Johann Paul Friedrich Richter dit Jean-Paul (1763-1825), "Die unsichtbare Loge" (1793), "Hespérus" (1795), "Siebenkäs" (1796), "Titan" (1800-1803) , Flegeljahre" (1804-1805) - ...

Last Update: 12/31/2016


Johann Paul Friedrich Richter dit Jean Paul (1763-1825)
Le Moi romantique, celui des aspirations infinies de l'âme, ne peut totalement se départir du Moi englué dans les limitations insignifiantes du quotidien, l'Allemagne traverse alors une période de latence intellectuelle et politique, le Saint Empire romain germanique expirera en 1806... 

Johann Paul Friedrich Richter (qui signera plus tard Jean Paul, sans doute en mémoire de Jean-Jacques) est à part, entre classicisme et romantisme, attardé de la période Sturm-ind-Drang, poète et humoriste, la célébrité est venue tard. Il naît et grandit dans des bourgades du nord-est de la Bavière (Wunsiedel), où son père, luthérien rigoureux, tient d'humbles emplois de maître d'école, d'organiste, de pasteur. Friedrich Richter restera terriblement marqué par une éducation réprimant tout désir, et par des enseignements qui ne faisaient guère appel qu'à la mémoire,  le monde des rêves restera dès lors le refuge ultime.  A seize ans il entre au gymnase de Hof qui conduit naturellement à des études de théologie. Mais en 1779, son père meurt, à la pauvreté succède la misère, mais aussi la liberté de rompre avec la voie tracée par son père. Il se détourne de la théologie et de l'université (Leipzig), se tourne vers son ami Johann Bernhard Hermann, étoffe sa culture philosophique avec la lecture de Hamann, Herder, Jacobi, Kant, Laurence Sterne, qu'il admire. Il entend vivre de sa plume et publie deux premiers recueils d'essais satiriques, "Grönländische Prozesse" (1783) et "Auswahl aus des Teufels Papieren" (1789). Mais l'esprit satirique version Jonathan Swift ne rencontre aucun succès, le voici se tournant vers Laurence Sterne, un style narratif ponctué d'aphorismes et de commentaires, ( ce qu'on nomme "érudition ludique"), et un humour sentimental qui traduit à sa manière son expérience de la misère et de la mort de proches (Johann Bernhard Hermann, son frère Heinrich). Entretemps, sans doute inspiré par sa proximité intellectuel avec Jean-Jacques Rousseau, Johann Richter devient aussi Jean Paul, et entend  «jouir de son moi en se dédoublant». Le personnage du double va ainsi réapparaître dans tous ses romans. «Un matin, me vint du ciel cette idée : je suis un moi, qui dès lors ne me quitta plus ; mon moi s'était vu lui-même pour la première fois, et pour toujours».  Le 15 novembre 1790, Friedrich Richter est le fruit d'une vision hallucinatoire, celle de sa propre mort, le simulacre de la mort viendra ainsi enrichir la thématique du "double" (Siebenkäs). Entre un quotidien misérable et pesant et le sublime de l'imagination, Jean-Paul cherche sa voie sans éviter les contradictions, mêlant sentimentalisme et ironie , goût du tragique et du fantastique, s'abandonnant à d'infinies digressions et périphrases. Sa réputation débute avec "Die unsichtbare Loge" (1793) et "Hesperus oder 45 Hundposttage" (1795), qui est comparé au "Die Leiden des jungen Werther" de Goethe.

