George Eliot (1819-1880) - Elizabeth Barrett-Browning (1806-1861) - Robert Browning (1812-1889) - ...
Last update: 12/24/2016


George Eliot (1819-1880)
Les romans de George Eliot sont des invitations à penser, à "regarder attentivement la furtive destinée des êtres humains" dans la complexité de l'existence : personnages et situations se déroulent sous nos yeux, rien ne nous est imposé, il revient au lecteur de formuler ses propres conclusions...
D'un même mouvement, George Eliot renonce à la foi évangéliste de son père et en reconstruit une version laïque avec un souci d'authenticité naturelle et une finesse de l'analyse psychologique qui lui donne cette immense  notoriété  littéraire qu'on lui reconnaît dès la publication de Middlemarch, en 1871-1872. L'ouvrage est publié alors que viennent de disparaître Thackeray (1863), l'auteur de "Vanity Fair" et Dickens (1870), celui de "Great Expectations". George Eliot prolonge ces grandes fresques sociales mais en nous restituant ici ces petites communautés campagnardes qui vivaient encore dans une relative autarcie:  elles sont ici toutes imprégnées de ses souvenirs d'enfance, de lieux, de personnages, de situations qu'elle a pu connaître, et  au travers desquelles se construit cette "humanité ordinaire" à laquelle elle aspire, capable de surpasser la fragilité de notre volonté, de dépasser nos intérêts égoïstes et nos petits drames obscurs, pour cette "sublime impulsion" qu'est le dévouement à l'autre, cette "métamorphoses irrationnelles du devoir" que Mary Ann Evans a si bien connue. Si modestes soient-elles, si médiocres peuvent-elles nous sembler, les actions de chacun ont des répercussions inévitables sur cette vie en société si particulière qu'est la vie provinciale,  la trame des échecs, des petits drame obscurs, et des efforts consentis pour les résoudre, servent de levain à une société plus chaleureuse...

(George Eliot, by Francois D'Albert Durade, 1850)

 

George Eliot, pseudonyme de Mary Ann Evans, passe son enfance dans une ferme du Warwickshire,  région préservée de la révolution industrielle qui apparaîtra sous le nom de Loamshire dans plusieurs de ses romans, où son père travaille comme régisseur. Elle reçoit une éducation religieuse très conformiste (calviniste) et la mort de sa mère l'oblige à quitter l'école à dix-sept ans pour aider son père, et ce jusqu'à sa trentième année. Mais elle rencontre Charles Bray, libre penseur, partisan de l'éducation universelle et du syndicalisme naissant, et, en 1842, elle annonce à son père son athéisme rationaliste. A la mort de ce dernier (1849), elle s'émancipe totalement, se nourrit de Comte, de Spencer, qu'elle rencontra, traduit David Friedrich Strauss, Spinoza, Feuerbach, devient directrice adjointe de la Westminster Review, découvre le journalisme littéraire et affiche son union libre avec le journaliste et biographe de Goethe, George Henry Lewes, ayant par ailleurs femme et enfants, qui l'encourage à écrire.
Elle se consacre donc à l'écriture à près de quarante ans et publie successivement des nouvelles, "Scènes de la vie du clergé" (1858), inspiré de souvenirs d'enfance et de la vie provinciale, puis passe au roman : "Adam Bede" (1859), dans lequel le héros, charpentier de village, hésite entre une jeune frivole, qui finira infanticide, et la jeune méthodiste qu'il épousera; "Le Moulin sur la Floss" (1860), qui n'est pas sans évoquer le lien privilégié qui l'unissait, enfant, à son frère Isaac; "Silas Marner" (1861), histoire d'un homme trahi qui sombre dans l'avarice et que fait se racheter une enfant; "Romola" (1863), roman historique situé dans la Florence du Quattrocento; "Felix Holt" (1866), histoire d'un conflit entre un jeune ouvrier et un propriétaire terrien à propos d'une jeune femme; enfin "Middlemarch (1871-1872) qui remporte un succès triomphal, elle a cinquante-trois ans. "Daniel Deronda" (1876), son dernier roman conte le chassé-croisé de deux quêtes d'identité, celle d'Eliot, fils adoptif d'un aristocrate, qui se découvre Juif, et Gwendolen, fille authentique d'aristocrate déchu, se vend. Dix-huit mois après la mort de Lewes (1878), elle épouse, à 62 ans, John Walter Cross, de près de vingt ans son cadet, et meurt peu après.

 

"ADAM BEDE", George Eliot, 1859. 

Inspiré par le récit que lui fit sa tante Elisabeth Evans, prédicatrice méthodiste (Dinah Morris), relatif à la confession d`un infanticide, ce roman est considéré comme l'un des chefs-d'œuvre de George Eliot malgré des éléments mélodramatiques et moralisateurs. Mais l'auteur était dominé par la foi inflexible qui punit le mal et récompense le bien, influencée par les austères croyances évangéliques qui façonnèrent sa jeunesse. 

Adam Bede, menuisier austère et animé par de nobles sentiments, aime la belle et égoïste Hetty Sorrel, nièce du fermier Martin Poyser, et dont la beauté physique selon la morale puritaine, est considérés comme un appât du diable; - l'une des figures féminine de George Eliot les plus réussies. Adam Bede essaie en vain de la persuader de ne pas se laisser séduire par Arthur Donnithorne, jeune seigneur que cette adolescente ambitieuse voudrait épouser. Arthur l'ayant abandonnée, Hetty, dans son désespoir égoïste, accepte, tout en ne l'aimant pas, d'épouser Adam. Mais, avant que le mariage ait lieu, elle découvre qu'elle est enceinte ; elle fuit la maison et tue son enfant. Elle est alors condamnée à la peine capitale, qui sera commuée grâce à l'intervention du séducteur, rongé par le remords. Entre-temps Adam parvient à gagner l'amour de Dinah Morris, aimée en vain par le frère d'Adam, Seth, qui, avec abnégation, renonce à elle. La personnalité sereine de Dinah répand son influence pacificatrice dans tout le roman et les descriptions des paysages, surtout celle de la ferme des Poyser, sont parmi les plus belles. Quant à Adam Bede, Henry James regrettera qu'il soit trop bon ...

 

Book V, CHAPTER XXXVI

THE JOURNEY IN HOPE.

A Iong lonely journey, with sadness in the heart ; away from the familiar to the strange : that is a hard and dreary thing even to the rich, the strong, the instructed : a hard thing, even when we are called by duty, not urged by dread.

What was it then to Hetty ? With her poor narrow thoughts, no longer melting into vague hopes, but pressed upon by the chill of definite fear; repeating again and again the same small round of memories - shaping again and again the same childish, doubtful images of what was to come - seeing nothing in this wide world but the little history of her own pleasures and pains ; with so little money in her pocket, and the way so long and difficult. Unless she could afford always to go in the coaches - and she felt sure she could not, for the journey to Stoniton was more expensive than she had expected - it was plain that she must trust to carriers'carts or slow waggons; and what a time it would be before she could get to the end of her journey ! The burly old coachman from Oakbourne, seeing such a pretty young woman among the outside passengers, had invited her to come and sit beside him ; and feeling that it became him as a man and a coachman to open the dialogue with a joke, be applied himself as soon as they were off tbe stones to the elaboration of one suitable in all respects. After many cuts with his whip and glances at Hetty out of tbe corner of his eye, he lifted his lips above tbe edge of his wrapper and said —

“He’s pretty nigh six foot, I’ll be bound, isna he, now ? ”

“ Who ? ” said Hetty, rather startled.

“Why, the sweetheart as you’ve left behind, or else him as you’re goin’arter - which is it ?”

Hetty felt her face flushing and then turning pale. She thought this coachman must know something about her. He must know Adam, and might tell him where she was gone, for it is difficult to country people to believe that those who make a figure in their own parish are not known everywhere else, and it was equally difficult to Hetty to understand that chance words could happen to apply closely to her circumstances. She was too frightened to speak.

“Hegh, hegh !” said the coachman, seeing that his joke was not so gratifying as he had expected, “you munna take it too ser’ous ; if he’s behaved ill, get another. Such a pretty lass as you can get a sweetheart any day.”

Hetty’s fear was allayed by -and -by, when she found that the coachman made no further allusion to her personal concerns ; but it still had the effect of preventing her from asking him what were the places on the road to Windsor. She told him she was only going a little way out of Stoniton, and when she got down at the inn where the coach stopped, she hastened away with her basket to another part of the town...."

 

Middlemarch, George Eliot (Middlemarch, A Study of Provincial life, 1871-1872)

George Eliot explore dans une petite ville de province les tensions entre mariage et vocation à travers deux personnages, Dorothée Brooke, intelligente et philanthrope, et Tertius Lydgate, un médecin talentueux mais naïf. "Dorothea eut soudain l'idée que Mr Casaubon souhaitait l'épouser ; elle en éprouva une sorte de gratitude respectueuse. Quelle bonté de sa part ! On eût presque dit qu'un messager ailé apparaissait sur son cheval pour lui tendre une main secourable." L'idéalisme et l'inexpérience conduisent Dorothea Brooke à épouser le sombre Révérend Edward Casaubon, un vieux pédant, qu'elle souhaite aider dans sa recherche, mais le mariage tourne très vite au désastre lorsqu'elle perce à jour la véritable nature de son époux. L'écart est trop important entre les deux personnages, pourtant, Dorothea est intimement persuadée, jusqu'à l'excès, qu'elle a un destin à accomplir, un rôle à tenir, malgré les obstacles, fussent-ils infranchissables : l'héroïsme existe dans les gestes les plus insignifiants, et cet idéalisme exacerbé est aussi partagé par le jeune médecin dont l'histoire est liée à celle de Dorothée, le Dr. Lydgate, qui lui aussi a fait avec son mariage un mauvais choix. La trame de l'histoire se poursuit et s'étend au microcosme de cette société provinciale, des relations entre individus soumises aux mariages, aux rapports de force, au pouvoir de l'argent. Dororthea s'y débat avec ses failles et ses mauvais choix, essayant de bien vivre et de bien aimer...

 

"Miss Brooke had that kind of beauty which seems to be thrown into relief by poor dress. Her hand and wrist were so finely formed that she could wear sleeves not less bare of style than those in which the Blessed Virgin appeared to Italian painters; and her profile as well as her stature and bearing seemed to gain the more dignity from her plain garments, which by the side of provincial fashion gave her the impressiveness of a fine quotation from the Bible,—or from one of our elder poets,—in a paragraph of to-day's newspaper. She was usually spoken of as being remarkably clever, but with the addition that her sister Celia had more common-sense.
Nevertheless, Celia wore scarcely more trimmings; and it was only to close observers that her dress differed from her sister's, and had a shade of coquetry in its arrangements; for Miss Brooke's plain dressing was due to mixed conditions, in most of which her sister shared. The pride of being ladies had something to do with it: the Brooke connections, though not exactly aristocratic, were unquestionably "good:" if you inquired backward for a generation or two, you would not find any yard-measuring or parcel-tying forefathers—anything lower than an admiral or a clergyman; and there was even an ancestor discernible as a Puritan gentleman who served under Cromwell, but afterwards conformed, and managed to come out of all political troubles as the proprietor of a respectable family estate. Young women of such birth, living in a quiet country-house, and attending a village church hardly larger than a parlor, naturally regarded frippery as the ambition of a huckster's daughter..."

