African-American literature & The Civil Rights Movement - "The "Harlem Renaissance" - Claude McKay (1889-1948), "If We Must Die" (1919),"Home to Harlem" (1928) - Countee Cullen (1903-1946), "Copper Sun" (1927) - Jean Toomer (1894-1967), "Cane" (1923) - Langston Hughes (1902-1967), "The Negro Artist and the Racial Mountain" (1926) - Nella Larsen (1891-1964), "Quicksand" (1928), "Passing" (1929) - Zora Neale Hurston (1891-1960), "Their Eyes Were Watching God"(1937) - ....
Last update: 12/12/2020
1920s-1930s, "The Harlem Renaissance"
Alors que la bohème blanche règne à Greenwich Village, on a sans doute oublié que dans les années 1920, Harlem, toujours à New York, abrite une bourgeoisie noire, qui se concentre sur Sugar Hill, et devient le lieu de rendez-vous des élites afro-américaines d'une cité de plus de 5 millions d'habitants, New York, qui s'est entretemps hissée au rang de cité mondiale de la culture. Une véritable littérature noire américaine existe depuis l'indépendance américaine avec des écrivains tels que Frederick Douglass (vers 1818–1895), un Booker T. Washington (1856–1915), qui recherche le dialogue avec les Blancs, à contrario d'un W. E. B. Du Bois (1868–1963), qui prône l’émergence d’une élite noire. Mais s'impose ici une extraordinaire effervescence culturelle, souvent décrite sous le terme de "Harlem Renaissance", ou "New Negro Movement", d'après "The New Negro", une anthologie de 1925 publiée par l'écrivain et philosophe Alain LeRoy Locke (1885-1954) : Martin Luther King rappellera en 1968 que si les enfants de couleur n'ont certes pas connu Platon et Aristote, W. E. B. Du Bois et Alain Locke sont venus parmi eux franchissant l'univers. Nombre d'afro-américains fuiront vers Harlem les conditions racistes du Sud profond modelé par Jim Crow, un personnage inventé par Thomas D. Rice en 1832 caricaturant les Afro-Américains. Ils y trouveront un milieu particulièrement élitiste nourri des universités qui fleurissent à l’est de Harlem, Columbia, Harvard....
Le mouvement "Harlem Renaissance" va donc quitter le terrain des récits d’esclaves et des essais abolitionnistes pour se diversifier dans tous les domaines artistiques. Carl van Vechten (1880–1964) en fut le photographe attitré. C'est dans ce creuset que se conçoivent et vivent bien des innovations afro-américaines telles que le blues, les spirituals, le jazz et les œuvres littéraires qu'expérimentent de leurs existences les Afro-Américains, ou des thèmes hors normes qu'illustre le seul numéro de la revue "Fire !!" éditée en 1926. En littérature, l' activiste et controversé afro-jamaïcain, Marcus Garvey (1887–1940), prône le retour des Noirs sur la terre africaine, Countee Cullen (1903-1946) célèbre le continent africain (Simon the Cyrenian Speaks, 1925), Dorothy West (1907-1998) décrit la vie d’une famille noire aisée (The Living Is Easy, 1948), Wallace Thurman (1902-1934) dissèque le colorisme de ses contemporains (The Blacker the Berry, 1929), George Schuyler (1895-1977) critique les excès des antagonismes blancs et noirs (Black No More, 1931), Claude McKay (1889-1946) transfigure l'existence dans le quotidien des rues de Harlem (Home to Harlem, 1928), Zora Neale Hurston (1891-1960) écrit l'un des romans les plus représentatifs de cette époque, "Their Eyes Were Watching God"(1937), et Arturo Alfonso Schomburg (1874-1938) s'impose comme le Père de l'histoire noire américaine...
Claude McKay, "If We Must Die" (1919)
La Renaissance de Harlem portait des personnalités particulièrement contrastées, et parmi celles-ci l'écrivain et poète jamaïcain, Festus Claudius "Claude" McKay (1889- 1948), qui très tôt portait en lui sa fierté africaine et son amour de la poésie britannique (Songs of Jamaica et Constab Ballads, en 1912), gagne les Etats-Unis et y publie "If We Must Die", vit par la suite entre deux continents, l'Europe et l'Amérique, deux idéologies, tant son attirance pour le communisme le conduit à séjourner plusieurs mois en Union soviétique en 1922-23. A la fin des années 1930, c'est l'antistalinisme qui domine en lui avant de se convertir au catholicisme en 1942...
"If We Must Die" (1919) est, avec "Harlem Shadows", publié en 1920 dans "Spring in New Hampshire", son oeuvre la plus connue...
If We Must Die
If we must die, let it not be like hogs
Hunted and penned in an inglorious spot,
While round us bark the mad and hungry dogs,
Making their mock at our accursèd lot.
If we must die, O let us nobly die,
So that our precious blood may not be shed
In vain; then even the monsters we defy
Shall be constrained to honor us though dead!
O kinsmen! we must meet the common foe!
Though far outnumbered let us show us brave,
And for their thousand blows deal one death-blow!
What though before us lies the open grave?
Like men we'll face the murderous, cowardly pack,
Pressed to the wall, dying, but fighting back!
Harlem Shadows
I hear the halting footsteps of a lass
In Negro Harlem when the night lets fall
Its veil. I see the shapes of girls who pass
To bend and barter at desire's call.
Ah, little dark girls who in slippered feet
Go prowling through the night from street to street!
Through the long night until the silver break
Of day the little gray feet know no rest;
Through the lone night until the last snow-flake
Has dropped from heaven upon the earth's white breast,
The dusky, half-clad girls of tired feet
Are trudging, thinly shod, from street to street.
Ah, stern harsh world, that in the wretched way
Of poverty, dishonor and disgrace,
Has pushed the timid little feet of clay,
The sacred brown feet of my fallen race!
Ah, heart of me, the weary, weary feet
In Harlem wandering from street to street.
"Home to Harlem", Claude McKay (1928)
Le débat entre W.E.B. Du Bois et Claude McKay à propos du roman de ce dernier, "Home to Harlem" (1928), pose une fois de plus l'une des caractéristiques fondamentales de la littérature afro-américaine, celui de la "double consciousness", d'une double conscience qui subsiste encore et toujours à notre époque. Dans The Souls of Black Folk, W.E.B. Du Bois expliquait comme "le sentiment de toujours se regarder à travers les yeux des autres, de mesurer son âme à l'aune d'un monde qui regarde avec un mépris et une pitié amusés" (a sense of always looking at one’s self through the eyes of others, of measuring one’s soul by the tape of a world that looks on in amused contempt and pity) finit par marginaliser les Noirs ou, au mieux, par leur permettre de s'exprimer avec une modération proche de l'assujettissement ou du fatalisme et maintenir les structures sociales en l'état. Un Américain noir, c'est une dualité, deux âmes, deux pensées, deux aspirations non conciliées, et dont toute l'existence n'est qu'un long effort pour éviter dissociation de soi et déchirure. Cet état d'esprit est né de l'ère post-Reconstruction en Amérique, où les Afro-Américains ont connu des injustices sociales généralisées à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Avec une majorité blanche supervisant explicitement (le Sud) ou implicitement (le Nord) le comportement d'une minorité noire, la division sociale ne faisait que maintenir l'état d'esprit de l'esclavage. Être Blanc, c'est être éduqué, ce qui entraîne la communauté noire dans un anti-intellectualisme destructeur. Aussi Du Bois ne peut accepter qu'un Claude McKay expose dans son roman des images de la communauté Afro-Américaine (Harlem) qu'il juge stéréotypées et grossières, sexualité, drogue et vie nocturne alimentent comme naturellement les préjugés racistes. Claude McKay lui répondra qu'il écrit uniquement pour les Noirs, et qu'au-delà ce sont bien tous les contrastes d'une identité noire en construction qu'il entend restituer, comme tout son parcours l'atteste....
