gens ne devaient pourtant pas être sans s’apercevoir qu’une vie semblable était un véritable assassinat de toute la population, un assassinat lent qui se prolongeait de jour en jour. L’État (par un sentiment d’humanité) avait interdit le meurtre d’un seul individu, mais n’avait pas interdit le meurtre progressif de millions d’individus.

Il était criminel de tuer une personne, c’est-à-dire de diminuer de cinquante ans la somme des vies humaines, mais il n’était pas criminel de diminuer la somme des vies humaines de cinquante millions d’années. Cela prêtre au rire. N’importe lequel de nos numéros de dix ans est capable en trente secondes de comprendre ce problème de morale mathématique, alors que tous leurs Kant réunis ne le pouvaient pas : aucun d’eux n’avait jamais pensé à établir un système d’éthique scientifique, basé sur les opérations d’arithmétique. N’est-il pas absurde que le gouvernement d’alors, puisqu’il avait le toupet de s’appeler ainsi, ait pu laisser la vie sexuelle sans contrôle ?

N’importe qui, quand ça lui prenait… C’était une vie absolument ascientifique et bestiale. Les gens produisaient des enfants à l’aveuglette, comme des animaux. N’est-il pas extraordinaire que, pratiquant le jardinage, l’élevage de volailles, la pisciculture (nous savons de source sûre qu’ils connaissaient ces sciences), ils n’aient pas su s’élever logiquement jusqu’à la dernière marche de cet escalier : la puériculture. Ils n’ont jamais pensé à ce que nous appelons les Normes Maternelle et Paternelle.

Ce que je viens d’écrire est tellement invraisemblable et tellement ridicule, que je crains, lecteurs inconnus, que vous ne me preniez pour un mauvais plaisant. Vous allez croire que je veux simplement me payer votre tête en vous racontant des balivernes sur un ton sérieux ?

Pourtant je ne sais pas blaguer, car dans toute blague le mensonge joue un rôle caché et, d’autre part la Science de l’État Unique ne peut se tromper. Comment pouvait-on parler de logique gouvernementale lorsque les gens vivaient dans l’état de liberté où sont plongés les animaux, les singes, le bétail ? Que pouvait-on obtenir d’eux lorsque, même de nos jours, un écho simiesque se fait encore entendre de temps en temps ?

Mais, fort heureusement, cela n’arrive que rarement et c’est une petite question de mise au point ; il est facile d’y remédier sans arrêter la marche éternelle de toute la Machine. Pour remplacer la clavette tordue, nous avons la main habile et puissante du Bienfaiteur, nous avons l’œil exercé des gardiens…

À propos, je me souviens d’avoir vu le type courbé en S, rencontré hier, sortir plusieurs fois du Bureau des Gardiens. Cela m’explique le respect instinctif que j’ai eu pour lui et ma gêne lorsque cette étrange I, en sa présence… Il faut reconnaître que cette I…

On sonne pour le coucher, il est vingt-deux heures er demie. À demain ..."

 

Sur ce monde géométrique, rationnel et programmé règne le Maître, personnage terrifiant qui, les jours de fête, actionne la machine destinée à désintégrer les rebelles. Car il existe des  "hérétiques" ...

 

"C’est le matin. À travers le plafond, le ciel aux joues rouges est solide et rond comme d’habitude. Je pense que j’aurais été moins étonné si j’avais vu un soleil carré, des gens habillés de peaux de bêtes de différentes couleurs et des murs de pierre opaque. Le monde, notre monde, existe donc toujours ? Ou bien n’est-ce que par inertie que les rouages tournent encore ? Le générateur est arrêté, la roue va faire deux ou trois tours et mourra au quatrième…

Vous connaissez sans doute l’impression que l’on éprouve quand on se réveille brusquement la nuit et qu’on ne sait plus où l’on est. On tâte alors autour de soi pour chercher quelque chose de connu et de solide, le mur, la lampe, la chaise. C’est sous cette impression que je

tâte et cherche dans le journal de l’État Unique, vite, vite. Voilà ce que j’y trouve :

"Ce fut hier le Jour de l’Unanimité, longtemps attendu avec impatience par tous. Pour la quatrième fois, le même Bienfaiteur a été élu pour son immense expérience qui, si souvent déjà, a fait ses preuves. La cérémonie a été troublée par un pénible incident provoqué par les ennemis du bonheur qui, de ce fait même se sont naturellement privés du droit d’être les pierres angulaires de l’État Unique hier renouvelé.

Il est évident qu’il eût été aussi absurde de tenir compte de leurs voix que de considérer comme faisant partie d’une magnifique et héroïque symphonie la toux de quelques malades se trouvant par hasard dans la salle de concerts…"

… Oh très sage ! Est-ce que malgré tout nous serions sauvés ?

Quelle objection peut-on effectivement opposer à ce syllogisme de cristal ?

Deux lignes encore :

"Aujourd’hui à douze heures aura lieu la réunion générale du Bureau Administratif, du Bureau médical et du Bureau des Gardiens. Un important décret sera publié ces jours-ci."

Non, les murs sont encore debout ! les voici, je puis les palper ! Je n’ai plus cette impression terrible d’être perdu, d’être je ne sais où.

Tout est comme à l’ordinaire, perdu, d’être je ne sais où. Tout est comme à l’ordinaire, le ciel est bleu, le soleil rond, rien n’est changé et tout le monde, comme d’habitude, se rend à son travail.

… J’allai le long du boulevard d’un pas ferme et sonore et il me parut que chacun marchait de la même façon. Mais à un carrefour, après avoir changé de rue, je vis les gens se détourner du coin d’un édifice, comme si de l’eau, jaillissant d’un tuyau crevé, empêchait les piétons de suivre le trottoir.

Je fis encore cinq, dix pas, et l’eau froide m’inonda aussi, me secoua et me repoussa du trottoir… À une hauteur d’environ deux mètres était collée une affiche carrée portant ce mot incompréhensible et verdâtre comme un poisson :  "MEPHI"

Au bas s’agitait le bonhomme au dos tordu en S dont les oreilles en éventail remuaient de colère ou d’émotion. Le bras levé et le gauche étendu en arrière comme une aile blessée, il faisait des bonds pour arracher l’affiche, sans y réussir. Il s’en fallait de ça. Il est probable que tous les passants avaient la même idée : Si j’y vais, seul parmi tous, il croira que je suis coupable et que c’est justement pour cela que je veux…

Je conviens que j’eus cette idée, mais je me rappelai le nombre de fois qu’il m’avait sauvé et qu’il avait été mon ange gardien ; aussi je m’approchai hardiment, étendis la main, et arrachai la feuille.

S se retourna et enfonça rapidement ses vrilles en moi. Il leva ensuite un sourcil gauche et désigna le mur où « Méphi » avait été placardé. J’aperçu la queue de son sourire qui, à mon étonnement, était joyeux. Y avait-il de quoi être étonné ? Le médecin préfère toujours le typhus et quarante degrés de fièvre à l’élévation progressive du pouls et à la période d’incubation. Il sait au moins à quelle maladie il a affaire. Ce « Méphi » qui bourgeonnait ce matin sur les murs était un exanthème et je compris le sourire de S…  Je descendis dans la station souterraine ; sous mes pieds, sur le verre pur des marches, dormait la feuille blanche : « Méphi ». De même, sur les murs, sur les bancs, sur le miroir du compartiment, partout s’étendait le même exanthème blanc et affreux. J’entendis dans le silence le bourdonnement vénéneux des roues, semblable à celui d’un sang échauffé. On toucha un voyageur à l’épaule, celui-ci tressaillit et fit tomber un rouleau de papiers. À ma gauche, un autre lisait toujours la même ligne dans un journal qui tremblait imperceptiblement. Je sentais que partout, dans les rues, dans les mains, dans les journaux, dans les cils, le pouls battait toujours plus vite et que peut-être aujourd’hui même, lorsque I et moi nous arriverions là-bas, un trait noir sur le thermomètre marquerait 39, 40, 41 degrés...."

 

Cachés sous l'uniforme, ces "rebelles" sont en collusion avec les "méphi",  des êtres humains qui vivent selon les lois de la nature à l'extérieur du mur de verre qui protège la cité. Leur représentante, une certaine "I", femme fantasque et séduisante ("I était à côté de moi. Son sourire formait deux traits sombres partant des coins de la bouche. Je sentais un charbon en moi et j’éprouvai un instant une sensation douloureuse de légèreté, c’était délicieux… Puis, de tout cela il ne resta plus que de fragments épars. Un oiseau volait lentement et bas. Je vis qu’il était vivant comme moi. Il tournait la tête comme nous à droite et à gauche ; ses yeux noirs et ronds s’enfoncèrent dans les miens…"), se conciliera les faveurs de l'ingénieur chargé de la construction de l'lntégrale, un engin destiné à porter les bienfaits de la "civilisation" de l`Etat uni dans les lointaines contrées du cosmos. 

 

"... Comment pouvais-je discuter mes propres idées (d’autrefois) ? Je n’avais jamais su les exprimer de cette façon ni les revêtir d’une armure si étincelante. Je me tus…

— Si votre silence signifie que nous sommes d’accord, parlons comme des hommes, quand les enfants sont allés se coucher. De quoi les gens se soucient-ils depuis leurs langes ? de trouver quelqu’un qui leur définisse le bonheur et les y enchaîne. Que faisons-nous d’autre

actuellement ? Nous réalisons le vieux rêve du paradis. Rappelezvous : au paradis on ne connaît ni le désir, ni a pitié, ni l’amour, les saints sont opérés : on leur a enlevé l’imagination — et c’est uniquement pour cette raison qu’ils connaissent la béatitude. Les anges sont les esclaves de Dieu… Et voilà qu’au moment où nous avions atteint cet idéal, quand nous l’avions saisi comme cela (sa main se ferma, et s’il avait tenu une pierre, Il l’aurait fait couler), quand il ne restait plus qu’à débiter le bonheur en morceaux, vous… vous…

Le bourdonnement s’arrêta brusquement. J’étais aussi rouge qu’une pièce de fer sur l’enclume. Le marteau était au-dessus de ma tête, j’attendais…

— Quel âge avez-vous ?