"Miss Brooke avait ce genre de beauté que rehausse encore la simplicité de la mise. Elle avait la main et le poignet assez délicatement modelés pour porter avec grâce des manches tout unies, comme celles de la Vierge des peintres italiens ; son profil, aussi bien que sa taille st son maintien, semblait emprunter une dignité plus grande à la sévérité de son costume ; aussi toute sa personne offrait-elle, à côté des modes provinciales, le même contraste qu’une belle citation de la Bible, ou de nos vieux poètes, au milieu d’une colonne de journal. On parlait d’elle généralement comme d’une jeune fille remarquablement douée, mais on ajoutait que sa sœur Célia avait plus de bon sens.
Célia n’avait pas plus de recherche dans sa mise ; ce n’était qu’aux yeux des observateurs attentifs que sa robe différait de celle de son aînée et respirait dans ses plis comme un parfum de coquetterie. La simplicité de miss Brooke tenait, comme celle de sa sœur, à plusieurs causes. L’orgueil d’être des « ladies » y entrait pour quelque chose : si la famille des Brooke n’était pas précisément aristocratique, elles n’en étaient pas moins de bonne race, et en remontant à une ou deux générations, vous ne leur eussiez pas trouvé un ancêtre ayant manié l’aune ou ficelé des paquets, pas un d’un rang inférieur à celui d’homme d’Église ou d’officier de marine. Un de ces ancêtres notamment, gentilhomme puritain au service de Cromwell, avait été assez avisé pour se trouver, au sortir des troubles politiques, propriétaire d’un respectable domaine de famille. En raison de leur naissance, ces jeunes femmes, habitant une paisible maison de campagne et fréquentant une église de village à peine plus grande qu’un salon, considéraient la toilette comme une recherche bonne pour des filles de petit marchand, cherchant à se grandir. "

 


L'histoire se passe donc dans une petite  ville bourgeoise et provinciale, Middlemarch, entre 1800 et 1850. Le personnage principal est une jeune fille idéaliste et particulièrement fougueuse, Dorothée Brooke, dans laquelle George Eliot a mis beaucoup d'elle-même.  

 

 (Chapitre II), "... Quand miss Brooke fut assise à la table à thé, sir James vint prendre sa place auprès d’elle ; il n’avait rien trouvé de blessant dans sa manière de lui répondre au repas. Il lui paraissait tout naturel que miss Brooke eût de l’affection pour lui ; il faut déjà que les manières d’être des autres vis-à-vis de nous soient bien accentuées pour que nous cessions de les interpréter dans le sens de nos préventions, favorables ou non.

C’était une excellente pâte d’homme que sir James, et il avait le rare mérite de n’être nullement infatué de sa valeur ni de croire que son influence put jamais mettre le feu au plus petit coin de la province ; aussi était-il heureux à la pensée d’avoir une femme qu’il pourrait consulter à propos de tout, une femme capable en toute circonstance de tirer son mari d’embarras avec de bonnes raisons. Quant à la piété exagérée qu’on reprochait à miss Brooke, il ne savait que très imparfaitement en quoi elle consistait, et il pensait qu’elle disparaîtrait avec le mariage. En un mot, il trouvait Dorothée tout à fait charmante, il sentait son amour bien placé et était tout disposé à se laisser dominer, puisqu’après tout un homme, quand il lui plaît, peut toujours s’affranchir de cette domination-là.

Sir James n’avait pas l’idée qu’il pût être jamais las du joug de cette belle jeune fille dont l’esprit le ravissait. Pourquoi l’eût-il pensé ? L’esprit d’un homme, quel qu’il soit, a toujours cet avantage sur celui d’une femme qu’il est du genre masculin, comme le plus petit bouleau est d’une espèce supérieure au palmier le plus élevé, et son ignorance même est de plus haute qualité.

– J’espère que vous n’avez pas dit votre dernier mot à propos de l’équitation, miss Brooke, dit son persévérant admirateur. Je vous assure que l’exercice du cheval est le plus salutaire que vous puissiez prendre.

– Je le sais, dit Dorothée froidement ; je crois que cela ferait du bien à Célia si elle voulait s’y mettre.

– Mais vous, qui montez si parfaitement…

– Je vous demande pardon, j’ai encore bien peu de pratique et je serais facilement renversée.

– Raison de plus pour continuer. Toute femme devrait être bonne écuyère, afin de pouvoir accompagner son mari dans ses promenades.

– Voyez combien nous différons, sir James ! Mon parti est pris de n’être jamais une parfaite écuyère ; aussi ne répondrai-je jamais à votre idéal de femme.

Dorothée regardait droit devant elle, parlant d’un ton de brusquerie froide avec quelque chose de l’air d’un beau garçon, ce qui offrait un contraste amusant avec l’humble amabilité de son admirateur.

– Et quelles peuvent être vos raisons pour prendre une résolution si cruelle ? Quel mal pouvez-vous trouver à l’équitation ?

– Je puis la condamner pour moi.

– Oh ! pourquoi cela ? insista sir James d’un ton de douce remontrance.

M. Casaubon s’était rapproché de la table à thé, sa tasse à la main et prêtant l’oreille à la conversation des jeunes gens : 

 – Il ne faut pas vouloir pénétrer trop avant dans les motifs, prononça-t-il de son air mesuré et tranquille. Miss Brooke n’ignore pas combien ils perdent de leur valeur à être exprimés. La pureté de l’arôme s’altère au seul contact de l’air grossier. Il faut conserver le grain en germe à l’abri de la lumière.

Dorothea colored with pleasure, and looked up gratefully to the speaker. Here was a man who could understand the higher inward life, and with whom there could be some spiritual communion; nay, who could illuminate principle with the widest knowledge: a man whose learning almost amounted to a proof of whatever he believed!

Dorothea’s inferences may seem large; but really life could never have gone on at any period but for this liberal allowance of conclusions, which has facilitated marriage under the difficulties of civilization. Has any one ever pinched into its pilulous smallness the cobweb of pre-matrimonial acquaintanceship?

Dorothée rougit de plaisir et leva des yeux reconnaissants sur M. Casaubon. Voilà donc enfin un homme capable de comprendre la vie plus élevée de l’âme, et avec qui l’on peut entrer dans une sorte de communion spirituelle, un homme capable par son savoir étendu de répandre sur l’aridité des principes une véritable lumière, un homme dont les connaissances pouvaient être considérées comme une preuve de tout ce qu’il avançait.

Les conclusions de Dorothée paraîtront peut-être bien promptes ; mais, en réalité, la vie aurait-elle jamais pu subsister à n’importe quelle époque sans cette facilité à conclure qui a singulièrement favorisé le mariage au milieu des difficultés de la civilisation ? Et, d’ailleurs, a-t-on jamais saisi dans son extrême ténuité le fragile réseau des liens existant avant le mariage entre deux êtres destinés à s’unir ?


– Certainement, dit le bon sir James, je n’insisterai pas pour faire dire à miss Brooke ce qu’elle préfère ne pas dire. Je suis bien convaincu que ses raisons lui font honneur. Il ne ressentait pas la moindre jalousie de l’intérêt avec lequel Dorothée avait regardé M. Casaubon. Il ne lui venait pas à l’idée que cette jeune fille, à laquelle il se disposait à offrir sa main, pût se préoccuper d’un vieil érudit desséché approchant de la cinquantaine, autrement que sous le rapport religieux, comme on peut s’intéresser à un pasteur de distinction..."

 

(Chapitre III) "...  S’il était réellement venu à l’esprit de M. Casaubon de songer à miss Brooke comme à une épouse faite pour lui, d’un autre côté les raisons qui pouvaient décider celle-ci à accepter la main de M. Casaubon avaient pris racine dans son cœur ; et déjà, dans la soirée du lendemain, elles avaient germé et fleuri. Ils avaient eu ensemble dans la matinée une longue conversation, tandis que Célia, qui n’aimait pas la compagnie des deux loupes blanches et du teint blafard avait couru au presbytère jouer avec les enfants du pasteur.

Dorothée avait mis ce temps à profit pour pénétrer dans le réservoir insondable de l’esprit de M. Casaubon ; elle y avait trouvé réfléchies d’une façon insaisissable et mystérieuse toutes les qualités qu’elle-même portait dans son cœur ; elle lui avait dit tout ce qu’elle savait du monde et elle connut enfin de lui le but de son long travail, véritable labyrinthe d’une étendue vertigineuse et incommensurable dans ses profondeurs.

 Il se montra aussi plein de science que « l’archange affable » de Milton, et ce fut avec quelque chose de non moins « archangélique » qu’il lui expliqua comment il avait entrepris de démontrer que tous les systèmes mythiques et les fragments de mythes répandus sur le monde, n’étaient que les corruptions d’une tradition révélée à l’origine. D’autres, sans doute, avaient déjà tenté cette œuvre, mais jamais avec cette absolue impartialité dans les rapprochements, et cette netteté de composition que M. Casaubon s’efforçait  d’atteindre. Une fois maître du terrain, après avoir pris pied solidement, le vaste champ des monuments de la fable éclairés les uns par les autres devenait pour lui non seulement intelligible, mais lumineux. Mais ce n’était une œuvre ni facile ni de courte haleine que de glaner dans cette riche moisson de vérités. Les notes seules constituaient déjà toute une formidable rangée de volumes ; il fallait maintenant condenser cet amas toujours croissant de résultats et les réduire, comme la fleur de cette récolte hippocratique, à n’occuper qu’un petit rayon de bibliothèque. Tel devait être le couronnement de l’édifice.

M. Casaubon entretenait Dorothée de ce grave sujet à peu près comme il s’en fût entretenu avec un confrère, n’ayant pas à sa disposition deux manières de parler ; il est vrai de dire que, lorsqu’il se servait d’une phrase grecque ou latine, il la traduisait en anglais avec une scrupuleuse exactitude. Dorothée fut absolument séduite par la vaste étendue de cette conception. Il y avait là, en vérité, quelque chose de plus élevé que les simples aperçus de la littérature à l’usage des jeunes filles ! Un Bossuet vivant, qui allait concilier dans son œuvre la science la plus haute avec une ardente piété, un moderne saint Augustin qui réunissait dans sa personne la gloire du docteur et celle du saint !

La sainteté chez lui ne semblait pas au-dessous de la science ; car, lorsque Dorothée fut amenée à lui ouvrir son âme sur certain sujet dont elle ne pouvait s’entretenir avec personne à Tipton-Grange, elle trouva en M. Casaubon un auditeur qui la comprit d’emblée.

Elle lui dit combien les formes ecclésiastiques et la lettre des articles de foi lui paraissaient chose secondaire à côté de  cette religion toute spirituelle, de cet anéantissement du soi dans l’union avec la perfection divine que lui semblaient clairement exprimer les livres religieux des temps anciens.

Elle fut heureuse quand M. Casaubon lui assura qu’il était bien d’accord avec elle, du moment que sa manière de voir était suffisamment tempérée par une sage soumission ; et il lui cita des exemples historiques qu’elle ignorait.

 

“He thinks with me,” said Dorothea to herself, “or rather, he thinks a whole world of which my thought is but a poor twopenny mirror. And his feelings too, his whole experience - what a lake compared with my little pool!”

 

Il pense avec moi, se dit Dorothée, ou plutôt sa pensée représente tout un monde auprès duquel la mienne n’est qu’un misérable miroir de quatre sous. Et ses sentiments, et son expérience… Quel Océan, comparé à ma pauvre petite mare !