C'est en 1796 que débute la fameuse correspondance entre Jean-Paul et Charlotte von Kalb, la "Femme fatale" du classicisme de Weimar et si "proche" de Friedrich Schiller : les figures féminines ont une place prépondérante dans toute l'oeuvre de Jean Paul (la reine prussienne Luise fut une lectrice enthousiaste de ses romans). En 1800, il côtoie à Berlin les frères August Wilhelm et Friedrich Schlegel, Johann Ludwig Tieck, Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher et Johann Gottlieb Fichte. En 1801, il épouse Karoline Mayer et s'installe en 1804 à Bayreuth pour le reste de sa vie. Il publiera sept romans, dont "Siebenkäs" (Blumen-, Frucht-, und Dornenstücke, 3 vol., 1796), "Das Leben des Quintus Fixlein" (1796), "Der Jubelsenior" (1797), "Das Kampaner Tal" (1797), puis le célèbre et volumineux "Titan" (4 vol., 1800-1803), les "Flegeljahre" (1804-1805, les «années où jeunesse se passe»). Dans sa dernière période, Jean-Paul a vu s'achever avec quelque désillusion classicisme et romantisme, reste le sentimentalisme teinté d'ironie, un humour qui le rendit très populaire en son temps,  "Katzenbergers Badereise" et "Des Feldpredigers Schmelzle Reise nach Flätz" marquant l'année 1809. Mais la singularité de son style, infiniment digressif, truffé de péripéties invraisemblables, le précipita rapidement dans l'oubli, reste sa profonde humanité...


Vie du joyeux maître d'école Marie Wuz à Auenthal

(1793, Leben des vergnügten Schulmeisterlein Maria Wutz)

Peut-être son chef-d'œuvre, Jean-Paul y a mis beaucoup de lui-même, un pasteur de village, un maître d'école, des personnages, naïfs et purs, que le souffle du monde n'a pas touchés... 

"Le rêve que l'aube lui apportait le menait doucement du sommeil à la veille, comme fait le murmure d'une mère au chevet de son enfant. A l'heure où le soleil crée à nouveau la terre, et où tous deux se fondent ensemble dans une mer de volupté, il aspirait à pleine poitrine les mille bruits de la nature. Puis, de ce flot matinal de la vie et de la joie, il revenait à sa chambrette obscure, et il retrempait ses forces dans des joies plus petites..."  


"La Loge invisible" (Die unsichtbare Loge, 1793),"Hespérus" (1795) 

Les deux romans tournent autour d'une seule idée, le contraste entre l'idéal et le réel, entre les aspirations d'une âme pure et les mécomptes de l'expérience. Dans "La Loge invisible", Jean-Paul semble s`inspirer par endroits du Werther de Gœthe et de l'Émile de Rousseau, tout en mêlant à son récit toutes sortes d'ingrédients merveilleux. Un enfant noble, Gustave de Falkenberg, est élevé sous la direction d'un frère morave, dans une galerie souterraine, loin du contact des hommes. A dix ans, on lui dit qu'il va mourir, mais que ce sera pour son bonheur. On le fait monter, en effet, à la lumière du jour, et on lui. apprend qu'il est ressuscité. Cela veut-il dire que la terre où nous marchons serait pour nous un paradis, que nous pourrions y vivre comme des ressuscités, si nous savions en jouir? Comme le jeune Gustave n'a rien fait pour mériter son bonheur, il ne peut rien faire non plus pour le conserver. A la première tentation, il succombe. Il se serait sans doute relevé dans la suite, mais le roman est inachevé. Jean-Paul n'avait aucun scrupule de s'arrêter au beau milieu d'un récit.

Dans "Hespérus", Victor, le principal personnage de ce roman, est un Gustave un peu mûri, mais pas assez. Il est le médecin et le conseiller d'un petit prince allemand; il a trois âmes, une âme humoristique, une âme sentimentale et une âme philosophique, mais aucune volonté. Il finit par se consoler de son impuissance par l'amour d'une jeune fille, Clotilde, aussi candide que lui. "Deviens  visible, mon Hespérus, petite étoile tranquille (So werde denn sichtbar, kleiner stiller Hesperus!). Tu me rendras heureux pour la seconde fois, si tu es, pour le lecteur défleuri, une étoile du soir, et, pour celui qui pousse sa première fleur, une étoile du matin. Couche-toi avec le premier, lève-toi avec le second. Brille entre les nuages qui, pour le premier, enveloppent le soir de la vie; étends  douce lumière sur le chemin qu'il a monté et qui est maintenant derrière lui, afin qu'il reconnaisse encore les fleurs lointaines de sa jeunesse, et qu`il rajeunisse ses  vieux souvenirs pour en faire des espérances. Calme le jeune homme dans le premier élan de sa vie, et sois pour lui « la fraîche étoile du matin, avant que le soleil ne verse sur lui ses flammes desséchantes..." 