Countee Cullen, "Copper Sun" (1927)
Dans un contexte culturel qui insiste tant sur l'identité raciale, certains auteurs comme Jean Toomer vont développer plus que d'autres une image raciale d'eux-même profondément conflictuelle. Dans les années 1920, la Renaissance de Harlem, inaugurée avec le manifeste "The New Negro" (1925) d’Alain Locke, proclame une fierté raciale qui se tourne vers l’Afrique dans un élan teinté de primitivisme. Pourtant Countee Cullen (1903-1946), qui fut l'un de ses premiers protégés, osa à braver quiconque suggérait que ses origines raciales devaient déterminer son patrimoine poétique et n'hésita pas à considérer que l'héritage poétique anglo-américain lui appartenait autant qu'à n'importe quel Américain blanc de son époque. Mais le poète de "The Ballad of the Brown Girl" et de " Copper Sun" (1927), avait été élevé et éduqué dans une communauté essentiellement blanche, et ne partagea pas toute l'expérience d'un Langston Hughes...
THE BALLAD OF THE BROWN GIRL: AN OLD BALLAD RETOLD 1927
Oh, this is the tale the grandams tell
In the land where the grass is blue,
And some there are who say ’tis false,
And some that hold it true.
* * *
Lord Thomas on a summer’s day
Came to his mother’s door;
His eyes were ringed for want of sleep;
His heart was troubled sore.
He knelt him at his mother’s side;
She stroked his curly head.
“I’ve come to be advised of you;
Advise me well,” he said.
“For there are two who love me well—
I wot it from each mouth—
And one’s Fair London, lily maid,
And pride of all the south.
She is full shy and sweet as still
Delight when nothing stirs;
My soul can thrive on love of her,
And all my heart is hers.”
His mother’s slender fingers ploughed
Dark furrows through his hair,
“The other one who loves you well,
Is she as sweet and fair?”
“She is the dark Brown Girl who knows
No more-defining name,
And bitter tongues have worn their tips
In sneering at her shame.”
“But there are lands to go with her,
And gold and silver stores.”
His mother whispered in his ear,
“And all her heart is yours.”
His mother loved the clink of gold,
The odor and the shine
Of larders bowed with venison
And crystal globes of wine.
“Oh, love is good,” the lady quoth,
“When berries ripe and sweet,
From every bush and weighted vine
Are crying, ‘Take and eat’.”
“But what is best when winter comes
Is gold and silver bright;
Go bring me home the nut-brown maid
And leave the lily-white.”
He sent his criers through the land
To cry his wedding day,
But bade them at Fair London’s road
To turn the other way.
His bridal day dawned white and fair,
His heart held night within;
He heard its anguished beats above
The jocund wedding din.
The Brown Girl came to him as might
A queen to take her crown;
With gems her fingers flamed and flared;
Her robe was weighted down.
Her hair was black as sin is black
And ringed about with fire;
Her eyes were black as night is black
When moon and stars conspire;
Her mouth was one red cherry clipt
In twain, her voice a lyre.
Lord Thomas took her jewelled hand,
(...)
Jean Toomer, "Cane" (1923)
"God's body's got a soul, Bodies like to roll the soul, Cant blame God if we dont roll, Come, brother, roll, roll!" - Un Jean Toomer (1894-1967), qui donne avec "Cane" (1923) le chef d'oeuvre du modernisme de la Renaissance de Harlem, s'affirme comme écrivain "américain" plus que comme "écrivain noir". Son grand-père, Pinckney Benton Stewart Pinchback, a été le premier gouverneur afro-américain des États-Unis, en poste en Louisiane pendant la Reconstitution de 1872 à 1873. Après 1917, Nathan Pinchback Jean Toomer a passé quatre années à écrire et à publier de la poésie et de la prose dans différentes revues, à rencontrer des personnalités aussi importantes que le critique Kenneth Burke, le photographe Alfred Steiglitz et le poète Hart Crane, pour accepter en 1921 un emploi d'été comme directeur intérimaire à l'Institut agricole et industriel de Sparta en Géorgie, dans la ceinture noire à 160 km au sud-est d'Atlanta (Zora Neal Hurston et Langston Hughes y séjournèrent) : en 1908, la Georgie avait ratifié une constitution qui privait les Noirs de leurs droits, et à l'époque de Toomer l'Etat tentait de contrecarrer la migration des Afro-Américains vers le nord : les planteurs craignaient de perdre leur réserve de travail. C'est dans cette culture noire rurale du Sud qui décline qu'il va puiser son inspiration ("There was a valley, the valley of ‘Cane’, with smoke-wreaths during the day and mist at night.").
A Washington, Toomer étoffe sa perspective et se concentre sur les Noirs inhibés du Nord, se lie d'amitié avec Waldo Frank, écrit et publie "Cane", "un amalgame fascinant et obsédant de fiction, de poésie et de théâtre, unifié sur le plan formel et thématique et rempli de leitmotivs", qui l'élèvera, pratiquement du jour au lendemain, au statut d'écrivain canonique. La première partie de Cane présente en six histoires et douze poèmes des portraits de six femmes du Sud, la deuxième partie est composée de sept esquisses en prose et cinq poèmes qui se déroulent à Washington et Chicago, des descendants et survivants de la culture noire du sud et du monde de l'après-guerre civile cherchant une nouvelle vie et de l'espoir dans le nord urbain. La troisième partie, la plus longue, "Kabnis", se jouent, dans l'âme d'un artiste revenu dans le Sud, toutes les contradictions de la culture afro-américaine.... En 1925, Toomer est à Harlem, à cette époque, il s'engage corps et âme dans les "expérimentations" d'un certain Georges Gurdjieff, un singulier spiritualiste arménien qui essaimait dans le monde... En 1936, Toomer écrivit un long poème, "Blue Meridian", décrivant la fusion des races blanche, noire et amérindienne en un nouveau peuple, les hommes bleus...
Georgia Dusk
The sky, lazily disdaining to pursue
The setting sun, too indolent to hold
A lengthened tournament for flashing gold,
Passively darkens for night's barbeque,
A feast of moon and men and barking hounds.
An orgy for some genius of the South
With blood-hot eyes and cane-lipped scented mouth,
Surprised in making folk-songs from soul sounds.
The sawmill blows its whistle, buzz-saws stop,
And silence breaks the bud of knoll and hill,
Soft settling pollen where plowed lands fulfill
Their early promise of a bumper crop.
Smoke from the pyramidal sawdust pile
Curls up, blue ghosts of trees, tarrying low
Where only chips and stumps are left to show
The solid proof of former domicile.
Meanwhile, the men, with vestiges of pomp,
Race memories of king and caravan,
High-priests, an ostrich, and a juju-man,
Go singing through the footpaths of the swamp.
Their voices rise...the pine trees are guitars,
Strumming, pine-needles fall like sheets of rain..
Their voices rise...the chorus of the cane
Is caroling a vesper to the stars..
O singers, resinous and soft your songs
Above the sacred whisper of the pines,
Give virgin lips to cornfield concubines,
Being dreams of Christ to dusky cane-lipped throngs.