Son langage et sa manière d’être suffisaient à miss Brooke pour le juger de cette façon absolue dont sont coutumières les jeunes filles. Les signes extérieurs n’ont en eux-mêmes qu’une importance relative, mais les interprétations qu’on leur donne sont sans limites, et, chez les jeunes filles d’une nature à la fois douce et ardente, le moindre signe apparent a le pouvoir d’évoquer tout un monde de ravissements nouveaux, d’espoir, de foi où la réalité n’entre que pour une bien faible part. Ces sortes d’illusions ne sont pas toujours absolument déçues. Si miss Brooke était prompte à mettre sa confiance en M. Casaubon, ce n’était pas une raison pour que M. Casaubon en fût indigne.."

 

Because Miss Brooke was hasty in her trust, it is not therefore clear that Mr. Casaubon was unworthy of it...."

 

" La veille de son départ, en se promenant le matin avec miss Brooke le long de la terrasse, il lui avait fait entendre qu’il souffrait des tristesses de la solitude, qu’il sentait le besoin de cette joyeuse intimité de la jeunesse qui anime et éclaire par sa présence les travaux fatigants de la maturité. Il dépeignit cette situation avec une parfaite précision digne d’un envoyé diplomatique, convaincu à l’avance du succès de son langage ; et Dorothée écouta et retint chacune de ses paroles avec l’intérêt passionné d’une jeune et ardente na ture pour qui chaque pas fait dans le domaine de l’expérience marque une époque nouvelle. Il était trois heures de l’après-midi quand, par un beau jour d’automne que rafraîchissait une douce brise, M. Casaubon partit en voiture pour son rectorat de Lowick, situé à cinq milles seulement de Tipton. Dorothée s’en était allée courir à travers le parc, pour être plus libre de s’abandonner à ce rêve d’un avenir possible auquel elle aspirait d’un tremblant espoir, et dont la vision flottait devant ses yeux..."

 

Dorothée épouse Casaubon, le vieux pédant, l'homme dissimule, sous sa grande dignité affichée, une immense mesquinerie et médiocrité de son âme qu'elle découvrira progressivement. Le mariage est fort évidemment malheureux. Casaubon manque de vie et de chaleur : il reste sur son quant-à-soi et soigne sa vanité. il suspecte la bonne foi de sa femme qui montre quelque indulgence pour son cousin Will Ladislaw ; et avant de mourir, un événement qui suit de peu leur mariage, il fait ajouter à son testament un codicille par lequel sa femme doit être déshéritée si elle épouse Ladislaw. Cependant, Dorothée et Ladislaw n`en seront pas moins unis. 

Une autre histoire double la trame principale, celle du mariage malheureux de Lydgate, jeune médecin ambitieux, et de la vulgaire Rosemonde Vincy, dont le matérialisme a raison des belles espérances de son époux. 

Nombre de personnages secondaires sont à noter, la bouffonne Mrs. Cadwallader, femme du recteur, sir James Chettam, le gentilhomme anglais par excellence; l'oncle de Dorothée, "homme d'un caractère accommodant, d'opinions diverses et de suffrage incertain"; un délicieux hypocrite, Mr. Bulstrode. 

Admirable pour ses descriptions de l'atmosphère provinciale, on reproche à Middlemarch une certaine sécheresse, celle d'une analyse scientifique. Mais Eliot fait preuve d`une telle pénétration dans ce roman, qui est considéré comme son chef-d`œuvre ...

 

 

"Le Moulin sur la Floss" (The Mill on the Floss, 1860)

Tom et Maggie, les deux principaux personnages, sont les enfants du meunier Tulliver, homme d`une grande droiture, mais maniaque et passionné. L'intérêt du roman se concentre sur la différence de caractère entre le frère et la sœur, leur amour tragique, ils se brouillent de longues années pour se réconcilier dans la mort...

La jeune fille, impétueuse et en quête d'affection, porte à son frère, qui a précisément les qualités et les défauts qu'elle n`a pas, une admiration sans bornes. Maggie est tout imagination et tout impulsion. alors que Tom est doué d'un solide bon sens et qu'il se conduit en toutes occasions selon les règles établies. Les sentiments qui les lient ne peuvent empêcher de fréquentes querelles, Tom ne cesse de reprocher à sa soeur ses négligences et étourderie, et plus d'un tiers du roman est consacré à l'enfance de ce duo, les meilleures pages qui soient sorties de la plume de George Eliot, dit-on. Puis il se trouve que Maggie s'intéresse au sort de Philip Wakem, jeune homme difforme et maladif qui est le fils d`un avocat avec lequel le meunier est en perpétuel litige. Elle lui découvre des goûts intellectuels qui s'apparentent aux siens. Ayant perdu le procès qui l`opposait à Wakem, le meunier est réduit à la misère. Devenu propriétaire du moulin sur la Floss, l'avocat décide d`humilier encore davantage son adversaire, et lui propose de rester à son service. Le pauvre Tulliver accepte, la haine au cœur, mais fait jurer à son fils, sur la Bible de la famille, de tirer de ce procédé une vengeance éclatante. C'est alors que Tom découvre l`amitié qui unissait depuis longtemps Philip Wakem et sa sœur. Cette amitié a d`ailleurs évolué ; et la jeune fille, qui prend sa pitié pour de l'amour, est sur le point de céder aux instances de Wakem. Au cours d'une scène extrêmement violente, Tom insulte Philip et contraint sa sœur à promettre qu'elle ne reverra plus le jeune homme. Peu à peu, à force de travail, Tom réussit a payer les dettes de son père. Le meunier, encore sous le coup de son humiliation, reprend courage. Le hasard le met en présence de Wakem : l`un et l`autre en viennent aux mains. Vaincu par la violence des émotions, par la joie du triomphe et de la vengeance, le meunier rend l`âme avec des paroles de haine sur les lèvres.

Peu après la mort de son père, Maggie, en visite chez sa cousine Lucy Deane à St. Oggs, éprouve une violente passion, qu'elle sent partagée, pour le fiancé de celle-ci, Stephen Guest, jeune homme cultivé et bien sous tout rapport. Une promenade en barque avec ce dernier compromet irréparablement Maggie, bien qu`elle soit tout à fait innocente. Mais la jeune fille, revenant à elle après cet instant de vertige, retrouve d'un coup assez d`abnégation pour laisser Stephen à sa fiancée et se réfugier dans sa famille. Mais Tom, qui se fait du devoir une conception implacable, la chasse de la maison. 

Abandonnée, exposée aux commentaires désobligeants de la société de province, Maggie se retire dans une petite maison, où elle vit seule. C'est là qu'elle reçoit une lettre de Stephen qui la supplie de bien vouloir le rejoindre. Après une nuit de larmes, de luttes et de prières. elle trouve enfin la force de refuser une dernière fois. Mais, durant cette décisive nuit, le fleuve déborde et inonde la campagne et la ville. Maggie, qui habite sur la rive, s`aperçoit la première du désastre, réveille ses amis, saute dans une barque et cherche si milieu des mouvements tumultueux du courant, à gagner le moulin de son père. Elle réussit. après des efforts héroïques, à sauver son frère, mais la barque est renversée par les épaves que charrie le fleuve, et le frère et la sœur se noient ensemble...

Le meilleur du livre est dans la peinture poétique de l'existence quotidienne la plus humble, dans «le sentiment de la question mystérieuse de la vie humaine et de la vie de la nature, des mystères sublimes auxquels nous participons en le sachant aussi peu que la fleur qui pousse» (Marcel Proust). C'est en effet la sensibilité avec laquelle George Eliot restitue le monde de l'enfance, sans doute pour une part de sa propre enfance, qui fera la popularité du roman. De plus, le récit se déroule dans l'Angleterre des années 1830, alors que le pays se transforme de fond en comble et que l'argent supplante la propriété en terme de pouvoir et de reconnaissance sociale...

 

"They sat mutely gazing at each over : Maggie with eyes of intense life looking out from a weary, beaten face - Tom pale with a certain awe and humiliation. Thought was busy though the lips were silent : and though he could ask no question, he guessed a story of almost miraculous divinely-protected effort. But at last a mist gathered over the blue-grey eyes, and the lips found a word they could utter : the old childish - "Magsie!"
Maggie could make no answer but a long deep sob of that miraculous wondrous happiness that is one with pain."

"Ils étaient assis et se regardaient sans rien dire, Maggie dont le visage las et meurtri s'animait d'un regard intense, Tom, qu'un certain mélange de crainte et d'humiliation avait rendu pâle. Sa pensée s'activait, même si ses lèvres restaient muettes, et bien qu'il ne pût poser de question, il se sentait en présence d'un effort qui tenait du miracle et de la providence divine. Enfin ses yeux gris-bleu s'embuèrent et ses lèvres trouvèrent un mot à prononcer, le nom d'autrefois, du temps de l'enfance ; "Magsie!"
Pour toute réponse, Maggie laissa échapper un de ces longs et profonds sanglots, où le plus merveilleux bonheur ne fait qu'un avec la souffrance."

 


" Silas Marner", George Eliot  (Silas Marner, 1861)

Histoire d'un tisserand, d'un «cœur simple» qui meurt et renaît à l'amour, au cœur le plus profond de l'Angleterre rustique, avec ses commères, ses auberges, ses libertins de village et ses illuminés. Silas Mamer, tisserand de Raveloe, vit dans le cercle restreint d`une petite communauté religieuse, à laquelle il verse tous ses gains. Deux sentiments illuminent sa vie : une profonde amitié pour un de ses compagnons et son amour pour une jeune fille qui doit devenir sa femme. Mais l'ami n'est en fait qu'un misérable qui a commis un vol dont il accuse Silas devant toute la congrégation. 

Silas, stupéfait, se défend mal et accepte le jugement de Dieu : la Bible, ouverte au hasard, se prononcera sur son innocence. Mais la parole sacrée va lé déclarer coupable. Les conséquences s'abattent sur lui : sa fiancée le quitte et Silas, désespéré, ayant perdu toute foi. quitte la ville et se réfugie à Raveloe, un petit village perdu dans les bois profonds ou il vit à l`écart. Ce qui le fait prendre pour un sorcier. Abandonné de Dieu et des hommes, il n'a plus qu'une passion : l'or, et il accumule ainsi un trésor. Un soir. il trouve vide la cachette de sa fortune : le voleur est le fils du "squire" du village, Dunstan Cass, qui disparait.

Désespoir de Silas. Son malheur fait tomber la méfiance générale. On cherche désormais à le consoler, et en particulier Dolly Winthrop, une brave "commère" du village, mais surtout un personnage dans la plénitude d'une bonté simple, - "She was in all respects a woman of scrupulous conscience, so eager for duties that life seemed to offer them too scantily unless she rose at half past four, though this threw a scarcity of work over the more advanced hours of the morning, which it was a constant problem for her to remove.... She was a very mild, patient woman, whose nature it was to seek out all the sadder and more serious elements of life and pasture her mind upon them". J’imagine, écrira Henry James, qu'on n'a pu rencontrer dans aucun autre roman anglais un personnage tel que Dolly Winthrop, qui est si réel sans être méprisable, et si pittoresque sans être ridicule (which is so real without being contemptible, and so quaint without being ridiculous..)."

Un soir, en rentrant dans sa chaumière obscure. Silas distingue sur le sol une tache dorée; ce n`est pas son trésor. mais la chevelure d'une petite fille endormie. Eppie, qu`il gardera chez lui et qu`il aimera comme un père. La présence de cette enfant rend à Silas sa vraie nature. Eppie est la fille de Godfrey Cass, le frère aîné du voleur, qui avait séduit, puis épousé, dans un village lointain. une fille indigne de lui. ll avait tenu ce mariage secret, étant vivement épris d'une fille de Raveloe. Nancy Lammeter. Godfrey, sachant que sa femme, partie à sa recherche, était morte sur la route et qu'Eppie était en sûreté chez Silas, épouse donc Nancy.