— Trente-deux ans.

— Vous êtes deux fois aussi naïf qu’un gamin de seize ans. Il ne vous est jamais venu à l’esprit que vous ne leur étiez utile, aux autres, que comme le Constructeur de l’Intégral ? Et tous ces gens, dont vous ne savons pas encore les numéros, mais que nous saurons par vous, se servaient de vous pour…

— Assez, assez, criai-je.

… C’était comme si vous vouliez étendre les mains et crier : « assez » à une balle qui vous arrive. Vous entendez encore votre ridicule « assez » que la balle vous traverse et vous vous tordez sur le sol.

Certes, c’était bien comme Constructeur de l’Intégral. Je revis le visage de U aux ouïes tremblantes et rouge brique le matin où toutes deux s’étaient affrontées…

J’éclatai de rire et levai les yeux. Un homme chauve comme Socrate était assis devant moi. Des gouttes de sueur perlaient sur son crâne. Tout me parut simple et banal. Le rire m’étouffait et partait par fusées. Je mis la main devant ma bouche et sortis en courant. Une seule idée me hantait : la revoir, la revoir une dernière fois.

Encore une page blanche et vide. Je me souviens que je vis des pieds, nos pas des gens, mais des pieds qui tombaient d’en haut sur la chaussée et marchaient. Il y en avait toute une pluie. J’entendis je ne sais quelle chanson joyeuse et un appel qui était sans doute pour moi : « Hé, hé, viens avec nous ! »

J’arrivai à une place déserte remplie d’un vent violent. Une masse sinistre se dressait en son milieu : la Machine du Bienfaiteur. Elle me fit penser à un oreiller blanc sur lequel était renversée une tête aux yeux à demi fermés et dont le sourire dévoilait des dents pointues…

Cela rappelait tellement la Machine que je chassai ce souvenir de toutes mes forces ..."

 

Prévenu à temps, le Maître saura étouffer l'insurrection dans l`œuf. "I" et ses complices seront exécutés. Les  "numéros" malades qui se sont vus pousser une âme seront normalisés par une petite opération : en leur enlevant une infime partie de cerveau, on les libérera de toute velléité d'autonomie. de toute aspiration d'ordre irrationnel. Le texte est parcouru par la dialectique du Grand lnquisiteur : l'humanité ne préfère-t-elle pas se dessaisir de la responsabilité et de la liberté en échange d'un bonheur (médiocre) et du confort? C'est une question toujours d'actualité en ce début du XXIe siècle ... (Trad. Gallimard, 1971).


 Une part significative de l'œuvre narrative de Ievguéni Zamiatine est consacrée à la peinture d'une Russie immémoriale, archaïque et sauvage, souvent en opposition au monde moderne et urbain. Dès avant la Révolution de 1917, l'écrivain porte son attention sur la province russe, qu'il dépeint figée dans une barbarie et un immobilisme séculaires.

 

La province archaïque et le choc des mondes ...

Des récits comme « Province » (1912) et « Au diable vau-vert » (1913) explorent cet univers clos, rongé par l'ennui et la routine, où la modernité peine à pénétrer. Cette représentation trouve son apogée dans « Vieille Russie » (Rus, 1923), un texte qui, par sa prose riche et évocatrice, se fait l'équivalent littéraire des toiles colorées et populaires du peintre Boris Koustodiev, dont Zamiatine était un ami proche.

Le conflit entre la société civilisée et les forces primitives de la nature est un autre thème central. Dans « Nord » (Sever, 1918) et « Afrique » (1916), Zamiatine met en scène le heurt entre l'homme et un environnement vierge et hostile, dépeignant la vie rude des pêcheurs du Grand Nord ou des colons dans des terres lointaines. Ce conflit entre la nature et la culture, l'instinct et la civilisation, est traité avec une force brute.

La révolte primitive et la violence libératrice ...

Cette force brute éclate avec une intensité particulière dans des récits où la violence devient l'unique moyen d'expression et de libération pour des êtres écrasés. « Les Entrailles » (1913) en est l'exemple le plus frappant : Anfissa, enceinte de son amant, assassine sauvagement son vieux mari avec une hache, le dépèce et sale son corps « comme de la viande de porc ». Ce meurtre ritualisé, mêlant le crime passionnel à des pratiques quasi-tribales, est suivi de l'aveu et de l'expiation, suggérant une forme de justice archaïque qui transcende les lois des hommes.

La révolte collective et l'histoire ...

Au-delà de la révolte individuelle, Zamiatine s'intéresse à la révolte collective. « Trois jours » (1913) relate l'insurrection du cuirassé Potemkine de 1905. Bien plus qu'un simple reportage, le récit plonge le lecteur au cœur de l'événement et dans les rues d'Odessa en ébullition, grâce à une narration haletante et parfaitement maîtrisée qui restitue le chaos et la ferveur révolutionnaire ...


"Odin" (1917)

("Seul", Éditions Rivages, 1990) - Un étudiant est seul dans une cellule, arrêté pour des activités politiques. Il élabore peu à peu dans son imagination une histoire d’amour avec une jeune femme qu’il a connue dans son groupe de jeunes révolutionnaires. Perdant progressivement le sens du réel, dans la nudité des murs où chaque détail acquiert une importance grimaçante et démesurée, sa cellule devient un univers fantasmatique, où le seul lien qui le relie à l’extérieur est un autre détenu avec lequel il arrive à communiquer grâce à un tuyau. "Seul" est la première nouvelle de Zamiatine, écrite en 1907 alors qu’il finissait ses études d’ingénieur de construction navale. 

".. Là, en bas – ils sont seize. Enfermés dans seize cages.

En haut se sont étalées des ombres lourdes, humides – venant des murs de pierre. Pas un bruit, pas un mot. Le calme – comme s’il n’y avait pas là de gens vivants.

Un visage surgi tel une tache incertaine, et sur lui deux points noirs – les yeux. Apparu – disparu.

D’un côté à l’autre ils s’agitent. De-ci de-là. Ils tournent comme des bêtes sauvages, ils courent de plus en plus vite. Nulle part – de-ci de-là…

Il n’y a plus de forces pour marcher et marteler ses idées sur les murs, la porte, les barreaux – ils sont debout, appuyés contre l’enceinte, et ils regardent en haut.

Un petit lambeau carré de ciel leur est jeté : on n’a pas pu le fermer. Les nuages regardent en bas, maussades, et voguent plus loin. Ils s’éloignent des murs – là où, eux aussi, ceux qu’on a attrapés, ont vécu autrefois.

Et la soif de vie qui somnole dans la torpeur s’éveille, déchire les fers et les liens, et se cogne en s’inondant de sang.

Écoute ! Les taches blêmes dans les fenêtres – là-bas, là-bas ! Il y a des camarades. Vous entendez ? Ils se précipitent vers eux et leur tendent les bras – les appellent… Et ils ne peuvent pas répondre et éructer tout ce qui les fait suffoquer, et pourtant quelle envie de crier et de se cogner la tête contre les murs.

Ils se sont arrêtés. D’un regard avide ils s’accrochent aux barreaux et cherchent quelqu’un derrière, et ils martèlent les vitres obscures…

Immobile et silencieux, le ciel regarde en bas..."


"La Caverne et autres récits" (1913-1929)

 Zamiatine excelle dans le genre de la nouvelle. "La Caverne" (Pešcera, 1922) figure au nombre de ses textes les plus célèbres. La métaphore de la caverne est extrêmement fréquente chez le Zamiatine du début des années 20. Elle désigne le retour à des formes de vie et d'organisation sociale primitives. Et de fait, le Petrograd de 1918 ou 1919 de ce texte évoque plus la période des grandes glaciations que la Palmyre du Nord. C`est une étendue glacée où évoluent des êtres étrangement accoutrés, pressés de regagner les cavernes dans lesquelles trône, nouvelle idole, le poêle de fonte auquel on sacrifie sans relâche livres, papiers et meubles. Le vent souffle, impitoyable, tel un gigantesque mammouth. Les héros de la nouvelle, Martin Martinytch et sa femme Macha, ont été autrefois des représentants de l'intelligentsia ... 

 

"... Dans le noir, Martin Martinytch posa le seau sur le palier couvert de glace et se retourna pour claquer la première porte. Il prêta l’oreille — il n’entendit que le frissonnement sec de ses os à l’intérieur de son corps, et sa respiration tremblante, faisant comme des pointillés. Tendant la main, il explora le petit espace entre les deux portes - sa main rencontra une bûche, une autre, encore une… Non ! Il se poussa lui-même en vitesse au-dehors et referma à demi la porte. Il restait juste à la claquer pour faire jouer la serrure… 

Mais voilà, il n’en avait pas la force. Il ne pouvait pas refermer cette porte sur les espoirs de Macha. Et sur la ligne en pointillés marquée par la respiration à peine perceptible de sa respiration, s’affrontèrent, dans une lutte à mort, deux Martin Martinytch : l’ancien, l’amateur de Scriabine, qui le savait : il ne devait pas — et le nouveau, l’homme de la caverne,  qui ne savait qu’une chose : il en avait besoin. 

Grinçant des dents, l’homme de la caverne écrasa l’autre de son poids — et Martin Martinytch, se cassant les ongles, ouvrit la porte, fourra sa main dans le tas de bois — une bûche, une quatrième, une cinquième : sous le manteau, à la ceinture, dans le seau — puis il claqua la porte et hop, retour en haut — en faisant d’énormes bonds de bête sauvage. Au milieu de l’escalier, sur une marche gelée — il se figea soudain, se serra contre le mur : il avait de nouveau entendu la porte cliqueter, en bas, puis ce fut la voix empoussiérée d’Obiortychev : 

— Qui est là ? Qui est là ? Qui est là ? 