"Nightlife" - Dans les années 1930, le quartier de Harlem prend le relais de Chicago pour le jazz et voit se produire Duke Ellington, Louis Armstrong, Count Basie, Fats Waller, Billie Holiday, Ethel Waters, Bill Robinson (1878-1949) s'impose quant à lui sur les scènes de Broadway et Ma Rainey (1886-1939) comme “la mère du blues”. Et tandis que James Van Der Zee (1886-1983) photographie les plus grands intellectuels et artistes noirs de son époque (Garveyite Family, Harlem, 1924), des peintres comme Aaron Douglas (1899-1979), “the father of African American art”, Palmer Hayden (1890-1973), Malvin Gray Johnson (1896-1934), William H. Johnson (1901-1970) illustrent la vitalité de l'art afro-américain dans un monde artistique outrageusement dominé par les Blancs... Le vibrant "Nightlife" (1943, Art Institute of Chicago) peint par Archibald Motley (1891-1981), artiste aujourd'hui tant reconnu du quartier de Bronzzeville à Chicago, similaire à Harlem (voir l'extraordinaire "Portrait of My Grandmother", 1922) marque à sa manière la fin de la Renaissance de Harlem et ce qu'elle fût...
I, too, sing America.
I am the darker brother.
They send me to eat in the kitchen
When company comes,
But I laugh,
And eat well,
And grow strong.
Tomorrow,
I'll be at the table
When company comes.
Nobody'll dare
Say to me,
“Eat in the kitchen,”
Then.
Besides,
They'll see how beautiful I am
And be ashamed—
I, too, am America.
"Moi aussi"
(Lanston Hugues, The Weary Blues, 1926)
Moi aussi, je chante l'Amérique.
Je suis le frère au teint foncé.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand il y a du monde.
Mais je ris.
Et je mange bien.
Et je grandis...
Moi aussi, je suis l'Amérique....
Nella Larsen (1891-1964), fille d'un cuisinier caribéen et d'une couturière danoise, infirmière et bibliothécaire à New York, recevant en 1929 le prix d'une fondation ... une talentueuse écrivaine de la Renaissance de Harlem, ignorée, qui écrit des drames sans fureur ni bruits sur la classe moyenne noire, mettant en vedette des héroïnes sensibles et fougueuses luttant pour trouver un lieu auquel appartenir, un univers auquel se raccrocher. Les héroïnes de Nella Larsen sont des femmes dont l’intelligence et le génie pour la rébellion les rendent mal adaptées à l’existence de proscrite, morale ou physique, instruite par les Blancs pour les Noirs dans les années 1920 et 1930. Mais ici ce n'est pas la tragédie qui domine ou la haine, mais la force impulsive de femmes, aux personnalités complexes et contradictoires, qui décident de façonner leur vie plutôt que de la subir, quelqu'en soient les conséquences...
"Quicksand" (1928)
Helga Crane est la protagoniste de "Quicksand", roman en partie autobiographique de Nella Larsen. Née d'une mère danoise blanche et d'un père antillais, Helga est un personnage indocile qui erre en quête d'acceptation sociale et sexuelle. Le roman débute dans l'atmosphère étouffante de "Naxos", collège noir du Sud, avant de se poursuivre à Chicago puis à Harlem, où Helga est tout d'abord accueillie par la classe intellectuelle naissante. Elle se rend ensuite au Danemark, où sa négritude est célébrée avec un exotisme et un érotisme problématiques. Dans chacun de ces lieux, Helga est forcée de rejeter à la fois les avances d'amants qui ne lui conviennent pas et son propre désir grandissant. Elle finit par épouser un pasteur et retourner dans le Sud américain où elle s'enfonce dans un "bourbier" de durs labeurs domestiques ...
"Ouicksand" examine avec lucidité les promesses contradictoires qu'offrait aux femmes l'Amérique du XXe siècle. Helga Crane est vulnérable sur le plan social, mais pourtant capable d'exprimer d'une voix hésitante son désir de plaisir et d'accomplissement de soi. Les difficultés spécifiques des mulâtresses qui ne peuvent se réclamer d'aucune communauté sont clairement montrées ici. Les descriptions des plaisirs de l'anonymat urbain et des relations entre sexe et désir montrent un espoir futur possible, mais l'impossibilité du désir à se réaliser et le sacrifice aveugle qu'accepte Helga rendent la conclusion particulièrement amère....
"ONE - Helga Crane sat alone in her room, which at that hour, eight in the evening, was in soft gloom. Only a single reading lamp, dimmed by a great black and red shade, made a pool of light on the blue Chinese carpet, on the bright covers of the books which she had taken down from their long shelves, on the white pages of the opened one selected, on the shining brass bowl crowded with many-colored nasturtiums beside her on the low table, and on the oriental silk which covered the stool at her slim feet. It was a comfortable room, furnished with rare and intensely personal taste, flooded with Southern sun in the day, but shadowy just then with the drawn curtains and single shaded light. Large, too. So large that the spot where Helga sat was a small oasis in a desert of darkness. And eerily quiet. But that was what she liked after her taxing day’s work, after the hard classes, in which she gave willingly and unsparingly of herself with no apparent return. She loved this tranquillity, this quiet, following the fret and strain of the long hours spent among fellow members of a carelessly unkind and gossiping faculty, following the strenuous rigidity of conduct required in this huge educational community of which she was an insignificant part. This was her rest, this intentional isolation for a short while in the evening, this little time in her own attractive room with her own books. To the rapping of other teachers, bearing fresh scandals, or seeking information, or other more concrete favors, or merely talk, at that hour Helga Crane never opened her door.
An observer would have thought her well fitted to that framing of light and shade. A slight girl of twenty-two years, with narrow, sloping shoulders and delicate, but well-turned, arms and legs, she had, none the less, an air of radiant, careless health. In vivid green and gold negligee and glistening brocaded mules, deep sunk in the big high-backed chair, against whose dark tapestry her sharply cut face, with skin like yellow satin, was distinctly outlined, she was—to use a hackneyed word—attractive. Black, very broad brows over soft, yet penetrating, dark eyes, and a pretty mouth, whose sensitive and sensuous lips had a slight questioning petulance and a tiny dissatisfied droop, were the features on which the observer’s attention would fasten; though her nose was good, her ears delicately chiseled, and her curly blue-black hair plentiful and always straying in a little wayward, delightful way. Just then it was tumbled, falling unrestrained about her face and on to her shoulders.
Helga Crane tried not to think of her work and the school as she sat there. Ever since her arrival in Naxos she had striven to keep these ends of the days from the intrusion of irritating thoughts and worries. Usually she was successful. But not this evening. Of the books which she had taken from their places she had decided on Marmaduke Pickthall’s Saïd the Fisherman. She wanted forgetfulness, complete mental relaxation, rest from thought of any kind. For the day had been more than usually crowded with distasteful encounters and stupid perversities. The sultry hot Southern spring had left her strangely tired, and a little unnerved. And annoying beyond all other happenings had been that affair of the noon period, now again thrusting itself on her already irritated mind.
UN - Helga Crane était assise seule dans sa chambre qui, à cette heure-ci, huit heures du soir, était plongée dans une douce pénombre. Une unique lampe de lecture, atténuée par un grand abat-jour noir et rouge, faisait une nappe de lumière sur le tapis chinois bleu, sur les couvertures brillantes des livres qu'elle avait descendus de leurs longues étagères, sur les pages blanches de celui qui était ouvert et choisi, sur le bol de laiton brillant rempli de capucines multicolores à côté d'elle sur la table basse, et sur la soie orientale qui recouvrait le tabouret à ses pieds minces. C'était une pièce confortable, meublée avec un goût rare et intensément personnel, inondée de soleil du Sud pendant la journée, mais ombragée à cet instant par les rideaux tirés et l'unique lumière tamisée. Vaste, aussi. Si vaste que l'endroit où Helga était assise était une petite oasis dans un désert d'obscurité. Et étrangement calme. Mais c'était ce qu'elle aimait après sa journée de travail éprouvante, après les cours difficiles, durant lesquels elle se donnait volontairement et sans compter, sans retour apparent. Elle aimait cette tranquillité, ce calme, qui succédaient à l'énervement et à la tension des longues heures passées parmi les membres d'un corps enseignant négligemment cruel et bavard, qui succédaient à la rigueur épuisante de conduite exigée dans cette immense communauté éducative dont elle était une partie insignifiante. C'était son repos, cet isolement intentionnel pendant un court moment le soir, ce petit laps de temps dans sa chambre attrayante avec ses propres livres. Aux coups frappés par les autres professeurs, apportant de nouveaux scandales, ou cherchant des informations, ou d'autres faveurs plus concrètes, ou simplement désireux de parler, à cette heure Helga Crane n'ouvrait jamais sa porte.