Quelques années plus tard, pendant l`assèchement d'un marais, on découvre le corps de Dunstan, le voleur; cet événement ravive les remords de Godfrey, qui révèle à sa femme la vérité au sujet d`Eppie. Nancy lui pardonne et comme le couple n`a pas d`enfants, elle propose de recueillir la petite fille. Mais Eppie refuse de quitter le vieux Silas qui l'a élevée et qu'elle aime tendrement....

 

Chapitre I....

"It was fifteen years since Silas Marner had first come to Raveloe ; he was then simply a pallid young man, with prominent short-sighted brown eyes, whose appearance would have had nothing strange for people of average cult- ure and experience, but for the villagers near whom he had come to settle it had mysterious peculiarities which corresponded with the exceptional nature of his occupa- tion, and his advent from an unknown region called "North'ard". So had, his way of life : — he invited no comer to step across his door-sill, and he never strolled into the village to drink a pint at the Rainbow, or to gossip at the wheelwright's : he sought no man or woman, save for the purposes of his calling, or in order to supply himself with necessaries ..."

"Il y avait déjà quinze ans que Silas Marner était à Raveloe. Ce n'était, dans le principe, qu'un jeune homme pâle, aux yeux bruns, saillants et myopes, dont la physionomie n'aurait rien eu d'étrange pour des gens d'une culture et d'une expérience ordinaires; seulement, pour les villageois auprès desquels il était venu s'établir, elle avait quelque chose de particulier et de mystérieux qui répondait à la nature exceptionnelle de sa profession, et à son arrivée d'une région inconnue appelée « le Nord ». Il en était de même de sa manière de vivre : il n'invitait aucun de ceux qui se présentaient à franchir le seuil de sa porte, et il n'allait jamais flâner dans le village pour boire un pot de bière à l'auberge de l'Arc-en-Ciel, ou bavarder chez le charron. Il ne recherchait ni homme ni femme, excepté pour les besoins de sa profession, ou afin de se procurer ce qui lui était nécessaire ..

 


... et les jeunes filles de Raveloe furent bientôt persuadées qu'il n'en obligerait jamais aucune h l'épouser malgré elle, — tout comme s'il les avait entendues déclarer qu'elles ne se marieraient jamais avec un mort revenu à la vie. 

Cette manière d'envisager la personne de Marner avait un autre motif que son visage pâle et ses yeux extraordinaires; car Jacques Rodney, le taupier, affirmait ce qui suit : Un soir, en revenant chez lui, il avait vu Silas appuyé contre une barrière, ayant laissé sur ses épaules un sac pesant, au lieu de le poser sur cette barrière, comme un homme jouissant de ses facultés l'aurait fait; puis, s'approchant, il avait vu que les yeux du tisserand étaient immobiles comme ceux d'un mort; ensuite, il lui avait parlé, l'avait secoué, et avait trouvé que ses membres étaient roides, et que ses mains serraient le sac comme si elles eussent été de fer; mais, juste au moment où il venait de conclure que Marner était mort, celui-ci avait repris tout à fait ses sens, eu un clin d'œil, pour ainsi parler, lui avait dit « bonsoir », et s'en était allé. Jacques jurait qu'il avait été témoin de tout cela; c'était d'autant plus vrai que, ajoutait-il, la chose avait eu lieu le jour même où il avait été faire la chasse aux taupes sur les terres du squire Cass, là-bas, près de la vieille fosse des scieurs de long Quelques personnes disaient que Marner devait avoir eu une « attaque », mot qui semblait expliquer des choses incroyables autrement; mais M. Macey, grand argumentateur et chantre de la paroisse, secouait la tête avec incrédulité, et demandait si l'on avait jamais vu quelqu'un perdre ses facultés dans une attaque sans tomber par terre. Une attaque était une paralysie, il n'y avait pas à en douter; et il était dans la nature d'une paralysie de priver en partie un individu de l'usage de ses membres, et de le mettre à la charge de la paroisse, s'il n'avait point d'enfants pour lui venir èn aide. Non, non, ce n'était pas une paralysie qui vous laisserait quelqu'un debout sur ses jambes, comme un cheval entre les limons d'une voiture, et lui permettrait ensuite de s'en aller, aussitôt qu'on pourrait dire « Hue! » Mais, peut-être bien y avait-il une chose telle que lame de l'homme, qui s'affranchirait du corps, en sortirait et y rentrerait, ainsi qu'un oiseau quitte son nid et y revient.

C'était de cette manière que les gens devenaient trop instruits; car, délivrés alors de leur dépouille corporelle, ils allaient à l'école auprès de ceux qui pouvaient leur enseigner plus de choses que leurs voisins n'étaient à même d'en apprendre avec leurs cinq sens et le pasteur. Et où maître Marner avait-il acquis sa connaissance des plantes — et aussi celle des charmes, quand il lui plaisait de les donner? Il ne se trouvait rien dans l'histoire de Jacques Rodney qui pût surprendre quiconque avait vu comment Marner avait guéri Sally Oates, et l'avait fait dormir comme un enfant, alors que le cœur de cette femme battait à lui faire éclater la poitrine depuis deux mois et plus qu'elle recevait les soins du docteur. Marner était capable de guérir d'autres personnes s'il le voulait; en tous cas, il y avait avantage à lui parler avec douceur, ne fût-ce que pour l'empêcher de faire du mal.

C'était en partie à cette crainte vague que Marner était redevable d'être à l'abri des persécutions que sa singularité aurait pu lui attirer, mais plus encore à une circonstance particulière. Le vieux tisserand de Tarley, paroisse voisine de Raveloe, était mort; en conséquence, la profession de Silas, lorsqu'il s'était établi, l'avait fait très bien venir des plus

riches ménagères des environs, et même des paysannes les plus prévoyantes, pourvues de leur petite provision de fil, à la fin de l'année. Le sentiment qu'elles éprouvaient de son utilité, aurait neutralisé toute répugnance ou tout soupçon à son égard, qui n'eût pas été confirmé par un manque dans la qualité ou dans la quantité du tissu qu'il leur faisait.

Et les années s'étaient écoulées sans produire aucun changement dans l'impression que les voisins avaient conçue de lui, si ce n'est le passage de la nouveauté à l'habitude. Au bout de quinze ans, les gens de Raveloe disaient de Marner exactement les mêmes choses qu'au commencement : ils ne les disaient pas aussi souvent, mais ils y croyaient plus fermement lorsqu'il leur arrivait de les dire. Les années n'avaient ajouté qu'un seul fait important : à savoir, que maître Marner s'était amassé quelque part une jolie somme d'argent, et qu'il pourrait acheter les biens de personnes qui faisaient plus d'embarras que lui.

"But while opinion concerning him had remained nearly stationary, and his daily habits had presented scarcely any visible change, Marner's inward life had been a history and a metamorphosis, as that of every fervid nature must be when it has fled, or been condemned to solitude. His life, before he came to Kaveloe, had been filled with the movement, the mental activity, and the close fellowship, which, in that day as in this, marked the life of an artisan early incorporated in a narrow religious sect, where the poorest layman has the chance of distinguishing himself by gifts of speech, and has, at the very least, the weight of a silent voter in the government of his community. Marner was highly thought of in that little hidden world, known to itself as the church assembling in Lantern Yard ; he was believed to be a young man of exemplary life and ardent faith ; and a peculiar interest had been centred in him ever since he had fallen, at a prayer-meet- ing, into a mysterious rigidity and suspension of consciousness, which, lasting for an hour or more, had been mistaken for death..."

Mais, tandis que l'opinion publique était restée presque stationnaire à son sujet, et que ses habitudes quotidiennes n'avaient guère présenté de changements appréciables, la vie intérieure du tisserand avait eu son histoire ou sa métamorphose, comme la vie intérieure de toute nature ardente, qui a recherché la solitude ou qui y a été condamnée, doit nécessairement avoir la sienne. Son existence, avant son arrivée à Raveloe, s'était trouvée remplie par le mouvement, l'activité d'esprit, et les relations intimes qui, en ce temps-là comme de nos jours, distinguaient l'existence d'un artisan incorporé de bonne heure dans une secte religieuse aux vues étroites, où le laïque le plus pauvre a des chances de se faire remarquer par le talent de la parole, et où, au pis aller, il influe par son vote silencieux sur le gouvernement de la communauté. Marner était fort estimé dans ce petit monde retiré qui, pour ses membres, constituait l'Église de la Cour de la Lanterne. On le regardait comme un jeune homme d'une vie exemplaire et d'une foi ardente; et un intérêt particulier s'était toujours concentré sur lui depuis que. dans une réunion pieuse, il était tombé dans un état mystérieux de roideur et d'insensibilité, état qui avait duré une heure ou davantage, et qu'on avait pris pour la mort. 


Si l'on eût cherché à donner à ce phénomène une explication médicale, cela eût été considéré par Silas lui-même, par le pasteur et les autres membres de la congrégation, comme un abandon volontaire de la signification spirituelle que le fait pouvait impliquer. Silas était évidemment un frère élu pour un ministère particulier, et, bien que les efforts pour en interpréter la nature fussent découragés par l'absence de toute vision spirituelle pendant son extase extérieure, cependant, il croyait avec les autres, que le résultat se manifestait dans son âme par un accroissement de lumière et de ferveur. Un homme moins sincère que Marner aurait pu être tenté de créer ensuite une vision ayant les apparences du ressouvenir, et un esprit moins sain aurait pu croire à une telle création. Mais Silas était à la fois sain d'esprit et honnête; seulement, chez lui, comme chez beaucoup d'hommes fervents et sincères, la culture intellectuelle n'avait pas tracé un cours particulier au sentiment du mystérieux, de sorte que celui-ci se répandait sur la voie exclusivement réservée à la recherche et à la science. Il avait hérité de sa mère une certaine connaissance des plantes médicinales et de leur préparation, — petit fonds de sagesse qu'elle lui avait transmis comme un legs solennel. 

Toutefois, depuis quelques années, il avait eu des doutes au sujet du droit de faire usage de cette, science, croyant que les plantes ne pouvaient produire aucun effet sans la prière, et que la prière devait suffire sans les plantes; aussi, ses délices héréditaires d'errer à travers les champs pour y recueillir la digitale, le pissenlit et le pas-d'âne, commencèrent à revêtir à ses yeux les formes de la tentation.

Parmi les membres de son Église, se trouvait un jeune homme un peu plus âgé que lui, avec lequel il vivait depuis longtemps dans une amitié si intime, que les frères de la Cour de la Lanterne avaient l'habitude de les appeler David et Jonathas. Le véritable nom de cet ami était William Dane. Lui, également, était regardé comme un modèle brillant de piété juvénile, bien qu'il fût disposé à se montrer un peu trop sévère à l'endroit des frères plus jeunes que lui, et à être si ébloui par ses propres lumières, qu'il se croyait plus sage que ses maîtres. 

Mais, quelles que fussent les imperfections que d'autres découvrissent chez William, dans l'esprit de son ami il était parfait; car Marner était une de ces natures impressionnables et doutant d'elles-mêmes, qui, à un âge inexpérimenté, admirent l'autorité et se font un appui de la contradiction. L'expression de simplicité confiante de la physionomie de Marner — expression rehaussée par cette absence d'observation particulière, par ce regard sans défense, ce regard de daim, qui appartiennent aux grands yeux proéminents — formait un contraste frappant avec la répression volontaire de cette satisfaction intérieure, qui se dissimulait à peine dans les petits yeux obliques et les lèvres pincées de William Dane. 