Titan (1800-1803)

"Il arriva au crépuscule sur la colline qui surplombait la ville, celle qui devait devenir l'arène et la scène de ses futures prouesses. Mais cette fois il la contempla avec d'autres yeux : il avait désormais une patrie en Allemagne – les hommes qui l'entouraient étaient les enfants de son pays" - Roman d'éducation, roman inclassable tenu pour le chef d'oeuvre de Jean Paul, le roman retrace les années de jeunesse d'un aristocrate idéaliste, Albano, prince héritier de Hohenfliess, l'une des multiples principautés de l'Empire allemand, qui découvre, au cours de mille rebondissements et digressions, tant l'univers des petites cours et de la bourgeoisie allemandes que l'individualisme exacerbé du fameux «titanisme» de la jeune génération du Sturm und Drang. Deux personnages s'imposent, Roquairol, personnage cynique et faustien, et Linda, trop sensuelle, trop active, et sans doute incarnation de Charlotte von Kalb.

 

"Par une belle soirée de printemps, le jeune comte espagnol Cesara vint, avec ses compagnons Schoppe et Dian, à Sesto, pour traverser le lendemain matin vers l'île borroméenne, Isola Bella, dans le Lago Maggiore. Le jeune homme aux fières prunelles rayonnait de l'excitation du voyage et de la pensée du lendemain, quand il verrait l'île, ce trône du printemps gaiement décoré, et sur elle l'homme qui lui était promis depuis vingt ans. Cette double lueur exaltait mon héros pittoresque sous la forme d'un dieu furieux des Muses. Sa beauté fit une entrée plus triomphale dans les yeux italiens que dans ceux, étroits, du Nord, d'où il était venu ; à Milan, beaucoup avaient souhaité qu'il fût de marbre, et qu'il se tînt aux côtés des dieux anciens de pierre, soit au palais Farnèse, soit au musée Clémentin, soit à la villa Albani ; d'ailleurs, l'évêque de Novare, l'épée au côté, n'avait-il pas, quelques heures auparavant, demandé à Schoppe (qui chevauchait derrière lui) qui il était ? Et ce dernier n'avait-il pas, avec un singulier quadrillage du cercle des rides autour de ses lèvres, fait cette pompeuse réponse (en guise d'éclaircissement pour sa seigneurie spirituelle) : « C'est mon Télémaque, et je suis le Mentor. Je suis la fraiseuse et la matrice qui le frappe, la dent de loup et le moulin à aplatir qui le polit, l'homme, en somme, qui le façonne » ?

L'aspect rayonnant du jeune Cesara était encore plus ennoblie par le sérieux d'un œil toujours tourné vers l'avenir, d'une bouche virile et ferme, et par la décision audacieuse de facultés jeunes et fraîches ; il semblait encore être un verre brûlant au clair de lune, ou une pierre précieuse sombre et trop colorée, que le monde, comme pour d'autres bijoux, ne peut éclaircir et améliorer qu'en la taillant en creux.

Au fur et à mesure qu'il s'approchait, l'île l'attirait, comme un monde en attire un autre, de plus en plus intensément. Son agitation intérieure augmentait au fur et à mesure que la tranquillité extérieure s'approfondissait. En outre, Dian, Grec de naissance et artiste, qui avait souvent contourné et dessiné l'Isola Bella et l'Isola Madre, rapprochait encore plus ces obélisques de la nature de son âme par des images lumineuses ; et Schoppe parlait souvent du grand homme que le jeune homme devait voir demain pour la première fois. Comme le peuple passait, en bas, dans la rue, un vieillard profondément endormi, dont le visage fortement marqué par le soleil couchant jetait du feu et de la vie, et qui était, en somme, un cadavre porté à découvert, selon la coutume italienne, tout à coup, d'un ton sauvage et précipité, il demanda à ses amis : « Mon père a-t-il l'air ainsi ? ».