— C’est moi, Alexeï Ivanytch. Je… j’avais oublié la porte… Je voulais… Je suis revenu la fermer… 

— C’est vous ? Hmm… Comment avez-vous pu ? Il faut faire plus attention, plus attention. Vous savez bien qu’on vole tout, de nos jours, vous le savez bien. Comment avez vous pu ?  

Le vingt-neuf. Dès le matin, un ciel bas, cotonneux et troué, un souffle glacé passant par les trous. Mais le dieu de la caverne, s’étant rempli le ventre dès l’aube, s’était mis à ronfler avec bienveillance — et tant pis pour les trous, et Obiortychev, tout couvert de dents, pouvait bien recompter ses bûches — peu importait ; seul comptait aujourd’hui ; « demain » ne signifiait rien dans la caverne ; il faudrait des siècles pour que « demain » et « après-demain » reprennent un sens. 

Macha se leva et, chancelant sous un vent invisible, se coiffa comme autrefois : en se recouvrant les oreilles et avec une raie au milieu. Et c’était comme la dernière feuille fanée voltigeant sur un arbre dénudé.  Du tiroir du milieu de son bureau, Martin Martinytch sortit des papiers, des lettres, un thermomètre, une espèce de fiole bleue (qu’il se hâta de remettre dans le tiroir avant que Macha ne s’aperçoive) — et enfin, cachée dans un coin, une petite boîte recouverte de laque noire : dans le fond de la boîte, il y avait encore du vrai — si, si ! du vrai thé !  Ils burent du vrai thé. La tête renversée en arrière, Martin Martinytch écoutait une voix qui ressemblait tant à celle d’autrefois ..."

 

 

Considérée comme un chef-d'œuvre de la prose post-révolutionnaire, c'est une allégorie puissante sur la famine et la déshumanisation pendant le "communisme de guerre" à Pétrograd. Zamiatine utilise la métaphore de l'homme préhistorique pour décrire la régression des intellectuels dans un monde devenu primitif.

Durant un hiver glacial, Martin Martynych et sa femme, d'anciens intellectuels, survivent comme des hommes des cavernes dans leur appartement gelé. Leur dernier lien avec l'humanité et la culture est un poêle. Pour avoir du bois, Martin est contraint de commettre un acte ignoble : voler les bûches d'un ancien ami. Cet acte symbolise la mort de leur âme et leur retour à un état bestial.


« Мамай » (1922, Mamaï)

Nouvelle courte et fantasmagorique qui capture le chaos et la fragmentation de la conscience pendant la guerre civile russe. Son style est innovant, mêlant rêve et réalité. Le professeur Mamai, un homme doux et érudit, est pris dans le tourbillon de la Révolution et de la guerre civile. Le récit, fragmenté et onirique, suit ses pérégrinations alors qu'il est ballotté d'un train à l'autre, d'une ville à l'autre, rencontrant des figures grotesques et vivant des épisodes surréalistes qui reflètent l'effondrement de son monde ordonné.

"Le soir et la nuit, il n’y a plus de maisons à Pétersbourg : il y a des navires de pierre de cinq étages. Monde solitaire de cinq étages, un navire vogue sur les vagues de pierre parmi d’autres mondes solitaires de cinq étages ; le navire fend l’océan de pierre déchaîné des rues, scintillant des feux de ses innombrables cabines. Il n’y a pas d’habitants dans les cabines, bien sûr : ce sont des passagers. Comme à bord d’un navire, ils se connaissent tous sans se connaître, tous, les citoyens de cette république de cinq étages assiégée par l’océan de la nuit.

Les passagers du navire de pierre N° 40 voguaient le soir dans cette partie de l’océan de Pétersbourg désignée sur la carte sous le nom de rue Lakhtinskaïa. Ossip, ex-concierge, aujourd’hui citoyen Malaféïev, se tenait près du ponton de l’entrée et regardait au large à travers ses lunettes tournées vers les ténèbres : parfois, les vagues amenaient un passager. Mouillé, recouvert de neige, le citoyen Malaféïev le tirait des ténèbres et il régulait pour chacun le niveau de son respect en déplaçant ses lunettes le long de son nez : le réservoir où il puisait ce respect était, par un mécanisme complexe, relié aux lunettes.

Voici les lunettes au bout de son nez, tel un pédagogue sévère : c’est pour Piotr Pétrovitch Mamaï.

— Piotr Pétrovitch, votre épouse vous attend pour le dîner. Elle est arrivée fort chagrinée. Comment se fait-il que vous arriviez si tard ?

Puis les lunettes se sont solidement mises en selle, sur la défensive : celui-là, le gros nez du vingt-cinq, il vient en automobile. Avec son gros nez, c’est délicat : l’appeler « monsieur », c’est impossible, « camarade », c’est un peu gênant.

— Hé, monsieur-camarade Mylnik ! Quelle époque, monsieur-camarade Mylnik… les temps sont bien difficiles…

Et enfin, les lunettes sont tout en haut, sur le front : Elisséï Elisséïtch pénétrait à bord du navire ..".


"Le Récit du plus important" (1924)

Ce récit est tenu pour l'œuvre la plus représentative des conceptions de Zamiatine écrivain et penseur. Il se développe sur trois plans différents. qui s`entremêlent dans la narration tout en se projetant thématiquement dans chacun d'entre eux.

C`est d'abord la chenille rhopalocère, qui va mourir pour que de la chrysalide éclose un papillon. Non loin de là, socialistes révolutionnaires et bolcheviks s'affrontent en combats qui évoquent ceux qui opposèrent, au même endroit. des centaines d'années auparavant, les tribus drevlianes ennemies de l`ordre centralisateur incarné par les Varègues (Rous'). Enfin. dans les profondeurs du cosmos. sur une planète éloignée, un petit groupe d'êtres vivent dans l`amour, la violence, la terreur et le meurtre leurs dernières heures avant la disparition totale de l'oxygène. Cette planète va percuter la terre et du choc naîtront des "fleurs d`hommes"...

L'histoire contemporaine se retrouve intégrée au fantastique et à la science-fiction, Ce qui unit ces trois histoires. c`est l`idée que mort et vie sont étroitement liées, que la mort est nécessaire pour que la vie soit.

Le montage des différents plans de la narration renvoie également à l`idée de l'unicité du cosmos, de la nécessaire solidarité entre tous ses éléments. Cette idée fort répandue à l'époque fait écho aux conceptions du philosophe chrétien Nikolaï Fiodorov (1829-1903), précurseur du "cosmisme russe", un courant de pensée qui, dès la fin du XIXe siècle, envisageait que l’univers puisse s’étendre bien au-delà des limites terrestres, avec l’être humain en son centre ...

Koukoverov. le social-démocrate, et Dorda. le communiste qui le fera fusiller lc lendemain, sont amis; ils ont vécu une année entière dans la même cellule. Au nom de l`amour qui a existé entre eux, Dorda permet à Taliat, la bien-aimée de Koukoverov, de passer avec lui sa dernière nuit, imprimant à tout jamais son corps dans le sien et niant ainsi la mort par la naissance de l`enfant à venir. C'est cela la "révolution" : le choc, la destruction, la mort, l'explosion qui rendent possible l`apparition d`une vie nouvelle. Et les révolutions sont infinies ; il n`en est pas d'ultime ni de définitive. Aussi le texte peut-il se "terminer" sur des points de suspension.,. La femme, être hérétique par excellence (pour Zamiatine les hérétiques de tous bords sont le sel de la terre), est ici celle par qui advient la révolution, dans un style de fulgurantes métaphores qui font de cette oeuvre l'une des oeuvres majeures de la prose russe expérimentale des années 1920 ... 


« Ловец человеков » (1928, Le Pêcheur d'hommes)

(The Fisher of Men) - Une satire de la société américaine et de son culte de l'argent et de l'efficacité, écrite après sa lecture des œuvres de Sinclair Lewis. M. Pinkerton, un Américain moyen, applique les principes du taylorisme et de l'optimisation à sa vie personnelle. Il dresse des graphiques pour mesurer son bonheur et son efficacité sociale. Sa quête absurde pour "pêcher" des relations utiles et monnayables est une critique du capitalisme vu comme un autre système aliénant...

"Le plus beau dans la vie, c’est le délire, et le plus beau des délires c’est d’être amoureux. Dans le brouillard matinal, trouble comme l’amour, Londres délirait. Rose laiteux, les yeux clos, Londres voguait, peu importe où. Colonnes légères des temples druidiques, hier encore cheminées d’usine ; arcs aériens des viaducs en fonte : ponts d’une île mystérieuse vers une autre île mystérieuse ; cous cambrés des énormes cygnes-grues d’un noir antédiluvien qui vont se mettre à fouiller le fond à la recherche d’une proie. Effarouchées, des lettres d’or ronflantes se sont éparpillées au soleil – « Rolls-Royce automobiles » – puis se sont éteintes. De nouveau, les alentours calmes, troubles : dentelle des tours embrumées, toile d’araignée frémissante des fils métalliques, lente ronde des tortues-maisons somnolentes qui passent. Et, tel un axe immobile, le gigantesque phallus de pierre de la colonne Nelson.

Au fond de la mer rose laiteuse l’organiste Bailey voguait à travers les rues matinales désertes, peu importe où. Il traînait les pieds sur l’asphalte, s’emmêlait dans ses jambes vacillantes, d’une longueur absurde. Il fronçait les yeux de félicité ; les mains fourrées dans les poches, il s’arrêtait devant les vitrines.

