Friedrich Nietzsche (1844-1900) , "La Naissance de la tragédie" (1871), "Humain trop Humain" (1878), "Also sprach Zarathustra" (1883-1885), "L'Eternel Retour" (1881-1888), "Le Gai Savoir" (1881-1887), 'Par-delà le Bien et le Mal" (1886), "Le Crépuscule des idoles" (1888), "La Volonté de puissance" (1896) - Lou Andreas-Salomé (1861-1937) -...

Last Update : 11/11/2016


C'est dans "Ainsi parlait Zarathoustra", son œuvre la plus célèbre et la plus énigmatique, que Friedrich Nietzsche formule avec le plus de force l'idée que « l'être humain est quelque chose qui doit être surmonté ».

Mais cette affirmation ne constitue qu'un moment d'un projet beaucoup plus vaste : entreprendre une critique radicale des fondements de la civilisation occidentale, interroger la croyance en une vérité absolue, remettre en cause les certitudes religieuses, les valeurs morales héritées du christianisme et jusqu'à l'image que l'homme se fait de lui-même. Peu de philosophes auront autant bouleversé les catégories intellectuelles de leur époque et exercé une influence aussi profonde sur la pensée du XXᵉ siècle.

 

Pourtant, Nietzsche demeure l'un des auteurs les plus difficiles à saisir. Son œuvre, fragmentaire, aphoristique et souvent provocatrice, a suscité des lectures parfois incompatibles. Elle fut successivement revendiquée par des existentialistes, des phénoménologues, des psychanalystes, des penseurs postmodernes, mais aussi déformée par des récupérations idéologiques dont il n'était nullement responsable. Parmi ses grands interprètes figurent notamment Martin Heidegger, Karl Jaspers, Walter Kaufmann, Gilles Deleuze, Sarah Kofman, Maudemarie Clark, Alexander Nehamas ou encore Mazzino Montinari, dont le travail éditorial, mené avec Giorgio Colli, a profondément renouvelé notre connaissance des textes en dissipant de nombreuses falsifications.

 

Aux yeux du grand public, Nietzsche reste pourtant souvent réduit à quelques formules devenues célèbres. « Gott ist tot » (« Dieu est mort ») est sans doute la plus connue de toute son œuvre. Arrachée à son contexte, elle est fréquemment comprise comme une simple proclamation athée, alors qu'elle désigne avant tout le constat historique de l'effondrement des valeurs métaphysiques et religieuses qui avaient structuré la civilisation européenne pendant près de deux millénaires. La disparition de Dieu n'est pas une victoire : elle ouvre une crise spirituelle sans précédent dont le nihilisme constitue le symptôme majeur.

 

C'est également dans le décor grandiose de Sils-Maria que mûrissent plusieurs de ses intuitions les plus fécondes. Nietzsche y rédige une grande partie de ses œuvres majeures et, près du Rocher de Surlej, au bord du lac de Silvaplana, il affirme avoir été saisi, durant l'été 1881, par la pensée de l'Éternel Retour (Ewige Wiederkunft), cette hypothèse vertigineuse selon laquelle chaque instant de notre existence devrait être vécu comme s'il devait revenir éternellement. Les montagnes de l'Engadine, leur lumière, leur silence et leur austérité ne constituent pas un simple décor biographique : elles deviennent chez Nietzsche le paysage même d'une philosophie qui invite l'homme à consentir pleinement à la vie, jusque dans ses épreuves, et à créer lui-même les valeurs d'un monde désormais privé de toute garantie transcendante...

 

Cette présentation s'appuie notamment sur les grands travaux de Walter Kaufmann, Nietzsche: "Philosopher, Psychologist, Antichrist" (1950, profondément révisé en 1974), de Maudemarie Clark, "Nietzsche on Truth and Philosophy" (1990), de Alexander Nehamas, "Nietzsche: Life as Literature" (1985), ainsi que sur l'édition critique des Œuvres complètes établie par Giorgio Colli et Mazzino Montinari (Kritische Gesamtausgabe, publiée à partir de 1967 ; Kritische Studienausgabe en 15 volumes, 1980), aujourd'hui considérée comme la référence internationale pour l'établissement des textes de Nietzsche.

Une bibliographie qui a l'avantage de couvrir les trois grandes traditions de lecture de Nietzsche, 

- Walter Kaufmann (1950) : réhabilitation de Nietzsche après les récupérations idéologiques du premier XXᵉ siècle ;

- Alexander Nehamas (1985) : lecture littéraire et esthétique de l'œuvre ;

- Maudemarie Clark (1990) : réévaluation de la théorie de la vérité et de l'épistémologie chez Nietzsche ;

- Colli–Montinari (1967-1980) : fondement philologique de toutes les études contemporaines, ayant définitivement remis en cause la prétendue Volonté de puissance comme ouvrage conçu par Nietzsche lui-même.


1. Dans "Le Gai savoir" (Die fröhliche Wissenschaft, §125), le « fou » proclame : « Gott ist tot. Gott bleibt tot. Und wir haben ihn getötet. » (« Dieu est mort. Dieu reste mort. Et c'est nous qui l'avons tué. »). Nietzsche ne célèbre pourtant pas une victoire de l'athéisme ; il pose le diagnostic d'une crise historique : la civilisation européenne ne croit plus réellement aux fondements religieux, métaphysiques et moraux qui l'ont portée pendant près de deux millénaires, tout en continuant de vivre comme si ces fondements demeuraient intacts.

Mais ce que le philosophe entend liquider, « à coups de marteau » (mit dem Hammer philosophieren), ce n'est pas seulement l'idée traditionnelle de Dieu. Son entreprise vise trois constructions inextricablement liées, 

- l'idée que nous nous faisons de l'être humain et de sa prétendue nature immuable, 

- l'idée d'une morale universelle distinguant absolument le Bien du Mal, 

- et enfin l'idée d'un monde transcendant garantissant la vérité, la justice et le salut. 

Le « marteau » de Nietzsche n'est d'ailleurs pas seulement un instrument de destruction : il est aussi le marteau du médecin qui fait résonner les idoles pour vérifier si elles sont encore pleines ou déjà creuses.

 

2. Professeur de philologie classique à vingt-quatre ans à l'université de Bâle, lecteur passionné des présocratiques, profondément marqué dans sa jeunesse par Arthur Schopenhauer et Richard Wagner, dont il s'éloignera ensuite radicalement, Nietzsche entreprend une vaste réévaluation de toute la culture occidentale. Dès "La Naissance de la tragédie" (Die Geburt der Tragödie, 1872), il cherche à comprendre pourquoi la Grèce antique a produit une civilisation capable d'affirmer la vie malgré la souffrance. Il y découvre deux principes complémentaires : 

- l'Apollinien (das Apollinische), principe de mesure, de forme et de clarté, 

- et le Dionysiaque (das Dionysische), puissance de l'ivresse, du désir, de la création et de la destruction. 

Toute son œuvre conservera cette tension entre ordre et chaos, raison et instinct.

 

3. Avec "Humain, trop humain" (Menschliches, Allzumenschliches, 1878), Nietzsche rompt définitivement avec l'idéalisme métaphysique. Les valeurs morales cessent d'être considérées comme éternelles ; elles deviennent des créations historiques, psychologiques et sociales. Cette enquête culminera dans "La Généalogie de la morale" (Zur Genealogie der Moral, 1887), où il oppose

- la « Herrenmoral » (« morale des maîtres »), issue de l'affirmation de la puissance créatrice,

- à la « Sklavenmoral » (« morale des esclaves »), née du ressentiment (Ressentiment) et de la valorisation de la faiblesse.

Il ne s'agit pas de faire l'éloge de la domination, mais de montrer que toute morale possède une histoire et qu'aucune n'est tombée du ciel.

 

4. L'ère de Zarathoustra commence lorsque disparaît la distinction millénaire entre le monde des apparences et le monde véritable. Cette séparation, héritée de Platon, prolongée par le christianisme puis par une partie de la philosophie moderne, constitue selon Nietzsche « den längsten Irrtum », « la plus longue erreur de l'humanité ». Dans "Le Crépuscule des idoles" (Götzen-Dämmerung, 1888), il écrit : « Die wahre Welt haben wir abgeschafft: welche Welt blieb übrig? die scheinbare vielleicht?... Aber nein! mit der wahren Welt haben wir auch die scheinbare abgeschafft. » (« Nous avons aboli le monde vrai : quel monde nous est-il resté ? Le monde apparent peut-être ?... Mais non ! Avec le monde vrai, nous avons aussi aboli le monde apparent. ») Il ne demeure alors qu'un seul monde : celui de l'existence vécue.

 

5. C'est dans ce contexte qu'apparaît "Ainsi parlait Zarathoustra" (Also sprach Zarathustra, 1883-1885), œuvre écrite dans un extraordinaire élan d'inspiration, dont Nietzsche dira qu'elle lui fut révélée presque d'un seul souffle. Zarathoustra ne vient pas annoncer une nouvelle religion, mais l'avènement d'un homme capable de créer lui-même ses propres valeurs : l'Übermensch, terme qu'il vaut mieux traduire par « Surhumain » plutôt que par « Surhomme », afin d'éviter toute interprétation biologique ou politique étrangère à la pensée de Nietzsche. 

C'est également dans cette œuvre qu'apparaissent les deux autres grands thèmes de sa philosophie, 

- l'Ewige Wiederkunft (« l'Éternel Retour »)

- et l'Amor fati, « l'amour du destin ».

 

6. Sortant du pessimisme de Schopenhauer sans jamais nier la souffrance, Nietzsche entend affirmer la vie jusque dans ses aspects les plus douloureux. Il ne propose ni consolation religieuse, ni optimisme facile. Il demande au contraire d'accepter la totalité de l'existence, avec ses épreuves, ses échecs et ses tragédies. Son idéal est celui d'une affirmation inconditionnelle de la vie, exprimée dans une des plus célèbres sentences de Zarathoustra : « Man muß noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können. » (« Il faut porter encore en soi un chaos pour pouvoir enfanter une étoile dansante. »)

 

7. Toute son œuvre peut ainsi être comprise comme une immense entreprise de « Umwertung aller Werte », de « transvaluation de toutes les valeurs ». Il ne s'agit pas seulement de détruire les anciennes certitudes, mais de rendre possible une nouvelle manière d'habiter le monde après la « mort de Dieu ». Face au nihilisme qui menace les sociétés modernes, Nietzsche ne cesse de chercher comment transformer la faiblesse en puissance créatrice, la souffrance en force, et le désespoir en affirmation. Son ambition est de « faire avec le désespoir le plus profond l'espoir le plus invincible », selon une formule qui résume admirablement son projet philosophique.

 

8. Plus éclairante que la simple succession chronologique des ouvrages, l'évolution complète de Nietzsche peut se traduire en trois moments, 

- 1872 : Comment l'art rend-il la vie supportable ?

- 1878-1882 : Comment les valeurs naissent-elles ?

- 1883-1888 : Comment créer de nouvelles valeurs après la mort de Dieu ?

Et c'est bien une seule et même question à laquelle tente tente de répondre Nietzsche tout au long de son œuvre ...

comment rendre notre vie digne d'être affirmée lorsqu'aucun fondement transcendant ne vient plus la justifier ? C'est cette unité profonde qui fait de son parcours philosophique un des plus cohérents de toute la modernité.

 

9. Encore faut-il triompher de ce que Nietzsche identifie comme la plus subtile des maladies spirituelles : le nihilisme, le ressentiment, la mauvaise conscience (das schlechte Gewissen), cette tendance profondément humaine à préférer la sécurité des vérités héritées au risque de créer soi-même le sens de son existence.

Plus d'un siècle après sa mort, Nietzsche demeure ainsi l'un des penseurs les plus dérangeants de la modernité, non parce qu'il aurait détruit les anciennes valeurs, mais parce qu'il continue de nous demander quelles valeurs nous sommes désormais capables de créer...


Alors que nombre de ses contemporains édifiaient de vastes systèmes philosophiques, Friedrich Nietzsche préfère la fulgurance de l'aphorisme, la formule brève, le fragment, le poème ou la parabole. Il écrit « au marteau » (mit dem Hammer philosophieren), non pour détruire gratuitement, mais pour éprouver les idoles de la culture occidentale et entendre si elles sonnent encore juste. Chez lui, la philosophie cesse d'être un édifice clos ; elle devient une expérience, un combat, une manière de vivre.

Son refus de toute vérité absolue demeure l'une des ruptures les plus radicales de la pensée moderne. Dans ses Fragments posthumes, il écrit : « Es gibt keine Tatsachen, nur Interpretationen » (« Il n'y a pas de faits, seulement des interprétations. »). Cette formule, souvent citée, ne signifie pas que tout se vaut ou que la réalité n'existe pas ; elle rappelle que toute connaissance est inséparable d'un point de vue, d'une perspective (Perspektive). Il ne s'agit plus de découvrir une vérité éternelle, mais de comprendre les conditions historiques, psychologiques et biologiques qui rendent une interprétation possible.

Ainsi Nietzsche n'entend pas expliquer le monde ; il veut le rendre à sa mobilité, à son incertitude, à sa puissance créatrice. Son œuvre dynamite les oppositions traditionnelles entre le Bien et le Mal, l'Être et l'Apparence, le corps et l'esprit, afin de libérer les forces de la vie. Son mot d'ordre pourrait être celui qu'il emprunte à Pindare et qu'il reprend dans Ecce Homo : « Werde, der du bist » (« Deviens ce que tu es. ») Non pas découvrir une essence cachée, mais créer patiemment sa propre forme d'existence.

 

L'influence de Nietzsche dépasse largement le champ de la philosophie. Elle irrigue aussi bien la phénoménologie que l'existentialisme, la psychanalyse, la généalogie du pouvoir, la littérature moderne ou la pensée post-structuraliste. Martin Heidegger voyait en lui « den letzten Metaphysiker des Abendlandes » (« le dernier métaphysicien de l'Occident »), tandis que Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Jacques Derrida reconnaîtront en lui celui qui a profondément renouvelé notre manière de penser l'histoire, la vérité et le sujet.

 

Des concepts qui ont transformé la philosophie ...

• La Volonté de puissance (Wille zur Macht)

L'un des concepts les plus mal compris de Nietzsche. Il ne désigne nullement une volonté de domination politique ou militaire. La Wille zur Macht est la force interne qui pousse tout vivant à croître, à créer, à interpréter le monde et à déployer pleinement ses possibilités. La vie ne cherche pas seulement à se conserver ; elle tend à s'intensifier.

• Le Surhumain (Übermensch)

Le Übermensch n'est ni un homme supérieur biologiquement ni un idéal racial — les récupérations idéologiques du XXᵉ siècle ont profondément trahi Nietzsche. Il désigne l'homme capable de dépasser le nihilisme, de créer lui-même ses propres valeurs et de répondre à la disparition des certitudes religieuses par une affirmation joyeuse de l'existence. Il est inséparable de l'amor fati, cet « amour du destin » qui consiste à vouloir chaque instant de sa vie tel qu'il est.

• L'Éternel Retour (Die ewige Wiederkunft des Gleichen)

Dans "Le Gai savoir", un démon pose cette question célèbre : « Dieses Leben, wie du es jetzt lebst und gelebt hast, wirst du noch einmal und noch unzählige Male leben müssen… » (« Cette vie, telle que tu la vis maintenant et telle que tu l'as vécue, il te faudra la revivre encore une fois, et d'innombrables fois… ») 

Plus qu'une théorie cosmologique, l'Éternel Retour est une expérience spirituelle : vivons-nous de telle sorte que nous puissions vouloir revivre exactement la même existence, jusque dans ses souffrances ? Il constitue le critère suprême de l'affirmation de la vie.

 

À cette triple révolution philosophique — la critique des vérités absolues, la création de nouvelles valeurs et l'affirmation tragique de l'existence — répond singulièrement une œuvre comme "Hiding in the City" (2005) de Liu Bolin.

En se fondant littéralement dans le décor urbain, l'artiste met en scène la disparition de l'individu dans les structures anonymes de la société contemporaine. Cette image peut servir de contrepoint à l'une des préoccupations constantes de Nietzsche : résister au conformisme du troupeau (die Herde) et conquérir une singularité capable de créer ses propres valeurs plutôt que de recevoir celles de la masse. Comme il l'écrit dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Nicht der Hirt, sondern die Herde schuf sich den Glauben » (« Ce n'est pas le berger qui a créé la croyance, mais le troupeau. »).

 

On évitera, au passage, d'utiliser les Fragments posthumes comme source principale des citations emblématiques, car ils ont souvent été sortis de leur contexte. Il est plus solide, sur le plan philologique, de privilégier les œuvres publiées par Nietzsche lui-même (Le Gai savoir, Ainsi parlait Zarathoustra, Par-delà bien et mal, La Généalogie de la morale, Le Crépuscule des idoles, Ecce Homo), et de ne recourir aux Nachlass que lorsque cela apporte un éclairage indispensable. Conformément aux meilleures éditions critiques, notamment la Kritische Studienausgabe (Colli et Montinari). 


L'instinct d'obéissance de l'être humain grégaire ...

"Depuis qu'il y a eu des êtres humains, il y a eu aussi des troupeaux d'êtres humains (associations de familles, de communautés, de tribus, de peuples, d'états, d'églises) et toujours beaucoup d'obéissants en comparaison du petit nombre de ceux qui commandent; — en considérant donc que l'obéissance jusqu'à présent a été le mieux et le plus longtemps exercée et mise en oeuvre parmi les êtres humains, — on peut raisonnablement supposer qu'elle est désormais innée en chacun, comme une sorte de CONSCIENCE FORMELLE qui ordonne : «tu dois inconditionnellement faire ceci, tu t'abstiendras faire cela», en un mot «tu dois». 

L'homme cherche à satisfaire ce besoin et à lui donner une matière. Selon la force, l'impatience, l'énergie de ce besoin, il s'en empare immédiatement, sans hésiter, sans discernement, avec un appétit grossier, et accepte tout ce que lui soufflent à l'oreille ceux qui lui commandent, parents, maîtres, lois, préjugés de classe, ou opinions publiques. L'étrange limitation du développement humain, son indécision, sa lenteur, ses retours en arrière ou revirements fréquents sont imputables à ce que l'instinct d'obéissance au sein du troupeau s'est transmis avec plus de facilité, aux dépens de l'art de commander. 

Si l'on en vient à imaginer que cet instinct puisse se développer au maximum, les chefs et les natures indépendantes finiront par manquer totalement, ou bien souffriront intérieurement d'une mauvaise conscience et devront se forger en eux-mêmes quelque mensonge pour pouvoir commander comme s'ils ne faisaient eux aussi qu'obéir. 

Cette situation existe actuellement en Europe - je l'appelle l'HYPOCRISIE MORALE DE LA CLASSE DIRIGEANTE. Ils ne connaissent pas d'autre moyen de se protéger de leur mauvaise conscience si ce n'est que d'incarner le rôle d'exécuteurs d'ordres émanant d'autorités plus anciennes ou plus élevés (des ancêtres, de la Constitution, de la justice, de la loi, ou de Dieu lui-même), ou vont se justifier par des maximes tirées des opinions courantes circulant dans le troupeau, en tant que "premiers serviteurs de leur peuple", ou "instruments du bien public ou de la prospérité générale".

Quant à l'être humaine grégaire, vivant en Europe, il se donne aujourd'hui comme la seule espèce qui puisse être permise, et ne se prive pas de célébrer ses qualités, qui le rendent doux, sociable et tant utile au troupeau, comme les seules vertus réellement humaines : telles que la sociabilité, la bienveillance, les égards, l'application, la modération, la modestie, l'indulgence, la pitié. 

Dans les cas, cependant, où l'on estime qu'il est impossible de se passer du chef ou du conducteur de troupeau, on tente de nos jours de remplacer les chefs en juxtaposant ou en associant quelques êtres humains grégaires et intelligents - c'est, par exemple, l'origine de toutes les constitutions représentatives. 

Malgré tout, quelle bénédiction, quelle délivrance d'un poids devenu insupportable que l'apparition d'un chef absolu pour ces Européens grégaires - de ce fait, l'effet que fit l'apparition de Napoléon en porte témoignage et marqua l'histoire : celle du bonheur inégalé auquel le siècle entier a accédé grâce à de telles individualités ..." (Par delà le bien et le mal, 199)

Nietzsche commence par une constatation presque anthropologique : « Depuis qu'il y a des hommes, il y a des troupeaux d'hommes. » Il ne s'agit pas d'une théorie politique mais d'une observation historique.

Pendant des dizaines de milliers d'années, l'immense majorité des êtres humains a vécu dans des groupes où la survie dépendait de l'obéissance, la famille, le clan, la tribu, le peuple, l'Église, l'État. L'évolution a donc davantage sélectionné les qualités du suiveur que celles du créateur. Comme le souligne Walter Kaufmann dans "Nietzsche: Philosopher, Psychologist, Antichrist" (1950), Nietzsche remplace ici les explications métaphysiques par une psychologie historique : la morale n'est pas révélée par Dieu ; elle est le produit d'une très longue histoire de la domestication humaine.

 

L'obéissance devient une seconde nature, c'est sans doute en ces termes que ce passage fait preuve d'originalité ...

1. L'obéissance a fini par devenir un véritable instinct. Autrement dit, la conscience morale n'est pas d'abord une voix divine, mais l''intériorisation de milliers d'années de discipline. Le fameux « Tu dois » n'est plus une exigence rationnelle, mais un réflexe. Une analyse qui annonce directement la "Généalogie de la morale" où Nietzsche montrera que la conscience est un produit historique, non une faculté éternelle.

Et derrière ce passage se cache également une critique implicite de Immanuel Kant. Pour celui-ci, le devoir est la forme même de la raison. Pour Nietzsche, le « Tu dois » n'est pas la voix de la raison, mais la voix du troupeau installée à l'intérieur de nous.

Autrement dit, Kant voit dans le devoir l'expression de l'autonomie, Nietzsche y voit souvent le résultat d'un conditionnement collectif. C'est une inversion complète de la philosophie morale classique.

2. Mas pourquoi l'humanité progresse-t-elle si lentement ? Nietzsche répond : parce que l'art d'obéir se transmet beaucoup mieux que l'art de commander. Les sociétés produisent spontanément davantage d'individus adaptés que d'individus créateurs, nous explique Brian Leiter (Nietzsche on Morality - 1ʳᵉ éd. 2002 sous le titre Routledge Philosophy GuideBook to Nietzsche on Morality).L es morales dominantes favorisent les dispositions psychologiques compatibles avec la stabilité sociale, tandis que les « higher men » (les individus créateurs) constituent une exception rare, souvent freinée par ces mêmes valeurs. Leiter défend ic i l'idée que Nietzsche ne condamne pas la morale parce qu'elle est fausse, mais parce qu'elle nuit au développement des individus d'exception (« higher men »). La morale dominante est adaptée à la majorité, non aux créateurs.

3. Le passage devient encore plus original lorsque Nietzsche affirme que les chefs modernes eux-mêmes n'osent plus commander. Ils prétendent seulement obéir. Il parle de « l'hypocrisie morale des classes dirigeantes ». Un dirigeant démocratique ne peut plus dire « je veux », mais « la Constitution veut » ; « le peuple veut » ; « la Justice exige » ; « Dieu l'ordonne » ; « l'intérêt général le commande ». Autrement dit, le chef se cache derrière une autorité abstraite. Et Nietzsche critique toutes les formes de légitimation impersonnelle. Même un roi qui prétend gouverner « par la grâce de Dieu » est encore un homme qui refuse d'assumer pleinement sa propre responsabilité. L'idéal nietzschéen est plus exigeant, le véritable créateur assume totalement ses actes.

4. Nietzsche décrit ensuite ce qu'il appelle l'homme grégaire. Celui-ci proclame que ses propres qualités constituent désormais l'essence même de l'humanité : la douceur, la modestie, la prudence, l'égalité, la compassion, la serviabilité. Le problème n'est pas que ces qualités existent, mais qu'elles deviennent les seules vertus reconnues. Le courage créateur, la grandeur, le risque, la solitude, la puissance créatrice deviennent alors suspects.

Nietzsche ironise ensuite sur les institutions représentatives. Selon lui, lorsqu'une société ne supporte plus les grandes individualités, elle les remplace par des commissions, des assemblées, des procédures, des votes, des experts. Autrement dit, on additionne des intelligences moyennes pour fabriquer artificiellement une autorité. Cette critique inspirera plus tard aussi bien certains penseurs libéraux que des critiques de la bureaucratie moderne, sans conduire nécessairement aux mêmes conclusions politiques.

Quant à Napoléon, il représente pour Nietzsche un phénomène psychologique. Il démontre qu'un siècle entier, malgré son égalitarisme affiché, reste secrètement fasciné par l'apparition d'une personnalité exceptionnelle. L'Europe prétend aimer l'égalité, mais elle admire toujours la grandeur lorsqu'elle surgit.

C'est précisément parce que ce passage célèbre les « chefs » et les « grandes individualités » qu'il a été récupéré au XXᵉ siècle par diverses idéologies autoritaires. Pourtant, la plupart des spécialistes anglo-saxons et germanophones rappellent que Nietzsche ne défend ni l'État fort, ni le nationalisme, ni une dictature institutionnelle. Ailleurs dans son œuvre, il tourne en dérision l'État moderne, qu'il qualifie de « plus froid de tous les monstres froids », attaque le nationalisme allemand et manifeste un profond mépris pour l'antisémitisme de son époque.

Ce que Nietzsche oppose au « troupeau » n'est donc pas un régime politique déterminé, mais la figure de l'individu créateur, capable d'assumer la responsabilité de ses propres valeurs. Le §199 est moins un traité de science politique qu'une réflexion sur la difficulté, pour une civilisation de plus en plus égalitaire et bureaucratique, de laisser émerger des personnalités véritablement indépendantes. C'est cette tension entre la nécessité de la vie collective et l'exigence de création individuelle qui en fait encore aujourd'hui l'un des textes les plus stimulants — et les plus discutés — de toute son œuvre.


Le portrait de Nietzsche par Gustav Schultze (vers 1882-1883) est la photographie emblématique de Nietzsche. La grande moustache, le regard extraordinairement fixe, presque halluciné, correspondent exactement aux années où il écrit "Le Gai savoir", "Ainsi parlait Zarathoustra" et "Par-delà bien et mal".  Cette image est devenue l'équivalent, pour Nietzsche, du portrait de Freud par Max Halberstadt ou de celui de Kafka par le studio Atelier Jacobi.

Friedrich Nietzsche (1844-1900)

Nietzsche fut très peu reconnu de son vivant. Il avait lui-même pressenti que son époque n'était pas prête à accueillir une pensée aussi radicale, allant jusqu'à écrire qu'il ne serait véritablement compris que par les générations futures. De fait, son influence ne cessera de croître au XXᵉ siècle, nourrissant aussi bien l'existentialisme que la phénoménologie, la psychanalyse, le structuralisme critique, le post-structuralisme ou encore une partie de la philosophie contemporaine. Est-il pour autant reconnu à la mesure de son génie ? Rien n'est moins certain.

1. On réduit souvent Nietzsche à quelques formules devenues célèbres — « Dieu est mort », « la volonté de puissance », « l'éternel retour », « le surhomme » — sans toujours mesurer le projet philosophique qui les relie. Son ambition est bien plus vaste : soumettre toute la civilisation occidentale à une critique radicale en interrogeant l'origine historique, psychologique et culturelle des valeurs auxquelles elle croit spontanément. À travers ce qu'il nomme une généalogie de la morale, il entreprend une véritable transvaluation de toutes les valeurs. C'est cette entreprise qui conduira notamment Heidegger à voir en lui le penseur du dépassement de la métaphysique occidentale.

2. Le Surhomme (Übermensch), si souvent défiguré au XXᵉ siècle, n'est ni un idéal racial ni une figure politique. Il désigne l'homme capable de créer lui-même ses propres valeurs après l'effondrement des anciennes certitudes religieuses et métaphysiques. Plus encore que cette figure elle-même, c'est le chemin qui y conduit qui importe : l'apprentissage de la liberté, le dépassement de soi, l'affirmation de la vie malgré l'absence de fondement absolu. C'est précisément ce cheminement que Nietzsche propose comme expérience philosophique.