"One of the most frequent topics of conversation between the two friends was Assurance of salvation : Silas confessed that he could never arrive at anything higher than hope mingled with fear, and listened with longing wonder when William declared that he had possessed unshaken assurance ever since, in the period of his conversion, he had dreamed that he saw the words "calling and election sure" standing by themselves on a white page in the open Bible. Such colloquies have occupied many a pair of pale-faced weavers, whose unnurtured souls have been like young winged things, fluttering forsaken in the twilight.

It had seemed to the unsuspecting Silas that the friendship had suffered no chill even from his formation of another attachment of a closer kind. For some months he had been engaged to a young servant-woman, waiting only for a little increase to their mutual savings in order to their marriage ; and it was a great delight to him that Sarah did not object to William's occasional presence in their Sunday interviews."

 

Un des sujets de conversation les plus fréquents entre les deux amis, était la certitude du salut : Silas avouait ne pouvoir jamais arriver qu'à une espérance mêlée de crainte, et écoutait William avec une admiration pleine de désir, lorsque celui-ci déclarait qu'il avait toujours eu la conviction inébranlable de son salut, depuis que, à l'époque de sa conversion, il avait rêvé que les mots « appelé et certainement élu » se présentaient seuls à ses regards sur une page blanche de la Bible ouverte. De tels dialogues ont occupé maint couple de tisserands au paie visage, dont les âmes incultes ressemblaient à de petites créatures nouvellement ailées, voletant abandonnées dans le crépuscule.

Il avait semblé au confiant Silas que cette amitié n'avait point été refroidie, même après qu'une nouvelle affection, d'une nature plus intime, était née dans son cœur. Depuis quelques mois, il était fiancé à une jeune servante, et tous deux n'attendaient, pour se marier, que le moment où leurs économies seraient un peu plus grandes. Silas éprouvait un vif plaisir que Sara ne fit aucune objection à la présence accidentelle de William pendant leurs entrevues du dimanche. 


Ce fut à cette époque de leur histoire que l'attaque de catalepsie de Silas eut lieu pendant la réunion pieuse. Parmi les questions et les marques d'intérêt variées que les membres de la congrégation lui adressèrent ou lui exprimèrent, il n'y eut que l'opinion suggérée par William qui fut en désaccord avec la sympathie générale témoignée à un frère ainsi élu pour un ministère particulier. Il fit observer, qu'à son avis, cette extase ressemblait plutôt à une manifestation de Satan qu'à une preuve de la faveur divine, et il exhorta son ami à rechercher s'il ne cachait rien de maudit dans son cœur. 

Silas, se sentant obligé d'accepter le blâme et l'avertissement comme un service fraternel, n'en éprouva aucun ressentiment. Il n'eut que du chagrin en voyant les doutes que William entretenait à son égard. A cela vint s'ajouter une certaine inquiétude, lorsqu'il découvrit que la conduite de Sara envers lui commençait à trahir une étrange fluctuation : tantôt elle faisait des efforts pour lui montrer une plus grande affection; tantôt elle laissait apercevoir des signes involontaires de répulsion et de dégoût. Il lui demanda si elle désirait rompre leur engagement; mais elle dit que non : leur engagement était connu de l'Église et avait été confirmé dans les réunions pieuses. Pour le rompre, il eût fallu une enquête sévère, et Sara n'avait aucune raison à donner, qui pût être sanctionnée par le sentiment de la communauté. 

A cette époque, le doyen des diacres tomba dangereusement malade. Comme il était veuf et sans enfants, il fut soigné nuit et jour par plusieurs des plus jeunes frères ou sœurs de la congrégation. Silas et William venaient fréquemment veiller à leur tour pendant la nuit, l'un remplaçant l'autre à deux heures du malin. Le vieillard, contrairement à l'attente de tous, semblait être en voie de guérison, quand une nuit Silas, assis au chevet du malade, s'aperçut que la respiration de celui-ci, qui était ordinairement perceptible, avait cessé. La chandelle était presque brûlée : il dut la soulever pour voir distinctement le visage du diacre. Cet examen le persuada que le vieillard était mort, — mort depuis quelque temps, car ses membres étaient roides. Silas se demanda s'il ne s'était pas endormi, et regarda l'horloge : il était déjà quatre heures du matin. Comment se faisait-il que William n'était pas venu? Rempli d'inquiétude, il alla chercher du secours. Bientôt, plusieurs amis, le pasteur entre autres, se trouvèrent rassemblés dans la maison. De son côté, Silas retourna à son travail, regrettant de ne pas avoir rencontré William afin de connaître le motif de son absence. Mais, à six heures du matin, comme il songeait à aller chercher son ami, William arriva, et le pasteur avec lui. Ils venaient inviter Marner à se rendre à la Cour de la Lanterne,— à l'assemblée des membres de la congrégation. Comme il demandait la cause de cette convocation, on lui répondit simplement : « Vous verrez. » Aucune autre parole ne fut prononcée, avant que Silas fût assis dans la sacristie, en face du pasteur et sous les regards fixes et solennels de ceux qui, à ses yeux, représentaient le peuple de Dieu.

"Then the minister, taking out a pocket-knife, showed it to Silas, and asked him if he knew where he had left that knife ? Silas said, he did not know that he had left it anywhere out of his own pocket — but he was trembling at this strange interrogation. He was then exhorted not to hide his sin, but to confess and repent. The knife had been found in the bureau by the departed deacon's bedside — found in the place where the little bag of church money had lain, which the minister himself had seen the day before. Some hand had removed that bag ; and whose hand could it be, if not that of the man to whom the knife belonged ? For some time Silas was mute with astonishment : then he said, '^ God will clear me : I know nothing about the knife being there, or the money being gone. Search me and my dwelling ; you will find nothing but three pound five of my own savings, which William Dane knows I have had these six months.'' At this William groaned, but the minister said, "The proof is heavy against you, brother Mamer. The money was taken in the night last past, and no man was with our departed brother but you, for William Dane declares to us that he was hindered by sudden sickness from going to take his place as usual, and you yourself said that he had not come ; and, moreover, you neglected the dead body."

Alors le pasteur, sortant un couteau de sa poche, le montra à Silas et lui demanda s'il se rappelait où il avait laissé ce couteau? Silas répondit qu'il ne se souvenait pas de l'avoir laissé autre part que dans sa poche; toutefois, cette étrange interrogation le fit trembler. On l'exhorta alors à ne pas cacher son péché, mais à le confesser et à se repentir. Le couteau avait été trouvé dans le bureau placé près du lit du diacre défunt, à l'endroit où avait été déposé le petit sac contenant l'argent de l'église, et que le pasteur lui-même avait vu le jour précédent. Quelqu'un avait enlevé le sac; et qui pouvait-ce être, sinon celui à qui le couteau appartenait? 

Pendant quelque temps, Silas resta muet d'étonnement. Puis il dit : « Dieu me justifiera; je ne sais rien au sujet de la présence du couteau dans cet endroit, ni de la disparition de l'argent. Cherchez sur moi ; cherchez dans ma demeure : vous ne trouverez que trois livres sterling et cinq shillings fruit de mes économies, somme que je possède depuis six mois, comme William le sait. »

A ces paroles, William fît entendre un murmure de désapprobation, mais le pasteur dit à Silas : « Les preuves contre vous sont accablantes, mon frère Marner. L'argent a été pris cette dernière nuit, et il n'y avait pas d'autre personne que vous avec notre frère défunt; car William Dane nous déclare qu'une indisposition soudaine l'a empêché d'aller veiller à son tour comme à l'ordinaire. Vous-même, vous avez dit qu'il n'était point venu; de plus, vous avez négligé le corps du défunt.


— Il faut que j'aie dormi, dit Silas, ou bien que j'aie été sous l'influence d'une manifestation spirituelle semblable à celle dont j'ai été l'objet aux yeux de vous tous, de sorte que le voleur doit être entré et sorti tandis que je n'étais pas avec mon corps, mais sans mon corps. Cependant, je le dis de nouveau, cherchez sur moi; cherchez dans ma demeure, car je ne suis pas allé autre part. » 

Les perquisitions furent faites, et se terminèrent par la découverte que William fit du sac bien connu, vide et fourré derrière la commode de la chambre de Silas. Là-dessus, William exhorta son frère à confesser sa faute et à ne pas la cacher plus longtemps. Silas dirigea sur son ami un regard de vif reproche, en lui disant : « William, depuis neuf ans que nous vivons ensemble, m'avez-vous jamais entendu dire un mensonge? Mais Dieu me justifiera.

— Mon frère, lui dit William, comment aurais-je appris ce que vous pouvez avoir accompli dans les cellules secrètes de votre cœur, pour donner à Satan l'avantage sur vous? »

Silas regardait toujours son ami. Soudainement, une profonde rougeur se répandit sur son visage, et il allait parler avec impétuosité, lorsqu'une commotion intérieure, qui fit rentrer cette rougeur et le fit trembler, parut l'arrêter de nouveau. Enfin, il dit d'une voix faible, en fixant Willliam : « Je me souviens maintenant : le couteau n'était pas dans ma poche. »

William répondit : « Je ne sais pas ce que vous voulez dire. »

Cependant, les autres personnes présentes se mirent à demander à Silas, où, suivant lui, le couteau se trouvait; mais il ne voulut pas donner d'autre explication. Il ajouta seulement : « Je suis cruellement frappé, je ne puis rien dire. Dieu me justifiera. »

L'assemblée, revenue dans la sacristie, délibéra de nouveau. Tout recours aux mesures légales, à l'effet d'établir la culpabilité de Silas, était contraire aux principes de l'Église de la Cour de la Lanterne. D'après ces principes, les poursuites étaient défendues aux chrétiens, lors même que le fait eût été moins scandaleux pour la communauté. Toutefois, il était du devoir des membres de prendre d'autres mesures, afin de découvrir la vérité, et ils résolurent de prier et de jeter le sort l . Cette résolution ne peut causer de l'étonnement qu'aux personnes étrangères à cette obscure vie religieuse qui se passe dans les ruelles de nos villes. Silas s'agenouilla avec ses frères, comptant sur l'intervention directe de la divinité pour prouver son innocence, mais sentant que, malgré tout, de l'affliction et des chagrins lui étaient réservés, et que sa confiance dans l'humanité venait d'être cruellement meurtrie. Le sort déclara que Silas Marner était coupable. Il fut solennellement exclu de la secte, et sommé de rendre l'argent volé : ce serait seulement après avoir avoué sa faute en signe de

repentir, qu'il pourrait être reçu de nouveau dans le giron de son Église. Marner écouta en silence. 

Enfin, lorsque tout le monde se leva pour partir, il s'avança vers William Dane, et, d'une voix que l'agitation faisait trembler, il lui dit :

« La dernière fois que je me suis servi de mon couteau, je m'en souviens, c'est quand je l'ai pris pour vous couper une bande. Je ne me rappelle pas l'avoir remis dans ma poche. C'est vous qui avez volé l'argent, et tramé un complot pour m'imputer ce péché. Mais vous pouvez prospérer malgré cela; il n'y a pas de Dieu de justice gouvernant la terre avec équité; il n'existe qu'un Dieu de mensonge, portant de faux témoignages contre l'innocent. »

Il y eut un frémissement général, à ce blasphème.