Voici des bottes. Des houseaux marron ; d’immenses waterproofs noirs ; et de minuscules escarpins de dame vernis. Un grand artisan bottier, un divin poète bottier…

L’organiste Bailey priait devant la vitrine du bottier :

— Je Te remercie pour ces mignonnes petites chaussures… Pour les cheminées, pour les ponts, pour Rolls-Royce, pour le brouillard, pour le printemps. Et, même si cela fait mal, pour la douleur aussi…"

 

"Un drame de dix minutes" - "Le tramway n° 4 aux deux yeux jaunes filait à travers le froid, le vent, les ténèbres le long de la Néva gelée. Deux jeunes filles du komsomol discutaient de Trotsky. Une dame portait en contrebande un chiot dans un panier. Le contrôleur discutait tranquillement de Dieu avec un ci-devant petit vieux. Hormis l’auteur, aucune des personnes présentes ne soupçonnait qu’elle allait devenir l’acteur de mon récit, attendant dans l’inquiétude le dénouement de ce drame de dix minutes en tramway.

L’action s’ouvrit par l’exclamation du contrôleur :

— Place de l’Annonciation – nouvellement place du Travail.

Cette exclamation fut le prologue du drame, les données indispensables à un conflit tragique y étaient déjà présentes : d’une part, le travail, d’autre part, un élément non-travailleur sous l’aspect de l’archange Gabriel qui était apparu à la Vierge Marie.

Le contrôleur ouvrit la porte et un charmant jeune homme, tenant dans les mains un numéro des Izvestia de Moscou, entra dans le wagon. Le jeune homme s’assit en face de moi, tira soigneusement sur ses genoux son pantalon d’un gris perle des plus tendres et rectifia la position des lunettes sur son nez.

Les lunettes étaient, bien entendu, rondes, américaines, munies de deux timons qui passaient derrière les oreilles. Avec un tel attelage, d’aucuns, comme l’on sait, se mettent à ressembler au docteur Faust, d’autres à un cheval de course. Le jeune homme appartenait à cette dernière catégorie. Il piaffait d’impatience en frappant le sol du sabot verni de ses bottines : il devait arriver à temps, à l’heure exacte à l'île Vassilievski chez la demi-vierge Maria ; et le contrôleur continuait de retenir le wagon à l’arrêt et ne sonnait pas. On ne peut d’ailleurs pas accuser le contrôleur : il ne pouvait tout de même pas faire partir le wagon tant que n’avait pas fait son entrée le deuxième élément indispensable au conflit dramatique..."

(Éditions Rivages, 1989, pour la traduction française) 


"Наводнение" (1929, L’Inondation)

"Toute la nuit le vent de la côte avait battu la fenêtre, faisant tinter les vitres. Les eaux de la Néva montaient. Et le sang, comme relié à elles par des veines souterraines, lui aussi montait. Sophia ne dormait pas. Trofim Ivanytch, dans la pénombre, trouva à tâtons ses genoux et resta longtemps en elle. Mais il y avait de nouveau quelque chose qui clochait, il y avait de nouveau comme une fosse. Il restait allongé, les vitres tintaient, monotones, dans le vent. Tout à coup il se souvint : la rondelle, l’atelier, la courroie tournant à vide… « Oui, c’est bien ça », prononça à voix haute Trofim Ivanytch. « Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Sophia. « Tu ne fais pas d’enfants, voilà ce qu’il y a. » Sophia comprit aussi : oui, c’était bien cela. Elle comprit que si elle ne faisait pas un enfant, Trofim Ivanytch la quitterait, il se viderait d’elle imperceptiblement, goutte à goutte, comme l’eau s’échappant du tonneau desséché. Celui qui depuis longtemps se trouvait chez eux dans l’entrée et dont Trofim Ivanytch, depuis longtemps, devait refaire le cerclage, mais il ne trouvait jamais le temps..."

 

Son dernier texte publié avant l’exil. Vue par les yeux d’une « femme simple », c’est l’histoire d’une vie très ordinaire basculant soudain, à l’occasion d’un cataclysme naturel – une inondation à Pétersbourg – dans le crime le plus atroce.  La ville est grise, humide, étouffante. C’est le temps des rationnements, de la misère et des appartements communautaires. Le fleuve Neva déborde, annonçant une inondation imminente — à la fois réalité naturelle et symbole du débordement moral. Sofia et Trofim mènent une existence pauvre mais paisible. Ils n’ont pas d’enfants, et cette absence ronge Sofia, qui se sent inutile et vieillissante. Ils décident d’héberger Ganna, une adolescente sans famille. La présence de cette jeune fille pleine de vie ranime quelque chose dans la maison — mais aussi dans Trofim. Peu à peu, Sofia perçoit un changement : son mari regarde Ganna autrement ,la tension monte. Sofia ne dit rien, mais la jalousie la consume. Elle surprend des signes d’intimité entre Trofim et Ganna, sans preuve directe. Tout devient étouffant, moite, intérieur. Autour d’elle, la pluie tombe sans cesse. Les eaux montent. Un soir, alors que la Neva déborde et que la ville est inondée, Sofia tue Ganna à la hache. L’eau envahit les rues, les caves, les maisons — image miroir de la passion refoulée qui explose enfin. Personne ne soupçonne Sofia. Le corps de Ganna disparaît dans les eaux. La vie reprend son cours. Mais Sofia vit désormais avec une culpabilité sourde, comme si le monde tout entier était devenu liquide, sans repère, sans solidité. Dans le dernier passage, la montée des eaux et la montée du remords se confondent...

 

 ".. Sophia contourna la maison. Elle avait vu juste, la fenêtre n’était pas attachée. Sophia l’ouvrit aisément et pénétra à l’intérieur de la cuisine. Elle pensa : n’importe qui pourrait s’introduire ainsi dans la maison – et peut-être est-ce déjà fait ? Il lui sembla entendre un léger bruit dans la pièce voisine. Sophia s’immobilisa. Tout était calme, on entendait seulement le tic-tac de la pendule sur le mur, qui résonnait aussi à l’intérieur de Sophia, qui résonnait partout. Sans trop savoir pourquoi, Sophia se mit à avancer sur la pointe des pieds. Sa robe accrocha la planche à repasser rangée contre la porte, la planche tomba par terre avec fracas. Dans la chambre on entendit aussitôt un bruit de pieds nus sur le sol. Sophia étouffa un cri et recula vers la fenêtre : se sortir de là, appeler à l’aide…

Mais elle n’en eut pas le temps : dans l’embrasure de la porte apparut Ganka, pieds nus, vêtue seulement d’une chemise rose toute froissée. Ganka se figea sur place, ouvrit tout rond la bouche et les yeux, fixant Sophia. Puis elle se recroquevilla comme un chat que l’on menace, cria : « Trofim Ivanytch ! » et fila de nouveau dans la chambre.

Sophia ramassa la planche à repasser, la remit à sa place et s’assit. Elle n’avait plus rien, ni bras ni jambes – rien que son cœur qui, tournoyant comme un oiseau, tombait, tombait, tombait.

Trofim Ivanytch entra presque aussitôt. Il était tout habillé, sans doute n’avait-il pas enlevé ses vêtements. Il se planta au milieu de la cuisine, avec sa grosse tête, ses larges épaules, ses jambes courtes comme enfoncées jusqu’aux genoux dans le sol. « Comment… comment que ça se fait que tu rentres si tôt aujourd’hui ? » dit Trofim Ivanytch en se demandant lui-même aussitôt : pourquoi disait-il cela ? comment pouvait-il dire cela ? Sophia n’entendait pas. Ses lèvres frémissaient – comme la peau du lait lorsqu’elle est tout à fait prise. « Mais qu’est-ce que c’est que ça, mais qu’est-ce que ça veut dire, qu’est-ce que ça veut dire ? » prononça-t-elle avec difficulté sans regarder Trofim Ivanytch. Trofim Ivanytch se rida tout entier, s’enfonça dans un coin à l’intérieur de lui-même et resta ainsi pendant une minute en silence. Puis il arracha ses pieds du sol avec les racines et repartit dans la chambre. Là-bas, Ganka, déjà habillée, faisait claquer les talons de ses bottines.

Dans le monde tout allait comme d’habitude, et il fallait vivre. Sophia prépara le dîner. C’était Ganka, comme toujours, qui passait les assiettes. Lorsqu’elle apporta le pain, Trofim Ivanytch se retourna, sa tête heurta la miche qui lui tomba sur les genoux. Ganka éclata de rire. Sophia la regarda, leurs yeux se heurtèrent et, pendant un instant, elles se dévisagèrent attentivement l’une l’autre d’une façon tout à fait nouvelle. Sophia sentit qu’en elle, dans son ventre, montait lentement quelque chose de rond ; puis cela devint de plus en plus brûlant, cela montait de plus en plus vite, de plus en plus haut, sa respiration s’accéléra. Elle ne pouvait plus regarder la frange châtain clair de Ganka, ni le grain de beauté noir qu’elle avait sur la lèvre – il fallait qu’elle fasse quelque chose, ou qu’elle se mette tout de suite à crier – comme le cordonnier Fiodor. Sophia baissa les yeux, Ganka eut un petit rire malicieux. Après le dîner Sophia lava les assiettes. Ganka, une serviette à la main, essuyait la vaisselle. Cela n’en finissait pas, ce fut sans doute le plus difficile de toute cette soirée. Puis Ganka alla se coucher dans la cuisine. Sophia prépara le lit, en elle tout brûlait, tout cahotait. « Fais-moi mon lit sur le banc près de la fenêtre », dit Trofim Ivanytch sans la regarder. Sophia s’exécuta. La nuit, lorsqu’elle cessa de se retourner dans son lit, elle entendit Trofim Ivanytch qui se levait et allait dans la cuisine rejoindre Ganka..." (Éditions Solin, 1988 pour la traduction française)


Boris Pilniak - Evgueni Zamiatine, deux registres différents, mais tous deux sont des modernistes qui expérimentent une nouvelle forme narrative....