3. En ce sens, il est l'un des premiers penseurs modernes à poser la question du sens de l'existence sans faire appel ni à Dieu, ni à une quelconque transcendance. Il ouvre ainsi une voie que prolongeront, chacun à leur manière, les grands existentialistes du XXᵉ siècle. Mais il le fait en refusant les frontières disciplinaires : philologue, psychologue avant la lettre, moraliste, poète, généalogiste de la culture, Nietzsche écrit une philosophie qui emprunte autant à la littérature qu'à l'analyse historique ou à l'introspection.

4. Peu de philosophes auront autant engagé leur propre existence dans leur œuvre. Sa solitude, ses maladies chroniques, ses ruptures affectives, ses voyages incessants et sa discipline de travail feront de sa vie un véritable laboratoire philosophique. Cette intensité créatrice culminera au cours des années 1887-1888, avant de s'interrompre brutalement lors de l'effondrement psychique du 3 janvier 1889 à Turin, dont les causes exactes demeurent encore discutées par les historiens de la médecine.

5. L'œuvre de Nietzsche s'étend sur à peine dix-sept années, de La Naissance de la tragédie (1872), publiée alors qu'il n'a que vingt-sept ans, jusqu'aux derniers fragments rédigés en 1888. Contrairement à une idée longtemps répandue, La Volonté de puissance n'est pas un ouvrage qu'il aurait achevé : il s'agit d'une compilation posthume de notes préparatoires. Après son effondrement de janvier 1889, Nietzsche n'écrira plus jamais et passera les onze dernières années de sa vie dans un état de profonde incapacité, jusqu'à sa mort en 1900.

La philosophie de Nietzsche constitue l'une des plus vastes entreprises critiques de toute l'histoire de la pensée occidentale. Son objectif n'est pas seulement de contester quelques doctrines philosophiques, mais de mettre au jour les présupposés qui, selon lui, orientent la pensée européenne depuis Platon. À travers ce qu'il appellera une « généalogie » des valeurs, Nietzsche montre que les valeurs morales, religieuses et métaphysiques ne sont ni éternelles, ni universelles, ni révélées : elles sont des créations humaines, nées de circonstances historiques, psychologiques et culturelles déterminées.

Selon Nietzsche, c'est avec Platon que s'ouvre la grande tradition métaphysique de l'Occident. En distinguant le monde sensible du monde intelligible, le philosophe grec inaugure une manière de penser qui juge le monde concret à partir d'un monde supposé plus vrai, plus pur et plus parfait. Le christianisme reprendra cette structure en substituant au monde des Idées le Royaume de Dieu. Pour Nietzsche, le christianisme n'est ainsi qu'un « platonisme pour le peuple » : il prolonge la même dévalorisation du monde sensible au profit d'un arrière-monde où résideraient enfin la vérité, le bien et le salut.

La cible de Nietzsche n'est donc pas seulement Platon ni même le christianisme. Il s'en prend à toute la tradition des « arrière-mondes », c'est-à-dire à toutes les doctrines qui invitent l'homme à chercher hors de la vie un fondement absolu de ses valeurs. Depuis plus de deux millénaires, affirme-t-il, l'Occident préfère les idéaux au réel, les essences aux existences, les promesses d'un ailleurs à la richesse parfois tragique de l'expérience vécue. Nous avons pris l'habitude de juger la vie au nom d'un monde imaginaire au lieu d'accueillir pleinement le seul monde qui nous soit effectivement donné.

La séparation de l'âme et du corps participe de cette même logique. Le corps est soupçonné d'être le siège des passions, du désir et de l'erreur, tandis que la raison ou l'âme seraient seules capables d'accéder à la vérité. Nietzsche renverse entièrement cette hiérarchie. La pensée elle-même est d'abord l'expression du corps vivant. Les instincts, les affects, les pulsions ne sont pas les ennemis de la pensée : ils en constituent la source profonde. Les valeurs ne tombent pas du ciel ; elles sont les productions d'une certaine manière de vivre, les symptômes d'une forme de vie particulière.

 

Lorsque la métaphysique et le christianisme perdent progressivement leur crédibilité, ils ne sont pas remplacés par une vérité définitive : ils laissent derrière eux un immense vide. C'est ce que Nietzsche désigne par le nihilisme et par la célèbre formule de la « mort de Dieu ». L'ancien fondement des valeurs s'effondre, mais aucun nouveau principe transcendant ne vient le remplacer. Le danger est alors double : sombrer dans le désespoir ou fabriquer de nouvelles idoles — le progrès, l'État, l'Histoire, la Science ou l'Humanité — qui ne feraient que reproduire, sous d'autres formes, les anciennes illusions métaphysiques.

 

Toute la philosophie de Nietzsche vise dès lors à transformer cette crise en possibilité. Si les valeurs ne sont pas données une fois pour toutes, elles peuvent être créées. L'homme n'a plus à découvrir un sens caché de l'existence ; il lui appartient désormais de produire lui-même les valeurs qui rendront sa vie digne d'être vécue. C'est ce que Nietzsche appelle la « transvaluation de toutes les valeurs » (Umwertung aller Werte), véritable cœur de son projet philosophique.

C'est dans "Ainsi parlait Zarathoustra" (1883-1885) que cette affirmation de la vie trouve son expression la plus accomplie. Zarathoustra n'annonce pas une nouvelle religion ; il invite l'homme à devenir créateur de ses propres valeurs, à dépasser les morales héritées et à dire pleinement « oui » à l'existence jusque dans ses contradictions, sa souffrance et son caractère éphémère. Le Surhomme (Übermensch) ne désigne pas un être biologiquement supérieur, mais celui qui, après la disparition des certitudes métaphysiques, trouve en lui-même la force de créer, d'inventer et d'assumer ses propres valeurs.

Cette exaltation de la vie plonge également ses racines dans l'expérience personnelle de Nietzsche. Élevé dans un milieu protestant profondément marqué par la faute, le péché et la culpabilité, il découvre très tôt, à travers les Grecs présocratiques, la tragédie antique et le culte dionysiaque, une tout autre manière d'habiter le monde : une civilisation qui ne condamne ni le corps, ni les passions, ni la souffrance, mais les intègre comme des dimensions essentielles de l'existence. Toute son œuvre peut être lue comme la confrontation de ces deux héritages, l'un tourné vers la rédemption d'un au-delà, l'autre vers l'affirmation joyeuse et tragique de la vie elle-même.


Né le 15 octobre 1844 à Röcken, près de Leipzig, dans une famille de pasteurs luthériens, Friedrich Nietzsche grandit dans un univers profondément imprégné de culture protestante. La mort prématurée de son père, alors qu'il n'a pas cinq ans, puis celle de son jeune frère quelques mois plus tard, marquent durablement son enfance, élevée presque exclusivement parmi les femmes de sa famille. Très tôt, il révèle des qualités intellectuelles exceptionnelles qui lui valent d'intégrer la prestigieuse école de Pforta, où il reçoit une solide formation classique fondée sur le grec, le latin et les auteurs antiques.

En 1864, il entreprend à l'Université de Bonn des études de théologie et de philologie classique. Ayant déjà perdu la foi chrétienne, il abandonne rapidement la théologie pour se consacrer entièrement à la philologie sous l'influence de son maître Friedrich Wilhelm Ritschl. Lorsque celui-ci est nommé à Leipzig, Nietzsche le suit. C'est là qu'en 1865 il découvre, presque par hasard dans une librairie, Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer. Cette lecture constitue l'un des grands tournants de sa vie intellectuelle. Il y découvre une philosophie qui fait de la volonté, plutôt que de la raison, le moteur profond de l'existence, intuition dont il s'éloignera progressivement sans jamais cesser de dialoguer avec elle.

Son extraordinaire réputation de philologue lui vaut, en 1869, d'être nommé professeur de philologie classique à l'Université de Bâle à seulement vingt-quatre ans, sans avoir même soutenu de doctorat. La même année, il se lie d'une profonde amitié avec Richard Wagner, dont il admire alors l'ambition artistique et la volonté de renouer avec la tragédie grecque. Cette fascination donnera naissance à son premier grand ouvrage, La Naissance de la tragédie (1872), où l'art grec est interprété à travers la tension féconde entre les forces dionysiaques de l'ivresse et les forces apolliniennes de la mesure. Peu à peu cependant, Nietzsche prendra ses distances avec Wagner, dont il rejettera le nationalisme, le christianisme renaissant et le pessimisme romantique.

Depuis sa jeunesse, Nietzsche souffre de violentes migraines, de troubles digestifs et d'une grave affection oculaire qui rendent l'enseignement de plus en plus difficile. Contraint de quitter définitivement l'université en 1879, il obtient une modeste pension et entreprend pendant près de dix ans une existence errante entre la Suisse, l'Italie, la Riviera française et l'Allemagne. Solitaire, sans véritable foyer, il écrit presque toujours seul, dans des pensions modestes ou lors de longues promenades quotidiennes qui deviennent le véritable rythme de sa pensée.

Cette décennie est pourtant celle d'une fécondité philosophique exceptionnelle. Paraissent successivement "Humain, trop humain" (1878), "Aurore" (1881), "Le Gai Savoir" (1882), "Ainsi parlait Zarathoustra" (1883-1885), "Par-delà le bien et le mal" (1886), "La Généalogie de la morale" (1887), puis, au cours de l'extraordinaire année 1888, "Le Crépuscule des idoles", "L'Antéchrist", "Ecce Homo" et "Le Cas Wagner".

L'été 1881 marque un autre moment décisif. À Sils-Maria, dans la haute vallée de l'Engadine, où il séjournera à plusieurs reprises, Nietzsche affirme avoir été saisi, au cours d'une promenade près du village de Surlej, par l'intuition de l'«éternel retour», l'une des idées les plus énigmatiques de toute son œuvre. Quelques mois plus tard, durant l'hiver passé à Rapallo, il écrit d'un seul élan la première partie d'Ainsi parlait Zarathoustra, livre qu'il considérera comme son chef-d'œuvre et qui occupera l'essentiel de son activité jusqu'en 1885.

Le 3 janvier 1889, à Turin, Nietzsche est victime d'un effondrement psychique dont les circonstances exactes demeurent en partie entourées de légende. La tradition rapporte qu'il se serait précipité au cou d'un cheval qu'un cocher maltraitait sur la place Carlo Alberto avant de s'effondrer. Ce qui est certain, en revanche, est que les jours précédents, il avait adressé à plusieurs amis les célèbres « lettres de la folie », signées tantôt « Dionysos », tantôt « Le Crucifié », où sa personnalité semble déjà profondément dissociée.

Ramené à Bâle par son fidèle ami Franz Overbeck, Nietzsche est ensuite hospitalisé à la clinique psychiatrique d'Iéna, où les médecins diagnostiquent une « paralysie générale », généralement attribuée à l'époque à une syphilis tertiaire. Ce diagnostic est aujourd'hui largement discuté : plusieurs neurologues ont proposé d'autres hypothèses, sans qu'aucune ne fasse définitivement consensus. Nietzsche ne retrouvera jamais ses facultés intellectuelles. Il vivra d'abord auprès de sa mère, à Naumbourg, jusqu'à la mort de celle-ci en 1897, puis à Weimar sous la tutelle de sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche, qui contribuera largement à façonner — et parfois à déformer — son image posthume.

Friedrich Nietzsche meurt le 25 août 1900, à cinquante-cinq ans, laissant une œuvre relativement brève, rédigée en moins de vingt années, mais dont l'influence sur la philosophie, la littérature, la psychologie et les sciences humaines sera considérable.


L'un des acquis majeurs des recherches des quarante dernières années, notamment chez James I. Porter, Glenn W. Most et Andreas Urs Sommer, est de considérer que la philologie n'est pas un détour avant la philosophie, mais qu'elle est déjà la matrice de toute la philosophie de Nietzsche ..

Nietzsche entre en philosophie par Schopenhauer, dont il découvre "Le Monde comme volonté et comme représentation" en 1865. Il y trouve l'idée que le monde n'est pas gouverné par la raison mais par une force profonde, irrationnelle, la Volonté. Cependant, cette influence initiale ne tarde pas à se transformer en un dialogue critique. Là où Schopenhauer voit dans la volonté une puissance aveugle dont il faudrait se délivrer par la contemplation esthétique et le renoncement, Nietzsche en fera progressivement la source même de la création, de l'affirmation de soi et de toute culture vivante.

Ses dix années d'enseignement à Bâle sont consacrées à la philologie classique, discipline qu'il renouvelle profondément. La philologie n'est plus, à ses yeux, la simple étude érudite des textes anciens. Elle devient une manière d'interroger les civilisations dans ce qu'elles révèlent de leurs instincts les plus profonds. Comprendre les Grecs, ce n'est pas seulement traduire Homère ou Eschyle : c'est découvrir comment un peuple a répondu à la question fondamentale de l'existence. Toute la philosophie future de Nietzsche est déjà contenue dans cette intuition : les œuvres d'une civilisation expriment une certaine manière de vivre.

Cette conception trouve sa première grande expression dans "La Naissance de la tragédie" (1872). À rebours de l'image classique héritée de Winckelmann, Nietzsche montre que les Grecs ne furent nullement un peuple de sérénité insouciante. Ils avaient pleinement conscience de la violence du destin, de la souffrance et de la précarité de la condition humaine. Les mythes de Prométhée, d'Œdipe ou des Atrides témoignent d'une lucidité tragique rarement égalée. S'ils n'ont pas sombré dans le désespoir, c'est parce qu'ils ont su transformer cette souffrance en création artistique.

Nietzsche distingue alors deux forces fondamentales de la culture grecque. L'esprit apollinien est celui de la mesure, de la lumière, du rêve, de la forme et des arts plastiques. L'esprit dionysiaque est celui de l'ivresse, de la musique, de la fusion avec la nature et du dépassement de l'individualité. Loin de s'opposer définitivement, ces deux puissances se fécondent mutuellement. De leur union naît la tragédie attique, sommet de l'art grec, où la souffrance humaine est transfigurée sans jamais être niée.

Cette première œuvre contient déjà l'une des intuitions majeures de toute la philosophie nietzschéenne : l'existence ne possède aucun fondement métaphysique qui puisse la justifier de l'extérieur. Mais l'art lui confère une justification intérieure. Comme l'écrit Nietzsche dans l'une des phrases les plus célèbres de son œuvre : « Ce n'est qu'en tant que phénomène esthétique que l'existence et le monde sont éternellement justifiés. » Cette idée ne cessera ensuite de s'approfondir jusqu'à devenir l'affirmation inconditionnelle de la vie qui culminera dans "Ainsi parlait Zarathoustra".


Première période (1869-1876) – Les années de Bâle et la découverte de la tragédie grecque

Nommé professeur de philologie classique à l'Université de Bâle à seulement vingt-quatre ans, Friedrich Nietzsche aborde d'abord la philosophie à travers l'étude de la civilisation grecque. La philologie n'est pas, à ses yeux, une simple discipline érudite consacrée à l'établissement des textes : elle constitue une voie privilégiée pour comprendre les instincts profonds qui animent une culture. Derrière Homère, Eschyle ou Sophocle, Nietzsche cherche déjà à répondre à la question qui traversera toute son œuvre : comment une civilisation affronte-t-elle la souffrance et donne-t-elle un sens à l'existence ?

Cette réflexion trouve sa première expression dans "La Naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique" (1872). Nietzsche y développe l'une de ses intuitions les plus célèbres : la culture grecque est animée par deux forces fondamentales, à la fois opposées et complémentaires. L'Apollinien représente la lumière, la mesure, la beauté des formes, le rêve, l'individuation et les arts plastiques ; le Dionysiaque incarne l'ivresse, la musique, l'excès, la dissolution des limites individuelles et la communion avec la puissance du vivant. Loin de s'exclure, ces deux impulsions entrent dans une tension féconde dont naît la tragédie attique, sommet de l'art grec parce qu'elle parvient à donner une forme esthétique à la souffrance humaine sans jamais la nier.

Selon Nietzsche, cette culture tragique entre progressivement en crise avec l'apparition du rationalisme socratique. La figure de Socrate symbolise moins la raison elle-même que la conviction nouvelle selon laquelle le savoir pourrait dissiper les contradictions de l'existence et rendre le monde entièrement intelligible. Euripide, profondément influencé par cet esprit critique, introduit cette exigence rationnelle au cœur même de la tragédie. Nietzsche résume cette rupture par une formule célèbre : « La divinité qui parlait par sa bouche n'était plus Dionysos ni Apollon, mais un démon tout nouveau nommé Socrate. » La tragédie cesse alors d'être l'expression d'une sagesse tragique pour devenir progressivement un théâtre de la raison.

À cette époque, Nietzsche croit encore reconnaître dans Richard Wagner le restaurateur possible de cet esprit tragique. La puissance expressive de sa musique lui paraît renouer avec l'union perdue de l'Apollinien et du Dionysiaque, tandis que le festival de Bayreuth semble annoncer la renaissance d'une grande culture allemande. Cette admiration enthousiaste ne survivra pourtant pas à la seconde moitié des années 1870 : Nietzsche reprochera bientôt à Wagner son nationalisme, son retour au christianisme et un romantisme qu'il jugera désormais contraire à l'affirmation de la vie.

Entre 1873 et 1876 paraissent les quatre "Considérations inactuelles" (Unzeitgemässe Betrachtungen), premier grand laboratoire de sa critique de la culture moderne. La première s'en prend à David Friedrich Strauss, incarnation du philistinisme culturel de la bourgeoisie allemande ; la deuxième, "De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie", dénonce l'excès d'érudition historique qui étouffe les forces créatrices du présent ; la troisième célèbre Schopenhauer comme modèle d'un philosophe capable de vivre selon sa pensée ; la quatrième, enfin, est consacrée à Wagner, encore considéré comme l'artiste susceptible de régénérer la civilisation européenne. Ces textes annoncent déjà les thèmes majeurs de toute l'œuvre future : la critique de la modernité, la primauté de la vie sur le savoir abstrait, et la recherche d'une nouvelle culture capable d'affirmer pleinement l'existence.


La Naissance de la tragédie (Die Geburt der Tragödie, 1872)

Professeur à Bâle, Nietzsche s'en prend à l'image de la culture grecque que propage le classicisme allemand, notamment l'archéologue J.J.Winckelmann (1717-1768) et sa fameuse "noble naïveté et grandeur silencieuse" que constitue l'idéal de l'art grec. Travaillant sur la tragédie grecque, Nietzsche montre, qu'à côté de ce monde d'illusion (monde "apollinien", Apollon comme dieu de la mesure), il existe une autre dimension, plus profonde, de cet art grec, le "dionysiaque", Dionysos est le dieu de l'ivresse, de la vie et de la mort. Nietzsche met ainsi en évidence deux attitudes possibles face à notre existence, et entend s'adonner au "dionysiaque", qu'il retrouve tant dans la métaphysique d'Arthur Schopenhauer que dans la musique de Richard Wagner. Mais il va, au fil de sa vie, se détourner du pessimisme de Schopenhauer, de son monde entièrement déterminé par la force irrationnelle d'une "volonté" cosmique, pour prôner "l'esprit libre". 

«Nous aurons fait en esthétique un grand pas lorsque nous serons parvenus non seulement à la compréhension logique mais à l'immédiate certitude intuitive que l'entier développement de l'art est lié à la dualité de l'apollinien et du dionysiaque. Ces noms, nous les empruntons aux Grecs, lesquels ont donné à entendre le sens profond et la doctrine secrète de leur intuition esthétique dans les figures incisives et nettes de leur panthéon. C'est à leurs deux divinités de l'art, Apollon et Dionysos, que se rattache la connaissance que nous pouvons avoir, dans le monde grec, d'une formidable opposition, quant à l'origine et quant au but, entre l'art plastique – l'art apollinien – et l'art non plastique qui est celui de Dionysos. Ces deux impulsions si différentes marchent de front, mais la plupart du temps en conflit ouvert [...] jusqu'à ce qu'enfin, par un geste métaphysique miraculeux de la "volonté" hellénique, elles apparaissent accouplées l'une à l'autre et, dans cet accouplement, en viennent à engendrer l'œuvre d'art à la fois dionysiaque et apollinienne, la tragédie attique.»

 

Les remèdes de l'art au tragique de la vie....

Parue en 1872, la "Naissance de la Tragédie", d'où sont tirés les fragments qui suivent, est la première œuvre de Nietzsche, et, au moment où il l'écrivit, il était imprégné de la métaphysique pessimiste de son maître Schopenhauer : la souffrance est inéluctablement liée à l'existence; vivre, c'est être en proie aux forces tragiques du désir, de la passion, de la Volonté qui lutte vainement pour satisfaire ses aspirations toujours renaissantes. L'art, invention de l'instinct vital, apporte à cette souffrance de vivre ses calmants. Les deux divinités antithétiques d'Apollon et de Dionysos symbolisent les deux formes qu`il peut revêtir.

L'art apollinien - celui de la sculpture grecque et de l'épopée homérique - vise à nous faire oublier l'essence tragique de la vie, dont il ne retient que les apparences de beauté. A l'intuition pessimiste d`un monde livré à des forces titaniques obscures - intuition que traduisaient avec profondeur les mythes originels - cet art substitue la radieuse, consolante et illusoire vision d'un monde olympien....

L'art dionysien va chercher au-delà des apparences le réconfort qu'il nous apporte. Cet art, qui a pour moyen d'expression la musique et qui a trouvé ses premières formes dans les "dithyrambes" que l'on chantait en l'honneur de Dionysos, procède de l'instinctive sagesse qui nous fait comprendre la puissance infinie de renouvellement que possède la Vie universelle : tout meurt, mais tout renaît, la Vie est éternelle, chaque être est un moment de son éternité, et il faut accepter la douleur d'exister pour la joie d'exister. 

En joignant aux visions épiques qui se déroulent sur la scène le commentaire lyrique que le chœur leur apporte, la tragédie antique, selon Nietzsche, avait réalisé, entre l'art dionysien et l'art apollinien, une union dont le secret devait être retrouvé, toujours selon Nietzsche, par Richard Wagner. C'est à Wagner qu'est dédiée "La Naissance de la Tragédie"...

 

La signification de l'art apollinien.

"Une antique légende raconte que le roi Midas battit longtemps et vainement les bois à la recherche du sage Silène, compagnon de Dionysos. Lorsqu'enfin il parvient à s'en saisir, le roi lui demande ce que l'homme peut souhaiter de meilleur et de plus profitable. Immobile, le démon se tait, jusqu'à ce que, pressé par le roi, il profère ces mots accompagnés d'un rire strident : "Misérable race des hommes, enfants du hasard et de la peine! Pourquoi veux-tu entendre ce qui ne te profitera guère? Ce bien suprême, sache que tu ne peux l'atteindre : c'est de n'être pas né, de n'être pas, de n'être rien. Mais le bien qui vient ensuite n'est pas hors de ta portée : c'est de mourir bientôt."

Quel rapport-y a-t-il entre cette sagesse populaire et le monde des dieux de l'Olympe? Celui qui existe entre la vision extatique du martyr et les supplices qu'il endure. Maintenant la montagne enchantée de l'Olympe s'ouvre en quelque sorte à nos regards et nous dévoile ses assises. Les Grecs connaissaient et ressentaient les terreurs et les horreurs de l'existence, mais pour supporter la vie il leur fallait les masquer derrière le mirage lumineux des Olympiens. Cette tenace méfiance à l'endroit des puissances titaniques de la nature, - cette Moire (Le Destin) implacable trônant au-delà du connu, ce vautour qui ronge Prométhée, le grand ami de l'homme, le sort effrayant du sage OEdipe, la malédiction qui pèse sur les Atrides et contraint Oreste au parricide, bref toute la philosophie du dieu sylvestre et ses illustrations mythiques dont périrent les mélancoliques Étrusques, - tout cela les Grecs le surmontèrent sans cesse grâce à cette création de l'art, à ce monde médiateur des Olympiens, ou tout au moins le voilèrent et le dérobèrent à leurs yeux. 

Pour supporter la vie, il fallait que les Grecs, par une nécessité profonde, créassent ces divinités. Et, cette création, nous devons l'imaginer comme une lente émergence, comme l'œuvre de cet instinct apollinien du Beau qui, de l'ordre originel des Titans, dieux de l'épouvante, dégage peu à peu l'ordre olympien de la joie, - comme les roses fleurissent sur les ronces.

Comment ce peuple si sensible, si emporté dans ses désirs, si éminemment doué pour la souffrance eût-il supporté l'existence, si celle-ci ne lui était pas apparue dans un rayon de gloire en la personne de ses dieux? 

L'instinct qui créa l'art, pour en faire à la fois un complément, un accomplissement et un stimulant de la vie, est aussi à l'origine du monde olympien dans lequel la "volonté" hellénique s'est reflétée sous une forme transfigurée. C'est en la vivant que les dieux justifient l'existence humaine, - seule théodicée efficace. Vivre sous le clair soleil de telles divinités devient alors le souverain bien, et la douleur par excellence de l'homme homérique est de quitter cette vie, et plus encore de la quitter prématurément. C'est au point que, retournant la sentence de Silène, on pourrait dire que pour lui le plus grand des maux est de mourir avant l'âge et celui qui vient ensuite d'être mortel. Si une lamentation s'élève, c'est pour redire la brève vie d'Achille, les générations qui se succèdent et passent comme les feuilles, le déclin des temps héroïques.

Le plus grand des héros ne rougit pas de désirer revivre, fût-ce comme tâcheron. Au niveau apollinien, le vouloir-vivre s'exprime avec tant d'impétuosité, le héros homérique y adhère si intimement, que sa plainte même se mue en louange...

 

Les origines de l'art dionysien...

"Dans toutes les parties de l'ancien monde, -- nous négligeons ici le nouveau -, de Rome à Babylone, nous savons qu'il existait des fêtes dionysiaques qui, dans le meilleur des cas, entretiennent le même rapport avec les Dionysies grecques que le satyre barbu, auquel le bouc prête son nom et ses attributs, avec Dionysos lui-même. Presque partout ces fêtes consistaient essentiellement en une licence sexuelle sans frein, dont le flux submergeait toute institution familiale et ses règles vénérables. Les tendances les plus bestiales s'y déchaînaient, jusqu'à ce que naisse cet effroyable mélange de volupté et de cruauté qui m'est toujours apparu comme le véritable "philtre des sorcières"... Chez les Grecs seuls, la nature accède à son état de jubilation esthétique, chez eux seuls, l'éclatement du principe d'indíviduation s'érige en phénomène d'art.

L'exécrable philtre de volupté et de cruauté fut sans vertu chez eux. On en trouve seulement un écho - mais comme les remèdes rappellent les poisons - dans la singulière ambivalence affective des exaltés de Dionysos, chez qui la souffrance éveillait le plaisir et dont l'allégresse retentissait en cris douloureux : clameur d'épouvante jaillie du fond de la joie ou lamentation sur une perte irréparable. Un trait en quelque sorte sentimental de la nature s'exprime dans ces fêtes grecques, comme si la nature gémissait de se voir morcelée en individus.

Pour la Grèce homérique le chant et les gestes des fous de Dionysos à l'âme divisée furent quelque chose de nouveau et d'inouï, surtout la musique dionysienne qui, à cette Grèce-là, ne pouvait inspirer qu'effroi et horreur. Certes, la musique était déjà connue, mais comme un art apollinien, musique qui, à proprement parler, se bornait à indiquer un rythme dont le pouvoir plastique concourait à la production d'états apolliniens. La musique d'Apollon était une architecture dorique sur le mode sonore, dont les notes s'indiquaient simplement comme celles de la cithare. Prudemment, on écartait comme non apollinien l'élément même qui constitue le trait distinctif de la musique dionysienne et de la musique tout court : le pouvoir émotif du son, le flot de la mélodie, le monde de l'harmonie qui ne se compare à rien d'autre. Dans le  dithyrambe dionysien, l'homme est porté la plus haute exaltation de ses facultés symboliques. Quelque chose de jamais ressenti aspire à s'exprimer; le voile de Maïa (des apparences) se déchire et l'individu qui se fond dans le grand Tout comprend que tel est le vœu de l'espèce, de la nature entière. A ce stade, l'essence de la nature doit s'exprimer en symboles; un nouveau monde symbolique devient nécessaire, et d'abord le symbolisme du corps tout entier, non seulement celui des lèvres, du visage, du mot, mais la danse qui imprime à tous les membres un mouvement rythmique. Pour comprendre ce déchaînement il faut que l'homme ait déjà atteint ce souverain oubli de soi qui veut s'exprimer symboliquement à travers les énergies qui l'animent.