Un observateur aurait pensé qu'elle seyait bien à ce cadre de lumière et d'ombre. Une jeune fille mince de vingt-deux ans, aux épaules étroites et tombantes et aux bras et jambes délicats mais bien tournés, elle avait néanmoins un air de santé radieuse et insouciante. Dans un négligé vert vif et or et des mules brodées brillantes, profondément enfoncée dans le grand fauteuil à haut dossier, contre la tapisserie sombre de laquelle son visage finement ciselé, à la peau semblable à du satin jaune, se découpait nettement, elle était - pour utiliser un mot galvaudé - attirante. Des sourcils noirs, très larges, au-dessus de yeux doux mais pénétrants, et une jolie bouche, dont les lèvres sensibles et sensuelles avaient une légère pétulance interrogative et un petit affaissement insatisfait, étaient les traits sur lesquels l'attention de l'observateur se serait fixée ; bien que son nez soit bien fait, ses oreilles délicatement ciselées, et ses cheveux bouclés bleu-noir abondants et s'échappant toujours d'une manière un peu capricieuse et charmante. À ce moment-là, ils étaient ébouriffés, tombant sans retenue sur son visage et sur ses épaules.
Helga Crane essayait de ne pas penser à son travail et à l'école alors qu'elle était assise là. Depuis son arrivée à Naxos, elle s'était efforcée de préserver ces fins de journée de l'intrusion de pensées et de soucis irritants. Habituellement, elle réussissait. Mais pas ce soir. Parmi les livres qu'elle avait sortis de leurs emplacements, elle avait choisi Saïd le Pêcheur de Marmaduke Pickthall. Elle voulait l'oubli, une détente mentale complète, le repos de toute pensée. Car la journée avait été plus que généralement remplie de rencontres déplaisantes et de perversités stupides. Le printemps du Sud, lourd et chaud, l'avait laissée étrangement fatiguée, et un peu énervée. Et plus agaçant que tous les autres événements avait été cet incident de l'heure du déjeuner, qui se imposait de nouveau à son esprit déjà irrité.
"She had counted on a few spare minutes in which to indulge in the sweet pleasure of a bath and a fresh, cool change of clothing. And instead her luncheon time had been shortened, as had that of everyone else, and immediately after the hurried gulping down of a heavy hot meal the hundreds of students and teachers had been herded into the sun-baked chapel to listen to the banal, the patronizing, and even the insulting remarks of one of the renowned white preachers of the state.
Helga shuddered a little as she recalled some of the statements made by that holy white man of God to the black folk sitting so respectfully before him.
This was, he had told them with obvious sectional pride, the finest school for Negroes anywhere in the country, north or south; in fact, it was better even than a great many schools for white children. And he had dared any Northerner to come south and after looking upon this great institution to say that the Southerner mistreated the Negro. And he had said that if all Negroes would only take a leaf out of the book of Naxos and conduct themselves in the manner of the Naxos products, there would be no race problem, because Naxos Negroes knew what was expected of them. They had good sense and they had good taste. They knew enough to stay in their places, and that, said the preacher, showed good taste. He spoke of his great admiration for the Negro race, no other race in so short a time had made so much progress, but he had urgently besought them to know when and where to stop. He hoped, he sincerely hoped, that they wouldn’t become avaricious and grasping, thinking only of adding to their earthly goods, for that would be a sin in the sight of Almighty God. And then he had spoken of contentment, embellishing his words with scriptural quotations and pointing out to them that it was their duty to be satisfied in the estate to which they had been called, hewers of wood and drawers of water. And then he had prayed.
Sitting there in her room, long hours after, Helga again felt a surge of hot anger and seething resentment. And again it subsided in amazement at the memory of the considerable applause which had greeted the speaker just before he had asked his God’s blessing upon them.
The South. Naxos. Negro education. Suddenly she hated them all. Strange, too, for this was the thing which she had ardently desired to share in, to be a part of this monument to one man’s genius and vision. She pinned a scrap of paper about the bulb under the lamp’s shade, for, having discarded her book in the certainty that in such a mood even Saïd and his audacious villainy could not charm her, she wanted an even more soothing darkness. She wished it were vacation, so that she might get away for a time.
“No, forever!” she said aloud.
The minutes gathered into hours, but still she sat motionless, a disdainful smile or an angry frown passing now and then across her face. Somewhere in the room a little clock ticked time away. Somewhere outside, a whippoorwill wailed. Evening died. A sweet smell of early Southern flowers rushed in on a newly-risen breeze which suddenly parted the thin silk curtains at the opened windows. A slender, frail glass vase fell from the sill with a tingling crash, but Helga Crane did not shift her position. And the night grew cooler, and older.
At last she stirred, uncertainly, but with an overpowering desire for action of some sort. A second she hesitated, then rose abruptly and pressed the electric switch with determined firmness, flooding suddenly the shadowy room with a white glare of light. Next she made a quick nervous tour to the end of the long room, paused a moment before the old bow-legged secretary that held with almost articulate protest her school-teacher paraphernalia of drab books and papers. Frantically Helga Crane clutched at the lot and then flung them violently, scornfully toward the wastebasket. It received a part, allowing the rest to spill untidily over the floor. The girl smiled ironically, seeing in the mess a simile of her own earnest endeavor to inculcate knowledge into her indifferent classes...."
Elle avait compté sur quelques minutes de libre pour s'adonner au doux plaisir d'un bain et à un changement de vêtements frais et cool. Et au lieu de cela, son temps de déjeuner avait été raccourci, comme celui de tout le monde, et immédiatement après avoir avalé à la hâte un repas lourd et chaud, les centaines d'élèves et de professeurs avaient été parqués dans la chapelle cuite par le soleil pour écouter les remarques banales, condescendantes, et même insultantes de l'un des prédicateurs blancs renommés de l'État.
Helga frissonna légèrement en se rappelant certaines des déclarations faites par ce saint homme blanc de Dieu aux gens noirs assis si respectueusement devant lui.
C'était, leur avait-il dit avec une fierté régionale évidente, la meilleure école pour Nègres de tout le pays, nord ou sud ; en fait, elle était même meilleure que beaucoup d'écoles pour enfants blancs. Et il avait défié n'importe quel Nordiste de venir dans le sud et, après avoir visité cette grande institution, de dire que le Sudiste maltraitait le Nègre. Et il avait dit que si tous les Nègres voulaient bien s'inspirer de l'exemple de Naxos et se conduire à la manière des produits de Naxos, il n'y aurait pas de problème racial, parce que les Nègres de Naxos savaient ce qu'on attendait d'eux. Ils avaient du bon sens et ils avaient du bon goût. Ils savaient assez bien rester à leur place, et cela, avait dit le prédicateur, montrait du bon goût. Il parla de sa grande admiration pour la race noire, aucune autre race en si peu de temps n'avait fait autant de progrès, mais il les avait suppliés instamment de savoir quand et où s'arrêter. Il espérait, il espérait sincèrement, qu'ils ne deviendraient pas avares et cupides, ne pensant qu'à accroître leurs biens terrestres, car cela serait un péché aux yeux de Dieu Tout-Puissant. Et puis il avait parlé de la contentement, enjolivant ses paroles de citations bibliques et leur montrant que c'était leur devoir d'être satisfaits de la condition à laquelle ils avaient été appelés, des porteurs de bois et des puiseurs d'eau. Et puis il avait prié.