Zamiatine était un ingénieur de l'âme qui construisit des récits précis pour analyser des dilemmes philosophiques universels, Pilniak, lui, est un poète-ethnographe qui tente de capturer le chaos et la beauté sauvage d'un moment historique unique dans une forme elle-même chaotique et organique. 

Tous deux sont obsédés par les pulsions primitives (sexe, mort, violence) qui sous-tendent la civilisation et ont un sujet commun, la collision entre l'ancien (les nobles déchus, les intellectuels désorientés, les traditions religieuses et paysannes millénaires) et le nouveau monde (les bolcheviks ascétiques et déterminés, les commissaires politiques, l'industrialisation forcée, la rationalisation de la vie) en Russie. 

Pilniak voit la Révolution comme une force élémentaire, presque naturelle – un cyclone, une inondation, un processus organique et inévitable de décomposition et de renaissance. Il est fasciné par son énergie sauvage, même s'il en montre les horreurs. Zamiatine interroge la Révolution à travers le prisme du conflit entre l'individu et la collectivité, la liberté et le bonheur imposé. 


Boris Pilniak (1894-1938), "L'Année nue" (Golyj god, 1922), "L'acajou" (Krasnoe derevo, 1929)

La littérature soviétique, dans la foulée du choc de la Révolution bolchévique, sème à tout vent des romans à la structure aussi inventive que leur contenu, pour Pilniak, c'est le roman en vrac, le chaos d'un quotidien de la vie basculant dans un irrationnel totalement apsychologique.

 

Boris Pilniak, écrivain russe, fils d'un Allemand de la Volga exerçant la profession de vétérinaire et d'une mère russe-tartare, et qui fit ses études à l'institut de commerce de Moscou jusqu'en 1920, commença à publier des œuvres régulièrement à partir de 1915, deux recueils de récits sur la vie provinciale de la Russie révolutionnaire (1918-1920), puis un roman, à la gloire fulgurante, "L'Année nue" (1921), qui voyait apparaître en littérature la "nouvelle Russie" avec ses tensions, la horde populaire déferle sur l'ancienne Russie légendaire. Après un voyage en Allemagne et en Angleterre, il donnait des "Récits angalis" (1924), "Le Roman de la Lune non éteinte" (1926, Povest' nepogašennoj luny), - un récit à peine voilé de la mort discutable de Mikhaïl Vassilievitch Frunze, le célèbre commandant militaire bolchévique qui prit quelques mois le commandement de l'Armée rouge -, déclenchant les premières attaques officielles qui se multiplient avec la publication en Allemagne de "L'Acajou" en 1929, interdit par la censure soviétique.

 

C'est que, pour Pilniak, la Révolution, c`était le retour à la Russie splendide et sauvage d'avant Pierre le Grand, le déferlement biologique des passions et des rêves, le retour à l'âge scythe...

Son roman brasse les thèmes les plus divers avec un art consommé du montage, la Moscovíe du Moyen Âge, ses mendiants, la bureaucratie à l'œuvre dans une petite ville de province, la famille Skoudrine et ses mœurs ancestrales chez qui le temps s'est arrêté au XVIIe siècle, la Commune des "emburelucoqués", rêveurs demeurés en esprit dans le communisme de guerre et qui développent leurs utopies tout en buvant de la vodka dans un four de briqueterie, des conversations sur le sens de la vie entre Akim Skoudrine, le trotskiste, et sa cousine Claudie, qui attend un enfant dont elle ignore qui est le père ...

 

Les motifs du livre, si divers, se répondent et s`expliquent mutuellement grâce à une savante composition : au moment où le pays s'engageait sur la voie d`une révolution industrielle qui prétendait être fondée sur la rationalité, Pilniak montrait les déçus. les ratés, les vaincus, les partisans de la commune primitive fondée sur l'égalitarisme, le dénuement et l'amour mutuel, alors que disparaissait la sainte Russie avec ses délires et ses folies au bénéfice d'une nouvelle bureaucratie, d'une classe dirigeante occupée à gérer la lente mise à sac des richesses d'avant la Révolution.

Pour se racheter, Pilniak publiera un roman sur l'industrialisation en URSS et sur le plan quinquennal, "La Volga se jette dans la mer Caspienne", mais il fut arrêté et fusillée n 1937, et ... réhabilité en 1957 ...

 

À travers les yeux d’Irina (C’est la petite poésie d’Irina : à travers ses yeux.)

« La steppe ardente et déserte, l’existence absurde des grands propriétaires, leur vie désordonnée au temps du servage, les lévriers, les esclaves concubines, les larmes — ce qui me parle de tout cela, de la vie trouble, dissipée, absurde, de la vie de la steppe et de la steppe elle-même, ce n’est pas la steppe avec sa chaleur suffocante et son désert, ni même l’ancienne propriété où nous nous sommes installés, mais c’est la cuisine au sous-sol. — C’est une vaste cuisine carrelée, avec un immense fourneau et un immense poêle ; elle a un plafond voûté et des murs badigeonnés à l’argile ; dans ces murs sont fichés, on ne sait trop pourquoi, d’énormes anneaux rouillés. Les mouches bourdonnent, il fait chaud dans cette pénombre, cela sent le levain...

« Au petit salon, c’est tout autre chose ; les fenêtres sont voilées par le lierre, et dans la pénombre fraîche, teintée de vert, reluisent des cadres dorés, et des fauteuils dorés tendus de soie. C’est par la cuisine que j’ai pénétré dans la maison pour la première fois.

« Combien de jours splendides et joyeux ai-je encore devant moi ?

« Je sais que ce ne sont partout que forêts et steppes. Je sais que Sémione Ivanovitch, Andréï (mon fiancé !), Cyrille, tous, ont la foi, une foi honnête et désintéressée. Je sais que nos sectaires qui se vêtent de blanc et se disent chrétiens, non seulement ont la foi, mais encore vivent dans leurs villages selon leur foi. Sémione Ivanovitch, un homme déjà fatigué, parle du bien d’un ton acerbe, d’un ton sec — aussi sec que ses mains...

« Je sais que la vie est une lutte, que les hommes luttent pour avoir du pain et pour conquérir la femme...

« Le matin, je me prélasse sur la colline, derrière la maison, sous le vieux frêne ; tout en gardant les oies, je trie des fleurs bleues qui guérissent de la morsure des serpents. Au milieu du jour, je me baigne dans l’étang en plein soleil, et je reviens à travers le potager, où je m’amuse à cueillir des pavots blancs, striés de violet, ou des pavots écarlates, remplis d’étamines noires. D’ordinaire, Andréï m’attend au coin du rucher. Je ne remarque pas son approche. Il me dit : " — Camarade Irina, partagez vos pavots avec moi, je vous en prie !

« Et je lui réponds :

« — Les hommes ne demandent pas, ils prennent ! Ils prennent hardiment, librement, comme des brigands, comme des anarchistes ! Vous êtes bien un anarchiste, camarade Andréï ? Les seuls tsars qu’il y ait dans la vie, ce sont les hommes aux muscles durs comme la pierre, à la volonté trempée comme l’acier, à l’esprit libre comme le démon... et qui ont la beauté d’Apollon ou celle de Satan !... Ils doivent savoir étrangler un ennemi et battre une femme !... Est-ce que vous conserveriez encore quelque foi en l’humanité et en la justice ? À bas tout cela ! Qu’ils crèvent, ceux qui sont incapables de lutter ! Qu’ils cèdent la place à ceux qui sont forts et libres !

« — Ça, c’est du Darwin ! répond doucement Andréï.

« — Je m’en fiche ! Maintenant, c’est moi qui le dis !

« Andréï me regarde avec autant d’admiration que de timidité, mais son regard me laisse froide. Il ne sait pas me regarder comme Marc !... Il ne comprendra jamais que je suis belle et libre, et que ma liberté me pèse ! Ce sont les moments où je revois le mieux la cuisine avec sa chaleur, ses effroyables anneaux de fer, ses dalles de pierre, son plafond voûté... Les brigands savaient s’arroger le droit de vivre, et de vivre à leur guise !... et je les bénis ! Au diable l’anémie ! Les brigands savaient s’enivrer de joie sans se soucier des larmes qu’ils faisaient verser autour d’eux... Ils se soûlaient des mois durant ; ils s’enivraient de vin, de femmes, de chasses... C’étaient des brigands, tant pis !

« Pour entrer dans la maison du potager, on passe par la cuisine. C’est le lieu où les mouches bourdonnent dans la chaleur, où les poussins se promènent sur la table, tandis que dans le petit salon, où la lumière, tamisée par le voile de lierre des fenêtres, est toute verte, il fait frais, il fait silencieux comme au fond d’un vieil étang ombragé.

« Je sais que chaque jour, le soir revient. Et le soir venu, je vais dans ma chambre me laver à grande eau et me tresser les cheveux. La clarté de la lune entre par la fenêtre ; tout est blanc, mon lit étroit et les murs ; mais sous cette lumière, tout verdit... Mon corps possède sa propre vie. Je m’étends, je le sens qui s’allonge démesurément ; il s’amincit à mesure, et mes doigts deviennent comme des reptiles... Ou bien, c’est juste le contraire : je me ramasse, ma tête rentre dans mes épaules. Parfois, il me semble aussi que tout en moi s’élargit et se gonfle : je deviens semblable à une géante, incapable de mouvement ; mon bras a bien un kilomètre de long... Ou bien, me voici roulée en boule, toute petite, légère comme une plume... Plus une pensée ! le corps s’engourdit, et il me semble que je suis en velours et que tout est en velours, le lit, les draps, les murs...