Ainsi, dans le dithyrambe, le serviteur de Dionysos n'est plus compris que de son semblable... Avec quelle stupeur le Grec apollinien ne dut-il pas le considérer! Stupeur d'autant plus grande qu'il s'y mêlait de l'effroi : ce monde dionysien, au fond, ne lui était pas si étranger, sa claire conscience apollinienne le lui cachait seulement comme sous un voile...."


Considérations inactuelles ou Considérations intempestives

(Unzeitgemässe Betrachtungen, 1873-1876)

Les quatre "Considérations" portent sur le théologien David Strauss, l'utilité et les inconvénients de l'histoire, Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth.

 

«Inactuelle, cette considération l'est encore parce que je cherche à comprendre comme un mal, un dommage, une carence, quelque chose dont l'époque se glorifie à juste titre, à savoir sa culture historique ; (...) nous sommes tous rongés de fièvre historienne, et nous devrions tout au moins nous en rendre compte. (...) Certes, nous avons besoin de l'histoire, mais pour vivre et pour agir, non pas pour nous détourner commodément de la vie et de l'action, encore moins pour embellir une vie égoïste et des actions lâches et mauvaises. Nous ne voulons servir l'histoire que dans la mesure où elle sert la vie. (...)

Toute action exige l'oubli, de même que toute vie organique exige non seulement de la lumière, mais aussi de l'obscurité. Un homme qui voudrait sentir les choses de façon absolument et exclusivement historique ressemblerait à quelqu'un qu'on aurait contraint à se priver de sommeil ou à un animal qui ne devrait vivre que de ruminer continuellement les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre, et même de vivre heureux, presque sans aucune mémoire, comme le montre l'animal ; mais il est absolument impossible de vivre sans oubli (...) : il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique, au-delà duquel l'être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit, qu'il s'agisse d'un individu, d'un peuple ou d'une civilisation. »

 

"David Strauss, croyant et écrivain" (David Strauss, der Bekenner und der Schriftsteller) attaque le sentiment de supériorité qui a envahit l'Allemagne après sa victoire sur la France: ces "philistins cultivés" qui s'approprient la culture, à l'image d'un David Strauss qui rend hommage aux temps modernes, ne font que tenter de préserver leur mentalité conservatrice. Le véritable artiste est un destructeur. Nietzsche n'a ici que mépris pour le système d'éducation allemande de la fin du XIe siècle. "De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie"("Vom Nutzen und Nachteil der Historie für das Leben") s'attaque à ce "sentiment historique" répandu en Allemagne auprès de ses philologues qui ne considère plus l'histoire que comme une chose morte à disséquer. L'histoire au contraire est une force qui oriente l'action présente. Dans "Schopenhauer éducateur" (Schopenhauer als Erzieber)  Nietzsche fait au fond son propre portrait, celui d'un Titan qui se dresse face au devenir, abat la façon commune de considérer la vie et prépare la voie à l'Homme. Il rejette donc cette culture moderne qui l'environne et qui n'a que pour finalité la création de toute une masse d'hommes ordinaires. La philosophie est a contrario cette énergie qui porte en elle le bouleversement, mais pour créer, il faut d'abord détruire. "Wagner à Bayreuth" (Wagner in Bayreuth) définit son idéal artistique incarné par Wagner, un art qui restaure le sens tragique face à une culture apathique et mensongère.

 

"L'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie" (Vom Nutzen und Nachteil der Historie für das Leben) -  A quoi bon l'histoire, la science ou la philosophie, si en effet il ne s'agit que de la parcourir comme on parcourt un roman ou se livre à quelques activités de récréation ou de simple expérience esthétique. Toute science, au sens large, toute culture, fut-elle historique, n'a d'utilité que pour nourrir notre existence, éclairer chacun de nos pas dans la vie. Nietzsche, nourri à la philologie classique, aux "temps anciens", à la Grèce archaïque, ré-utilise ce savoir pour agir en ce monde d'une façon "inactuelle", "c'est-à-dire contre le temps et, par là-même , sur le temps, en faveur d'un temps à venir..."
"Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne sait pas ce qu'était hier ni ce qu'est aujourd'hui : il court de-ci de-là, mange, se repose et se remet à courir, et ainsi du matin au soir, jour après jour, étroitement lié, au gré de son plaisir et de son déplaisir, au piquet du moment, sans en éprouver ni mélancolie ni ennui. L'homme s'émeut de voir pareille chose, parce qu'il se rengorge devant la bête et qu'il est pourtant jaloux du bonheur de celle-ci. Car c'est là ce qu'il veut: n'éprouver, comme la bête, ni dégoût ni souffrance, et pourtant il le désire en vain, parce qu'il ne le désire pas comme la bête. Il arrivera peut-être un jour à l'homme de demander à la bête: "Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur et pourquoi ne fais-tu que me regarder?" Et la bête voulut répondre et dire: "Cela vient de ce que j'oublie chaque fois ce que j'ai l'intention de répondre." Or, tandis qu'elle préparait cette réponse, elle l'avait déjà oubliée et elle se tut, en sorte que l'homme s'en étonna.
Mais il s'étonna aussi de lui-même, parce qu'il ne pouvait pas apprendre à oublier et qu'il restait sans cesse accroché au passé..."


Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres

(Menschliches, Allzumenschliches. Ein Buch für freie Geister, 1878)

Publié en 1878, "Humain, trop humain" marque l'un des tournants décisifs de la pensée de Nietzsche. L'ouvrage inaugure ce que les commentateurs appellent souvent sa « période des esprits libres ». Il rompt avec le romantisme de "La Naissance de la tragédie", prend définitivement ses distances avec Schopenhauer et Wagner, et adopte une manière nouvelle de philosopher, beaucoup plus sobre, analytique et critique.

Le premier volume rassemble 638 aphorismes consacrés à une multitude de sujets : la morale, la religion, l'art, la connaissance, les passions, l'éducation, la politique, la société, l'État, la psychologie, l'amour, l'amitié ou encore la musique (le premier volume en compte 638, mais l'ouvrage complet comprend ensuite "Opinions et sentences mêlées" (1879) et "Le Voyageur et son ombre" (1880). Il est préférable de préciser que vous parlez du premier volume). 

Ce morcellement n'est pas un simple choix stylistique. L'aphorisme devient chez Nietzsche un instrument de recherche : plutôt que construire un système, il multiplie les perspectives afin de mettre à l'épreuve les certitudes héritées de la tradition philosophique.

Avec ce livre, Nietzsche abandonne les derniers éléments de métaphysique encore présents dans sa période schopenhauerienne. Il cesse de croire à une réalité cachée derrière les apparences, à une « chose en soi » inaccessible, à une volonté universelle gouvernant le monde ou à une finalité de l'histoire. Ce qui importe désormais n'est plus la recherche d'un fondement absolu, mais l'étude des conditions historiques, psychologiques et physiologiques qui donnent naissance aux croyances, aux valeurs et aux idéaux. Cette démarche annonce directement la méthode généalogique qui culminera quelques années plus tard dans La Généalogie de la morale.

La rupture avec Schopenhauer est tout aussi profonde sur le plan moral. Là où son ancien maître voyait dans le renoncement, la compassion et le détachement la voie de la sagesse, Nietzsche commence à soupçonner ces vertus d'être moins des vérités universelles que les produits d'une certaine histoire des sentiments humains. La morale n'est plus une révélation ; elle devient un objet d'enquête. Quant à Wagner, dont il admirait naguère le génie, il apparaît désormais comme le représentant d'un romantisme excessif et d'une sensibilité décadente dont Nietzsche cherche précisément à s'émanciper.

Le sous-titre, "Un livre pour esprits libres", possède lui-même une valeur symbolique. Les « esprits libres » ne désignent pas encore une école philosophique ni des disciples réels. Nietzsche confiera plus tard qu'il les avait en quelque sorte inventés pour rompre sa propre solitude intellectuelle. Ils incarnent l'idéal d'un homme capable de penser contre les préjugés de son époque, d'examiner toutes les croyances avec une égale exigence critique et d'accepter l'incertitude plutôt que les consolations des vérités établies.

Dans la préface rédigée en 1886 pour la nouvelle édition de l'ouvrage, Nietzsche revient sur cette période de transition avec une lucidité émouvante :

« Je ne crois pas que personne ait jamais regardé le monde avec une suspicion aussi profonde, non seulement en avocat du diable, mais tout autant en ennemi et accusateur de Dieu ; [...] c'est ainsi que j'ai inventé, un jour que j'en avais besoin, les "esprits libres" auxquels est dédié ce livre ; de tels "esprits libres", il n'y en avait pas, il n'y en eut jamais : mais j'avais alors besoin de leur compagnie pour conserver ma bonne humeur au milieu de tant de solitude. »

Cette confidence révèle l'une des dimensions les plus personnelles de "Humain, trop humain". Derrière la critique philosophique apparaît un homme qui rompt avec ses anciennes convictions, perd ses maîtres, s'éloigne de ses amis, abandonne la métaphysique sans encore avoir formulé les grandes intuitions de Zarathoustra. Plus qu'un simple recueil d'aphorismes, le livre constitue le laboratoire intellectuel où naît la pensée du Nietzsche de la maturité.

 

"Erbfehler der Philosophen. – Alle Philosophen haben den gemeinsamen Fehler an sich, dass sie vom gegenwärtigen Menschen ausgehen und durch eine Analyse desselben an's Ziel zu kommen meinen. Unwillkürlich schwebt ihnen "der Mensch" als eine aeterna veritas, als ein Gleichbleibendes in allem Strudel, als ein sicheres Maass der Dinge vor. Alles, was der Philosoph über den Menschen aussagt, ist aber im Grunde nicht mehr, als ein Zeugniss über den Menschen eines sehr beschränkten Zeitraumes. Mangel an historischem Sinn ist der Erbfehler aller Philosophen; manche sogar nehmen unversehens die allerjüngste Gestaltung des Menschen, wie eine solche unter dem Eindruck bestimmter Religionen, ja bestimmter politischer Ereignisse entstanden ist, als die feste Form, von der man ausgehen müsse. Sie wollen nicht lernen, dass der Mensch geworden ist, dass auch das Erkenntnissvermögen geworden ist; während Einige von ihnen sogar die ganze Welt aus diesem Erkenntnissvermögen sich herausspinnen lassen. – Nun ist alles Wesentliche der menschlichen Entwickelung in Urzeiten vor sich gegangen, lange vor jenen vier tausend Jahren, die wir ungefähr kennen; in diesen mag sich der Mensch nicht viel mehr verändert haben. Da sieht aber der Philosoph "Instincte" am gegenwärtigen Menschen und nimmt an, dass diese zu den unveränderlichen Thatsachen des Menschen gehören und insofern einen Schüssel zum Verständniss der Welt überhaupt abgeben können; die ganze Teleologie ist darauf gebaut, dass man vom Menschen der letzten vier Jahrtausende als von einem ewigen redet, zu welchem hin alle Dinge in der Welt von ihrem Anbeginne eine natürliche Richtung haben. Alles aber ist geworden; es giebt keine ewigen Thatsachen: sowie es keine absoluten Wahrheiten giebt. – Demnach ist das historische Philosophiren von jetzt ab nöthig und mit ihm die Tugend der Bescheidung."

"Péché originel des philosophes. — Tous les philosophes ont à leur actif cette faute commune, qu’ils partent de l’homme actuel et pensent, en en faisant l’analyse, arriver au but. Involontairement « l’homme » leur apparaît comme une æterna veritas, comme un élément fixe dans tous les remous, comme une mesure assurée des choses. Mais tout ce que le philosophe énonce sur l’homme n’est au fond rien de plus qu’un témoignage sur l’homme d’un espace de temps fort restreint. Le défaut de sens historique est le péché originel de tous les philosophes ; beaucoup même prennent à leur insu la plus récente forme de l’homme, telle qu’elle s’est produite sous l’influence de religions déterminées, même d’événements politiques déterminés, comme la forme fixe d’où il faut que l’on parte. Ils ne veulent pas apprendre que l’homme, que la faculté de connaître aussi est le résultat d’une évolution ; tandis que quelques-uns d’entre eux font même dériver le monde entier de cette faculté de connaître. — Or, tout l’essentiel du développement humain s’est passé dans des temps reculés, bien avant ces quatre mille ans que nous connaissons à peu près ; dans ceux ci, l’homme peut n’avoir pas changé beaucoup. Mais alors, le philosophe voit des « instincts » chez l’homme actuel et admet que ces instincts appartiennent aux données immuables de l’humanité, et partant peuvent donner une clé pour l’intelligence du monde en général ; la téléologie tout entière est bâtie sur ce fait, que l’on parle de l’homme des quatre derniers mille ans comme d’un homme éternel, avec lequel toutes les choses du monde ont dès leur commencement un rapport naturel. Mais tout a évolué ; il n’y a point de faits éternels ; de même qu’il n’y a pas de vérités absolues. — C’est pourquoi la philosophie historique est désormais une nécessité, et avec elle la vertu de la modestie."

 


"Metaphysische Welt. – Es ist wahr, es könnte eine metaphysische Welt geben; die absolute Möglichkeit davon ist kaum zu bekämpfen. Wir sehen alle Dinge durch den Menschenkopf an und können diesen Kopf nicht abschneiden; während doch die Frage übrig bleibt, was von der Welt noch da wäre, wenn man ihn doch abgeschnitten hätte. Diess ist ein rein wissenschaftliches Problem und nicht sehr geeignet, den Menschen Sorgen zu machen; aber Alles, was ihnen bisher metaphysische Annahmen werthvoll, schreckenvoll, lustvoll gemacht, was sie erzeugt hat, ist Leidenschaft, Irrthum und Selbstbetrug; die allerschlechtesten Methoden der Erkenntniss, nicht die allerbesten, haben daran glauben lehren. Wenn man diese Methoden, als das Fundament aller vorhandenen Religionen und Metaphysiken, aufgedeckt hat, hat man sie widerlegt. Dann bleibt immer noch jene Möglichkeit übrig; aber mit ihr kann man gar Nichts anfangen, geschweige denn, dass man Glück, Heil und Leben von den Spinnenfäden einer solchen Möglichkeit abhängen lassen dürfte. – Denn man könnte von der metaphysischen Welt gar Nichts aussagen, als ein Anderssein, ein uns unzugängliches, unbegreifliches Anderssein; es wäre ein Ding mit negativen Eigenschaften. – Wäre die Existenz einer solchen Welt noch so gut bewiesen, so stünde doch fest, dass die gleichgültigste aller Erkenntnisse eben ihre Erkenntniss wäre: noch gleichgültiger als dem Schiffer in Sturmesgefahr die Erkenntniss von der chemischen Analysis des Wassers sein muss."

 

"Monde métaphysique. — Il est vrai qu’il pourrait y avoir un monde métaphysique ; la possibilité absolue s’en peut à peine contester. Nous regardons toutes choses avec la tête d’un homme et ne pouvons couper cette tête ; cependant la question reste toujours de dire ce qui existerait encore du monde si on l’avait néanmoins coupée. C’est là un problème purement scientifique et qui n’est pas très propre à préoccuper les hommes ; mais tout ce qui leur a jusqu’ici rendu les hypothèses métaphysiques, précieuses, redoutables, plaisantes, ce qui les a créées, c’est passion, erreur et duperie de soi-même ; ce sont les pires méthodes de connaissance, et non les meilleures, qui ont enseigné à y croire. Dès qu’on a dévoilé ces méthodes comme le fondement de toutes les religions et métaphysiques existantes, on les a réfutées. Après cela, la dite possibilité reste toujours ; mais on n’en peut rien tirer, bien loin qu’on puisse faire dépendre le bonheur, le salut et la vie, des fils d’araignée d’une pareille possibilité. — Car on ne pourrait enfin rien énoncer du monde métaphysique sinon qu’il est différent de nous, différence qui nous est inaccessible, incompréhensible ; ce serait une chose à attributs négatifs. — L’existence d’un pareil monde fût-elle des mieux prouvées, il serait encore établi que sa connaissance est de toutes les connaissances la plus indifférente : plus indifférente encore que ne doit l’être au navigateur dans la tempête la connaissance de l’analyse chimique de l’eau."

 


Das Unlogische nothwendig. – Zu den Dingen, welche einen Denker in Verzweifelung bringen können, gehört die Erkenntniss, dass das Unlogische für den Menschen nöthig ist, und dass aus dem Unlogischen vieles Gute entsteht. Es steckt so fest in den Leidenschaften, in der Sprache, in der Kunst, in der Religion und überhaupt in Allem, was dem Leben Werth verleiht, dass man es nicht herausziehen kann, ohne damit diese schönen Dinge heillos zu beschädigen. Es sind nur die allzu naiven Menschen, welche glauben können, dass die Natur des Menschen in eine rein logische verwandelt werden könne; wenn es aber Grade der Annäherung an dieses Ziel geben sollte, was würde da nicht Alles auf diesem Wege verloren gehen müssen! Auch der vernünftigste Mensch bedarf von Zeit zu Zeit wieder der Natur, das heisst seiner unlogischen Grundstellung zu allen Dingen.

 

L’illogique nécessaire. — Entre les choses qui peuvent porter un penseur au désespoir, il faut compter le fait de reconnaître que l’illogique est nécessaire aux hommes et que de l’illogique prend naissance beaucoup de bien. Il est si solidement ancré dans les passions, dans le langage, dans l’art, dans la religion, et généralement dans tout ce qui prête du prix à la vie, que l’on ne peut l’en retirer sans porter ainsi à ces belles choses un incurable préjudice. Seuls des hommes par trop naïfs peuvent croire que la nature de l’homme puisse être changée en une nature purement logique ; mais s’il devait y avoir des degrés d’approche vers le but, quelles pertes ne ferait-on pas sur ce chemin ! Même l’homme le plus raisonnable a besoin de temps en temps de retourner à la nature, c’est-à-dire à sa relation fondamentale illogique avec toutes choses. 


Le Voyageur et son ombre (Der Wanderer und sein Schatten, 1844-1900)

Publié en 1880, "Le Voyageur et son ombre" constitue le troisième et dernier volet du cycle inauguré par "Humain, trop humain", après "Opinions et sentences mêlées" (1879). Composé de 350 aphorismes, il marque l'achèvement de la période des « esprits libres » et approfondit la rupture de Nietzsche avec le romantisme, la métaphysique et toutes les formes de transcendance.

La figure du voyageur devient ici une véritable métaphore philosophique. Elle désigne celui qui renonce aux vérités définitives, avance sans doctrine préétablie et accepte que toute connaissance demeure provisoire. Quant à son « ombre », elle représente le compagnon inséparable de toute pensée : le doute, l'esprit critique, la contradiction intérieure. Chez Nietzsche, penser ne consiste jamais à atteindre une certitude absolue, mais à multiplier les perspectives, à éprouver ses propres convictions et à reconnaître que chaque affirmation éclaire un aspect du réel tout en laissant d'autres dimensions dans l'obscurité.

Le style aphoristique atteint dans ce livre une remarquable maturité. Nietzsche y explore avec une grande liberté les mécanismes psychologiques de la morale, de la religion, de l'art, de l'amour, de la politique ou encore de la connaissance. Derrière l'apparente dispersion des thèmes se dessine une même exigence : apprendre à vivre sans les consolations de la métaphysique et sans les illusions des systèmes philosophiques. Le philosophe devient un voyageur, toujours en chemin, qui préfère l'exploration à la certitude et la liberté de l'esprit à la sécurité des dogmes.

 

À bien des égards, "Le Voyageur et son ombre" prépare déjà les grandes œuvres de la maturité. On y voit apparaître une pensée plus souple, plus psychologique et plus expérimentale, où l'observation des comportements humains remplace progressivement les constructions spéculatives. Le ton s'y fait plus serein, parfois même plus lumineux, comme si Nietzsche avait définitivement quitté le romantisme de sa jeunesse pour entrer dans une philosophie du devenir, de l'expérience et de la liberté intellectuelle.

 

Der Schatten: Da ich dich so lange nicht reden hörte, so möchte ich dir eine Gelegenheit geben.

Der Wanderer: Es redet: – wo? und wer? Fast ist es mir, als hörte ich mich selber reden, nur mit noch schwächerer Stimme als die meine ist.

Der Schatten (nach einer Weile): Freut es dich nicht, Gelegenheit zum Reden zu haben?

Der Wanderer: Bei Gott und allen Dingen, an die ich nicht glaube, mein Schatten redet; ich höre es, aber glaube es nicht.

Der Schatten: Nehmen wir es hin und denken wir nicht weiter darüber nach, in einer Stunde ist alles vorbei.

Der Wanderer: Ganz so dachte ich, als ich in einem Walde bei Pisa erst zwei und dann fünf Kamele sah.

Der Schatten: Es ist gut, daß wir beide auf gleiche Weise nachsichtig gegen uns sind, wenn einmal unsere Vernunft stille steht: so werden wir uns auch im Gespräche nicht ärgerlich werden und nicht gleich dem andern Daumenschrauben anlegen, falls sein Wort uns einmal unverständlich klingt. Weiß man gerade nicht zu antworten, so genügt es schon, etwas zu sagen: das ist die billige Bedingung, unter der ich mich mit jemandem unterrede. Bei einem längeren Gespräche wird auch der Weiseste einmal zum Narren Und dreimal zum Tropf.

Der Wanderer: Deine Genügsamkeit ist nicht schmeichelhaft für den, welchem du sie eingestehst.

Der Schatten: Soll ich denn schmeicheln?

Der Wanderer: Ich dachte, der menschliche Schatten sei seine Eitelkeit; diese aber würde nie fragen: "soll ich denn schmeicheln?"

Der Schatten: Die menschliche Eitelkeit, soweit ich sie kenne, fragt auch nicht an, wie ich schon zweimal tat, ob sie reden dürfe: sie redet immer.

Der Wanderer: Ich merke erst, wie unartig ich gegen dich bin, mein geliebter Schatten: ich habe noch mit keinem Worte gesagt, wie sehr ich mich freue, dich zu hören und nicht bloß zu sehen. Du wirst es wissen, ich liebe den Schatten, wie ich das Licht liebe. Damit es Schönheit des Gesichts, Deutlichkeit der Rede, Güte und Festigkeit des Charakters gebe, ist der Schatten so nötig wie das Licht. Es sind nicht Gegner: sie halten sich vielmehr liebevoll an den Händen, und wenn das Licht verschwindet, schlüpft ihm der Schatten nach.

Der Schatten: Und ich hasse dasselbe, was du hassest, die Nacht; ich liebe die Menschen, weil sie Lichtjünger sind und freue mich des Leuchtens, das in ihrem Auge ist, wenn sie erkennen und entdecken, die unermüdlichen Erkenner und Entdecker. Jener Schatten, welchen alle Dinge zeigen, wenn der Sonnenschein der Erkenntnis auf sie fällt, – jener Schatten bin ich auch.

Der Wanderer: Ich glaube dich zu verstehen, ob du dich gleich etwas schattenhaft ausgedrückt hast. Aber du hattest recht: gute Freunde geben einander hier und da ein dunkles Wort als Zeichen des Einverständnisses, welches für jeden dritten ein Rätsel sein soll. Und wir sind gute Freunde. Deshalb genug des Vorredens! Ein paar hundert Fragen drücken auf meine Seele, und die Zeit, da du auf sie antworten kannst, ist vielleicht nur kurz. Sehen wir zu, worüber wir in aller Eile und Friedfertigkeit miteinander zusammenkommen.

Der Schatten: Aber die Schatten sind schüchterner als die Menschen: du wirst niemandem mitteilen, wie wir zusammen gesprochen haben!

Der Wanderer: Wie wir zusammen gesprochen haben? Der Himmel behüte mich vor langgesponnenen, schriftlichen Gesprächen! Wenn Plato weniger Lust am Spinnen gehabt hätte, würden seine Leser mehr Lust an Plato haben. Ein Gespräch, das in der Wirklichkeit ergötzt, ist, in Schrift verwandelt und gelesen, ein Gemälde mit lauter falschen Perspektiven: Alles ist zu lang oder zu kurz. – Doch werde ich vielleicht mitteilen dürfen, worüber wir übereingekommen sind?

Der Schatten: Damit bin ich zufrieden; denn alle werden darin nur deine Ansichten wiedererkennen: des Schattens wird niemand gedenken.

Der Wanderer: Vielleicht irrst du, Freund! Bis jetzt hat man in meinen Ansichten mehr den Schatten wahrgenommen als mich.

Der Schatten: Mehr den Schatten als das Licht? Ist es möglich?

Der Wanderer: Sei ernsthaft, lieber Narr! Gleich meine erste Frage verlangt Ernst.

 

L’ombre : Il y a si longtemps que je ne t’ai pas entendu parler, je voudrais donc t’en donner l’occasion.

Le voyageur : On parle : où cela ? et qui ? Il me semble presque que je m’entends parler moi-même, seulement avec une voix plus faible encore que n’est la mienne.

L’ombre (après une pause) : Ne te réjouis-tu pas d’avoir une occasion de parler ?

Le voyageur : Par Dieu et toutes les choses auxquelles je ne crois pas, mon ombre parle : je l’entends, mais je n’y crois pas.

L’ombre : Mettons que cela soit et n’y réfléchissons pas davantage ! en une heure tout sera fini.

Le voyageur : C’est justement ce que je pensais, lorsque dans une forêt, aux environs de Pise, je vis d’abord deux, puis cinq chameaux.

L’ombre : Tant mieux, si nous sommes patients envers nous-mêmes, tous deux, de la même façon, une fois que notre raison se tait : de la sorte nous n’aurons pas de mots aigres dans la conversation, et nous ne mettrons pas aussitôt les poussettes à l’autre, si par hasard ses paroles nous sont incompréhensibles. Si l’on ne sait pas répondre du tac au tac, il suffit déjà que l’on dise quelque chose : c’est la juste condition que je mets à m’entretenir avec quelqu’un. Dans une conversation un peu longue, le plus sage même devient une fois fol et trois fois niais.

Le voyageur : Ton peu d’exigence n’est pas flatteur pour celui à qui tu l’avoues.

L’ombre : Dois-je donc flatter ?

Le voyageur : Je pensais que l’ombre de l’homme était sa vanité : mais celle-ci ne demanderait pas : « Dois-je donc flatter ? »

L’ombre : La vanité de l’homme, autant que je la connais, ne demande pas non plus, comme j’ai fait deux fois déjà, si elle peut parler : elle parle toujours.

Le voyageur : Je remarque d’abord combien je suis discourtois à ton égard, ma chère ombre : je ne t’ai pas encore dit d’un mot combien je me réjouis de t’entendre et non seulement de te voir. Tu sauras que j’aime l’ombre comme j’aime la lumière. Pour qu’il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l’ombre est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt amicalement par la main, et quand la lumière disparaît, l’ombre s’échappe à sa suite.

L’ombre : Et je hais ce que tu hais, la nuit ; j’aime les hommes parce qu’ils sont disciples de la lumière, et je me réjouis de la clarté qui est dans leurs yeux, quand ils connaissent et découvrent, les infatigables connaisseurs et découvreurs. Cette ombre, que tous les objets montrent, quand le rayon du soleil de la science tombe sur eux, — je suis cette ombre encore.

Le voyageur : Je crois te comprendre, quoique tu te sois exprimée peut-être un peu à la façon des ombres. Mais tu avais raison : de bons amis se donnent çà et là, pour signe d’intelligence, un mot obscur qui, pour tout tiers, doit être une énigme. Et nous sommes bons amis. Donc assez de préliminaires ! Quelques centaines de questions pèsent sur mon âme, et le temps où tu pourras y répondre est peut-être bien court. Voyons sur quoi nous nous entretiendrons en toute hâte et en toute paix.