Assise là dans sa chambre, de longues heures après, Helga ressentit à nouveau une vague de chaude colère et de ressentiment bouillonnant. Et à nouveau, cela se calma dans l'étonnement au souvenir des applaudissements considérables qui avaient salué l'orateur juste avant qu'il ne demande la bénédiction de son Dieu sur eux.
Le Sud. Naxos. L'éducation des Nègres. Soudain, elle les détesta tous. Étrange, aussi, car c'était la chose à laquelle elle avait ardemment désiré prendre part, d'être une partie de ce monument au génie et à la vision d'un homme. Elle épingla un morceau de papier autour de l'ampoule sous l'abat-jour de la lampe, car, ayant jeté son livre, certaine que dans une telle humeur même Saïd et sa scélératesse audacieuse ne pouvaient plus la charmer, elle désirait une obscurité encore plus apaisante. Elle souhaitait que ce soient les vacances, pour pouvoir s'éloigner un temps.
« Non, pour toujours ! » dit-elle à voix haute.
Les minutes s'assemblèrent en heures, mais elle restait toujours immobile, un sourire dédaigneux ou un froncement de sourcils coléreux passant de temps en temps sur son visage. Quelque part dans la pièce, une petite horloge tic-taquait le temps qui passait. Quelque part, à l'extérieur, un engoulevent gémit. Le soir mourut. Une douce odeur de fleurs précoces du Sud s'engouffra sur une brise nouvellement levée qui écarta soudain les fins rideaux de soie aux fenêtres ouvertes. Un vase mince et fragile tomba de l'appui de la fenêtre avec un crash cristallin, mais Helga Crane ne changea pas de position. Et la nuit devint plus fraîche, et plus avancée.
Enfin, elle bougea, de manière incertaine, mais avec un désir irrésistible d'une action quelconque. Une seconde, elle hésita, puis se leva brusquement et appuya sur l'interrupteur avec une fermeté déterminée, inondant soudain la pièce ombragée d'une lueur blanche et éclatante. Ensuite, elle fit un tour rapide et nerveux jusqu'au bout de la longue pièce, s'arrêta un moment devant le vieux secrétaire aux pieds arqués qui contenait avec une protestation presque articulée son attirail de professeur : des livres et des papiers ternes. Frénétiquement, Helga Crane agrippa le tout et le lança violemment, avec mépris, vers la corbeille à papier. Elle en reçut une partie, laissant le reste se répandre en désordre sur le sol. La jeune fille sourit ironiquement, voyant dans ce désordre une similitude avec sa propre tentative sérieuse d'inculquer la connaissance à ses classes indifférentes..."
"Passing" (1929)
Ce roman de Nella Larsen explore les complexités de l'identité raciale à New York au début du XXe siècle. Son personnage central, Irene Redfield, appartient à la bourgeoisie afro-américaine de plus en plus reconnue et visible durant la Renaissance de Harlem, dans les années 1920. Épouse d'un docteur, elle consacre sa vie aux causes charitables. Cependant, sa rencontre fortuite avec Claire Kendry - une amie d'enfance qui a depuis caché son héritage mixte de façon à vivre en tant que femme blanche - révèle l'insécurité et anxiétés que cache cette vie apparemment confortable...
Au premier abord, c'est une satire des mœurs, des prétentions et des ambitions de la renaissance de Harlem, qui a pour principal objectif d'étudier les conséquences de la subversion délibérée entreprise par Claire Kendry face au désir de pureté raciale imposé de toutes forces par l'Amérique du XXe siècle. Cette dernière se joue ainsi du système tout en démontrant son pouvoir. Claire a épousé un Américain blanc, riche et raciste, et plusieurs événements de sa vie comme de lui donner un enfant ou de lui présenter Irene lui font courir le risque de voir révélée son identité "réelle". Larsen explore ce difficile terrain, ou abondent les idées toutes faites sur l'authenticité, la pureté et le savoir, tout en laissant deviner en filigrane ce qui ne peut être dit. Il semble en fin de compte que ce soit l'ambivalence profonde d'lrène à l'égard de Claire qui constitue la plus dangereuse et la plus instable des forces en jeu....
"ONE - It was the last letter in Irene Redfield’s little pile of morning mail. After her other ordinary and clearly directed letters the long envelope of thin Italian paper with its almost illegible scrawl seemed out of place and alien. And there was, too, something mysterious and slightly furtive about it. A thin sly thing which bore no return address to betray the sender. Not that she hadn’t immediately known who its sender was. Some two years ago she had one very like it in outward appearance. Furtive, but yet in some peculiar, determined way a little flaunting. Purple ink. Foreign paper of extraordinary size.
It had been, Irene noted, postmarked in New York the day before. Her brows came together in a tiny frown. The frown, however, was more from perplexity than from annoyance; though there was in her thoughts an element of both. She was wholly unable to comprehend such an attitude towards danger as she was sure the letter’s contents would reveal; and she disliked the idea of opening and reading it.
This, she reflected, was of a piece with all that she knew of Clare Kendry. Stepping always on the edge of danger. Always aware, but not drawing back or turning aside. Certainly not because of any alarms or feeling of outrage on the part of others.
And for a swift moment Irene Redfield seemed to see a pale small girl sitting on a ragged blue sofa, sewing pieces of bright red cloth together, while her drunken father, a tall, powerfully built man, raged threateningly up and down the shabby room, bellowing curses and making spasmodic lunges at her which were not the less frightening because they were, for the most part, ineffectual. Sometimes he did manage to reach her. But only the fact that the child had edged herself and her poor sewing over to the farthermost corner of the sofa suggested that she was in any way perturbed by this menace to herself and her work.
Clare had known well enough that it was unsafe to take a portion of the dollar that was her weekly wage for the doing of many errands for the dressmaker who lived on the top floor of the building of which Bob Kendry was janitor. But that knowledge had not deterred her. She wanted to go to her Sunday school’s picnic, and she had made up her mind to wear a new dress. So, in spite of certain unpleasantness and possible danger, she had taken the money to buy the material for that pathetic little red frock.
There had been, even in those days, nothing sacrificial in Clare Kendry’s idea of life, no allegiance beyond her own immediate desire. She was selfish, and cold, and hard. And yet she had, too, a strange capacity of transforming warmth and passion, verging sometimes almost on theatrical heroics.
Irene, who was a year or more older than Clare, remembered the day that Bob Kendry had been brought home dead, killed in a silly saloon-fight. Clare, who was at that time a scant fifteen years old, had just stood there with her lips pressed together, her thin arms folded across her narrow chest, staring down at the familiar pasty-white face of her parent with a sort of disdain in her slanting black eyes. For a very long time she had stood like that, silent and staring. Then, quite suddenly, she had given way to a torrent of weeping, swaying her thin body, tearing at her bright hair, and stamping her small feet. The outburst had ceased as suddenly as it had begun. She glanced quickly about the bare room, taking everyone in, even the two policemen, in a sharp look of flashing scorn. And, in the next instant, she had turned and vanished through the door.
Seen across the long stretch of years, the thing had more the appearance of an outpouring of pent-up fury than of an overflow of grief for her dead father; though she had been, Irene admitted, fond enough of him in her own rather catlike way.