« Alors, je me mets à réfléchir. Je sais que les jours présents sont uniques, je sais qu’il ne s’agit que d’une chose, maintenant : lutter pour la vie ! lutter à en mourir ! C’est pour cette raison, d’ailleurs, que la mort fait une si belle moisson !... Oui, au diable tous les radotages sur le sentiment d’humanité... Je ne connais pas le frisson, quand je réfléchis à tout cela : tant mieux si seuls les forts demeurent ! Peu importe d’ailleurs, les femmes garderont toujours leur magnifique piédestal, et la chevalerie aussi existera toujours !... Oui, au diable l’humanité et l’éthique !... Je veux goûter à tout ce que me donne la liberté, la raison et l’instinct ! Et l’instinct ! Les jours présents ne sont-ils donc pas une lutte pour l’instinct ?...

« Je me regarde dans le miroir... une femme me fixe avec des yeux noirs, sombres comme la tourmente, des lèvres assoiffées, des narines qui palpitent comme une voile. Par la fenêtre pénètre le clair de lune : mon corps est tout baigné de vert. Une grande femme nue, élancée et forte me regarde...."  (Traduction de L. Desormonts et L. Bernstein, 1926)


Karel Čapek (1890-1938) 

Parmi les romans modernes s'appuyant sur une utopie, ceux de Čapek occupent une place plus qu'honorable à côté de ceux de Welles, du "Meilleur des mondes" de Huxley, de "Nous autres", du russe Zamiatine, des "Aventures extraordinaires de Julio Jurenito" et du "Trust .D.E." de l'écrivain russe Ilya Ehrenbourg...

C'est dans "R.U.R." (Rossum’s Universal Robots), un drame en trois actes publié en 1920 et joué en 1921, que Karel Čapek a inventé le mot robot (dérivé du mot tchèque pour travail forcé), des êtres au demeurant plus androïdes que robot. Il met en scène un scientifique nommé Rossum qui découvre le secret de la création de machines ressemblant à des humains, se lance dans la production de ces mécanismes dans le monde entier. Mais un autre scientifique décide de rendre les robots plus humains, en ajoutant progressivement des caractéristiques telles que la capacité à ressentir la douleur. Des années plus tard, les robots, créés pour servir les humains, en sont venus à les dominer complètement. Les robots, tout comme les extraterrestres, entrent donc dans la science-fiction. 

Fils d'un médecin de campagne, Čapek (1890-1938) a étudié la philosophie à Prague, Berlin et Paris et s'est installé à Prague en 1917 en tant qu'écrivain et journaliste. De 1907 à la fin des années 1920, il a écrit une grande partie de son œuvre avec son frère Josef, un peintre, qui a illustré plusieurs des livres de Karel. Presque toutes ses œuvres littéraires sont des enquêtes philosophiques portant sur la destinée humaine (Zářivé hlubiny, 1916, "Les profondeurs lumineuses", Krakonošova zahrada, 1918,  "Le jardin de Krakonoš"), les impacts négatifs du progrès technologique, les problèmes d'identité de l'être humain (Hordubal (1933), Povětroň (1934, Météor), Obyčejný život (1934, Une vie ordinaire). Mais avec la menace croissante que représente l'Allemagne nazie pour l'indépendance de la Tchécoslovaquie au milieu des années 1930, incite Čapek à écrire plusieurs ouvrages destinés à mettre en garde et à mobiliser ses compatriotes Prvni parta, 1937, Bílá nemoc (1937 ), Matka (1938)... 


"R.U.R." (Rossum’s Universal Robots, 1921)

L'action, qui se situe dans le futur, se déroule sur une île appartenant à un certain Réson ("rozum", raison). Le prologue nous montre Hélène Glory arrivant d`Europe et débarquant dans l`île où se trouve une fabrique d' "ouvriers artificiels", les "Robots" (néologisme du tchèque "robota", travail). Elle est accueillie par le directeur général, Harry Domin, qui l'entretient du vieux Rossum (lequel découvrit en 1932 le secret de la matière vivante et tenta de "fabriquer" l'homme) et du neveu de Rossum qui simplifia l`anatomie humaine et mit au point la fabrication des Robots. Hélène et Harry finissent par se marier. Dix ans plus tard, la révolution des Robots éclate en Europe, et Harry essaie en vain de cacher l'événement à sa femme. Un ami de Harry, l'architecte Alquist, est devenu entre-temps un farouche ennemi du progrès, convaincu que la fabrication artificielle des Robots empêche désormais les naissances. Hélène, qui n`a pas d'enfants, influencée par sa gouvernante, Nounou, se décide à brûler les documents de Rossum concernant la fabrication des hommes-machines, ce qui empêche Harry de fabriquer des Robots "nationalistes" destinés à combattre les rebelles. Sur ces entrefaites, ces derniers prennent d'assaut la demeure du directeur et de ses collègues. 

En réalité, le responsable du soulèvement est le docteur Gall, lequel, à la demande d`Hélène, a doté quelques centaines de Robots de la faculté d`excitation nerveuse. Les négociations avec les rebelles se révèlent inutiles : ils massacrent tout le monde à l'exception de l`architecte Alquist, le seul qui ait travaillé de ses mains. Aucun homme n'ayant survécu à la révolte, le comité des Robots demande à Alquist de trouver le moyen de fabriquer des hommes artificiels : mais Alquist n'y parvient pas. 

En fin de compte, l`humanité sera sauvée par un jeune couple, les "Robots" Primu et Hélène, lesquels, en fait. sont humains puisqu'ils s`aiment ; Helène rit (alors que les Robots ne rient jamais) et chacun de ces amoureux est prêt à donner sa vie pour l'autre. Alquist salue en eux le nouvel Adam et le nouvelle Ève. La croyance aveugle dans le progrès scientifique et mécanique est bien I'objet de cette satire ...

 

"... Hélène. — On dit que l’homme est le produit de Dieu. 

Domin. — Le vieux bon Dieu n’avait pas la moindre idée de la technique moderne. Mais le jeune Rossum a essayé de jouer le rôle d’un Dieu nouveau. 

Hélène. — Comment cela, je vous prie ? 

Domin. — Il s’est mis à fabriquer des super-Robots. Des géants de travail. Il a essayé d’en faire de quatre mètres de hauteur, mais vous ne croiriez pas, combien ces mammouths se cassaient facilement. 

Hélène. — Ils se cassaient ! 

Domin. — Oui. A chaque instant, ça craquait : une jambe ou autre chose. Il paraît que notre planète est petite pour les géants. Maintenant, nous ne fabriquons que des Robots de grandeur naturelle et d’un extérieur humain très potable. 

Hélène. — J’ai vu des Robots pour la première fois chez nous. La commune les a achetés, je veux dire engagés. 

Domin. — Achetés, chère mademoiselle. On achète les Robots. 

Hélène. — Engagés comme balayeurs des rues. Je les ai vus balayer. Ils sont tellement bizarres, tellement silencieux. 

Domin. — Avez-vous remarqué ma dactylo ? 

Hélène. — Je n’ai pas fait attention. 

Domin (sonnant). — La société anonyme des Rossum’s Universal Robots ne fabrique pas encore un article uniforme. Nous avons des Robots fins et des Robots ordinaires. Les meilleurs vivent vingt ans. 

Hélène. — Ils meurent ensuite ? 

Domin. — Ils finissent par s’user. 

(Sylla entre.) 

Domin. — Sylla, montrez-vous à mademoiselle Glory. 

Hélène (se levant et lui tendant la main). — Charmée de faire votre connaissance. Vous devez être très triste si loin du monde, n’estce pas ? 

Sylla. — Connais pas, mademoiselle Glory. Asseyez-vous, s’il vous plaît. 

Hélène (s’asseyant). — D’où êtes-vous, mademoiselle ? 

Sylla. — D’ici, de l’usine. 

Hélène. — Ah ! Vous êtes née ici ! 

Sylla. — Oui. C’est ici qu’on m’a fabriquée. 

Hélène (sursautant). — Comment?

Domin (riant). — Sylla n’est pas une femme, mademoiselle. Sylla est une Robote. 

Hélène. — Je vous demande pardon. 

Domin (posant la main sur l’épaule de Sylla). — Sylla ne vous en veut pas. Regardez, mademoiselle, le teint que nous faisons. Tâtez sa joue. 

Hélène. — Oh non ! non ! 

Domin. — Vous ne reconnaîtriez pas qu’elle est faite d’une autre substance que nous. Regardez, elle a jusqu’au duvet caractéristique des blondes. Il n’y a que les yeux qui sont un tout petit peu… Mais en revanche, quels cheveux ! Tournez un peu, Sylla ! 

Hélène. — Mais assez, assez ! 

Domin. — Causez avec mademoiselle, Sylla. C’est une visiteuse de marque. 

Sylla. — Asseyez-vous, mademoiselle, s’il vous plaît. (Elles s’assoient toutes les deux.) Vous avez fait une bonne traversée ? 

Hélène. — Mais oui, certainement. 

Sylla. — Ne retournez pas sur l’Amélie, mademoiselle Glory. Le baromètre baisse fortement, il est à 705. Attendez plutôt le départ de la Pennsylvania. C’est un bâtiment excellent. 

Domin. — Combien ? 

Sylla. — Quarante nœuds à l’heure. Tonnage de 95 mille. Un des derniers paquebots, mademoiselle. 

Hélène. — Merci. 

Sylla. — Quatre-vingts hommes d’équipage, capitaine Harpy, huit chaudrons. 

Domin (riant). — Cela suffit, Sylla, cela suffit. Montrez-nous, comme vous parlez anglais. 

Hélène. — Vous parlez anglais ? 

Sylla. — Je parle quatre langues. J’écris : Dear Sir ! Monsieur ! Geehrter Herr ! Cteny pane ! 

Hélène (sursautant). — C’est de la blague ! Vous n’êtes qu’un charlatan ! Sylla n’est pas une Robote. Sylla est une jeune fille comme moi. Sylla, c’est honteux. Pourquoi jouer cette comédie ? 

Sylla. — Je suis une Robote. 

Hélène. — Non ! non ! Vous mentez ! Oh ! Sylla, pardonnez-moi ! Je sais, ils vous ont forcée de leur faire de la réclame ! Sylla, vous êtes une jeune fille comme moi, n’est-ce pas ? Dites ! 