L’ombre : Mais les ombres sont plus timides que les hommes : tu ne feras part à personne de la manière dont nous avons conversé ensemble.

Le voyageur : De la manière dont nous avons conversé ensemble ? Le ciel me préserve des dialogues qui traînent longuement leurs fils par écrit ! Si Platon avait pris moins de plaisir à ce filage, ses lecteurs auraient pris plus de plaisir à Platon. Une conversation qui réjouit dans la réalité est, transformée et lue par écrit, un tableau dont toutes les perspectives sont fausses : tout est trop long ou trop court. — Cependant je pourrais peut-être faire part de ce sur quoi nous serons tombés d’accord.

L’ombre : Cela me suffit : car tous n’y reconnaîtront que tes opinions : à l’ombre nul ne pensera.

Le voyageur : Peut-être t’abuses-tu, amie ? Jusqu’ici, dans mes opinions, on s’est plutôt avisé de l’ombre que de moi-même.

L’ombre : Plutôt de l’ombre que de la lumière ? Est-ce possible ?

Le voyageur : Sois sérieuse, chère folle ! Déjà ma première question veut du sérieux..."



Deuxième période (1878-1882) – La « philosophie du matin » et la naissance de l'esprit libre

Nietzsche désignera lui-même cette période comme celle de sa « philosophie du matin » (Morgenphilosophie).

Après la rupture avec Schopenhauer et Wagner, il entreprend une profonde reconstruction de sa pensée. Cette étape comprend principalement "Humain, trop humain" (1878-1880), "Aurore" (1881) et "Le Gai Savoir" (1882). Ces ouvrages marquent l'abandon définitif du romantisme et de toute métaphysique au profit d'une philosophie expérimentale, historique et psychologique.

Le changement est perceptible jusque dans la forme. Nietzsche renonce désormais aux longs développements systématiques pour faire de l'aphorisme son mode d'expression privilégié. Cette écriture fragmentaire n'est pas un simple procédé littéraire : elle traduit le refus de construire un système clos et la conviction que toute pensée demeure partielle, provisoire et toujours susceptible d'être réinterprétée. La philosophie devient une expérimentation permanente plutôt qu'une doctrine achevée.

Le fil conducteur de ces trois ouvrages est la critique de ce que Nietzsche appellera bientôt la « décadence » : un affaiblissement des forces créatrices de la vie provoqué, selon lui, par la métaphysique, la morale traditionnelle et le christianisme.

À la recherche de fondements absolus, il substitue une enquête historique et psychologique sur la naissance des croyances, des valeurs et des idéaux. Les grandes questions philosophiques changent ainsi de nature : il ne s'agit plus de savoir si une idée est vraie en soi, mais de comprendre pourquoi les hommes ont éprouvé le besoin d'y croire.

Cette nouvelle méthode conduit Nietzsche à remettre en cause la confiance traditionnelle accordée au langage. Les mots ne reproduisent pas fidèlement le réel ; ils simplifient, sélectionnent et transforment l'expérience. Ce que nous appelons « vérité » n'est jamais une saisie immédiate des choses, mais une construction humaine élaborée au fil de l'histoire. Dans son célèbre essai Vérité et mensonge au sens extra-moral (1873), il formule cette idée devenue emblématique : « Qu'est-ce donc que la vérité ? Une armée mobile de métaphores, de métonymies et d'anthropomorphismes (...). Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont. » La connaissance apparaît ainsi moins comme un miroir du monde que comme une interprétation parmi d'autres.

Cette critique s'étend naturellement à la morale. Les jugements moraux ne sont ni universels ni intemporels ; ils expriment les besoins, les intérêts et les rapports de force d'une époque ou d'une société. Les vertus elles-mêmes sont le résultat d'une longue histoire de pratiques, d'habitudes et de préjugés progressivement intériorisés. Ce déplacement du regard constitue l'une des innovations majeures de Nietzsche : au lieu de demander ce qu'est le Bien, il cherche comment et pourquoi certaines valeurs sont devenues des évidences. Cette démarche, qu'il qualifiera plus tard de « généalogique », prépare directement La Généalogie de la morale.

Le christianisme devient alors l'objet d'une critique de plus en plus radicale. Nietzsche ne lui reproche pas seulement de reposer sur des croyances devenues invérifiables ; il lui reproche surtout de détourner l'homme de la vie présente en promettant un salut dans un au-delà. Les valeurs de renoncement, de résignation, d'humilité ou de compassion lui apparaissent moins comme des vérités éternelles que comme les symptômes d'une civilisation qui se méfie des instincts, de la puissance créatrice et de l'affirmation de soi. Plus profondément encore, il dénonce l'écart entre les principes proclamés et la réalité de leur mise en œuvre, faisant de l'hypocrisie morale l'un des traits caractéristiques de la culture chrétienne.

La critique de la connaissance atteint son expression la plus accomplie dans Le Gai Savoir. Nietzsche y montre que la science elle-même ne repose pas sur des certitudes absolues, mais sur une foi préalable dans la valeur de la vérité. Il écrit ainsi : « C'est encore sur une foi métaphysique que repose notre foi dans la science. » La science constitue une conquête intellectuelle incomparable, mais elle ne peut prétendre fournir un fondement ultime à l'existence. Lorsqu'elle se transforme en nouvelle croyance absolue, elle reproduit à son insu la structure même de la métaphysique qu'elle prétend dépasser.

Cette période s'achève sur l'un des épisodes les plus célèbres de toute l'œuvre de Nietzsche : la parabole du « fou », au §125 du Gai Savoir. Au milieu du marché, un homme cherche Dieu avec une lanterne allumée en plein jour avant d'annoncer cette nouvelle vertigineuse : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! » Loin d'être une profession d'athéisme triomphant, cette formule exprime le diagnostic d'une crise historique. Les valeurs suprêmes de l'Occident ont perdu leur fondement, mais les hommes continuent de vivre comme si rien n'avait changé. Commence alors l'époque du nihilisme, celle où l'humanité devra apprendre à vivre sans les certitudes métaphysiques qui avaient structuré sa civilisation pendant près de deux millénaires.


Aurore (Morgenröte, 1881)

(Pensées sur les préjugés moraux, Gedanken über moralische Vorurteile)

Écrit principalement au cours des séjours de Nietzsche à Gênes, Venise et dans la Riviera italienne, "Aurore" constitue l'un des ouvrages les plus décisifs de son évolution intellectuelle (nombre de spécialistes (notamment Maudemarie Clark, Brian Leiter et Keith Ansell-Pearson) considèrent qu'il s'agit du véritable laboratoire de la généalogie de la morale, davantage encore que (Humain, trop humain").

Nietzsche y poursuit la rupture engagée avec "Humain, trop humain", mais son regard devient plus profond : il ne s'agit plus seulement de critiquer les croyances morales, mais d'en rechercher l'origine historique, psychologique et physiologique.  Ce n'est pas seulement un livre qui « dénonce les préjugés moraux » mais qui cherche surtout à comprendre comment ils sont apparus. La morale cesse d'être un ensemble de vérités intemporelles pour devenir un phénomène humain qu'il faut expliquer.

Le sous-titre, "Pensées sur les préjugés moraux", résume parfaitement cette ambition. Nietzsche traite la morale comme un objet d'enquête et non plus comme une autorité. Pourquoi certaines actions sont-elles dites « bonnes » ou « mauvaises » ? D'où viennent nos sentiments de culpabilité, de devoir, de responsabilité ou de remords ? Ces questions annoncent déjà la méthode généalogique qui trouvera son plein développement quelques années plus tard dans "La Généalogie de la morale".

À travers près de six cents aphorismes, Nietzsche entreprend une véritable psychologie des comportements humains. Il montre que les actes les plus désintéressés dissimulent souvent des motivations plus complexes : désir de reconnaissance, instinct de conservation, besoin de puissance, peur, habitude ou recherche de sécurité. Il ne s'agit pas de réduire toute conduite à l'égoïsme, mais de dévoiler la multiplicité des forces qui agissent derrière les justifications morales.

Le christianisme demeure l'une des principales cibles de cette enquête, non parce qu'il serait simplement faux, mais parce qu'il entretient, selon Nietzsche, l'illusion d'un ordre moral inscrit dans la structure même du monde. Or cette croyance est désormais devenue intenable. L'humanité doit apprendre à vivre sans supposer que l'univers récompense les justes ou punit les coupables. Cette perte d'illusion ne constitue pas seulement une critique ; elle ouvre la possibilité d'une conscience nouvelle, affranchie des garanties métaphysiques et capable d'assumer pleinement la responsabilité de ses propres valeurs.

Le titre "Aurore" possède lui-même une forte portée symbolique. Il évoque moins un aboutissement qu'un commencement. Nietzsche annonce l'apparition d'un esprit nouveau, encore incertain, qui se réveille après une longue nuit dominée par les certitudes religieuses et métaphysiques. Il écrit ainsi : « Il y a tant d'aurores qui n'ont pas encore lui. » Cette formule résume admirablement l'esprit de l'ouvrage : la philosophie n'a pas pour tâche de restaurer les anciennes certitudes, mais d'ouvrir des possibilités inédites de penser et de vivre.

À bien des égards, "Aurore" est le livre où Nietzsche cesse définitivement d'être le dernier disciple de Schopenhauer pour devenir pleinement lui-même. Les grands thèmes de la maturité — la généalogie des valeurs, la critique de la morale, le perspectivisme et l'affirmation de la vie — y prennent leur forme définitive, quelques années avant l'écriture d' "Ainsi parlait Zarathoustra".

In diesem Buche findet man einen "Unterirdischen" an der Arbeit, einen Bohrenden, Grabenden, Untergrabenden. Man sieht ihn, vorausgesetzt, dass man Augen für solche Arbeit der Tiefe hat –, wie er langsam, besonnen, mit sanfter Unerbittlichkeit vorwärts kommt, ohne dass die Noth sich allzusehr verriethe, welche jede lange Entbehrung von Licht und Luft mit sich bringt; man könnte ihn selbst bei seiner dunklen Arbeit zufrieden nennen. Scheint es nicht, dass irgend ein Glaube ihn führt, ein Trost entschädigt? Dass er vielleicht seine eigne lange Finsterniss haben will, sein Unverständliches, Verborgenes, Räthselhaftes, weil er weiss, was er auch haben wird: seinen eignen Morgen, seine eigne Erlösung, seine eigne Morgenröthe?...

Dans ce livre on trouvera au travail un homme « souterrain », un homme qui perce, creuse et ronge. On verra, en admettant que l’on ait des yeux pour un tel travail des profondeurs ─, comme il s’avance lentement, avec circonspection et une douce inflexibilité, sans que l’on devine trop la misère qu’apporte avec elle toute longue privation d’air et de lumière ; on pourrait presque le croire heureux de son travail obscur. Ne semble-t-il pas que quelque foi le conduise, que quelque consolation le dédommage ? Qu’il veuille peut-être avoir une longue obscurité pour lui, des choses qui lui soient propres, des choses incompréhensibles, cachées, énigmatiques, parce qu’il sait ce qu’il aura en retour : son matin à lui, sa propre rédemption, sa propre aurore ?... 

 


Raison ultérieure. — Toutes les choses qui vivent longtemps sont peu à peu tellement imbibées de raison que l’origine qu’elles tirent de la déraison devient invraisemblable. Le sentiment ne croit-il pas au paradoxe et au blasphème chaque fois qu’on lui montre l’histoire exacte d’une origine ? Un bon historien n’est-il pas, au fond, sans cesse en contradiction avec son milieu ?

Nachträgliche Vernünftigkeit. – Alle Dinge, die lange leben, werden allmählich so mit Vernunft durchtränkt, dass ihre Abkunft aus der Unvernunft dadurch unwahrscheinlich wird. Klingt nicht fast jede genaue Geschichte einer Entstehung für das Gefühl paradox und frevelhaft? Widerspricht der gute Historiker im Grunde nicht fortwährend?

 

Préjugé des savants. — Les savants sont dans le vrai lorsqu’ils jugent que les hommes de toutes les époques ont cru savoir ce qui était bon et mauvais. Mais c’est un préjugé des savants de croire que maintenant nous en soyons mieux informés que dans tout autre temps.

Vorurtheil der Gelehrten. – Es ist ein richtiges Urtheil der Gelehrten, dass die Menschen aller Zeiten zu wissen glaubten, was gut und böse, lobens- und tadelnswerth sei. Aber es ist ein Vorurtheil der Gelehrten, dass wir es jetzt besser wüssten, als irgend eine Zeit.

 

Toute chose a son temps. — À l’époque où l’homme prêtait un sexe à toute chose, il ne croyait pas se livrer à un jeu, mais élargir son entendement : — il ne s’est avoué que plus tard, et pas encore entièrement de nos jours, l’énormité de cette erreur. De même l’homme a attribué, à tout ce qui existe, un rapport avec la morale, jetant sur les épaules du monde le manteau d’une signification éthique. Tout cela aura un jour autant et pas plus de valeur que n’en a aujourd’hui déjà la croyance au sexe masculin ou féminin du soleil.

Alles hat seine Zeit. – Als der Mensch allen Dingen ein Geschlecht gab, meinte er nicht zu spielen, sondern eine tiefe Einsicht gewonnen zu haben: – den ungeheuren Umfang dieses Irrthums hat er sich sehr spät und jetzt vielleicht noch nicht ganz eingestanden. – Ebenso hat der Mensch Allem, was da ist, eine Beziehung zur Moral beigelegt und der Welt eine ethische Bedeutung über die Schulter gehängt. Das wird einmal ebenso viel und nicht mehr Werth haben, als es heute schon der Glaube an die Männlichkeit oder Weiblichkeit der Sonne hat.

 

Soyez reconnaissants ! — Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes sauvages, des barbares, des dieux et de nos rêves.

Seid dankbar. – Das grosse Ergebniss der bisherigen Menschheit ist, dass wir nicht mehr beständige Furcht vor wilden Thieren, vor Barbaren, vor Göttern und vor unseren Träumen zu haben brauchen.


"Le Gai Savoir" (Die fröhliche Wissenschaft, 1882 ; édition augmentée en 1887)

Publié une première fois en 1882, puis considérablement enrichi en 1887 par l'ajout d'une nouvelle préface et d'un cinquième livre, Le Gai Savoir constitue l'un des ouvrages les plus décisifs de Nietzsche. Il clôt la période des « esprits libres » tout en annonçant les grandes intuitions de "Ainsi parlait Zarathoustra". 

Rarement un livre aura réuni avec une telle liberté la réflexion philosophique, la poésie, l'humour, la psychologie et la critique de la culture.

L'ouvrage s'ouvre par un recueil de poèmes, "Plaisanterie, ruse et vengeance" (Scherz, List und Rache), et s'achève par les "Chansons du prince Hors-la-loi" (Lieder des Prinzen Vogelfrei), qui donnent à l'ensemble une tonalité singulière. La philosophie n'y apparaît plus comme un discours austère, mais comme un art de vivre, capable d'allier la rigueur intellectuelle à la légèreté, l'ironie et même à la joie.

Les différents livres abordent successivement les grandes interrogations de Nietzsche : le sens de l'existence, la création artistique, les conditions de la connaissance, l'affirmation de soi, la morale, la religion, la science, l'amour, la solitude ou encore la culture européenne. Derrière la diversité des thèmes se dessine une même ambition : apprendre à penser sans recours aux certitudes métaphysiques, en acceptant pleinement le caractère ouvert, mouvant et perspectif de toute connaissance.

Plusieurs des idées les plus célèbres de Nietzsche apparaissent ici pour la première fois. C'est dans le célèbre aphorisme du « Fou » (§125) qu'est proclamée la mort de Dieu : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! » Cette formule ne célèbre pas le triomphe de l'athéisme ; elle constate l'effondrement des fondements religieux et métaphysiques qui avaient donné sens à la civilisation occidentale. Dès lors s'ouvre l'époque du nihilisme, où les anciennes valeurs continuent d'être invoquées alors que leur fondement a disparu.

"Le Gai Savoir" contient également la première formulation explicite de l'éternel retour (§341). Nietzsche invite le lecteur à imaginer qu'un démon lui annonce qu'il devra revivre exactement la même existence, jusque dans ses moindres détails, une infinité de fois. L'enjeu n'est pas d'abord cosmologique mais existentiel : serions-nous capables d'accueillir cette perspective avec joie ? L'éternel retour devient ainsi l'épreuve suprême de l'affirmation de la vie.

L'ouvrage développe également une critique originale de la connaissance scientifique. Nietzsche ne remet nullement en cause la valeur de la science comme méthode de recherche ; il s'interroge en revanche sur la croyance qui la sous-tend. Pourquoi voulons-nous connaître la vérité ? Pourquoi accordons-nous à celle-ci une valeur supérieure à toute autre ? Même la science, affirme-t-il, repose encore sur une foi préalable : « C'est encore sur une foi métaphysique que repose notre foi dans la science. » La philosophie doit donc soumettre à son tour la volonté de vérité à une enquête critique.

Le titre lui-même exprime toute l'originalité de Nietzsche. Héritée de la tradition des troubadours provençaux, la « gaya scienza » désignait l'art poétique comme célébration joyeuse de la vie. Nietzsche reprend cette expression pour définir une philosophie nouvelle : une pensée qui ne cherche plus à fuir l'existence dans un arrière-monde, mais qui apprend à aimer la vie jusque dans son caractère tragique, changeant et incertain. Cette « science joyeuse » prépare ainsi directement l'enseignement de Zarathoustra et l'idéal de l'amor fati, l'amour du destin.

 

«Toute philosophie qui assigne à la paix une place plus élevée qu'à la guerre, toute éthique qui développe une notion négative du bonheur, toute métaphysique et toute physique qui prétendent connaître un état définitif quelconque, toute aspiration, de prédominance esthétique ou religieuse, à un à-côté, à un au-delà, à un en-dehors, à un au-dessus de, autorisent à se demander si la maladie n'était pas ce qui inspirait le philosophe [...] J'en suis encore à attendre la venue d'un philosophe médecin qui un jour aura le courage d'oser avancer la thèse : en toute activité philosophique il ne s'agissait jusqu'alors absolument pas de trouver la "vérité", mais de quelque chose de tout à fait autre, disons de santé, de croissance, de puissance, de vie...» 

 

 Beaucoup d'universitaires considèrent aujourd'hui que "Le Gai Savoir" est le livre où Nietzsche cesse définitivement d'être un philosophe de la critique pour devenir un philosophe de l'affirmation. Dans "Humain, trop humain" et "Aurore", il démonte les illusions de la métaphysique et de la morale ; dans "Le Gai Savoir", il commence à répondre à une autre question : comment vivre une fois ces illusions dissipées ? C'est cette interrogation qui conduira presque naturellement à "Ainsi parlait Zarathoustra", où la destruction des anciennes valeurs cède progressivement la place à la création de nouvelles valeurs ...

 

Pour Nietzsche, la connaissance n'est jamais un reflet objectif du monde, mais le résultat d'une longue histoire d'interprétations, d'erreurs fécondes et de conventions devenues invisibles. Les illusions elles-mêmes ont contribué à rendre la vie possible ; c'est pourquoi la véritable question n'est plus : « Qu'est-ce que la vérité ? », mais : « Quelle est la valeur de la vérité ? »

 

"Pendant d'énormes espaces de temps l'intellect n'a engendré que des erreurs ; quelques-unes de ces erreurs se trouvèrent être utiles et conservatrices de l'espèce ; celui qui tomba sur elles ou bien les reçut par héritage accomplit la lutte pour lui et ses descendants avec plus de bonheur. Il y a beaucoup de ces articles de foi erronés qui, transmis par héritage, ont fini par devenir une sorte de fonds commun de l'espèce humaine, par exemple : qu'il existe des choses durables et identiques, qu'il existe des objets, des matières, des corps, qu'une

chose est ce qu'elle paraître être, que notre volonté est libre, que ce qui est bien pour les uns est bon en soi. Ce n'est que fort tardivement que se présentèrent ceux qui niaient et mettaient en doute de pareilles propositions, — ce n'est que fort tardivement que surgit la vérité, cette forme la moins efficace de la connaissance. Il semblait que l'on ne pouvait pas vivre avec elle, notre organisme étant constitué pour la contredire ; toutes ses fonctions supérieures, les perceptions des sens et, d'une façon générale, toute espèce de sensation,

travaillaient avec ces antiques erreurs fondamentales qu'elles s'étaient assimilées. Plus encore : ces propositions devinrent même, dans les bornes de la connaissance, des normes d'après lesquelles on évaluait le « vrai » et le « non-vrai » — jusque dans les domaines les plus éloignés de la logique pure. Donc : la force de la connaissance ne réside pas dans son degré de vérité, mais dans son ancienneté, son degré d'assimilation, son caractère en tant que condition vitale.

Où ces deux choses, vivre et connaître, semblaient entrer en contradiction il n'y a jamais eu de lutte sérieuse : la négation et le doute passaient alors pour folie. Ces penseurs d'exception qui, comme les Eléates, établirent et maintinrent malgré cela les antinomies des erreurs naturelles, s'imaginèrent qu'il était aussi possible de vivre ces antinomies : ils inventèrent le sage, l'homme de l'immuabilité, de l'impersonnalité, de l'universalité de l'intuition, à la fois un et tout, avec une faculté propre pour cette connaissance à rebours : ils croyaient que leur connaissance était en même temps le principe de la vie. Cependant, pour pouvoir prétendre tout cela, il leur fallut se tromper sur leur propre état : ils durent s'attribuer de l'impersonnalité et de la durée sans changement, méconnaître l'essence de la connaissance, nier la puissance des instincts dans la connaissance et considérer, en général, la raison comme une activité absolument libre, sortie d'elle-même ; ils ne voulaient pas voir qu'eux aussi étaient arrivés à leurs principes, soit en contredisant les choses existantes, soit par besoin de repos, ou de possession, ou de domination. Le développement plus subtil de la probité et du scepticisme rendit enfin ces hommes également impossibles. Leur vie et leur jugement apparurent également comme dépendant des antiques instincts et erreurs fondamentales de toute vie sensible. Ce scepticisme et cette probité plus subtile se formèrent partout où deux principes opposés semblaient applicables à la vie, parce que tous deux s'accordaient avec les erreurs fondamentales, où l'on pouvait donc discuter sur le degré plus ou moins considérable d'utilité pour la vie ; de même, là où des principes nouveaux, s'ils ne se montraient pas favorables à la vie, ne lui étaient du moins pas nuisibles, étant plutôt les manifestations d'un instinct de jeu intellectuel, innocent et heureux comme tout ce qui est jeu. Peu à peu le cerveau humain s'emplit de pareils jugements et de semblables convictions et, dans cette agglomération, il se produisit une fermentation, une lutte et un désir de puissance. Non seulement l'utilité et le plaisir, mais encore toute espèce d'instinct prirent partie dans la lutte pour la «vérité» ; la lutte intellectuelle devint une occupation, un charme, une vocation, une dignité - : la connaissance et l'aspiration au vrai prirent place enfin comme un besoin, au milieu des autres besoins. Depuis lors, non seulement la foi et la conviction, mais encore l'examen, la négation, la méfiance, la contradiction devinrent une puissance, tous les « mauvais » instincts étaient sous-ordonnés à la connaissance, placés à son service, on leur prêta l'éclat de ce qui est permis, vénéré et utile, et finalement le regard et l'innocence du bien. La connaissance devint dès lors un morceau de la vie même, et, en tant que vie, une puissance toujours grandissante : jusqu'à ce qu'enfin la connaissance et ces antiques erreurs fondamentales se heurtassent réciproquement, les unes et les autres en tant que vie, que puissance au sein du même individu. Le penseur : voilà maintenant l'être où l'instinct de vérité et ces erreurs qui conservent la vie livrent leur premier combat, après que l'instinct de vérité, lui aussi, s'est affirmé comme une puissance qui conserve la vie. Par rapport à l'importance de cette lutte tout le reste est indifférent : la question dernière quant à la condition de la vie est ici posée et la première tentative est faite ici pour y répondre par l'expérience. Jusqu'à quel point la vérité supporte-telle l'assimilation ? — voilà la question, voilà l'expérience à faire."

 

Das Bewusstsein. – Die Bewusstheit ist die letzte und späteste Entwickelung des Organischen und folglich auch das Unfertigste und Unkräftigste daran. Aus der Bewusstheit stammen unzählige Fehlgriffe, welche machen, dass ein Thier, ein Mensch zu Grunde geht, früher als es nöthig wäre, "über das Geschick", wie Homer sagt. Wäre nicht der erhaltende Verband der Instincte so überaus viel mächtiger, diente er nicht im Ganzen als Regulator: an ihrem verkehrten Urtheilen und Phantasiren mit offenen Augen, an ihrer Ungründlichkeit und Leichtgläubigkeit, kurz eben an ihrer Bewusstheit müsste die Menschheit zu Grunde gehen: oder vielmehr, ohne jenes gäbe es diese längst nicht mehr! Bevor eine Function ausgebildet und reif ist, ist sie eine Gefahr des Organismus: gut, wenn sie so lange tüchtig tyrannisirt wird! So wird die Bewusstheit tüchtig tyrannisirt – und nicht am wenigsten von dem Stolze darauf! Man denkt, hier sei der Kern des Menschen; sein Bleibendes, Ewiges, Letztes, Ursprünglichstes! Man hält die Bewusstheit für eine feste gegebene Grösse! Leugnet ihr Wachsthum, ihre Intermittenzen! Nimmt sie als Einheit des Organismus! – Diese lächerliche Ueberschätzung und Verkennung des Bewusstseins hat die grosse Nützlichkeit zur Folge, dass damit eine allzuschnelle Ausbildung desselben verhindert worden ist. Weil die Menschen die Bewusstheit schon zu haben glaubten, haben sie sich wenig Mühe darum gegeben, sie zu erwerben – und auch jetzt noch steht es nicht anders! Es ist immer noch eine ganz neue und eben erst dem menschlichen Auge aufdämmernde, kaum noch deutlich erkennbare Aufgabe, das Wissen sich einzuverleiben und instinctiv zu machen, – eine Aufgabe, welche nur von Denen gesehen wird, die begriffen haben, dass bisher nur unsere Irrthümer uns einverleibt waren und dass alle unsere Bewusstheit sich auf Irrthümer bezieht!

 

La conscience. — Le conscient est l’évolution dernière et tardive du système organique, et par conséquent aussi ce qu’il y a dans ce système de moins achevé et de moins fort. D’innombrables méprises ont leur origine dans le conscient, des méprises qui font périr un animal, un homme plus tôt qu’il ne serait nécessaire, « malgré le destin, » comme dit Homère. Si le lien conservateur des instincts n’était pas infiniment plus puissant, s’il ne servait pas, dans l’ensemble, de régulateur : l’humanité périrait par ses jugements absurdes, par ses divagations avec les yeux ouverts, par ses jugements superficiels et sa crédulité, en un mot par sa conscience : ou plutôt sans celle-ci elle n’existerait plus depuis longtemps ! Toute fonction, avant d’être développée et mûre, est un danger pour l’organisme : tant mieux si elle est bien tyrannisée pendant son développement. C’est ainsi que le conscient est tyrannisé et pas pour le moins par la fierté que l’on y met ! On s’imagine que c’est là le noyau de l’être humain, ce qu’il a de durable, d’éternel, de primordial ! On tient le conscient pour une quantité stable donnée ! On nie sa croissance, son intermittence ! On le considère comme l’« unité de l’organisme » ! — Cette ridicule surestimation, cette méconnaissance de la conscience a eu ce résultat heureux que par là le développement trop rapide de la conscience a été empêché. Parce que les hommes croyaient déjà posséder le conscient, ils se sont donné peu de peine pour l’acquérir — et, maintenant encore, il n’en est pas autrement. Une tâche demeure toute nouvelle et à peine perceptible à l’œil humain, à peine clairement reconnaissable, la tâche de s’incorporer le savoir et de le rendre instinctif. Cette tâche ne peut être aperçue que par ceux qui ont compris que, jusqu’à présent, seules nos erreurs ont été incorporées et que toute notre conscience se rapporte à des erreurs !