William dit avec humilité : « Je laisse à nos frères le soin de juger si cela est la voix de Satan ou non. Je ne puis que prier pour vous, Silas. »

Le pauvre Marner sortit avec ce désespoir dans l'âme, — avec cet ébranlement de la confiance en Dieu et dans l'humanité, qui touche presque à la folie chez une nature aimante. Le cœur amèrement blessé, il se dit : « Elle aussi me rejettera. » Et il pensa que si Sara ne croyait pas le témoignage porté contre lui, la foi entière de cette jeune fille devait être bouleversée comme l'était la sienne. Pour des personnes accoutumées à raisonner sur les formes que leurs sentiments religieux ont revêtues, il est difficile d'entrer dans cet état d'esprit simple et naturel, où la forme et le sentiment n'ont jamais été séparés par un acte de la réflexion. Nous sommes inévitablement portés à croire qu'un homme dans la position de Marner, aurait commencé par mettre en doute la validité d'un appel fait à la justice divine en jetant le sort. 

Mais, pour lui, c'eût été un effort de libre pensée tel qu'il n'en avait jamais connu; et il lui eût fallu faire cet effort dans un moment où toute son énergie était absorbée par les angoisses de sa foi déçue. S'il y a un ange qui enregistre les chagrins des hommes aussi bien que leurs péchés, il sait combien sont nombreuses et intenses les peines qui naissent de fausses idées dont personne n'est coupable.

Marner s'en retourna chez lui. Pendant une journée entière, il resta assis, seul, étourdi par le désespoir, sans éprouver aucun désir d'aller trouver Sara pour essayer de lui faire croire à son innocence. Le second jour, il chercha un refuge contre l'incrédulité qui l'engourdissait, en se mettant à son métier et en travaillant sans relâche, comme de coutume. Peu d'heures après, le pasteur et l'un des diacres venaient lui apporter un message de Sara, l'informant qu'elle considérait son engagement envers lui comme rompu. Silas reçut le message en silence. Détournant ensuite ses regards qu'il avait fixés sur les messagers, il se remit au travail à son métier.

Au bout d'un peu plus d'un mois, Sara épousa William Dane ; et bientôt les frères de la Cour de la Lanterne apprirent que Silas avait quitté la ville.

(CHAPITRE II)

 

Even people whose lives have been made various by learning, sometimes find it hard to keep a fast hold on their habitual views of life, on their faith in the Invisible, nay, on the sense that their past joys and sorrows are a real experience, when they are suddenly transported to a new land, where the beings around them know nothing of their his- tory, and share none of their ideas — where their mother earth shows another lap, and human life has other forms than those on which their souls have been nourished. Minds that have been unhinged from their old faith and love, have perhaps sought this Lethean influence of exile, in which the past becomes dreamy because its symbols have all vanished, and the present too is dreamy because it is linked with no memories. But even their experience may hardly enable them thoroughly to imagine what was the effect on a simple weaver like Silas Marner, when he left his own country and people and came to settle in Raveloe. 

Il est quelquefois difficile, même aux personnes dont l'existence a été variée par l'instruction, de maintenir avec fermeté leurs opinions habituelles de la vie, leur foi dans l'invisible, et le sentiment qu'elles ont réellement éprouvé des joies et des chagrins dans le passé, lorsqu'elles sont soudainement transportées dans un nouveau pays. Car, là, les gens qui les environnent ne savent rien de leur histoire et ne partagent aucune de leurs idées, — là, aussi, la terre, leur mère, présente un autre sein, et la vie humaine revêt d'autres formes que celles qui ont donné la nourriture à leurs cœurs. Les âmes arrachées à leur ancienne foi et à leurs anciennes affections, ont peut-être recherché cette influence de l'exil, qui, comme Peau du Léthé, efface le passé. Elle fait qu'il devient vague, parce que ses symboles se sont tous évanouis, et rend le présent vague également, parce qu'il ne se rattache à aucun souvenir. Mais, même l'expérience de ces âmes peut à peine leur permettre de se figurer entièrement ce que ressentit un simple tisserand comme Silas Marner, quand il quitta son pays et ses amis pour venir s'établir à Raveloe. 


Rien ne pouvait être plus différent de sa ville natale, située en vue de versants de collines qui s'étendaient au loin, que cette région basse et boisée, où il sentait les haies et les arbres au feuillage épais lui dérober jusqu'à la vue du ciel. Quand il se levait dans la tranquillité profonde du matin, et regardait au dehors les ronces couvertes de rosée et les touffes vigoureuses de gazon, il n'apercevait rien qui pût avoir quelque rapport avec cette vie concentrée dans la Cour de la Lanterne, — cette vie, autrefois le sanctuaire des hautes dispensations en sa faveur. Les murs blanchis; les petits bancs, où des personnes qu on avait l'habitude de voir entraient en réprimant le bruissement de leurs vêtements, et où une première voix bien connue, puis une autre, faisaient leur prière, chacune dans un ton particulier, prononçant des phrases à la fois occultes et familières, comme l'amulette portée sur le cœur; la chaire où le pasteur, se balançant de côté et d'autre et maniant la Bible selon la vieille habitude, dispensait une doctrine incontestée; même les pauses entre les strophes de l'hymne, tandis qu'on la lisait, et l'élévation intermittente des voix pendant le chant: tout cela avait été pour Marner la voie des influences divines, — c'était l'aliment et le refuge de ses émotions religieuses, le christianisme et le royaume de Dieu sur la terre.

Un tisserand qui trouve des mots difficiles à comprendre dans son livre d'hymnes, ne sait rien des abstractions : il est comme le petit enfant qui ne comprend rien à l'amour maternel, et ne connaît qu'un visage et qu'un sein vers lesquels il tend les bras pour y chercher un refuge et la nourriture. Et que pouvait-il y avoir de plus différent de ce monde de la Cour de la Lanterne, que le monde de Raveloe? ..."

 

"Daniel Deronda", George Eliot  (Daniel Deronda, 1876)

"Daniel Deronda est le dernier roman de George Eliot, la plus grande romancière de l'époque victorienne, connue pour ses positions féministes et la profondeur de ses analyses psychologiques, mais il ici elle quitte son microcosme géographique et social habituel, pour s'ouvrir largement sur le monde, de Londres à Gênes en passant par les villes d'eaux allemandes, jouant avec la chronologie et déroulant deux intrigues inattendues, l'histoire anglaise et l'histoire juive, racontant le destin de deux héroïnes fort différentes, la blonde Gwendolen Harleth, piégée dans un mariage malheureux, et la brune Mirah Lapidoth, entre lesquelles le cœur du héros, Daniel Deronda, riche et compatissant, balance.

Gwendolen Harleth, jeune femme spirituelle, égocentrique et sûre d'elle-même, est courtisée avec assiduité par Henleigh Grandcourt, homme du monde arrogant et volontaire qui cache ses défauts sous le charme extérieur du gentilhomme accompli. La jeune femme sait que Grandcourt a une liaison avec une autre femme dont il a eu des enfants. Gwendolen a promis à celle-ci de ne plus avoir aucun rapport avec Grandcourt et c'est pourquoi elle se rend à l'étranger où elle rencontre un certain Daniel Deronda. Mais, lorsque sa propre famille est ruinée, oubliant sa promesse, Gwendolen consent à épouser Grandcourt. Et pourtant cette union est malheureuse d'autant que la brutalité de son mari ne fait que s'accentuer. Elle finit par éprouver des sentiments de révolte et même le désir de le tuer. Dans son désarroi, Gwendolen subit par la suite l'influence de Daniel Deronda, qui lui prodigue des conseils. La naissance de ce jeune homme idéaliste était enveloppée jusqu'alors de mystère, mais à la faveur de l'attirance qu'il ressent pour un noble juif, Mordecai, et pour son aimable sœur, Mirah, le secret est enfin percé : Deronda est, lui-même, juif. Au cours d'une excursion en bateau à voiles près de Gênes, Grandcourt tombe à l'eau et se noie, sa femme a hésité à lui jeter la corde qui aurait pu le sauver. Gwendolen se considère alors comme coupable de la mort de son mari. Un seul espoir lui reste, Daniel. Mais celui-ci a décidé de se consacrer à la cause du sionisme, en épousant Mirah. Gwendolen, d'abord désespérée, finit par se résigner. 

 


Elizabeth (1806-1861) et Robert Browning (1812-1889)

Le 12 septembre 1846, Robert Browning, dramaturge érudit, tenu pour l'un des deux plus grands créateurs poétiques de l'Angleterre victorienne, nourri de littérature grecque et amateur passionné d'art italien, épousait en secret Élizabeth Barrett (1806-1861), une jeune femme, de nature fragile, qui avait été victime d'une chute de cheval et atteinte à la colonne vertébrale, restée confinée dans sa chambre de malade par un père possessif. Par compensation, elle transcenda son immobilité forcée en écrivant des vers aux images violentes qui la rendirent très tôt célèbre. Elizabeth Barrett avait à ce moment-là trente-neuf ans, six ans de plus que Browning; elle était beaucoup plus célèbre que lui dans le monde des lettres. Elle avait été un écrivain très précoce, écrivant son premier poème, "The Battle of Marathon: A Poem" à l'âge de quatorze ans. Puis étaient venus successivement d'autres poèmes, un" Essai sur L'Esprit" (1826), la traduction de "Prométhée enchaîné" d'Eschyle (1833), "Les Séraphins et autres poèmes" (1838), la légende d' "Annelida et d'Arcite", d'après Chaucer (1841), enfin "Drame d'exil et autres poèmes" (1844), ce dernier recueil comprenant, outre l'histoire de l'exil dAdam et Eve chassés du Paradis, deux poèmes devenus à tout jamais fameux entre bien d'autres remarquables : "Cowper's Grave" et "The Cry of the Children" (1842). Plus tard seulement devaient venir les grands chefs-d'œuvre, les Sonnets du Portugais et Aurora Leigh. Mais c'était déjà assez pour qu'elle se fut fait une réputation qui la plaçait presque au premier rang des poètes anglais, assez pour que Browning pût deviner son génie...

"Paracelse" fut publié en 1835, cinq ans après les premiers poèmes de Tennyson. Browning avait alors 23 ans, une œuvre considérée encore par beaucoup de ses admirateurs comme la plus belle de celles qu'il ait écrites, mais elle ne fut pas comprise du grand public. Puis Browning entra en correspondance avec Elizabeth, et parvint, non sans peine, à la voir, demanda sa main et, devant le refus de Mr. Barrett, dut l'enlever, l'épouser et gagner l'Italie où ils vécurent quinze années de bonheur jusqu'à la mort de la jeune femme en 1861 (We all have sent our souls out from the north, On bare white feet which would not print nor bleed, To climb the Alpine passes and look forth, Where the low murmuring Lombard rivers lead..). Les "Sonnets de la Portugaise", écrits par Élizabeth Browning, sont le témoignage le plus célèbre de cet amour exceptionnel. Il faudrait y ajouter la singulière correspondance qu'elle échangea avec son futur mari ( Si je soignais mon style, dit-il lui-même, la sensation avec laquelle je vous écris, ne sachant pas que c'est écrire, avec vous en face de moi, vous, votre visage, votre bouche, vos cheveux, vos yeux, me touchant, sachant que tout est exactement comme je le dis, et aidant de votre propre intuition mes phrases imparfaites, tout cela s'en irait»). Et cet amour sut tout autant nourrir la poésie de Browning lui-même et inspirer directement certaines pièces, ainsi «Prospice» dans Dramatis Personae (1864). 