Catlike. Certainly that was the word which best described Clare Kendry, if any single word could describe her. Sometimes she was hard and apparently without feeling at all; sometimes she was affectionate and rashly impulsive. And there was about her an amazing soft malice, hidden well away until provoked. Then she was capable of scratching, and very effectively too. Or, driven to anger, she would fight with a ferocity and impetuousness that disregarded or forgot any danger; superior strength, numbers, or other unfavorable circumstances. How savagely she had clawed those boys the day they had hooted her parent and sung a derisive rhyme, of their own composing, which pointed out certain eccentricities in his careening gait! And how deliberately she had—
Irene brought her thoughts back to the present, to the letter from Clare Kendry that she still held unopened in her hand. With a little feeling of apprehension, she very slowly cut the envelope, drew out the folded sheets, spread them, and began to read.
It was, she saw at once, what she had expected since learning from the postmark that Clare was in the city. An extravagantly phrased wish to see her again. Well, she needn’t and wouldn’t, Irene told herself, accede to that. Nor would she assist Clare to realize her foolish desire to return for a moment to that life which long ago, and of her own choice, she had left behind her.
She ran through the letter, puzzling out, as best she could, the carelessly formed words or making instinctive guesses at them.
“. . . For I am lonely, so lonely . . . cannot help longing to be with you again, as I have never longed for anything before; and I have wanted many things in my life. . . . You can’t know how in this pale life of mine I am all the time seeing the bright pictures of that other that I once thought I was glad to be free of. . . . It’s like an ache, a pain that never ceases. . . .” Sheets upon thin sheets of it. And ending finally with, “and it’s your fault, ’Rene dear. At least partly. For I wouldn’t now, perhaps, have this terrible, this wild desire if I hadn’t seen you that time in Chicago. . . .”
Brilliant red patches flamed in Irene Redfield’s warm olive cheeks.
“That time in Chicago.” The words stood out from among the many paragraphs of other words, bringing with them a clear, sharp remembrance, in which even now, after two years, humiliation, resentment, and rage were mingled..."
"C'était la dernière lettre de la petite pile de courrier du matin d'Irene Redfield. Après ses autres lettres ordinaires et clairement adressées, la longue enveloppe de fin papier italien avec son gribouillis presque illisible semblait déplacée et étrangère. Et il y avait aussi, quelque chose de mystérieux et légèrement furtif à son sujet. Une chose mince et sournoise qui ne portait aucune adresse de retour pour trahir l'expéditeur. Non pas qu'elle n'ait pas immédiatement su qui l'avait envoyée. Il y avait environ deux ans, elle en avait reçu une très semblable en apparence. Furtive, mais pourtant d'une manière particulière et déterminée, un peu ostentatoire. De l'encre violette. Du papier étranger de taille extraordinaire.
Elle avait été, nota Irene, postmarkée à New York la veille. Ses sourcils se rapprochèrent en un petit froncement. Le froncement, cependant, était davantage dû à la perplexité qu'à l'agacement ; bien qu'il y eût dans ses pensées un élément des deux. Elle était tout à fait incapable de comprendre une telle attitude face au danger, comme elle était sûre que le contenu de la lettre allait le révéler ; et elle n'aimait pas l'idée de l'ouvrir et de la lire.
Cela, songea-t-elle, était en accord avec tout ce qu'elle connaissait de Clare Kendry. Marchant toujours au bord du danger. Toujours consciente, mais ne reculant pas ou ne déviant pas. Certainement pas à cause des alarmes ou des sentiments d'indignation des autres.
Et pendant un moment fugace, Irene Redfield sembla voir une petite fille pâle assise sur un canapé bleu délabré, cousant ensemble des morceaux de tissu rouge vif, tandis que son père ivre, un homme grand et puissamment bâti, rageait de manière menaçante de long en large dans la pièce miteuse, beuglant des jurons et faisant des embardées sporadiques vers elle, qui n'en étaient pas moins effrayantes parce qu'elles étaient, pour la plupart, inefficaces. Parfois, il parvenait effectivement à l'atteindre. Mais seul le fait que l'enfant s'était elle-même et sa pauvre couture glissée vers le coin le plus éloigné du canapé suggérait qu'elle était en quoi que ce soit perturbée par cette menace pour elle-même et son ouvrage.
Clare savait très bien qu'il était dangereux de prendre une partie du dollar qui constituait son salaire hebdomadaire pour avoir fait de nombreuses courses pour la couturière qui vivait au dernier étage de l'immeuble dont Bob Kendry était le concierge. Mais cette connaissance ne l'avait pas dissuadée. Elle voulait aller au pique-nique de son école du dimanche, et elle avait décidé de porter une nouvelle robe. Alors, en dépit de certains désagréments et d'un danger possible, elle avait pris l'argent pour acheter le tissu de cette pathétique petite robe rouge.
Il n'y avait avait, même à cette époque, rien de sacrificiel dans l'idée que Clare Kendry se faisait de la vie, aucune allégeance au-delà de son désir immédiat. Elle était égoïste, froide et dure. Et pourtant, elle avait aussi une étrange capacité à se transformer en chaleur et en passion, frisant parfois presque l'héroïsme théâtral.
Irene, qui avait un an ou plus de plus que Clare, se souvint du jour où Bob Kendry avait été ramené à la maison mort, tué dans une stupide rixe de bar. Clare, qui avait à peine quinze ans à l'époque, s'était juste tenue là, les lèvres serrées, ses minces bras croisés sur sa poitrine étroite, fixant le visage familier, blanc et pâteux de son parent avec une sorte de dédain dans ses yeux noirs et inclinés. Elle était restée comme ça très longtemps, silencieuse et fixante. Puis, tout à coup, elle avait cédé à un torrent de larmes, balançant son corps mince, s'arrachant les cheveux brillants, et tapant ses petits pieds. La crise avait cessé aussi soudainement qu'elle avait commencé. Elle avait jeté un regard rapide autour de la pièce nue, englobant tout le monde, même les deux policiers, dans un coup d'œil perçant de mépris flamboyant. Et, l'instant d'après, elle s'était retournée et avait disparu par la porte.
Vu à travers la longue étendue des années, la chose avait plus l'apparence d'un déversement de fureur refoulée que d'un débordement de chagrin pour son père mort ; bien qu'elle eût été, admit Irene, assez attachée à lui à sa manière plutôt féline.
Féline. Certainement, c'était le mot qui décrivait le mieux Clare Kendry, si un seul mot pouvait la décrire. Parfois, elle était dure et apparemment sans aucun sentiment ; parfois, elle était affectueuse et imprudemment impulsive. Et il y avait en elle une étonnante malice douce, bien cachée jusqu'à ce qu'elle soit provoquée. Alors, elle était capable de griffer, et très efficacement aussi. Ou, poussée à la colère, elle se battait avec une férocité et une impétuosité qui ignoraient ou oubliaient tout danger ; la force supérieure, le nombre, ou d'autres circonstances défavorables. Avec quelle sauvagerie elle avait griffé ces garçons le jour où ils avaient hué son parent et chanté une comptine dérisoire, de leur propre composition, qui pointait certaines excentricités dans sa démarche titubante ! Et avec quel délibération elle avait—
Irene ramena ses pensées au présent, à la lettre de Clare Kendry qu'elle tenait toujours, non ouverte, dans sa main. Avec un petit sentiment d'appréhension, elle découpa très lentement l'enveloppe, sortit les feuilles pliées, les déplia et commença à lire.
C'était, elle le vit immédiatement, ce à quoi elle s'attendait depuis qu'elle avait appris par le cachet de la poste que Clare était dans la ville. Un souhait extravagamment formulé de la revoir. Eh bien, elle n'avait pas à y accéder, et n'y accéderait pas, se dit Irene. Elle n'aiderait pas non plus Clare à réaliser son désir insensé de retourner un moment à cette vie qu'elle avait, il y a longtemps, et de son propre choix, laissée derrière elle.