 



Troisième période (1883-1888) – L'affirmation de la vie et la transvaluation des valeurs

Avec "Ainsi parlait Zarathoustra" (1883-1885), "Par-delà le bien et le mal" (1886), "La Généalogie de la morale" (1887) et les ouvrages de l'extraordinaire année 1888 (Le Crépuscule des idoles, L'Antéchrist, Le Cas Wagner, Ecce Homo...), la pensée de Nietzsche atteint sa pleine maturité. Après avoir déconstruit les illusions de la métaphysique, de la morale et de la religion, il s'attache désormais à une tâche plus ambitieuse : penser les conditions d'une nouvelle affirmation de l'existence. Cette entreprise est celle de la « transvaluation de toutes les valeurs » (Umwertung aller Werte).

1. Dans "Ainsi parlait Zarathoustra", Nietzsche donne à cette renaissance une expression symbolique à travers les trois métamorphoses de l'esprit. L'esprit est d'abord chameau : il supporte le poids des traditions, des devoirs et des vérités héritées. Il devient ensuite lion, capable de dire un « non » libérateur au grand dragon du « Tu dois » qui incarne les anciennes valeurs. Mais la liberté conquise ne suffit pas. Le lion doit finalement devenir enfant : figure de l'innocence, du jeu, de la création et du commencement. L'enfant ne détruit plus ; il invente. Il est le symbole de celui qui crée librement de nouvelles valeurs.

2. Cette métamorphose répond au grand diagnostic historique de Nietzsche : le nihilisme. La « mort de Dieu » a entraîné l'effondrement des fondements religieux et métaphysiques de la civilisation européenne. Les valeurs suprêmes ont perdu leur autorité, mais aucune autre ne les a encore remplacées. Le nihilisme ne signifie donc pas que tout est dépourvu de sens ; il désigne l'époque où les anciennes significations cessent de convaincre tandis que les nouvelles restent encore à inventer. Nietzsche se considère comme le premier philosophe à avoir pleinement pris conscience de cette crise, qu'il voit comme le destin spirituel de l'Europe.

3. La réponse qu'il propose n'est pas un retour aux anciennes croyances, mais la création de nouvelles valeurs. C'est dans ce contexte qu'apparaît la figure du Surhomme (Übermensch). Loin des caricatures idéologiques dont elle fera plus tard l'objet, elle ne désigne ni un être biologiquement supérieur ni un idéal politique. Le Surhomme est celui qui, après l'effondrement des anciennes certitudes, trouve en lui-même la force de créer ses propres valeurs et d'assumer pleinement la responsabilité de son existence. Il ne domine pas les autres hommes ; il se dépasse lui-même.

4. Cette affirmation trouve son épreuve la plus exigeante dans la pensée de l'éternel retour, annoncée dès "Le Gai Savoir" puis reprise au cœur de "Zarathoustra". Nietzsche demande au lecteur d'imaginer qu'il devra revivre exactement la même vie, dans les moindres détails, une infinité de fois. L'enjeu n'est pas d'abord cosmologique. L'éternel retour constitue une expérience intérieure : aimerions-nous suffisamment notre existence pour vouloir la revivre éternellement ? L'amor fati, l'amour du destin, devient ainsi la plus haute affirmation de la vie.

5. La notion de volonté de puissance traverse toute cette période. Elle ne désigne pas seulement le désir de dominer, comme on l'a souvent cru. Elle exprime plus profondément la tendance de tout vivant à croître, à interpréter, à créer des formes nouvelles et à déployer sa puissance d'exister. Chez l'homme, elle se manifeste avant tout dans les activités de création, de connaissance, d'invention et de dépassement de soi. Les travaux contemporains invitent toutefois à distinguer cette notion des compilations posthumes réunies sous le titre La Volonté de puissance, ouvrage que Nietzsche n'a jamais rédigé sous cette forme.

6. Les livres de 1888 donnent à cette philosophie une expression de plus en plus incisive.

"Le Crépuscule des idoles" résume en quelques formules fulgurantes la critique de la métaphysique occidentale ; "L'Antéchrist" constitue l'attaque la plus radicale contre le christianisme ; "Ecce Homo", enfin, tient à la fois de l'autobiographie intellectuelle, de l'autoportrait ironique et du testament philosophique. Les titres de ses chapitres — « Pourquoi je suis si sage », « Pourquoi je suis si intelligent », « Pourquoi j'écris de si bons livres » — ont souvent été interprétés comme les signes d'une mégalomanie naissante. Ils témoignent aussi d'un humour provocateur et d'une mise en scène de soi caractéristiques de l'écriture nietzschéenne.

Le 3 janvier 1889, à Turin, cette extraordinaire période créatrice s'interrompt brutalement avec l'effondrement psychique de Nietzsche. En moins de vingt années d'écriture, il aura profondément transformé la philosophie occidentale en substituant à la recherche de vérités éternelles une interrogation sur l'origine, la valeur et la création des valeurs elles-mêmes....


Ainsi parlait Zarathoustra

(Also sprach Zarathustra, 1883-1885, publié en 1892)

Avec "Ainsi parlait Zarathoustra", Nietzsche abandonne définitivement le traité philosophique traditionnel pour inventer une forme littéraire entièrement nouvelle, située à la frontière de la poésie, du récit, du mythe et de la prophétie. Commencé durant l'hiver 1882-1883 à Rapallo, puis poursuivi à Sils-Maria, Nice et Menton, l'ouvrage paraît en quatre parties entre 1883 et 1885. Nietzsche le considérera toujours comme son chef-d'œuvre, le livre dans lequel toute sa philosophie atteint son expression la plus haute.

Lorsque Zarathoustra entre en scène, Nietzsche a déjà consacré plus de dix années à déconstruire les illusions de la métaphysique, de la morale et de la religion. Mais une philosophie ne peut se limiter à critiquer : elle doit aussi proposer une nouvelle manière d'habiter le monde. Zarathoustra devient ainsi le porte-parole de cette affirmation nouvelle. Plus qu'un double de Nietzsche, il est une figure symbolique, un sage qui revient parmi les hommes après dix années de solitude afin de leur annoncer une transformation spirituelle.

Le choix de Zarathoustra n'est pas fortuit. Le prophète perse, traditionnellement considéré comme le fondateur du zoroastrisme, fut l'un des premiers à opposer radicalement le Bien et le Mal. Nietzsche lui confie paradoxalement la mission d'annoncer le dépassement de cette opposition. Celui qui contribua à instaurer la morale devient celui qui proclame sa transvaluation.

 

1. Le prologue, l'un des plus célèbres de toute la littérature philosophique, présente immédiatement les grands thèmes de l'ouvrage. Descendant de sa montagne, Zarathoustra s'adresse au soleil avant de rejoindre les hommes :

« Ô grand astre ! Quel serait ton bonheur si tu n'avais pas ceux que tu éclaires ? (...) Voici ! Cette coupe veut déborder de nouveau, et Zarathoustra veut redevenir homme. »

À la différence du Christ, dont la lumière vient d'un Père céleste, Zarathoustra reçoit sa bénédiction du soleil, symbole de la vie terrestre. Il ne promet aucun salut dans un au-delà : il invite les hommes à découvrir la richesse de l'existence ici et maintenant. En reprenant la forme des Évangiles, Nietzsche ne fonde pas une nouvelle religion ; il détourne leur langage pour annoncer une sagesse entièrement affranchie de la transcendance.

 

2. La première partie introduit les célèbres « trois métamorphoses de l'esprit ». Le chameau représente l'homme qui porte le poids des traditions, des devoirs et des vérités héritées. Le lion conquiert sa liberté en disant un « non » sacré au dragon du « Tu dois », incarnation des anciennes valeurs. Mais cette liberté reste encore négative. Seul l'enfant accomplit pleinement la métamorphose : figure de l'innocence, du jeu et de la création, il possède le pouvoir de dire un « oui » créateur à l'existence et d'inventer des valeurs nouvelles.

 

3. Les parties suivantes approfondissent les grands thèmes de la philosophie nietzschéenne. La volonté de puissance apparaît comme le principe même du dépassement de soi : non pas un simple désir de domination, mais la capacité qu'a toute vie de croître, d'interpréter, de créer et de se transformer. Les chapitres consacrés aux prêtres, aux savants, aux prédicateurs de l'égalité ou aux « derniers hommes » poursuivent la critique des formes de vie qui étouffent cette puissance créatrice en recherchant avant tout la sécurité, le conformisme ou le renoncement.

 

4. Au cœur de la troisième partie surgit l'idée de l'éternel retour, préparée dès "Le Gai Savoir". Nietzsche ne demande pas d'abord au lecteur de croire à un retour cosmique des événements. Il propose une épreuve spirituelle : serions-nous capables de vouloir revivre éternellement chaque instant de notre existence ? Celui qui répond pleinement « oui » à cette question manifeste la plus haute affirmation de la vie. L'éternel retour devient ainsi moins une théorie du temps qu'un critère permettant de mesurer notre capacité à aimer notre destin (amor fati).

 

5. La quatrième partie, longtemps restée confidentielle, met en scène les multiples tentations auxquelles Zarathoustra est confronté avant de pouvoir transmettre son enseignement. Le Surhomme n'y apparaît jamais comme un personnage réel. Il demeure un horizon, un idéal de dépassement de soi. Il ne désigne ni un être biologiquement supérieur, ni un chef politique, ni le représentant d'une race privilégiée. Le Surhomme est celui qui assume pleinement la disparition des anciennes certitudes, crée ses propres valeurs et transforme sa liberté en puissance de création.

 

Plus encore qu'un système philosophique, "Ainsi parlait Zarathoustra" est une œuvre de métamorphose.

Nietzsche y remplace le langage démonstratif par la parabole, l'image, la poésie et le symbole. C'est pourquoi ce livre a exercé une influence considérable bien au-delà de la philosophie, sur la littérature, la musique, la psychanalyse, la peinture et la pensée contemporaine. Il demeure aujourd'hui encore l'une des œuvres les plus énigmatiques, les plus commentées et les plus fascinantes de toute la philosophie occidentale.

 

On notera que nous présentons successivement le Surhomme, la volonté de puissance et l'éternel retour comme trois notions distinctes. Or beaucoup de grands commentateurs — de Walter Kaufmann à Gilles Deleuze ou Rüdiger Safranski — montrent qu'il s'agit en réalité des trois faces d'une même pensée, 

- la volonté de puissance décrit le mouvement créateur de toute vie ;

- le Surhomme est l'homme capable d'assumer pleinement cette puissance créatrice ;

- l'éternel retour constitue l'épreuve ultime qui vérifie si cette affirmation de la vie est totale.

Autrement dit, ces trois notions ne sont pas trois doctrines indépendantes : elles forment l'architecture même de Zarathoustra. C'est probablement cette unité qui fait de ce livre l'œuvre centrale de Nietzsche.

 

Als Zarathustra dreissig Jahr alt war, verliess er seine Heimat und den See seiner Heimat und ging in das Gebirge. Hier genoss er seines Geistes und seiner Einsamkeit und wurde dessen zehn Jahr nicht müde. Endlich aber verwandelte sich sein Herz, – und eines Morgens stand er mit der Morgenröthe auf, trat vor die Sonne hin und sprach zu ihr also:

»Du grosses Gestirn! Was wäre dein Glück, wenn du nicht Die hättest, welchen du leuchtest!

Zehn Jahre kamst du hier herauf zu meiner Höhle: du würdest deines Lichtes und dieses Weges satt geworden sein, ohne mich, meinen Adler und meine Schlange.

Aber wir warteten deiner an jedem Morgen, nahmen dir deinen Überfluss ab und segneten dich dafür.

Siehe! Ich bin meiner Weisheit überdrüssig, wie die Biene, die des Honigs zu viel gesammelt hat, ich bedarf der Hände, die sich ausstrecken.

Ich möchte verschenken und austheilen, bis die Weisen unter den Menschen wieder einmal ihrer Thorheit und die Armen einmal ihres Reichthums froh geworden sind.

Dazu muss ich in die Tiefe steigen: wie du des Abends thust, wenn du hinter das Meer gehst und noch der Unterwelt Licht bringst, du überreiches Gestirn!

Ich muss, gleich dir, untergehen, wie die Menschen es nennen, zu denen ich hinab will.

So segne mich denn, du ruhiges Auge, das ohne Neid auch ein allzugrosses Glück sehen kann!

Segne den Becher, welche überfliessen will, dass das Wasser golden aus ihm fliesse und überallhin den Abglanz deiner Wonne trage!

Siehe! Dieser Becher will wieder leer werden, und Zarathustra will wieder Mensch werden.«

– Also begann Zarathustra's Untergang.

 

Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s’en alla dans la montagne.

Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s’en lassa point durant dix années. Mais enfin son coeur se transforma, –

et un matin, se levant avec l’aurore, il s’avança devant le soleil et lui parla ainsi :

« Ô grand astre ! Quel serait ton bonheur, si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ?

Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne : tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon

serpent.

Mais nous t’attendions chaque matin, nous te prenions ton superflu et nous t’en bénissions.

Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse, comme l’abeille qui a amassé trop de miel. J’ai besoin de mains qui se tendent. Je

voudrais donner et distribuer, jusqu’à ce que les sages parmi les hommes soient redevenus joyeux de leur folie, et les pauvres,

heureux de leur richesse.

Voilà pourquoi je dois descendre dans les profondeurs, comme tu fais le soir quand tu vas derrière les mers, apportant

ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse !

Je dois disparaître ainsi que toi, me coucher, comme disent les hommes vers qui je veux descendre.

Bénis-moi donc, oeil tranquille, qui peux voir sans envie un bonheur même sans mesure !

Bénis la coupe qui veut déborder, que l’eau toute dorée en découle, apportant partout le reflet de ta joie !

Vois ! cette coupe veut se vider à nouveau et Zarathoustra veut redevenir homme. »

Ainsi commença le déclin de Zarathoustra."

 


Le chant de la mélancolie

Lorsque Zarathoustra prononça ces discours, il se trouvait à l’entrée de sa caverne ; mais après les dernières paroles, il s’échappa de ses hôtes et s’enfuit pour un moment en plein air. « Ô odeurs pures autour de moi, s’écria-t-il, ô tranquillité bienheureuse autour de moi ! Mais où sont mes animaux ? Venez, venez, mon aigle et mon serpent ! Dites-moi donc, mes animaux : tous ces hommes supérieurs, – ne sentent-ils peut-être pas bon ? Ô odeurs pures autour de moi ! Maintenant je sais et je sens seulement combien je vous aime, mes animaux. » – Et Zarathoustra dit encore une fois : « Je vous aime, mes animaux ! » L’aigle et le serpent cependant se pressèrent contre lui, tandis qu’il prononçait ces paroles et leurs regards s’élevèrent vers lui. Ainsi ils se tenaient ensemble tous les trois, silencieusement, aspirant le bon air les uns auprès des autres. Car là- dehors l’air était meilleur que chez les hommes supérieurs. 

Mais à peine Zarathoustra avait-il quitté la caverne, que le vieil enchanteur se leva et, regardant malicieusement autour de lui, il dit : « Il est sorti ! Et déjà, ô homme supérieurs – permettez-moi de vous chatouiller de ce nom de louange et de flatterie, comme il fit lui-même – déjà mon esprit malin et trompeur, mon esprit d’enchanteur, s’empare de moi, mon démon de mélancolie, – qui est, jusqu’au fond du cœur, l’adversaire de ce Zarathoustra : pardonnez-lui ! Maintenant il veut faire devant vous ses enchantements, c’est justement son heure ; je lutte en vain avec ce mauvais esprit. À vous tous, quels que soient les honneurs que vous vouliez prêter, que vous vous appeliez les « esprits libres » ou bien « les véridiques », ou bien « les expiateurs de l’esprit », « les déchaînés », ou bien « ceux du grand désir » – à vous tous qui souffrez comme moi du grand dégoût, pour qui le Dieu ancien est mort, sans qu’un Dieu nouveau soit encore au berceau, enveloppé de linges, – à vous tous, mon mauvais esprit, mon démon enchanteur, est favorable. Je vous connais, ô hommes supérieurs, je le connais, – je le connais aussi, ce lutin que j’aime malgré moi, ce Zarathoustra : il me semble le plus souvent semblables à une belle larve de saint, – semblable à un nouveau déguisement singulier, où se plaît mon esprit mauvais, le démon de mélancolie : – souvent il me semble que j’aime Zarathoustra à cause de mon mauvais esprit. – Mais déjà il s’empare de moi et il me terrasse, ce mauvais esprit, cet esprit de mélancolie, ce démon du crépuscule : et en vérité, ô hommes supérieurs, il est pris d’une envie – – ouvrez les yeux ! – il est pris d’une envie de venir nu, en homme ou en femme, je ne le sais pas encore : mais il vient, il me terrasse, malheur à moi ! ouvrez vos sens ! Le jour baisse, pour toutes choses le soir vient maintenant, même pour les meilleures choses ; écoutez donc et voyez, ô hommes supérieurs, quel démon, homme ou femme, est cet esprit de la mélancolie du soir ! » Ainsi parlait le vieil enchanteur, puis il regarda malicieusement autour de lui et saisit sa harpe.

Dans l’air clarifié, quand déjà la consolation de la rosée descend sur terre, invisible, sans qu’on l’entende,

– car la rosée consolatrice porte des chaussures fines, comme tous les doux consolateurs –

songes-tu alors, songes-tu, cœur chaud, comme tu avais soif jadis, soif de larmes divines, de gouttes de rosée,

altéré et fatigué, comme tu avais soif, puisque dans l’herbe, sur des sentes jaunies, des rayons du soleil couchant, méchamment, au travers des arbres noirs, couraient autour de toi, des rayons de soleil, ardents et éblouissants, malicieux.

« Le prétendant de la vérité ? toi ? – ainsi se moquaient-ils –

Non ! Poète seulement ! Une bête rusée, sauvage, rampante, qui doit mentir : qui doit mentir sciemment, volontairement, envieuse de butin, masquée de couleurs, masque pour elle-même, butin pour elle-même – Ceci – le prétendant de la vérité !…

Non ! Fou seulement ! poète seulement ! parlant en images coloriées, criant sous un masque multicolore de fou, errant sur de mensongers ponts de paroles, sur des arcs-en-ciel mensongers, parmi de faux ciels et de fausses terres errant, planant çà et là, – fou seulement ! poète seulement !…

Ceci – le prétendant de la vérité ?… ni silencieux, ni rigide, lisse et froid, changé en image, en statue divine, ni placé devant les temples, gardien du seuil d’un Dieu : non ! ennemi de tous ces monuments de la vertu, plus familier de tous les déserts que de l’entrée des temples, plein de chatteries téméraires, sautant par toutes les fenêtres, vlan !

Dans tous les hasards, reniflant dans toutes les forêts vierges, reniflant d’envie et de désirs !

Ah ! toi qui cours dans les forêts vierges, parmi les fauves bigarrés, bien portant, colorié et beau comme le péché, avec les lèvres lascives, divinement moqueur, divinement infernal, divinement sanguinaire, qui cours sauvage, rampeur, menteur :

– Ou bien, semblable à l’aigle, qui regarde longtemps, longtemps, le regard fixé dans les abîmes, dans ses abîmes :

– ô comme ils planent en cercle, descendant toujours plus bas, au fond de l’abîme toujours plus profond !

– puis soudain, d’un trait droit, les ailes ramenées, fondant sur des agneaux, d’un vol subit, affamé, pris de l’envie de ces agneaux, détestant toutes les âmes d’agneaux, haineux de tout ce qui a le regard vertueux, l’œil de la brebis, la laine frisée et grise, avec la bienveillance de l’agneau !

Tels sont, comme chez l’aigle et la panthère, les désirs du poète, tels sont tes désirs, entre mille masques, toi qui es fou, toi qui es poète !… Toi qui vis l’homme, tel Dieu, comme un agneau

– : Déchirer Dieu dans l’homme, comme l’agneau dans l’homme, rire en le déchirant – Ceci, ceci est ta félicité ! La félicité d’un aigle et d’une panthère, la félicité d’un poète et d’un fou ! »…

– Dans l’air clarifié, quand déjà le croissant de la lune glisse ses rayons verts, envieusement, parmi la pourpre du couchant : – ennemi du jour, glissant à chaque pas, furtivement, devant les bosquets de roses, jusqu’à ce qu’ils s’effondrent pâles dans la nuit :

– Ainsi je suis tombé moi-même jadis de ma folie de vérité, de mes désirs du jour, fatigué du jour, malade de lumière, – je suis tombé plus bas, vers le couchant et l’ombre : par une vérité brûlé et assoiffé : – t’en souviens-tu, t’en souviens-tu, cœur chaud, comme alors tu avais soif ? – Que je sois banni de toutes les vérités ! Fou seulement, poète seulement !"

 

Nietzsche a l'intuition de "l'éternel retour" au cours d'une promenade solitaire à Sils-Maria (Suisse) : l'existence est fondamentalement un cycle destiné à se renouveler invariablement, nous sommes ainsi condamnés à revivre éternellement tous les événements de notre vie, heureux ou non. D'où la lourde conséquence de tout acte ou de toute décision sur nos existences. D'où l'idée que seul un surhomme peut affronter la pensée de l'éternel retour dans un effort sur-humain de dépassement de soi...

 

"Et comment supporterais-je d’être homme, si l’homme n’était pas aussi poète, devineur d’énigmes et rédempteur du hasard ! 

Sauver ceux qui sont passés, et transformer tout « ce qui était » en « ce que je voudrais que ce fût » ! – c’est cela seulement que j’appellerai rédemption !

Volonté – c’est ainsi que s’appelle le libérateur et le messager de joie. C’est là ce que je vous enseigne, mes amis ! Mais apprenez cela aussi : la volonté elle-même est encore prisonnière.

Vouloir délivre : mais comment s’appelle ce qui enchaîne même le libérateur ?

« Ce fut » : c’est ainsi que s’appelle le grincement de dents et la plus solitaire affliction de la volonté. Impuissante envers tout ce qui a été fait – la volonté est pour tout ce qui est passé un méchant spectateur.

La volonté ne peut pas vouloir agir en arrière ; ne pas pouvoir briser le temps et le désir du temps, – c’est là la plus solitaire affliction de la volonté.

Vouloir délivre : qu’imagine la volonté elle-même pour se délivrer de son affliction et pour narguer son cachot ?

Hélas ! Tout prisonnier devient un fou ! La volonté prisonnière, elle aussi, se délivre avec folie.

Que le temps ne recule pas, c’est là sa colère ; « ce qui fut » – ainsi s’appelle la pierre que la volonté ne peut soulever. 

Et c’est pourquoi, par rage et par dépit, elle soulève des pierres et elle se venge de celui qui n’est pas, comme elle, rempli de rage et de dépit.

Ainsi la volonté libératrice est devenue malfaisante ; et elle se venge sur tout ce qui est capable de souffrir de ce qu’elle ne peut revenir elle-même en arrière.

Ceci, oui ceci seul est la vengeance même : la répulsion de la volonté contre le temps et son « ce fut ».

En vérité, il y a une grande folie dans notre volonté ; et c’est devenu la malédiction de tout ce qui est humain que cette folie ait appris à avoir de l’esprit !

L’esprit de la vengeance : mes amis, c’est là ce qui fut jusqu’à présent la meilleure réflexion des hommes ; et, partout où il y a douleur, il devrait toujours y avoir châtiment.

« Châtiment », c’est ainsi que s’appelle elle-même la vengeance : avec un mot mensonger elle simule une bonne conscience.

Et comme chez celui qui veut il y a de la souffrance, puisqu’il ne peut vouloir en arrière, – la volonté elle-même et toute vie devraient être – punition !

Et ainsi un nuage après l’autre s’est accumulé sur l’esprit : jusqu’à ce que la folie ait proclamé : « Tout passe, c’est pourquoi tout mérite de passer ! »

« Ceci est la justice même, qu’il faille que le temps dévore ses enfants » : ainsi a proclamé la folie.

« Les choses sont ordonnées moralement d’après le droit et le châtiment. Hélas ! où trouver la délivrance du fleuve des choses et de « l’existence », ce châtiment ? » Ainsi a proclamé la folie.

« Peut-il y avoir rédemption s’il y a un droit éternel ? Hélas ! on ne peut soulever la pierre du passé : il faut aussi que tous les châtiments soient éternels ! » Ainsi a proclamé la folie.

« Nul acte ne peut être détruit : comment pourrait-il être supprimé par le châtiment ! Ceci, oui ceci est ce qu’il y a d’éternel dans l’« existence », ce châtiment, que l’existence doive redevenir éternellement action et châtiment !

« À moins que la volonté ne finisse pas de délivrer elle-même, et que le vouloir devienne non-vouloir – » : cependant, mes frères, vous connaissez ces chansons de la folie !

Je vous ai conduits loin de ces chansons, lorsque je vous ai enseigné : « La volonté est créatrice. »

Tout ce « qui fut » est fragment et énigme et épouvantable hasard – jusqu’à ce que la volonté créatrice ajoute : « Mais c’est ainsi que je le voulais ! »

Jusqu’à ce que la volonté créatrice ajoute : « Mais c’est ainsi que je le veux ! C’est ainsi que je le voudrai. »

A-t-elle cependant déjà parlé ainsi ? Et quand cela arrivera-t-il ? La volonté est-elle déjà délivrée de sa propre folie ? 

La volonté est-elle déjà devenue, pour elle-même, rédemptrice et messagère de joie ? A-t-elle désappris l’esprit de vengeance et tous les grincements de dents ?

Et qui donc lui a enseigné la réconciliation avec le temps et quelque chose de plus haut que ce qui est réconciliation ?

Il faut que la volonté, qui est la volonté de puissance, veuille quelque chose de plus haut que la réconciliation, – : mais comment ? Qui lui enseignera encore à vouloir en arrière ?

Mais en cet endroit de son discours, Zarathoustra s’arrêta soudain, semblable à quelqu’un qui s’effraie extrêmement. Avec des yeux épouvantables, il regarda ses disciples ; son regard pénétrait comme une flèche leurs pensées et leurs arrière-pensées.

Mais au bout d’un moment, il recommença déjà à rire et il dit avec calme :

« Il est difficile de vivre parmi les hommes, parce qu’il est si difficile de se taire. Surtout pour un bavard. »


Par-delà le Bien et le Mal (Jenseits von Gut und Böse, 1886)

(Prélude d’une philosophie de l’avenir - Vorspiel einer Philosophie der Zukunft)

"Par-delà le Bien et le Mal" est souvent considéré, avec La Généalogie de la morale, comme le véritable cœur de la philosophie mature de Nietzsche....  

Publié trois ans après "Ainsi parlait Zarathoustra", cet ouvrage constitue sans doute l'exposé le plus systématique de la philosophie de Nietzsche. Là où Zarathoustra parlait le langage du prophète et du poète, "Par-delà le Bien et le Mal" retrouve celui du philosophe, multipliant les aphorismes incisifs pour déconstruire deux mille ans de métaphysique occidentale.

Nietzsche y entreprend une critique méthodique des grands préjugés de la philosophie depuis Platon jusqu'à Emmanuel Kant.

Il met en doute la croyance en une vérité objective, révèle les arrière-plans psychologiques des systèmes philosophiques et affirme que toute pensée exprime d'abord une certaine manière de vivre plutôt qu'une vérité universelle. « Toute philosophie, écrit-il, est la confession involontaire de son auteur. »

Les neuf parties de l'ouvrage explorent successivement les préjugés des philosophes, l'esprit libre capable de s'affranchir des croyances héritées, la religion comme phénomène historique et psychologique, la morale comprise comme produit de l'évolution des sociétés, les limites du savoir scientifique, les vertus, les rapports entre les sexes, les peuples européens, le nationalisme et la culture, avant de conclure sur la figure du philosophe de l'avenir, créateur de valeurs nouvelles.