Une influence considérable. Un portrait encadré de Barrett Browning accroché dans la chambre de la poétesse américaine Emily Dickinson (1830-1886) témoignait à quel point l'existence de celle-ci avait été transfigurée par les oeuvres de «that Foreign Lady»...

Pourtant Browning était d'un conformisme achevé et ne de s'interroger sur la légitimité de son acte. Après la mort d'Élisabeth, il transposa cet acte dans l'histoire du chanoine Caponsacchi, qui délivre Pompilia du joug sévère de son mari, le comte Guido Franceschini (L'Anneau et le Livre, 1864), et dans «The Statue and the Bust» (un des cinquante et un monologues de "Men and Women", 1855) où l'amante recule sans cesse la date de l'enlèvement projeté par son amant, duc Ferdinand.  Robert Browning mourra à Venise en 1889 et reposera aux côtés d'Alfred, Lord Tennyson dans le «Poets' Corner» de l'abbaye de Westminster....

 

How do I love thee? Let me count the ways (XLIII)

Comment t'aimé-je ? Laisse-moi t'en compter les façons.

 

How do I love thee? Let me count the ways.

I love thee to the depth and breadth and height

My soul can reach, when feeling out of sight

For the ends of Being and ideal Grace.

I love thee to the level of everyday's

Most quiet need, by sun and candle-light.

I love thee freely, as men strive for Right;

I love thee purely, as they turn from Praise.

I love thee with a passion put to use

In my old griefs, and with my childhood's faith.

I love thee with a love I seemed to lose

With my lost saints, - I love thee with the breath,

Smiles, tears, of all my life! - and, if God choose,

I shall but love thee better after death.

 

Entre 1842, Barrett Browning publia poème "The Cry of the Children", fustigeant le travail des enfants et contribuant ainsi à la réforme du travail des enfants en augmentant le soutien au projet de loi de dix heures de Lord Shaftesbury (1844), "Entendez-vous les enfants pleurer, ô mes frères", "Le vieil homme peut pleurer pour son lendemain, Qui se perd dans Il y a longtemps, Le vieil arbre est sans feuilles dans la forêt, La vieille année se termine dans le gel, La vieille blessure, si elle est frappée, est la plus douloureuse, L’ancien espoir est plus difficile à perdre :, Mais les jeunes enfants, ô mes frères, Vous leur demandez pourquoi ils sont debout Pleurant devant les seins de leurs mères, Dans notre heureuse patrie ? Ils regardent vers le haut avec leurs visages pâles et enfoncés, Et leurs regards sont tristes à voir, Pour le chagrin de l’homme odieux, attire et presse Sur les joues de l’enfance ..."

Do ye hear the children weeping, O my brothers,

Ere the sorrow comes with years ?

They are leaning their young heads against their mothers, 

And that cannot stop their tears.

The young lambs are bleating in the meadows ;

The young birds are chirping in the nest ;

The young fawns are playing with the shadows ;

The young flowers are blowing toward the west

But the young, young children, O my brothers,

They are weeping bitterly !

They are weeping in the playtime of the others,

In the country of the free.

Do you question the young children in the sorrow,

Why their tears are falling so ?

The old man may weep for his to-morrow

Which is lost in Long Ago

The old tree is leafless in the forest 

The old year is ending in the frost 

The old wound, if stricken, is the sorest 

The old hope is hardest to be lost :

But the young, young children, O my brothers,

Do you ask them why they stand

Weeping sore before the bosoms of their mothers,

In our happy Fatherland ?

They look up with their pale and sunken faces,

And their looks are sad to see,

For the man's grief abhorrent, draws and presses

Down the cheeks of infancy 

"Your old earth," they say, "is very dreary;"

"Our young feet," they say, "are very weak !"

Few paces have we taken, yet are weary

Our grave-rest is very far to seek !

Ask the old why they weep, and not the children,

For the outside earth is cold 

And we young ones stand without, in our bewildering,

And the graves are for the old !"

 

 

"True," say the children, "it may happen

That we die before our time !

Little Alice died last year her grave is shapen

Like a snowball, in the rime.

We looked into the pit prepared to take her 

Was no room for any work in the close day :

From the sleep wherein she lieth none will wake her,

Crying, 'Get up, little Alice ! it is day.'

If you listen by that grave, in sun and shower,

With your ear down, little Alice never cries ;

Could we see her face, be sure we should not know her,

For the smile has time for growing in her eyes, 

And merry go her moments, lulled and stilled in

The shroud, by the kirk-chime !

It is good when it happens," say the children,

"That we die before our time !"

Alas, the wretched children ! they are seeking

Death in life, as best to have !

They are binding up their hearts away from breaking,

With a cerement from the grave.

Go out, children, from the mine and from the city 

Sing out, children, as the little thrushes do 

Pluck you handfuls of the meadow-cowslips pretty

Laugh aloud, to feel your fingers let them through !

But they answer, " Are your cowslips of the meadows

Like our weeds anear the mine ?

Leave us quiet in the dark of the coal-shadows,

From your pleasures fair and fine!

"For oh," say the children, "we are weary,

And we cannot run or leap 

If we cared for any meadows, it were merely

To drop down in them and sleep.

Our knees tremble sorely in the stooping 

We fall upon our faces, trying to go ;

And, underneath our heavy eyelids drooping,

The reddest flower would look as pale as snow.

....

 


SONNETS FROM THE PORTUGUESE, Elizabeth Browning (1847)

Recueil de quarante-trois sonnets d'amours passionnés, une poétesse, épouse et amante qui chante, avec une ferveur contenue par le formalisme du sonnet, toute l'histoire de son âme transcendée par l'amour.

"Catarina to Camoens" était le préféré de Robert Browning...

 

INDEX OF FIRST LINES

     I I thought once how Theocritus had sung

     II But only three in all God’s universe

    III Unlike are we, unlike, O princely Heart!

     IV Thou hast thy calling to some palace-floor

     V I lift my heavy heart up solemnly

     VI Go from me. Yet I feel that I shall stand

    VII The face of all the world is changed, I think

    VIII What can I give thee back, O liberal

     IX Can it be right to give what I can give?

     X Yet, love, mere love, is beautiful indeed

     XI And therefore if to love can be desert

    XII Indeed this very love which is my boast

    XIII And wilt thou have me fashion into speech

    XIV If thou must love me, let it be for nought

     XV Accuse me not, beseech thee, that I wear

    XVI And yet, because thou overcomest so

    XVII My poet thou canst touch on all the notes

   XVIII I never gave a lock of hair away

    XIX The soul’s Rialto hath its merchandize

     XX Beloved, my beloved, when I think

    XXI Say over again, and yet once over again

    XXII When our two souls stand up erect and strong

   XXIII Is it indeed so? If I lay here dead

    XXIV Let the world’s sharpness like a clasping knife

    XXV A heavy heart, Beloved, have I borne

    XXVI I lived with visions for my company

   XXVII My own Beloved, who hast lifted me

   XXVIII My letters! all dead paper, mute and white!

    XXIX I think of thee!—my thoughts do twine and bud

    XXX I see thine image through my tears to-night

    XXXI Thou comest! all is said without a word

   XXXII The first time that the sun rose on thine oath

   XXXIII Yes, call me by my pet-name! let me hear

   XXXIV With the same heart, I said, I’ll answer thee

    XXXV If I leave all for thee, wilt thou exchange

   XXXVI When we met first and loved, I did not build

   XXXVII Pardon, oh, pardon, that my soul should make

  XXXVIII First time he kissed me, he but only kissed

   XXXIX Because thou hast the power and own’st the grace

     XL Oh, yes! they love through all this world of ours!

    XLI I thank all who have loved me in their hearts

    XLII My future will not copy fair my past

   XLIII How do I love thee? Let me count the ways

    XLIV Beloved, thou hast brought me many flowers

 

I

ON the door you will not enter,

I have gazed too long: adieu!

Hope withdraws her peradventure;

Death is near me, — and not you .

Come, O lover,

Close and cover

These poor eyes, you called, I ween,

" Sweetest eyes were ever seen!"

II

When I heard you sing that burden

In my vernal days and bowers,

Other praises disregarding,

I but hearkened that of yours —

Only saying

In heart-playing,

" Blessed eyes mine eyes have been,

If the sweetest HIS have seen!"

III

But all changes. At this vesper,

Cold the sun shines down the door.

If you stood there, would you whisper

" Love, I love you," as before, —

Death pervading

Now, and shading

Eyes you sang of, that yestreen,

As the sweetest ever seen?

IV

Yes. I think, were you beside them,

Near the bed I die upon,

Though their beauty you denied them,

As you stood there, looking down,

You would truly

Call them duly,

For the love's sake found therein,

" Sweetest eyes were ever seen."

V

And if you looked down upon them,

And if they looked up to you ,

All the light which has forgone them

Would be gathered back anew:

They would truly

Be as duly

Love-transformed to beauty's sheen,

" Sweetest eyes were ever seen."

 

......

 


AURORA LEIGH, Elizabeth Browning (1855)

"Of writing many books there is no end ; And I who have written much in prose and verse For others' uses, will write now for mine" - Poème-roman d'Elizabeth Barrett Browning contant l'histoire de la vie d'Aurora Leigh, une orpheline, studieuse, éprise de poésie, élevée chez une tante, où elle ne sent pas bien. Elle rencontre souvent son riche cousin Romney Leigh, arrogant, dogmatique, mais philanthrope, qui lui propose de l'épouser. Aurora refuse, blessée par la proposition de Romney qui cherche plus une compagne qu'une maîtresse. Elle se rend à Londres où elle gagne sa vie en écrivant. Pendant ce temps, Romney demande à la pauvre fille d'un vagabond, Marian Erle, qu'il a sauvé de la misère, de devenir sa femme, mais ce mariage ne se fait pas non plus. Romney subit alors des revers de fortune et devient aveugle. C'est alors qu'Aurora accepte de devenir sa femme et la vraie compagne de sa vie. Le poème est écrit en "blank verse" et on a pu lui reprocher sa prolixité. Teneur inégale certes, mais d'une richesse indéniable, oscillant entre réalité du quotidien et réflexions philosophiques...

Vers la fin du poème, Aurora se décrira comme «Une femme telle que Dieu a fait les femmes Pour sauver les hommes par l'amour», a woman, such As God made women, to save men by love ...

 

To break in laughter, as the sea along 

A melancholy coast, and float up higher,

In such a laugh, their fatal weeds of love !

Ay, fatal, ay. And who shall answer me,

Fate has not hurried tides ; and if to-night 

My letter would not be a night too late,

An arrow shot into a man that’s dead,

To prove a vain intention ? Would I show 

The new wife vile, to make the husband mad ?

No, Lamia ! shut the shutters, bar the doors 

From every glimmer on thy serpent-skin !

I will not let thy hideous secret out 

To agonize the man I love - I mean 

The friend I love . . as friends love.

It is strange,

To-day while Marian told her story, like 

To absorb most listeners, how I listened chief 

To a voice not hers, nor yet that enemy’s,

Nor God’s in wrath, . . but one that mixed with mine

Long years ago, among the garden-trees,

And said to me , to me too, “ Be my wife,

Aurora ! ” It is strange, with what a swell

Of yearning passion, as a snow of ghosts

Might beat against the impervious doors of heaven,

I thought, “Now, if I had been a woman, such 

As God made women, to save men by love,—

By just my love I might have saved this man,

And made a nobler poem for the world 

Than all I have failed in.” But I failed besides 

In this ; and now he's host! through me alone !

And, by my only fault, his empty house 

Sucks in, at this same hour, a wind from hell 

To keep his hearth cold, make his casements creak 

For ever to the tune of plague and sin—

O Romney, O my Romney, O my friend !