Domin. — Je regrette, mademoiselle Glory. Sylla est une Robote. 

Hélène. — Menteur ! 

Domin (se cabrant). — Comment ! (Il sonne.) Pardon, mademoiselle, mais en ce cas, il faut que je vous donne des preuves. 

(Marius entre.) 

Domin. — Marius, vous allez conduire Sylla dans la salle d’autopsie pour qu’on l’ouvre. Dépêchez-vous ! 

Hélène. — Où ça ? 

Domin. — Dans la salle d’autopsie. Quand on l’aura ouverte, vous irez la voir. 

Hélène. — Je n’irai pas. 

Domin. — Pardon, vous avez parlé de mensonge. 

Hélène. — Vous voulez la faire tuer ! 

Domin. — On ne tue pas une machine. 

Hélène (prenant Sylla dans ses bras). — N’ayez pas peur, Sylla, je vous protégerai. Dites, ma chère petite, est-ce qu’ils sont tous aussi  brutaux avec vous ? Il ne faut pas se laisser faire, entendez-vous.  Il ne faut pas, Sylla ! 

Sylla. — Je suis une Robote. 

(...)


"La Fabrique de l'Absolu" (1922)

Très proche de l'intrigue des romans utopiques de H. G. Wells, l'action se déroule dans le futur, à partir de 1943. Le directeur de la fabrique Meas Bondy apprend qu'une importante découverte a été faite par une de ses relations, l'ingénieur Marko. Il va aussitôt le trouver : il s'agit d'une machine appelée "Karburator", ayant la capacité de briser les atomes du charbon et de développer ainsi une énorme énergie qui pourra être exploitée par l'industrie. Mais cette complète combustion de la matière fait sortir de la matière même, l`essence divine, l'Absolu, partout présent dans la matière. Et dans le voisinage des carburateurs se produisent d'étranges phénomènes : événements religieux tels que conversions, prédications, miracles (tout particulièrement des exemples de lévitation) et jusqu'à des manifestations de fanatisme religieux. La fabrique Meas inonde le monde de carburateurs. Une de ces machines fait marcher un dragueur de Štěchovice, et un des marins du bord, Kuzenda, qui a comme aide l'ouvrier Brych, devient prophète de l'Absolu. Binder, propriétaire d`un manège, possède une autre machine.

Les partisans de Dieu travaillant sur le dragueur entrent en conflit avec ceux qui reconnaissent comme Dieu l'Absolu du manège. L'extraordinaire puissance des carburateurs a pour conséquence non pas le bien-être mais la misère, car la surproduction amène la baisse des prix de vente des produits, qui entraine elle-même de lourdes pertes, étant donné l'élévation du coût de la production. L'écrivain soutient ainsi, non sans ironie, que le paysan tchèque sauve la situation en vendant très cher ses produits. L'Église romaine, qui, dès l'origine, s'est opposée à l`Absolu, finit par le  reconnaitre: une terrible guerre mondiale éclate alors entre catholiques et protestants.

C'est un Savoyard, le lieutenant d`artillerie Robinet, qui sauve le monde en donnant la chasse aux carburateurs pour les détruire sans pitié. Le roman se termine par une aimable rencontre matinale dans une auberge de Prague : Brych et Binder, jadis ennemis, s`y retrouvent en plein accord et remplis d'amour l'un pour l'autre. Un garde apporte la nouvelle que même le dernier nid des carburateurs, dans le quartier de Žižkov, à Prague. où l`Absolu produit par des moteurs, était adoré par des vagabonds et des prostituées, a finalement été découvert et détruit. Diffusion du fanatisme religieux et du fanatisme technico-scientifique se rejoignent dans une même intention satirique ... (Trad. Nagel, 1945).


"La Guerre des salamandres", Karel Capek, 1936

La Guerre des salamandres (1936) de l'écrivain tchèque Karel Čapek est bien plus qu'un simple roman de science-fiction ; c'est une satire dystopique d'une lucidité et d'une actualité saisissantes, une œuvre majeure de la littérature du XXe siècle...

Un récit de science fiction qui  débute par la découverte de salamandres singulières par un capitaine de navire.Ces amphibiens sont très intelligents, peuvent se tenir debout et sont capables d'apprendre à parler. Le capitaine, qui a pu les dresser, parcourt le Pacifique en leur compagnie pour y pêcher des perles. Ces animaux se multiplient vite et l'entreprise du capitaine fait bientôt l'objet de préoccupations internationales. En quelques années, le nombre de salamandres dépasse celui de la population humaine, certaines d'entre elles ont obtenu leur diplôme universitaire et les eaux peu profondes où elles habitent commencent à manquer. Ce sont des esclaves, des citoyens de deuxième classe, jusqu'à ce qu'un jour elles présentent au monde leurs revendications.

À une époque où l'Europe assistait avec consternation à l'essor du nazisme, Capek était un antifasciste convaincu qui éprouvait aussi une grande antipathie envers le parti communiste. Le roman parodie ces deux mouvements politiques tout en critiquant aussi l'égoïsme des États-nations et les relations qui existent entre eu×. L'auteur traite les interactions humaines et les machinations politiques avec un mélange d'intérêt compatissant et d'ironie comique...

Čapek vise des cibles très précises de son époque : le capitalisme prédateur, l'impérialisme, le nazisme, l'antisémitisme (la scène où des scientifiques cherchent une "salamandre aryenne" est une parodie directe de la science nazie). Sa satire est plus concrète et politique.

 

"... Peut-être fut-ce l’inspiration de ces grandioses et tragiques  couchers du soleil qui poussa Wolf Meynert, le philosophe solitaire de Königsberg, à écrire son œuvre monumentale Untergang der Menschheit. Nous pouvons fort bien nous l’imaginer, cheminant le long des plages, tête nue, dans un manteau flottant au vent, regardant avec émerveillement ces flots de feu et de sang noyant plus de la moitié de l’horizon. « Oui, murmura-t-il en extase, oui, il est temps d’écrire un épilogue à l’histoire humaine. » Et il l’écrivit.

Nous assistons au dénouement de la tragédie, de l’espèce humaine, commença Wolf Meynert. Ne nous laissons pas leurrer par sa fièvre d’entreprise et par sa prospérité technique ; ce n’est que la rougeur fiévreuse sur le visage d’un organisme déjà marqué par la mort. Jamais les hommes n’ont eu un niveau de vie aussi élevé qu’aujourd’hui ; mais trouvez-moi un seul homme heureux, une seule classe heureuse, une seule nation qui ne se sente pas menacée dans son existence. Au milieu de tous les dons de la civilisation, riches comme Crésus en biens spirituels et matériels, nous nous sentons de plus en plus envahis par un sentiment d’incertitude, d’oppression et de malaise. Et Wolf Meynert analysait sans merci l’état mental du monde actuel, ce mélange de peur et de haine, de méfiance et de mégalomanie, de cynisme et de découragement : En un mot, concluait Wolf Meynert, le désespoir. Les signes caractéristiques de l’approche de la fin. L’agonie morale.

La question se pose : L’homme est-il, a-t-il jamais été capable de bonheur ? L’homme certes, comme tout être qui vit, mais pas le genre humain. Tout le malheur de l’homme réside dans le fait qu’il ait été obligé de devenir l’humanité ou qu’il l’est devenu trop tard, quand il s’était déjà irréparablement différencié en nations, races, croyances, castes et classes, en riches et en pauvres, en hommes éduqués et en ignorants, en maîtres et en esclaves. Rassemblez de force en un même troupeau des chevaux, des loups, des brebis, des chats, des renards et des biches, des ours et des chèvres ; parquez-les dans un même enclos, forcez-les à vivre dans cette mêlée insensée que vous appelez l’Ordre Social et à respecter les mêmes règles de vie ; ce sera un troupeau malheureux, insatisfait, fatalement divisé, où nulle créature ne se sentira chez elle.

C’est une image fidèle de ce grand troupeau, si désespérément hétérogène, qui s’appelle l’humanité. Les nations, les États, les classes ne peuvent pas à la longue vivre ensemble sans se heurter et se gêner mutuellement jusqu’au moment où cela ne devient plus supportable ; soit, ils peuvent vivre des siècles durant les uns à côté des autres – ce qui était possible tant que le monde était assez vaste pour tous – ou bien les uns dressés contre les autres, dans une lutte à la vie et à la mort. Pour les ensembles humains biologiques, comme la race, la nation ou la classe, il n’y a qu’une seule voie naturelle qui mène à une félicité pleine et entière : ne se faire de la place que pour soi et exterminer tous les autres. Et c’est justement ce que le genre humain a négligé de faire en temps voulu. Aujourd’hui, il est déjà trop tard. Nous nous sommes déjà fabriqué trop de doctrines et trop d’engagements par lesquels nous protégeons les « autres » au lieu de nous en débarrasser. Nous avons inventé un ordre moral, les droits de l’homme, les traités, les lois, l’égalité, l’humanisme et je ne sais quoi encore ; nous avons créé cette fiction de l’humanité qui nous englobe, nous et les « autres » dans une unité supérieure imaginaire. Quelle fatale erreur ! Nous avons placé la loi morale au-dessus de la loi biologique. Nous avons violé le grand principe naturel de toute communauté : à savoir que seule une société homogène peut être une société heureuse. Et ce bonheur qui était à portée de nos mains nous l’avons immolé à un rêve noble mais impossible : créer une seule humanité, un seul ordre englobant tous les hommes, toutes les nations et toutes les classes. Nous avons fait preuve d’une généreuse stupidité. À sa façon, ce fut la seule tentative valable de l’homme pour s’élever au dessus de sa condition. Et c’est cet idéalisme suprême que le genre humain paye maintenant du prix de sa destruction inéluctable.