C'est également dans ce livre que Nietzsche formule avec le plus de netteté sa célèbre opposition entre la morale des maîtres et la morale des esclaves. 

La première est une morale affirmative, née de la force, de la création et de l'excellence ; la seconde est une morale du ressentiment, élaborée selon lui par les faibles pour transformer leur impuissance en supériorité morale. Cette distinction, qu'il approfondira l'année suivante dans La Généalogie de la morale, ne décrit pas des classes sociales, mais deux façons radicalement différentes d'évaluer le monde.

L'ouvrage contient également certaines des pages les plus pénétrantes de Nietzsche sur la psychologie humaine, le christianisme, la démocratie, le nationalisme, l'égalitarisme, la culture européenne et la condition des philosophes. Ses remarques sur les femmes, souvent provocatrices et parfois ouvertement misogynes, demeurent parmi les passages les plus discutés de toute son œuvre et continuent d'alimenter un abondant débat critique.

Par sa profondeur analytique, son ironie mordante et son extraordinaire richesse conceptuelle, Par-delà le Bien et le Mal est généralement considéré, avec La Généalogie de la morale, comme l'une des meilleures portes d'entrée dans la pensée du Nietzsche de la maturité. Il annonce nombre des débats philosophiques du XXᵉ siècle sur la psychologie des valeurs, le langage, le pouvoir, la vérité et la généalogie des idées, qui trouveront un prolongement chez Martin Heidegger, Michel Foucault, Gilles Deleuze ou encore Jacques Derrida.

 

«Peut-être le temps est-il très proche où l'on s'avisera que la pierre angulaire des édifices sublimes et inconditionnés que les philosophes dogmatiques se sont plu à élever n'était au fond que superstition populaire venue d'un temps immémorial (comme la superstition de l'âme qui, devenue superstition du sujet et du moi, ne cesse aujourd'hui encore d'engendrer des méfaits), quelconque jeu de mots peut-être, suggestion aberrante de la grammaire, ou encore généralisation téméraire de quelques faits limités, très personnels, d'un caractère très humain, trop humain. Il semble que pour se graver, avec leurs exigences éternelles dans le cœur de l'humanité, toutes les grandes choses doivent d'abord errer à travers le monde sous la forme de masques monstrueux et effrayants ; l'un de ces masques fut la philosophie dogmatique, par exemple, l'invention platonicienne de l'esprit pur et du Bien en soi. Mais à présent qu'on en est venu à bout, que l'Europe respire et sort de ce cauchemar et qu'il lui est permis de jouir au moins... d'un sommeil plus sain, nous, dont la tâche même est de veiller, avons hérité toute l'énergie qu'a grandement disciplinée le combat contre cette erreur.»  


»Wie könnte Etwas aus seinem Gegensatz entstehn? Zum Beispiel die Wahrheit aus dem Irrthume? Oder der Wille zur Wahrheit aus dem Willen zur Täuschung? Oder die selbstlose Handlung aus dem Eigennutze? Oder das reine sonnenhafte Schauen des Weisen aus der Begehrlichkeit? Solcherlei Entstehung ist unmöglich; wer davon träumt, ein Narr, ja Schlimmeres; die Dinge höchsten Werthes müssen einen anderen, eigenen Ursprung haben, – aus dieser vergänglichen verführerischen täuschenden geringen Welt, aus diesem Wirrsal von Wahn und Begierde sind sie unableitbar! Vielmehr im Schoosse des Sein's, im Unvergänglichen, im verborgenen Gotte, im »Ding an sich« – da muss ihr Grund liegen, und sonst nirgendswo!« – Diese Art zu urtheilen macht das typische Vorurtheil aus, an dem sich die Metaphysiker aller Zeiten wieder erkennen lassen; diese Art von Werthschätzungen steht im Hintergrunde aller ihrer logischen Prozeduren; aus diesem ihrem »Glauben« heraus bemühn sie sich um ihr »Wissen«, um Etwas, das feierlich am Ende als »die Wahrheit« getauft wird. Der Grundglaube der Metaphysiker ist der Glaube an die Gegensätze der Werthe. Es ist auch den Vorsichtigsten unter ihnen nicht eingefallen, hier an der Schwelle bereits zu zweifeln, wo es doch am nöthigsten war: selbst wenn sie sich gelobt hatten »de omnibus dubitandum«. Man darf nämlich zweifeln, erstens, ob es Gegensätze überhaupt giebt, und zweitens, ob jene volksthümlichen Werthschätzungen und Werth-Gegensätze, auf welche die Metaphysiker ihr Siegel gedrückt haben, nicht vielleicht nur Vordergrunds-Schätzungen sind, nur vorläufige Perspektiven, vielleicht noch dazu aus einem Winkel heraus, vielleicht von Unten hinauf, Frosch-Perspektiven gleichsam, um einen Ausdruck zu borgen, der den Malern geläufig ist? Bei allem Werthe, der dem Wahren, dem Wahrhaftigen, dem Selbstlosen zukommen mag: es wäre möglich, dass dem Scheine, dem Willen zur Täuschung, dem Eigennutz und der Begierde ein für alles Leben höherer und grundsätzlicherer Werth zugeschrieben werden müsste. Es wäre sogar noch möglich, dass was den Werth jener guten und verehrten Dinge ausmacht, gerade darin bestünde, mit jenen schlimmen, scheinbar entgegengesetzten Dingen auf verfängliche Weise verwandt, verknüpft, verhäkelt, vielleicht gar wesensgleich zu sein. Vielleicht! – Aber wer ist Willens, sich um solche gefährliche Vielleichts zu kümmern! Man muss dazu schon die Ankunft einer neuen Gattung von Philosophen abwarten, solcher, die irgend welchen anderen umgekehrten Geschmack und Hang haben als die bisherigen, – Philosophen des gefährlichen Vielleicht in jedem Verstande. – Und allen Ernstes gesprochen: ich sehe solche neue Philosophen heraufkommen.

 

« Comment une chose pourrait-elle naître de son contraire ? Par exemple, la vérité de l’erreur ? Ou bien la volonté du vrai de la volonté de l’erreur ? L’acte désintéressé de l’acte égoïste ? Comment la contemplation pure et rayonnante du sage naîtrait-elle de la convoitise ? De telles origines sont impossibles ; ce serait folie d’y rêver, pis encore ! Les choses de la plus haute valeur doivent avoir une autre origine, une origine qui leur est particulière, — elles ne sauraient être issues de ce monde passager, trompeur, illusoire, de ce labyrinthe d’erreurs et de désirs ! C’est, tout au contraire, dans le sein de l’être, dans l’immuable, dans la divinité occulte, dans la « chose en soi », que doit se trouver leur raison d’être, et nulle part ailleurs ! » — Cette façon d’apprécier constitue le préjugé typique auquel on reconnaît bien les métaphysiciens de tous les temps. Ces évaluations se trouvent à l’arrière-plan de toutes leurs méthodes logiques ; se basant sur cette « croyance », qui est la leur, ils font effort vers leur « savoir », vers quelque chose qui, à la fin, est solennellement proclamé « la vérité ». La croyance fondamentale des métaphysiciens c’est l’idée de l’opposition des valeurs. Les plus avisés parmi eux n’ont jamais songé à élever des doutes dès l’origine, là où cela eût été le plus nécessaire : quand même ils en auraient fait vœu « de omnibus dubitandum ». On peut se demander en effet, premièrement, si, d’une façon générale, il existe des contrastes, et, en deuxième lieu, si les évaluations et les oppositions que le peuple s’est créées pour apprécier les valeurs, sur lesquelles ensuite les métaphysiciens ont mis leur empreinte, ne sont pas peut-être des évaluations de premier plan, des perspectives provisoires, projetées, dirait-on, du fond d’un recoin, peut-être de bas en haut, — des « perspectives de grenouille », en quelque sorte, pour employer une expression familière aux peintres ? Quelle que soit la valeur que l’on attribue à ce qui est vrai, véridique, désintéressé il se pourrait bien qu’il faille reconnaître à l’apparence, à la volonté d’illusion, à l’égoïsme et au désir une valeur plus grande et plus fondamentale par rapport à la vie. De plus, il serait encore possible que ce qui constitue la valeur de ces choses bonnes et révérées consistât précisément en ceci qu’elles sont parentes, liées et enchevêtrées d’insidieuse façon et peut-être même identiques à ces choses mauvaises, d’apparence contradictoires. Peut-être ! — Mais qui donc s’occuperait d’aussi dangereux peut-être ! Il faut attendre, pour cela, la venue d’une nouvelle espèce de philosophes, de ceux qui sont animés d’un goût différent, quel qu’il soit, d’un goût et d’un penchant qui différeraient totalement de ceux qui ont eu cours jusqu’ici, — philosophes d’un dangereux peut-être, à tous égards. — Et, pour parler sérieusement : je les vois déjà venir, ces nouveaux philosophes.

 


"Par-delà le Bien et le Mal. Prélude à une philosophie de l'avenir" (Jenseits von Gut und Böse. Vorspiel einer Philosophie der Zukunft, 1886) marque, avec "Ainsi parlait Zarathoustra", l'apogée de la pensée de Nietzsche.

Après les enthousiasmes wagnériens de sa jeunesse (La Naissance de la tragédie), puis la longue période critique inaugurée par Humain, trop humain (1878), Aurore (1881) et Le Gai Savoir (1882), le philosophe estime avoir trouvé sa véritable voix.

Les grands thèmes de sa maturité – volonté de puissance, dépassement de la morale traditionnelle, critique de la métaphysique, généalogie des valeurs – acquièrent ici leur formulation la plus rigoureuse. Les ouvrages qui suivront (La Généalogie de la morale, Le Crépuscule des idoles, L'Antéchrist, Ecce Homo) ne feront qu'en approfondir les conséquences jusqu'à l'effondrement mental de janvier 1889.

Cette période est paradoxalement l'une des plus fécondes de son existence alors même qu'elle est marquée par un isolement presque total. Souffrant de migraines, de troubles de la vue et de douleurs chroniques qui l'obligent à quitter son poste de professeur dès 1879, Nietzsche mène désormais une vie errante entre Nice, Sils-Maria, Gênes, Turin et d'autres villes d'Italie ou de Suisse. Il s'éloigne progressivement de l'Allemagne wilhelmienne, dont il condamne le militarisme, le nationalisme et l'antisémitisme naissant. À l'inverse, il admire la tradition française des moralistes – François de La Rochefoucauld, Blaise Pascal, Stendhal – dont il retrouve le goût de l'analyse psychologique, de l'aphorisme et de l'observation lucide des passions humaines. La lumière méditerranéenne de Nice ou de la Riviera italienne devient le décor d'une philosophie qui se veut elle-même plus solaire, plus affirmative et plus libre.

L'ouvrage paraît en 1886, à un moment où l'Europe connaît de profondes transformations politiques, sociales et intellectuelles. La révolution industrielle bouleverse les sociétés, les partis socialistes se développent rapidement, les idées de Karl Marx gagnent en influence dans le mouvement ouvrier, tandis que le positivisme scientifique nourrit la confiance dans le progrès. Nietzsche refuse cependant de voir dans ces courants des réponses satisfaisantes à la crise des valeurs qu'il diagnostique. À ses yeux, christianisme, libéralisme, démocratie, socialisme et même certaines formes de scientisme participent d'une même histoire : celle de l'égalitarisme moderne et de ce qu'il nomme la « morale du troupeau », qui privilégie la sécurité, l'égalité et la conservation plutôt que l'excellence, le risque et la création.

C'est dans ce contexte qu'il développe la notion de volonté de puissance (Wille zur Macht). Celle-ci ne doit pas être comprise comme un simple désir de domination politique ou militaire, interprétation qui a longtemps prévalu mais que les études contemporaines ont largement corrigée. La volonté de puissance désigne plus profondément la dynamique propre à toute forme de vie : la tendance à s'accroître, à interpréter le monde, à créer des formes nouvelles et à dépasser ses propres limites. La vie implique nécessairement des rapports de force, des tensions, des conflits et des processus d'appropriation ; mais ceux-ci sont d'abord les manifestations d'une puissance créatrice plutôt que l'expression d'une volonté de tyrannie. C'est précisément cette compréhension de la vie comme devenir, dépassement et création de valeurs qui donne son unité à Par-delà le Bien et le Mal et annonce les analyses de La Généalogie de la morale (1887).

 

"S'abstenir réciproquement d'offense, de violence et de rapine, reconnaître la volonté d'autrui comme égale à la sienne, cela peut donner, grosso modo, une bonne règle de conduite entre les individus, pourvu que les conditions nécessaires soient réalisées (je veux dire l'analogie réelle des forces et des critères chez les individus, et leur cohésion à l'intérieur d'un même corps social). Mais qu'on essaye d'étendre l'application de ce principe, voire d'en faire le principe fondamental de la société, et il se révélera pour ce qu'il est, la négation de la vie, un principe de dissolution et de décadence.

Il faut aller ici jusqu'au tréfonds des choses et s'interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c'est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l'étranger, l'opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l'assimiler ou, tout au moins (c'est la solution la plus douce), l'exploiter ; mais pourquoi employer toujours ces mots auxquels depuis longtemps s'attache un sens calomnieux ? .

Le corps à l'intérieur duquel, comme il a été posé plus haut, les individus se traitent en égaux - c'est le cas dans toute aristocratie saine - est lui-même obligé, s'il est vivant et non moribond, de faire contre d'autres corps ce que les individus dont il est composé s'abstiennent de faire entre eux. Il sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et s'étendre, accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu'il vit et que la vie, précisément, est volonté de puissance.

Mais sur aucun point la conscience collective des Européens ne répugne plus à se laisser convaincre. La mode est de s'adonner à toutes sortes de rêveries, quelques-unes parées de couleurs scientifiques, qui nous peignent l'état futur de la société lorsqu'elle aura dépouillé tout caractère d' "exploitation". Cela résonne à mes oreilles comme si on promettait d'inventer une forme de vie qui s'abstiendrait de toute fonction organique.

L' "exploitation" n'est pas le fait d'une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie; c'est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. A supposer que ce soit là une théorie neuve, c'est en réalité le fait primordial de toute l'histoire, ayons l'honnêteté de le reconnaître...." (Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 10/18, UGE).

 

L'ambition de Nietzsche n'est pas de substituer une morale à une autre, mais de rendre possible une réévaluation (ou transvaluation) de toutes les valeurs (Umwertung aller Werte). Il s'agit d'apprendre à dire un « oui » inconditionnel à l'existence, jusque dans ses souffrances et ses contradictions. Cette affirmation absolue de la vie trouve son expression la plus radicale dans la pensée de l'Éternel Retour, déjà annoncée dans Ainsi parlait Zarathoustra : vivre comme si chaque instant devait revenir éternellement devient la plus haute épreuve de l'amour du destin (amor fati).

"Par-delà le Bien et le Mal" se présente comme une succession de près de trois cents aphorismes où Nietzsche rassemble et approfondit les grandes intuitions de sa philosophie. L'ouvrage s'ouvre par une critique décisive de la tradition philosophique occidentale. Depuis Platon, les philosophes prétendent rechercher la vérité désintéressée ; Nietzsche soutient au contraire que toute philosophie constitue aussi une autobiographie intellectuelle. Les systèmes philosophiques expriment moins des démonstrations objectives qu'une manière d'être, un tempérament, une hiérarchie d'instincts. Comme il l'écrit avec ironie : « Toute grande philosophie est la confession de son auteur. »

Cette démarche inaugure ce que l'on appellera plus tard une herméneutique du soupçon : derrière les idées les plus abstraites se cachent toujours des motivations psychologiques, des intérêts, des affects, des formes de vie. Il ne suffit donc plus de demander si une doctrine est vraie ; il faut également s'interroger sur les forces qui l'ont produite et sur le type d'humanité qu'elle favorise.

La science elle-même n'échappe pas à cette interrogation. Nietzsche admire la rigueur scientifique, mais refuse d'y voir une activité totalement neutre. Le désir de vérité est déjà une valeur morale héritée de la tradition occidentale. Pourquoi voulons-nous la vérité plutôt que l'illusion ? Cette question, apparemment paradoxale, ouvre une réflexion qui influencera profondément la philosophie contemporaine. La vérité n'est pas nécessairement synonyme de bonheur, ni même de conservation de la vie ; certaines illusions peuvent parfois servir davantage la vie que certaines vérités.

Cette critique ne conduit pourtant ni au relativisme absolu ni à un simple irrationalisme. Nietzsche ne rejette pas la raison ; il conteste la prétention de la raison à constituer l'unique principe d'intelligibilité du réel. Le monde n'est pas organisé selon nos catégories morales. Il n'est ni bon ni mauvais ; ces qualifications résultent d'interprétations humaines. Ce que nous appelons « vérité », « bien » ou « justice » apparaît toujours à partir d'une certaine perspective. C'est pourquoi Nietzsche invite moins à abandonner la pensée qu'à reconnaître son caractère essentiellement interprétatif.

 

C'est dans cette perspective qu'il développe sa célèbre distinction entre la morale des maîtres et la morale des esclaves, qui sera approfondie dans La Généalogie de la morale (1887) ...

Il ne s'agit pas de catégories sociales ou raciales, mais de deux modes fondamentaux d'évaluation. La morale des maîtres naît chez des individus qui affirment spontanément leur puissance de vivre : le « bon » désigne d'abord ce qui est noble, fort, généreux, créateur. La morale des esclaves apparaît, selon Nietzsche, chez ceux qui subissent cette puissance et élaborent progressivement une contre-évaluation fondée sur le ressentiment : deviennent alors « bonnes » l'humilité, l'obéissance, la compassion, tandis que la force et l'affirmation de soi sont condamnées comme mauvaises.

Le christianisme constitue, à ses yeux, l'expression historique la plus achevée de cette inversion des valeurs. En exaltant les humbles, les pauvres, les souffrants et l'égalité des âmes devant Dieu, il aurait progressivement transformé les critères d'évaluation de toute la civilisation européenne. Nietzsche reconnaît néanmoins au christianisme une puissance spirituelle considérable : il admire la grandeur de certaines figures religieuses et considère que la discipline morale qu'il a imposée a contribué à former des êtres d'une exceptionnelle profondeur intérieure. Sa critique vise moins la foi que les conséquences historiques de cette morale lorsqu'elle devient le fondement de la culture européenne.

De la même manière, Nietzsche ne condamne pas uniquement la démocratie ou le socialisme comme systèmes politiques ; il y voit surtout les prolongements séculiers d'une même aspiration égalitaire héritée du christianisme. Ce qui l'inquiète est le risque d'un nivellement généralisé où la recherche de la sécurité et de l'égalité finirait par décourager toute forme d'excellence, de création et de dépassement de soi.

Son espérance demeure pourtant profondément affirmative. L'avènement d'une société plus homogène pourrait paradoxalement créer les conditions d'apparition d'individus d'exception capables d'inventer des valeurs nouvelles. Ces « philosophes de l'avenir », ces « esprits libres », ne sont ni des chefs politiques ni des conquérants, mais des créateurs de sens. Ils auront appris à vivre sans recours aux certitudes métaphysiques, à accepter le caractère tragique de l'existence et à dire pleinement oui à la vie, jusque dans l'épreuve de l'Éternel Retour.


Dernière période (1888-1889)

L'année 1888 constitue le sommet de la production intellectuelle de Nietzsche. En quelques mois seulement, il rédige une série d'ouvrages d'une densité exceptionnelle : "Le Cas Wagner", "Le Crépuscule des idoles", "L'Antéchrist", "Ecce Homo", Nietzsche contre Wagner et les Dithyrambes à Dionysos. Tous prolongent les grandes intuitions développées depuis "Ainsi parlait Zarathoustra" et "Par-delà le Bien et le Mal", en leur donnant une formulation plus directe et plus polémique.

Longtemps, on a considéré que cette période culminait avec un ouvrage intitulé "La Volonté de puissance". Les recherches philologiques de Giorgio Colli et Mazzino Montinari ont cependant montré qu'un tel livre n'a jamais été achevé par Nietzsche. Si la volonté de puissance demeure bien l'un des concepts centraux de sa philosophie, elle doit être comprise à travers l'ensemble de ses œuvres publiées plutôt qu'à travers cette reconstruction éditoriale.

Influencé par Arthur Schopenhauer, auquel il s'oppose progressivement, mais aussi par Baruch Spinoza et par les sciences de son temps, Nietzsche conçoit la vie comme une dynamique d'expansion, de création et de dépassement. La volonté de puissance ne désigne pas un simple désir de domination ; elle exprime la tendance de tout vivant à accroître sa puissance d'agir, à interpréter le monde et à créer des formes nouvelles d'existence. C'est dans ce sens qu'il écrit, dans un fragment posthume célèbre : « Ce monde est la volonté de puissance — et rien en dehors de cela ! »

À partir de cette conception, Nietzsche entreprend la transvaluation de toutes les valeurs (Umwertung aller Werte).

Les catégories traditionnelles du bien et du mal ne sont plus considérées comme des normes éternelles, mais comme des créations historiques qu'il convient de réévaluer selon un critère nouveau : favorisent-elles l'intensification de la vie ou son affaiblissement ? Dans "L'Antéchrist" (1888), cette critique culmine dans une attaque d'une rare virulence contre le christianisme, accusé d'avoir glorifié la faiblesse, le ressentiment et la négation de la vie.

Rédigé à l'automne 1888, "Ecce Homo" constitue quant à lui une œuvre unique dans l'histoire de la philosophie. Sous la forme d'une autobiographie intellectuelle, Nietzsche revient sur chacun de ses livres dans des chapitres aux titres volontairement provocateurs — « Pourquoi je suis si sage », « Pourquoi je suis si intelligent », « Pourquoi j'écris de si bons livres », « Pourquoi je suis un destin ». Longtemps interprété comme le témoignage d'un esprit déjà gagné par la folie, ce texte est aujourd'hui lu avec davantage de nuance : son exubérance relève aussi d'une stratégie littéraire, de l'ironie et de l'autocréation philosophique par lesquelles Nietzsche transforme sa propre vie en œuvre.

Le 3 janvier 1889, à Turin, Nietzsche est victime de l'effondrement psychique qui met brutalement fin à toute activité intellectuelle. Les causes exactes de cette crise demeurent discutées (paralysie générale syphilitique selon le diagnostic de l'époque, affection neurologique ou autre pathologie selon des hypothèses plus récentes). Il ne retrouvera jamais ses facultés et passera les onze dernières années de son existence sous les soins de sa mère, puis de sa sœur, jusqu'à sa mort en 1900.


La Généalogie de la morale (Zur Genealogie der Moral, ein Streitschrift, 1887)

"La Généalogie de la morale" est généralement considérée, avec "Par-delà le Bien et le Mal", comme le texte le plus important de Nietzsche sur le plan philosophique. Il ne s'agit pas seulement d'une critique de la morale, mais d'une véritable invention de la méthode généalogique qui influencera profondément Sigmund Freud, Michel Foucault ou encore Gilles Deleuze ...

Sous-titré « Un écrit polémique », cet ouvrage constitue le prolongement direct de "Par-delà le Bien et le Mal" et l'une des œuvres philosophiques les plus influentes de Nietzsche. Il ne cherche pas à établir une nouvelle morale, mais à comprendre l'origine historique, psychologique et culturelle de nos valeurs morales. Contre l'idée selon laquelle le bien et le mal seraient des réalités éternelles ou des vérités universelles, Nietzsche entreprend d'en écrire la généalogie : non pas leur justification, mais leur histoire.

L'ouvrage se compose de trois dissertations, chacune consacrée à une question fondamentale.

1. La première, « Bon et mauvais », « bon et méchant », montre que les valeurs morales ne sont pas nées d'une révélation divine ni d'une réflexion rationnelle, mais d'un conflit entre deux modes d'évaluation. À la morale des maîtres, qui célèbre spontanément la noblesse, la force, le courage et la puissance créatrice, s'oppose progressivement la morale des esclaves, née du ressentiment. Incapables d'agir directement contre les puissants, les faibles renversent les valeurs : ce qui était jadis signe de faiblesse — l'humilité, la patience, l'obéissance — devient le « bien », tandis que la puissance est désormais assimilée au « mal ». Nietzsche voit dans le judaïsme ancien puis surtout dans le christianisme l'aboutissement historique de cette révolution morale.

2. La deuxième dissertation, « Faute », « mauvaise conscience » et ce qui leur ressemble, propose une analyse originale de la naissance de la conscience morale. La culpabilité (Schuld) dérive d'abord, selon Nietzsche, de la notion très concrète de dette (Schulden). Les rapports entre créanciers et débiteurs auraient progressivement fourni le modèle des rapports moraux. Lorsque les instincts agressifs ne peuvent plus s'exprimer librement dans une société organisée, ils se retournent contre l'individu lui-même : cette violence intériorisée donne naissance à la mauvaise conscience, à la culpabilité et au sentiment de faute. La conscience morale apparaît ainsi non comme une donnée naturelle, mais comme le produit d'une longue histoire de la civilisation.

3. La troisième dissertation, « Que signifient les idéaux ascétiques ? », examine le rôle de l'ascétisme dans la religion, la philosophie, la science et l'art. Pourquoi tant d'hommes ont-ils valorisé la privation, le renoncement et la souffrance ? Nietzsche répond que l'idéal ascétique exprime moins un refus de la vie qu'une manière particulière de lui donner un sens. Le prêtre ascétique transforme la souffrance en culpabilité et offre ainsi une interprétation qui permet aux hommes de supporter leur existence. Le véritable danger n'est donc pas la souffrance elle-même, mais le nihilisme, c'est-à-dire la perte de toute signification. Selon la célèbre formule qui clôt l'ouvrage, « l'homme préfère encore vouloir le néant que ne rien vouloir ».

 

À travers ces trois essais, Nietzsche inaugure une méthode nouvelle : la généalogie, qui consiste à rechercher les conditions historiques, psychologiques et physiologiques d'apparition des idées plutôt qu'à les considérer comme des vérités intemporelles. Cette démarche exercera une influence considérable sur la philosophie, l'histoire, la sociologie, la psychanalyse et les sciences humaines du XXᵉ siècle. Elle inspire notamment les analyses de Michel Foucault sur les rapports entre savoir et pouvoir, ainsi que les travaux contemporains consacrés à l'histoire des normes et des valeurs.

Aujourd'hui encore, "La Généalogie de la morale" demeure l'un des textes les plus discutés de Nietzsche. Certains y voient une critique radicale des fondements de la morale occidentale ; d'autres, une réflexion pionnière sur la manière dont les valeurs naissent des rapports de force, des affects et des interprétations plutôt que d'une vérité transcendante. Quelle que soit l'interprétation retenue, cet ouvrage constitue l'une des analyses les plus originales jamais consacrées à la naissance de la conscience morale.

 

«À première vue, ce problème de la valeur de la pitié et de la morale de la pitié semble n'être qu'une question isolée, un point d'interrogation à part ; mais à celui qui s'arrêtera ici, qui apprendra à interroger ici, il arrivera ce qui m'est arrivé : une perspective nouvelle et immense s'ouvrira devant lui, la foi en la morale, en toute morale s'en trouvera ébranlée - enfin une nouvelle exigence se fera entendre. Nous avons besoin d'une critique des valeurs morales, il faut commencer par mettre en question la valeur même de ces valeurs, et cela suppose une connaissance telle qu'il n'en a pas existé jusqu'à présent et telle qu'on ne l'a même pas souhaitée.» 

 

"AVANT-PROPOS - 1 - Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous les hommes de la connaissance, et nous sommes nous-mêmes inconnus à nous-mêmes. À cela il y a une bonne raison : nous ne nous sommes jamais cherchés, – pourquoi faudrait-il qu'un jour nous nous trouvions? C'est à juste titre qu'on a dit : « là où est votre trésor, là aussi est votre cœur » ; notre trésor à nous est là où se tiennent les ruches de notre connaissance. 

Nous sommes sans cesse à sa poursuite, nous animaux ailés et butineurs nés de l'esprit, notre cœur ne se soucie véritablement que d'une chose – « rapporter » quelque chose. En ce qui concerne la vie, par ailleurs, ce qu'on appelle les « expériences vécues », –  qui a pour celles-ci déjà assez de sérieux ? Ou assez de temps ? 