 

"MEN AND WOMEN" (Hommes et Femmes), Robert Browning (1855)

Cinquante-et-un monologues dramatiques réduits à treize poèmes en 1868, dont les fameux "Andrea del Sarto" (The Faultless Painter), "Fra Lippo Lippi", dont l'intensité expressive lui valut d'être reconnu par le critique John Ruskin comme le plus grand poète anglais après Shakespeare. C'est une réalité psychologique qu'il parvient à mettre en vers, et c'est au travers de ces monologues dramatiques que Browning ne cesse de s'interroger sur la religion, avec un auditoire unique, sa femme bien-aimée, Elizabeth Barrett Browning, l'art est ici plus facile d'accès que l'écriture, Mes œuvres sont plus proches du paradis ...

But do not let us quarrel any more,

No, my Lucrezia; bear with me for once:

Sit down and all shall happen as you wish.

You turn your face, but does it bring your heart?

I'll work then for your friend's friend, never fear,

Treat his own subject after his own way,

Fix his own time, accept too his own price,

And shut the money into this small hand

When next it takes mine. Will it? tenderly?

Oh, I'll content him,—but to-morrow, Love!

I often am much wearier than you think,

This evening more than usual, and it seems

As if—forgive now—should you let me sit

Here by the window with your hand in mine

And look a half-hour forth on Fiesole,

Both of one mind, as married people use,

Quietly, quietly the evening through,

I might get up to-morrow to my work

Cheerful and fresh as ever. Let us try.

To-morrow, how you shall be glad for this!

Your soft hand is a woman of itself,

And mine the man's bared breast she curls inside.

Don't count the time lost, neither; you must serve

For each of the five pictures we require:

It saves a model. So! keep looking so—

My serpentining beauty, rounds on rounds!

—How could you ever prick those perfect ears,

Even to put the pearl there! oh, so sweet—

My face, my moon, my everybody's moon,

Which everybody looks on and calls his,

And, I suppose, is looked on by in turn,

While she looks—no one's: very dear, no less.

You smile? why, there's my picture ready made,

There's what we painters call our harmony!

A common greyness silvers everything,—

All in a twilight, you and I alike

—You, at the point of your first pride in me

(That's gone you know),—but I, at every point;

My youth, my hope, my art, being all toned down

To yonder sober pleasant Fiesole.

There's the bell clinking from the chapel-top;

That length of convent-wall across the way

Holds the trees safer, huddled more inside;

The last monk leaves the garden; days decrease,

And autumn grows, autumn in everything.

 

Eh? the whole seems to fall into a shape

As if I saw alike my work and self

And all that I was born to be and do,

A twilight-piece. Love, we are in God's hand.

How strange now, looks the life he makes us lead;

So free we seem, so fettered fast we are!

I feel he laid the fetter: let it lie!

This chamber for example—turn your head—

All that's behind us! You don't understand

Nor care to understand about my art,

But you can hear at least when people speak:

And that cartoon, the second from the door

—It is the thing, Love! so such things should be—

Behold Madonna!—I am bold to say.

  I can do with my pencil what I know,

What I see, what at bottom of my heart

I wish for, if I ever wish so deep—

Do easily, too—when I say, perfectly,

I do not boast, perhaps: yourself are judge,

Who listened to the Legate's talk last week,

And just as much they used to say in France.

At any rate 'tis easy, all of it!

No sketches first, no studies, that's long past:

I do what many dream of, all their lives,

—Dream? strive to do, and agonize to do,

And fail in doing. I could count twenty such

On twice your fingers, and not leave this town,

Who strive—you don't know how the others strive

To paint a little thing like that you smeared

Carelessly passing with your robes afloat,—

Yet do much less, so much less, Someone says,

(I know his name, no matter)—so much less!

Well, less is more, Lucrezia: I am judged.

There burns a truer light of God in them,

In their vexed beating stuffed and stopped-up brain,

Heart, or whate'er else, than goes on to prompt

This low-pulsed forthright craftsman's hand of mine.

Their works drop groundward, but themselves, I know,

Reach many a time a heaven that's shut to me,

Enter and take their place there sure enough,

Though they come back and cannot tell the world.

My works are nearer heaven, but I sit here.

The sudden blood of these men! at a word—

Praise them, it boils, or blame them, it boils too.

I, painting from myself and to myself,

Know what I do, am unmoved by men's blame

Or their praise either.......

 


"THE RING AND THE BOOK", Robert Browning (1868-1869)

L'ANNEAU ET LE LIVRE est l'œuvre poétique principale de Robert Browning, inspiré d'un livre acheté à Florence, The Old Yellow Book, et qui relatait un procès pour assassinat qui avait eu lieu à Rome en 1698. Le titre illustre le travail du poète qui, tel un orfèvre, doit mêler à l'or pur du vieux livre qui suit trop crûment les faits, l'alliage de son imagination et de ses capacités émotionnelles. Une oeuvre poétique de quelque vingt mille vers répartis en douze livres, chaque livre se composant d’un monologue dramatique dans la voix d’un personnage différent impliqué dans l’histoire. On a admiré l'immense virtuosité du poète, qui, loin de toute convention, décline chaque poème en une forme qui lui est singulière, tout en ne perdant jamais la situation telle qu'elle leur apparaît. Et ce, dans un contexte social tour à tour indifférent et cynique : le plus souvent en fin de compte ces institutions ultimes que sont l’Église et l’État, ne fonctionnent pas pour la justice, mais pour le maintien de superficialités égoïstes, et plus personne ne sait distinguer le bien du mal (cf Livres VIII et IX).

C’est la tentative la plus ambitieuse et la plus réussie, ajoute-t-on, dans la littérature anglaise, "Paradise Lost" mise à part, pour justifier les voies de Dieu à l’être humain.

 

En 1679, un vieux ménage, Pietro et Violante Comparini, vivait à Rome et, bien que disposant de bons revenus, s'étaient endettés. Pour que leur capital puisse revenir à un héritier, ils adoptèrent la fille d`une femme de mauvaise vie, Pompilia. Se trouvait alors à Rome un gentilhomme pauvre d'une cinquantaine d'années, le comte Guido Franceschini d`Arezzo, en quête d'un mariage avantageux pour reconstituer son patrimoine. Estimant Pompilia très riche, il la demanda en mariage, obtint sa main des Comparini qui, de leur côté, croyaient le comte à la tête d'une fortune conséquente. Après les noces, tous les quatre vécurent à Arezzo, mais rapidement Pietro et Violante retournèrent à Rome. C'est que chacun avait découvert l'état véritable de leur fortune respective. Guido décida de se défaire de sa femme et il l'accusa de lui être infidèle et d'aimer le chanoine Giuseppe Caponsacchi. Pompilia, qui incarne à elle seule toute la teneur émotionnelle du poème, n'obtint aucune protection de l'archevêque et du gouverneur alors qu'elle était enceinte. Elle se décide à fuir vers Rome mais est rattrapée à Castelnuovo et conduits à la prison Neuxe de Rome, en attendant d'être jugés pour adultère. Sur le point d'accoucher, elle est conduite chez les Comparini. Mais le comte Guido les fait alors tous les trois assassinés. Pris sur le fait, est traîné devant les tribunaux, jugé, condamné, tente de faire appel, mais repousse tout secours lorsque vient l'heure du supplice...

 

"Thought ? ' nay, Sirs, what shall follow was not thought" (VI-922-988) - Pensée ? Non, Messieurs, ce qui suivra n’a pas été pensé : J’ai réfléchi parfois et longuement. Je me suis déjà tenu debout, tourné autour d’une chose sérieuse,  J’ai demandé à tout mon esprit de le toucher et de le cerner, Alors que j’étire mon bras pour toucher cette limite . Dieu et l’homme, et quel devoir je dois aux deux...  J’ose dire que j’ai les affronté En pensée : mais aucune faculté de ce genre n’a aidé ici... - Le monologue de Giuseppe Caponsacchi répond à la conversion de Browning, l’âme est entraînée dans une nouvelle sphère, loin des conditions les plus basses de notre existence, et dans ce cadre, Caponsacchi découvre par là-même l’âme si pure de Pompilia ..

 

Afterward, — oh !  I gave a passing glance

To a certain ugly cloud-shape, goblin-shred

Of hell-smoke hurrying past the splendid moon

Out now to tolerate no darkness more,

And saw right through the thing that tried to pass

For truth and solid, not an empty lie :

So, he not only forged the words for her

But words for me, made letters he called mine :

What I sent, he retained, gave these in place,    

All by the mistress-messenger !  As I

Recognized her, at potency of truth,

So she, by the crystalline soul, knew me,

Never mistook the signs.  Enough of this —

Let the wraith go to nothingness again,

Here is the orb, have only thought for her !

Thought ? ' nay, Sirs, what shall follow was not thought :

I have thought sometimes, and thought long and hard. 

I have stood before, gone round a serious thing,

 Tasked my whole mind to touch and clasp it close, 

As I stretch forth my arm to touch this bar. 

God and man, and what duty I owe both, — 

I dare to say I have confronted these 

In thought :  but no such faculty helped here. 

I put forth no thought, — powerless, all that night 

I paced the city : it was the first Spring. 

By the invasion I lay passive to, 

In rushed new things, the old were rapt away ; 

Alike abolished — the imprisonment 

Of the outside air, the inside weight o' the world 

That pulled me down.  Death meant, to spurn the ground,

Soar to the sky, — die well and you do that. 

The very immolation made the bliss ; 

Death was the heart of life, and all the harm 

My folly had crouched to avoid, now proved a veil 

Hiding all gain my wisdom strove to grasp : 

As if the intense centre of the fflame 

Should turn a heaven to that devoted fly 

Which hitherto, sophist alike and sage, 

Saint Thomas with his sober grey goose-quill,    

And sinner Plato by Cephisian reed,

Would fain, pretending just the insect's good,

Whisk off, drive back, consign to shade again.

 

 

Into another state, under new rule

I knew myself was passing swift and sure ;

Whereof the initiatory pang approached,

Felicitous annoy, as bitter-sweet

As when the virgin-band, the victors chaste,

Feel at the end the earthly garments drop,

And rise with something of a rosy shame 

Into immortal nakedness : so I

Lay, and let come the proper throe would thrill

Into the ecstacy and outthrob pain.

I' the grey of dawn it was I found myself 

Facing the pillared front o' the Pieve — mine, 

My church : it seemed to say for the first time

But am not I the Bride, the mystic love

O' the Lamb, who took thy plighted troth, my priest,

To fold thy warm heart on my heart of stone

And freeze thee nor unfasten any more ? 

This is a fleshly woman, — let the free

Bestow their life-blood, thou art pulseless now ! 

See !  Day by day I had risen and left this church

At the signal waved me by some foolish fan,

With half a curse and half a pitying smile

For the monk I stumbled over in my haste,

Prostrate and corpse-like at the altar-foot

Intent on his corona : then the church

Was ready with her quip, if word conduced,

To quicken my pace nor stop for prating — There !

Be thankful you are no such ninny, go 

Rather to teach a black-eyed novice cards

Than gabble Latin and protrude that nose

moothed to a sheep's through no brains and much faith ! 

That sort of incentive !  Now the church changed tone —

Now, when I found out first that life and death 

Are means to an end, that passion uses both, 

Indisputably mistress of the man 

Whose form of worship is self-sacrifice — 

Now, from the stone lungs sighed the scrannel voice

Leave that live passion, come be dead with me !