 

Mais ce qui le pousse à éprouver des sentiments si intenses à l'égard de l'île, c'est ceci : Il avait, sur l'Isola Bella, avec sa sœur, qui par la suite alla en Espagne, et aux côtés de sa mère, qui depuis était passée dans l'ombre, doucement joué et rêvé les trois premières années de sa vie, couché au sein des fleurs élevées de la Nature ; l'île avait été, pour le sommeil matinal de la vie, pour les heures de son enfance, une chambre à coucher peinte par Raphaël. Mais il n'avait rien retenu de tout cela dans sa tête et dans son cœur, si ce n'est, pour l'un, une émotion profonde et tristement douce à l'évocation du nom et, pour l'autre, l'écureuil qui, comme écusson familial des Borromées, se dresse sur la terrasse supérieure de l'île...."

 

"TITAN", publié entre 1800 et 1803 en quatre volumes, est la principale et la plus réussie. des œuvres de l'écrivain Jean-Paul (Johann Paul Friedrich Richter. Dans ce roman, les caprices de l'humour s'élèvent insensiblement jusqu'au sublime, pour se muer en lyrisme et en passion. Génie essentiellement germanique, et d`une obscurité voisine de l'énigme, dira-t-on souvent, Jean Paul est un précurseur du romantisme allemand. et son imagination a l`exubérance d'un véritable conte oriental, ce qui fait à la fois sa faiblesse et son charme. Chez lui, des visées dignes d`un Titan le disputent à la résignation ; un romantisme échevelé (mystères, apparitions, fantômes) s'accompagne de plaisanteries dans le goût très petit-bourgeois. Quant à son style, tantôt d`une audace révolutionnaire. tantôt de la plus suave musicalité, il en résulte souvent une lecture malaisée, même pour un Allemand cultivé. 

Titan est un roman où Jean Paul a répandu comme à plaisir toutes les qualités, mais aussi tous les défauts de son art. Albano, un jeune Espagnol, fils du comte de Césara, a été élevé (pour quel motif, on ne sait...) loin des siens, dans la famille d`un brave gentilhomme campagnard. ll éprouve depuis son enfance un amour romantique pour Liane, la ravissante  fille du ministre du prince de Pestitz. Il la connait seulement par ouï-dire, mais on a tant fait devant lui son éloge, que son imagination en demeura frappée. Liane est une de ces figures d'enfant, douces et candides, dont le romantisme regorge et qui ne font que passer ici-bas. Les jeunes gens se rencontrent enfin et s`aiment aussitôt d`une grande passion, dans des circonstances bien tristes : Liane est provisoirement atteinte d'une mystérieuse cécité. Albano entre-temps se lie d`amitié avec le frère de Liane : Roquairol (le Titan)...

Personnage faustien. dominé par l`esprit du mal, le Titan se réclame de l'amoralisme érigé en principe par la célèbre école du "Sturm und Drang", mais il n'en est pas moins noble et généreux. Son âme impétueuse est troublée par une passion sans issue : il aime la jeune comtesse Linda, placée sous la tutelle du père d`Albano. Survient la mort du vieux prince de Pestitz, et son héritier, un jeune homme apathique, célèbre ses noces avec la princesse ldoina. Le père de Liane, voulant sacrifier la jeune fille à ses fins politiques, prétend lui faire épouser un diplomate chenu et satanique. Guérie de sa cécité, elle brûle plus que jamais pour Albano. mais consent à se sacrifier, d`autant plus qu`elle a eu en songe le pressentiment de sa mort très prochaine. Elle meurt, en effet, et Albano tombe gravement malade. Pour le sauver du désespoir, la jeune princesse Julienne, qui l`honore de son amitié, persuade sa belle-sœur Idoina - qui ressemble prodigieusement à Liane - de lui apparaître dans les vêtements mêmes de la morte, et le jeune homme guérit, apaisé par cette vision.