Dans de telles affaires, je le crains, nous n'avons jamais été vraiment « à notre affaire » : nous n'y prêtons justement pas le cœur – ni même l'oreille ! Pareils plutôt à un homme divinement ravi et plongé en lui-même, à qui la cloche vient de faire résonner à toute force aux oreilles les douze coups de midi, et qui s'éveille en sursaut et se demande : « quelle heure a donc sonné ? », nous nous frottons parfois nous aussi les oreilles après coup et nous nous demandons, ébahis et gênés, « qu'avons-nous donc vécu en réalité ? Bien plus : qui sommes-nous en réalité ? ». 

Et nous recomptons, après coup, je le répète, chacun des douze coups vibrants de notre expérience, de notre vie, de notre être – sans compter juste, hélas !... Nous demeurons nécessairement étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons pas éviter le quiproquo sur nous-mêmes, pour nous vaut de toute éternité cette phrase : « chacun est pour soi-même le plus lointain», – nous ne sommes pas pour nous des « hommes de la connaissance »...

2

– Mes réflexions sur la provenance de nos préjugés moraux – car c'est de cela qu'il s'agit dans ce pamphlet – ont reçu leur première expression, parcimonieuse et provisoire, dans le recueil d'aphorismes qui s'intitule Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres, et dont la rédaction débuta à Sorrente au cours d'un hiver qui me permit, comme le fait un voyageur, de faire halte pour contempler le vaste et dangereux pays qu'avait jusque-là traversé mon esprit. 

Cela se passait pendant l'hiver 1876-1877 ; mais les réflexions elles-mêmes sont plus anciennes. C'étaient pour l'essentiel déjà les mêmes réflexions que je reprends dans les présents traités : – espérons que ce long intervalle leur a été bénéfique, qu'elles sont devenues plus mûres, plus lumineuses, plus vigoureuses, plus parfaites ! 

Mais le fait qu'aujourd'hui encore je m'y tiens, qu'elles se sont tenues entre-temps toujours plus solidement entre elles, et même qu'elles s'enchevêtrent et s'interpénètrent, cela fortifie en moi la joyeuse assurance que depuis le début elles pourraient être nées en moi, non pas isolément, arbitrairement, sporadiquement, mais d'une racine commune, d'une volonté foncière de la connaissance, s'imposant en profondeur, parlant d'une manière de plus en plus déterminée, exigeant des choses de plus en plus déterminées. Car c'est cela seul qui sied à un philosophe. 

Nous n'avons pas le droit d'être en quelque matière isolés, nous n'avons pas le droit de nous tromper et d'atteindre la volonté d'une manière isolée. Bien plus, c'est avec la nécessité par laquelle un arbre porte ses fruits que poussent en nous nos pensées, nos valeurs, nos « oui » et nos « non », nos « si » et nos « que » –  tous apparentés et reliés entre eux, et témoins d'une volonté, d'une santé, d'une terre, d'un soleil.– Sont-ils à votre goût, nos fruits ? Mais qu'importe cela aux arbres ! Que nous importe, à nous philosophes !...

3

Par un scrupule qui m'est propre et que je répugne à avouer – il concerne en effet la morale, tout ce qui a été jusqu'à présent sur terre célébré sous ce nom, –  scrupule apparu  dans ma vie si tôt, si inopinément, si irrésistiblement, tellement en contradiction avec mon entourage, mon âge, mes modèles, mes origines, que j'aurais presque le droit de l'appeler mon « a priori », ma curiosité autant que ma suspicion devait parfois s'arrêter à la question de savoir quelle est véritablement l'origine de notre bien et de notre mal. 

Et en effet dès l'âge de treize ans le problème de l'origine du mal me poursuivait : à l'âge où « le cœur se partage entre les jeux d'enfance et Dieu », j'y ai consacré mon premier jeu d'enfance littéraire, mon premier exercice d'écriture philosophique – et pour ce qui touche ma « solution » d'alors au problème, j'ai conféré, cela va de soi, à Dieu l'honneur d'être le père du Mal. Mon « a priori » le voulait-il justement ainsi ? 

Ce nouvel « a priori » non moral, du moins immoraliste, ainsi que l'« impératif catégorique » si antikantien, si énigmatique, qui, hélas, en découlait et auquel depuis lors je n'ai jamais cessé de prêter l'oreille et plus que l'oreille ?... 

Heureusement j'ai appris en son temps à faire la distinction entre le préjugé théologique et le préjugé moral, et j'ai cessé de chercher l'origine du mal au-delà du monde. Un tant soit peu d'instruction historique et philologique, à quoi s'ajoute un sens électif inné pour les questions psychologiques  en général, ont rapidement transformé mon problème en cet autre : dans quelles conditions l'homme s'est-il inventé ces jugements de valeur de bien et de mal ? Et quelle valeur ces jugements ont-ils eux-mêmes ? Ont-ils inhibé ou favorisé jusqu'à présent le développement de l'homme ? Sont-ils un signe de détresse, d'appauvrissement, de dégénérescence de la vie ? 

Ou au contraire sont-ce la plénitude, la force, la volonté de la vie, son courage, son assurance, son avenir, qui se montrent en eux? —J'ai trouvé en moi-même et osé maintes réponses à cela, j'ai distingué les époques, les peuples, les degrés de hiérarchie des individus, j'ai spécifié mon problème, les réponses sont devenues de nouvelles questions, des recherches, des conjectures, des vraisemblances : jusqu'à avoir enfin mon propre pays, mon propre sol, tout un monde inouï, croissant et florissant, mes jardins secrets pour ainsi dire, dont personne ne devait rien savoir... Oh ! comme nous sommes heureux, nous les hommes de la connaissance, pour peu que nous sachions au moins nous taire assez longtemps !..." (GF Flammarion - Traduction inédite par Eric Blondel, Ole Hansen-Love, Théo Leydenbach et Pierre Pénisson - Traduit avec le concours du Centre National du Livre)


Le Crépuscule des idoles (Götzen-Dämmerung, 1888)

(ou Comment philosopher à coups de marteau - oder Wie man mit dem Hammer philosophirt)

Rédigé durant l'été 1888 en quelques semaines seulement, "Le Crépuscule des idoles" est sans doute l'ouvrage le plus accessible de Nietzsche et celui dans lequel il condense avec le plus de vigueur l'ensemble de sa philosophie. Il le présente lui-même comme une « grande déclaration de guerre » contre les illusions qui dominent depuis plus de deux millénaires la pensée occidentale. Le « marteau » du sous-titre ne désigne pas seulement un instrument de destruction : il est aussi celui du médecin qui frappe une statue ou une cloche pour en éprouver la solidité. Philosopher consiste ainsi à tester les idoles de la civilisation afin de révéler leur son creux.

Dès l'Avant-propos, Nietzsche annonce son projet avec une ironie mordante : « J'ai cherché de grands hommes ; je n'ai trouvé partout que les singes de leur idéal. » Les « idoles » qu'il entreprend de renverser sont les croyances que l'Occident tient pour les plus sacrées : l'existence d'un monde vrai opposé au monde sensible, la liberté absolue de la volonté, la culpabilité, le péché, la morale chrétienne, le progrès, la métaphysique, ainsi que la prétention de la raison à gouverner seule l'existence.

L'ouvrage est composé de plusieurs sections devenues célèbres.

Dans « Le problème de Socrate », Nietzsche fait de Socrates le symbole d'une civilisation qui a placé la raison au-dessus de la vie. « La "raison" dans la philosophie » dénonce l'opposition traditionnelle entre un monde sensible, jugé trompeur, et un monde intelligible réputé véritable. Le chapitre « Comment le "monde vrai" finit par devenir une fable » retrace, en quelques pages devenues classiques, l'histoire de cette illusion depuis Plato jusqu'au nihilisme moderne : une fois le « monde vrai » aboli, disparaît également le « monde apparent » ; il ne reste plus que le monde, dans son devenir.

Les « Maximes et pointes » et les « Flâneries d'un inactuel » rassemblent une série d'aphorismes où Nietzsche revient sur l'éducation, la culture, la psychologie, les artistes, les savants, les moralistes et les écrivains qu'il admire ou combat. Il y affirme notamment sa dette envers Stendhal, Voltaire ou Johann Wolfgang von Goethe, tout en multipliant les attaques contre les conformismes intellectuels de son époque.

Le dernier chapitre, « Ce que je dois aux Anciens », exprime l'une des convictions les plus profondes de Nietzsche : son admiration pour l'esprit tragique des Grecs avant Socrates, capables selon lui d'affirmer la vie sans recourir aux consolations métaphysiques.

Par sa concision, son style incisif et sa remarquable unité, "Le Crépuscule des idoles" constitue une excellente porte d'entrée dans la pensée de Nietzsche. Tous les grands thèmes de son œuvre y sont présents : critique de la métaphysique, dénonciation de la morale traditionnelle, affirmation de la vie, rejet du nihilisme passif, volonté de puissance, transvaluation des valeurs et idéal du philosophe créateur.

Il ne faut pas le confondre avec "Le Cas Wagner" (Der Fall Wagner. Ein musikalisches Problem, également publié en 1888), ouvrage distinct dans lequel Nietzsche revient sur sa rupture avec Richard Wagner. Après avoir vu en lui le rénovateur de la tragédie grecque, il lui reproche désormais son pathos, son christianisme latent, son nationalisme et ce qu'il considère comme une esthétique de la décadence. Cette critique sera encore approfondie quelques mois plus tard dans "Nietzsche contre Wagner" (Nietzsche contra Wagner, 1888).

 

«Il y a dans le monde plus d'idoles que de réalités : c'est ce que m'apprend le "mauvais œil" que je jette sur le monde, et aussi la "méchante oreille" que je lui prête... Ce petit livre est une grande déclaration de guerre. Quant aux idoles qu'il s'agit d'ausculter, ce ne sont cette fois pas des idoles de l'époque, mais des idoles éternelles, que l'on frappe ici du marteau comme d'un diapason - il n'est pas d'idoles plus anciennes, plus sûres de leur fait, plus enflées de leur importance... Pas non plus de plus creuses... Cela ne les empêche pas d'être celles auxquelles on croit le plus. Aussi, surtout dans le cas de la plus distinguée d'entre elles, ne les appelle-t-on jamais des idoles...» 


Man kennt meine Forderung an den Philosophen, sich jenseits von Gut und Böse zu stellen, – die Illusion des moralischen Urtheils unter sich zu haben. Diese Forderung folgt aus einer Einsicht, die von mir zum ersten Male formulirt worden ist: daß es gar keine moralischen Thatsachen giebt. Das moralische Urtheil hat Das mit dem religiösen gemein, daß es an Realitäten glaubt, die keine sind. Moral ist nur eine Ausdeutung gewisser Phänomene, bestimmter geredet eine Mißdeutung. Das moralische Urtheil gehört, wie das religiöse, einer Stufe der Unwissenheit zu, auf der selbst der Begriff des Realen, die Unterscheidung des Realen und Imaginären noch fehlt: sodaß »Wahrheit« auf solcher Stufe lauter Dinge bezeichnet, die wir heute »Einbildungen« nennen. Das moralische Urtheil ist insofern nie wörtlich zu nehmen: als solches enthält es immer nur Widersinn. Aber es bleibt als Semiotik unschätzbar: es offenbart, für den Wissenden wenigstens, die wertvollsten Realitäten von Culturen und Innerlichkeiten, die nicht genug wußten, um sich selbst zu »verstehn«. Moral ist bloß Zeichenrede, bloß Symptomatologie: man muß bereits wissen, worum es sich handelt, um von ihr Nutzen zu ziehn.

On sait ce que j’exige du philosophe : de se placer par-delà le bien et le mal, — de placer au-dessous de lui l’illusion du jugement moral. Cette exigence est le résultat d’un examen que j’ai formulé pour la première fois : je suis arrivé à la conclusion qu’il n’y a pas du tout de faits moraux. Le jugement moral a cela en commun avec le jugement religieux de croire à des réalités qui n’en sont pas. La morale n’est qu’une interprétation de certains phénomènes, mais une fausse interprétation. Le jugement moral appartient, tout comme le jugement religieux, à un degré de l’ignorance, où la notion de la réalité, la distinction entre le réel et l’imaginaire n’existent même pas encore : en sorte que, sur un pareil degré, la « vérité » ne fait que désigner des choses que nous appelons aujourd’hui « imagination ». Voilà pourquoi le jugement moral ne doit jamais être pris à la lettre : comme tel il ne serait toujours que contresens. Mais comme sémiotique il reste inappréciable : il révèle, du moins pour celui qui sait, les réalités les plus précieuses sur les cultures et les génies intérieurs qui ne savaient pas assez pour se « comprendre » eux-mêmes. La morale n’est que le langage des signes, une symptomatologie : il faut déjà savoir de quoi il s’agit pour pouvoir en tirer profit. 



"LE MARTEAU PARLE

« Pourquoi si dur ? — dit un jour au diamant le charbon de cuisine ; ne sommes-nous pas proches parents ? — »

Pourquoi si mous ? Ô mes frères, je vous le demande, moi : n’êtes-vous donc pas — mes frères ?

Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants ? Pourquoi y a-t-il tant de reniement, tant d’abnégation dans votre cœur ? si peu de destinée dans votre regard ?

Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables : comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?

Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser : comment pourriez-vous un jour créer avec moi ?

Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d’empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, —

— béatitude d’écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l’airain, — plus dur que de l’airain, plus noble que l’airain. Le plus dur seul est le plus noble.

Ô mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle : DEVENEZ DURS !"


L'Antéchrist (Der Antichrist. Fluch auf das Christenthum, 1888)

(« L'Antéchrist. Malédiction contre le christianisme »)

Rédigé à l'automne 1888, mais publié seulement en 1895, "L'Antéchrist" constitue l'attaque la plus radicale de Nietzsche contre le christianisme. L'ouvrage devait initialement prendre place dans le vaste projet de Transvaluation de toutes les valeurs (Umwertung aller Werte), que le philosophe ne mènera jamais à son terme. Il en demeure l'une des expressions les plus vigoureuses.

Nietzsche n'y combat pas d'abord la religion en tant que telle, mais ce qu'il considère comme la victoire historique d'une morale hostile à la vie. Selon lui, le christianisme a progressivement substitué aux valeurs d'affirmation, de force, de création et de responsabilité des valeurs d'humilité, de culpabilité, de renoncement et d'égalité. En glorifiant les faibles, les souffrants et les vaincus, il aurait inversé l'échelle naturelle des valeurs et favorisé ce que Nietzsche nomme le nihilisme, c'est-à-dire le refus du monde tel qu'il est.

L'ouvrage établit une distinction essentielle entre la figure historique de Jésus et le christianisme devenu religion.

Nietzsche manifeste à plusieurs reprises une certaine admiration pour Jésus, qu'il présente comme un homme vivant une expérience intérieure de paix et d'amour, étranger à toute volonté de pouvoir. En revanche, il attribue à Paul de Tarse la transformation de ce message en une religion fondée sur le péché, la rédemption, le ressentiment et l'espérance d'un autre monde. Cette opposition entre Jésus et le christianisme constitue l'un des aspects les plus originaux et les plus discutés de l'ouvrage.

Au cœur du livre se trouve l'idée que les valeurs ne sont pas transcendantes mais créées par les hommes.

Nietzsche appelle de ses vœux une transvaluation de toutes les valeurs, c'est-à-dire la naissance d'une culture capable de réconcilier l'homme avec la vie, le devenir et la terre, sans recours à des consolations métaphysiques. Il ne s'agit pas de remplacer une religion par une autre, mais de rendre possible une existence fondée sur l'affirmation de soi, la création et la responsabilité.

Cette œuvre, d'une virulence exceptionnelle, ne doit cependant pas être lue comme un simple pamphlet antireligieux.

Elle constitue avant tout une critique philosophique de la morale occidentale et de ses fondements. Son style, fait d'aphorismes incisifs, d'ironie et d'exagérations volontaires, participe d'une stratégie polémique destinée à provoquer le lecteur et à l'obliger à réexaminer les valeurs qu'il tient pour évidentes.

Écrit quelques mois avant l'effondrement psychique de Nietzsche en janvier 1889, "L'Antéchrist" apparaît aujourd'hui comme l'aboutissement de plus de quinze années de réflexion sur la religion, la morale et le nihilisme. Il demeure l'un des textes les plus controversés de toute la philosophie moderne, tout en étant indispensable pour comprendre le projet nietzschéen d'une réévaluation de toutes les valeurs.

 

«Rien ne sert d'embellir et de farder le christianisme : il a livré une lutte à mort à ce type supérieur d'humanité, il a jeté l'anathème sur tous les instincts élémentaires de ce type. À partir de ces instincts, il a su distiller le mal, susciter le méchant : l'homme fort étant par définition celui que l'on réprouve, le «réprouvé». Le christianisme a pris le parti de tout ce qui est bas, vil, manqué, il a fait un idéal de l'opposition à l'instinct de conservation de la vie forte. Même aux natures les mieux armées intellectuellement, il a perverti la raison, en leur enseignant à ressentir les valeurs suprêmes de l'esprit comme entachées de péché, induisant en erreur, comme des tentations. Exemple le plus lamentable : la perversion de Pascal, qui croyait à la perversion de sa raison par le péché originel, alors qu'elle n'était pervertie que par son christianisme !» 

 


Nietzsche contre Wagner (Nietzsche contra Wagner. Aktenstücke eines Psychologen, 1888, publié en 1895) - (« Nietzsche contre Wagner. Pièces d'un psychologue »)

Dernier texte achevé de Nietzsche avant son effondrement psychique, "Nietzsche contre Wagner" constitue l'ultime épisode d'une relation intellectuelle qui aura profondément marqué sa vie. L'ouvrage reprend, sous une forme plus personnelle et plus incisive, les critiques déjà développées dans "Le Cas Wagner" (Der Fall Wagner, 1888). Nietzsche y rassemble plusieurs passages de ses œuvres antérieures afin de démontrer que son éloignement de Richard Wagner n'est pas une réaction d'humeur, mais l'aboutissement logique de toute son évolution philosophique.

Dans les années 1870, Nietzsche avait vu en Wagner le génie capable de faire renaître l'esprit de la tragédie grecque et de rendre à l'art sa puissance dionysiaque. Cette admiration culminait dans La Naissance de la tragédie (1872). Mais, au fil des années, le philosophe considère que le compositeur a trahi cette promesse. À ses yeux, Wagner abandonne la puissance tragique au profit de l'effet théâtral, du spectaculaire, du pathos et d'une musique cherchant davantage à séduire qu'à fortifier. L'œuvre wagnérienne devient le symptôme d'une culture de la décadence plutôt que l'annonce d'un renouveau artistique.

La critique est également philosophique. Nietzsche reproche à Wagner de demeurer prisonnier de l'influence de Arthur Schopenhauer, dont le pessimisme fait de la négation du vouloir-vivre l'horizon ultime de la sagesse. Avec Parsifal (1882), il voit même le compositeur revenir vers un christianisme ascétique qu'il avait autrefois combattu. À l'idéal de rédemption, de compassion et de renoncement, Nietzsche oppose désormais une esthétique de l'affirmation de la vie, de la santé, de la force créatrice et de l'acceptation tragique de l'existence.

Loin d'être une simple querelle musicale, "Nietzsche contre Wagner" devient ainsi une réflexion sur les rapports entre l'art, la psychologie et la civilisation. Nietzsche interprète les œuvres comme les symptômes d'un état physiologique et culturel : une musique peut révéler la vigueur ou, au contraire, l'épuisement d'une époque. Wagner incarne selon lui une sensibilité moderne dominée par la nervosité, l'excès d'émotion, la recherche permanente d'effets et la fascination pour le salut.

Cette opposition éclaire aussi l'évolution du goût musical de Nietzsche. Il affirme désormais sa préférence pour la clarté, la mesure et la légèreté de la tradition méditerranéenne, admirant notamment Georges Bizet, dont Carmen lui paraît respirer « l'air sec et lumineux du Midi ». À cette musique qu'il juge saine, précise et disciplinée, il oppose le chromatisme, la monumentalité et l'emphase de Wagner, qu'il considère comme les symptômes d'une culture malade.

L'ouvrage ne doit cependant pas être lu comme un règlement de comptes personnel. Wagner demeure pour Nietzsche un génie musical incomparable, dont il continue d'admirer certaines œuvres. C'est précisément parce qu'il l'a tant admiré que sa critique est aussi sévère. La rupture avec Wagner symbolise finalement la rupture de Nietzsche avec tout ce qu'il associe désormais au romantisme allemand : le pessimisme, la métaphysique, le nationalisme culturel et la nostalgie d'un salut transcendant.

Aujourd'hui, "Nietzsche contre Wagner" apparaît moins comme un simple essai de critique musicale que comme un texte essentiel pour comprendre la manière dont Nietzsche conçoit l'art : non comme un refuge contre la vie, mais comme l'expression la plus haute d'une existence capable de dire pleinement « oui » au monde.

 

"Qu'exige un philosophe, en premier et dernier lieu, de lui-même ? De triompher en lui-même de son temps, de se faire «intemporel». Sa plus rude joute, contre quoi lui faut-il la livrer ? Contre tout ce qui fait de lui un enfant de son siècle. Fort bien ! Je suis, tout autant que Wagner, un enfant de ce siècle, je veux dire un décadent, avec cette seule différence que, moi, je l'ai compris, j'y ai résisté de toutes mes forces. Le philosophe, en moi, y résistait.

Ma préoccupation la plus intime a toujours été, en fait, le problème de la décadence, - et j'ai eu, à cela, mes raisons. [...] Si l'on s'est exercé la vue à déceler les signes du déclin, on comprend aussi la morale, - on comprend ce qui se dissimule sous les plus sacrés de ses noms et de ses formules de valeur : la vie appauvrie, le vouloir-mourir, la grande lassitude. La morale dit non à la vie. Pour entreprendre une telle tâche, il me fallait de toute nécessité m'imposer une dure discipline : prendre parti contre tout ce qu'il y avait en moi de malade, y compris Wagner, y compris Schopenhauer, y compris tous les modernes sentiments d'«humanité»..."  


La Volonté de puissance (Der Wille zur Macht)

(ouvrage posthume composé à partir des fragments de Nietzsche ; première édition allemande en 1901, version augmentée en 1906) - (Versuch einer Umwertung aller Werte – « Essai d'une transvaluation de toutes les valeurs »)

Longtemps considéré comme le testament philosophique de Nietzsche, "La Volonté de puissance" est aujourd'hui l'un des ouvrages les plus controversés de son corpus. Contrairement à une idée longtemps admise, il ne s'agit pas d'un livre que Nietzsche aurait laissé inachevé, mais d'une compilation de fragments rédigés entre 1885 et 1888, assemblés après son effondrement intellectuel de 1889 par sa sœur, Elisabeth Förster-Nietzsche, avec la collaboration de Peter Gast. La première édition allemande paraît en 1901 (483 fragments), puis une version largement augmentée en 1906 (1 067 fragments), présentée comme le grand ouvrage systématique que Nietzsche aurait projeté sous le titre La Volonté de puissance.

Cette présentation a dominé pendant plus d'un demi-siècle. La traduction française de Henri Albert, publiée au Mercure de France, était fondée sur cette première édition, tandis que l'édition de Friedrich Würzbach, traduite chez Gallimard à partir de 1935, contribua à diffuser une version encore plus développée de ce recueil de fragments.

Les travaux philologiques de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, à partir des années 1960, ont cependant profondément renouvelé notre compréhension de l'œuvre. En revenant aux manuscrits originaux, ils ont démontré que Nietzsche avait abandonné dès 1888 le projet d'un livre intitulé "La Volonté de puissance" et que les éditions de 1901 et 1906 constituaient une reconstruction éditoriale ne correspondant à aucun ouvrage conçu sous cette forme par le philosophe. Depuis lors, les spécialistes privilégient la lecture chronologique des fragments posthumes, telle qu'elle est proposée dans l'édition critique Colli-Montinari.

Cela n'enlève rien à l'importance des thèmes développés dans ces notes : le nihilisme, entendu comme le diagnostic de l'effondrement des valeurs traditionnelles de l'Occident ; la transvaluation de toutes les valeurs, qui doit permettre d'inventer de nouveaux critères d'existence ; la volonté de puissance, comprise comme principe d'accroissement et de création de la vie plutôt que comme désir de domination ; enfin le Surhomme, figure de celui qui assume pleinement cette création de nouvelles valeurs.

 

"Voici venir la contradiction entre le monde que nous vénérons et le monde que nous vivons, que nous sommes. Il nous reste, soit à supprimer notre génération, soit à nous supprimer nous-mêmes. Le second cas est le nihilisme.

1. Le nihilisme montant, en théorie et en pratique. Dérivation vicieuse de celui-ci (pessimisme, ses espèces : prélude du nihilisme, bien qu’inutile).

2. Le christianisme succombant à sa morale. " Dieu est la vérité " ; " Dieu est l’amour " ; le " Dieu juste ". — Le plus grand événement — " Dieu est mort "— sourdement pressenti.

3. La morale, dès lors privée de sa sanction, ne sait plus se soutenir d’elle-même. On finit par laisser tomber l’interprétation morale — (mais le sentiment est encore saturé des résidus d’évaluations chrétiennes — ).

4. C’est sur des jugements moraux qu’a jusqu’à présent reposé la valeur, avant tout la valeur de la philosophie (de " la volonté du vrai " — ). (L’idéal populaire du " sage ", du " prophète ", du " saint " est tombé en désuétude.)

5. Tendances nihilistes dans les sciences naturelles (" absurdité " — ) ; causalisme, mécanisme. La conformité aux lois est un intermède, un résidu.

6. De même en politique : la croyance en son bon droit fait défaut, l’innocence ; le mensonge règne, l’asservissement au moment.

7. De même en économie politique : la suppression de l’esclavage, l’absence d’une caste rédemptrice, d’un justificateur, — l’avènement de l’anarchiste. " Éducation "  ?

8. De même en histoire : le fatalisme, le darwinisme ; la dernière tentative pour l’interpréter dans un sens raisonnable et divin a échoué. La sentimentalité devant le passé ; on ne supporterait pas de biographie  ! -

9. De même en art : le romantisme et son contre-coup (la répugnance contre l’idéal romantique et son mensonge). Celui-ci est moral, il a le sens d’une grande véracité, mais il est pessimiste. Les " artistes " purs (indifférents vis-à-vis du sujet). (Psychologie de confesseur et psychologie de puritain, deux formes du romantisme psychologique : mais aussi leur opposé, la tentative de considérer " l’homme " du point de vue purement artistique, — là encore on n’ose pas l’évaluation contraire  !).

10. Tout le système européen des aspirations humaines a conscience de son absurdité ou encore de son " immoralité ". Probabilité d’un nouveau bouddhisme. Le plus grand danger. — " Quels sont les rapports entre la véracité, l’amour, la justice et le monde véritable  ? " Il n’y en a point  ! -"

 

.... Le signe le plus général des temps modernes : l’homme a perdu, à ses propres yeux, infiniment de dignité. Il a longtemps été le centre et le héros tragique de l’existence, en général ; puis il s’est efforcé d’affirmer du moins sa parenté avec la portion décisive de l’existence qui possédait sa valeur par elle-même — comme font tous les métaphysiciens qui veulent maintenir la dignité de l’homme, avec leur croyance que les valeurs morales sont des valeurs cardinales. Celui qui a abandonné Dieu tient avec d’autant plus de sévérité à la croyance en la morale....