Elle parcourut la lettre, déchiffrant du mieux qu'elle pouvait les mots formés négligemment ou faisant des suppositions instinctives à leur sujet.
« ... Car je suis seule, si seule ... je ne peux m'empêcher d'avoir envie d'être à nouveau avec vous, comme je n'ai jamais eu envie de rien auparavant ; et j'ai voulu beaucoup de choses dans ma vie.... Tu ne peux pas savoir comment dans cette vie pâle qui est la mienne je vois tout le temps les images brillantes de cette autre vie dont j'ai autrefois pensé que j'étais heureuse d'être libérée.... C'est comme une douleur, une souffrance qui ne cesse jamais.... » Des feuilles et des feuilles minces de cela. Et se terminant finalement par : « et c'est de ta faute, 'Rene chérie. Au moins en partie. Car je n'aurais peut-être pas maintenant, ce terrible, ce désir sauvage si je ne t'avais pas vue cette fois-là à Chicago.... »
Des taches d'un rouge éclatant empourprèrent les joues chaleureuses et olive d'Irene Redfield.
« Cette fois-là à Chicago. » Les mots se détachaient des nombreux paragraphes d'autres mots, apportant avec eux un souvenir clair et aigu, dans lequel même maintenant, après deux ans, l'humiliation, le ressentiment et la rage étaient mêlés...."
(...)
Langston Hughes,
"The Negro Artist and the Racial Mountain" (1926)
"One of the most promising of the young Negro poets said to me once, “I want to be a poet—not a Negro poet,” meaning, I believe, “I want to write like a white poet”; meaning subconsciously, “I would like to be a white poet”; meaning behind that, “I would like to be white.” And I was sorry the young man said that, for no great poet has ever been afraid of being himself. And I doubted then that, with his desire to run away spiritually from his race, this boy would ever be a great poet. But this is the mountain standing in the way of any true Negro art in America—this urge within the race toward whiteness, the desire to pour racial individuality into the mold of American standardization, and to be as little Negro and as much American as possible...."
En 1926, dans un court essai, "The Negro Artist and the Racial Mountain", le poète Langston Hughes (1902-1967) montrait ainsi à quel mur, à quelle montagne se heurtait la conscience Afro-Américaine : il y a bien conscience d'une spécificité qui naît par exclusion, le Blanc est bien celui qui nous dit que nous sommes noirs, mais il y a peut-être une singularité que nous masque l'opposition raciale générée par le Blanc. L'Afro-américain du Nord pense devoir endosser le costume du Blanc, prouver sa respectabilité, sa bonté, et satisfaire les stéréotypes que le Blanc attend du Noir, et tout cela sans jamais transgresser certaines limites implicites, dont celle d'une tacite supériorité et standardisation....
Examinons le contexte immédiat de ce jeune poète noir qui dit "Je veux être un poète, pas un poète noir" (“I want to be a poet, not a Negro poet”), signifiant, je crois, "je veux écrire comme un poète blanc" ; signifiant inconsciemment, "je voudrais être un poète blanc" ; signifiant derrière cela, "Je voudrais être blanc" : "Sa famille est de ce que l'on pourrait appeler, je suppose, la classe moyenne noire : des gens qui ne sont pas du tout riches mais qui ne sont jamais mal à l'aise ni affamés, satisfaits, des gens respectables, membres de l'église baptiste. Le père se rend au travail tous les matins. Il est chef steward dans une grand club blanc. La mère fait parfois de la couture fantaisiste ou supervise des fêtes pour les familles riches de la ville. Les enfants vont dans une école mixte. À la maison, ils lisent des livres blancs et des magazines. Et la mère dit souvent "Ne soyez pas comme les nègres" (Don't be like niggers) quand les enfants sont mauvais. Une phrase fréquente du père est : "Regarde comme un homme blanc fait des choses". Et c'est ainsi que le mot blanc devient inconsciemment le symbole de toutes les vertus (And so the word white comes to be unconsciously a symbol of all virtues). Il s'applique aux enfants, à la beauté, à la moralité et à l'argent. Le "Je veux être blanc" court silencieusement dans leur esprit. ..."
Les premiers poèmes de Hughes se cantonnaient à l'exploration de thèmes domestiques et musicaux propres à la vie des Afro-Américains, le voici s'engageant sur une voie plus radicale à mesure que s'intensifiait la Grande Dépression et que s'approfondissait son intérêt pour le marxisme. Richard Wright empruntera le même chemin d'initiation au monde, y ajoutant le naturalisme sans concession d'un écrivain comme Theodore Dreiser (1871-1945)....
"The Negro Speaks of Rivers" est l'un des poèmes les plus célèbres de Hugues. Ecrit en 1920, il avait 17 ans et traversait en train le Mississipi. Inspiré par le "Song of Myself" de Walt Whitman et utilisant le vers libre et l'anaphore, la répétition de mots ou de phrases au début de chaque ligne, le jeune poète, pour évoquer ses racines, le passé de ses ancêtres, affirme son lien avec les anciens fleuves du monde qui ont précédé les êtres humains, et qui ont fait grandir son âme "profonde comme les fleuves" (deep like the rivers) : contestant à sa manière les assertions des Américains blancs de ce début du XXe siècle qui considéraient leurs homologues à la peau plus foncée comme des êtres sans réelle histoire et moins qu'humains....
I've known rivers:
I've known rivers ancient as the world and older than the
flow of human blood in human veins.
My soul has grown deep like the rivers.
I bathed in the Euphrates when dawns were young.
I built my hut near the Congo and it lulled me to sleep.
I looked upon the Nile and raised the pyramids above it.
I heard the singing of the Mississippi when Abe Lincoln
went down to New Orleans, and I've seen its muddy
bosom turn all golden in the sunset.
I've known rivers:
Ancient, dusky rivers.
My soul has grown deep like the rivers.
Dans son autobiographie, "The Big Sea" (1940), Langston Hughes (1902-1967) nous montre une enfance qui fut troublée moins par la persécution raciale directe, à la différence d'un Richard Wright, que par l'existence agitée de ses parents, leur séparation, la nécessité de travailler très tôt pour subsister, de parcourir le monde, l'Afrique, l'Europe.
Rentré aux Etats-Unis, il pourra achever ses études, publie deux recueils de poèmes, un roman, "Not without Laughter" (1930). On y lit sa découverte de Maupassant, qui lui a donné le désir de devenir écrivain et "d'écrire des récits de la vie des nègres si vrais qu'ils fussent lus à l'étranger même après ma mort." Son recueil de nouvelles, "The Ways of White Folks", publié en 1934, en offre un merveilleux exemples. On y apprend aussi combien ses éditeurs blancs attendait d'un écrivain noir qu'il chante "l'âme nègre" et non pas qu'il s'attaque aux problèmes du monde moderne. On y entend combien ses compatriotes critiques attendaient de ses romans qu'ils présentent les Noirs sous "leur meilleur aspect"...
1929, The Great Depression
Ainsi les États-Unis des années 1920 vivent un moment culturel qui semble valoriser globalement l'art et l'écriture afro-américaine, ou du moins permettre le développement d'une liberté de conscience jamais acquise auparavant par une communauté riche en nombre et en créativité. Le mouvement prend fin subitement au début des années 1930, lorsque la Grande Dépression s'installe aux États-Unis. "Let Jesus lead you and Roosevelt feed you" - En 1932, alors que l'élection de Franklin Roosevelt semble laisser présager le développement d'un sentiment d'appartenance que les minorités n'avaient jamais connu jusque-là (la majorité des électeurs noirs ont voté pour Roosevelt), alors qu'en 1935, l'administration Roosevelt met fin à la discrimination raciale dans certains programmes fédéraux, il est alors indubitable qu'aucun groupe n'a été plus durement touché que les Afro-Américains (en 1932, leur taux de chômage était de 50 %, contre 25 % pour la population américaine en général): "No Jobs for Niggers Until Every White Man Has a Job", proclame-t-on à Atlanta...