Albano se rend ensuite à Rome, à la demande du comte de Césara. et retrouve la princesse ldoina, dont l'époux n`a plus pour longtemps à vivre. Mais, bien vite rebuté par les intrigues de cour, Albano rejoint à Naples la princesse Julienne, auprès de qui il rencontre Linda (portrait de Charlotte von Kalb, l`amie de Schiller, qui fut également tant chérie de Jean Paul), la pupille de son père (la Titanide), jeune fille délicieusement belle et d'une superbe indépendance. Un nouvel amour efface le souvenir de Liane, et les deux jeunes gens se fiancent. Mais, dès leur retour à Pestitz, un drame éclate : Roquairol, repris par son ancienne passion, et sans se soucier d`Albano, séduit Linda à qui il a donné un rendez-vous nocturne; puis, au cours d'une fête, d'un geste théâtral il se tue. 

Devant l'irréparable, Albano est consterné et, pour toujours., il se sépare de Linda, cependant que la jeune femme, avec un titanesque orgueil, proclame sa fierté d'être la veuve du suicidé, puis disparaît avec le comte de Césara. 

C`est à ce moment que l'on apprend qu`il est en réalité le père de la jeune femme. Après maintes dramatiques péripéties, Albano finit par découvrir le secret de sa vie : il est le frère du prince défunt et devient de droit l`héritier du trône. Arrive la princesse Julienne. Elle vient consoler Albano qui, désormais, n`ignore plus qu`elle est sa sœur. Une jeune veuve (sa belle-soeur ldoina) l`accompagne, et Albano révèle l`amour que, naguère, il lui avait voué en secret : c`est alors le prologue d`une heureuse union. 

L`intrigue est d'une complexité, voire d`une incohérence extrêmes. et il y a discordance flagrante entre le comportement des personnages et la prétention qu'ils affectent d'être pris pour des surhommes. Rien n`est plus conforme, cependant. au caractère préromantique, ni plus typiquement dans la manière de Jean-Paul, que ce subjectivisme plein de contradictions, et cet échec de l'effort qui se dissout en effusion de sentiment. C'est principalement à la vivacité de ses dialogues que Titan doit son renom,  à la richesse des images, à l`heureux dessin de quelques figures. Il y a aussi une certaine beauté dans les descriptions qu`inspire au poète sa nostalgie d'homme du Nord pour les pays ensoleillés, notamment lorsqu`il évoque l`Italie ...


"L'ÂGE INGRAT (Flegeljahre, 1804-1805)

Roman en quatre volumes, dont les trois premiers parurent en 1804 et le quatrième en 1805, qui devait être rédigé à la première personne et s'intituler « histoire de mon jumeau ». Les personnages de Walt et de Vult y représentent deux pôles antagonistes, complémentaires et inséparables de la même personnalité, de la même existence. C'est l'œuvre du romancier qui reste la plus accomplie, et la plus célèbre ..

Si cet ouvrage appartient à la meilleure et plus importante production de Jean Paul, il représente peut-être son œuvre humoristique la plus riche et la plus géniale, aussi éloignée des formes satiriques de sa jeunesse que du penchant au grotesque de la maturité. Un jeune notaire, Walt, fils du maire d`un petit village allemand, découvre, lorsqu'on ouvre le testament du vieux von Kabel, qu'il en est l'héritier universel; la famille du décédé est par contre complètement déshéritée. Pourtant, ce testament contient des clauses auxquelles Walt doit se conformer, avant de prendre possession de l'héritage. Il devra, par exemple, demeurer une semaine chez chacun des parents déshérités, exercer pendant trois mois sa profession de notaire, accorder des pianos pendant une journée entière, corriger dix pages imprimées d'une revue : toutes les fautes qu'il oubliera dans les épreuves ou dans les actes notariés, les cordes qu'il brisera en accordant des pianos seront dénoncées par les regards vigilants des parents du défunt, car elles correspondront, en effet, à autant de lopins de terre ou de troncs d`arbres que Walt devra leur céder. 