Le nihilisme, en tant que condition psychologique, apparaîtra, premièrement, lorsque nous nous sommes efforcés de donner à tout ce qui arrive un " sens " qui ne s’y trouve pas : en sorte que celui qui cherche finit par perdre courage. Le nihilisme est alors la connaissance du long gaspillage de la force, la torture qu’occasionne cet " en vain ", l’incertitude, le manque d’occasion de se refaire de quelque façon que ce soit, de se tranquilliser au sujet de quoi que ce soit — la honte de soi-même, comme si l’on s’était dupé trop longtemps… Ce sens aurait pu être : l’" accomplissement " d’un canon moral supérieur dans tout ce qui est arrivé, le monde moral ; ou l’augmentation de l’amour et de l’harmonie dans les rapports entre les êtres ; ou la réalisation partielle d’une condition de bonheur universel ; ou même la mise en marche vers un néant universel — un but, quel qu’il soit, suffit à prêter un sens. Toutes ces conceptions ont cela de commun qu’elles veulent atteindre quelque chose par le processus lui-même : — et l’on s’aperçoit maintenant que par ce " devenir " rien n’est réalisé, rien n’est atteint… C’est donc la déception au sujet d’un prétendu but du devenir qui est la cause du nihilisme : soit que cette déception se rapporte à un but tout à fait déterminé, soit que, d’une façon générale, on s’aperçoive que toutes les hypothèses d’un but émises jusqu’ici par rapport à l’ "évolution tout entière " sont insuffisantes ( — l’homme n’apparaît plus comme le collaborateur, et, moins encore, comme le centre du devenir.

Le nihilisme, en tant que condition psychologique, apparaîtra en deuxième lieu lorsque l’on aura mis une totalité, une systématisation, et même une organisation dans tout ce qui arrive et au-dessus de tout ce qui arrive, en sorte que l’âme assoiffée de respect et d’admiration nagera dans l’idée d’une domination et d’un gouvernement supérieurs ( — si c’est l’âme d’un logicien, l’enchaînement des conséquences et la réalité absolue suffiront à tout concilier…). Une façon d’unité, une forme quelconque du " monisme " : et, par suite de cette croyance, l’homme dans un sentiment de profonde connexion et de profonde dépendance vis-à-vis d’un tout qui lui est infiniment supérieur, un mode de la divinité… " Le bien de la totalité exige l’abandon de l’individu "… Or, il n’existe pas de pareille totalité  ! Au fond l’homme a perdu la croyance en sa valeur, dès que ce n’est pas un tout infiniment précieux qui agit par lui : ce qui revient à dire qu’il a conçu ce tout, afin de pouvoir donner créance à sa propre valeur.

Le nihilisme, en tant que condition psychologique, possède encore une troisième et dernière forme. Étant donnés ces deux jugements : à savoir que par le devenir rien ne doit être réalisé, et que le devenir n’est pas régi par une grande unité, où l’individu peut entièrement se perdre comme dans un élément d’une valeur supérieure : il reste le subterfuge de condamner ce monde du devenir tout entier, parce qu’il est illusion, et d’inventer un monde qui se trouve au-delà de celui-ci, un monde qui sera le monde-vérité. Mais dès que l’homme commence à s’apercevoir que ce monde n’a été édifié que pour répondre à des nécessités psychologiques et qu’il n’y a absolument aucun droit, une forme suprême du nihilisme commence à naître, une forme qui embrasse la négation d’un monde métaphysique, — qui s’interdit la croyance en un monde-vérité. En se plaçant à ce point de vue, on admet la réalité du devenir comme seule réalité, on se défend toute espèce de chemin détourné qui mène à l’au-delà et à de fausses divinités — mais on ne supporte pas ce monde-ci, bien que l’on ne veuille pas le nier…

— Qu’est-il arrivé en somme  ? Le sentiment de la non-valeur était réalisé, mais on comprit que l’on ne pouvait interpréter le caractère général de l’existence ni par l’idée du " but ", ni par l’idée de "I’unité", ni par l’idée de "vérité ". Rien n’est atteint et obtenu par là ; l’unité qui intervient dans la multiplicité des événements fait défaut : le caractère de l’existence n’est pas " vrai ", il est faux…, on n’a décidément plus de raison de se persuader de l’existence d’un monde-vérité… En un mot, les catégories : " cause finale ", " unité ", " être ", par quoi nous avons prêté une valeur au monde, sont retirées par nous — et dès lors le monde a l’air d’être sans valeur…" 


Ecce Homo (Ecce Homo. Wie man wird, was man ist, écrit en 1888, publié en 1908)

(« Comment on devient ce que l'on est »)

Dernier ouvrage achevé par Nietzsche quelques semaines avant son effondrement psychique de janvier 1889, "Ecce Homo" occupe une place singulière dans l'histoire de la philosophie. À la fois autobiographie intellectuelle, manifeste philosophique et exercice de mise en scène de soi, il constitue le regard rétrospectif que le philosophe porte sur son existence et sur l'ensemble de son œuvre. Resté inédit durant près de vingt ans, le livre ne sera publié qu'en 1908 par sa sœur, Elisabeth Förster-Nietzsche.

L'ouvrage est organisé autour de chapitres devenus célèbres — Pourquoi je suis si sage, Pourquoi je suis si intelligent, Pourquoi j'écris de si bons livres, Pourquoi je suis un destin — dont les titres, volontairement provocateurs, ont longtemps été interprétés comme les premiers symptômes de la folie. 

Les études contemporaines invitent cependant à une lecture plus nuancée : cette grandiloquence relève aussi d'une stratégie littéraire. Nietzsche pousse jusqu'à l'extrême l'ironie, l'autoportrait et l'autocréation, faisant de sa propre personne le dernier objet de son expérimentation philosophique.

"Ecce Homo" est également le meilleur guide pour parcourir l'ensemble de son œuvre. Nietzsche y revient successivement sur chacun de ses livres, en explique la genèse, les circonstances de leur rédaction et leur place dans l'évolution de sa pensée. On y découvre un auteur soucieux de corriger les contresens dont il se croit déjà victime, persuadé que son époque n'est pas encore capable de le comprendre. Il s'y définit moins comme un fondateur de système que comme un psychologue, un médecin de la culture et un philosophe de l'avenir, chargé de préparer la transvaluation des valeurs.

L'ouvrage contient également certaines des plus belles pages consacrées à son mode de vie, à l'importance du climat, de l'alimentation, de la marche, de la solitude, de la musique ou des paysages de Sils-Maria et de Turin dans l'élaboration de sa pensée. La philosophie n'y apparaît jamais comme une activité purement abstraite : elle est inséparable d'une manière de vivre, d'un tempérament et d'une physiologie.

Le sous-titre, « Comment on devient ce que l'on est », emprunté à Pindare, résume peut-être mieux que toute autre formule l'ambition de Nietzsche. Il ne s'agit pas de découvrir une essence cachée, mais de devenir progressivement soi-même, par un travail de dépassement, de création et de fidélité à sa propre puissance de vivre.

Le livre s'ouvre sur une invitation qui résume l'exigence de toute son œuvre ...

« Qui sait respirer l'air de mes écrits sait que c'est un air des hauteurs, un air vigoureux. Il faut être fait pour y vivre, sans quoi le danger n'est pas mince d'y prendre froid. La glace est proche, la solitude est immense ; mais comme toutes choses y baignent paisiblement dans la lumière ! Comme on y respire librement ! »

À la fois confession, autoportrait et synthèse philosophique, "Ecce Homo" constitue l'une des introductions les plus précieuses à la pensée de Nietzsche. Plus qu'un testament, c'est l'œuvre d'un philosophe qui entend expliquer lui-même le sens de son parcours avant que d'autres ne s'en emparent. Son ultime prophétie — « Je connais mon destin. Un jour, mon nom sera associé au souvenir de quelque chose d'énorme » — témoigne autant de sa lucidité sur la portée de son œuvre que de l'extraordinaire conscience historique qu'il avait de sa mission philosophique.

 

"Wer die Luft meiner Schriften zu athmen weiss, weiss, dass es eine Luft der Höhe ist, eine starke Luft. Man muss für sie geschaffen sein, sonst ist die Gefahr keine kleine, sich in ihr zu erkälten. Das Eis ist nahe, die Einsamkeit ist ungeheuer – aber wie ruhig alle Dinge im Lichte liegen! wie frei man athmet! wie Viel man unter sich fühlt! – Philosophie, wie ich sie bisher verstanden und gelebt habe, ist das freiwillige Leben in Eis und Hochgebirge – das Aufsuchen alles Fremden und Fragwürdigen im Dasein, alles dessen, was durch die Moral bisher in Bann gethan war. Aus einer langen Erfahrung, welche eine solche Wanderung im Verbotenen gab, lernte ich die Ursachen, aus denen bisher moralisirt und idealisirt wurde, sehr anders ansehn als es erwünscht sein mag: die verborgene Geschichte der Philosophen, die Psychologie ihrer grossen Namen kam für mich an's Licht. – Wie viel Wahrheit erträgt, wie viel Wahrheit wagt ein Geist? das wurde für mich immer mehr der eigentliche Werthmesser. Irrthum (– der Glaube an's Ideal – ) ist nicht Blindheit, Irrthum ist Feigheit ... Jede Errungenschaft, jeder Schritt vorwärts in der Erkenntniss folgt aus dem Muth, aus der Härte gegen sich, aus der Sauberkeit gegen sich ... Ich widerlege die Ideale nicht, ich ziehe bloss Handschuhe vor ihnen an ... Nitimur in vetitum: in diesem Zeichen siegt einmal meine Philosophie, denn man verbot bisher grundsätzlich immer nur die Wahrheit."

 

"Qui sait respirer l'air de mes écrits sait que c'est l'air des altitudes, un souffle rude. Il faut être bien fait pour lui si on ne veut pas y prendre froid. La glace est proche, la solitude formidable - mais que tout est calme dans la lumière ! Comme on respire librement ! que l'on sent de choses au-dessous de soi ! Philosopher, comme je l'ai toujours entendu et pratiqué jusqu'ici, c'est vivre volontairement sur la glace et les cimes, à la recherche de tout ce qui est surprise et problème dans la vie, de tout ce qui, jusqu'à présent, avait été tenu au ban par la morale.

L'expérience que m'ont donnée mes longues pérégrinations dans ces domaines interdits m'a appris à considérer autrement qu'on ne le souhaiterait les raisons qui ont poussé jusqu'à nos jours à moraliser et idéaliser : j'ai vu s'éclairer l'histoire secrète des philosophes et la psychologie de leurs grands noms. Combien un esprit supporte-t-il de vérité, combien en ose-t-il ? Voilà le critérium qui m'a servi de plus en plus pour mesurer exactement les valeurs. L'erreur (la foi dans l'idéal), l'erreur n'est pas un aveuglement, l'erreur est une lâcheté. Toute conquête, tout progrès de la-connaissance est un fruit du courage, de la sévérité pour soi-même, de la propreté envers soi... Je ne réfute pas les idéals, je me contente de mettre des gants quand je les approche... Nitimur in vetitum [nous luttons pour l'interdit] : c'est sous ce signe que ma philosophie vaincra un jour car jusqu'à présent on n'a jamais interdit systématiquement, que la vérité."



« Jamais je ne pourrai oublier, écrira Lou Andreas-Salomé, les heures où il me confia pour la première fois son idée du retour éternel comme un secret dont la vérification lui causait une horreur indicible : il n'en parlait qu'à voix basse, avec les signes manifestes de la terreur la plus profonde. »

L'Éternel Retour (Ewige Wiederkunft) demeure la pensée la plus énigmatique et la plus exigeante de Nietzsche. Elle apparaît d'abord dans "Le Gai Savoir" (1882), avant de devenir l'axe symbolique d'Ainsi parlait Zarathoustra. Nietzsche ne la présente jamais comme une certitude scientifique, mais comme une expérience de pensée destinée à éprouver notre rapport à l'existence.

Dans l'avant-dernier aphorisme du "Gai Savoir" (« Le plus lourd des fardeaux »), un démon vient annoncer au lecteur :

« Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l'as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n'y aura rien de nouveau en elle ; chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque soupir [...] devront revenir pour toi, et tout dans le même ordre... »

La question décisive n'est pas de savoir si l'univers est effectivement cyclique. Elle est de savoir comment chacun accueillerait une telle annonce. La maudirait-il comme la pire des malédictions, ou pourrait-il répondre : « Tu es un dieu, et jamais je n'entendis chose plus divine » ? L'Éternel Retour devient ainsi la mesure ultime de notre capacité à dire oui à notre existence, jusque dans ses douleurs, ses erreurs et ses pertes. Il est l'expression la plus radicale de ce que Nietzsche appellera l'amor fati, l'amour du destin.

Cette intuition accompagne toute la dernière période créatrice de Nietzsche.

Elle est indissociable de la proclamation de la « mort de Dieu », mais elle n'en constitue pas un simple substitut. La disparition des certitudes religieuses ne conduit pas nécessairement au désespoir ; elle ouvre au contraire la possibilité pour l'homme de devenir lui-même créateur de valeurs et d'assumer pleinement la responsabilité de son existence. L'Éternel Retour représente moins une réponse métaphysique qu'une épreuve intérieure : serais-je capable de vouloir que ma vie, telle qu'elle est, revienne éternellement ?

 

Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, cette pensée a été interprétée dans une perspective essentiellement existentielle et tragique. Des philosophes comme Karl Jaspers, et des écrivains tels que Thomas Mann, y voyaient l'idée extrême qui aurait conduit Nietzsche jusqu'aux limites de la conscience, au point d'éclairer son effondrement psychique de janvier 1889. Dans cette lecture, toute son œuvre semblerait osciller entre l'horreur éprouvée devant cette hypothèse et l'espérance d'une affirmation absolue de la vie.

Les études contemporaines invitent toutefois à une plus grande prudence. Les travaux philologiques de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, ainsi que les analyses de Walter Kaufmann, Maudemarie Clark, Alexander Nehamas ou Brian Leiter, montrent qu'aucun document ne permet d'établir un lien de causalité entre la pensée de l'Éternel Retour et la maladie mentale de Nietzsche. Les causes de son effondrement demeurent aujourd'hui discutées — paralysie générale d'origine syphilitique selon le diagnostic de son époque, affection neurologique ou autre pathologie selon des hypothèses plus récentes — mais elles ne sauraient être ramenées à une idée philosophique, aussi vertigineuse soit-elle.

De même, il serait inexact de faire de l'Éternel Retour l'unique alternative laissée par Nietzsche après la « mort de Dieu ».

Son projet est plus vaste. Il ne s'agit pas de remplacer une croyance religieuse par une nouvelle doctrine cosmologique, mais de montrer comment l'homme peut vivre sans fondement transcendant, en assumant le caractère tragique, changeant et contingent de l'existence. L'Éternel Retour n'est pas un dogme ; il est une épreuve spirituelle, destinée à mesurer jusqu'où peut aller notre capacité d'affirmation.

C'est précisément cette interprétation qui domine aujourd'hui. L'Éternel Retour apparaît moins comme une théorie physique de l'univers que comme la formulation la plus radicale de l'éthique nietzschéenne : vivre de telle sorte que l'on puisse souhaiter revivre indéfiniment chaque instant de son existence. Plus qu'une cosmologie, il est le symbole de l'adhésion totale au monde, de l'amor fati, et l'expression suprême du consentement à la vie que Nietzsche n'a cessé d'appeler de ses vœux ... 


Et pour ne pas conclure ..

Peu d'écrivains ont su évoquer avec autant de force la solitude de Nietzsche que Stefan Zweig dans "Der Kampf mit dem Dämon" (Le Combat avec le démon, 1925), consacré à trois grandes figures de la littérature allemande : Friedrich Hölderlin, Heinrich von Kleist et Nietzsche.

Zweig y décrit la vie du philosophe comme un immense monologue intérieur, un « drame sans spectateurs », où un homme poursuit jusqu'à l'extrême les conséquences de sa pensée, abandonné par ses amis, incompris de ses contemporains, enfermé dans une solitude presque cosmique. L'une de ses formules est restée célèbre : « Jamais une plénitude si grandiose de l'esprit, une orgie si extrême du sentiment ne furent placées en face d'un vide du monde si énorme. »

Les pages qu'il consacre à Nietzsche comptent parmi les plus belles de toute son œuvre. Elles ont profondément façonné, pendant près d'un demi-siècle, l'image d'un philosophe héroïque consumé par la puissance même de son génie, poursuivi jusqu'à la folie par son démon intérieur.

Cette lecture appartient toutefois à une époque. Écrivant dans l'Europe meurtrie de l'après-Première Guerre mondiale, Zweig voit en Nietzsche une figure tragique comparable à Empédocle ou à Prométhée : un homme ayant voulu regarder trop loin et payer de sa raison le prix de cette aventure spirituelle. D'autres penseurs, comme Karl Jaspers ou Thomas Mann, reprendront à leur manière cette interprétation héroïque, faisant de l'effondrement psychique de 1889 l'ultime conséquence de sa quête philosophique.

Les recherches menées depuis les années 1960 invitent cependant à une lecture différente. Grâce au travail philologique de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, l'œuvre de Nietzsche est revenue à ses manuscrits, débarrassée de nombreuses légendes qui avaient accompagné sa réception. Les spécialistes s'accordent aujourd'hui pour distinguer beaucoup plus nettement la philosophie de Nietzsche de sa maladie. Rien ne permet d'affirmer que sa pensée l'aurait conduit à la folie ; les causes de son effondrement demeurent d'ordre médical et restent encore discutées.

Cette relecture n'enlève pourtant rien à la puissance du portrait dressé par Zweig. Celui-ci ne décrit pas seulement un philosophe ; il raconte ce que signifie penser contre son époque, accepter l'incompréhension, poursuivre une intuition jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes. Son Nietzsche est moins un personnage historique qu'une figure du destin intellectuel.

Car, plus d'un siècle après sa mort, Nietzsche continue de susciter des interprétations contradictoires. Les existentialistes ont vu en lui le penseur de la liberté, les psychanalystes celui des profondeurs de l'âme, Martin Heidegger le dernier métaphysicien de l'Occident, Michel Foucault le généalogiste des rapports entre savoir et pouvoir, Gilles Deleuze le philosophe de l'affirmation, tandis que d'autres continuent d'y lire le critique le plus radical de la modernité.

C'est peut-être là le signe des très grands penseurs : ils ne cessent jamais d'être relus parce qu'ils ne cessent jamais de poser des questions nouvelles.

Et peut-être faut-il finalement laisser à Nietzsche lui-même le dernier mot.

Peu avant de sombrer dans le silence, il écrivait dans Ecce Homo : « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. »

 

La formule est célèbre, souvent citée, parfois mal comprise. Elle n'annonce pas la destruction pour elle-même. Elle signifie qu'une pensée authentiquement nouvelle ne vient pas ajouter une doctrine de plus aux doctrines anciennes : elle fait exploser les certitudes afin d'obliger chacun à penser par lui-même. Plus d'un siècle après sa disparition, cette déflagration intellectuelle continue de se faire entendre.... 


Les spécialistes actuels ne considèrent plus Lou Andreas-Salomé comme la meilleure interprète de Nietzsche, mais presque tous reconnaissent qu'elle demeure la plus grande témoin du Nietzsche des années 1882-1883.

Son ouvrage "Friedrich Nietzsche in seinen Werkenreste" (1894) reste indispensable, non parce qu'il aurait livré la clé définitive de sa philosophie, mais parce qu'il saisit avec une acuité remarquable la manière dont la pensée de Nietzsche s'incarnait dans une personnalité d'une exceptionnelle intensité...


Lou Andreas-Salomé (1861 -1937)

Trois hommes constituent la toile de fond  des rencontres de Louise von Salomé avec l'effervescence intellectuelle de son temps, Friedrich Nietzsche Rainer Maria Rilke et Sigmund Freud : le pasteur Hendrik Gillot, le docteur Paul Rée, le professeur F.C.Andrés. Elle voit le jour à Saint-Pétersbourg, d'une mère, Louise Wilm, issue de la haute noblesse danoise,et d'un père, Gustav von Salomé, général de l’armée russe, allemand des pays Baltes, descendant de huguenots. A dix-sept ans, c'est l'éveil de sa conscience de femme, elle vénère comme un Dieu ce pasteur Gillot qui l'ouvre à la vie et à l'histoire de la philosophie, mais dont elle se sépare quand il lui demande "de faire sur terre le bonheur de sa vie". Plus tard elle écrira au même Gillot : "je ne peux conformer ma vie à des modèles, ni ne pourrait jamais constituer un modèle pour qui que ce soit, mais il est tout à fait certain en revanche que je dirigerai ma vie selon ce que je suis, advienne que pourra". Après Zurich, sa mère emmène Lou en Italie, espérant que le climat méridional améliore une santé délicate. Nous sommes en 1882. Dans la même période Nietzsche poursuit tant bien que mal son existence. 

En octobre 1876, le jeune philosophe allemand Paul Rée (1849-1901) et Nietzsche assistent au premier festival de Bayreuth.  Puis tous deux gagnent Sorrente, près de Naples, pour un séjour d'excursions et de conversations interminables; ils écrivent,  Rée,  "L'origine des sentiments moraux," et Nietzsche, les aphorismes d' "Humain, trop humain".  Ils ont rejoint l'Italie à l'invitation de Malwida von Meysenbug (1816-1903), auteur des "Mémoires d'une idéaliste" et grande amie de Wagner, et alors que Nietzsche est au plus mal. C’est à Rome, au printemps 1882, que Nietzsche rencontre une jeune Russe de 21 ans, d’une beauté singulière et d’une indépendance troublante, Louise von Salomé. Tous deux tombent sous le charme, trois semaines de conversations ininterrompues resserrent les liens entre les trois protagonistes, sur les rives du lac d'Orta d'abord, dans le Nord de l'Italie, puis à Lucerne. "Le Gai Savoir" écrit en 1882 porte la marque de l'humeur radieuse de Nietzsche, c'est que durant ce fameux été 1882, Lou s'est rendue à Tautenburg, en Thuringe, à l'invitation de Nietzsche.

Les choses vont alors très vite . En dépit de l'hostilité d'Elisabeth, la soeur de Nietszche, à l'égard de la jeune russe, ils font tous deux de longues promenades et des discussions sans fin, parlant de la mort de Dieu et du besoin de religion de l'être humain : "Ce que nous avons en commun, écrit Lou, c'est le trait fondamentalement religieux de notre nature, et si ce trait s'est si fortement déclaré en nous, c'est peut-être justement parce que nous sommes des esprits libres au sens le plus extrême du mot..." Nietzsche la demande en mariage par deux fois. En vain , la "sympathie intellectuelle" de Lou à l'égard Nietszche est très loin d'une passion teintée de sensualité : "Dans nos profondeurs secrètes, écrit-elle, des mondes nous séparent. Nietzsche recèle en lui, comme un vieux château, maintes sombres oubliettes et caves cachées, que l'on ne découvre pas au cours d'une relation éphémère et qui pourtant contiennent ce qu'il a de particulier. C'est étrange, une pensée m'a récemment traversée avec une force soudaine; nous pourrions même être, l'un vis-à-vis de l'autre, des ennemis..." (Lettre à Paul Rée, 18 août 1883).
Lou se rapproche de Rée et tous deux s'installent à Berlin, s'entourant d'une communauté d'intellectuels tels que Georg Brandes, Hermann Ebbinghaus, Ferdinand Tönnies. Nietzsche, lui, est retourné dans son extrême solitude écrire Zarathoustra. 

En 1886, Louise von Salomé cède aux prières désespérées de l'orientaliste Friedrich Carl Andreas et épouse ce dernier, non  sans lui promettre de jamais consommer ledit mariage. En 1897, cette vierge de trente-six ans, qui s'est entièrement vouée à l'intellect, rencontre Rainer Maria Rilke, qui a quatorze ans de moins qu'elle :  leur relation amoureuse dure trois ans, puis se transforme en une amitié qui se prolongera jusqu'à la mort de Rilke. 

 

Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, mêlant romans, essais, récits autobiographiques et études psychologiques, Lou Andreas-Salomé occupe une place singulière dans la vie intellectuelle européenne de la fin du XIXᵉ siècle.

Après plusieurs romans d'inspiration psychologique — Ruth (1895), Kampf um Gott (Une lutte pour Dieu, 1901), Fenitschka (1898), Aus fremder Seele (D'une âme étrangère, 1910) — elle publie des essais sur la religion (Die Gotteserlebnis, 1891), sur Henrik Ibsen (Henrik Ibsens Frauen-Gestalten, 1892), avant de se tourner vers la psychanalyse, devenant l'une des proches collaboratrices de Sigmund Freud.

C'est toutefois son ouvrage Friedrich Nietzsche in seinen Werken (Friedrich Nietzsche à travers son œuvre, 1894) qui demeure son livre le plus célèbre. Première synthèse importante consacrée à la philosophie de Nietzsche alors que celui-ci est encore vivant, mais déjà plongé dans le silence de la maladie, ce livre exerce une influence considérable sur les premières générations de lecteurs. Bien avant les grands commentaires de Karl Jaspers ou de Martin Heidegger, Lou tente de comprendre l'unité profonde d'une pensée qui déroute encore presque tous ses contemporains.

Son témoignage possède une valeur exceptionnelle parce qu'il procède d'une rencontre personnelle. Elle décrit avec une rare précision l'impression que produisait Nietzsche« Cet homme de taille moyenne, aux traits calmes et aux cheveux bruns rejetés en arrière [...] pouvait aisément passer inaperçu (...) Ses yeux, bien qu'à moitié aveugles, semblaient protéger des trésors intérieurs. Son regard était tourné vers le dedans tout en explorant un lointain invisible aux autres. »

Ce portrait demeure l'un des plus célèbres de toute la littérature consacrée à Nietzsche. Il restitue admirablement la douceur apparente, la réserve, la fragilité physique et l'intensité presque hypnotique de celui qui allait devenir l'un des philosophes les plus influents de la modernité.

Lou Andreas-Salomé est également l'une des premières à souligner le lien intime entre la vie et l'œuvre de Nietzsche.

Selon elle, sa philosophie ne procède jamais d'une construction abstraite : elle naît des transformations successives de son existence, de ses enthousiasmes, de ses ruptures, de ses souffrances physiques et de ses métamorphoses intérieures. « C'est à travers les alternances de son tempérament créateur, écrit-elle, que Nietzsche découvrait et assimilait les grands systèmes philosophiques (...) Le moindre contact intellectuel suffisait à faire jaillir de son esprit une profusion étincelante d'idées et de réflexions. »

Son interprétation repose ainsi sur une intuition féconde : chez Nietzsche, la philosophie est inséparable d'une manière de vivre. Penser consiste moins à construire un système qu'à expérimenter une existence. Ce thème, largement repris par la suite, annonce certaines analyses d'Alexander Nehamas (Nietzsche: Life as Literature, 1985), pour qui Nietzsche fait de sa propre vie une œuvre philosophique.

Mais Lou Andreas-Salomé va plus loin. Selon elle, les grands concepts nietzschéens seraient essentiellement l'expression d'un drame intérieur. « Le problème capital, pour Nietzsche, n'était pas d'exposer l'histoire de l'âme de l'humanité, mais l'histoire de son âme à lui, considérée comme l'âme de l'humanité. » Cette lecture, qui fait de la philosophie l'extension d'une autobiographie spirituelle, exercera une influence durable sur toute la réception de Nietzsche au début du XXᵉ siècle.

C'est précisément sur ce point que les interprètes contemporains prennent leurs distances.

Les travaux de Walter Kaufmann, Mazzino Montinari, Maudemarie Clark ou Brian Leiter montrent que Lou Andreas-Salomé tend à psychologiser la pensée de Nietzsche. Elle explique souvent ses concepts par son tempérament, sa solitude ou ses conflits intérieurs, là où les études philologiques récentes mettent davantage l'accent sur la cohérence philosophique de son œuvre, son dialogue avec la tradition grecque, Baruch Spinoza, Arthur Schopenhauer, la science de son temps ou encore les moralistes français.

Cette réserve n'enlève rien à l'importance historique de son livre. Il demeure un document incomparable sur le Nietzsche vivant, tel qu'il apparaissait à l'une des rares personnes ayant pénétré son intimité intellectuelle. Il faut simplement le lire pour ce qu'il est : non une biographie objective ni un commentaire définitif de l'œuvre, mais le témoignage passionné d'une femme qui comprit très tôt qu'elle avait rencontré un penseur exceptionnel et qui chercha, avec les outils de la psychologie naissante, à percer le secret d'une personnalité hors du commun.