Et si la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) porte une embellie économique, les avancées significatives en matière d'égalité raciale ne se produiront pas avant que le mouvement des droits civiques ne fasse pression pour des changements dans les années 1950 et 1960. .
Claude Brown (1937-2002) relate dans "Manchild in the Promised Land" (1965) son enfance après que ses parents aient choisi de quitter leur Caroline du Sud pour Harlem en 1935 : New York était toujours considérée comme la terre promise pour les Afro-Américains, la vie à Harlem s'avèrera plus difficile que ce qu'ils espéraient : les années 1950 l'emporteront dans un cycle de délinquance improbable, l'héroïne et la violence des gangs ...
Zora Neale Hurston (1891-1960), "Their Eyes Were Watching God"(1937)
Ayant vécue enfant à Eatonville, en Floride, la première ville du pays a avoir été peuplée uniquement de Noirs, Zora Neale Hurston s'établit à New York à l'époque où la Renaissance noire émerge dans le quartier de Harlem, étudie l'anthropologie au Barnard College, sous la houlette de Franz Boas, puis à l'université Columbia, étudie le folklore des Noirs Américains dans les États du Sud (Mules and Men, 1935), collabore avec Langston Hughes (1930) et publie en 1934 son premier roman, "Jonah's Gourd Vine". Mais c'est avec "Their Eyes Were Watching God" (1937), et plus tard sous l'influence d'un auteur aussi reconnu qu'Alice Walker (La Couleur pourpre, 1982), que la controversée Zora Neale Hurston se fait enfin reconnaître, l'histoire d'une femme, Janie Crawford, profondément connectée au monde qui l'entoure ( Eatonville, la région des Everglades), en quête de son identité, de son langage, de son indépendance: au fil des hommes qu'elle rencontre et dont elle se sépare, elle prend conscience d'elle-même, son âme est enfin comme "sortie de sa cachette" (soul crawled out from its hiding place) : "She knew now that marriage did not make love. Janie’s first dream was dead, so she became a woman..."
"Jane voyait sa vie comme un grand arbre en feuilles qui étaient toutes les choses endurées et les choses aimées et les choses faites ou défaites. L'aube et le destin à ses branches." Inspirée, adolescente, par le spectacle d'une abeille "chargée de poussière" plonger dans la corolle d'une fleur (a dust-bearing bee sink into the sanctum of a bloom), Janie place au-dessus de tout le mariage et l'amour, mais la réalité est toute autre. L'e×périence de l'esclavage (So de white man throw down de load and tell the nigger man tuh pick it up. He pick it up because he have to, but he don’t tote it. He hand it to his womenfolks) pousse en effet sa grand-mère maternelle à la marier à un homme respectable à l'âge de seize ans, le vieux Logan Killicks. Elle espère ainsi éviter à sa petite-fille le lourd fardeau qu'elle a dû supporter en tant que femme noire. Peu de temps après, Janíe, idéaliste, courageuse, abandonne son marí, avare de ses émotions, pour Joe Starks, dont l'existence entière est basée sur la soif du pouvoir et de la domination, avec qui elle s'enfuit vers le Sud. Mais si grâce à Joe, Janie bénéficie d'un meilleur statut socio-économique au sein de Eatonville, elle est aussi la plus belle femme qui soit et donc le symbole de la réussite de ce dernier plutôt qu'un partenaire à part entière...
"Les années achevèrent d'effacer la lutte du visage de Janie. Elle crut un temps qu'elle avait même déserté son âme. Quoi que fît Jody, Janie ne disait rien. Elle avait appris à dire un peu et laisser un peu. Elle était une ornière sur la route. Foison de vie sous la surface mais sans cesse martelée par les roues. Quelquefois elle se projetait dans l'avenir, s'imaginait une vie différente de celle qu'elle avait. Mais la plupart du temps elle vivait entre son chapeau et ses talons, et ses turbulences émotionnelles, comme l'ombre qui dessine ses motifs au fond des bois, allaient et venaient avec le soleil. Elle ne recevait de Jody rien d'autre que ce qui pouvait s'acheter, et ne donnait en retour que ce qui pour elle était sans valeur.
De temps à autre elle songeait à une route de campagne au soleil levant et se voyait prenant la fuite. Vers où? Vers quoi? Et puis elle songeait aussi que trente-cinq c'était deux fois dix-sept et que plus rien n'était pareil.
"Peutête qu'il est rien, s'avisait-elle, mais dans ma bouche il est quèque chose. Faut bien qu'y le soye sans ça moi j'ai rien pour quoi vivre. Chuis prête à mentir rien que pour dire qu'y l'est. Si je le fais pas, la vie pour moi ça sera rien qu'un magasin et une maison."
Comme elle ne lisait pas de livres elle ne savait pas qu'elle était le monde entier et les cieux concentrés en une seule goutte. L'humain qui depuis son tas de fumier s'échine à grimper jusqu'aux cimes indolores.
Et puis un jour elle s'était posée pour contempler son ombre vaquant aux affaires du magasin et se prosternant devant Jody, tandis qu'elle-même tout ce temps était assise sous un arbre ombreux dans le vent qui soulevait ses cheveux et ses vêtements. Quelqu'un non loin s'occupant à faire de sa solitude un été..." (traduction Zulma éditions)
À la mort de Joe, Janie est une femme mûre, assez sûre d'elle, pour résister aux commérages persistants de la ville et suivre Tea Cake, de douze ans plus jeune qu'elle et son premier véritable amour, pour s'installer à Belle Glade, dans la partie nord des Everglades. "Elle ne parvenait pas à le faire correspondre à l'idée qu'elle se faisait des autres hommes. Il ressemblait aux pensées d'amour des femmes. Il pouvait être une abeille pour la floraison - la floraison d'un poirier au printemps. Ses foulées pressant la terre semblaient en extraire le parfum du monde. Chacune de ses foulées pressant les plantes aromatiques. Une senteur d'épices le drapait. Il était un regard de Dieu..."
Il n'est certes pas sans défaut, la frappe et la vole, mais n'essaie pas de la forcer à être chose qu'elle-même : elle s'aperçoit qu'elle peut dire des choses qu'elle ne pense pas, elle apprend à rire de presque rien, à parler d'elle-même, puis découvre en fin de compte que Tea Cake n'est pas si essentiel que cela dans sa nouvelle vie. D'autant que les évènements s'accélèrent, la région est frappée par le grand ouragan Okeechobee de 1928, Tea Cake, mordu par un chien enragé alors qu'il sauve Janie de la noyade, devient de plus en plus jaloux et imprévisible. Et lorsqu'il tente de tirer sur Janie avec son pistolet, celle-ci lui répond en état de légitime défense et est accusée de meurtre. Lors du procès, les amis noirs de Tea Cake s'opposent aux femmes blanches de la région qui soutiennent Janie, -"Elles portaient de beaux habits et elles avaient le teint rose qui vient de la bonne nourriture. Elles n'étaient les pauvres petites blanches de personne. Quel besoin elles avaient, elles, de quitter leur richesse pour venir regarder Janie ici dans sa salopette? Quand même elles n'avaient pas l'air trop en colère. Ce serait bien si Janie pouvait leur faire savoir ce qu'il en était, à elles, plutôt qu'à tous ces hommes..." -, et le jury, composé uniquement de Blancs, l'acquitte. Elle retourne à Eatonville où l'on continue de parler d'elle ...