En outre, s'il séduit une jeune fille, il perdra un sixième de son héritage; s'il commet un adultère, il en perdra le quart. Naturellement, Walt accepte ces conditions. Pourtant, l'exécution de ces clauses ne forme que la trame extérieure du roman. Sa substance véritable est constituée par la représentation à la fois pleine d'émotion et d'humour, de poésie et d'ironie, de la vie d'une province allemande. 

Dans cette atmosphère se déroule l”histoire des rapports entre Walt et son frère jumeau, Vult, qui avait fui la maison patemelle pour devenir joueur de flûte, et dont on n`avait plus de nouvelles depuis un certain temps. Vult, en effet, réapparaît, dès le début du roman : après s'être arrêté à une auberge du pays - où il apprend la nouvelle concernant le testament -, il se rend à son village natal, Elterlein. Là, il se cache dans les branches d'un pommier, près de la maison paternelle, d'où il peut voir, dans la pièce éclairée, son père, sa mère Véronique, et Galdine, une jolie petite bossue juive, qui avait été accueillie comme une enfant de la maison : Walt, en effet, disait qu'elle était "un petit bijou". Vult reprend alors son voyage, avec le dessein de défendre et de protéger son frère dans ses épreuves.

Walt est, en effet, "une âme candide et innocente de poète", un rêveur naïf, plein de sensibilité, incapable de survivre au milieu des dangers de l'existence : il a besoin de l'aide de "Vult le sauvage" qui, ayant l'expérience du monde - sans avoir toutefois appris à contrôler les élans de son tempérament -, s'est pourtant habitué à considérer la réalité avec un scepticisme intelligent et une ironie mordante.

La première rencontre entre les deux frères a lieu dans l'auberge d'un village, au coucherdu soleil. Vult joue de la flûte. Les deux frères se reconnaissent et s'embrassent. C'est à partir de cet épisode que commence l'intrigue du roman. De près comme de loin, l'assistance de Vult, toujours alïectueuse et vigilante, parfois manifeste, parfois cachée, accomplit sa tâche défensive. Les deux tempéraments de Vult et de Walt s`intègrent, se complètent et, en conséquence, tantôt ils sont attirés l'un vers l'autre, tantôt ils se repoussent. 

Tout le roman est de ce fait un mouvement continuel entre des états d'âme diffïérents, souvent très confondus et complexes. Dès que Walt admire le beau et frivole comte Clotaire, l'âme de Vult est envahie par la jalousie la plus noire. Mais l'on bénit ces emportements et cette jalousie, parce que leur épilogue donne lieu à une des scènes les plus suggestives et les plus curieuses. Les deux frères se réconcilient, près d'une fenêtre, au clair de lune : Walt est tout tremblant d'émotíon et de tendresse, et Vult a les yeux embués de larmes; mais pour que son frère ne s'en aperçoive pas, il se place derrière lui, noue et dénoue sa petite natte de cheveux et l'empêche de se retoumer, en lui disant de tenir le bout du ruban entre ses dents. Naturellement, le bouleversement le plus grave est causé par une jeune femme, la douce fille du général polonais Zablocki, Wina, dont les deux frères tombent en même temps amoureux. Vult pose sur son propre visage un masque de son frère et parvient ainsi, au cours d'un bal, à savoir que la jeune fille lui préfère Walt. C'est alors qu'íl décide de partir sans avertir personne.

"Vult prit sa flûte et sortit, en jouant, de la pièce, descendit les escaliers, s'écarta de la maison et s”en alla sans rien dire. Walt, de la rue, entendit encore retentir la chanson qui s`éloignait, sans savoir que son frère s'en allait .." 

Ainsi s`achève ce roman. Il est toutefois impossible de le résumer parce qu'il est extrêmement riche en couleurs, en tons différents, plein de développements imprévus et étranges ...