Le processus par lequel l’homme cherche à s’organiser en humanité est aussi ancien que la civilisation elle-même, aussi ancien que les premières lois et les premières communautés ; et si, au bout de tant de millénaires, il n’a abouti qu’à creuser un abîme sans fond entre les races, les nations, les classes et les philosophies, il faut bien avouer que cette funeste tentative historique de faire de tous les hommes, tant bien que mal, une humanité, a essuyé un échec définitif et tragique. Nous commençons enfin à nous en rendre compte ; d’où les tentatives et les plans pour unifier la société humaine d’une autre façon : en faisant radicalement place à une seule nation, à une seule classe ou une seule foi. Mais qui saurait nous dire à quel point nous sommes déjà contaminés par l’inguérissable maladie de la différenciation ? Tôt ou tard, chaque entité apparemment homogène devra inévitablement se désagréger en un pêle-mêle hétérogène de différents intérêts, partis, classes, etc., qui lutteront les uns contre les autres ou qui souffriront d’avoir à coexister. Il n’y a pas d’issue. Nous tournons dans un cercle vicieux ; mais l’évolution ne tournera pas toujours en rond. La nature s’est chargée de résoudre le problème en faisant place aux salamandres.

Ce n’est point un hasard, philosophait Wolf Meynert, que les salamandres n’aient commencé à jouer un rôle qu’au moment où la maladie chronique de l’humanité, cet immense organisme mal bâti et en perpétuelle désagrégation, s’oriente vers l’agonie. Sauf quelques exceptions sans importance, les salamandres représentent une immense entité homogène ; elles n’ont pas jusqu’à présent créé des races, des langues, des nations, des États, des fois, des classes ou des castes vraiment différenciés ; elles n’ont ni maîtres ni esclaves, ni groupes libres ou asservis, ni riches ni pauvres ; il existe certes entre elles des différences créées par la division du travail qui leur est imposée, mais, en elle-même, c’est bien une masse homogène, égale, du même grain pour ainsi dire, aussi primitive dans toutes ses parties du point de vue biologique, aussi pauvrement équipée par la nature, aussi opprimée et subissant le même niveau de vie médiocre. Le dernier des Nègres et des Esquimaux connaît des conditions infiniment meilleures, il jouit de biens matériels et culturels incomparablement plus nombreux que ces milliards de salamandres civilisées. Et pourtant il n’apparaît pas que les salamandres en souffrent. Au contraire. Nous voyons bien qu’elles n’ont besoin de rien de ce en quoi l’homme recherche un soulagement et une échappatoire aux erreurs métaphysiques et à l'angoisse de la vie, elles se passent de philosophie, de vie éternelle et d’art ; elles ignorent la fantaisie, l’humour, la Mystique, le jeu ou le rêve ; elles ont un sens réaliste de la vie. Elles sont aussi éloignées de nous autres hommes que les fourmis ou les harengs ; elles ne s’en distinguent que par le fait qu’elles se sont adaptées à un autre milieu vital, c’est-à-dire à la civilisation humaine. Elles s’y sont installées à l’instar de chiens dans les demeures des hommes ; elles ne sauraient vivre sans eux, mais elles ne cessent d’être ce qu’elles sont : une race animale très primitive et fort peu différenciée. Il leur suffit de vivre et de se multiplier : elles peuvent même être heureuses, n’étant point troublées par un sentiment d’inégalité entre elles. Elles sont tout simplement homogènes. C’est pour cela qu’elles pourront un beau jour, oui, n’importe quel jour prochain réaliser sans difficulté ce que les hommes n’ont pu réussir : leur unité d’espèce dans le monde entier, leur société mondiale, en un mot l’universalité des salamandres. Ce jour-là marquera la fin de l’agonie millénaire du genre humain. Il n’y aura pas assez de place sur notre planète pour deux tendances à l’hégémonie mondiale. L’une doit céder. Nous savons déjà laquelle.

À l’heure actuelle, environ vingt milliards de salamandres civilisées vivent sur la planète, c’est-à-dire qu’elles sont dix fois plus nombreuses que les hommes. Il en ressort, tant par nécessité biologique que par logique historique, que les salamandres, étant opprimées, devront se libérer ; étant homogènes, elles devront s’unir ; et, devenant ainsi la plus grande puissance que le monde ait connue, elles devront assumer le pouvoir dans le monde. Pensez-vous qu’elles seront assez folles pour épargner les hommes ? Pensez-vous qu’elles répéteront leur faute historique – celle d’avoir toujours opprimé les nations et les classes vaincues au lieu de les exterminer ? Celle de créer, éternellement poussées par leur égoïsme, de nouvelles différences entre les hommes pour ensuite essayer de les surmonter par générosité et par idéalisme ? « Non, les salamandres ne se permettront pas cette absurdité historique, s’écriait Wolf Meynert, ne serait-ce que parce que mon livre les aura mises en garde ! Elles seront les héritières de toute la civilisation humaine ; elles disposeront de tout ce que nous avons fait et de tout ce que nous avons tenté de faire en voulant dominer le monde ; mais elles seraient leurs propres ennemies si elles voulaient, avec cet héritage, s’emparer aussi de nous autres hommes. Elles doivent se débarrasser de nous si elles veulent rester homogènes. Si elles ne le font pas, tôt ou tard, nous les infecterons de notre tendance destructrice : créer des catégories et les supporter. Mais n’ayons crainte : aujourd’hui, aucune créature appelée à continuer l’histoire des hommes ne répétera la folie de suicide du genre humain. » ...

(Traduit du tchèque par Claudia Ancelot)

 

Livre 1 : La Découverte et l'Exploitation

Dans les îles du Pacifique, le capitaine van Toch découvre une race de salamandres géantes et intelligentes. Attendri, il leur apprend des tâches simples (comme ouvrir des huîtres) et les protège.

Après sa mort, le monde des affaires s'empare de la découverte. Une puissante société, la Salamander Syndicate, comprend le potentiel économique de ces créatures : ce sont une main-d'œuvre bon marché, docile, capable de travailler sous l'eau. On leur apprend à utiliser des outils, à parler et on les propage à travers le globe pour réaliser des travaux maritimes (agrandir les côtes, construire des ports, assécher des marais).

 

Livre 2 : L'Âge des Salamandres

La civilisation devient entièrement dépendante des salamandres, qui deviennent un pilier de l'économie mondiale. Les humains en tirent d'immenses profits et facilités, fermant les yeux sur la nature de cette "prospérité".

Pendant ce temps, les salamandres, dont la population explose, deviennent de plus en plus revendicatrices. Elles réclament plus d'espace, plus de territoires littoraux, et des armes pour se défendre contre les requins. Aveuglés par le profit, les humains et les nations leur fournissent des explosifs et des outils de plus en plus sophistiqués.

Le personnage de l'Chief Salamander est une parodie évidente d'Adolf Hitler, utilisant une rhétorique nationaliste et raciste ("Espace vital") pour unifier les salamandres contre l'ennemi humain.

 

Livre 3 : La Guerre et l'Effondrement

Les salamandres, organisées et surpeuplées, deviennent une menace existentielle. Au lieu de s'unir contre elles, les grandes puissances humaines tentent de les manipuler à leur profit, reproduisant les mêmes rivalités nationalistes et impérialistes qui ont mené à la Première Guerre mondiale.

(Le processus d'exploitation des salamandres est une allégorie parfaite du colonialisme et de l'impérialisme : "découverte" d'un peuple "inférieur", exploitation de sa force de travail sous couvert de "civilisation", puis perte de contrôle face à la révolte des colonisés.

Les salamandres, représentant une force déshumanisée et purement technique, finissent par se retourner contre leurs créateurs. Elles entreprennent de ronger les continents pour étendre leur habitat marin, provoquant l'effondrement de la civilisation humaine. 

Le roman se termine sur une note ambigüe, laissant l'humanité condamnée et les salamandres peut-être vouées à répéter les mêmes erreurs.

Le roman est une vaste fable sur l'irresponsabilité. Personne ne se sent coupable : ni le scientifique qui les étudie, ni l'industriel qui les exploite, ni le politicien qui les manipule. Chacun agit dans son intérêt immédiat, sans vision d'ensemble. L'humanité est décrite comme une espèce à courte vue, incapable d'apprendre de l'histoire et de voir au-delà de son propre confort immédiat.


"Aelita", Yakov Protazanov (1924)  

Le cinéma soviétique naît officiellement lorsque Lénine signe le 27 août 1919 un décret de nationalisation qui va, pendant soixante-dix ans, faire de celui-ci une affaire d'Etat, et se doit donc de concurrencer les productions étrangères.  Yakov Protazanov  (1881-1945) va réaliser un film muet constructiviste, "Aelita", avec des décors de style art nouveau (Metropolis (1927) de Fritz Lang s'en inspirera), et avec une certaine liberté : la propagande bolchevique, qui vise à comparer la Russie de 1921 et la planète Mars, une planète capitaliste, n'élude pas les difficultés de la vie soviétique de l'époque. L'ingénieur Loss (Nikolai Tsereteli), qui dirige la station radio de Moscou, capte, comme toutes les radios du monde, le 4 décembre 1921, un singulier message, "Anta… Odeli… Uta", qui vient sans doute de Mars : l'ingénieur se met en tête de construire un vaisseau et ne pense plus qu'à rejoindre la planète et la belle Aelita (Yuliya Solntseva), rencontrée dans ses rêves, tandis que sa femme, Natacha, dans la vie bien réelle, Natacha travaille dans un centre d'évacuation où elle vient en aide aux soldats qui reviennent du front et aux milliers d'émigrants en provenance des campagnes. Mais la belle Aelita est la fille de Tuskub, le dirigeant de l'état totalitaire qui règne sur la planète rouge, Los parvient à la rejoindre, fomente avec elle une révolution, l'histoire tourne à la tragédie, mais il ne s'agissait que d'un rêve...